L'enfant du siècle se souvient

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Livres
210 pages
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L’enfant du siècle se souvient, ce ne sont pas seulement les souvenirs d’un homme de 98 ans servi par une belle mémoire, son attachement très fort au territoire des Vosges et la sauvegarde d’une abondante correspondance. C’est le témoignage d’un homme d’exception issu de cette France rurale, au lendemain de la Première Guerre mondiale, jusqu’au monde d’aujourd’hui. Un récit passionnant, nous faisant traverser des époques si différentes. L’amour y tient une place centrale : l’amour pour son épouse, pour ses élèves, pour son pays, assorti d’une grande passion pour les arts. Les descriptions des personnages, des situations, des paysages sont un bonheur à parcourir et nous plongent comme les dictées de notre enfance dans un monde passionnant. C’est un livre plein d’émotions et d’enseignements où l’enfance, la guerre, les chantiers de jeunesse, la résistance, la déportation à Auschwitz puis les Trente Glorieuses et les révolutions technologiques nous amènent à une réflexion moderne sur l’avenir de notre société, la politique, et à cet appel : « Alors courage, Réinventez l’histoire ! »


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Date de parution 16 janvier 2018
Nombre de visites sur la page 17
EAN13 9782317018473
Langue Français

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Mémoires de Marcel Thomas
L'enfant du siècle se souvient
Table des matières
Avant-propos PREMIÈRE PARTIE - L'ENRACINEMENT VOSGIEN Chapitre I - Expériences d'enfance Les Vosges au cœur de ma prime enfance (1919-1926) En Haute-Saône, au château de M. de la Gabbe (1926-1929) À Saint-Maurice-sur-Moselle. Le certificat d'études ! Chapitre II - Une studieuse adolescence La vie au Cours complémentaire du Thillot (1931-1936) De l'École normale de Mirecourt à la PMS (1936-1939) DEUXIÈME PARTIE - L'ÂGE ADULTE ET LES ANNÉES DE GUERRE Chapitre III - Les apprentissages d'une vie d'homme Gerbépal-Martimpré. Mon premier poste et mon unique amour Les expériences de l'EOR Thomas À l'instruction au camp d'Auvours dans l'hiver 1939-1940 Chasseur alpin ! (de mai à septembre 1940) Chapitre IV - La mission des Chantiers de la Jeunesse Française L'appel du général de La Porte du Theil L'installation de mes ‘jeunes de France' au Mont Caroux Une formation physique et morale de plein vent Le groupement 25 au camp modèle du Vernazoubre Le tournant de 1942. Nos camps sur le qui-vive Repli sur la petite ville de Mauriac (Cantal) De la fraude au STO à l'engagement aux maquis Chapitre V - Retour dans les Vosges, résistance armée et déportation (septembre 1943-9 mai 1945) Les retrouvailles. Mariage avec Janette le 7 février 1944 La résistance armée au maquis de Corcieux Arrestation (27 octobre 1944) et déportation TROISIÈME PARTIE - AVEC JANETTE SUR LES CHEMINS DE LA VIE Chapitre VI - Notre vie professionnelle, de 1945 à 1978 Premiers pas à Martimpré-Corcieux dans l'immédiat après-guerre Heurs et malheurs du temps de la Reconstruction (1946-1954) Un nouveau groupe scolaire et cent activités ! Poterie, créations… La céramique vosgienne à l'honneur La France en ce temps-là, le métier, la famille Chapitre VII - La continuité dans l'action Nos fils font leur chemin. Nos découvertes africaines D'une génération l'autre. Activités diverses et devoir de mémoire « Il faut cultiver notre jardin », du potager au jardin de la vie ! Conclusion Comme un vase d'argile… ANNEXES
La tragédie vécue par deux convois d'une soixantaine de wagons en gare de Přelouč, près de Prague. Le collège unique « Paul Émile Victor » de sa naissance à nos jours Journée du souvenir - 28 avril 1999 Notes Page de copyright
Avant-propos
«Papa, tu devrais écrire tes mémoires. Tu as fait tellement de choses dans ta vie que nous voudrions savoir».
