La jeune fille de Hong Kong

La jeune fille de Hong Kong

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Description

Gilles est un médecin parti en Extrême-Orient pour apprendre l'acupuncture à la fin des années soixante. Il s'est installé depuis deux ans à Hong Kong dans une vie routinière : cours de chinois, cours d'acupuncture, travail comme ostéopathe dans un club de fitness, enseignement du français à l'Alliance Française. Il a des amis, une vie sociale, une compagne chinoise qui voudrait l'épouser. S'il l'aime beaucoup cela ne rentre pas du tout dans ses intentions. Il s'imprègne peu à peu de culture chinoise tout en gardant ses spécificités occidentales.
Vers la fin de son séjour apparaît, dans le club de fitness, une jeune fille très jolie et mignonne, appelée Emily. Il est immédiatement attiré par elle, comme les trois quarts des membres du club. Ceux-ci sont systématiquement rabroués lorsqu'ils lui proposent un dîner, un verre, une promenade. Gilles reste longtemps dans l'entrée à bavarder avec elle. A force de patience et de persévérance il obtient, lui qui n'est pas un playboy, qu'elle accepte un dîner, puis après de multiples refus encore un autre. Les manœuvres pour les obtenir sont compliquées et il doit avoir recours à une forte imagination. Leurs conversations tournent autour de la vie de tous les jours, mais surtout abordent les différents aspects de leur propre culture ainsi que du destin de Hong Kong. Ce sont des sorties bien innocentes au début.
Il s'attache de plus en plus à elle. Sa vie est compliquée par le fait qu'il a toujours sa compagne attitrée qu'il ne veut pas quitter pour qu'elle ne perde pas trop la face. Car en même temps il décide de partir pour Taiwan approfondir ses notions sur l'acupuncture et la langue chinoise.
L'attitude d'Emily est très réservée, aussi son approche est-elle très lente. Il doit se contenter d'une pression de main, et enfin d'un court baiser sur les lèvres. Elle lui parle d'un ami anglais qui va revenir à Hong Kong et avoue ne plus savoir où elle en est. Leurs conversations deviennent ainsi de plus en plus personnelles, mais il n'aime pas le tour qu'elles prennent. Aussi décide-t-il de s'éloigner d'elle et de l'ignorer lorsqu'il est au club.
Elle finit par céder. Mais il part dans trois semaines. La tension monte, les sentiments s'avouent, l'urgence de son départ décuple ceux-ci. Leur rapprochement physique se fait lentement. L'éducation de la jeune fille, mélange de tradition chinoise et britannique dans un collège huppé de la colonie, freine fortement ses élans jusqu'aux derniers moments.
Ils sont amoureux mais ne se le disent pas, malheureux mais ne le montrent pas. Tout se passe en dehors de la vie sociale de chacun d'entre eux. Les moments où ils se retrouvent sont de plus en plus intenses, mais aussi de plus en plus difficiles à gérer. Enveloppé par la beauté de Hong Kong, subjugué par son attirance pour cette jeune fille si ravissante, il se débat au milieu d'une situation à la limite du supportable, jusqu'au moment où il trouve au dernier moment une solution éventuelle pour prolonger leur relation. L'avenir n'est plus une porte qui se ferme brutalement. Une faible lueur luit dans leur futur.

