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La guerre d'Algérie et ses fantômes

De
219 pages
L'inspecteur Sanchez est appelé un matin de septembre 2004 : un corps est retrouvé sans vie. Aucun indice si ce n'est que l'homme est originaire d'Algérie. Peut-être à la recherche de souvenirs de son enfance de pied-noir, l'inspecteur s'aventure bien plus loin qu'il ne l'imaginait. Il oublie presque ce cadavre, à la recherche du lien qui l'unissait à une autre mort, celle d'un jeune officier tué en Algérie cinquante ans plus tôt, le lieutenant Jean-Pascal Compagnon.
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La guerre d'Algérie et ses fantômes

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

M. PONDEVIE ROUMANE, Fr. CLÉMENT, J. TOLAN (textes réunis par), Culture arabe et culture européenne. L'inconnu au turban, 2005. Louis Said KERGOA T, Frères contemplatifs en zone de combats. Algérie 1954-1962,2005. Jilali CHABIH, Les finances des collectivités locales au Maroc, 2005. Yves SUDRY, Guerre d'Algérie: les prisonniers des djounoud, 2005. Samya El MEC HAT, Les relations franco-tunisiennes. Histoire d'une souveraineté arrachée. 1955-1964,2005. M. FAIVRE, Conflits d'autorités durant la guerre d'Algérie, 2004. A. BENDJELID, J.C. BRULE, J. FONTAINE, (sous la dir.), Aménageurs et aménagés en Algérie: Héritages des années Boumediene et Chadli, 2004. Jean-Claude ALLAIN (Textes réunis par), Représentations du Maroc et regards croisés franco-marocains, 2004. Ali KAZANCIGIL (dir.), La Turquie au tournant du siècle, 2004. Ibtissem BEN DRIDI, La norme virginale en Tunisie, 2004. Clément STEUER, Susini et l'O.A.S., 2004. Amel BOUBEKEUR, Le voile de la mariée. Jeunes musulmanes, voile et projet matrimonial en France, 2004. Mohamed SOUALI, L'institutionnalisation du système de l'enseignement au Maroc. Evaluation d'une politique éducative, 2004. Camille RISLER, La politique culturelle de la France en Algérie (1830-1962),2004. Maxime AIT KAKI, De la question berbère au dilemme kabyle. Décompositions et recompositions identitaires en Afrique du Nord à l'aube du XXIe siècle, 2004. Mourad FAHER, Approche critique des représentations de l'Islam contemporain, 2003. Taoufik SOUAMI, Aménageurs de villes et territoires d'habitants: un siècle dans le Sud algérien, 2003

Jean-Pierre Cômes

La guerre d'Algérie et ses fantômes
récit

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

FRANCE

Du même auteur chez le même éditeur

« Ma » guerre d'Algérie et la torture, J'étais lieutenant dans les D.O.P., 2002. La petite Noire, fille de la forêt, et le diplomate, en collaboration avec Marie-José Evezo'o Mvônd'o, 2004.

cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8476-3 EAN : 9782747584760

A n1es "petits co" de la promotion "Ceux de Dien Bien Phu".

"Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, lorsqu'on vous chassera, vous outragera, et qu'on rejettera votre nom . J£A , con1n1e lnjame ... . " Saint Luc, verset 22.6.

AVANT-PROPOS

Je venais d'achever ma première année de formation d'élève officier à Saint-Cyr Coëtquidan. J'étais venu passer le mois de juillet 1954, le premier mois de mes permissions d'été, à Alger, la ville où j'avais fait toutes mes études. Mon père avait accompli la majeure partie de sa carrière en Algérie. En cet été 1954, il quittait cette "colonie", et nous devions nous envoler avec lui vers la France au tout début du mois d'août. Avec ma sœur, J''avais passé la soirée du samedi précédant notre départ à El Kétani. C'était un club réservé aux militaires et à leurs familles qui disposait d'une plage de rochers agrémentée d'une petite bande de graviers plus que de sable. Il était situé en pleine ville, à côté des Bains Padovani, plus populaires que les plages recherchées, celles qui étaient plus propres pour être situées à quelque distance de la ville. Comme eux, il ne bénéficiait que des odeurs nauséabondes et des écoulements des égouts de la ville, et il pouvait arriver qu'un nageur doive écarter de la main quelques tomates pourries ou, parfois même, le cadavre gonflé- d'un rat crevé. En ce dernier samedi de juillet, se déroulait en ce club l'une de ces soirées où une jeunesse insouciante découvrait les premiers flirts, les premiers amours. Nous étions heureux et ceux qui avaient la chance de rester à Alger, étaient persuadés que cette vie, plus plaisante que celle d'une quelconque préfecture de Métropole, n'aurait jamais defin. Avec ma sœur et mes parenfs, nous partions en pensant dire adieu à cette terre que nous avions tant aimée. Il nous était impossible d'imaginer son tout proche futur. En effet, trois mois plus tard, c'était la Toussaint Sanglante, événement qu'aucune autorité civile aussi bien que militaire ne semblait avoir prévu. Moins d'un an plus tard, en avril 1955, D mon père y revenait à la tête d'un régiment de la 2ème IM]du général Beaufre, abandonnant sa garnison de Sarrebourg.
1

