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La Carrière

De
241 pages
"La Carrière" est le terme par excellence qui désigne la carrière diplomatique, dans le jargon des Affaires étrangères, et connote le prestige de la diplomatie d'antan. Ce livre de Mémoires évoque la transition entre la diplomatie d'hier et celle d'aujourd'hui. Pascal Carmont témoigne ici des caractères et situations qu'il a connus dans les divers postes où il a exercé son métier de diplomate, entre carrière dorée et intrigues cachées.
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La Carrière Ses ors et ses ornières

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

(Ç)

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-05367-0 EAN : 9782296053670

Pascal Carmont

La Carrière Ses ors et ses ornières
Préface de Bernard Dorin

L'Harmattan

Ouvrage du même auteur

Les Amiras, Seigneurs de l'Arménie ottomane, Salvator, 1999

À ma femme.

PRÉFACE

C'est la seconde fois que Pascal Carmont me demande de préfacer l'un de ses ouvrages.
Si j'ai accepté cet honneur avec joie, c'est je le connais bien dans la mesure où, comme Johannesbourg, il a été l'un de mes principaux Afrique du Sud et qu'il est resté depuis lors mon d'abord parce que consul général à collaborateurs en ami.

Pascal Carmont est avant tout un « homme de vérité ». Ce qu'il décrit dans son nouvel ouvrage correspond à des situations qu'il a vécues et qui l'ont marqué. C'est aussi un homme d'une très grande sensibilité, à l'opposé du cynisme que l'on reproche parfois aux diplomates de carrière. Enfin, sa modestie naturelle lui a fait choisir le prénom d'Adhémar pour se désigner lui-même car, à l'instar de nombreux écrivains, il estimait le «je» haïssable. Son récit n'en est pas moins une histoire vécue, et bien vécue avec l'aide précieuse et constante d'une épouse réellement charmante qui y occupe d'ailleurs une grande place.
La Carrière. Ses ors et ses ornières: le titre du livre résume parfaitement la dualité fondamentale de la Carrière écrite avec un grand « C », discrète moquerie de ces diplomates qui pensent qu'il n'est de carrière que diplomatique! Or la diversité, à la fois des pays où il a vécu et des fonctions qu'il a exercées, a permis à Pascal Carmont de brosser un tableau très vivant de la vie diplomatique, tant dans son aspect social que professionnel. Certains lecteurs noteront sans doute dans le récit la grande place accordée aux anecdotes. Je pense pour ma part que cette place est amplement justifiée. En effet, une anecdote en dit souvent plus long sur la réalité d'une situation qu'elle aide à comprendre qu'une analyse qu'elle ne saurait d'ailleurs exclure. Par l'anecdote, le récit est rendu beaucoup plus vivant et je suis persuadé qu'il

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captivera le lecteur. On dit parfois que tel ou tel ouvrage se lit «comme un roman». C'est bien le cas de celui de Pascal Carmont car il s'agit précisément du « roman d'une vie ». Les «ors et les ornières» maintenant: on aurait tort de penser que les ors appartiennent au passé et les ornières au présent. En fait, les deux ont toujours été étroitement imbriqués. Cependant, avec les nouveaux moyens de diffusion de la pensée et la facilité des communications, la diplomatie traditionnelle a connu de très importants changements qui, à mon sens et contrairement à ce que beaucoup pensent, loin de réduire son utilité, n'ont fait que l'accroître. L'auteur a été l'un des témoins privilégiés de cette mutation et il a su en rendre compte.

Enfin, ce qui m'a séduit à la lecture de l'ouvrage de Pascal Carmont, c'est l'accent d'absolue sincérité qui imprègne l'ensemble du récit. L'auteur répartit éloges et critiques en fonction de ce qu'il a vraiment ressenti et, à cet égard, le livre est un livre profondément humain, écrit par un homme non seulement intelligent et fin, mais libre. Et ce n'est pas là sa moindre qualité!
Bernard Dorin Ambassadeur de France

