//img.uscri.be/pth/08244c912684209f2931148416178a0b56aa325e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - MOBI - EPUB

sans DRM

L'Entonnoir de ma jeunesse

De
308 pages
L’Entonnoir de ma jeunesse est la suite évidente du premier tome L’Éteignoir de mes chagrins. C’est une collection de fragments et de péripéties de la vie de l’auteur pris au hasard. Il y consigne les éléments marquants de sa vie, qu’il a vécue dans la simplicité.

À travers son histoire, vous découvrirez un monde à part entière, un univers silencieux, délicat mais ô combien mouvementé, partagé entre joies et peines.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Convertnre
CopyrIght
Cet ouvrage a été composér Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-76455-3
© Edilivre, 2015
Ci
quantE ans après
« J’étais enfant après la Seconde Guerre mondiale et pourtant, j’avais clairement compris que, lorsqu’on a peur de son ombre, on peut la fuir en se taisant, mais on peut aussi la cacher 1 en mettant en lumière la partie du monde que les autres acceptent de regarder. »
Je ne tiens pas à laisser le passé l’emporter sur la raison. Néanmoins, je sens ce qui me manque et j’en souffre. Dans certaines heures d’ennui je me renoue à quelques parfums du passé. Et voilà comment je me remets en question, comment je découvre le besoin de me relire, pour mieux me corriger. J’essaie de ressusciter ma mémoire pour éviter de tomber dans les oubliettes, afin de mieux interpréter cette terrible injustice qui s’abat sur moi et sur ma famille en m’exprimant objectivement. Il faut avoir une mémoire d’éléphant pour cultiver le passé, et le transmettre par écrit cinquante ans plus tard. Cette faculté de mémoriser les choses, je l’ai acquise grâce aum’sid et aux différentsfqihsqui m’ont enseigné le coran. L’apprentissage d’une vie passait jadis par cette institution traditionnelle qu’est l’école coranique. À l’époque, c’était la meilleure école pour forger un adulte et faire de lui l’homme modéré et l’homme prudent de demain. Ma mémoire est aveuglée par une chronologie que je n’arrive pas à maitriser. Je suis à la recherche de ma véritable destinée. Je me contenterai de raconter les événements dans leur succession chronologique, en différenciant les ressemblances et en maintenant les faits rapprochés dans le temps et dans l’espace. J’y tiens énormément. Je n’ai pas envie de donner l’impression de dire n’importe quoi pour narrer n’importe quel souvenir. Je voudrais démontrer qu’on peut partir du néant pour construire une vie honorable, considéré et aimé par une société qui n’a de regard et d’égard que pour les nantis et les privilégiés. Deux modes de vie qui ne me conviennent pas. Dieu merci. Ce monde de prestige et d’apparence est un monde banni et dépourvu de toute liberté naturelle et de tout avenir transparent. Tout au long de mon existence j’ai appris que personne n’est parfait,« L’homme est imparfait,affirme Balzac.Il est parfois plus ou moins hypocrite. Les niais disent alors qu’il a ou 2 n’a pas de mœurs. Je n’accuse pas les riches en faveur du peuple »m’a averti. L’expérience qu’il ne faut pas croire les hypocrites quand ils s’en prennent méchamment aux égoïstes. L’hypocrite parle à tort et à travers sans distinguer ce qui peut nuire de ce qui peut servir. Le Messager de Dieu a dit :« La foi d’une personne ne saurait s’affermir que si le cœur est pur ; ce dernier ne saurait l’être que si sa langue est loyale ». La vie est compliquée. La maturité m’a enseigné à aborder l’impossible par le possible et l’irréel par le réel. La vie m’a appris qu’en semant la rancune et l’amertume, on fait fuir le bonheur ailleurs. Le bonheur ne se prend pas. Il faut aller vers lui pour l’acquérir. J’ai appris à m’améliorer moi-même, tout seul. Mes idées se succèdent à un rythme trop incandescent pour ma main qui ne peut m’accompagner ni dans l’écriture ni sur le clavier. Cela ressemble un peu à un feu d’artifice aux mille fusées qui, bondissent au contrôle de l’artificier et qui vont allumer de façon éblouissante mais fugace les moindres recoins de ma mémoire, traquant les souvenirs lointains. Quelques-uns pourtant, un peu exclusifs, parviennent