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La liberté et rien d'autre

De
474 pages
L'histoire d'une vie sous les régimes fascistes et communistes en Hongrie et en Roumanie, ce livre constitue un témoignage unique sur les bouleversements sociaux et politiques qui ont secoué l'Europe centrale et orientale entre 1935 et 1965. Il peut se lire sous plusieurs angles. Il est d'abord un récit fascinant, regorgeant d'aventures. Il est ensuite un document historique unique, témoignage de l'intérieur rapporté par un participant actif aux événements clefs de l'époque.
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La liberté et rien d'autre

@L'Hannatian,2003 ISBN: 2-7475-4275-0

Egon Balas

La liberté et rien d'autre

Traduit de l'am éricain par

Nathalie Evrat
Novembre 2001

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALLE

Ti tre de l'originel américain: Egon Balas Will to Freedom: A Perilous Journey Through Communism. Syracuse University Press, 2000. (Q Egan Balas, 2000

Fascism

And

SOD1D1aire Préface
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Il

9

PREMIÈRE PARTIE. Juin 1922 - Avril 1945 1. 2. 3. 4. 5. Enfance et adolescence La Cau se CIandes tin En captivité Évasion et libération

13 15 43 77 101 133 169 171 199 227
1

DEUXIÈME PARTIE. Mai 1945 - Décembre 1954 6. 7. 8.
9 .

Cluj après-guerre La légation de Londres La dégringolade
M al fi e zo nI.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 26

1O. M alfi ezon II Il. Répercussions TROISIÈME PARTIE. Janvier 1955 - Juillet 1966 12. 13. 14. 15.
1 6.

289 321 341 343 365 389 415

Communiste réformiste Hérésie et expulsion De l'économie aux mathématiques Aspirant émigrant
Ex 0 de.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 443

Épi

I 0 gu

e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 463

Préface
Ce livre raconte l'histoire de ma vie avant mon arrivée en Amérique. Aux yeux du lecteur occidental, elle paraîtra plutôt singulière, si bien qu'à maintes reprises d'aucuns pourront la prendre pour de la fiction - ceux-là n'ont pas encore appris que la vie est encore plus improbable que n'importe quelle fiction. Depuis le printemps 1967, date à laquelle ma famille et moi avons immigré aux États-Unis, plusieurs de mes amis ont régulièrement insisté pour que j'écrive un tel ouvrage. À chaque fois qu'il m'arrivait de relater un épisode de ma vie passée, que ce fût celui du communiste hongrois engagé dans l'activité clandestine pendant la guerre, ou celui de mon arrestation, de mon emprisonnement et de ma libération au cours du régime nazi, celui de ma vie d'immédiat après-guerre où je fus diplomate à Londres, ou encore celui de mon isolement cellulaire dans une prison communiste roumaine, quelqu'un me demandait à coup sûr: «Mais pourquoi ne racontes-tu pas cela par écrit? » Bill Cooper, qui était à l'époque mon collègue à l'université Carnegie Mellon, fut le premier à me pousser à le faire. D'autres lui emboîtèrent le pas, et ma femme, Edith, eut tôt fait de se joindre à eux. J'ai résisté à ces injonctions pendant de nombreuses années. Il me semblait que j'avais des choses bien plus importantes à faire. Je donnais la priorité à mes recherches. Je considérais que tant que j'étais capable de découvrir et de prouver de nouveaux théorèmes, c'était ce que je devais faire. Mais Edith n'était pas d'accord. Elle soutenait que l'expérience universellement humaine incarnée par ma vie avant mon arrivée aux États-Unis était plus importante à transmettre que les nouveaux résultats mathématiques que je serais toujours en mesure de trouver. Finalement, l'an dernier, j'ai cédé: voici le résultat. Mais qu'en est-il de ma vie en Amérique? L'histoire de ces trente dernières années ne mérite-t-elle pas qu'on en parle? Oh que si ! Mais c'est une histoire d'une toute autre nature. Pittsburgh, Pennsylvanie 19 août 1997 Egon Balas