PRÉAMBULE

Richelieu, qui pesait toujours ses mots, avait coutume de définir la diplomatie comme « une science qui n'a jamais cessé d'être un art ». Le cardinal ne pouvait mieux dire. Par cette formule où la concision du style n'avait d'égale que la richesse de la pensée, il conférait une double vocation à la mission d'un ambassadeur. Celui-ci devait, en effet, posséder d'une part la «science» requise pour défendre avec compétence et brio la politique de son gouvernement et, d'autre part, 1'« art » de représenter la France avec élégance et grandeur. Le monde de la diplomatie a longtemps été perçu, dans la conscience collective, comme une caste inaccessible, une élite sans partage et un pouvoir sans limites. Avant la création du télégraphe, l'ambassadeur avait non seulement le rang d'un grand seigneur, mais le profil d'un vice-roi. Le fait de mettre ses rentes à la disposition de l'État ajoutait encore à son autonomie et à son pouvoir. L'ambassadeur était le représentant fastueux du roi et l'informateur attentif du ministre par l'entremise de l'intouchable et célèbre valise diplomatique. En inaugurant une rapidité, inconnue jusqu'alors, dans la transmission des instructions du ministre à l'ambassadeur, le télégraphe porta un coup, certes, à la puissance du «vice-roi », mais cette évolution n'eut pas que des effets négatifs quant à l'amourpropre de l'intéressé. Les avantages du télégraphe ne se firent pas sentir qu'à sens unique. Si l'ambassadeur reçut dès lors plus vite les instructions du ministre, il put de son côté peser non moins vite sur les décisions de son gouvernement, compensant ainsi une perte de pouvoir par un gain d'influence.

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Par ailleurs, l'apparition de ce mode de communication révolutionnaire ne réduisit en rien l'apparat des fonctions de l'ambassadeur ni le haut niveau social de son recrutement, qui était l'apanage non seulement du chef de mission, mais de ses principaux collaborateurs, tous choisis en vue de représenter dignement la France. Les diplomates d'alors étaient - tout comme ceux d'aujourd'hui, mais avec d'évidentes nuances - très imbus des devoirs de leur charge. Tel gentilhomme, représentant Louis XV auprès de la Sublime Porte, était l'objet, de la part d'un Moldave, de pressions vives autant qu'inopportunes, destinées à lui obtenir l'accès à la valise diplomatique pour l'envoi d'un courrier dont il prétendait taire la teneur à l'ambassadeur! L'indélicat personnage finit par s'attirer une superbe réplique: «Cette maison, s'écria le gentilhomme en désignant sa résidence, n'est pas la mienne, elle est celle du roi mon maitre dont je n'entends pour rien au monde violer la confiance ni ternir I 'honneur. » Tels étaient les commandements et les prérogatives de la diplomatie d'autrefois, qui s'engagea peu à peu dans la voie d'urie démocratisation au regard de laquelle le chef de mission ne mit plus sa fortune à la disposition de l'État mais reçut de lui son salaire, quitte à l'arrondir le cas échéant pour ne pas amoindrir l'éclat de sa fonction. Oscar Wilde a dit: « Un ambassadeur est un honnête homme qu'on envoie mentir à l'étranger pour le bien de son pays. » C'est là, plaisamment résumé, le rôle du «menteur diplomatique» qui, depuis des siècles, hante l'imagination des hommes, persuadés du manque de sincérité du diplomate soucieux de réussir sa mission. À la vérité, ce menteur, si tenace qu'en soit la réputation, appartient à la légende, à moins d'être un mauvais diplomate. Un négociateur reconnu 10

pour sa franchise sera assurément mieux écouté qu'un négociateur affligé de la réputation contraire, et il n'en servira qu'avec plus de succès la politique de son gouvernement ainsi que les bonnes relations entre son pays de résidence et celui qu'il représente. Tout diplomate digne de ce nom n'ignore pas qu'une négociation, pour être sérieuse et valable, doit reposer sur la confiance, une confiance réciproque, en dehors de laquelle s'efface toute crédibilité. En un mot, les grands ambassadeurs n'étaient ni ne sont des menteurs, ni avec leurs interlocuteurs ni, à plus forte raison, avec leur ministre.
À ce propos, les ambassadeurs considéraient comme l'une de leurs prérogatives essentielles le fait d'être les informateurs dûment personnalisés du ministre, d'où les formules d'appel et de politesse qui accompagnaient leurs rapports. Ceux-ci comportaient dès lors les mentions «Monsieur le Ministre» et «Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, les assurances de ma haute considération », qui se plaçaient respectivement au début et à la fin des rapports, dits «dépêches» dans le jargon de la Carrière. Cet usage a été aboli par le ministère dans les
premiers jours du

