La Joconde dans le maquis

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Le pays des griottes a accueilli les tableaux du musée du Louvre dans quelques châteaux du Lot afin de les soustraire aux nazis pendant la Seconde Guerre Mondiale. C'est dans un de ces châteaux que la narratrice a séjourné durant des semaines, entourée de ces prestigieuses oeuvres d'art. Elle raconte également, avec une pointe d'humour, ses aventures comme agent de liaison.

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Ajouté le 01 novembre 2005
Nombre de lectures 348
EAN13 9782336265438
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La Joconde dans le maquis

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus

Anne PASSOT, La vie ordinaire ou quand le destin s'emmêle,2005. Oumar ABA TRAORÉ, Mon combat pour le Mali, 2005. NKANSA'S Nenthor, Lettre à un ami au Congo, 2005. Michel RUBIN, L'effet madeleine. Petits croquis d'époque autour de mots yiddish, 2005. Paul DELCAMPE, Jacob, Mohamed et moi Romain, 2005. Georges AMAR, L'Inde danse, 2005. Marcel FAKHOURY, Les derniers anges d'Alexandrie. Roman,2005. Christiane DELLAC, Marie-Anne Collot, 2005. SOLVEIG, Linad et les loups, 2005. Philippe MOLLE, Mémoires d'outre mers, 2005. Hugues LETHIERRY (dir.), La mort n'est pas au programme,2005. Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente,2005. SOLVEIG, Mots pour maux, 2005. Lucie CHARTREUX, Derrière le soleil, 2005. Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005. Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005.

Janine Andieu

La Joconde dans le maquis

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www.libraÏriehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan1@wanadoo.fr (Ç) L'Hannattan, 2005 ISBN: 2-7475-9321-5 EAN : 9782747593212

J'aimais hier, etj'aime encore Je ne me dérobe à rien Mon passé m'est fidèle Le temps court dans mes veines Paul Eluard(1939)

PREMIÈRE PARTIE

En ce mois de juin 2003, dans le Lot, département de mes origines familiales, je me sens très seule. Je pense que l'écriture va m'aider à passer ces quelques mois d'été. Il n y a plus d 'herbe à couper, même les ronces renoncent à allonger leurs tentacules. Le tracteur et la tondeuse sont au chômage. Les branches des arbres supplient le ciel de leur envoyer un peu d'eau. En l'occurrence, le ciel, c'est moi, avec mon petit tuyau, la nuit, qui procure à mes préférés de quoi survivre. Hélas, je dois faire un choix douloureux, certains sont déjà en train de mourir. Il règne une chaleur accablante. J'aime les rayons ardents du soleil sur ma peau. Cette sensation de brûlure lorsque je fais des travaux au dehors m'indique que ma peau est encore vivante, qu'elle peut encore percevoir des caresses, ne seraitce que celles du soleil. La torpeur qui se dégage du village en sieste, les volets fermés, les animaux terrassés couchés à l'ombre, peu de bruit, même les feuilles n'osent bouger.

Cette atmosphère me fait toujours penser au film de Marguerite Duras India Song dans lequel la chaleur est oppressante, les personnages immobiles, toujours dans la pénombre, les dialogues presque inexistants. Il ne se passe rien dans le film, mais tout du long un piano égrène quelques

notes lancinantes, toujours les mêmes. J'adore cette musique, coupée parfois par le cri d'une femme, au loin, qui traverse la nuit. De tout cela transpire une sensualité qui n'a besoin ni de mots, ni de gestes. Le film dégage sur moi une fascination qui s'explique peut-être, outre sa beauté particulière, parce qu'il évoque, à chaque fois, l'atmosphère des étés brûlants du Lot.