Introduction
Ceci est l' histoire des quarante-quatre premières années de ma vie. À mesure qu'elle se déroulera, le lecteur pourra, à l'occasion, se demander comment tant de choses extraordinaires ont pu arriver à un seul individu. À cette interrogation, je propose trois réponses. Premièrement, toutes les choses qui me sont arrivées, ou du moins leur majorité, sont aussi arrivées à ceux qui se trouvaient au même endroit au même moment. Ce qui peut paraître étonnant, c'est la combinaison des événements, le fait que toutes ces choses soient arrivées à la même personne. Deuxièmement, la vie d'un individu est toujours plus ou Illoins imprévisib le ; elle l'est d'autant plus en temps de guerre ou de révolution. Il se trouve que les temps que j'ai vécus ont connu les deux. Troisièmement, certaines de Ines expériences ont indubitableInent été provoquées par mon attitude envers la vie, par le fait que dans la plupart des circonstances j'ai préféré le rôle de participant actif à celui de spectateur. Si je croyais à l'astrologie, je devrais me considérer né sous une excellente étoile, non pas à cause des choses qui me sont arrivées - elles ont souvent été horribles - mais parce que j'ai réussi, d'une façon ou d'une autre, à les surmonter. Bien que mon histoire ait certainement pu servir de base à un essai littéraire, je ne suis pas romancier, et ce livre n'est pas un ouvrage de fiction. En l'écrivant, j'ai fait de mon mieux pour raconter les faits comme ils sont, pour décrire les événements comme ils se sont déroulés, sans fioritures, sans m'écarter de la réalité. Des témoins, encore vivants, ont été présents pendant chaque épisode de mon histoire, ou presque. Là où cela semblait utile, je les ai contactés afin qu'ils corroborent mes souvenirs. Lorsque je ne suis pas sûr de tel détail, je l'indique. Mais si ce n'est pas l'ambition littéraire qui m'a motivé pour écrire ce livre, qu'est-ce donc? En deux mots: le désir de témoigner. Témoigner de ce qui s'est passé, de comment cela s'est passé, dans l'espoir de faire un peu la lumière sur pourquoi cela s'est passé. Bien que d'un côté mon histoire soit unique, d'un autre côté elle est la combinaison de plusieurs histoires typiques. Les trente années de ma vie comprises entre la moitié des années trente et la moitié des années soixante incarnent le destin d'un certain groupe de gens. Ce groupe est devenu politiquement actif pendant la deuxième guerre mondiale afin de résister aux nazis, a continué à être actif après la guerre, sous les communistes, dans le but de construire une société meilleure, puis a découvert avec horreur que le système dans lequel il était impliqué prenait de plus en plus des allures de cauchemar. Ces gens se sont

heurtés au système, et, à quelques rares exceptions, ont été écrasés, marginalisés, détruits en tant qu'individus. Je peux Ine compter parmi les exceptions chanceuses dont la vie a suivi un autre cours. Alors que l'histoire de ces années est captivante, pleine de tournures d'événements rapides et fascinantes, les premières pages de mes mémoires sont consacrées à mon enfance et à quelques informations de base; y manque l'excitation qui caractérisera les chapitres suivants. Certains de mes amis m'ont proposé d'ouvrir le livre sur une note qui capterait l'attention du lecteur en annoncant en arrière-plan les événements passionnants qui suivent, l'enfance étant insérée plus tard, en guise de souvenir. J'y ai pensé. En effet, mes mémoires auraient pu commencer dans ma cellule à la Malmezon, ce centre d'interrogation de Bucarest infernal où j'ai passé 745 jours d'isolement cellulaire entre 1952 et 1954, dont j'ai eu tout le loisir de me rappeler et que j'ai pu repenser ma vie entière. J'aurais ensuite pu décrire mon enfance, ainsi que d'autres événements plus récents, au cours d'une séquence d'exercices de mémoire, interrompue, à l'occasion, par un aparté sur Ina façon de supporter la solitude et d'organiser mon temps dans la cellule. L'histoire aurait aussi bien pu commencer avec ma première arrestation par la gendarmerie hongroise en 1944. Pendant plusieurs mois, je fus tour à tour interrogé sous la torture, condamné puis emprisonné; réussissant à m'évader, je dus ensuite me cacher. L'épée de Damoclès était constamment suspendue au-dessus de ma tête. Une telle situation aurait pu fournir d'amples arguments pour une remémoration des événements de ma vie - y compris de mon enfance, somme toute pas si lointaine. J'ai vu des films de premier plan et lu quelques livres excellents y compris un roman autobiographique d'une qualité exceptionnelle dont l'histoire se déroule suivant des flashes d'images du passé, intercalés avec des événements plus tardifs. Cependant, je dois admettre que si j'ai fortement apprécié certains de ces films et de ces livres, ce n'était pas à cause de ces constants va-et-vient dans le temps, mais bien malgré eux. Si je reconnais à leur juste valeur les mérites artistiques de telles techniques et si je suis conscient du fait que pour beaucoup de spectateurs ou de lecteurs, elles permettent d'assimiler une histoire de façon plus plaisante, il me selnble que je devrais dérouler l'histoire de ma vie suivant mes propres inclinations et non suivant celles d'un autre. Il se trouve que je préfère raconter les choses plus ou moins suivant l'ordre dans lequel elles se sont passées. Et maintenant, place à l'histoire...