xxe siècle,

ce qui lui valut les véhémentes

protestations de deux illustres ambassadeurs, Paul Cambon à Londres et Camille Barrère à Rome, à la suite de quoi ce cérémonial épistolaire fut maintenu jusqu'à la Seconde Guerre mondiale en faveur des chefs de poste accrédités dans ces deux capitales. Au nombre des diplomates éminents, il convient de ne pas omettre le très charismatique Wladimir d'Ormesson qui fut notamment ambassadeur auprès du Saint-Siège. «La grande intelligence, disait de lui l'un de ses collaborateurs à Rome, s'accompagne d'une grande bonté qui engendre une Il

compréhension et une bienveillance propres à gagner au chef de poste les dévouements et les obéissances plus sûrement que la sécheresse ou la causticité de certains supérieurs hiérarchiques. » Il y a encore une cinquantaine d'années serait-ce encore le cas de nos jours? -, les lauréats du concours étaient réunis par le directeur du personnel (équivalent aujourd'hui des Ressources humaines, néologisme curieusement démagogique) qui leur tenait ce langage: «Messieurs, vous êtes désormais diplomates. Vous avez l 'honneur de représenter la France. Sachez que vous devez le faire avec dignité, avec dévouement, avec le sens du

service public, mais jamais avec zèle. Le zèle est pour les subalternes.» La paternité de cette boutade revient à Talleyrand, ce personnage incontournable de la diplomatie et de l'humour français. Il est toutefois une idée très répandue, mais totalement fausse, selon laquelle les ambassadeurs et les diplomates en général ne servent plus à rien depuis que les hommes politiques passent leur temps à se rencontrer et à parlementer. En réalité, ces déplacements, loin de réduire les attributions des ambassadeurs, ne font qu'accroître leurs responsabilités dans la mesure où les diplomates, face à la fréquence de ces allées et venues, se trouvent plus que jamais sur le qui-vive. Aussi est-ce par euphémisme que certains ambassadeurs s'amusent à dire qu'ils dirigent non plus des ambassades, mais des «hôtels-restaurants» où ils accueillent les personnalités censées traiter à leur place des problèmes qui pourtant restent de leur ressort. Dans ces restaurants se dégustent, à la vérité, autant de bons mots que de bons mets, chaque ambassadeur se surpassant pour arbitrer, non sans afficher une feinte modestie, les discussions destinées à mettre au point notre politique étrangère. Dans cette tâche, l'ambassadeur est roi, un roi sans couronne mais un roi quand
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même. Il reste l'homme clé de la Carrière et par excellence l'informateur du ministère. Il reste le lien essentiel entre les postes et le centre. C'est à lui que revient, comme par le passé, le soin de coordonner, de concilier les préférences de Paris avec les réalités locales. C'est lui qui forge l'indispensable canevas de pourparlers gouvernementaux et ministériels. À lui appartient l'élaboration des éléments qui serviront de base à la négociation des conventions politiques, des décisions économiques, des programmes culturels. La genèse de la « grande diplomatie» reste son apanage. Et les ambassades, que l'on croit sur le déclin, voient leur influence grandir à mesure que s'accroît le nombre de leurs agents en provenance des ministères les plus divers, ce qui donne au

chef de poste, le matin de la réunion hebdomadaire - la
grand-messe pour les initiés -, le sentiment de présider un conseil des ministres en miniature. Le rôle des diplomates peut être d'une authentique efficacité dans des domaines totalement imprévus jadis, tel celui du fléau de notre temps qu'est le terrorisme. Sait-on l'importance des interventions en faveur d'hommes et de femmes pris en otage par les meneurs de la terreur? Là s'impose, pour permettre aux négociations d'aboutir, l'observance du principe qui de tout temps a servi à la Carrière de commandement suprême, celui du secret. Ce petit livre ne prétend pas se hisser au niveau de tels sommets. Il n'a l'ambition d'évoquer ni de grands épisodes de l'Histoire ni des moments de cauchemar. S'il ne manque pas, le cas échéant, de décrire quelque personnalité ou quelque situation singulière, il se contente généralement de faire revivre les à-côtés, plaisants ou pervers, de la diplomatie de toujours. Il s'inscrit dès lors dans le cadre, à vrai dire vénérable, d'une petite Histoire qui n'a pas peu contribué à la célébrité de la Carrière.

