L'épopée de Bokar Biro selon Farba kéba Sow de Labé

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Cette épopée présente la vie et l'oeuvre historique de l'Almami Bokar Biro, qui a été le dernier souverain à régner sur le trône de Timbo, la capitale du Fuuta théocratique. En français et en puular, ce texte présente, dans la perspective d'un griot du terroir, une nouvelle version de l'histoire de Bokar Biro, qui permet de comprendre non seulement la vie dans les cours princières et maraboutiques, mais aussi d'autres domaines importants et variés comme l'histoire, la géographie, l'économie, la religion, l'administration, les considérations sociales et culturelles, les alliances et la politique extérieure du Fuuta Jallon, surtout dans la seconde moitié du XXIè siècle.

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Date de parution 01 décembre 2016
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EAN13 9782140024115
Langue Français

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L’épopée de Bokar Biro selon Farba Kéba Sow de Labé
Maladho Siddy BALDE
L’homme, l’Almami et la conquête coloniale du Fuuta Jallon (Guinée)
Cette épopée présente la vie et l’œuvre historique de l’Almami Bokar Biro, qui
a été le dernier souverain à régner sur le trône de Timbo, la capitale du Fuuta
théocratique ; il aura été l’un des plus connus et autour duquel rivalisent les L’épopée de Bokar Biro mythes et les légendes de grandeur et de bravoure. Elle a le mérite d’être la
première du genre publiée sur les Almamis du Fuuta Jallon. Elle comprend une
partie en langue française rédigée par l’auteur, et une seconde en langue pular selon Farba Kéba Sow de Labé
selon l’alphabet harmonisé de l’Unesco, qui est l’œuvre de Farba Kéba de Labé
avec une traduction en français.
Ce texte présente, dans la perspective d’un griot du terroir, une nouvelle
L’homme, l’Almami et la conquête coloniale version de l’histoire de Bokar Biro, qui permet de comprendre non seulement
la vie dans les cours princières et maraboutiques, mais aussi d’autres domaines du Fuuta Jallon (Guinée)importants et variés comme l’histoire, la géographie, l’économie, la religion,
l’administration, les considérations sociales et culturelles, les régimes alimentaires
et les modes vestimentaires des chefs, les alliances et la politique extérieure du
eFuuta Jallon, surtout dans la seconde moitié du i siècle.
Au plan de la recherche et de la connaissance, il pourrait aider à confronter et
à comparer l’histoire orale et les sources écrites contemporaines, car JM traite de
la vie et de l’œuvre d’un personnage central connu à la fois des traditions orales
et des sources écrites coloniales et postcoloniales.
Après l’école primaire de Salambandé, le collège de Yembering (Mali,
Guinée) et le lycée de Dubréka, Maladho Siddy BALDE fréquenta
successivement l’Institut polytechnique de Conakry, l’Université d’Indiana
à Bloomington et l’Université d’Illinois à Chicago (USA). Il est détenteur
d’un Diplôm F d’études supérieures en histoire et philosophie, d’un master
en sciences sociales et d’un PhD en histoire et culture africaines ; il parle et écrit couramment
l’anglais, le français et le pular. Il a servi durant des années comme enseignant-chercheur
à l’Université de Conakry et dans des institutions universitaires américaines. Depuis
2003, il travaille pour le compte de l’Agence américaine de développement international
en Guinée (USAID/Guinée). En dehors de nombreux articles sur l’histoire, les
traditions orales, la politique et l’ islam en Afrique de l’Ouest, L’Épopée de Bokar Biro est
le premier livre qu’il publie.
En couverture : photographie de Farba Kéba, archives de sa
famille, à gauche ; portrait de l’Almami Bokar Biro d’après
Boubacar Barry dans son Bokar Biro, le dernier Grand
Almami du Fouta Djallon, Dakar, NEA, 1976,
en haut, à droite ; photographie MSB du 28 mai 2013,
une vue panoramique de Timbo en 2013, en bas, à droite.
ISBN : 978-2-343-10392-1
27 €
L’épopée de Bokar Biro
Maladho Siddy BALDE
selon Farba Kéba Sow de Labé






L’épopée de Bokar Biro






















Maladho Siddy BALDE










L’épopée de Bokar Biro
selon Farba Kéba Sow de Labé
L’homme, l’Almami et la conquête coloniale
du Fuuta Jallon (Guinée)











Préface d’Ismaël Barry



















































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-10392-1
EAN : 9782343103921
DÉDICACE
Je dédie cette Epopée à :
Farba Kéba Sow et ses enfants
Mon père, Thierno Boubacar Siddy
Ma mère, Thierno Mariama Korka Baldé
Ma famille avec l’espoir que chacun de mes enfants contribuera à perpétuer les
belles pages de l’histoire, les traditions de lecture et de l’écriture ainsi que les
nobles pratiques ancestrales de l’Islam qu’il a héritées de cette famille.PRÉFACE
Parmi les Almamis qui ont présidé au destin du Fuuta Jallon théocratique,
Bokar Biro est, incontestablement, un des plus charismatiques. Il le doit,
d’abord, à son physique légendaire que décrivent les traditions populaires :
corpulence hors norme, tonalité de la voix comparée au rugissement du lion,
prestance magnétique et intimidante. Il a, ensuite, accédé au pouvoir sans
hésiter à violer le principe sacro-saint du droit d’aînesse et en se mettant en
travers du choix des anciens du pays.
Une fois au pouvoir, sa volonté de centralisation de l’Etat fédéral a
inquiété les chefs des provinces (dîwè) qui tenaient à jouir de l’autonomie
que leur reconnaissait la Constitution. Le trouvant « insupportable », certains
chefs de diwé, et pas les moindres, ont même tenté de l’éliminer par un coup
d’Etat à Bantighel dont l’échec conduira à la Bataille de Petel Jiga.