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Prelllière Partie Juin 1922

- Avril

1945

Chapitre 1 Enfance et Adolescence
Je suis venu au monde le 7 juin 1922, premier né d'Ignac (Ignace) Blatt et Boriska (Barbara) Blatt, née Hirsch. Membres de la classe moyenne, les Blatt étaient une famille de Juifs hongrois de Transylvanie, région qui devint la province Nord-Ouest de la Roumanie en 1918. J'ai passé les vingt premières années de ma vie dans la capitale de la province, appelée Cluj (prononcez Clouj) en roumain et Kolozsvar (prononcez Kolojvaar) en hongrois. À l'Ouest, on connaît surtout la Transylvanie grâce au roman de Bram Stoker, Dracula. Il est vrai que les montagnes Carpathes, qui entourent la province au Nord, à l'Est et au Sud, constituent un décor formidable, tout-à-fait approprié pour une histoire de vampires (on les appelle les Alpes de l'Est). Cependant, le roman de Stoker ne trouve pas sa source dans le folklore local: les vampires y sont inconnus. Le mot Transylvanie est d'origine latine et signifie « la région au-delà des forêts. » Au début de l'ère chrétienne, elle faisait partie de la Dacie, le royaume qui chevauchait les Carpathes et dont la conquête par les Romains au tout début du deuxième siècle est représentée avec tant d'expressivité sur les bas-reliefs de la colonne de Trajan à Rome. Dans ma ville natale, qui portait le nom romain de N apoca, restent les imposantes ruines d'une forteresse datant de cette époque. Les Romains se retirèrent de la Dacie après 170 ans, pour ne plus jamais y revenir. Mais ils laissèrent derrière eux un cadeau au potentiel énorme pour la population locale: des siècles plus tard, les tribus de Vlacs vivant dans la région parlaient un langage d'origine indiscutablement latine, qu'on appela plus tard le roumain. Sa grammaire et son vocabulaire sont aussi proches du latin (si ce n'est plus proches) que celles du français, de l'italien, de l'espagnol et du portugais. On sait peu de choses sur l'histoire de ma région natale au cours de la période comprise entre le retrait des Romains et la fin du premier millénaire, date à laquelle les Hongrois, venus d'Asie centrale, s'installèrent sur les plaines de l'ancienne province romaine de Pannonie, à l'Ouest de la Transylvanie. Leur roi, Istvan (canonisé pour avoir baptisé son peuple), est le fondateur de ce qui prit le nom de Hongrie et dont les frontières incluaient aussi la Transylvanie. Au cours du quinzième siècle, sous le règne de Matthias le Juste, la Hongrie devint une puissance majeure en Europe. Budapest s'affirma comme un centre culturel de stature mondiale; la Transylvanie et sa capitale, Kolozsvar, prospérèrent. Matthias lui-même était transylvanien, né dans ma ville natale, dans une maison dont je me souviens

bien, car elle avait été transfonllée en un petit 111uséeque je visitais souvent. Les frères de Kolozsvar, sculpteurs de la célèbre statue de Saint Georges à Prague, qui date du début du quinzième siècle et dont une copie est exposée dans un square public de ma ville natale, étaient des artistes de renOlllmée mondiale. Entre l'époque du roi Matthias et la fin du dix-neuvième siècle, la Transylvanie connut une histoire touflllentée. Elle fut indépendante pendant environ cent soixante-dix ans, après quoi elle fut réintégrée à la Hongrie en tant que partie de l'empire des Habsbourg, bien qu'elle conservât un statut spécial. Durant cette époque elle fut le théâtre de développelnents considérables, y compris d'une certaine industrialisation vers la fin du dix-neuvièlne siècle et au début du vingtième siècle. Elle prospéra égalelnent sur le plan culturel. Ma ville natale se prévaut de cOlnpter parmi ses anciens habitants des scientifiques de renomlnée mondiale, dont les deux célèbres mathématiciens B6lyai (père et fils). Le fils, Janos (Jean) B6lyai, mit au jour la prelnière géolnétrie noneuclidienne aux alentours de 1820. Vers 1900, le lnathélnaticien Gyula (Jules) Farkas de Kolozsvar découvrit un célèbre théorème de l'alternative relatif aux systèmes d'équations linéaires et aux inégalités, qui, au lendemain de la deuxièlne guerre mondiale, aida à poser les fondations de la progralnlllation linéaire. La Roulnanie qui élnergea de la prelllière guerre mondiale hérita de l'elnpire austro-hongrois la Transylvanie, le Banat et la Bucovine; de la Russie, la Bessarabie; et de la Bulgarie, le sud de la Dobroudja. Sa population fit plus que doubler, et atteignit plus de dix-sept millions d 'habitants. Elle comptait des minorités de taille, panni lesquelles près de deux n1illions de Hongrois, neuf cent Inille Juifs, environ huit cent n1ille Allen1ands, ainsi que des Tziganes, des Grecs, des Turcs, des Bulgares et des Ukrainiens. À l'époque de Inon enfance, Cluj-Kolozsvar était une ville d'environ cent dix mille habitants, dont la moitié en gros était constituée de Hongrois et le tiers environ de Roumains. Les Juifs représentaient un peu plus d'un dixièlne de la population, et on cOlnptabilisait plusieurs Inilliers d'Allemands et de Tziganes. Cluj était une ville d'Europe centrale plutôt pittoresque, nichée dans la vallée de la rivière SOlne~ (Szamos en hongrois), construite en partie sur des collines, et disposant d'une vue imprenable. Elle avait une magnifique église catholique du treizièlne siècle, Saint Michel, sur la place principale, une cathédrale orthodoxe assez récente, plusieurs églises protestantes, et au moins trois synagogues. Elle avait un bon opéra, un ballet, une symphonie, et deux théâtres, roumain et hongrois. Son université était célèbre pour ses facultés de sciences et de mathématiques, ainsi que pour son école de médecine et sa clinique. 11y avait un 16

