//img.uscri.be/pth/4bc14d7fcf6ca35568d8cc24cf9ccb90dd2ded6b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La liberté est au sommet de la Rhune

De
230 pages
Ce récit apporte le témoignage d'une vie commencée en France dans les années 20. Déplacé en Espagne, l'adolescent vivra avec angoisse le régime de terreur de la guerre civile et la dictature du général Franco. Désirant revenir dans le pays où il est né, qu'il considère être sa propre patrie, il est interdit de sortir d'Espagne. Il se retrouve au Maroc espagnol avec la guerre mondiale en toile de fond. La paix revenue, il décide de franchir clandestinement, avec son frère, la frontière au sommet de la Rhune, la montagne sacrée des Basques.
Voir plus Voir moins

LA LIBERTE EST AU SOMMET DE LA RHUNE

César FLORES

LA LIBERTE EST AU SOMMET DE LA RHUNE
Un itinéraire de vie franco-hispano-francais

Récit-témoignage

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

- RDC

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan @wanadoo.fr (Q- L'Harmattan, ISBN: EAN: 2005

2-296-00022-3 9782296000223

A mes parents.

« .. .c'est à l'échelle d'une vie entière que le soi cherche son identité» Paul Ricoeur

Caminante no hay camino, Se hace camino al andar. Antonio Machado

Avant

Propos

Les circonstances de notre époque placent la personne humaine dans des situations cruciales qui la mettent en demeure de choisir: affronter ou se soumettre, se révolter ou s'incliner, à la rigueur ajourner en se pliant sans rompre dans l'attente du moment propice pour se redresser, ou au contraire, accepter, renoncer et se résigner. Dans ces carrefours ne rien faire est aussi choisir. De la composition de ces choix émerge un parcours singulier, un itinéraire de vie accompli. Entreprendre le récit d'un itinéraire de vie ne signifie pas se livrer à la narration de toute l'existence qui l'a engendré. Ce récit n'est pas non plus une simple biographie. Il privilégie ce qui est le propre des itinéraires, les départs, les étapes, les mouvements, ou encore les « déplacements» dans le sens ou Maria Casarès écrivait « les personnes déplacées» (1) en se référant à l'identité des personnes qu'un malin destin déracine. La comparaison avec le projet de vie éclaire sa signification: le projet relève de l'intention et s'adresse au futur, le récit d'un itinéraire de vie accompli se réfère au passé et concerne la mémoire. De tels parcours renvoient à une géographie mais ils ne sont pas réductibles à une relation de voyages épisodiques. Chaque étape est engagée à partir d'une ou de plusieurs causes dérivées de conditions familiales, politiques, économiques, culturelles, sociales ou même entièrement intimes. La personne et ses circonstances se trouvent toujours impliquées. D'emblée on est au sein d'une réalité complexe comme tout ce qui est profondément humain.

Un itinéraire de vie commence en un certain lieu du monde: celui de notre naissance. Mais plutôt que de se limiter à cette évidence, il est utile de préciser que si nous sommes né là c'est que l'on nous y a fait naître (2). En rechercher les raisons conduit non seulement à élucider nos origines mais aussi à donner un certain éclairage à des événements ultérieurs qui ont influencé le développement de l'existence. Les itinéraires de vie de gens de même ascendance ont souvent d'étranges similitudes. Le passé d'une famille offre des modèles de comportement et le présent des situations auxquelles la personne réagit en s'inspirant fréquemment de ces modèles, mais aussi en s'opposant ou simplement en s'en détournant, manières diverses d'en tenir compte. La petite histoire familiale joue donc un rôle indéniable dans l'itinéraire de vie de chacun des ses membres. Cependant elle est loin d'y être seule. Les êtres humains sont affrontés, ne serait-ce qu'à titre d'acteurs marginaux, témoins silencieux ou victimes passives, à la violence manifeste ou sournoise des événements qui composent l'Histoire que les historiens écrivent. D'une manière ou d'une autre la grande Histoire, la véritablement incontournable, est toujours présente, elle provoque, entraîne, propulse, mais aussi bouscule, paralyse, submerge et infléchit les destinées humaines. Lorsque ces deux histoires convergent, que la grande intervient et sème le trouble dans la petite, il en résulte alors ces inévitables carrefours où il faut choisir. Le parcours d'Armand, du Saint-Nazaire marin de son enfance à la Galice ibérique de sa famille, qu'il a vécue sous l'impitoyable guerre d'Espagne, puis de ce pays vallonné et brumeux à la plongée en désespoir dans un Maroc gouverné par les militaires de Franco, enfm de cette période marocaine, passée à l'ombre de la guerre mondiale, au Madrid exsangue dominé par le franquisme pur et dur des dernières années quarante, jusqu'à la - 10-