"DIM", Division d'Infanterie Mécanisée. 9

En ce même printemps 1955, Paris Match publiait une photo me représentant dansant avec Isabelle Pia. Cette J"eune actrice débutante venait de se faire connaître avec le film "Marianne de ma jeunesse ", avant de disparaître tragiquement quelques années plus tard. Cette photo avait pour titre "Saint-Cyr ouvre le bal au bras de Marianne". La légende qui l'accompagnait. indiquait que ce saint-cyrien allait bientôt partir combattre en Algérie avec les autres élèves officiers de la promotion "Ceux de Dien Bien Phu". Effectivement, nous y étions envoyés dès le printemps de l'année suivante, après que notre formation en. école d'application ait été écourtée. J'allais consacrer à cette guerre quatre années de ma vie, celles qui m'ont le plus marqué. Elles m'ont fait connaître la griserie telle qu'on peut l'éprouver lorsqu'on risque sa vie, mais aussi le dégoût, celui que tout être humain devrait ressentir lorsqu'il approche la torture. Elle est bien loin, cette soirée d'El Kétani, et mes souvenirs aussi, même si certains continuent à me tourmenter durant les nuits où le sommeil me fuit. Et cette Toussaint sanglante est bien loin aussi, oubliée des jeunes générations. Il y a cinquante ans que débutait ce qui n'était d'abord que les événements d'Algérie, pour se prolonger durant plus de sept années" Pour les Algériens qui avaient pris le maquis, ces combats furent la guerre de libération d'un peuple luttant pour son indépendance. Pour ceux qui, en France, se considéraient comme les maîtres à penser d'une nation prise par le vertige du doute, ce n'était qu'une guerre injuste, livrée contre un peuple se battant pour sa liberté. En ayant peur d'être traités d'infâmes colonisateurs prétendant défendre une soldatesque méprisable et grossière, il ne faudrait pas oublier tous les Français qui se battirent dans ce qu'ils ressentirent comme une guerre oubliée" Ils y perdirent une partie de leur jeunesse, et leurs illusions parfois. Alors qu'il leur avait été dit qu'ils allaient défendre les intérêts de leur pays, ils se sentirent reJ"etés par ceux qui se disaient les guides moraux de la France, et par la masse des moutons qui les suivaient sans être capables de penser par eux-mêmes. Certains de ces nobles personnages les considéraient comme des tortionnaires comparables aux S.S., aussi méprisables qu'eux et aussi condamnables. Cinquante ans plus tard, dans une Nation qui veut faire repentance de tout, collectivement pour que chacun de ses citoyens puisse se sentir responsable personnellement de rien, sans surtout exiger une repentance similaire de la part de ses ennemis d'alors, ceux qui ont pris part à ces combats, peuvent se sentir coupables de tous les crimes. Ils peuvent même s'accuser de crimes qu'ils n'ont pas commis, de peur 10