à ma conscience. L’enfance, c’est du passé. Mais le passé peut aussi être vigoureusement encombrant et je comprends exactement ceux qui s’arrangent pour ne pas trop s’y enfoncer. J’entame la période la plus délicate de ma vie, la puberté, l’âge ingrat où on commence une vie d’ouverture à tout ce qui est interdit, à tout ce qui est accessible et incompréhensible pour une personne égarée et isolée par une mutation horizontale de la vie. Cette période est aussi riche en histoires et en émotion, que celle déjà racontée dans le premier tome. Ma vie n’a changé ni matériellement, ni moralement, ni socialement. Je continue à souscrire à la pauvreté pointue et marquante, mais pas à la mendicité. Je suis toujours dans
le même trou d’antan. Pire, le fait d’accéder au collège exige des frais scolaires inaccessibles dont ma mère est dépourvue. Personne ne peut satisfaire mes nouveaux besoins et ma nouvelle promotion scolaire. Personne ne peut exaucer mon droit de vivre sans être dérangé par la précarité et la misère, lourdes à supporter à cet âge. J’essaie de détourner mon mode de vie en suivant les conseils de ce proverbe anonyme qui dit :« quand la vie te présente des raisons pour pleurer, il faut lui démontrer que tu as mille et une raisons pour rire ». Dans mon entourage intime, quelques personnes qui avaient feuilleté quelques pages de mon premier manuscrit, – et qui, tout compte fait, ne me connaissaient que superficiellement – m’ont fait le reproche d’évoquer sans cesse le passé, voire de m’y réfugier ou même d’y vivre tendrement. Je leur dit : J’y trouve une jouissance personnelle. J’y suis j’y reste. Mais cela ne m’empêchera pas d’avancer chronologiquement et méthodiquement selon l’éthique qui inspire confiance et respect. Mon passé fait renaître mon sourire triomphant. Aussi bizarrement que cela puisse paraître, notre passé nous enchante quand il est glorieux, il nous écrase quand il est sombre ou entaché d’erreurs. D’où la nécessité de prendre en compte que les erreurs du passé sont un répertoire à éviter dans l’avenir. Il faut toujours esquiver les vieux errements pour ne pas tomber dans une nouvelle erreur. J’entame le tome II avec consternation. À ce stade du récit, je n’arrive pas à démarrer intuitivement comme dans le tome I. Peut-être que je manque d’enthousiasme. Ou bien mon élan est brisé. Ou encore, je considère peut-être que l’essentiel a été dit et dans ce cas je ne trouve plus l’envie ni l’intérêt d’aller plus loin : narrer l’histoire d’un Chaouni qui n’intéresse peut-être personne en dehors de celui qui la raconte. Le foisonnement et l’apparente dispersion de mon récit n’est qu’une fragmentation brève, saisonnière, anecdotique. Parfois mouvementée, qui serait vite lue, et vite oubliée. Les digressions sont celles d’une pensée désirante, toujours alerte et en état d’alerte. Une pensée qui cache à peine une réelle sensibilité. Je cherche à m’introduire dans ce monde, à pouvoir et à savoir m’en extraire pour l’observer, à me recueillir sur mon histoire avec humour et tendresse mais, sans apitoiement ni regret. C’est l’histoire d’un homme moderne, fragile, pudique, timide, chaotique et solide à la fois. Je n’ai cessé de renvoyer l’image d’un être taciturne, peu disert. Quand je jette un regard en arrière, je constate que ma vie n’est qu’une succession de faits et d’effets à des aromes différents, avec du bon et du mauvais, cléments et horribles, indulgents et exécrables. Une vie dure, âpre et indépendante. Une vie taciturne et excitante. Une vie silencieuse et combien orageuse. Tout un monde pour faire une histoire ordinaire d’un homme simple et complexe. Mais, comme dit Balzac,« qu’y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un 3 jeune homme et sa fiancée. » Je ne suis pas mélancolique de mon itinéraire dans cette vie. Je ne regrette rien. Bien au contraire, l’évocation de situations et d’évènements passés, me procure un réel plaisir et me permet une éternelle reconstitution du passé lointain. C’est une façon de faire renaître tous les acteurs de cette période sacrée. Bien sûr, l’émotion est présente. Sans chagrin ni tristesse. Mon passé fait partie intégrante de ma mémoire