channant parc n1unicipal, avec un lac sur lequel glissaient des cygnes, et où l'on pouvait faire de la barque en été et du patin à glaces en hiver. La ville possédait un magnifique jardin botanique, richement fourni. S'y trouvaient également un vaste complexe nautique en plein air, constitué de deux piscines et d'une partie du canal qui traversait le site, ainsi que deux stades de football et trois cOlnplexes de courts de tennis. La ville était aussi un centre industriel: elle possédait la plus grande usine de chaussures du Sud-Est de l'Europe, quelques usines textiles plus petites, une aciérie de taille moyenne, plusieurs usines Illétallurgiques, et une usine de tabac. Les transports publics s'effectuaient au moyen d'autobus; une voiture était un luxe que très peu de personnes pouvaient se permettre. Il était aussi possible de Illonter à bord de voitures tirées par des chevaux. Mes parents, grands-parents, oncles et tantes ayant tous péri avant que je Ill' intéresse à 1'histoire de ma famille, la connaissance que j'ai d'eux est IiIllitée à Illes prelniers souvenirs et à ce que j'ai pu apprendre des conversations autour de la table fan1iliale - quand elle existait encore. Mes grands-parents du côté paternel (M6r (Maurice) Blatt et Fanny née Farkas) vivaient dans un village appelé ~intereag (SoInkerék en hongrois), non loin de Bistrita (Beszterce) où Bram Stoker a placé le château du COlnteDracula. Mon grand-père était le plus grand d'un nOlnbre de petits propriétaires du village. Ses terres totalisaient environ cinquante acres, la plupart étant reservées à l'usage de la fenne, Inais elles comprenaient également une vigne et une plantation d'arbres fruitiers. Il avait un troupeau de quinze à dix-huit bovins et peut-être une centaine de Illoutons. Il elnployait de nOIllbreux manouvriers, un berger, et plusieurs domestiques dans la maison. Tous les n1atins, de la Ini-lnars à la llli-noveIllbre, il se levait à trois heures et den1ie ou quatre heures, et supervisait personnellement tout le travail qui était effectué à la ferme. Chaque année, nous fêtions la pâque juive là-bas, et j'y ai passé quelques vacances d'été. De mon grand-père, je Ille rappelle qu'il était fort, qu'il avait un regard féroce lorsqu'il était fâché (ce qui était souvent le cas), et des yeux brillants. Il était chasseur et aiInait à se promener son fusil à la main. Ma grand-mère était une femlne très sérieuse, à l'esprit inquisiteur, qui me posait toujours des questions sur ce que j'apprenais à l'école. Contrairement à la plupart des Juifs urbains de Transylvanie, mes grands-parents ne s'étaient pas assÎlnilés à la culture hongroise. Ils parlaient yidd ish entre eux, à leurs enfants et aux autres juifs du village, bien qu'ils utilisâssent le hongrois (avant 1918) ou le roumain (après 1918) dans leurs contacts avec les autorités, et les deux langues avec les paysans locaux. Ils étaient juifs orthodoxes, et la religion était centrale dans leur n10de de vie. Si pour mon grand-père elle était un ensemble de 17