Après cette défaite écrasante de tout le Fuuta réuni, la réputation
d’invincibilité de Bokar Biro devint unanime et plus que jamais inquiétante.
Le dernier espoir des vaincus de Petel Jiga, pour triompher de lui et échapper
à sa redoutable répression, les poussa à solliciter l’aide militaire de la France
conquérante. Situation idéale dont rêvait la France conquérante qui était aux
aguets pour s’immiscer, du côté de ses opposants irréductibles, dans les
affaires intérieures du Fuuta Jallon afin de l’occuper.
C’est ce combat inégal et téméraire entre, d’un côté, ses opposants
internes fortement mobilisés et militairement appuyés par la France
coloniale, et de l’autre, Bokar Biro, symbolisant la légitimité, la légalité et la
souveraineté de l’Etat alors abandonné de ses chefs de provinces les plus
puissants, réduit à compter uniquement sur sa garde prétorienne, ses amis et
parents proches, qui l’a rendu davantage célèbre et charismatique parmi ses
pairs et ses prédécesseurs.
Que cette grande figure historique suscite l’intérêt de Maladho Siddy
Baldé, titulaire d’un Ph.D d’histoire d’une université américaine et qui a
1choisi le Fuuta Jallon comme champ de recherche, n’est pas étonnant. Par
1 Sa thèse de doctorat a été soutenue à l’Université d’Illinois à Chicago, USA, en 1994, sous
l’intitulé «The history of Fuuta Jallon in the Second Half of the Nineteenth Century
According to the Griots and the Elders », qui montre bien qu’il est un spécialiste des sources
orales de l’histoire du Fuuta Jallon. ailleurs, il explique les raisons personnelles qui ont aiguisé son intérêt pour
l’Almami Bokar Biro et l’ont amené à l’étudier après d’autres, par
l’intermédiaire des Awlubhè, les gardiens de la tradition orale historique du
Fuuta Jallon théocratique.
L’ouvrage proposé permet de découvrir l’Almami Bokar Biro, tel qu’il
est perçu dans les traditions historiques orales, suivant le genre de l’épopée.
En même temps, il aide à faire la connaissance des Awlubhè, cette catégorie
sociale qui a joué des rôles multiples d’une grande importance dans le
mécanisme de fonctionnement de la société du Fuuta Jallon. Il me semble
qu’il l’a d’autant plus réussi qu’il était motivé par l’amour, voire la passion,
qu’il affirme avoir pour le sujet. Farba Kéba, qui a déclamé l’Epopée conçue
à la mémoire du grand Almami Bokar Biro, offre l’exemple typique d’un
2Gawlo émérite du Fuuta Jallon théocratique. Il est un rare gardien du riche
héritage laissé par les générations d’Awlubhè dont le génie créateur a nourri
l’école historique orale du pays des Almamis.
C’est pour tout cela que je suis persuadé que cette belle édition de
l’Epopée de Bokar Biro, selon Farba Kéba Sow de Labé, que nous offre
Maladho Siddy Baldé, sera d’une grande utilité pour tous ceux qui tiennent à
découvrir nos racines pour mieux garder notre identité et être capable, sans
risques de s’ouvrir à la « modernité ».
Pr Ismaël BARRY, historien, enseignant-chercheur
Directeur de l’Ecole doctorale en Sciences Humaines et Sociales
Université de Sonfonia - Conakry, République de Guinée.
2 Gawlo est le singulier d’Awlubhè, terme en langue pular, utilisé au Fuuta Jallon pour
désigner la catégorie sociale chargée notamment de la conservation de la tradition orale
historique. Il représente dans cette région ce que le Jéli représente en pays mandingue.
10AVANT-PROPOS
Bien que ne pensant pas encore à être historien, j’avais appris depuis mon
enfance à être très proche des Awlubhè et à admirer leur rôle social, leurs
valeurs culturelles et leur sens élevé de communauté. Mon grand-père
maternel, Karamoko Alfa mo Dountou (Salambandé-Mali) avait demandé,
me dit-on, à se faire inhumer auprès de son gawlo, un certain Farba Boubou.
Ainsi dit, ainsi fait ! Les deux amis reposent côte à côte au cimetière familial
3de Dountou Bousra .
Faut-il rappeler aussi que ma propre grande sœur, fille aînée chez ma
mère, donna le nom de son amie gawlo, Diadia Bayo Thiam mo Djoudîou
4(Salambandé) à sa première fille . Ce qui donna à ma sœur le célèbre nom de
Nène Bayo Djoudîou dans tout Salambandé. Enfin, il me plaît de préciser
que mon village natal, Abadiada, est contiguë à Janwéli, l’un des tout
5premiers villages awlubhè dans la Province de Labé . Grâce à cette
proximité, j’ai eu assez d’amis intimes dans ce village dont les relations de
franche collaboration ont largement contribué à raffermir les rapports de bon
voisinage entre nos familles respectives.
A l’Université de Conakry, tant sur les bancs que dans la vie
professionnelle, j’ai connu et côtoyé d’éminents membres des familles
awlubhè du Fuuta Jallon qui ont toujours servi de modèle social et de source
d’inspiration sur le plan social, intellectuel et professionnel. Je citerai, à titre
d’exemple, Bonata Dieng, Naye Dieng, Pathé Dieng, Oumar Sow et Ciré
Sow.
Point n’est donc besoin de préciser outre mesure sur ce que j’éprouve et
ressens en parlant du gawlo même en dehors de l’historien que je suis
aujourd’hui. Je le fais avec amour et passion. En dépit de cet amour et de
cette passion, je ne prétends pas être un spécialiste de l’histoire des Awlubhè.