traversée clandestine des Pyrénées pour renouer avec le pays de sa naissance, cet itinéraire (qui prolonge à sa manière la vie mouvementée de ses parents et suggère que certains itinéraires de vie peuvent être transgénérationnels) témoigne de ces influences de la petite et de la grande histoire dans la vie ordinaire des gens. Il montre aussi que lorsque les conditions historiques écrasent l'existence il devient légitime de s'arroger une ultime liberté: celle de rompre les entraves pour reconstruire l'avenir ailleurs. En contrepoint de ce thème apparaît régulièrement dans le récit, dès les jeunes années d'Armand, celui de l'identité de la personne sous la double forme d'identité culturelle et d'identité nationale, l'une fruit de l'éducation et l'autre subordonnée aux règles du Code Civil. Ces deux dimensions de l'identité, associées et complémentaires pour la plupart des personnes, ont été douloureusement dissociées dans l'existence d'Armand comme elles le sont souvent dans les vies impulsées dans des parcours transnationaux et soumises aux contraintes et aléas de ces parcours. Imbriqués dans les banalités de la vie quotidienne les deux thèmes sont étroitement liés. De nos jours, dans la mouvance de notre temps, ils continuent à composer la condition de milliers d'êtres humains.

Paris, avril 2005
(1) Maria Casares Résidente privilégiée - Paris, Fayard, 1980. (2) "No naci. Me nacieron": "Je ne suis pas né. On m'a fait naitre." Alvaro Paradela - Poète galicien prématurément disparu.

- Il -

LE TEMPS DE SAINT - NAZAIRE

1 - Le dénouement d'une saga familiale

Les pourquoi sont plus difficiles que les comment. Comment nous sommes arrivés au monde est une question qui n'a pas de secret. Mais pourquoi là sur ce rivage, plutôt qu'ailleurs? Lorsqu'il prit conscience que la chronique de la famille pouvait très bien se perdre, Armand commença à se livrer à ce genre de réflexions. Ses années de jeunesse et sa propre identité auraient été tout autres, si le grand-oncle Rosendo était resté dans les brouillards d'outre-Manche. Une existence audacieuse avait conduit ce grand-oncle dans un important port anglais, mais accoutumé au soleil des Caraïbes, peut-être n'avait-il pu s'habituer au brouillard? On pouvait certes l'imaginer mais sans trop y croire. Aucun souvenir de famille, aucune trace, rien ne permettait de comprendre ni comment ni pourquoi, installé à Southampton le 5 mars 1879 dans une charge de consul du Venezuela, il se retrouva en 1895 à Saint-Nazaire exerçant les fonctions de consul du Chili, ce pays du Pacifique long comme un long soupir. Etrange discontinuité. Pourtant les exequatur ne laissaient aucun doute, l'un délivré à la Cour St. James et signé de la propre main de la reine Victoria, l'autre de celle de Félix Faure, président de la République française. Lorsque Armand vint au monde, Rosendo n'y était plus. Ne l'ayant pas connu, il l'ignorait complètement. Mais à partir de l'instant où il se posa la question de ses propres origines, ce personnage devint pour lui digne d'intérêt parce qu'il avait marqué par sa présence le lieu où il était destiné à naître et à vivre son enfance. Ce grand-oncle - l'oncle maternel de son père était né en Espagne, à Tapia, une petite ville des Asturies, pays d'océan, de montagnes et de mines de charbon. Une photo prise à Saint-Nazaire, la dernière période de sa vie,