d'être encore condamnés et toul.ours rel.etés. Pour se faire pardonner à tout prix, ils pourraient avouer une culpabilité qui n'est pas la leur, allant jusqu'à s'imaginer qu'il leur serait doux de recevoir enfin l'absolution pour un passé qui les tourmente toujours. Parmi les Français qui ont participé aux combats d'Algérie, certains ont pratiqué la torture, souvent avec excès, en laissant parler les plus bas instincts de l 'homme. D'autres, sans doute peu nombreux, ont eu le courage de la refuser au milieu de tous les attentats du FLN2, au milieu de la multitude d'assassinats et de tortures perpétrés par les Algériens. Ces derniers voudraient faire croire que la lutte d'un peuple pour conquérir son indépendance, est une cause suffisamment noble pour justifier tous les crimes. Certes, il y a eu le colonel Gilles Paris de Bollardière3. Il y a eu aussi de jeunes cadres qui ont pris le risque de refuser de faire ce que leur morale condamnait, loin des feux de la rampe médiatique et sans avoir un grade suffisamment élevé pour les protéger. Tous ces soldats, connus ou anonymes, ont sans doute racheté les crimes que d'autres ont pu perpétrer. Même eux, qui ont sauvé l'esprit d'une certaine France en même temps que l 'honneur de l'armée, ne peuvent pas accepter que seuls les actes commis par des Français soient des crimes, l.amais ceux, si nombreux, si cruels, perpétrés par des Algériens; ce serait rajouter une nouvelle sOl1:ffranceà toutes celles qu'ils ont déjà endurées pour avoir refusé la torture. Il y a eu encore, ou surtout, la grande majorité de ces soldats qui se sont contentés de faire leur devoir, celui que leur demandaient d'accomplir les autorités politiques de la France. Et puis, il y a toute la masse des pieds-noirs, ceux qui faisaient suer le burnous, disaient les âmes bien pensantes depuis le confort de leurs cercles parisiens: ils exploitaient un peuple opprimé après s'en être approprié les terres les plus fertiles pour ne leur laisser que pierres et maquis. Ces philosophes oubliaient que le sol algérien, qui ne s'appelait pas alors Algérie, avait subi l'invasion romaine, puis l'arabe, puis la turque avant la française. Certes, les pieds-noirs n'étaient pas les premiers occupants de cette terre, mais les Arabes l'étaient-ils pour autant? Ils avaient autant de droits sur elle que n'en avaient eu les Turcs dans le passé, ou qu'en avaient les Arabes maintenant. Elle était devenue leur patrie en même temps qu'un morceau de France, et ils en ont été
2

FLN, le Front de Libération Nationale, la branche politique de la rébellion, l'ALN,
d'active, le premier

l'Armée de Libération Nationale, en étant la branche armée. 3 il ne fut nommé général de brigade qu'à son départ de l'armée octobre 1963.

11

chassés. Eux aussi ont été déclarés fautifs, responsables de tous les maux qui ont ensanglanté cette terre qu'ils croyaient être la leur. Et il Y a eu encore les Harkis. Peu importe les motifs qui les avaient guidés dans leur choix, mais ce choix s'appelait la France. Pour la plupart, le pays qu'ils avaient choisi, les a abandonnés entre les mains de leurs frères qui ne les considéraient plus que comme des traftres. Souvent, ils ont été massacrés, eux et leurs familles, par ceux à qui on avait fait cadeau de l'Algérie. Ceux d'entre eux qui ont été ramenés dans les bagages d'une armée qui avait reçu l'ordre de déguerpir, presque de fuir, comme si elle avait été vaincue, ont été laissés à l'abandon en France, oubliés. Ils étaient rejetés par l'Algérie qu'ils avaient dû ou pu quitter, sans être acceptés par les Français. La France s'en était servie, et elle n'en avait plus besoin. Avec ces temps nouveaux, elle leur préférait ceux qui n'avaient jamais choisi d'autre parti que celui du FLN Pour être enfin réintégrés dans une communauté, eux, et leurs fils et petits-fils, risquent de s'unir avec les descendants de ceux qui avaient choisi le FLN Ils ne considéreraient plus alors les Français que comme des infidèles à cOlnbattre au nom de leur religion. Pendant plus de dix-huit mois, j'ai été affecté dans l'un de ces Détachements Opérationnels de Protection à la sinistre réputation, celui de Sétif. Ces DOP avaient pour mission de faire parler prisonniers et suspects, sans reculer devant quelque moyen que ce soit. Là, j'avais été confronté au problème de la torture avant de prendre la décision d'en refuser la pratique, à mes risques et périls. Durant des dizaines d'années, ces souvenirs étaient restés enfouis tout au fond de moi, constituant un fardeau que j'étais incapable de partager. Tous dans ma famille, même ma sœur, ignoraient que j'avais appartenu à l'un de ces DOP. Il y avait plus grave encore, j'avais fini par ressentir mon refus de la torture comme une tare, une maladie honteuse qu'il fallait cacher. Pendant toutes ces années, je souffrais de ce passé, et des conséquences de mes choix d'alors, dans une solitude qui s'était imposée à moi sans que je l'ai vraiment choisie. Parfois, dans mon sommeil, J'e criais, je me battais contre mes fantômes du passé ... Et je n'arrivais qu'à frapper celle qui partageait ma couche. Les années se sont écoulées ainsi, nombreuses, puis j'ai décidé de faire un livre de mon expérience. J'ai écrit ce témoignage comme si J'e crachais mon passé, pour me décharger enfin de ce fardeau trop longtemps supporté. Je n'ai rien déformé, rien caché, et j'ai certainement 12