Que les Awlubhè et autres détenteurs des traditions orales en Guinée et
3 Cette information m’a été confirmée par Thierno Djombo Sidibé. Interview,
Leytouloun/Salambandé, 96 ans (me dit-il), 22 janvier 2014 à son domicile.
4 Diadia Bayo Thiam fut décédée à Dixinn-fula, Conakry, le 3 juin 2016.
5 Selon Taslima Sow, Gawlo et neveu de Farba Kéba, le premier village fondé par les
Awlubhè du Dîwal de Labé serait Tindi-Bhundou dans l’actuelle Préfecture de Koubia.
Interview au téléphone, 28 janvier 2014.ailleurs veuillent bien le comprendre en lisant cette Epopée qui est l’œuvre
de Farba Kéba, l’un des leurs.
L’intérêt ininterrompu que j’ai toujours eu pour l’histoire de l’Almami
Bokar Biro remonte également à mon enfance. Très tôt, j’ai appris que le
père fondateur de ma province natale (Salambandé) de la famille
Kaldouyabhè de Labé, obtint l’autorisation d’occuper et d’islamiser cette
zone sous le règne de l’Almami Bokar Biro dès 1894. Deux ans plutôt, en
1892, son propre père (Alfa Aguibou) dont il est le fils aîné venait d’être
assassiné par Alfa Yaya Diallo. Avec donc cet assassinat, Alfa Yaya avait
désormais l’accès facile au pouvoir à Labé et même la main libre de semer la
terreur dans la famille du défunt.
Alfa Ibrahima fuit donc de Labé et alla s’installer non loin de son oncle
Alfa Mamadou Saliou alors chef de Gadha-wundou (Koubia). Il choisit
Hamdallaye, sur la rive droite de la Gambie, en attendant de trouver un point
6de chute plus sécurisé pour lui et pour le reste de ses 5 autres frères . Sur sa
propre initiative et avec l’appui de son oncle, future cible d’Alfa Yaya et
7compagnon d’infortune de l’Almami Bokar Biro , il misa sur
SalambandéLeyfello (appelé Borokuma à l’époque et Tomboukoutou pour
SalambandéHoréfello). La localité était alors fortement occupée par des Jallonké non
encore islamisés. Par surprise et par la force des armes, ceux-ci furent
militairement vaincus et refoulés vers le Sangalan qui devint ainsi leur
8nouvelle terre de prédilection et où ils demeurent encore majoritaires .
Jusqu'à nos jours, les traditions orales et écrites de Salambandé, tant dans
les familles princières, guerrières que maraboutiques, sont abondantes en
légendes, poésie et chansons de geste sur ces deux princes : Alfa Ibrahima
mo Salambandé et l’Almami Bokar Biro, tous Soriya. Mon amitié toute
particulière avec Mamadou Dian Diallo, fils aîné d’Alfa Aguibou Daouda
Diallo qui fut, à n’en pas douter, le plus célèbre des héritiers d’Alfa Ibrahima
à Salambandé m’a permis de beaucoup apprendre, non seulement sur
l’histoire de Salambandé et des Kaldouyabhè de Labé en général, mais aussi
6 A savoir Thierno Aliou, Modi Boubacar Biro, Modi Abdoulaye, Modi Mamadou Saliou et
Saykou Yaya Diallo.
7 En fait, Boubacar Biro Barry est son vrai nom, celui qu’il reçut une semaine après sa
naissance comme il est de coutume en milieu peulh au Fuuta Jallon. Celui-ci fut altéré au
cours des ans, certainement par ses camarades d’âge et, plus tard, par les griots de la cour de
son père, l’Almami Oumar (qui est lui-même une déformation d’Oumarou). Bokar est le
diminutif (terme affectueux) de Boubacar. C’est le cas de beaucoup d’autres noms en vogue
au Fuuta Jallon, tels : Ahmadou (Dourou), Abdoulaye (Doulla ou Gara), Saidou (Sila), Saliou
(Bala), Ibrahima (Kandia), Aguibou (Galissa), Yaya (Yala), Dian (Bora), Oumarou (Baly),
Ramatoullaye (Toulla), Mariama (Yama), Hawawou (Molu), etc. Thierno Diallo, lui, parle de
Bacar dans son ouvrage Les Institutions politiques du Fouta Dyallon au XIXe siècle
(Fiilaamualsilamaaku Fuuta Jaloo), Initiations et Etudes Africaines, Université de Dakar,
IFAN, 1972, note numéro 4, p. 56.
8 Alfa Yaya n’aura son frère, Alfa Saliou, qu’après la Bataille de Porédaka, le 14 novembre
1896.
12et surtout sur la vie et l’œuvre de l’Almami Bokar Biro. Le défunt père de
mon défunt ami (que la terre leur soit légère) était on ne peut plus un prince
de lance et de plume, un véritable meneur d’hommes et un guide spirituel
hors pair. Il fut un admirateur de l’Almami Bokar Biro et un des fins
9narrateurs de sa vie et de son œuvre historique .
Aussi, faut-il rappeler que l’aîné chez ma grand’mère paternelle, Thierno
10Samba Loudabhè mo Pellel (Koubia) , fut un conseiller spirituel dans la
cour d’Alfa Ibrahima Diallo à Hamdallaye (Koubia) et peut-être même un
des négociateurs auprès de l’Almami Bokar Biro pour l’obtention et
l’occupation de Salambandé. Ce grand-oncle qui mourut à
AbadiadaSalambandé à plus de cent ans de vie, disait-on, agrémentait nos veillées
nocturnes d’enfance de ses beaux souvenirs à la fois d’Alfa Ibrahima, d’Alfa
Saliou Gadha-Wundou et de l’Almami Bokar Biro. Il ne tarissait pas non
plus de mauvais souvenirs d’Alfa Yaya Diallo, le dernier Alfa provincial de
Labé.