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Date de parution 08 mars 2018
Nombre de visites sur la page 2
EAN13 9791022757546
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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La jeune fille de Hong Kong François Beyens Un Occidental et une Chinoise
Cet ebook a été publié surwww.bookelis.com © François Beyens, 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de tra duction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. L’auteur est seul propriétaire des droits et respon sable du contenu de cet ebook. Ils se rencontrent par hasard au milieu de Des Vœux Road, à l’heure de sortie des bureaux. Elle court vers lui, petite silhouette volontaire dans sa robe légère en laine verte. Sa course fend comme une lame le flot de la foule. Celle–ci donne l’illusion de s’écarter pour la laisser passer. Ses pas rapides la rapprochent de lui, il entend son souffle pressé. Il voit sa bouche entrouverte, ses narines palpitant sous l’effort, les coudes au corps, le front plissé, les yeux brillants. Elle vole vers lui de toutes les forces de son petit corps de chinoise, ignorant les bruits des voitures, des trams à deux étages geignant sur leurs rails, des autobus et minibus, des taxis et des pakpaïs, et les claquements et frottements multipliés des pas de la foule. N’arrivent à lui, filtrés et comme dirigés vers lui, que la sonorité fluide de son souffle, le martèlement léger de ses souliers sur le trottoir. Il imagine les battements précipités résonnant dans sa poitrine. Entre les gratte-ciels qui longent la rue les bruits rebondissent d’une paroi à l’autre, s’amplifiant et s’ajoutant les uns aux autres jusqu’à ne faire qu’un seul vacarme, une seule clameur mécanique. Elle arrive enfin jusqu’à lui et s’arrête, hors d’haleine, les yeux lumineux et souriants. Il prend ses deux mains, les tire autour de son cou, les faisant se joindre dans sa nuque. Elle laisse son corps s’affaisser contre le sien. En silence ils s’accrochent l’un à l’autre.. Autour d’eux
la foule sans visage de Hong Kong coule indifférente. Ainsi s’enlacent-ils au milieu de Des Vœux Road à l’heure de pointe, indécents dans leurs émotions, entourés de marées de chinois au regard apparemment indifférent mais désapprobateur sans le savoir, pendant qu’eux manifestent leur attirance dans un environnement où cela ne se fait pas. Ainsi s’écrasent-ils l’un contre l’autre, tandis que passent les voitures, les trams à deux étages qui geignent sur leurs rails, couverts de publicité en idéogrammes colorés, les autobus et les minibus, les taxis et les pakpaïs et les motos grondant et pétaradant. Personne ne fait attention à ce couple hors du contexte. Eux se voient et se regardent, n’en finissent pas et recommencent, conscients seulement d’être imbriqués l’un dans l’autre, soudés par le même élan. Gilles respire par elle, qui lui rend son souffle. * The Executive Club, un jour de novembre 1969 Junior passe devant lui, serré dans un gilet à petits carreaux multicolores sur une chemise blanche. Ses cheveux noirs et lustrés sont soigneusement peignés vers l’arrière. Il entraîne dans son sillage une jeune fille en un mouvement gracile et coulant, la fait entrer dans son bureau, à côté de celui de Gilles. Ils communiquent par une porte qui à ce moment-là était ouverte. Il a la vision très fugace d’une silhouette petite et fine, d’un nez délicatement busqué, très rare chez les chinoises. Cela lui donne un air vaguement indien, du moins à ses yeux et uniquement à cause de cette particularité. Des cheveux longs et noirs coulent dans son dos en chute sage. Un tailleur crème dont la jupe s’arrête au-dessus du genou, montrent des mollets droits. Il a le souvenir fugitif de l’arrière de ses genoux, la suggestion d’enfantin, de vulnérable, de touchant. Elle penche sa tête sur les dossiers avec lenteur et application. Des manches de la veste sortent des mains petites, délicates. Encore cette marque d’enfant. Il n’entend pas sa voix, ne voit rien d’autre que son visage, comme un portrait à la fois lisse et profond, de profil une courbe tranquille. Il se replonge dans ses livres de textes d’acupuncture en chinois. La fascination des idéogrammes l’absorbe. Il