été excessif. Je n'ai épargné ni les personnes autrefois côtoyées, ni les partis et les hommes politiques, qu'ils soient de droite ou de gauche, membres de l'extrême droite ou écologistes, ni les militaires, ni les civils, ni les pieds-noirs, de confession juive ou pas, ni même les historiens s'intéressant à cette période ... et j'ai été injuste. C'était peut-être un mal qui m'était nécessaire pour me guérir de ce passé douloureux. Ces pages étaient sans doute critiquables, et méritaient donc d'être critiquées. La parution de ce livre m'avait valu de recevoir quelques lettres. Certaines approuvaient ma démarche, d'autres la condamnaient. Toutes me reprochaient un certain côté "règlement de comptes". Je regrette d'avoir pu me laisser entraîner par une passion qui n'est plus de mon âge. Au dos de la couverture de ce livre, j'avais écrit comme dernière phrase: "Alors, peut-être, j'arriverai à trouver le repos, abandonné par mes fantômes du passé. Alors, peut-être, j'aurai la volonté nécessaire pour pardonner. " C'était le seul but que je recherchais avec sa publication... Et j'ai réussi à retrouver une certaine paix intérieure, sans plus être poursuivi par des images, celles de corps torturés, celles des traits angoissés de malheureux dont j'avais trahi la confiance. Je ne suis plus hanté par des visages, ceux des victimes et ceux de leurs tortionnaires. Je ne me bats plus la nuit, mes fantômes du passé m'ayant enfin quitté. Le fait que l'armée française ait pratiqué la torture, souvent avec excès et à travers l'Algérie entière, ne peut plus être ignoré et passé sous silence. Les efforts déployés par d'anciens responsables militaires pour cacher cette réalité sont aussi vains qu'illusoires. Ceux qui, après avoir combattu en Algérie, ont occupé plus tard des postes de responsabilité, devraient avoir le courage de reconnaître ces erreurs passées. Leur silence peut faire croire que la part d'ombre que l'armée veut ainsi dissimuler, est plus inavouable, plus atroce que ce dont elle s'est vraiment rendue coupable. Les autorités algériennes, peu désireuses qu'on s'intéresse aux atrocités sur lesquelles le FLN et l'ALN ont bâti l'indépendance de l'Algérie, se gardent bien d'avouer leurs propres crimes. Ils sont pourtant bien plus atroces, bien plus nombreux que ceux dont la France peut être responsable. C'est en reconnaissant ses propres fautes qu'il serait alors possible de dénoncer toutes les horreurs commises par les Algériens. C'est en le faisant que l'armée française pourrait obtenir que se taisent toutes ces accusations dont son action passée est l'objet de la part de ces nobles âmes, ou au moins le demander. Elles dénoncent à sens unique, préférant peut-être, pour voiler leur parti pris, qu'un certain silence se fasse sur les crimes imputables aux Algériens. 13

Parmi les lettres que j'ai reçues, il y en a une du général Guy Le Borgne. Il écrivait, entre autres critiques plus acerbes: « Je ne crois pas que votre livre ait été utile. Il risque de relancer les polémiques sur la "repentance ", l'Armée et ses remords. Celles-ci sont exploitées par les médias antimilitaristes. Vous auriez dû suivre les conseils de Bigeard sur le Silence Radio... » Le monde militaire n'a pas apprécié que J.e trahisse cette loi du silence. Faute d'avoir pu tordre le cou à ma part de vérité, on l'a