Après mes études supérieures à l’Université de Conakry, les traditions en
vigueur à l’époque voulaient que l’Etat guinéen célèbre la fin de ces études
suivies d’une formation militaire mensuelle au cours d’une cérémonie
nationale. A l’issue de ladite cérémonie, un nom devait être offert à notre
promotion, comprenant des étudiants et des étudiantes de toutes les Facultés
confondues. Et à ma grande surprise, l’Almami Bokar Biro fut le nom donné
à ma promotion. A cela s’ajoute que mon propre père porte le nom de
Boubacar ainsi que deux de mes fils.
Enfin, je n’oublie pas de mentionner que mon premier poste d’affectation
fut Gaoual, Fulamori d’abord et Kakoni, ensuite. Ces deux provinces gardent
encore jalousement les traces d’exploits des grands princes du Fuuta Jallon,
comme Alfa Ibrahima mo Labé (le père d’Alfa Yaya Diallo), l’Almami
Oumar (le père de l’Almami Bokar) auquel le destin imprévisible avait
choisi Dombiyabhé-Gaoual comme demeure éternelle (il était sur son
11chemin de retour après la célèbre bataille de Kansala contre Janké Wali) .
9 Alfa Aguibou Daouda et son fils décèdent successivement en décembre 2007 et 16 mars
2008. J’ai eu assez d’interviews avec Alfa Aguibou ; les toutes dernières remontent à février
et août 2007.
10 Actuellement, je cherche à savoir s’il y a des liens de parenté entre ces Loudabhè et ceux de
Pellel dans Dalaba.
11 Alfa Ibrahima mo Labé a eu, en plus de Alfa Yaya, de nombreux fils et filles. Parmi les fils,
27 de l’aile Soria y compris Alfa Yaya lui-même, et 11 de l’aile Alfaya accédèrent au pouvoir
dans le Dîwal de Labé soit au trône central ou à ceux des localités rattachées. Il démissionna
du pouvoir en 1889, céda le trône à son premier fils, Alfa Aguibou et consacra le reste de sa
vie à la dévotion à Dieu. Interviews, AlfaAguibou Daouda, Salambandé, 17-19 janvier 2006.
Voir aussi «Chronique de Diari, Extrait des Manuscrits Arabes de Modi Amadou Laria
Diari », traduit par Madame Bah Aminatou Diallo, Professeur de Géographie, Imprimerie
YAD, Conakry, 2004, p. 38 ; Thierno Mamadou Bah, « Histoire du Fouta-Djallon, pénétration
européenne et l’occupation française », édité par El hadj Bano Bah et Thierno S. Bah,
Tome 2, Conakry, 2003, webFuuta, Taarika/Histoire, p. 2.
http:www.webfuuta.net/bibliotheque/btm/tome2/pt1_chap2html.
13Pour ces raisons et tant d’autres, Fulamori et Kakoni qui ne manquent pas de
Awlubhè de naissance et de talent ainsi que de sages et de lettrés qui
partagent leurs souvenirs et leur connaissance du passé, ont constitué pour
moi des sites et des sources historiques d’une importance capitale dans ma
carrière d’historien. Alfa Ibrahima et son hôte qui se reposent tous les deux
dans le Kadé à Gaoual sont largement connus des populations locales ainsi
que de leurs deux fils dont la vie et l’histoire, sans se confondre à aucun
moment, furent intimement liées.
Ce séjour inoubliable dans le Kadé, suivi de celui d’une année scolaire
dans le Koubia, situé non loin des rivages de Wundou et de la Gambie qui
furent les lieux de refuge choisis respectivement par Alfa Saliou et son
neveu Alfa Ibrahima après la terreur qu’Alfa Yaya sema dans leur famille à
Labé. Koubia et ses habitants parmi lesquels de nombreux Kaldouyabhè
gardent encore assez de souvenirs et de traces à la fois indélébiles et
facilement accessibles de ces deux princes qui se sont imposés à la mémoire
de leur peuple par leur savoir, leur piété et la gloire de leurs exploits
militaires contre les non-musulmans dans ces deux zones.
J’ai eu donc le temps et les opportunités d’apprendre l’histoire de
l’Almami Bokar Biro. C’est peut-être trop dire, mais l’histoire de ce prince
constitue un pan important de ma propre vie. J’en parle aussi avec amour et
passion. Ce faisant, je n’oublie pas l’immense œuvre de mes devanciers dans
ce domaine, telle celle de l’historien guinéen Boubacar Barry de l’Université
12de Dakar .
Je suis donc content de trouver dans cette Epopée deux grands héros de
ma vie : un Gawlo attitré, Farba Kéba mo Labé, et un prince de naissance,
l’Almami Bokar Biro mo Timbo. Que les Awlubhè et princes du Fuuta y
soient loués.
Trois rencontres avec Farba Kéba, toutes inédites, ont marqué et
déterminé mes rapports avec cet illustre disparu de la grande famille
awlubhè de Labé. La toute première avec lui remonte à 1968 à Daka, l’un
des plus grands fiefs des Awlubhè du Fuuta Jallon, sinon de la Guinée
d’aujourd’hui. Ce fut chez feu Farba Hammadi Sow, alors grand Farba,
érudit et notable de Labé dont Daka est un des quartiers.
Farba Hammadi était un ami intime à mon grand frère, El haj Mamadou
13Saliou , alors vivant en Sierra Leone et qui venait souvent à Daka, rendre
visite au Doyen des Awlubhè de Labé et sage respecté du Fuuta Jallon de son
12 L’historien, Boubacar Barry, fut le premier et le plus constant à travailler sur l’Almami
Bokar Biro. En dehors de divers articles et communications disséminés ici et là, il est l’auteur
ede Bokar Biro, le dernier Grand Almami du Fouta Djallon, Dakar, NEA, 1976, 2 édition,
NEA, 1984 (dont la traduction en langue Pular par le linguiste guinéen, Mamadou Alfa
e eDiallo, existe depuis 1990) ; La Sénégambie du XV au XIX siècle, Traite négrière, Islam
et Conquête coloniale, Editions L’Harmattan, Paris, 1988 (voir notamment les pages
372384).