rituels et de règles dont la signification profonde ne semblait point le préoccuper, Ina grand-mère s'intéressait au Talmud (l'ancien compendium de la Loi juive) et en avait une connaissance sommaire. Elle était très exigeante envers elle-même et envers ceux de son entourage en ce qui concernait l'observance religieuse. C'était une femme très volontaire. Dans I11afalnille, on racontait que bien que ce fût mon grandpère qui portait le fusil et qui hurlait atrocel11ent dès qu'il se mettait en colère, c'était Ina grand-mère qui, par sa volonté et sa sagesse, trion1phait quand il s'agissait d'affaires importantes. Mon père avait deux petits frères, David et Elek. Le plus jeune, Elek, qui était très proche de lui, fut le seul à aller à l'université. On le disait brillant. Il avait étudié le droit, l11aisà en juger par l'imposante bibliothèque qu'il laissa derrière lui (il l110urut d'une infection sanguine à Budapest alors que j'avais six mois), iI portait un grand intérêt à la politique et à la philosophie. D'après la légende familiale, le plus grand avocat de Transylvanie de l'époque, Joseph Fischer, aurait décrit Elek COl11111e quelqu'un que personne n'aurait souhaité avoir COl11111e opposant, car il avait l'esprit très vif. Mon père n'alla pas à l'université. En tant qu'aîné, il aida mon grand-père à s'occuper de sa propriété quelque temps. Mais il se lança bientôt dans le COlnmerce du bétail, qui devint une activité plutôt Iucrative pendant la prel11ière guerre Inondiale. II y gagna un peu d'argent. Après la guerre, dans le nouvel environnel11ent créé par le rattachelnent de la Transylvanie à la Roumanie, il fit équipe avec son frère Elek, et tous deux se lançèrent dans le dOl11ainebancaire. Les affaires 111archèrentplutôt bien pendant plusieurs années, et mon père, lorsqu' iI se l11aria en 1919, était considéré COl11me homme riche. un Mais fin 1922, année où je naquis, oncle Elek décéda. Seul désormais, l110npère connut un succès de plus en plus limité, et quand j'atteignis l'âge de six ans, ce fut la banqueroute. Il perdit tout. À partir de ce l11oI11ent, notre fal11illevécut avec un budget très restreint. Ma 111èrevenait d'un tout autre l11ilieu. Ses parents, Vilmos (Guillaul11e)Hirsch et Regina née Grüner, vivaient à Dej (Dés en hongrois), une ville de quelque quarante n1ille habitants, où mon grand-père dirigeait la branche locale de l'une des banques. C'étaient des juifs citadins, assitnilés, qui parlaient hongrois, jamais yiddish, et qui n1anifestaient quelque négligence quant à l'observance religieuse. Je n1e souviens de 1110ngrand-père maternel comme d'un monsieur bien vêtu, sachant bien parler, avec qui il était agréable de converser, et que tout le I110nde décrivait COlnme un hOl11mebon. Ma grand-mère était une feIllI11etrès soignée, toujours séduisante à soixante ans passés, une ancienne beauté au visage de poupée.

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Ma mère, Boriska, et sa soeur cadette, Pirike, n'eurent ni une enfance, ni une adolescence heureuse. Erzsike, leur soeur aînée, jolie et enjôleuse, et leur benjamin, Pali, étaient les préférés de ma grandmère, et les deux soeurs du milieu se sentaient un peu comme des demi-soeurs. Après le mariage d'Erzsike, mon père, Ignac, apparut sur la scène et commença à faire la cour à Boriska. Ma mère avait à peu près vingt-deux ans et Ignac en avait presque trente-cinq. Il gagna vite le respect de Boriska, mais non son amour. Elle nourrissait des ambitions intellectuelles, aimait la musique, jouait du piano, lisait avidement, se plaisait à discuter de romans contemporains, et aurait aimé voyager. Ignac ne partageait aucune de ces passions, mais promit de les lui rendre accessibles. Boriska aurait aimé attendre le retour d'un amour de jeunesse qui était parti à l'armée. Mais, outre le fait qu'ils ne s'étaient pas vus depuis très longtemps, ce jeune homme était dépourvu de ressources financières et en aucun cas prêt à fonder une famille. De l'autre côté, les parents de ma mère exerçaient sur cette dernière une forte pression pour qu'elle dise oui à mon père. Après tout, Ignac, en dépit de son origine rurale et son manque de sophistication, se portait bien financièrement, et sa position offrait la perspective d'un foyer sûr et prospère. Et puis, surtout, il était visiblement amoureux de Boriska : il déclara qu'il ne voulait pas de dot, ce qui fut un soulagement énorme pour la famille. Alors, comme tant d'autres filles de ces temps-là et de ce lieu, Boriska accepta un lnariage qui par de nombreux aspects lui semblait convenable, mais dans lequel manquait un ingrédient: un sentiment d'amour passionné pour Ignac. Le jeune couple déménagea à Cluj, où mon père avait acheté une jolie maison donnant sur une rue tranquille, dans un quartier agréable de la ville, non loin du parc municipal avec le lac. C'est la maison où moi, Egon Blatt, je naquis et fus élevé. J'ai gardé relativement peu de souvenirs de ma tendre enfance. J'avais trois ans et demi lorsque mes parents eurent un deuxième fils, Robert. L'arrivée de mon frère ne me ravit apparemment pas exagérément, puisque l'un de mes plus anciens souvenirs est d'avoir été enfermé dans une sombre lingerie du soussol, en guise de punition pour avoir empêché ma mère de donner le sein à Bobi. Plus tard cependant, nous nous amusâmes beaucoup ensemble, d'autant plus que Bobi était très doué pour tous les jeux de ball e. Quand j'atteignis l'âge de sept ans, mes parents m'envoyèrent à l'Ecole Elementaire numéro sept, l'une des meilleures écoles publiques roumaines. Ils auraient pu m'envoyer dans une école paroissiale hongroise (après tout, le hongrois était ma langue maternelle) ou à l'école élémentaire juive, où les instituteurs parlaient, avec un accent 19