étouffée: un "quarteron de généraux à la retraite ", emmené par un
ancien chef d'état-major des armées, n'ayant pu empêcher la sortie de mon livre, aurait veillé à ce qu'elle ne soit annoncée dans aucune revue militaire, dans aucun bulletirl de liaison d'associations d'anciens militaires ou d'anciens combattants. Même celui de ma promotion de Saint-Cyr s'est refusé à en mentionner l'existence. Ainsi ignoré du public qui aurait pu être plus spécialement intéressé par mon témoignage, celuici était condamné à retomber dans l'ombre d'où il n'aurait jamais dû tenter de sortir. Le voile de pureté dont ces anciens généraux veulent parer l'armée du temps de la guerre d'Algérie, reste officiellement d'une blancheur qu'ils croient immaculée. Nier l'évidence n'est pas le meilleur système de défense. Sans doute serait-il préférable d'expliquer le contexte dans lequel se déroulait cette guerre. On serait alors en droit de reprocher aux auteurs des attaques dont l'armée peut être l'objet, leur parti-pris et leur sectarisme. On pourrait les accuser d'oublier trop souvent les crimes qui ne sont pas imputables à la France et à son armée, puisque seule cette dernière doit être coupable. Au mois de juillet 2003, j'avais été invité à une soirée, un buffet tvut simple, pour entourer un jeune Africain qui devait être ordonné diacre le lendemain. En raison sans doute de la publication encore récente de mon témoignage, la conversation s'était arrêtée quelques instants sur la torture en Algérie. J'avais surpris mes interlocuteurs en leur affirmant que, tout en l'ayant refusée, je ne me reconnaissais pas le droit de juger et de condamner ceux qui n'avaient pas fait le même choix que moi. J'avais ajouté que ceux qui n'avaient pas connu cette guerre, avaient encore moins que moi le droit de condamner. Devant leur surprise, je les avais interrogés ainsi: "Imaginez que ce soir, un individu fanatique fasse exploser une bombe parmi nous. Imaginez que là, sous ces arbres, vous découvriez des visages ensanglantés, vous releviez des morts, vous entendiez les 14

hurlements de ceux qui ont eu un membre arraché, peut-être certains
de vos enfants. En ce qui me concerne, je suis incapable d'affirmer que je n'aurais pas alors envie de tout casser, de frapper ceux qui
auraient

aidé à ce que ce crime s'accomplisse. Dans ma colère, dans

un désir de vengeance, je confondrais peut-être tous ceux qui se réjouiraient seulement de cet acte sans y avoir directement participé. Et vous, que penseriez-vous?

Imaginez que nous ayons entre nos mains un homme soupçonné de
savoir qui déposera la prochaine bombe, peut-être chez l'un de vos voisins. On a la conviction que la bombe n'explosera pas, s'il parle. Par contre, il y aura d'autres victimes, là, dans l'une des maisons qui

nous entourent, si on ne peut pas lui arracher son secret. Je suis
incapable d'affirmer que je n'aurais pas alors recours à tous ces

moyens qui sont appelés torture, pour l'obliger à parler. Et vous, que
feriez-vous?
Voilà pourquoi, en ayant refusé de pratiquer la torture, je ne condamne pas ceux qui ont fait un choix autre. En les condamnant eux, on se trompe de coupables. Ce ne sont qu'à de simples

exécutants
.

qu'on

s'en prend,

au lieu de tenter

de comprendre

pourquoi on en était arrivé là, au lieu de désigner les véritables responsables. "

... Et pour toute réponse, je n'avais pu entendre que leur silence.

* Lorsque Robert Lacoste, ministre résident, gouverneur général de l'Algérie, s'adressant à des commandants de régiments, les encourage par ses paroles à éliminer tout indigène pris les armes à la lnain, ce sont les exécutions sommaires qu'il ordonne, verbalement il est vrai. Mais pour les exécutants, que veut dire "pris les armes à la mains" ? Quelles sont les limites que se fixe le ministre résident, en se gardant de les préciser? De proche en proche, certains penseront qu'une vieille pétoire

constitue une arme, puis un couteau suffira, avant que le simple fait de fuir à l'approche de militaires français soit considéré comme une
menace ... Et on éliminera tous ces dangereux suspects "pris les armes à la main ". Robert Lacoste et les présidents du conseil de cette époque, ainsi que ceux de leurs ministres concernés par les débuts de cette guerre, plus irresponsables que responsables politiques, portent tous leur part de responsabilité dans les dérives qui se sont produites en Algérie. Mais leur;,'erreurs leur sont imputubles, à eux et à eux seuls, sans mettre en cause la France en tant que pays et la république en tant qu'institution. 15