lutte avecc l’ordre dans lequel il faut dessiner les traits, sinon le caractère ne ressemble à rien. Il est même parfois illisible. Junior est ainsi passé devant lui avec une jeune fille dans son sillage. Par la fenêtre il aperçoit au loin une jonque aux voiles lattées en bambou glisser sur l’eau. Devant lui des livres, des feuilles de papier couvers de caractères, un manuel sur les techniques d’acupuncture. La raison pour laquelle il se trouve à Hong Kong. Junior est le numéro deux de l’Executive Club : Moitié chinois, moitié pakistanais. Il a des yeux légèrement saillants. Son regard est fuyant. Il est vif comme un furet et pratique vraisemblablement un art martial. Dans son cou on aperçoit un tatouage discret. Il y a quelque temps un client a piqué une crise de colère. Il a commencé à casser le mobilier de la salle à manger à l’étage au-dessus. Junior a d’abord essayé de raisonner le client. Celui-ci était beaucoup plus grand que lui. Il a voulu lui donner un coup de poing. Junior a esquivé. Le client a recommencé. En un clin d’œil il s’est retrouvé par terre, un bras tordu derrière le dos, à moitié
assommé. Très vite il a oublié sa colère. Junior apprend plus tard à Gilles qu’elle était venue pour lui vendre des livres et des encyclopédies. Il l’a engagée pour aider à faire les comptes et donner un coup de main à Sylvia la réceptionniste. Il l’a présenté en passant comme le médecin ostéopathe du club. A quatre heures, après avoir soulagé deux patients qui souffraient du dos par des manipulations vertébrales à la fois légères et précises, Il se dirige vers les locaux de l’Alliance Française pour y donner quelques cours à des cohortes de jeunes chinois, parfois des moins jeunes, rêvant tous de maîtriser la langue de Voltaire. Le soir il retrouve sa compagne May qui fait sa joie tranquille parce qu’il est son homme, parce qu’elle prend sa main en public et que les gens le regardent avec envie. Elle n’a l’air ni d’une fille de bar ni d’une petite secrétaire. May ressemble à une jeune fille élégante et sinueuse dans son cheungsam orange qui aime le barbu avec qui elle est.
Junior passe donc avec une jeune fille qui le suit. Au dehors le soleil provoque des étincelles de lumière dans le clapotis de l’eau. Le Baïkal, paquebot russe qui l’avait amené à Hong Kong, vient de s’amarrer à nouveau le long de l’Ocean Terminal. * En automne l’air du matin est très doux. Gilles se lève de son lit en bambou qui craque, grince gémit chaque fois qu’il bouge. Il va sur la terrasse pour se débarrasser des poussières de la nuit qui traînent et paressent encore dans sa tête. La veille au soir, avec Gérard son colocataire, allongés sur des fauteuils en osier, les pieds sur la balustrade, ils ont bu bière sur bière, refaisant le monde à leur façon. Quelques jours auparavant Gilles avait vécu un moment de nostalgie en recevant du courrier d’Europe. L’Europe où il n’était plus retourné depuis presque deux ans. L’Europe où il retournera dans un an pour reprendre le cabinet d’un médecin acupuncteur qui veut prendre sa retraite. Il avait été pris par surprise, envahi par un sentiment de manque. En serrant les dents il a rentré la tête dans les épaules, crispé les poings. Le vague-à-l’âme est passé. Jusqu’à midi la terrasse est à lui car il se lève plus tard que Gérard. Elle est bordée de fleurs qu’il y a fait planter. Depuis lors elle embaume le jasmin au parfum capiteux et la rose aux senteurs légères. Gilles aime ces moments où il y est seul, rêvant devant la très belle baie de Hong Kong. * Au début Gilles parle peu à Emily, à moins que la politesse ne l’y oblige. Une certaine timidité naturelle le retient. Il faut plusieurs jours pour qu’il se souvienne de son nom, alors qu’il a en principe une bonne mémoire : Emily. Il faut le prononcer comme s’il n’y avait pas de i : Emly. De la voir tous les jours l’apprivoise. Il reste debout près de son bureau à parler consciencieusement de sujets sans importance, pour le plaisir d’être dans sa sphère de présence. Il ne s’en rend pas encore compte. Il la fait rire par des mines, des grimaces, des boutades, des histoires. Il est bavard, il sait parler et il a des tas de choses à raconter. Déjà, pour son âge. Il a vingt-neuf ans. L’ovale régulier du visage de la jeune fille contraste avec la forme ronde des visages féminins cantonnais. Le sien es légèrement ouvert. Ses yeux sont grands pour ceux d’une chinoise, discrètement bridés, légèrement étirés en amande. Les cils longs et droits, les cheveux noirs et lourds. La blancheur de sa peau étonne. Celle de son visage est lisse comme une eau dormante et pure. Il n’y trouve pas un défaut quand il la regarde à la dérobée. Pas un