hongrois, un roumain très rudimentaire qu'ils avaient appris à l'âge adulte, et où mon ignorance de la langue serait passée inaperçue. Cependant, mes parents souhaitaient que j' aprenne la langue officielle correctement, et pensaient que je recevrais une meilleure éducation au sein d'une école publique. Ils avaient raison: l'école publique était de loin la meilleure. Pour me préparer au choc d'entrer subitement dans un environnement roumanophone, mes parents engagèrent une jeune fille afin qu'elle m'apprenne la langue durant l'été précédant mon entrée à l'école primaire. Cela aida un peu, mais pendant les trois premières années, je ne brillai vraiment pas à l'école. L'institutrice, Madame Wild, était une vieille femme très stricte pour qui la discipline passait avant tout. Une fois, elle me surprit en train de parler avec un camarade alors qu'elle faisait la classe. Elle descendit de l'estrade, et, arrivée à la hauteur de mon banc, elle me frappa à plusieurs reprises sur le cou et sur les épaules. Comme on pouvait s' y attendre, mes carnets de notes étaient plus riches en critiques qu'en louanges. C'était doublement désagréable, puisqu'en parallèle, je me débrouillais aussi mal avec les professeurs particuliers que mon père engageait pour m'instruire sur le plan religieux. Mes parents étaient fortement divisés au sujet de la croyance religieuse : alors que mon père avait grandi dans un milieu orthodoxe, ma mère avait été élevée au sein d'une famille assimilée, et avait embrassé au fil de ses lectures les valeurs des Lumières, la philosophie rationaliste européenne du dix -huitième siècle. Par concession pour mon père, elle acceptait d'observer les règles rituelles qu'il nous demandait de respecter, mais ce, à contre-coeur, car elle n'y croyait pas. En ce qui me concernait, mon père insistait pour que je prie beaucoup (c'est-à-dire que je lise des textes hébreux dont je ne comprenais pas la signification), que je revête les lanières de prière tous les matins, que j'aille à la synagogue les jours de fête sainte et que je prie des heures durant à ses côtés, pendant que les autres enfants jouaient au dehors, dans la cour. Cela me déplut dès le début, puis cela me parut de plus en plus absurde. Finalement, j'en vins à détester ces pratiques. Ma mère essaya d'apaiser mon ressentiment et soutint que peu importait ce en quoi je croyais: je devais faire toutes ces choses pour le bien de mon père, puisqu'elles étaient si importantes pour lui et puisqu'il tenait tellement à moi. J'obtempérai, mais à reculons seulement, et continuai à haïr ces pratiques de tout mon être. Les carnets de notes de mes professeurs de religion (il y en eut plusieurs, puisqu'aucun ne durait plus de quelques semaines) étaient donc uniformément accablants. Les carnets de l'école semblaient corroborer leur opinion sur moi: soit j'étais incapable d'apprendre, soit je refusais d'apprendre quoi que ce fût, ou de suivre une quelconque 20