I UNE JOLIE ROMANCE
Adhémar de Lampron, rattaché par la légende aux Lampron de la Cilicie médiévale, est né en France d'une famille arménienne, francophone depuis les environs de 1840. Il eut pour éducateurs, ou plutôt pour éducatrices, trois femmes qui furent attentives à faire de lui le digne continuateur des siens: sa mère, passionnée d'histoire, lui transmit sa passion; sa tante, romantique et lettrée, lui donna le goût d'écrire; enfin sa grand-mère, femme éminente de la défunte société arménienne de Constantinople, fut le personnage incontournable de son éducation. Vouant à son petit-fils une adoration partagée, elle lui enseigna l'art des belles manières ainsi que I'histoire et la langue de ses ancêtres. Dûment marqué par cette triple empreinte féminine, Adhémar rêvait de servir la France dans la diplomatie, en d'autres termes dans la « Carrière ». Son directeur d'études, Paul Boyer, administrateur éclairé de l'École des langues orientales, avait été au lendemain de la Seconde Guerre mondiale l'un des promoteurs d'un corps spécial des Affaires étrangères, le secrétariat d'Orient, appelé à doter notre diplomatie d'hommes solidement formés à la connaissance des pays de l'Orient, auquel il destina son protégé qui, choisissant l'Europe orientale et l'apprentissage du russe, devint par la force des choses un fidèle des « Langues 01 ». Après avoir fréquenté, outre la rue de Lille, la Sorbonne et la rue Saint-Guillaume, Adhémar était, à l'âge de 27 ans, mûr pour se porter candidat au secrétariat d'Orient et à la main de celle que le Ciel mit sur son chemin.
1. L'École nationale des langues orientales vivantes.

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Dans le splendide collège que, depuis Louis-Philippe, les pères mékhitaristes de Venise - monastère arménien catholique remontant au XVIIIe siècle - possédaient à Sèvres, une fête de charité était donnée le 7 novembre 1954 à l'intention d'étudiants arméniens peu fortunés, venus clore en France le cycle de leurs études. Le comité organisateur de cette manifestation était présidé par la tante d'Adhémar qui avait demandé à celui-ci de venir l'assister dans sa tâche. De son côté, la jeune Anna d' Anamour1, âgée de 19 ans, faisait partie d'un groupe folklorique scout invité à se produire pour la circonstance. C'est sur les instances d'une amie, Lucie Agopian, qu'elle avait accepté d'être présente. En un mot, Adhémar autant qu'Anna avaient répondu à l'appel, lui de sa tante et elle de son amie, moins par plaisir que par devoir. L'un et l'autre ignoraient que leur rencontre allait être marquée du sceau du destin. Durant le spectacle, Adhémar, l'esprit ailleurs, ne remarqua point Anna qui évoluait gracieusement sur la scène au rythme d'une danse caucasienne. C'est seulement à l'entracte qu'il aperçut la ravissante danseuse croquant un petit-four. Ce fut, à l'instant même, le coup de foudre, l'émoi profond suscités par cette apparition. Adhémar regagna sa place en proie à une agitation intense. Avant de vouloir faire d'Anna la femme de sa vie, il lui restait, se dit-il, à entendre le timbre de sa voix qui, s'il s'accordait avec la splendeur de son visage, achèverait de conférer à sa personne les attraits de la perfection. À la fin du ballet, spectateurs et acteurs se retrouvèrent dans le parc du collège. Adhémar, lancé à la recherche de la
1 Anamour était, au même titre que Lampron, une place forte de la Cilicie médiévale alliée des Francs et siège du dernier royaume d'Arménie.