point noir, pas une tache de beauté, pas la plus microscopique des verrues. Qui peut s’en vanter chez nous ? Tout en elle est menu : ses oreilles comme deux boucles irrégulièrement ciselées, sa bouche aux lèvres délicatement ourlées, à l’aspect tendre comme un fruit mûr. Le pli de la lèvre supérieure est accentué, légèrement brisé en son milieu. Les pommettes pourraient être saillantes si les joues n’étaient pas légèrement arrondies. Elle se tient comme une petite fille bien sage, droite sur sa chaise, les mains jointes sur les genoux serrés l’un contre l’autre. Quand elle se laisse un peu aller, elle devient soudain plus femme, croisant haut les jambes. Sa tête part en arrière pour chasser les cheveux de son visage d’un geste vif mais mesuré. Sa voix a des tonalités graves et mélodieuses. Il n’a pas encore analysé cette caaractéristique rare. Lorsqu’elle sourit tout le visage converge vers la bouche. Celle-ci s’encadre de deux sillons à la douceur à la fois étrange et coquine. C’est sa grande force ce sourire, qui donne envie de la prendre dans les bras pour la réconforter d’un mal imaginaire ou la bercer en murmurant mille bêtises. Dans mon imaginaire je ne pense même pas à « l’embrasser ». Elle est consciente de ce pouvoir, en use pour obtenir un service du boy ou un pardon de Junior lorsqu’elle a fait une erreur dans les comptes. Je connais le pouvoir des sourires. Lumière et douceur. Le velours étouffé du soleil. Il ne s’est pas encore rendu compte qu’il a beaucoup observé Emily. Il doit y avoir une raison. Une attraction encore inconsciente ? Ou de la simple curiosité masculine ? * Sur la terrasse il lève les yeux et reçoit l’impact de la vue comme une grande et douce gifle. Il aime ce large étalement au soleil, la mer, le flanc de la montagne au-dessous de lui saturé d’immeubles. Ce matin-là l’air déploie un bleu vif et propre. Il dévoile au-delà des fumées de Kowloon les sommets des Nouveaux Territoires rendus imprécis par les reflets du soleil dans les milliers de fenêtres. Gilles croît même deviner les crêtes tourmentées des chaînes lointaines du continent, de la Grande Terre comme disent les Chinois. C’est le secret de la beauté de Hong Kong. Le foudroiement de la vue. * Il la regarde à la dérobée, espérant qu’elle ne s’en rend pas compte. Il ne se fait pas trop d’illusions. C’est une jeune fille si jolie, si mignonne. Et lui est, mon Dieu il est ce qu’il est, avec tout de même une barbe bien taillée. Elle se connaît, elle en est consciente. Il continue à l’analyser. Les lignes de son visage se figent parfois, un voile descend, elle s’éloigne, il ne la retrouve plus, comme si soudain les remous d’une âme obscure affleuraient. Cette dureté passagère des traits ne cadre pas avec la douceur habituelle. C’est particulier, on ne s’y attend pas. Si alors on lui adresse la parole le masque disparaît instantanément, le sourire et le charme reviennent. Y a-t-il un drame dans sa jeune vie qu’elle dissimule savamment ? Vit-elle seule, partage-t-elle un appartement avec des amies, a-t-elle un compagnon, se fait-elle entretenir ? Il cherche un anneau au doigt. Pas d’anneau. Il cherche un solitaire ou un saphir. Pas de bagues. Il attend dans leurs conversations un indice qui lui révèlerait des attaches. Bribes par bribes, patiemment, il recueille quelques maigres renseignements. Elle vit chez ses parents, elle est sortie du collège quelques mois auparavant et coule une vie de jeune fille tranquille. Emily explique : – Jamais je n’ai dormi sous un autre toit que celui de ma famille. – Comment ? Vous n’avez même pas passé un week-end à Macao ? – Ma classe y a séjourné quarante huit heures au printemps dernier. Mes parents n’ont pas voulu que j’y aille. Ils sont très stricts et ne me laissent pas toujours sortir.