le montre bel homme, d'allure fm dix-neuvième siècle, chapeau melon, moustache à la prussienne, élégance britannique, avec une certaine sobriété militaire dans le maintien. Au temps de sa jeunesse, les vieilles routes de l'Atlantique sillonnées sans répit depuis Christophe Colomb, conservaient dans ces contrées de haute mer toute leur force de séduction. Rosendo aimait l'aventure et à l'instar d'Hermenegildo, un beau-frère au prénom visigothique, il engagea son avenir dans la marine. Capitaine au long cours à une époque où les bateaux à roues puis à hélices relayaient les grands voiliers, il bourlingua au long des côtes de ces pays d'Amérique fraîchement émancipés de l'autorité des rois d'Espagne. En 1825 l'Empire de Philippe II s'était disloqué. Des nations aux frontières imprécises émergeaient de plusieurs siècles de colonisation. L'indépendance ouvrait une période de troubles. Le génie politique de Bolivar échouait à créer une grande nation capable de modérer en Amérique du Sud l'influence envahissante des États-Unis. La Confédération de la Grande Colombie, son projet, éclatait en trois Etats: le Venezuela, l'Equateur et la Colombie. L'anarchie régnante, le chaos, l'absence de culture politique de peuples nullement préparés à la démocratie et vivant selon lui «dans une enfance permanente », amenèrent des régimes tyranniques. Les archives de la famille attestent qu'au Venezuela, Rosendo se mit au service du nouveau pouvoir et devint un étroit collaborateur d'un président au titre emphatique, Antonio Guzman Blanco, El Rustre Americano, Pacificador, Regenerador y Supremo Director, personnalité hors du commun dont 1'Histoire rappelle qu'elle était anticléricale, démagogue, populiste, mais aussi réformatrice et éducatrice du peuple de cette nation naissante. Une lettre manuscrite du 28 février 1879 adressée au Ciudadano-Capitan Rosendo B. attribuait à - 16-

celui-ci le titre d'Edecan (aide de camp) de ce président qui le nommera une semaine plus tard son représentant consulaire au bord de la Manche et de surcroît, un temps après, le décorera dans l'ordre du Buste du Libérateur, la plus haute distinction du pays. Mais les honneurs ne retenaient pas Rosendo. Etait-ce l'amour plutôt que le rejet du brouillard qui l'attira vers les rivages de l'estuaire de la Loire? Arrivé à Saint-Nazaire, ce célibataire de cinquante-trois ans épousera une Française au doux prénom de Philomène, une bourgeoise aisée, propriétaire d'une villa rue du Croisic. La «tante Philomène », bien enracinée en ville, introduisit dans la petite société portuaire ce fringant consul sans fortune mais auréolé d'aventures dans de lointains pays. Devenu nazairien, son périple était terminé, il ne prendra plus la mer et ne retournera pas en Espagne, sa terre natale. Le foyer n'aura pas de descendance mais il accueillera César, un neveu de Rosendo, le futur père d'Armand. Ce neveu n'était pas un tout jeune homme. Il avait vu le jour à Ribadeo, un petit port de pèche de la Galice, et en cette année 1900 il atteignait la trentaine. Petit de taille, cheveux et yeux noirs, d'une distinction naturelle, respectueux des convenances sociales, costume éternellement bleu marine et « tiré à quatre épingles », il savait être courtois et galant homme avec les dames. Autodidacte comme l'étaient la plupart des jeunes gens de son milieu, il avait l'entregent qu'il fallait pour masquer ses insuffisances. Son père Isidro, ancien officier du régiment des carabiniers de la Reine, s'adonnait à la peinture et surtout à la sculpture sur bois, sa discipline d'excellence; il avait fait de son fils un amateur de belles choses. Mais ces apparences aimables recouvraient chez ce dernier un caractère entier capable de décisions sans appel. César manquait d'humour, avait l'humeur peu facile et possédait - 17-