Lorsque, en Irak ou ailleu,.s, des militaires pris pour cibles alors que les combats ont officiellement pris fin, ouvrent le feu, apeurés, et tuent à l'aveuglette quelques civils de trop, saccagent maisons et mosquées, oublient de respecter les coutumes musulmanes, ils ne sont pas les vrais coupables. Les responsables sont ceux qui ont lancé leur pays dans cette guerre, et certains chefs militaires. A ces derniers, il appartenait de mettre en garde les autorités politiques: cette guerre ne sera ni courte, ni joyeuse, et les forces armées ne sauront pas faire face à certaines actions sans se faire détester et sans creuser un fossé entre "forces d'occupation" et "peuple irakien occupé contre sa volonté". Les soldats américains ne sont pas les vrais responsables des fautes qu'ils commettent. Les coupables sont ceux, autorités gouvernementales ou chefs militaires, qui les ont envoyés dans un bourbier qui, pour les exécutants, est devenu un guêpier. De même, lors des événements d'Algérie, les responsables militaires qui ont accepté d'engager l'armée dans des actions autres que celles pour lesquelles elle est conçue, sont coupables des dérives qui se sont produites. Il leur appartenait de mettre en garde le pouvoir politique, et de se démettre s'ils n'étaient pas entendus. Mais les derniers généraux qui pouvaient avoir une part de responsabilité, ont disparu avec le général Massu, qui avait d'ailleurs reconnu cette réalité dérangeante. Il ne reste plus que de simples exécutants rattrapés par l'âge, même s'ils ont atteint des postes élevés dans la hiérarchie militaire au cours des années qui ont suivi la guerre d'Algérie. Ils avaient seulement rempli la mission qui leur avait été donnée et exécuté les ordres reçus. J'ai peut-être agi différemment, j'ai peut-être eu raison, moralement et intellectuellement, mais ma voix se perdait dans le désert sans résultat autre que ma satisfaction personnelle. Dans cette époque lointaine de la bataille d'Alger, les parachutistes ont réussi à faire cesser la vague d'attentats qui ensanglantaient la ville, même si leur action n'avait engendré qu'une victoire construite sur le sa.ble, sans prise sur l'avenir. Ces exécutants étaient peut-être ambitieux, avides d'une gloire immédiate pour bâtir leur gloire future, sans vision d'avenir, mais ils ne sont pas responsables de ce qui s'est alors accompli. Le fait de reconnaître la réalité de leurs actes, moralement et historiquement condamnables, de dénoncer les erreurs et les déficiences des hauts responsables militaires de l'époque, ne porte en aucun cas atteinte à l'armée en tant qu'institution. Ceux qui ont pris part à cette guerre doivent cesser de craindre la vérité. * 16

Cinquante années se sont écoulées depuis qu'a débuté cette guerre d'Algérie. C'était la fin de ma jeunesse, cette période insouciante qui précède l'entrée dans la vraie vie, avant que la mémoire ne se charge de souvenirs, ne s'en encombre parfois. Lorsque je revis "mes" quatre années de guerre, une certaine nostalgie n1'envahit. Jy ai connu la fierté, celle de me battre au sein d'un régiment de parachutistes en mettant à l'épreuve mon caractère. J'y ai connu aussi le dégoût et la révolte lorsque j'ai été contraint d'approcher la torture. Mais si mon expérience personnelle a été parfois douloureuse, traumatisante même, il y eut des souffrances bien plus atroces que la mienne. Il ne faut pas que cette mémoire se perde dans l'oubli lorsque disparaîtront tous ceux qui ont traversé cette période, comme disparaissent les derniers "Poilus" de la Grande Guerre en ce début de siècle. Lorsque je songe à ces années lointaines, maintenant encore des images m'apparaissent, comme les pages d'un album de photos que je tourne. Elles disparaissent pour revenir à nouveau, plus précises alors. Elles appartiennent à cette histoire d'un temps maintenant révolu. Elles ne constituent pas l 'histoire de cette guerre, telle que pourrait l'écrire un historien. Elles ne sont que les traces qu'elle a laissées en moi. La première image qui m'apparaît, est une photo publiée dans "Paris Match" en juillet 1962. Elle représente le général Joseph Katz, dernier commandant français du corps d'armée d'Oran. Elle le montre levant son verre en compagnie de ceux qui, à mes yeux, étaient encore nQSennemis, les responsables du FLN et de l 'ALN de la région d'Oran. En ce même temps, les nouveaux maîtres de l'Algérie et les unités de l 'ALN avaient enlevé plusieurs centaines d'européens, des pieds-noirs, à travers l'Algérie entière, plus particulièrement dans la région d'Oran. Pour la plupart, ils furent égorgés après avoir été torturés ... Et sans s'en soucier, ce général trinquait avec les responsables de ces atrocités tandis que les forces françaises, pourtant encore nombreuses, avaient l'interdiction de se lancer à la recherche de tous ces disparus pour tenter de les sauver. Ce verre de trop ne l'a pas empêché d'être promu général d'armée le 1er décembre 1966. Il est vrai qu'il s'était surtout illustré par sa lutte contre l 'oAs4, et les pieds-noirs qui la soutenaient, à défaut d'avoir daigné faire preuve de la même énergie pour combattre les unités de l'ALN Ce fut à Oran que les gendarmes mobiles se montrèrent les
4 OAS: "Organisation regroupa les partisans Armée Secrète" qui, après l'échec de l'Algérie Française. du putsch d'avril 1961,