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belle inconnue, la vit soudain, entourée d'une cour buvant ses paroles dont l'harmonie retentissait à ses oreilles comme la plus enchanteresse des mélodies. Adhémar, au summum de l'extase, était partagé entre l'ivresse d'entendre une telle voix et la détresse de ne pouvoir l'approcher. Alors se produisit un miracle: Adhémar vit s'éloigner les uns après les autres les admirateurs d'Anna qui, restée seule, prit à son tour, et seule toujours, le chemin de la sortie! Adhémar, qui n'en croyait pas ses yeux, n'eut pas une seconde d'hésitation: certain de vivre un moment unique et décidé à saisir à bras-le-corps la chance qui s'offrait, il prit son courage à deux mains et ses jambes à son cou pour s'élancer sur les traces de la jeune fille, lui qui n'avait jamais couru après une femme dans la rue! Parvenu à sa hauteur, il s'inclina galam.ment devant elle et lui dit un mensonge en guise de compliment: « Permettezmoi, mademoiselle, de vous féliciter. Votre talent m'a séduit durant toute la représentation.» Et elle, nullement effarouchée, de lui répondre par un sourire qui acheva de le ravir. Un courant de sympathie s'établit spontanément entre les deux jeunes gens. Il l'accompagna à son autobus. Avant de se séparer, ils se donnèrent, pas plus tard que pour le lendemain, un rendez-vous dont elle fixa elle-même l'endroit et le moment: Gibert Jeune à 17 heures. À l'heure dite, Adhémar était présent au rendez-vous quand il s'aperçut avec effroi qu'il s'était trompé de lieu pour avoir, distrait comme toujours, confondu Gibert Jeune avec Gibert tout court. Prenant derechef ses jambes à son cou, il se lança éperdument dans une nouvelle et folle poursuite. Il courut à perdre haleine jusqu'au moment où il vit au loin, se découpant dans la brume de l'automne, l'adorable silhouette l'attendant avec une patience qui mit le comble à son bonheur et à son essoufflement. À dater de cet instant, il sut que leurs destins étaient noués. Il emmena Anna prendre une 17

Amiras 1, ses ancêtres, une conférence qu'il donna dans un foyer d'étudiants arméniens qui découvrirent, en l'occurrence, un sujet dont ils ignoraient tout. Anna, à qui Adhémar avait dédicacé son texte, en fut émerveillée au point de paraphraser un mot fameux: «Amour, que ne fais-tu pas faire à ceux que tu tiens! » Après avoir conquis la fille, il fallait séduire le père. Là, Adhémar se heurta à un roc. Il dut inventer mille stratagèmes pour le surmonter. Sans être hostile à un mariage, M. d'Anamour en reculait perpétuellement la date à seule fin de retarder le départ de sa fille pour l'étranger. La première étape de la lutte que mena Adhémar contre l'obstruction de son futur beau-père reposa sur l'arme providentielle que constituait la conférence. Il la traduisit très
1. Voir, du même auteur, Les Amiras, seigneurs de l'Arménie ottomane.

tasse de thé chez Albion qui était à la rue Soufflot ce qu'était Basile à la rue Saint-Guillaume. Ils échangèrent quelques confidences sur leurs études et sur leurs familles. Que d'affinités entre eux et peut-être même une lointaine parenté, la mère d'Anna étant originaire de Tokat comme l'était le grand-père d'Adhémar, de cette Tokat dont on disait les habitants tous cousins... Leurs rencontres se firent quotidiennes. Le tendre sentiment qu'inspirait la jeune fille à Adhémar ne faisait que grandir jour après jour. Mais Adhémar avait conscience qu'Anna éprouvait pour lui une amitié, vive sans doute, mais non véritablement de l'amour. Il résolut alors de la captiver par le panache dont il était capable, celui de son passé dont il était si fier. Il mobilisa son ardeur et son énergie pour mettre au point la première ébauche de ce qui allait devenir l'œuvre de sa vie mais qui, jusqu'alors, avait hanté son imaginaire plus qu'il n'avait nourri sa réflexion. Le coup de baguette magique qui transforma le rêve en réalité, il le dut à Anna. Il consacra aux