à la fois les traits colériques du bilieux et la nonchalance du lymphatique. D'une fierté castillane sans affectation ni arrogance, il n'avait rien du tempérament de ses compatriotes galiciens, ces «normands» du nord de l'Espagne. L'homme était secret. Il n'évoquait qu'avec parcimonie le temps de sa jeunesse; pudeur, timidité, quant-à-soi, sens de la réserve dissimulant du pathétique, quelles qu'en étaient les raisons il ne s'abandonnait jamais aux confidences. A l'opposé de Rosendo, César n'avait rien d'un grand voyageur mais tout d'un sédentaire casanier, ennemi des excentricités et des prises de risques inutiles. Et il adorait ses parents. Eugénie, sa mère, était la sœur ainée de Rosendo. Son premier époux, Hermenegildo, ayant été victime d'une épidémie à Veracruz dans le golfe du Mexique, elle s'était remariée avec Isidro. Le couple vieillissait paisiblement à Lugo, une antique cité galicienne entourée de murailles romaines. Malgré bien des motifs pour demeurer près des siens, César décida de s'expatrier et une forte raison l'assistait: il refusait la misérable précarité à laquelle une société marâtre le condamnait. Un détour par l'Histoire s'impose. L'Espagne de cette époque était profondément en crise. Les dernières décennies du dix-neuvième siècle - celles de l'enfance et de la jeunesse de César - étaient traversées sans relâche par des événements désastreux. Les guerres carlistes ensanglantaient le territoire, une reine abdiqua, on chercha un roi et celui que l'on trouva renonça vite à gouverner le pays, une première République ne dura que 21 mois et 19 jours, on restaura la monarchie mais les assassinats de leaders politiques créaient une instabilité permanente tandis que l'immobilisme social, le despotisme et les conuptions du caciquisme gangrenaient la société. Le siècle s'acheva avec les guerres de Cuba et des - 18-

Philippines, la perte de ces derniers bastions de l'Empire et la ruine économique. La nation resta exsangue. Des centaines de milliers d'Espagnols, dont plus d'un tiers étaient des Galiciens, émigrèrent en Argentine et en Uruguay. Dans ce chaos, parvenu à l'âge adulte, César tenta de survivre. Il quitta la Galice, traversa en diagonale la péninsule, et s'en alla travailler non loin d'Alicante dans une petite gare comme modeste employé des Chemins de fer. Il végéta ainsi quelques années puis, après mûre réflexion, il prit la décision d'émigrer. Au lieu de se lancer dans l'aventure américaine, il partit à Saint-Nazaire rejoindre l'oncle Rosendo puisque cet oncle se trouvait dans ce port français. Ce départ à l'aube du siècle sans avoir de projet précis, dans un pays qu'il ne connaissait pas, d'une langue qu'il ne parlait pas, d'une culture nouvelle pour lui, dut lui coûter des angoisses qu'il ne confiera jamais. Animé d'une volonté sans faille, si l'oncle était resté à Southampton il aurait sans hésiter traversé la Manche et Armand aurait eu quelque chance de devenir un sujet de la vieille Albion... L'expatriation durera trentetrois ans. L'accueil fut chaleureux. La santé de Rosendo déclinant, César l'aidait dans ses tâches consulaires et apprenait à les gérer. Lorsque le 10 juillet 1903 il décéda, le neveu continua à assurer le fonctionnement normal du consulat. L'ambassade du Chili le convoqua. Il monta à Paris pour la première fois de sa vie et quelques mois plus tard il était nommé consul du Chili à Saint-Nazaire. L'exequatur, daté du 12 janvier 1904, porte la signature de Raymond Poincaré. Et quelques années de ce temps mythique d'avantguerre (celle de 14-18) défilèrent. Au fur et à mesure qu'ils s'écoulent, les âges de la vie qui marquent les dizaines, scandent l'existence avec une gravité croissante. -19 -