Ces petites phrases auraient dû le décourager, le refroidir. Comme une forteresse dressée devant lui. Au contraire elles le réconfortent. Une vie égale et sage de jeune fille tranquille. Cela n’est pas fait pour le déplaire. * La Chine de Mao commence théoriquement quelque part entre deux rangées d’ombres géantes ramassées sur l’horizon que l’on devine de sa terrasse. Des ombres qui par temps clair s’imbriquent dans le ciel. Quelque part là-bas un train s’immobilise au bout de ses rails, déserté aussitôt par ses occupants qui descendent chargés de ballots, de valises fermées avec des vieux bouts de cordes, de cageots, de paniers. Ces Cantonnais traversent à pied les quelques mètres qui les séparent de la frontière, sur un pont insignifiant jeté sur la rivière Sham Chun, un bras d’eau qui sépare deux mondes. Plantés à l’entrée de la passerelle, des policiers chinois en uniforme britannique vérifient les papiers d’identité, les cartes d’immigrés, les passeports. Non loin de là sont postés les ghurkas du régiment du Duc d’Edimbourg, tandis que dans une baraque en béton un capitaine anglais surveille le bon ordre des opérations. Gilles connaît un de ces officiers, Roger Baggeley, qui lui raconta ses longues heures de station devant son réduit, le lourd ennui qui l’envahit peu à peu devant ce flot qui ne tarit jamais. Grand et blond, la moustache relevée en pointe, l’œil bleu et le muscle long, c’est un des derniers défenseurs de la Pax Britannica. En 1967, raconte-t-il, lors des émeutes, nous avons eu un peu d’amusement. C’était le sportif de collège d’Oxford qui parle, et son œil s’allume : – Une déférlante de gardes rouges a traversé la frontière et il fallut cinq cent de mes ghurkas pour les repousser. Un vrai carnage, mon Cher. Cela me rappela un peu la jungle de Bornéo et les marais de Sumatra. Et il sourit en montrant des dents très blanches. Fièrement Roger a dit : mes ghurkas. * Plusieurs fois Gilles monte dans le train à la gare de Kowloon pour aller aussi loin que possible à travers des Nouveaux Territoires. Les policiers le font descendre à Fan Ling, où se trouve le seul golf de la colonie. Il se sent à l’aise dans cette campagne, vêtu d’un vieux pantalon et d’une chemise qui ne vaut pas mieux. Il s’octroie alors un bout de marche jusqu’à la bourgade de Sheung Shui, traîne dans le marché de Luen Wo bouillant d’activité, mange une crêpe de riz et une tranche de pastèque pour se désaltérer, traverse des rizières. Il s’assoit un instant à l’ombre d’un banian, puis cherche le chemin vers la gare pour attendre qu’un autre train le ramène vers Kowloon. Gilles vient de goûter à une Chine différente. Il aime cela. * Elle ne cite jamais un nom plus qu’un autre. Pourtant il n’est pas possible qu’une fille aussi séduisante ait le cœur libre. Tous les hommes lui tournent autour, et il y en a beaucoup qui passent par là. Forcément, un Club de remise en forme destiné surtout aux hommes d’affaires pressés ! Dans la tête de Gilles sonne un refrain : – Mon vieux tu es un imbécile. Cette fille est sûrement amoureuse de quelqu’un. Si tu lui proposes de sortir elle va te rire au nez et te dire qu’elle doit voir son fiancé. Même si elle te répond simplement qu’elle est occupée, tu seras classé comme les autres, et cela tu ne veux pas. Aussi s’abstient-il de lui proposer quoi que ce soit, ce qui à ce stade ne lui coûte au demeurant que peu d’efforts. Elle répond toujours gentiment aux efforts de drague plus ou moins adroits. Ses explications sont simples. Toujours en souriant. C’est touchant.