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plus brutaux. Ce fut aussi dans cette ville que les commandos de l 'OAS leur causèrent les pertes les plus sévères. Mon esprit ne peut oublier une autre image de lui, peut-être insignifiante, certainement grotesque, à l'époque où il commandait encore le groupe de subdivisions de Perpignan. J'avais pu l'entrevoir, non sans étonnement, à Mont-Louis, dans les Pyrénées Orientales, cette petite ville fortifiée par Vauban. C'était dans les tous premiers J'ours du mois d'août 1961, à l'occasion des obsèques du général Gilles. Lafoule qui commençait à affluer, pouvait le contempler, médusée en même temps que moqueuse. Sans crainte du ridicule, il traçait lui-rnême les repères pour la mise en place des troupes devant rendre les honneurs, en tenue de général de brigade, un pinceau à la main et accompagné d'un soldat portant un seau de chaux. Parmi ces images qui défilent devant mes yeux, il y a aussi celle des harkis et de leurs souffrances, de ceux qui, abandonnés par la France en Algérie, ont été assassinés, eux et leurs familles. Etait-ce vrai, était-ce une légende, le calvaire de l'un d'entre eux? Abandonné par ceux qu'il servait, il avait été envoyé, attaché sur un âne, hurler sa douleur sur un quai d'Oran devant le bateau qui ramenait des soldats français sur la France... Et ces soldats avaient l'interdiction d'intervenir. On lui avait tranché les organes génitaux avant de leficeler sur ce bourricot. Puis, en la partageant, j'imagine, je ressens la douleur de ceux qui ont regardé disparaître au loin les rives de l'Algérie. C'était le pays où ils étaient nés, et où demeuraient les tombes de leurs parents, avant d'être profanées pour certaines. Ils s'étaient retrouvés seuls, jetés sur les quais de Marseille, abandonnés à la porte d'un pays qu'ils ne connaissaient pas et qui ne les reconnaissait pas comme ses fils. J'ai le souvenir d'une photo, celle d'une femme assise sur un ballot de vêtements, un enfant sur les genoux, le désespoir dans les yeux. Alors que j'allais effectuer des sauts en parachute, mon regard a croisé au.ssi ceux de ces centaines d'hommes, de femmes et d'enfants, parqués sur les aérodromes militaires de Blida ou de Boufarik; ils attendaient qu'un avion militaire veuille bien les emporter vers leur exil. Et j'ai vu ces dizaines de voitures abandonnées, parfois incendiées, sur les bascôtés de la route conduisant à l'aéroport de Maison-Blanche. Et mes oreilles entendent encore le bruit de ces explosions qui déchiraient les nuits d'Alger, ces villas qui partaient en fumées et en cendres, à l'époque où l 'OAS croyait encore pouvoir dissuader les pieds-noirs de fuir. 18