13 Il est décédé le 23 novembre 2016 à Banankoro, Préfecture de Kérouané.
14temps. Me trouvant-là en sa compagnie, j’ai eu donc l’occasion de connaître
non seulement son hôte de marque, mais aussi trois autres membres influents
de la même famille élargie du doyen de Daka : Farba Kéba Sow et deux
grands jéli de la grande famille des Kouyaté de Labé, El haj Saliou Kouyaté
et son neveu Djibi Kouyaté.
La deuxième rencontre avec Farba Kéba eut lieu à Kakoni, en 1977, alors
14que j’y étais en qualité d’étudiant stagiaire au Lycée central de la localité .
De sources concordantes, j’appris qu’il venait de Garaya où il avait des amis
comme El haj Abdoulaye dit Abdoul Garaya (décédé plus tard en 2012 à
Dakar au Sénégal). Ma rencontre avec lui eut lieu chez son hôte, Farba
15Kendo Sow, une autre grande figure des Awlubhè du Fuuta Jallon .
Une troisième et importante rencontre eut lieu avec Farba Kéba en 1986.
Ce fut en compagnie d’Anne Blancar de Radio France International (RFI) et
d’Odilon Théa de la Radiotélévision Guinéenne (RTG). Notre équipe faisait
des recherches historiques sur l’explorateur Français au Fuuta Jallon,
Gaspard Mollien, au compte de Radio France Internationale (RFI). Sur
l’initiative d’Anne Blancar qui venait d’apprendre l’existence de Farba
Kéba, nous décidâmes de le rencontrer et de lui demander de nous parler de
l’Almami Bokar Biro, le dernier Almami régnant sur le trône de Timbo et
16résistant à la pénétration coloniale française en Guinée .
14 e eAppelé alors Centre d’Éducation Révolutionnaire, 2 et 3 Cycles de Kakoni.
15 Farba Kendo (décédé en 1997 à l’âge de 85 ans) tout comme son père, Farba Boubou Sow
de Singhéti, était au service de la famille régnante de Kakoni, une des branches des
Kaldouyabhè de Labé installée à Sombili (un des plus rayonnants centres islamiques du Fuuta
théocratique dont le Saint le plus connu est Thierno Doura Sombili). Farba Kendo vint à
Kakoni comme Gawlo attitré au service du chef de Canton local, Alfa Ousmane Diallo,
jusqu'à la suppression de la chefferie traditionnelle en Guinée en 1957. Interviews : Oumar
Sow, enseignant-chercheur à l’Université de Sonfonia/Conakry et fils héritier de Farba
Kendo, 21 février 2015 ; Alfa Souleymane Diallo dit Das (petit-fils d’Alfa Ousmane Diallo),
Conakry, 28 février 2015. Pour plus d’informations sur cette branche des Kaldouyabhè, sur le
pouvoir provincial de Labé, sur l’Association Gilbert Vieillard et sur la lutte politique au
Fuuta Jallon, l’on doit consulter Monsieur Barrou Diallo (fils d’Alfa Ousmane et ancien haut
fonctionnaire de l’Etat guinéen) qui en est actuellement l’une des mémoires vivantes
incontestables et facilement accessibles.
16 Ce sont, en fait, notre passage à Mamou chez El haj Boubacar de la famille des Almamis de
Timbo, notre entrevue avec le grand Farba Oumarou Seck de la même localité qui nous
accompagna à Timbo, la visite d’une demi-journée à Timbo, la rencontre avec feu Thierno
Madjou alors Directeur de la Radio rurale de Labé et El haj Ibrahima Dieng correspondant de
l’Agence Guinéenne de Presse (?) qui nous ont guidés vers Farba Kéba et nous ont facilité
l’entretien avec lui sur le sujet que nous lui proposâmes et dont il était le spécialiste : l’histoire
de Bokar Biro selon la voie orale. Faut-il préciser que Farba Kéba, en dépit de son intérêt sur
la vie et l’œuvre de l’Almami Bokar, ne fut pas le témoin oculaire de cette vie et de cette
œuvre. Farba et l’Almami n’ont même pas vécu à la même époque (le griot de Bokar Biro,
dit-on, s’appelait Farba Woppa dont l’histoire nous est encore mal connue). Farba qui n’est né
que 39 ans après la mort de l’Almami n’a pas eu le privilège de servir l’Almami Bokar Biro
dans sa propre cour comme il aurait certainement souhaité ou tout au moins comme la règle et
les principes du métier le voudraient. Lui, il n’aura embrassé sa carrière de griot de son prince
de choix, hélas, que près de 50 ans après la disparition physique de ce dernier. Pour un Farba
15Depuis, j’ai gardé des relations très particulières avec Farba Kéba et ce,
jusqu'à mon départ de la Guinée pour mes études postuniversitaires aux USA
en août 1987. La narration qui est exploitée dans ce travail fut enregistrée en
juin 1987 à Daka, juste à la veille de mon départ de la Guinée. Dès mon
retour en Guinée en 1998, j’ai immédiatement repris les relations avec sa
famille, car Farba était déjà du monde des ancêtres depuis le samedi 9
17septembre 1989 à l’hôpital régional de Labé .
A proprement parler, mon travail de traduction et d’analyse de l’Epopée
de Bokar Biro a débuté quand, en 1992, j’ai commencé à travailler sur ma
thèse de Doctorat à l’Université d’Illinois à Chicago (UIC), USA. Quelques
extraits de l’Epopée ont été consacrés à un Chapitre entier de cette thèse.
Que mes professeurs de l’Université d’Illinois, en particulier Lanciné Kaba
et James Searing (décédé depuis le 3 décembre 2013), soient ici vivement
remerciés pour m’avoir donné l’occasion d’inclure ces extraits dans les
travaux de ma thèse intitulée « The history of Fuuta Jallon in the Second
Half of the Nineteenth Century According to the Griots and the Elders »,
18UIC, 1994 .