En mai 2018, je serai à la veille d'être centenaire. Consultant ma mémoire, heureusement encore fidèle, je vais donc faire un retour sur le passé. e Il me faut un &l conducteur. Ce xx siècle riche de convulsions et de bouleversements, marqué par deux con*its sanglants à vingt-cinq ans d'inter valle, ma vie s'y est intégrée de façon passionnée. Enfant du siècle tout entier, né dans l es Vosges au sein d'une société rurale et paternaliste où l'on travaillait dur et où les qualités de sérieux, le sens du devoir et le combat pour la liberté ne se discutaient pas, j'ai connu les év olutions contrastées de ce siècle. J'ai vu ses progrès technologiques inouïs, ses immenses changements sociaux et la prise de conscience des « droits de l'homme ». J'ai vu, après le sang, l'horreur et le sacri&ce des années 1939-1945, l'Europe se relever e et amorcer une construction nouvelle. Mais je vois aussi, en ce début de xxi siècle, qu'une certaine expression de la liberté devient un peu anarchique, foulant au passage les principes de base d'une vie en société harmonieuse dans le respect mutuel. La liberté des uns ne s'arrête-t-elle pas à l'expression de la liberté des autres ? Et le respect de la dignité de chacun ? Nous n'avons jamais eu autant de pauvres dans les rues, de nécessiteux dan s les centres d'accueil et les restos du cœur, de e sans-logis, de sans travail qu'en ce début du xxi siècle ! Lorsque j'étais enfant, un pauvre venait s'asseoir sur un banc devant la fenêtre de mes parents. Ma mère lui donnait de la soupe, un peu de café, un e tartine de munster, parfois un morceau de lard grillé. Il lui prenait les deux mains et demandait : – Vous n'auriez pas un p'tit « quéq'chose » à faire ? – Vous voulez casser du bois ? – Oh oui ! J'aime ça. Il avait gagné la soupe de midi et repartait la musette garnie vers d'autres lieux. Ils n'étaient pas nombreux, ces bohèmes, ils faisaient partie de la vie du village, dormant dans les granges, rendant quelques services. Un journaliste déguisé en SDF durant quelques jours vient de con&er ses impressions sur France 2. Il note l'indifférence des passants, parfois gênés, les quelques pièces dans la sébile… Il a passé la nuit dans un coin obscur avec des cartons d'emballa ge pour toute protection. Il était écœuré de la froideur d'une société égoïste qui ne veut ni voir, ni entendre et se replie sur elle-même. De temps en temps, la voilà qui s'émeut. Mais c'est un feu d e paille, et la fuite en avant continue, dépassée par la misère humaine physique et morale. Quant à cette délinquance, plaie sociale, dont l'or igine est multiple : crise d'autorité, absence d'emploi, famille désagrégée, règne de l'argent roi, etc., elle semble difficile à maîtriser. Le vieil homme que je suis ne se résigne pas. J'ai connu dans ma vie trop d'expériences fortes, rencontré trop d'hommes et de femmes de cœur, rompus aux difficultés de la vie quotidienne mais artisans d'idéal, pour m'accommoder de ce renonceme nt. La France a surmonté des épreuves terribles lors de la dernière guerre. Elle a su résister, puis rayonner de nouveau, grâce à l'amour des siens. À ma modeste place, je peux en témoigner. Le &l conducteur de mes mémoires, ce sera donc l'am our. Un vocable sous lequel j'associe les éléments de deux devises : amour de la liberté et de la fraternité, amour du travail, de la famille et de la patrie. J'ai été un mari et un père comblé, u n instituteur passionné par son métier, un combattant amoureux de la France. Je dédie ces lignes à mes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants surtout, car je suis &er du parcours de mes deux garçons, que mon épouse et moi-même avons guidés dans le sens des vertus que je viens d'énoncer. M.T.
PREMIÈRE PARTIE
L'ENRACINEMENT VOSGIEN
Maman et moi – 1922. À Thiéfosse, j'ai trois ans
Mon père Adrien Thomas. En tenue de facteur des postes.
L'Abbé Druaux, curé de 1906 à 1942. Il m'a baptisé dans la chapelle dédiée à saint Antoine, saint protecteur après l'épidémie de peste de 1640.
La chapelle de Thiéfosse érigée par 40 familles du village.