et de ma vie. J’essaie de supprimer l’angoisse pour oublier l’appréhension, pour échapper à mes tracas et aux différents tumultes de la vie. Il y a justement des émotions qui semblent inexprimables, tant elles sont brutes et violentes et d’autres qui sont douces et chatoyantes. Ce ne sont que des émotions infantiles, qui ne sortent que de la bouche d’un enfant. Parfois en rires mais souvent en larmes ou en cris. Il fut un temps où il fallait apprendre à maîtriser mes émotions et surtout à les refouler plutôt que de les montrer. Ce qui ne fait, malheureusement, que renforcer le problème et l’aggraver. Il fallait donc gérer mes émotions. Les reconnaître et les apprivoiser ; qu’elle qu’en soit l’origine : colère, tristesse, joie, honte etc. Une émotion est toujours physiologique. Elle est ressentie généralement dans la sphère du ventre, du plexus et de la gorge. J’augmente mon implication dans cet ouvrage malgré les difficultés que je rencontre.
L’éducation que j’ai reçue est la résultante d’un long investissement particulier et une recherche intelligente pour faire de moi un homme extraverti, qui lance son âme et son esprit à toute ouverture et à tout ce qui est constructif et édifiant. Je ne sais rien faire d’autre en dehors de ma profession. Mon métier m’occupe depuis trente huit ans. Il me procure la joie d’être un vétérinaire impliqué volontairement par amour au règne animal. Je ne me vois pas à soixante cinq ans épouser une autre carrière. Le seul refuge qui me reste c’est d’écrire et d’offrir la peinture de mes passions. Je ne fais que meubler simplement mon temps, celui d’un homme qui refuse de prendre sa retraite et qui a horreur du monde des retraités. Pour moi, la retraite n’existe pas, ce sont uniquement les fainéants et les goguenards qui se cachent derrière ce rideau, pour ne rien faire ou simplement pour justifier leur noyade pour ne rien faire. À mon âge je n’ai rien à offrir, je ne fais que recevoir sans la moindre espérance de retour. Je ne cherche pas à séduire ni à agacer. Je ne fais que dire ce que je pense et penser ce que je dois dire pour réaliser ce que je pense. J’ai peut être tous les défauts du monde, mais je n’ai pas ceux d’être un brillant menteur ou un imposteur génial. Je m’interdis d’assaisonner la réalité à la sauce du mensonge.« Quand quelqu’un ne vit pas comme il pense, il finit par 4 penser comme il vit» , dit Gabriel Marcel. Je ne peux pas dire qui je suis ni qui je devrais être réellement. Mais je m’estime heureux tel que je suis. Un homme humble et conciliant. Amoureux de la vie et de ceux qui l’entourent. Vive la vie ! Tant que mon cœur bat, je serai amoureux de toute âme qui me témoignera son amour. Me voilà tel que je suis, par une simple loi du cœur. Un cœur de montagnard. Un cœur à deux compartiments, l’un pour l’altruisme, l’autre pour le bien. Aujourd’hui, je prie pour moi-même. J’ai pris le temps pour me remémorer mes amitiés les plus précieuses dans cette nouvelle phase de ma vie pour les incorporer dans ce deuxième tome. Je suis un homme heureux. Je me rends compte que j’ai plus d’amis que je ne m’imaginais. J’éprouve une profonde tristesse, mais moins criarde qu’autrefois. Je tente d’utiliser des mots équitables, des mots corrects. Cependant, de plus en plus, j’ai l’impression que les mots sont des lambeaux, parfois flamboyants, parfois perfides, parfois justes. Au fond, les mots sont aux idées ce que les vêtements sont aux individus : tape à l’œil, décents, enluminés, blafards, tapageurs, évasés ou ajustés, servant d’accoutrements ou de dénonciateurs. Raconter une vraie histoire, une histoire vécue, fait partie d’un réalisme qui tourne le dos à l’imagination. Je suis obligé de dire la vérité sans aller plus loin que la vérité. Je ne vais pas arrondir les mots, ni ma vie, pour faire plaisir aux uns et aux autres. C’est avant tout une histoire réelle sur la misère humaine. Je déplore ceux qui ne peuvent recourir à leur histoire, soit parce qu’elle est déplaisante et dans ce cas, ils en sont des otages, soit parce qu’elle est insipide, ce qui me semble encore pire ! Et puis il y a les oublieux et ceux qui la nient, la renient et la réinventent.