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consciencieusement en arménien et la prononça un soir de printemps devant l'arménité chevronnée de Paris buvant ses paroles. Quand il clôtura son intervention, il eut droit à une longue ovation marquée par une initiative spectaculaire de M. d' Anamour. Celui-ci, en effet, courut féliciter et même embrasser Adhémar qui crut la partie gagnée. Quelle candeur! M. d' Anamour avait été charmé par le conférencier sans l'être pour autant par un éventuel gendre qui avait devant lui, se disait-il, tout le temps de prendre son mal en patience. Adhémar, de son côté, était loin de s'avouer battu. Il était prêt, le cas échéant, à opter pour un enlèvement! Les chevaliers de Saint-Lazare de Jérusalem vinrent opportunément à sa rescousse, offrant à son combat l'occasion de marquer un second but. Placé au temps des croisades sous la grande maîtrise du patriarche arménien de Jérusalem, l'ordre de Saint-Lazare comptait dans ses rangs, à ce titre, quelques Français d'ancienne extraction arménienne. Il avait alors pour grand maître un Bourbon d'Espagne et pour grand prieur de France le duc de Brissac. L'Ordre donnait un bal dans un hôtel particulier du Ranelagh. Adhémar était décidé à s'y rendre avec Anna. Le prétexte ne pouvait être meilleur pour exiger des Anamour la célébration de fiançailles faute desquelles la présence d'Anna à cette soirée n'eût pas été pensable. Tel fut du moins l'argument invoqué et admis. C'est ainsi que le jeune couple fêta une « officialisation» de son existence obtenue à l'arraché.

Lorsque Adhémar, portant habit et cape noire de l'Ordre, présenta sa fiancée au duc de Brissac, celui-ci, la regardant droit dans les yeux, la félicita en ces termes: « Vous ne pouviez, mademoiselle, faire un meilleur choix. Votre fiancé possède toutes les qualités puisqu'il est chevalier de Saint-Lazare! » Et de l'inviter à danser sous les yeux éblouis d'Adhémar qui vit ce grand seigneur et son 19

grand uniforme emporter sa fiancée dédales d'une valse ducale...

dans les sublimes

Le temps pressait. La convocation d'Adhémar au Quai d'Orsay et sa nomination à Sofia en qualité de stagiaire d'Europe orientale dans une Bulgarie devenue communiste depuis la fin de la guerre parvinrent sur ces entrefaites à l'intéressé, qui évidemment voulut conclure en priorité son mariage. Mais c'était sans compter, une fois de plus, avec l'obsessionnel barrage de M. d'Anamour. Excédé, Adhémar se décida à frapper un grand coup. Conscient de ce qu'un certain sens des responsabilités échappe parfois aux hommes, il pensait qu'il appartenait aux femmes, dans les circonstances décisives de la vie, d'infléchir le cours de l'Histoire. Voltaire n' a-t-il pas dit: « Tous les raisonnements des hommes ne valent pas un sentiment de femme» ? Aussi fit-il appel à sa future belle-mère, en qui il pressentait d'ailleurs une alliée et devant laquelle il n'hésita pas à dramatiser les choses: «Madame, déclara-t-il, vous n'ignorez pas que je vais partir, comme vous n'ignorez pas que je ne partirai pas sans Anna. Elle-même, d'ailleurs, ne me laisserait pas partir sans elle. Rien ne peut nous séparer, à plus forte raison lorsque la carrière qui nous attend 1'honore autant que moi-même. Dès lors, Madame, je vous conjure d'intervenir auprès de votre mari et de lui faire entendre raison. »

Dès le lendemain matin, M. d' Anamour avait cédé, acceptant même, la mort dans l'âme, que les deux jeunes gens obtiennent une dispense de publication des bans pour leur permettre, en célébrant leur mariage civil trois semaines avant leur mariage religieux, de rejoindre leur poste dans les délais impartis, en règle avec l'État comme avec l'état-civil.