A l’exception de ces extraits et d’autres utilisés dans une communication
eprésentée à la 5 Conférence Internationale sur les Études Mandingues tenue
à Leiden, en Hollande en 2002, l’Epopée de Bokar Biro n’a jamais fait
19l’objet d’une publication . Son auteur, Farba Kéba, n’est plus et son fils
20héritier, Thierno Yaya, est encore à l’école des anciens .
Je souhaite vivement que le présent travail, l’un des tout premiers au
Fuuta Jallon, aide à impulser d’autres travaux de recherche et de
documentation dans ce domaine en Moyenne Guinée où on a encore de
attitré, l’exception est de taille. Mais au dire de Naye Dieng, Farba Kéba « s’illustre de par un
choix sans prix, son rôle d’historien narrateur hors pair, celui qui aura le mieux appris et gardé
een mémoire l’histoire du Fuuta Jallon dans la seconde moitié du XIX siècle ». Interview,
Université de Sonfonia-Conakry, février 2011.
17 Il fut inhumé le dimanche 10 septembre 1989 au cimetière de Doghora à Labé après la
prière de 14 heures. Mes relations avec sa famille sont assez bonnes. Je parle régulièrement au
téléphone avec son fils Thierno Yaya, sa fille aînée, Fatoumata Cissé et son épouse, Thierno
Laouratou. Nous nous fréquentons et échangeons constamment sur l’histoire de leur famille et
sur celle de l’œuvre de feu Farba Kéba. Mon dernier voyage dans la famille remonte au mois
de janvier 2015 suivant ceux de juin 2014 et de septembre 2013. En dehors de ceux-ci, j’ai le
privilège d’échanger fréquemment avec des collègues et amis qui ont connu et côtoyé Farba
Kéba, en particulier les professeurs et enseignants-chercheurs comme Naye Dieng, Bonata
Dieng, Oumar Sow et Ciré Sow de l’Université guinéenne.
18 Il est décédé le 3 décembre 2012 à l’âge de 59 ans. Je fus un de ses premiers étudiants à
l’Université d’Illinois à Chicago quand il y arriva en 2005. Puisse Dieu l’Accepter dans Son
Paradis. Amen !
19 La communication fut intitulée : «L’Epopée de l’Almami Bokar Biro, l’homme et son
eœuvre selon le griot Farba Kéba Sow de Labé» à la 5 Conférence Internationale à
l’Université de Leiden, Pays-Bas, le 19 juin 2002, 18 pages.
20 En fait, je sais que des versions venant d’autres narrateurs existent, en particulier celle de
Farba Ibrahima Diala que je n’ai jamais eu l’occasion de consulter.
16nombreuses et importantes épopées dont la plupart sont actuellement
21menacées d’oubli et de disparition . C’est le cas, par exemple, de celles
portant sur Alfa Yaya mo Labé, Thierno Ibrahima Ndama mo Bousra,
Shaykhou Saliou mo Balla, Thierno Diouhé mo Fitaba, Thierno Aliou dit le
22Wali mo Gomba, pour ne citer que celles-là .
Cette Epopée n’aurait pas pu être commencée de sitôt si le Professeur
David Conrad de l’Association Mansa ne m’avait pas donné le courage de
revenir sur elle après l’avoir négligée depuis 1995 et de m’avoir donné, en
eplus, l’occasion d’en faire un objet de communication au 5 Colloque
International des Études Mandingues de Leiden qui fut un véritable
rendezvous du donner et du recevoir. Je le prie d’accepter ici l’expression de ma
profonde gratitude.
C’est aussi le lieu de remercier ici vivement mon ami et collègue,
Mamadou Camara qui est professeur des langues à l’Université de Sonfonia
à Conakry, qui a bien voulu m’offrir gracieusement le logiciel des langues
guinéennes harmonisé avec celui de la région fondé sur le clavier dit de
Niamey. En plus, il m’a constamment assisté dans la transcription et la
traduction de cette Epopée. Sans son concours, je n’aurais pas terminé la
première ébauche de transcription et de traduction à cette période-là.
Beaucoup d’autres collègues de l’Université de Conakry m’ont également
assisté dans l’élaboration de cette Epopée et parmi lesquels le doyen
Abdallah Diallo et Thierno Alfa Oumar Diallo, tous deux linguistes et
enseignants-chercheurs dans les institutions universitaires du pays. Ils ont
accepté volontiers de corriger la version en Pular et de lire le texte final en
me faisant des suggestions qui furent absolument pertinentes. El haj Naye
Dieng et Mamadou Pathé Dieng, tous historiens, ont bien voulu lire le texte
et apporter des corrections qui ont été d’une valeur inestimable. Que tous
trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude.
Mes remerciements vont aussi à Dr Ibrahima Diallo et Ciré Sow
(géographes) ainsi qu’Oumar Sow (psychopédagogue) également
enseignants-chercheurs à l’Université de Sonfonia sans oublier Monsieur
Bonata Dieng, sociologue et ancien ambassadeur ainsi qu’El haj Amadou
Dieng, ancien journaliste. Ont également contribué à l’élaboration de cette
Epopée Ibrahima II Barry, enseignant-chercheur à l’Institut de Recherches
en Linguistique Appliquée de Guinée (IRLA), Madame Safiatou Diallo,
21 A notre connaissance, la seule épopée jusque-là disponible au Fuuta Jallon est celle
d’Amadou Oury Diallo intitulée : épopée du Foûta-Djallon, la chute du Gâbou, Version
peule de Farba Ibrahima Ndiala, L’Harmattan, Paris, 2009.