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L'enfance de Marie-Anne Les années 1930

Elle a quatre ans. Elle guette pendant des heures la fenêtre qui lui fait face, de l'autre côté de la rue du Château-des-Rentiers à Paris. Parfois, et c'est la joie, elle aperçoit une fillette de son âge, dont elle devine le visage, qui lui montre tour à tour des poupées et d'autres objets qu'elle n'arrive pas à identifier. Elles ne se sont jamais rencontrées. Marie-Anne - c'était moi - savait à peu près lire et écrire. La preuve? Difficile à évoquer tant d'années après. Je fréquentais la maternelle dans la rue du même nom. Mes parents furent convoqués par la directrice. On avait trouvé dans la poche de ma voisine de classe un bout de papier griffonné. Après une brève enquête, il s'avéra que j'en étais l'auteur. Il y était écrit dans le désordre: tétés, nénés... et peut-être un verbe qui sans doute dévoilait ce qu'on était censé en faire pour des enfants de quatre ans. .. Le scandale! Personne n'a pu m'arracher le moindre aveu, j'ai toujours nié.. .et ressens toujours une grande honte à cette évocation. Mes parents ont toujours pensé que j'avais été injustement accusée... La honte, ce n'est pas d'avoir nié, les tout petits n'ont que ce moyen de défense; c'est d'avoir pu écrire ces deux ou trois mots, à priori anodins, qui révélaient sans doute déjà un
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esprit pervers ou analysé comme tel par la directrice de l'école. Je l'avoue, la honte a été de moins en moins lourde à porter.

Venait le temps des vacances dans le Lot. Le train... Le bonheur. . . Lors des voyages de nuit, mes parents se tenaient assis sur le rebord de la banquette, puis m'allongeaient derrière eux pour que je puisse dormir... Le roulis du train me berçait ; leur chaleur, l'odeur de la moleskine... le paradis. Lors des voyages de jour, Châteauroux approchant, mon père ouvrait le panier de victuailles, bien rempli. L'odeur envahissait le compartiment. Parfois, d'autres voyageurs faisaient de même. L'odeur du saucisson, du poulet froid et le marnent rituel de l'ouverture de la bouteille de vin... provoqueraient, de nos jours, soit des mines de dégoût (quelle vulgarité! !), soit des ricanements. Ne rêvons pas, cela ne risque plus de se reproduire. Ce rituel est remplacé de nos jours par les sandwichs polyphosphatés que la SNCF propose à ses usagers. L'arrivée à Anglars-Nozac, une petite station près de Gourdon. On y arrivait par un omnibus partant de Brive. La maison de ma grand-mère paternelle se trouvait près de la gare. Elle y vivait seule depuis le décès de mon grand-père, près de la voie ferrée Paris-Toulouse. C'est dire qu'il y avait un gros trafic. Bien qu'arrivée à destination, je continuais à être bercée par le bruit et les vibrations des trains qui se succédaient. Ces nuisances faisaient partie intégrante de mon atmosphère de vacances et de ce fait ne m'étaient pas désagréables. Il fallait seulement, quand un train passait à grande vitesse, s'arrêter de parler. Le bruit perçu, venant du train qui 10

s'éloignait, surtout la nuit, bien que ce soit difficile à imaginer, un vrai moment de poésie... Ma grand-mère était petite, toute ridée, d'un âge avancé, de petits yeux malicieux. Elle parlait la langue du pays, c'està-dire l'occitan (à l'époque, il n'était question que de patois, moins élégant), comme je le comprenais heureusement et qu'elle comprenait elle-même un peu de français, nous nous entendions parfaitement. Nous riions souvent ensemble. Mais elle n'avait aucune autorité sur moi et je faisais à peu près tout ce dont j'avais envie. C'est pourquoi mes parents ne me laissaient seule avec elle que le moins souvent possible. Il y avait ses soupes délicieuses, cuites sur le feu de la cheminée, dans l' « oule », une mannite toute noircie par les flammes. Préparées pour midi, ce qu'il en restait était versé dans une soupière déposée sous l'édredon de plumes d'oie recouvrant le lit. Le soir venu, le repas était prêt, la soupe encore chaude, les tranches de pain bien qu'humectées par le bouillon restaient fennes. Le « chabrol» était de rigueur. C'est-à-dire le vin versé, une fois le pain trempé consommé, dans le bouillon que l'on buvait à même l'assiette. Ce bouillon chaud avait alors un petit goût aigrelet, un peu spécial, que l'on adoptait très vite, trop vite me concernant... Channante coutume qui a laissé sans voix ma mère revenue de Paris me chercher. On mange la soupe... puis, peu après, d'un air décidé, du haut de mes quatre ans, je prends à deux mains la bouteille de vin, qui trône comme toujours sur la table, et je me verse sans complexe une bonne rasade dans mon assiette, et je bois...le fameux chabrol. Interdite de premier abord, ma mère me demande: « Tu te verses souvent du vin dans ton assiette? « Oui, chaque jour, comme tout le monde.