* S’il veut rêver Gilles évoque les ombres sur la joue de May, sa compagne, le pli blanc de son aine, ses bras en cercle autour de lui, les senteurs de sa peau qui dégagent discrètement, et par vagues erratiques, l’aneth de Perse, la cannelle ou la citronnelle. Il imagine ces effluves les yeux fermés, lorsque sa respiration bousculée se précipite sous le plaisir. De plus son séjour à Hong Kong touche à sa fin. Qu’y a-t-il donc à entreprendre ? Des efforts pour rien, telle est parfois la conclusion à laquelle il arrive et qu’il croit sage. Il regarde en spectateur les manœuvres d’approche de ceux qui s’aventurent à poser des questions plus directes et personnelles. Il reste à distance, avec la sérénité illusoire du jeune homme qui est déjà casé. Il ne se sent même pas troublé, ni irrité. Pas encore. * Ce jour–là sur la terrasse son regard se penche vers la frange de l’île, où se trouve le centre de la Cité, gorgé de gratte-ciels. Chacun d’eux est connu par son nom, bien qu’il ait une adresse. Le P&;#38;O Building, Alexandra House, Edinburgh Mansion. On ne dit pas : dans Des Vœux Road, dans Connaught Road. Seulement quand on veut désigner un petit magasin difficile à repérer. Voilà le Hong Kong Club, voilà la Banque de Chine. A ses pieds la maison du gouverneur, discrète et élégante dans son étalement, baignant dans des rhododendrons, des palissandres, des frangipaniers, cernée de murs hérissés de fils de fer barbelés. D’avoir cela devant les yeux crée chaque fois une grande houle à l’intérieur et il mélange le bleu azuré du ciel et celui plus lourd de l’eau du port, les façades toujours d’un blanc cassé et les rayons perdus sur les vitres, la terre verte et les collines ocres. Il n’oublie pas au passage les énormes affiches publicitaires au néon multicolore. Sentir cette force qui travaille au-dessous de lui. La puissance de ce qui se passe sur la terre, les oscillations de la mer, le frémissement de la végétation, et les centaines de milliers d’efforts humains cachés derrière le béton. Il entend aussi le sourd grondement des moteurs et des machines, la lente explosion des journées de travail s’élevant jusqu’à lui comme un raz de marée immobile. C’est une ville neuve. Elle est née en 1841. Derrière lui, perdues dans la broussaille verdoyante des sommets de l’île, des villas distinguées habitées par les aristocrates de l’île, les descendants des premières familles britanniques, les directeeurs des grands sociétés étangères, ou bien par des chinois millionnaires. Gilles connaît par cœur l’environnement de sa terrasse, qu’il a contemplé tant de fois. A ce moment-là, ce jour-là, il ne vit pour rien en particulier. Il n’a ni passion ni douleur, ni peur ni emballement. C’est un jour comme les autres, qui va se meubler de quotidien. Sa conscience affleure à peine à l’existence. Nous sommes en novembre. Il fait beau tous les jours et la température est clémente. * Il y a donc Chen Meiwei, appelée May, qui l’aime et apprend le français avec la même application. Elle sait pourtant qu’il va s’en aller, qu’il ne l’enlèvera pas d’un grand coup d’aile argentée loin de son îlot étouffant. May n’est jamais sortie avec un chinois, ne veut pas sortir avec un chinois ! Ses cheveux tombent en boucles paresseuses sur ses épaules, ses yeux pétillent, sa bouche un peu grande peut être coquine, boudeuse ou utiliser de concert avec un jeu savant des cils un charme auquel il n’échappe que par le rire. May sa compagne, sa tendresse, sa douce chaleur au creux des reins. Il l’appelle sa Petite Chose, sans condescendance. Une peau de soleil très pâle, des mains aux nervures étirées dont les doigts se plient en arrière comme une danseuse birmane ou thaïlandaise. La pression de ses seins