22 Le terme mo en Pular signifie le ‘de’ en français. Il est de coutume, pour certains, de
l’utiliser pour soit éviter la confusion (quand il s’agit de deux individus qui portent le même
nom, comme ce fut le cas entre Karamoko Alfa mo Timbo et Karamoko Alfa mo Labé), soit
pour marquer leur appartenance à un lieu précis (par exemple Thierno Sadou mo Dalein), soit
pour établir sa paternité (Abdoul mo Baba ou Sori mo Almami Bokar que l’on retrouve
souvent dans cette Epopée).
17ancienne étudiante et chargée de cours à l’Université de Sonfonia, Jean
Gbémou et Madame Odia Kouyaté, informaticiens respectivement à
l’Université de Sonfonia et à l’USAID/Guinée. Qu’ils soient également
remerciés ici.
Je voudrais, avant de terminer cette partie, adresser mes sincères
remerciements aux Professeurs Mamadou Alfa Diallo de l’Université
guinéenne et Boubacar Barry de l’Université de Dakar/Sénégal d’avoir bien
voulu me lire ce document dès sa version initiale et de me faire de
nombreuses et pertinentes remarques et suggestions sans lesquelles cette
Epopée ne serait pas publiée si rapidement ainsi que le Professeur Ismaël
Barry de l’Ecole Doctorale de l’Université guinéenne qui a bien voulu
préfacer ce travail. Les mêmes remerciements vont à mes maîtres de l’école
primaire (feu Mamadou Hady Sy de Koubia et feu Fodé Kéïta de Dubréka),
aux familles de Thierno Mamadou Aliou Barry de Andiyari
(YembéringMali) et Monsieur Momo Bangoura (ancien haut cadre de l’administration
guinéenne) pour tout le soutien qu’elles m’ont accordé en leur sein pendant
de longues années de mes études post-primaires. Qu’ils trouvent donc ici
toute l’expression de ma profonde gratitude.
Cependant, je voudrais préciser ici avec insistance qu’en dépit de la
contribution inestimable des uns et des autres, je suis entièrement
responsable de toute défaillance que l’on pourrait éventuellement déceler
dans ce travail. J’accueillerai avec plaisir toute contribution qui permettrait
de rendre ce travail plus beau et plus utile.
Je ne saurais prétendre écrire cette Epopée si Farba Kéba Sow ne m’en
avait pas donné l’occasion et l’autorisation et si son épouse, ses enfants et
ses petits-enfants que je remercie vivement ici ne m’avaient pas assisté en
me fournissant des informations complémentaires importantes sur la vie et
l’œuvre de l’illustre disparu, Farba Kéba. Qu’il repose en paix dans le
Royaume de Dieu. Amen !
18INTRODUCTION GÉNÉRALE
Dans l’histoire ouest-africaine, une épopée reste souvent l’œuvre d’un
griot attitré, d’origine mandingue ou peulhe/toucouleur. Celui-ci se doit de
se distinguer de par sa culture, ses chants épiques, sa simplicité et sa fidélité
aux principes véhiculés par sa société. Et très souvent aussi, le héros central
d’une épopée ne naît pas au hasard des circonstances. Noble de sang, il doit
apparaître dès sa naissance, comme un homme de parole et de principes, un
meneur d’hommes, harangueur de masses, conquérant d’espaces et bâtisseur
ou défenseur d’ensembles géopolitiques.
A ce personnage central que l’on veut être légendaire et emblématique, il
faut lui reconnaître (par restitution, par création ou par combinaison des
deux) des valeurs et des qualités exceptionnelles, telles la grandeur d’âme, la
sagacité, la largesse du cœur et des mains, la force de frappe, la bravoure,
l’audace, la persévérance dans l’action, l’impartialité dans le jugement et
dans l’appréciation. Très souvent aussi, l’épopée porte sur un personnage à
double caractère, c’est-à-dire celui qui sait être à la fois doux et violent,
tempéré et radical, patient et expéditif.
Une épopée, telle qu’elle se présente dans la plupart des régions
ouestafricaines, est une œuvre complexe. Pour mieux véhiculer son message, elle
combine admirablement éloquence, poésie et musique. C’est autant dire que
créer une épopée digne de ce nom n’est pas donné à tout le monde, fût-il un
griot de naissance.
Le griot arrangeur d’épopée doit être un traditionniste attitré. Il doit avoir
été, dès son jeune âge, « à l’école des anciens pour apprendre entre autres les
bonnes manières, les connaissances du passé de sa société et toutes les
techniques de l’expression devant lui permettre d’embrasser sa carrière
professionnelle avec maîtrise, art et élégance. En plus, il doit apprendre à
jouer le hoddu, un instrument de musique traditionnelle (à ne pas confondre
23avec le kérôna) qu’il doit hériter également de ses ancêtres ». Car, son
23 Maladho Siddy Baldé, « De l’utilisation des concepts griot et traditionniste », Horizons,
Vol. 3, 2000, pp. 25-27. Le hoddu et le kérôna sont des noms en Pular. Le premier est celui du
griot attitré, et le second est utilisé par le musicien populaire qui embrasse sa carrière
musicale par un simple choix personnel et qu’il doit abandonner avant de rejoindre la classe
des sages. Autant on ne doit pas confondre le hoddu avec le kérona, autant on ne doit pas œuvre, « pour qu’elle devienne authentiquement celle du griot, c’est-à-dire
significative et charmante, se doit d’être non seulement artistique, littéraire
24et poétique, mais aussi et surtout musicale ». L’Epopée de Bokar Biro,
l’œuvre de Farba Kéba, n’échappe pas à cette règle.
Mais pourquoi le Fuuta Jallon, qui était dirigé par des aristocrates et des
marabouts profondément intellectuels, a-t-il exprimé tant d’envie et de
besoin d’avoir de si grandes foules de griots et de leur donner de si grandes
marges de manœuvre jusque dans la vie privée des uns et des autres?