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J'ai vu ma grand-mère baissant les yeux, gênée, se levant pour mettre du bois dans le feu qui n'en n'avait nul besoin. A cet instant, elle aurait préféré un gros mensonge de ma part. Inutile de préciser que ce fut mon dernier chabrol de petite fille. Plus tard, beaucoup plus tard, l'occasion m'étant offerte, cette coutume a perduré encore de longues années, j'ai essayé de nouveau de retrouver le plaisir de ce goût mi-vinaigre mibouillon, mais la magie n'a plus opéré. Avec le recul, je me demande si le vin de grand-mère ne virait pas déjà au VInaIgre.

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L'eau en Quercy

L'eau était une denrée rare, et peu accessible. Le point d'eau du village: une source assez éloignée qui alimentait une pompe flambant neuf, elle-même à environ 200 mètres de la maison. Pour s'y rendre, une côte à l'aller, assez raide, et, bien sûr, une descente au retour. A l'aller, il fallait grimper la côte, en général sous un soleil brûlant, un seau vide dans chaque main. Au retour, logiquement les seaux pleins, on devait se bander les muscles pour freiner et ne pas renverser trop d'eau. Même en vacances, c'était une corvée. L'évier était en pierre. De part et d'autre, une surélévation permettait d'y placer les seaux d'eau. Il y avait bien dans la maison deux «bladzy» en cuivre qui à l'origine étaient censés contenir l'eau. Mais grand-mère n'avait pas un talent de décoratrice très prononcé, comme il fallait les astiquer régulièrement, ils ont rejoint le grenier. On se servait de simples seaux. Comme on l'aura compris, on ne gaspillait pas l'eau dans la maison. Cette eau, à part le vin aux repas, était notre seule boisson; elle permettait de faire la vaisselle et aussi... la toilette. Pour obtenir un filet d'eau, une «couade» préalablement remplie était posée sur le rebord du seau. Cet instrument quercynois ressemblait à une petite casserole qui, à l'emplacement de la poignée, se terminait par un tube effilé et creux par lequel coulait le précieux liquide et donnait

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l'illusion d'un robinet. L'eau se déversait dans l'évier qui luimême, par un trou dans le mur, l'envoyait dans la nature. Je ne m'étends pas sur les soins corporels qui étaient limités au minimum. Les pieds, chaque soir, avaient droit à un peu d'eau, ils étaient soigneusement lavés car il ne fallait pas salir les draps. Je n'ai plus le souvenir de la grande toilette... Plus tard, un tub fut amené de Paris par mon père. Son remplissage était toujours un problème. Je dois préciser que l'eau courante au robinet ne fut installée dans notre coin du Lot qu'en 1970. Ma grand-mère n'a pu connaître ce raffinement réservé jusqu'alors aux gens de la ville. A propos de «commodités », celles que l'on nomme au pluriel, étaient, comme l'a si bien chanté Francis Cabrel, au fond du jardin. Bien que régulièrement bricolées par mon père chaque année, elles constituaient pour moi le seul gros inconvénient de la campagne. J'ai toujours franchi en courant le chemin les séparant de la maison car j'attendais toujours le moment où je ne pouvais plus contenir mes envies. Je les quittais, soulagée, avec l'espoir insensé que peut-être je n'aurais plus besoin de m'y rendre jusqu'à la fin des vacances. La «petite commission », désignée ainsi chez les sœurs, se pratiquait sur l'herbe, ce qui était nettement plus agréable.