discipline. Cela fâchait mon père, bien entendu, et ma mère avait besoin de tous ses talents en diplomatie pour me sauver de belles raclées. Finalement, le soulagement arriva au cours de ma quatrième et dernière année à l'école élémentaire. Nous avions une nouvelle institutrice, Madame Zimberiu, la femme du directeur. C'était une femme intelligente et sagace dont les intérêts dépassaient la stricte discipline et qui avait pour objectif premier de nous apprendre des choses utiles. Tout d'un coup, j'étais traité complètement différemment. Je rapportais à la maison des carnets de notes excellents et on fit entendre à mes parents qu'ils avaient un enfant d'une rare intelligence. Finalement, on m'accordait du respect. Pendant mes premières années d'école, des changements radicaux se produisirent au sein de notre foyer. Comme je l'ai mentionné plus avant, mon père fit faillite et notre famille perdit tout, à l'exception de la maison dans laquelle nous vivions. Ceci se passait pendant les premières années de la Grande Dépression" et l' heure n'était pas à de nouvelles tentatives commerciales, a fortiori sans capital. Mon père aurait pu partir à la recherche d'un travail, peut-être le fit-il, mais il n'en trouva point. Au lieu de cela, mes parents optèrent pour un repli significatif. Mon frère et moi avions une nourrice; elle fut renvoyée. Le cuisinier fut congédié. Notre famille s'installa dans deux pièces (la chambre à coucher et la pièce des enfants) et la salle de bains. Nous louâmes le reste de la maison au mois. Cela incluait plusieurs pièces de l'étage principal, les appartements des domestiques et les pièces fonctionnelles du sous-sol. Les enfants de certains locataires devinrent mes premiers compagnons de jeu. Un jeune charpentier qui louait une des pièces du sous-sol m'apprit à faire du vélo. Un cordonnier mihongrois, mi-allemand, qui louait une autre pièce du sous-sol se révéla être un joueur d'échecs formidable et me battit au jeu pendant des années, même après que je fus devenu l'un des meilleurs joueurs de ma classe. Au départ, ces arrangements devaient être temporaires, mais comme disent les Français, c'est le provisoire qui dure,l et nous continuâmes à vivre selon eux pendant onze ans. Le seul changement survint lorsqu'à quinze ans je finis le collège, et qu'on me donna une chambre à moi, qui à partir de ce moment ne fut plus louée. Pendant toutes ces années, le loyer de ces pièces fut la principale source de revenus de notre famille. Mais cela ne suffit pas, et à la fin des années trente mon père dut mettre la maison en vente. Entre temps, mon père avait tenté à plusieurs reprises de trouver une occupation rémunératrice. Pendant un temps il entreprit de diriger
I En français dans le texte (NdT).

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la propriété de mon grand-père. Il vivait la plupart du temps à Somkerék et rentrait à la maison un week-end sur deux. Apparemment, il faisait du bon travail: il édifia une laiterie, fit l'achat d'équipement moderne pour la production de beurre et de fromage, et vendit ses produits (qui étaient d'excellente qualité) à travers la région. Mais il ne s'entendait pas toujours avec mon grand-père, qui préférait de beaucoup la compagnie de son plus jeune fils, David, avec qui le vieil homme savait mieux s'y prendre. De plus, David avait six enfants et vivait dans une grande pauvreté, lui qui ne faisait que des travaux de domestique. Après un an environ, il fut décidé que David prendrait les commandes de la ferme, puisqu'il en avait le plus besoin. Mon père se tourna donc vers d'autres entreprises. Pendant un temps, il s'associa avec un chimiste et monta une petite fabrique de margarine dans notre maison qui ne comptait que deux employés: eux. Mais après un an et quelque, l'affaire tomba à l'eau. Mon père fit ensuite équipe avec deux frères qui, comme lui, avaient quelque pratique dans le domaine des produits de la ferme, et ouvrit une affaire de vente d'oeufs en gros, qui achetait les oeufs des paysans et les livrait aux magasins de détail. Je ne pense pas que cette entreprise durât plus longtemps qu'une année non plus. Ma mère réussit à trouver un emploi de caissière au sein de l'aciérie locale quand j'avais huit ou neuf ans. C'était un travail difficile et pénible, et ma mère travaillait de longues heures. Elle était toujours épuisée lorsqu'elle rentrait à la maison, mais notre famille avait cruellement besoin de sa paie. Son travail dura deux ou trois ans, et le perdre fut pour elle un tel coup qu'elle tenta de se supprimer. À l'époque, je jugeais cela complètement incompréhensible. Plus tard cependant, je compris que la perte de son travail avait juste été le déclencheur d'un acte désespéré qui trouvait sa source dans un malheur plus profond. Cela se passa un après-midi que lTIOnfrère et moi étions invités à un goûter d'anniversaire. Ma mère nous inspecta avant de partir, puis me prit à part et me demanda de promettre de prendre soin de Bobi et de le protéger. Je ne compris pas ce qu'elle voulait dire. Je lui dis que nous allions juste rendre visite à des amis, qu'il n'y aurait pas de bagarre et que Bobi n'aurait pas besoin de ma protection. Elle répondit qu'elle ne parlait pas seulement de cet après-midi-Ià, que c' éÜlit moi le plus grand et le plus fort des deux frères et que Bobi avait besoin que je le protège. Je ne comprenais toujours pas où elle voulait en venir, mais je promis tout naturellement de protéger Bobi. Lorsque nous rentrâmes le soir venu, il y avait un étrange va-et-vient dans la maison. Ma mère était malade, et on ne pouvait la déranger. En voyant l'expression sur les visages de ceux qui étaient présents, je conclus immédiatement que quelque chose de grave s'était passé. 22