Pourquoi les tenants des rênes du pouvoir public n’ont-ils pas commis
d’autres des leurs à la tâche d’écrire l’histoire de leur vie et de leurs œuvres ;
car, ils étaient nombreux autour d’eux qui en avaient le talent, la capacité
intellectuelle et toute la vertu de la plume ? Pourquoi jusqu'à nos jours, les
griots sont encore et toujours recherchés dans nos sociétés, sociétés dites
modernes, même là où ils refusent d’apparaître, d’être, de se faire voir et de
se faire entendre ? Bien que répondre à ces questions ne soit pas l’objet du
présent travail, j’ai été tenté de m’y intéresser afin davantage situer
l’importance de l’œuvre accomplie par Farba Kéba dans cette Epopée.
J’estime qu’en adoptant le griot comme un des insignes constitutionnels
de leur pouvoir, pourtant théocratique, les aristocrates peulhs comprirent dès
au départ que les griots étaient des auxiliaires de proximité à la fois
nécessaires, indéniables et incontournables. Seul le griot, griot attitré,
pouvait jouer différents rôles dont chacun des chefs avait besoin pour son
ascension, sa survie, sa célébrité, la qualité des actes qu’il devait poser, le
choix de son entourage social et même la gestion de sa vie privée.
Pour Dalanda Diallo, il était de la plus haute importance pour les
aristocrates peulhs de compter dans leur entourage des griots. Car, « ce sont
de fins politiques et des musiciens accomplis. Aussi, les chefs les
consultaient-ils pour toute décision importante, alors que par ailleurs, ils
agrémentaient mélodieusement les veillées de la cour. Mais d’autre part,
c’était pour le chef exaltation et source de vie que d’entendre déclamés les
hauts faits de sa lignée, l’épopée de sa famille. Cela était nécessaire, car,
dans ces sociétés où le pouvoir a été conquis par les armes, l’homme au
pouvoir, c’est l’homme fort, le preux chevalier qui brave la mort. Il faut
donc à tout moment rappeler ses exploits, ceux de ses ancêtres, afin de
25redorer sans cesse le blason » et stimuler leur bravoure. Par-dessus tout, les
griots étaient des hommes intègres, des compagnons de confiance et
d’honnêteté. Ils tenaient à leur parole d’honneur et ne violaient jamais les
pactes établis, même en cas de décès de leur compagnon choisi.
confondre le gawlo avec le griot amateur que l’on appelle nyamakal (à ne pas confondre non
plus avec celui en vogue en Haute Guinée).
24 Maladho S. Baldé, 2000, pp. 25-27.
25 Dalanda Diallo, « L’Organisation politico-sociale du Diwal du Labé dans la Confédération
Musulmane du Fouta Djalon », IPGAN, Conakry, 1970-1971, p. 113.
20CHAPITRE I
Cadre géographique et historique de l’épopée
1. Le Cadre géographique
Le Fuuta Jallon, encore appelé Moyenne-Guinée depuis l’époque
coloniale française, est le cadre géographique de la vie et de l’œuvre de
26Farba Kéba et de son héros, l’Almami Bokar Biro Barry (1826-1896) .
2D’une superficie de 38.750 km, il est caractérisé par l’existence de
nombreux plateaux, des monts et des vallées. Cette situation géographique
particulière lui offre le réseau hydrographique le plus important de l’Afrique
occidentale. La plupart des rivières et des fleuves ouest-africains y prennent
27source . C’est, en effet, cet important potentiel hydrographique qui lui a
valu le nom de « Château d’Eau de l’Afrique Occidentale ». Son climat de
type tropical est doux. Il est marqué par la proximité de l’Océan atlantique,
la haute altitude et l’alternance de deux saisons de durées sensiblement
28égales . Son paysage, en toute saison, présente un cadre enchanteur,
29pittoresque et chatoyant favorable au repos, à la méditation, à l’agriculture
et à l’élevage tous devenus des domaines de prédilection des Peulhs
musulmans au Fuuta Jallon.
26 Pour la date de naissance de Bokar Biro, voir Alpha Ibrahima Bah, « Etude littéraire d’une
pièce primée de la République de Guinée ‘Almami Bokar Biro’ de Mamou », IPGAN,
Conakry, 1977, p. 12.
27 A partir du Fuuta Jallon, ils s’écoulent en suivant principalement quatre directions : ceux
qui vont à l’Ouest (Cogon, Tinguilanta, Fatala et Konkouré) ; ceux qui se dirigent vers le
Nord (Gambie, Koulountou, Komba et ominé) ; ceux qui empruntent la direction du Nord-est
(tel le Sénégal) ; ceux qui sont allés en direction de l’Est (comme le Niger que l’on appelle
localement Djaliba en Pular et Djoliba en Malinké).
28 Bano Nadhel Diallo, «Le Fuuta-Jallon: des caractéristiques qui en font un milieu
spécifique », Horizons, Revue de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université
de Conakry, Vol. 2, 1998, pp. 13-15.
29 El haj Shaykou Yaya Diallo, «Notes sur Karamoko Alfa Mo Labé», Imprimerie
Conakry/Guinée, 1995, p. 4.Une vue du paysage de Labé sur la route menant vers le camp El haj Oumar
Photo msb du 30 mai 2013
Une vue du fleuve Komba entre Labé et Gaoual
Photo msb du 30 mai 2013
22Une vue du paysage de Timbo à la rentrée de la ville venant de Mamou
Photo msb du 28 mai 2013
Une vue de Timbo dans son cadre naturel
Photo msb du 28 mai 2013
23Une vue du paysage de Timbo prise à partir du centre de la ville
Photo msb du 28 mai 2013
Une vue du paysage de Timbo prise également à partir du centre de la ville
Photo msb du 28 mai 2013
2. Le cadre historique
Si l’histoire du Fuuta Jallon est encore mal connue jusqu’au début du
eXVIII siècle, parce que quasiment fondée sur des affirmations et des
hypothèses encore fragiles, celle des siècles qui suivent est plus ou moins
connue grâce à l’existence d’une littérature de plus en plus riche et
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