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Ils choisirent pour parrain de mariage (témoin selon le rite arménien) un filleul des grands-parents d'Adhémar, homme d'un rayonnant charisme et d'une grande culture, qui se nommait Ohannès Kiatibian. C'est à lui qu'échut le devoir, propre à une émouvante tradition, de tenir pendant quelque temps une croix sur la tête des époux, réunis front contre front au cours d'une cérémonie nuptiale rehaussée par les chants admirables de la liturgie arménienne et par la présence des chevaliers de Saint-Lazare portant uniforme et cape, qui de leurs épées firent une haie d'honneur aux mariés à leur sortie de l'église. Le soir même du mariage, Express. le couple prit l'Orient-

II L'ODYSSÉE DE L'ORIENT-EXPRESS
Avant de relater le voyage, il convient de revenir en arrière pour rapporter un incident qui faillit tout remettre en cause. Trois semaines avant son départ, un matin - celui même de son mariage civil -, Adhémar avait reçu du ministère une lettre courroucée lui demandant de venir, toutes affaires cessantes, s'expliquer sur son «mécontentement d'être affecté à Sofia»... Abasourdi, Adhémar avait couru au Quai où il fut mis en présence de M. de Pradelle de LatourDejean, organisateur du concours, qui lui réserva un accueil glacial et lui mit sous les yeux un télégramme reçu de notre ambassadeur1 en Bulgarie, Balthazar Battavan, et ainsi conçu: «J'apprends que M de Lampron n'est pas satisfait de sa nomination à Sofia et souhaiterait être envoyé ailleurs. Dans ces conditions, je suggère que ce candidat soit affecté dans un poste plus conforme à ses vœux et que l'on me renvoie en vue d'un nouveau stage M Paul Raland dont j'ai apprécié les services. »La première stupeur passée, Adhémar n'eut aucun mal à dénouer la trame d'une machination peu glorieuse. Huit jours plus tôt, il avait, comme on l'a vu, reçu du ministère une lettre l'informant de sa nomination à Sofia en qualité de stagiaire2 d'Europe orientale et le convoquant
1. Ici une mise au point s'impose. Ce n'est que huit ans plus tard, en 1963, que la représentation diplomatique de la France en Bulgarie accédera au rang d'ambassade. Elle possédait jusqu'alors le statut de légation dirigée par un « envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire». Cependant, nous préférons, pour la commodité du récit, utiliser d'entrée de jeu les termes « ambassade» et « ambassadeur ». 2. À l'origine, l'accès au secrétariat d'Orient était précédé - avant le 23

au Quai. Là il avait rencontré un certain nombre de jeunes gens, les uns partant comme lui en poste, les autres rentrés de stage et ayant échoué au concours. Parmi ces derniers, il retrouva un vieux camarade, Paul Ralant, qui était l'un de ceux que Paul Boyer aimait appeler ses « poulains» et que le « sourcier », comme il se désignait lui-même, avait arraché en Touraine à la modeste condition de fils d'agriculteur. Il revenait précisément de Sofia! Adhémar lui dit son bonheur d'y être lui-même nommé, mais aussi sa surprise de l'être dans un pays dont il ignorait la langue, alors que le stage était censé avoir pour but de perfectionner des connaissances linguistiques déjà acquises (deux diplômes étaient nécessaires et Adhémar possédait ceux de russe et d'arménien). Il allait très vite apprendre à ses dépens que cette remarque maladroite était loin d'être tombée dans l'oreille d'un sourd car Paul Ralant s'empressa de faire part à l'ambassadeur Battavan de 1'« amertume» ressentie par le nouveau stagiaire à l'idée de ne pas connaître le bulgare... Et l'ambassadeur de bondir, à l'instar de son collaborateur malchanceux, sur l'occasion de forger une calomnie. Pour preuve de sa bonne foi, Adhémar fit valoir à son interlocuteur le fait qu'il se mariait le jour même pour procéder avec la diligence voulue aux formalités qui devaient lui permettre de prendre le chemin de la Bulgarie en compagnie de son épouse. M. de Latour-Dejean donna alors à Adhémar le conseil d'écrire à l'ambassadeur une lettre pour lui assurer que « cette nomination comble ses vœux », et luimême lui télégraphia de « réserver bon accueil à Adhémar de Lampron, des services duquel il n'aura qu'à se louer et dont la présentation est excellente ». L'ambassadeur s'inclina. Quant à l'administrateur des « Langues 0 », auquel Adhémar
concours - d'un stage à l'étranger, qui fut supprimé par la suite.

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