Aujourd 'hui, 12 août 2003, j'écoute, assise devant mon ventilateur, l'émission «Controverse» sur RMC-Info, une radio que j'écoute très souvent. Donc « Controverse» parle du rationnement possible de l'électricité, conséquence de la sécheresse et de la grosse chaleur.

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Revenons dans le Lot de mon enfance: cette question était loin de se poser... Pas d'eau, pas d'électricité non plus. Comment faisait-on pour vivre? Heureux de surcroît. . . Une vaste cuisine, avec une grande cheminée, toujours sombre: volets clos, porte fermée. Au dehors, le soleil dardait ses rayons, il fallait s'en protéger et garder la fraîcheur à l'intérieur. La nuit, on allumait une lampe à pétrole; le grand feu dans la cheminée aidait à faire danser quelques lueurs autour de lui. Lorsque les flammes crépitaient, elles faisaient apparaître des créatures étranges sur les murs, qui tour à tour semblaient danser, ou, l'imagination aidant, devenaient même inquiétantes. Le feu était allumé même l'été; il constituait l'unique source d'énergie, pour faire cuire la nourriture et se chauffer I'hiver venu. Le repas terminé, on se retrouvait tous, le soir, autour du feu. Le chat nous tenait compagnie. Le «logis est plein d'ombre... » et, dans la pénombre, on devinait nos visages. Il se dégageait à ce moment une paix, une sérénité... Nos yeux commençaient à se fermer. Ce fut de ma vie le meilleur de mes somnifères. Pas moyen de terminer cette incursion dans ma petite enfance dans le Lot sans parler des « gros lapins ». Mon père me portait dans ses bras car Grand-mère proposa de me montrer de jolis petits lapins. Toujours source de curiosité et d'intérêt pour de petits parisiens assez niais, il faut bien en convenir, dans la connaissance des lois élémentaires de la reproduction des espèces. Nous entrâmes dans l'étable où logeaient quatre ou cinq bœufs. Les lapins avaient des cages grillagées encastrées sous la mangeoire où l'on déposait le foin. Les bœufs vivaient paisiblement de l'autre côté de la cloison. Pour se nourrir ils

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passaient leur tête dans une ouverture pratiquée dans cette cloison au-dessus des mangeoires. « Regarde, me dit-on, les jolis lapins... » A ce moment précis, un bœuf, peut-être un peu plus curieux que les autres, passa la tête dans l'embrasure. Moi, je n'avais vu que l'énorme tête du bœuf: je me suis mise à hurler de frayeur: « les gros lapins, les gros lapins ». Bien que parisienne, j'ai quand même compris plus tard la différence entre les deux espèces. Mais pendant quelque temps on ne m'a plus parlé de lapin, ce mot suscitait en moi une peur irraisonnée.

Puis venait le temps du retour à Paris. Grand-mère avait les larmes aux yeux lorsqu'on bouclait les valises. Au moment du départ, il fallait surveiller la pendule dont le tictac m'a toujours été agréable. Mais pour prendre le train, il était nécessaire de faire un rapide calcul: elle marquait l'heure du soleil, qui n'était en général pas celle des horaires des chemins de fer.