petits et coquins sous le jour frisant, son ventre tiède, les secrets de son corps. May avec qui il est possible de ne pas penser, de se laisser vivre. Son corps est sinueux, la peau satinée, le buisson noir et les muqueuses suggestives. Elle est affectueuse, un peu possessive mais pas trop. Il est sous son charme, d’une façon mesurée. C’est si commode ! May espère, sans se faire trop d’illusions. Quand Gilles pense à elle sa tête penche et il sourit. Ce soir ils iront au Liu Fu, Les Six Plumes, dans Wing Kut Street, la plus vieille maison de thé de Hong Kong. Il se sentira confortable sur les bancs en chêne foncé, avec la grande glace du fond, les deux vases en porcelaine contenant des branches de pêcher ou de prunier en bourgeons, les deux statues de saints taoïstes dans les coins du fond, les crachoirs un peu partout. Il lui demandera de choisir des plats qu’il ne connaît pas. Il sait qu’elle sera tiraillée entre le désir de lui faire goûter les petits crabes de Shanghai dont c’est la saison, et la peur de lui faire dépenser trop d’argent. L’addition qu’on lui présentera sera écrite au pinceau sur du papier de murier. Ils iront ensuite danser au Go Down, la boîte à la mode. Sombre et profonde, toute en bois massif, avec une bougie sur chaque table et un éclairage subtil au plafond, qu’on ne remarque pas. May gazouillera dans son cou les anecdotes du jour, lui parlera de sa famille, posera une main raisonnablement possessive sur son genou, boira un jus de fruit sur toute la soirée. Elle le grondera parce qu’il fume, parce qu’il boit, parce qu’il sort trop. May, son radeau, son oreiller, son assoupissement. May qui lève des grands yeux vers loi, maquillés de façon à élargir et accroître l’ouverture. Qui s’habille avec l’élégance de Londres ou de Paris tempérée par l’éloignement, qui porte une bague en jade épinard offerte par sa grand’mère. Elle travaille comme hôtesse de terre à la Panamerican et prononce l’anglais avec un accent américain où les « r » ne sont plus tout à fait des « r » et pas encore des « l ». Elle habite avec ses parents et ses cinq sœurs dans un appartement plus petit que le sien et semble fort bien s’en accommoder. Il est situé au-dessus du champ de courses de Happy Valley. Elles dorment à trois dans une chambre, dans des lits superposés, et les pièces sont bourrées d’armoires pour pendre leurs dizaines de robes, de tailleurs, de jupes. Leur mobilier est plastifié, vinylifié, verni, le frigidaire est dans le salon avec la télévision par-dessus. Les beaux meubles des grands-parents, les chaises à haut dossier en bois de rose ou en acajou sculpté, les tables rondes en marbre et les tabourets en porcelaine ajourée sont au garde-meuble parce que trop encombrants ! Gilles la raccompagnera en taxi jusque chez elle. Arrivés au pied de la ruelle où elle habite, elle donnera l’ordre au chauffeur d’attendre. Il montera avec elle les quatre étages de son immeuble. Au troisième palier, comme un rituel, elle se retournera contre lui. Il aura son bras autour de sa taille, ses cheveux contre sa joue. Il prendra sa bouche, les mains sur ses hanches, et ils resteront en silence, les corps tendus et le souffle court, sentant tous deux arriver le désir. Vite elle le repoussera gentiment et il descendra les marches en manquant s’étaler une ou deux fois. May comble sa solitude. Il lui en sait gré et s’efforce d’être le plus gentil possible avec elle. Il l’aime beaucoup mais il n’en est pas amoureux. Il s’en veut de penser à Emily quand il est avec elle. Comme une obsession dont il n’arrive pas à se débarrasser. Une situation encore illogique. * A quoi pense-t-il ce jour-là ? Ses corrections à l’Alliance Française où il enseigne le français ? Ses cours de conversation chinoise, pendant lesquels le vocabulaire s’accumule comme une montagne et s’écroule le lendemain comme un château de cartes ? Les leçons