Chapitre I Expériences d'enfance
Les Vosges au cœur de ma prime enfance (1919-1926)
Né à iéfosse le 2 mai 1919, à 3 h du matin, je suis un enfant de l'amour d'une jolie ouvrière de filature et d'un sergent du célèbre régiment d'infanterie 15.2, à la poitrine barrée de décorations.
Mon père, Adrien omas, était un terrien originaire de Bouvacôte, héros de la guerre de 14-18, rescapé de cette boucherie avec un œil en moins et quelques éclats d'obus dans les cuisses. Ma mère, Léa Perrin, était une modeste ouvrière de lature et tissage aux établissements Victor Perrin à iéfosse. Le militaire bleu horizon au képi rouge cabossé avait séduit la petite ouvrière aux portes des tissages du Pont, dirigé par Jean François Victor Perrin depuis 1895. Comme les autres jeunes femmes qui l'entouraient, elle travaillait o nze heures par jour, avec un jour de repos le dimanche pour aller à la messe. Dès 6 h du matin, l a cloche attachée à la haute cheminée les appelait. Résonnant clair dans le vallon, elle faisait écho à celles de l'église qui sonnaient l'angélus. Toute une volière de gaieté s'engouffrait alors dans les ateliers de lature, tissage, bobinage, confection, le pot de camp du repas de midi à la ma in, car ces ouvrières, pour la plupart lles ou femmes de paysans, devaient parcourir à pied ou à bicyclette plusieurs kilomètres pour se rendre à leur travail. Des enfants de moins de 18 ans étaient employés éga lement aux ateliers, travaillant onze heures par jour. Cette aventure textile se prolongera sur six générations avec succès et actuellement, malgré la crise du textile vosgien, 170 personnes vont encore à la « fabrique » - comme on disait à l'époque.
1 Pratiquant une économie mixte, les «Kedales» étaient devenus cultivateurs et ouvriers d'usine, parfois même les deux à la fois. Cette économie mix te faisait vivre la vallée de la Moselotte. C'est dans ce contexte que la petite famille du poilu Adrien omas a démarré dans la vie. Je suis donc d'origine un «Kedalet la petite ouvrière de 21 ans ». Le soldat de 22 ans, classé ouvrier agricole, e s'étant mariés le 19 septembre 1918, mon père a lou é une fermette au Droit de iéfosse, bien exposée au soleil levant, sur une pente raide et he rbeuse qui pouvait nourrir deux vaches et des chèvres. Ma mère continuait à travailler à l'usine pour avoir un peu d'argent frais, car mes parents se sont lancés dans l'existence sans un sou vaillan t. Mon père n'ayant pour tout vêtement que sa tenue militaire, ma mère a pu obtenir du magasin d'usine un pantalon de coutil et une chemise de coton à carreaux.
Mon père, issu d'une famille de cultivateurs de pèr e en ls depuis la Révolution de 1789, ne connaissait que le travail de la terre à Bouvacôte (commune de Vagney) près de iéfosse. À 18 e ans, il avait été engagé volontaire au 152 régiment d'infanterie de ligne. Régiment d'élite e t de tradition, c'était le célèbre régiment des «Diables Rouges», ainsi surnommé par les Allemands lors des combats du Vieil Armand en 1915, à cause de son képi à calotte rouge. Démobilisé en 1918, mon père n'avait pas retrouvé la ferme de ses ancêtres. Ma grand-mère paternelle l'avait vendue en 1916 pour aller travailler à l'usine, car elle manquait de bras pour exploiter son domaine. Son ls aîné d'un premier lit, Louis Paulus, s'était engagé dans la marine. Restée seule avec sa lle Maria, elle avait dû capituler. Toutes les deux travaillai ent désormais au tissage de Z ainvillers près de Vagney et mon père, outre l'exploitation de la ferm ette, a dû chercher du travail. Mille emplois, mille misères : fossoyeur, garde champêtre, sacristain… Il avait une belle voix - je l'entends encore chanterMinuit Chrétien dans la petite église, à Noël, lorsque j'avais 4 a ns. Il m'emmenait aussi dans les stalles à la messe de 6 h du matin. Il emb rassait ma mère qui lait à l'usine et je dormais dans le chœur de l'église, bercé par les chants religieux, avant d'aller à l'école enfantine.