1Boris Cyrulnik, (psychologue) « autobiographie d’un épouvantail ». 2 Le père Goriot, Honoré de Balzac, édition de P.G. Castex, page 124 3 Le père Goriot, H. De Balzac, Edition PG. Castex, classiques Garnier. 4 Gabriel Marcel, philosophe, dramaturge, critique littéraire et musicien français.
Mes premières vacances au soleil
Dans mon tourment, la narration m’aide à réincarner les deux créatures essentielles que j’ai tant aimées, et dont je me souviens avec beaucoup d’amour : ma mère Khadouj Allala (1925-13 mars 1995) et mon père Ahmed Ammour (1909-27 février 1996). Durant des années, mes parents avaient vécu en paix. Je n’ai assisté qu’aux années de leur peine. Un tissu de tristesse s’était enraciné en moi à cause de leur séparation endeuillée. Je leur dédie cette authentique aventure sur un coup de tête, sans penser aux difficultés que je vais rencontrer tout au long de la conception et de la rédaction de mon autobiographie. Je dis adieu à la meilleure des mères. N’était l’incomparable compagnie de ma mère en toutes circonstances, ma solitude humaine aurait été énorme et sans aucun doute insurmontable. Ma vénération pour ma mère a résisté et résistera à l’usure du temps. Mon père était grand, fort et hautain. Il ne fumait pas, ne buvait pas. Je pensais naïvement que cet état de bénédiction était éternel et que rien de désagréable ne pourrait perturber son existence. Ma mère, plus jeune que lui de quinze années, était plus attirante. Sonhaïkéternel cachait tout son corps, tout en demeurant élégante, svelte et séduisante. Mon cœur est dans ma famille, ma famille est au-dessus de tout. L’espoir est toujours une attente. Nous attendons toujours qu’un changement positif se produit. Aujourd’hui, six juin 2008, j’ai beaucoup de mal à écrire. Ma mère surgit de partout et elle investit mon cerveau, toute mon occupation et toute mon existence. Rien que de penser à sa disparation, je me sens responsable. J’ai un sentiment de culpabilité et un nœud qui chatouille mes entrailles. Sa disparition était lente et douce. Ce qui m’a fait beaucoup souffrir. Je voulais pénétrer dans sa souffrance, pour atténuer sa douleur et endosser moi-même la charge de ses malheurs. Je savais que dès qu’il s’agissait de son fils Ouafi, cette mère incomparable délaissait tout. Sa première préoccupation était mon confort, mon travail d’élève acharné à réussir. Elle était en mesure de faire l’impossible pour me voir heureux. La vie à Tanger allait contribuer à mon éducation physique, morale, émotionnelle. J’étais aidé par la grâce de Dieu. C’est une étape très significative dans ma vie. Le passage par cette ville était indispensable pour me former et mieux me préparer pour la suite des événements. J’ai eu le privilège de connaître profondément Tanger à deux reprises. La première, avec mes parents à la recherche de mon frère Mohamed, et la deuxième pendant laRehla de l’école primaire. J’ai connu Tanger grâce à la générosité de Ahmed, et M’Fedla Ouazzani et à l’ouverture d’esprit de ma mère qui m’avait offert ce cadeau après avoir réussi mon certificat d’études primaires. Grâce à cette action commune de ma mère et de la famille Ouazzani, j’ai eu le plaisir et l’occasion de passer toutes mes vacances scolaires à Tanger de 1956 à 1970.