J'ai moi-même depuis longtemps une très vieille horloge qui égrène régulièrement son tic-tac à condition de remonter ses poids chaque semaine. Lors de ma venue près d'elle, tous les printemps, en dehors de la visite à mes poissons, c'est ma priorité. Avec elle, j'ai l'impression de ne pas être tout à fait seule. Un inconvénient toutefois, les dix, onze et douze coups pour midi et minuit, qu'elle répète chacun deux fois au cas où l'on ne lui aurait pas prêté une attention suffisante, ce qui arrive souvent, suscitant parfois, le soir surtout, un agacement proche de l'animosité, qu'il faut bien subir.
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Inutile d'arrêter le balancier car, en le remettant en mouvement, inexorablement, elle continuera à exécuter son programme. Elle est très vieille ,. son mécanisme très simple a résisté à l'épreuve du temps et je souhaite qu'elle puisse m'exaspérer encore longtemps.

La maison de Grand-mère. 17

Grand-mère possédait de nombreux bois de châtaigniers.C'était une occupation et un régal de déguster les châtaignes le soir au coin du feu, cuites sur et sous la cendre. Elle possédait également de nombreux noyers, abondants dans la région. Les noix ramassées allaient sécher au grenier. Je précise qu'entre le grenier et la salle où nous vivions, il y avait des poutres, certes, et un plafond que je qualifierai de sommaire. Sans aucune insonorisation.. .Les noix séchaient «un certain temps », et parfois un bruit énorme se faisait entendre. Etait-ce les souris s'amusant ou se querellant entre elles, ou le chat qui les poursuivait? Je pense que les deux prenaient plaisir à faire rouler les noix dans le grenier. Avec un balai, on tapait un ou deux coups au plafond et le silence se faisait pendant un petit laps de temps. Quand cela se produisait la nuit, on subissait... Je n'ai jamais demandé ce qu'il advenait de toutes ces noix. Parfois Grand-mère me prenait la main, c'était un signe: ce n'était pas pour une promenade ordinaire. «Je vais te montrer quelque chose d'important, mais il ne faut en parler à personne, c'est un secret! », me disait-elle. Nous partions loin sur une petite route, vers ses nombreux bois. Tout d'abord j'étais intriguée car, en s'enfonçant dans la forêt, elle jetait à gauche ou à droite des bâtons qu'elle trouvait à terre. Me voyant surprise, elle me répondait: « C'est pour éloigner les serpents ». Puis nous arrivions dans le domaine des coins à champignons, des cèpes en l'occurrence, les girolles à l'époque étaient considérées avec dédain, vu l'abondance des premiers. Mais des cèpes, en pleine saison, il y en avait des tonnes. Pauvre Beauregard, je vois partir quelquefois à la recherche de ces précieux bolets (car très rares ici) un petit 18

groupe de personnes qui revient en fin de journée avec trois ou quatre spécimens au fond du panier. Quel temps perdu !... Mais il s'agit là, je pense, plus du plaisir de la promenade que d'un profit quelconque. Puis venait le grand moment, surtout pour Grand-mère... Un doigt sur la bouche, bien que nous étions loin de toute civilisation, elle me montrait au pied de certains arbres, des zones plus dénudées que d'autres, de petites surfaces comme brûlées par un feu mystérieux. Elle surveillait patiemment ces endroits un peu trop longuement à mon goût jusqu'à ce qu'elle me signale une mouche particulière qui se posait à un endroit bien précis. «Là, me disait-elle, il y a une truffe. » Sans doute cette mouche était-elle attirée par une certaine odeur que nous ne percevions pas. Un peu déçue par la découverte car je n'étais jamais présente au moment de la cueillette. Mais I'hiver venu, ce tubercule souterrain ornait les foies d'oie que nous recevions à Paris. A cette époque de ma vie, ce bout de charbon dans la terrine ne me semblait pas extraordinaire, et il m'est même arrivé de le laisser sur le bord de l'assiette. « Cette petite ne sera pas un fin gourmet. » ai-je entendu sous diverses formes; ils n'avaient pas tort. Lorsque le pain sort du four encore chaud, je ne puis m'empêcher de le savourer et j'en éprouve plus de plaisir souvent qu'avec des plats plus savamment élaborés. Je n'ai jamais revu ces endroits si présents dans ma mémoire. Après la mort de mon père, peu de temps après survint la mort de ma grand-mère. Tout est revenu à mon oncle, le frère de mon père, avec mon assentiment car je n'ai rien revendiqué. Je n'avais ni la compétence, ni l'âme paysanne pour m'occuper d'une propriété. Et j'avais bien appris ma leçon, gravée dans mon esprit comme dans le marbre: « La terre à ceux qui la travaillent. »