Je me souviens de ce sous-lieutenant de l'ALN que j'avais interrogé une nuit entière. Quelques mois plus tôt, il s'était emparé d'un poste français avec la complicité des cadres musulmans. Avant de se retirer, il avait égorgé, ou fait égorger, tous les Européens à l'exception de l'aspirant, chef de poste. Ce dernier, durant des jours et des jours, avait été traîné de douar en douar, exhibé, torturé, avant d'être égorgé, avant d'avoir les organes génitaux tranchés et enfournés dans la bouche. Devant mes yeux, défilent tous les morts que j'ai croisés, les cadavres de ces pauvres bougres, égorgés par le FLN ou torturés par des militaires français. J'imagine tous ces corps disloqués, ces membres arrachés lors de l'explosion d)une bombe, lors d'un attentat aveugle... Et je suis incapable de croire qu'une cause, pour aussi noble qu'elle soit, ou qu'elle prétende être, puisse justifier une telle barbarie. Non, aucune cause ne peut la justifier, ni la lutte d'un peuple pour acquérir son indépendance, ni les efforts d'une nation pour conserver française ce qu'elle croit être un morceau de son sol. * Souvent, un jeune officier apparaît dans mes rêves, maintenant encore. Il est à la fois très loin de moi, et tout proche, à la fois différent, et aussi ressemblant qu'un frère. Je crois qu'il est lefruit de mon rejet de la guerre, de mon rejet de la torture, des massacres, de toutes ces atrocités. Je ne sais toujours pas s'il est celui que je n'ai pas voulu être. Mais j'en suis certain, il est parfois celui que j'aurais aimé avoir été. Ce regret s'empare de moi lorsque cette honte qu'on a voulu jeter sur moi pour avoir osé refuser la torture, devient trop lourde à supporter. Alors, pour l'apprivoiser, je lui ai donné UrInom, rappelant mon propre nom sans être mon nom: c'est le lieutenant Jean-Pascal Compagnon, mon frère, mon double inversé. C'est le roman de la vie de mon double que conte ce livre, ce jeune officier qui visite parfois mes rêves, lui qui était allé jusqu'au bout de son refus de la torture. Même si le lieutenant Compagnon peut me ressembler, cet écrit s'inspire seulement de mon expérience, telle que je l'ai vécue. Peut-être montre-t-il que la distance qui sépare la vie de la mort, peut ne pas être plus grande que celle qui existe entre la réalité et les cauchemars qui peuplent cert{tines nuits sans sommeil. Parfois, dans une existence, il suffirait de franchir un tout petit pas pour que la réalité se confonde avec la fiction. Il suffirait d'un léger coup de pouce du destin 19

pour faire basculer une vie et la transformer en tragédie. Ce petit coup de pouce du destin, s'il m'a épargné, a détruit Jean-Pascal Compagnon. C'est ce double de moi-même qui continue à me faire revivre cette guerre d'Algérie. Ceux qui avaient participé à cette autre guerre, plus oubliée encore, celle d'Indochine, parlaient de cette période de leur vie avec une certaine nostalgie, avec comme un regret, celui d'un temps heureux. Elle avait pourtant été marquée par des combats bien plus violents que ceux d'Algérie, ayant entraîné des pertes en vies humaines bien plus importantes Des combats d'Algérie, il ne reste qu'un goût amer. Nombre de ceux qui y ont pris part, cherchent seulement à bannir loin de leur mémoire des souvenirs qu'ils veulent effacer. Peut-être était-ce parce qu'ils se déroulaient en pays musulman. Peut-être manquait-il le sourire des femmes, et leur grâce, pour donner un peu d'humanité à une guerre qui n'a su que sombrer dans la barbarie.

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UN INSPECTEUR A LA RECHERCHE

DU PASSE

Le soir venu, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, José Sanchez traîne sa carcasse à travers les rues de cette ville qu'il n'a jamais pu aimer. Un léger brouillard, voilant cette misère qui a trouvé refuge dans des immeubles délabrés, rend la chaussée glissante. Il marche d'un pas traînant, les mains enfoncées dans les poches, le col de sa veste relevé, un vieux sac de toile accroché à une épaule. Rasant les murs comme pour se fondre dans cette humidité poisseuse, il ressemble à un clochard plus qu'à un policier. Il dévisage avec insistance les passants qui croisent son cheœin. Ce n'est surtout pas dans l'espoir de trouver un peu de chaleur humaine; il méprise l'humanité entière, à commencer par sa propre personne. Il n'agit que par défonnation professionnelle, s~efforçant de deviner ce que ces individus cachent derrière le masque de leurs visages. Mais en ce dernier soir du mois d'octobre, il se moque de ces passants. Ce ne sont que des ombres qu'il fait plus qu'ignorer, il ne les voit même pas. Parfois il en heurte une sans même en être conscient. Il poursuit alors sa route en laissant seulement fuser un grognement. Malgré ce brouillard, quelques lumières scintillent faiblement dans les rues de la ville. On veut déjà penser à Noël et au Nouvel An. Maintenant, seule la fête a droit de cité, et il faut écarter de ses yeux tout ce qui pourrait être source de mélancolie, il faut oublier que ce sont les morts qui doivent être honorés à travers les saints. Et pour Sanchez, le premier novembre n'a jamais pu évoquer que des morts, sans surtout prétendre honorer des saints. A ses yeux, l'humanité est trop méprisable puur avoir pu en engendrer un 3eul.

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