Ma troisième rencontre avec la perle du Nord était émotionnelle, très ouverte. Vécue intensément dans le temps pendant trois mois, en direct. Sans aucun médiateur qui aurait pu influencer, voire polluer mes premières impressions et sensations d’une ville imprégnée par les vestiges des grottes d’Hercule. Tanger est la ville de mes rêves. Elle est un mélange de culture, de religion où toutes les langues sont parlées. La ville est l’arène du mariage de deux mers séculaires, la Méditerranée et l’Océan Atlantique. Sa lumière a inspiré plusieurs peintres célèbres comme Eugène Delacroix, Henri Matisse, Jose Gallegos Arnosa, José Tapiro Baro, Edgar Degas… Le matin, c’est une ville active, lumineuse. La blancheur de ses façades lui donne un aspect de pureté, qui la rend ravissante. Les voix, les bruits, les gestes et les images que j’enregistre au cours de mes promenades à travers la ville, sont des impressions picturales, artistiques et profondes. Je suis emballé par cette ville. Les deux principaux quartiers connus sous le nom deSouk Barra (Zoco grande ou Grand Socco) etSouk Dakhilsont deux banques humaines. Tanger fourmille de monde. C’est aussi
une ville nocturne. J’aime la nuit, elle m’enchante, m’occupe, me relaxe. Elle m’éloigne du tumulte journalier et me donne envie de rêver. Le soir, on y vit à la mode internationale de Paris, Marseille, Madrid, Londres… La nuit c’est le monde des cafés et des restaurants très animés, des bars exquis à l’heure de l’apéritif, accompagné d’appétissantestapas. La nuit se prolonge dans des boites de nuit assourdissantes, des cabarets de spectacle. Les amoureux de la belle cité du nord savent que lorsqu’on a« savouré »univers son intime et merveilleux, l’on en devient un soumis, comme un « drogué ». C’est pourquoi j’y reviens souvent à la recherche de la sensation primitive. Mais Tanger ne se donne pas, ne se vend pas, ne s’acquiert pas. Elle ne cherche pas à plaire. Il faut l’aimer pour goûter sa drogue épicurienne. Il faut la chérir pour caresser son âme radieuse. Il faut respirer son air enivrant pour être transporté dans une ivresse hallucinante. Il faut toucher son cœur excitant et regarder son ciel lumineux pour s’assurer que l’on ne vit qu’une seule fois et souhaiter «Voir Tanger et mourir» !
Pour me soulager de la perte de ma grand-mère et le poids de l’examen que je venais de subir, ma mère avait décidé de m’envoyer à Tanger pour y passer les trois mois de vacances d’été. Elle avait choisi inconditionnellement cette ville pour le meilleur et pour le pire. Une mère va toujours jusqu’au fond des cœurs et juge maternellement les intentions de son enfant. Son choix s’était avéré déterminant pour mon avenir et mon futur inconnu qui m’attendait dans ce vaste univers. À partir du mois de juillet, les vacances deviennent ininterrompues. À cette époque on avait droit à trois mois de vacances non stop. On vaquait réellement à partir du 15 juin, mais er administrativement du 1 Juillet au 30 septembre. En me choisissant Tanger comme lieu de vacances, ma mère faisait figure de précurseur pour développer mes facultés d’intelligence, de travail et surtout pour me protéger contre l’ignorance. Elle fut mon défricheur dans bien des domaines. Elle me donna l’opportunité d’ouvrir mes yeux vers un monde fertile et un espace international où on parle toutes les langues. Écouter tous ces étrangers, parler français, espagnol, anglais ou allemand, ou que sais-je encore, me fascinait. J’avais la sensation que le monde entier s’ouvrait à moi. Ma mère avait fait preuve d’une grande clairvoyance en me suggérant de rejoindre sa cousine Lalla M’Fedla et son mari Si Ahmed Ouazzani à Tanger. Une famille altruiste qui respecte les traditions de l’hospitalité et la générosité de recevoir. Traditionnellement, l’hospitalité dure trois jours chez nous. La mienne