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J'ai abandonné sans regret ni nostalgie cette région du nord du département car j'avais trouvé dès mes premières visites l'endroit où j'aimerais toujours revenir. Je quittais cette région fertile, riche, pour les Causses arides, plus austères: des petits murs partout, plus ou moins croulants, des pierres, d'autres pierres, une fertilité par endroits durement obtenue, mais qui m'avaient pris sinon ma raison, en tout cas mon cœur.

Durant cette période de mon enfance et dans ce village, je n'ai pas eu de compagnons de jeux. J'étais de passage pour les vacances. J'étais timide pour m'inclure de moi-même dans un groupe d'enfants, peut-être ces enfants eux-mêmes éprouvaient-ils la même chose envers moi. De sorte qu'il a fallu attendre quelques années avant que je puisse m y faire des amis.

Revenue à Paris, je comprenais dès le matin que nous étions de retour, au réveil, grâce aux bruits de la rue. Un autobus grinçait, une automobile, un homme qui proposait d'améliorer les lames des couteaux et, le plus étrange, un autre qui criait «abi i fan fé a ya ban ». J'ai dû, pour ce dernier, attendre plusieurs années pour le décrypter. Il s'agissait tout bonnement de «habits, chiffons, ferraille à vendre ». Je me rends compte que je ne posais pas trop de questions. J'essayais de me débrouiller par moi-même; mon imagination comblait les lacunes... pas toujours dans le bon sens. J'étais, malgré l'attention bienveillante de mes parents et l'amour qu'ils me portaient, une petite fille très seule et je
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m'ennuyais souvent. Je devais m'inventer des occupations. Une de mes préférées, qui n'était guère appréciée: je prenais une épingle ou un clou et, à genoux sur le plancher ciré, je creusais, pendant de longs instants l'intervalle qui se trouvait entre deux lames de parquet. Il s'y trouvait, je présume, un mélange de cires et un amalgame inconnu qui rendaient le plancher lisse et sans aspérités. Après mon intervention, la rainure était vide. Presque toutes, à tour de rôle, y sont passées. Combien de fois ai-je été réprimandée. Mais c'était à l'époque, lorsque je me trouvais seule ou loin du regard de mes parents, mon passe-temps préféré. Je pouvais lui consacrer de longs moments. Sans doute un psy aurait pu y déceler, sinon un début de maladie mentale, un certain déséquilibre. Mais l'existence de Freud, déjà près de la mort, n'avait pas franchi toutes les portes de la rue du Château-desRentiers.

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DEUXIÈME PARTIE La rue et ses dangers

La pennission, tant espérée, de pOUVOIr ouer quelques J instants sur le trottoir Ouste sous notre fenêtre) m'ouvrit un peu sur le monde des enfants. Avec toutefois la défense absolue de traverser la rue, une rue étroite empruntée par de rares véhicules. L'interdit a été transgressé, comme bien d'autres plus tard dans ma vie..., avec la jouissance d'avoir accompli une action héroïque. Héroïque en l'occurrence car les colères de mon père étaient rares mais redoutables. Deux maisons plus loin, une boutique où l'on vendait de tout: bonbons, épicerie, du lait tiré d'énonnes bidons... et de gros sacs de sel, toujours ouverts à même le sol. La patronne, une grosse dame, très bienveillante à l'égard des enfants, et dont les énonnes jambes ne lui pennettaient pas de nous poursuivre, avait certainement remarqué que nous lui dérobions régulièrement des poignées de seL.. sans aucun but lucratif, que nous jetions ensuite dans le caniveau. Ma mère mit un tenne à ce vandalisme en nous demandant ce que nous cachions dans nos mains. Il a fallu les ouvrir. .. et le sel est tombé sur le sol. Notre honte, grande, et surtout le sennon de ma mère, nous ont enlevé toute envie de recommencer. Les distractions étaient rares. Il fallait que nous les inventions.