A l'âge de trente ans César était célibataire, état normal d'une personne sans situation. Mais à quarante ans encore célibataire, le prétexte n'existait plus. L'entourage de la tante Philomène, où les vieilles dames balzaciennes abondaient, dut probablement lui suggérer de renoncer à sa vie de garçon car comme dirait La Fontaine il était saison de songer au mariage. Mais ces insinuations restaient sans effet. Finalement en 1919, à l'âge de quarante-neuf ans il convola. Ce ne fut ni une alliance de convenance ni un mariage d'intérêt. L'épouse venait de loin et était sans fortune. Ils avaient l'un pour l'autre une tendresse profonde et retenue et réalisèrent une union conjugale où le sentiment eut sa belle part. Lorsque venant d'Amérique Candida débarqua à Saint-Nazaire, son existence avait déjà connu des situations dramatiques. Un imbroglio familial faisait qu'elle et son futur époux étaient de bien vieilles connaissances. Comme on l'a déjà remarqué Eugénie, la mère de César, s'était mariée deux fois: d'abord avec Hermenegildo, ce navigateur qui décéda à Veracruz, puis avec Isidro. Du premier lit elle avait eu une fille, Maria, la future mère de Candida; du second elle eut César. Candida était donc la demi-nièce de César et celui-ci son demioncle. Maria était un être passionné. A seize ans elle avait fait un mariage d'amour. André était blond, grand, front haut, yeux bleus et d'une force herculéenne. Dans la dernière des guerres carlistes, ce géant alla se battre pour les libéraux; le conflit terminé il s'engagea dans le régiment des carabiniers, et fut envoyé à Finisterre, une bourgade de pécheurs à l'extrémité de la Galice. Candida naquit à cet endroit le 25 novembre 1885 et reçut le baptême dans une église romane en granit rose qui se dresse solitaire face à l'océan. La vie se déroula sans heurt. Le foyer s'enrichit de deux filles et quatre garçons. Vint enfm la retraite à -20 -

Vivero, port de pèche entre plages de sable fin et forêts d'eucalyptus. De temps à autre Candida adolescente allait à Lugo, la capitale de la province, passer quelques jours avec la grand-mère Eugénie et le grand-père Isidro et il lui arrivait d'y rencontrer César, son aîné de quinze ans, venu de sa gare andalouse embrasser ses parents. Cette paisible vie de famille changea brusquement sous le coup d'une tragédie. Le 6 mars 1907, victime d'un escroc, l'un de ces intouchables protégés de caciques, André mit fin à ses jours d'une balle dans le cœur. Maria tomba dans un état dépressif grave. Dépourvue de moyens, l'avenir de la famille se posait en des termes angoissants. Une solution devait être trouvée d'urgence. Un conseil de famille se réunit. La coutume populaire fit loi. Le Galicien en désespérance fait sa malle et s'en va. Il quitte le pays, la Galice verte, vallonnée et brumeuse pour échapper à l'inévitable chute, la chute impitoyable, sans rémission, celle qui anéantit la dignité humaine. Une société où l'immobilisme social règne est nécessairement une société cruelle. La société espagnole de l'époque l'était et, pour des raisons où l'Histoire sera toujours présente, elle le demeurera très longtemps. L'émigration de la famille en Argentine fut décidée. Candida, la fille aînée, s'embarqua au port de La Corogne dans un bateau de migrants pour un voyage de plusieurs semaines, avec le souci d'amener sur les rives du Rio de la Plata, mère, frères et sœurs. Un pays neuf a besoin de toutes les compétences. A Buenos Aires elle trouva rapidement un emploi de professeur de couture et broderie, arts qu'elle maîtrisait parfaitement, dans une grande institution religieuse, le Collège de Maria Auxiliadora, où elle enseignera pendant treize ans. Mais l'adversité ne lui laissa guère de répit. Un an plus tard, Maria sa mère, veuve inconsolable, décéda à - 21-