a duré trois mois. J’ai multiplié un jour par trente. J’allais vivre dans une ambiance ouverte, épanouie, plus confortable que celle où je m’évanouissais. Dès mon arrivée à Tanger chez les Ouazzani j’étais bien reçu et profusément introduit. C’était une famille nombreuse, bien unie et bien accueillante. Il n’y a pas une famille pareille dans tout le Maroc. La famille se composait de trois garçons : Mohamed, Abdeslam, Mostafa et quatre filles : Achoucha, Rachida, Rabea et Kamar. Abdelaziz, fera incursion dans cette famille bien plus tard. Pour meubler mon séjour à Tanger j’ai choisi délibérément l’amitié de mon cousin Mohamed Ouazzani. Un garçon franc et sans malice. Il avait presque mon âge. À l’époque, c’était un artiste et avait un penchant pour la littéraire. Deux éléments qui m’ont poussé à admirer sa sagesse. Mon choix est tombé sur les valeurs que j’aimais et que nous partagions ensemble : le cinéma, les filles blondes, la mer et le rire. Il avait une autre qualité que je ne partageais pas avec lui et que je regrette bien évidemment, c’est la lecture. Il aimait lire. Il avait une petite bibliothèque bien garnie. On y trouvait des livres de Mostafa Lotfi Manfalouti, Mahmoud El Akkad, Tahaa Hossein, Youssef Sibaï et même Cervantès. Moi je m’intéressais surtout aux revues qui avaient pour sujet, le cinéma. Il y avait un magazine que j’aimais bien et qui s’appelait tout simplementCinéma. Il traitait ce qui avait trait aux films et aux acteurs. J’en raffolais et je feuilletais tous les magazines une centaine de fois. Il y avait aussi des revues
arabes qui parlaient du cinéma arabe, principalementAlkaouakib. Entre cette revue et le magazineCinémaj’étais comblé et mon vide était rempli. Il y avait aussi d’autres revues, mais la meilleure étaitAL Arabi. Une revue presque comme un livre, qui abordait tout, en arabe. Elle était très riche, tout près de moi et moi j’étais loin. Je n’avais pas cette culture de lire pour lire. Je lisais pour m’amuser et c’est la cause du retard de mon épanouissement culturel et instructif. Mohamed fut l’un de mes meilleurs compagnons et amis. Un garçon cordial et placide, cultivé, très arabophone, conciliant, très gentil, serviable et doux comme un mouton. Il adorait aider ses proches. J’étais très chanceux d’être entouré d’un garçon pareil qui m’a appris beaucoup de choses. Un galant garçon, fort bien tourné, trop expressif et d’une volonté féconde et insaturable. Il aimait le cinéma, la lecture, le théâtre et les belles femmes, surtout les blondes. C’était un garçon ouvert à tout, d’une humilité, d’une sincérité et d’une générosité que j’ai rarement rencontrée chez un ami ou un membre de la famille. En fait je retrouvais en Mohamed, un Ouafi complet et aventureux. Il me reste à décrire en quelques phrases les autres membres de la famille. Abdeslam, Mostafa et Kamar étaient très jeunes. Ils devaient avoir respectivement à cette époque 7, 6 et 5 4 ans à peu prés. Rachida avait presque mon âge, c’était une fille d’une beauté indoue. Elle était incisive. Quand elle mord, elle ne lâche prise qu’après avoir obtenu gain de cause. J’étais très liée avec elle. Rabea était la cadette de Rachida. Elle était d’un tempérament révolté, c’était la Che Guevara de la famille. Elle détestait tout le monde, elle était capricieuse et solitaire, égoïste et vaniteuse. Mais la meilleure et la plus humaine c’était Achoucha. Une femme d’une bonté hors du commun. Elle ressemblait à sa mère M’Fedla. C’était la sainte Thérèse de la famille. Grosse mais charmante, adulte et corpulente mais compréhensive et sentimentale. Elle était plus âgée que nous, mais elle nous soutenait en tout, même quand elle s’est mariée à un bledard d’instituteur. C’était ma mère qui avait arrangé leur mariage et qui faisait sortir Achoucha en cachette pour rencontrer son âme sœur.