J'étais alors entourée de quelques garçons, la petite fille de la fenêtre d'en face n'a jamais eu la permission de se joindre à nous. Le ballon n'a jamais été autorisé non plus. Il représentait un danger: s'il franchissait le rebord du trottoir, bien sûr, il fallait aller le récupérer au milieu de la chaussée; il faut dire que la densité de circulation était telle à l'époque qu'à mon avis la possibilité de se faire écraser par une voiture relevait du pur fantasme. « Je te donne un bout de mon chewing-gum si tu traverses le carrefour au bout de la rue » me dit un garçon un peu plus âgé que moi. Il était le seul de notre petit groupe à posséder cette gomme à mâcher dont nous rêvions tous et qu'il exhibait ostensiblement. La tentation était trop grande... Je n'ai plus le souvenir du goût, mais le souvenir quand même que le morceau qu'il m'octroya n'était vraiment pas à la mesure de l'audace dont j'avais fait preuve... mais j'ai bel et bien relevé le défi. Pendant ce temps, un camarade était chargé de surveiller nos trois fenêtres donnant sur la rue, où ma mère faisait de temps en temps une apparition. De toute façon, les permissions de jouer dehors, souvent demandées, peu octroyées, l'étaient toujours sous haute surveillance.

A l'intérieur des murs épais, dans une relative fraîcheur, je bute sur une définition de mots croisés: barnache du Canada, en sept lettres. La paresse aidant, je laisse tomber. Je me jette dehors, dans la fournaise, attirée par un bruit lointain qu'il me semble reconnaître avec joie. Je ne me suis pas trompée, c'est bien le chant d'une cigale, très rare ici. Il

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ya bien au moins deux ans qu'aucune n'est venue me rendre
visite. Immobile devant ma porte, j'essaye de déterminer d'où vient le son. Difficile de le localiser. Il semble venir du bosquet situé derrière la maison. A pas lents, je m'approche... Puis, croyant avoir atteint mon but, essayer de l'apercevoir, je m'arrête. Cette fois elle semble être à droite, puis à gauche, puis carrément au-dessus de ma tête. Est-ce moi qui discerne mal ou ma cigale qui se déplace? Tout à coup, je n'entends plus rien. Je ne bouge plus. Je scrute branche par branche, sans oublier le moindre recoin de mes cerisiers sauvages, puis, la récompense: je distingue enfin le tressaillement de ses élytres. Elle est presque transparente me semble-t-il, un grand bruit mais un petit corps.. pour moi cefut un court instant de joie, de bonheur. Puis elle s'envole. Je sais que je ne la verrai et ne l'entendrai plus. Malgré mon désir et mon plaisir d'entendre leur chant, qui représente l'été, la chaleur, le farniente et les vacances, je réalise qu'il serait contre-nature bien sûr d'essayer d'en implanter quelques-unes sur ma propriété, je les aime tant que cette idée absurde et farfelue m'a effleurée plus d'une fois. Quand je pense que plus bas, dans le midi, certaines personnes se plaignent de leurs sons assourdissants. Dommage qu'elles ne soient pas candidates à l'émigration... je les accueillerais avec plaisir. Lorsque je me rends en été à Caylus ou à Saint-AntoninNoble-Val, leur chant me parvient par la fenêtre ouverte de ma voiture. C'est à quelques kilomètres seulement de chez moi et pourtant elles les franchissent rarement.

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