Vivero. Candida fit venir auprès d'elle tous ses frères et sœurs plus jeunes et prit en charge l'éducation des six enfants. Le mauvais sort s'acharna. L'un après l'autre trois des quatre frères furent victimes de la tuberculose. Celui qui survécut et ses deux sœurs auront une existence normale. Sans jamais se laisser abattre Candida réussit à redresser la situation. Le courage et la douleur de Candida ne laissèrent pas indifférente une protectrice du Collège de Maria Auxiliadora. Cette dame et sa fille la prirent en amitié. Elles l'amenaient souvent parcourir la pampa où elles possédaient de vastes étendues. En début de l'année 1913 elles l'invitèrent à un long voyage en Europe. Averti de son passage à Paris, César vint de SaintNazaire la rencontrer. Il avait certainement gardé le souvenir du visage calme et résolu de l'adolescente qui fréquentait naguère la maison de Lugo et accompagnait la grand-mère Eugénie à I'hôpital avec quelques douceurs pour les soldats rescapés de la lointaine guerre de Cuba. Elle avait treize ans à l'époque, maintenant elle en avait vingt-huit et lui quarante-trois. De ce qu'ils se dirent, le Pont Alexandre - qu'elle évoquait chaque fois en se remémorant cette rencontre - en garde seul la mémoire. Ils se quittèrent avec une promesse réciproque de mariage mais... pas avant l'année prochaine. Changer un itinéraire de vie soulève certainement des problèmes. Puis ce fut la guerre de 14. César attendra pendant des années une fiancée d'Amérique qui ne le rejoindra à Saint-Nazaire qu'en 1920! Leurs itinéraires de vie fusionnèrent. Celui d'Armand allait bientôt commencer.

- 22-

2 - Une enfance en milieu biculturel et un vieux livre d'Histoire de France
Quand Armand évoquait son enfance, que la pensée de ses jeunes années l'absorbait, les premières réminiscences étaient souvent floues et il fallait quelques secondes pour y mettre de l'ordre. De vieilles images émergeaient les premières, la rue, le port, la place, l'église, la plage, mais surtout la rue Amiral Courbet, « sa rue » où il était né le premier jour du mois de mars 1922, dans l'autre millénaire. A bien y réfléchir elle était plutôt banale. Bourgeoise? Oui discrètement bourgeoise, pas très longue, pas très large, pas très haute non plus, deux ou trois étages, rarement quatre. Sur une vieille carte postale griffonnée au dos par son père et que celui-ci conserva jusqu'à la fin de ses jours, on pouvait voir encore les trois balcons de leur domicile. Les jours de fête publique, le 14 Juillet, on hissait les couleurs de trois des Républiques de l'Amérique hispanique, le Chili, le Panama et le Costa Rica, des pays exotiques et lointains situés il ne savait trop où. Parfois de bonne heure, alors que toute la famille dormait, il se levait silencieusement, traversait sur la pointe des pieds le large couloir - on y roulait en tricycle et il allait se poster à la fenêtre du bureau de son père. Sous un pâle ciel bleu, des rayons de soleil tamisés par les nuages doraient les façades des maisons en pierre. A cette heure matinale les passants étaient rares. De l'autre côté de la rue, sur le trottoir, se déroulait souvent un spectacle qu'il trouvait divertissant. Près d'une ancienne porte cochère, deux chiens gambadaient autour d'une grande poubelle, la flairaient, la bousculaient, éparpillaient son contenu, puis s'égaillaient en agitant la queue. Alors la rue reprenait son calme.