5 Par ordre chronologique
La plage municipale de tanger
Quand je suis arrivé à Tanger, j’ai entrepris une recherche systématique pour retrouver mon ami Mehdi. Je n’oublie pas les amis, surtout ceux qui partagent avec moi les mêmes passions et les mêmes goûts. Les mêmes passions créent entre les hommes une complicité et des raisons de se comprendre facilement, de s’aimer inéluctablement et de s’unir inconditionnellement sur un projet amical ou humain. Les amis d’enfance ne se remplacent pas et je les aime tels quels. 6 Un adage marocain ou international dit :« M’aamen chouftek chebbahtek ».j’ai Lorsque choisi Mehdi comme ami, il a exercé implicitement son influence sur moi, laquelle était très bénéfique. Cela me procurait une sensation de légèreté. Nos joies et notre bonheur se communiquaient. Le choix des autres ne m’a apporté qu’une influence passagère. C’est l’apologie de l’amitié qui m’avait envoyé à la recherche d’un fugitif ami. Une fois sur place, l’idée a traversé mon esprit et je me suis lancé à sa recherche, en vain, pendant presque un mois. Je déambulais partout, dans toutes les rues, tous les boulevards et toutes les places, dans l’espoir de le retrouver par un simple hasard. Mais le hasard n’a pas fait son travail. Dans l’espoir de retrouver mon prodigieux ami, j’ai mis en confidence Mohamed Ouazzani pour m’aider dans cette recherche infortunée. Malgré sa bonne volonté, les résultats étaient toujours les mêmes, pas de trace de Mehdi. Tant pis, le hasard allait m’aider peut être une autre fois, durant un autre voyage ou d’autres vacances.
Pendant les trois mois, le rythme de ma vie était basé sur l’absorption des rayons UV pour pallier à ma déficience squelettique ; manger correctement et profiter de la bonne cuisine de la cousine de ma mère. Je faisais comme un enfant qui savait manger mais qui savait aussi profiter de la nourriture en mangeant. Mohamed et moi, allions quotidiennement à la plage municipale le matin. L’après midi, nous allions à celle de Bouknadel qui se trouvait juste dans la falaise de la Casbah. Les deux plages étaient antinomiques. La plage municipale de Tanger était agréable et bien animée. On y trouvait de tout. Des bars dernier cri comme Neptuno, Sun Beach, International, Playa Mar, Recreativo et L’association des hôteliers. Les gens y sirotaient de la bière en compagnie de belles femmes. Ces endroits offraient un double service : celui de garder les habits dans des 7 bungalows individuels , et celui d’offrir la joie de boire et de vivre sans être dérangé. Les gens aisés louaient une cabine toute la journée pour un prix dérisoire mais combien cher pour nous. Nous, nous gardions nos habits juste sur le sable, dans un sac ou exposés directement à l’air libre, capitonnés par une ficelle. La plage de Tanger était réputée pour son sable doux, fin et doré. Elle avait la particularité d’être une plage scindée en trois catégories. La partie inférieure était destinée aux Européens, 8 la partie supérieure, mitoyenne au port et à la gare ferroviaire était réservée auxkhorotos et la dernière, celle du milieu, était mixte. On pouvait se faufiler un peu partout, mais la sélection était naturelle. À chacun sa position sociale et son grade. On ne nous interdisait pas de circuler parmi les Européens, mais nous, nous avions honte d’exposer nos maillots fait main, archaïques et souvent déchirés. Le seul défaut de la plage de Tanger, c’est le chergui, un vent qui souffle constamment et sans arrêt. Ce déchaînement d’Éole dure parfois plusieurs jours. Il était honni par les adorateurs du soleil. Le chergui nous privait de nos meilleurs moments de joie et de loisirs. Nous, les gens du peuple, leskhorotos, nous occupions la partie qui nous correspondait, celle mitoyenne au port et à la gare où il y avait souvent des traces d’huile, les déchets de bateaux et d’asphalte. Les algues étaient l’apanage de toute la plage. Dans ce dernier secteur on retrouvait des Européens d’un genre spécial. Ils fréquentaient cette zone particulière pour séduire les jeunes marocains virils. C’était surtout des
homosexuels à la recherche du plaisir pas cher. Grand nombre de Marocains en faisaient un commerce florissant et ils ne s’en cachaient pas. Cela se passait surtout dans le club International. Tout le monde savait que ce club était l’apanage de l’homosexualité. Il y avait des Marocains qui se montraient avec fierté accompagné d’un Européen homosexuel. La plupart étaient des Espagnols, des Anglais et des Allemands. Quand on voyait une tête blonde accompagnée d’une tête noire et frisée, nous étions sûrs d’être en présence d’un couple d’homosexuels. Il n’y avait pas d’amitié, il n’y avait que le sexe qui dominait.
La plage de Tanger était la seule au monde à avoir desplanchas, des radeaux à l’intérieur de la mer pour se reposer et faire des plongeons. Celui qui arrivait à rejoindre les radeaux était considéré comme un nageur parfait, il avait son certificat de natation. Pour beaucoup c’était une fierté de s’exhiber dans lesplanchaset un point en plus aux yeux des filles. La plage de Tanger était aussi un lieu de séduction aussi bien pour nous les petits que pour les adultes. C’était une séduction à la marocaine, avec les yeux et les regards accompagnés de gestes et de désirs qui ne seraient jamais accomplis. C’était un charme souple, lointain, dans les règles de l’art. C’était rare, mais faisable. Je faisais comme tout le monde. Des fois le courant passait mais souvent cela ne donnait rien. Après la plage, le soir, c’est-à-dire vers 19 et 22 heures, tout le monde se retrouvait au boulevard Pasteur. Moi je ne prononçais pasboulevard, je disais «Boulivar». Tout le monde le prononçait de la même manière. Je ne parlais pas encore le français et j’étais complexé quand je voyais Mohamed Ouazzani parler avec ses amis en français. C’était à Tanger, et à cet âge, où l’envie d’apprendre le français m’avait fasciné. Je passais mon temps à lire les pancartes et les panneaux des magasins dont la plupart étaient écrits en français. Je demandais à Mohamed de me corriger. Voilà comment le français s’est installé en moi grâce à Tanger et à sa belle plage.
Ma première phase dans le monde de l’amour était d’apprendre à séduire les filles. La séduction ce n’est pas si facile qu’on le croit. C’est tout un art qui n’est pas à la portée de tous. Il ne faut pas se laisser chavirer par les émotions. On peut être beau sans être un séducteur pénétrant. La beauté n’a rien à voir avec la séduction. Les femmes préfèrent les séducteurs aux hommes d’une beauté fade.
J’ai traversé ma puberté difficilement. J’avais toujours envie de satisfaire mon désir d’enfant pubère. C’était à Tanger où j’avais appris à pratiquer ce plaisir cachottier, en aparté ou en présence de Mehdi et de Mohamed Ouazzani. Ils étaient en avance par rapport à mon état d’excitation. Ils ont été, l’un et l’autre, mes précurseurs dans cette entreprise sexuelle silencieuse. Mon passage à Tanger est resté imprimé dans ma mémoire pour toujours. Le «Boulivard» faisait partie de ma vie et m’a accompagné partout. La plage aussi faisait partie de moi, de mon existence. Elle a le droit à la parole dans cet écrit. Elle a occupé une grande partie de mon adolescence, de ma jeunesse et de ma vieillesse. À la fin de chaque période estivale, le ciel de Tanger annonçait un changement climatique. Au lieu d’être profondément bleu, le ciel était envahi par quelques couronnes de nuages opaques pour signifier la fin de l’été et des vacances. Quand le mois de septembre arrivait, c’était le retour aux sources. Une nouvelle vie commençait, peut être de nouveaux amis ou de nouvelles connaissances et un nouveau régime scolaire. La période que j’allais entamer alors, était une période importante pour moi. C’est là que le jeune garçon de la rue, le voleur, leh’chaïchique sa liberté et son indépendance apprend passent inévitablement par la connaissance et le savoir. Contrairement à beaucoup d’enfants de mon époque, je refusais le cloisonnement de soi, qui induit à une séparation de l’âme et du corps, du social et du naturel. Le temps des erreurs était dépassé. L’ambition, le sérieux, la perspicacité, la persévérance, étaient mon livre de chevet pour me libérer intellectuellement. Au moins je commençais à y