Prêtant l'oreille aux conversations furtives qui se tenaient, je compris finalement ce qui était arrivé. Ma mère avait pris une dose mortelle de médicaments et serait certainement morte si sa propre mère, qui vivait à Cluj à cette époque, n'était pas venue lui rendre visite à l'improviste. Elle avait appelé l'ambulance et ma mère fut sauvée. *** À l'âge de onze ans, après avoir fini les quatre années d'école éléll1entaire, j'entrai au Liceul Gheorghe Bari!iu, l'une des deux grandes écoles publiques roumaines pour garçons de la ville. Le mot roumain liceu (le I final correspond à l'article) est le même que le mot lycée en français. Le système éducatif roumain était strictement copié sur le système français. Le lycée durait huit ans, avec un "petit baccalauréat" à la fin de la quatrième année. Ceux qui réussissaient cet examen avaient le choix entre deux filières pour les quatre années suivantes: une filière scientifique et une filière de sciences humaines. À la fin de la huitième année, il y avait un examen général bien difficile qui ressemblait fort au baccalauréat français, et qui d'ailleurs portait le même nom. Le Liceu Gheorghe Bari!iu était de loin la plus exigeante des deux écoles publiques de garçons en termes de standards d'admission, de critères de passage d'une classe à l'autre et de discipline. Ce n'était pas la discipline qui m'attirait, mais les standards élevés (même s'ils impliquaient un taux d'échec important), qui faisaient la renommée du lycée et qui étaient en mesure de contrebalancer les inconvénients de l'esprit disciplinaire. Une troisième possibilité s'offrait à moi, celle d'une école semi-privée affiliée à l'université, que tous les enfants riches fréquentaient. Mes parents proposèrent de payer les frais d'inscription dans le cas où je souhai terais y aller, mais je savais que cela aurait été difficile pour eux et je ne pensais pas que l'école fût meilleure, seulement moins stricte. À l'école que je fréquentais, nous devions porter des uniformes en permanence (pas uniquement dans les locaux de l'école), qui arboraient un numéro cousu sur l'une des manches. Comme ce numéro est resté le même pendant les sept années que j'ai passées à l'école, je m'en rappelle encore. J'étais l'élève numéro cent-soixantetreize, sur environ neuf cents. Il y avait trois classes parallèles de qualité inégale. Il y avait un test écrit d'admission particulièrement difficile et je réussis à entrer dans l'une des classes les plus fortes. Entrer au lycée apporta des changements radicaux dans ma vie. Outre les nouvelles perspectives ouvertes par la variété des matières auxquelles j'étais exposées et que je devais assimiler, apparut aussi un sens des responsabilités. Pour la première fois, je devais prouver ce que je valais, dans des circonstances émulatrices et souvent difficiles.

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Bien que je n'eusse que onze ans, mes parents me considéraient mûr pour mon âge. J'avais démontré ma maturité un an plus tôt, lorsque, atteint de la scarlatine (maladie contagieuse qui à l'époque nécessitait six semaines d'isolement), je dus faire un choix entre être soigné à la maison ou à l'hôpital. Mes parents étaient prêts à faire le nécessaire pour que je fusse soigné à la maison. Le docteur de famille les invita à sortir de la pièce et me dit que, bien qu'il fût disposé à me soigner à la maison, cela pourrait porter un mauvais coup à mes parents, les locataires qui avaient des enfants s'en allant probablement de peur d'une contagion, et leur loyer étant perdu. De plus, l'hôpital, branche de la clinique de l'université, était un bon établissement, spécialisé dans ce genre de maladies. Il me dit qu'à ses yeux, il vaudrait mieux pour moi et mes parents que j'aille à l'hôpital, et me suggéra de dire à mes parents que je souhaitais y aller. Au soulageInent de mon père, c'est ce que je fis, et le lendemain, en dépit de l'avis contraire de ma mère, je fus envoyé à l'hôpital pour une durée de six semaines. Cela ne me plut guère, mais je me sentis fier d'avoir pris une décision responsable, comme une grande personne. Grâce à ce précédent, je bénéficiai de la confiance totale de mes parents lorsque l'année scolaire débuta, et on me donna de l'argent pour m'acheter les livres et les fournitures dont j'avais besoin. Ceci occasionna plusieurs trajets entre la maison, les librairies et les papèteries, mais j'étais fier d'avoir la permission de pouvoir le faire tout seul quand la plupart de mes camarades étaient accompagnés de leurs parents. Au cours d'un de ces trajets, j'étais en train de descendre une rue de traverse lorsque je remarquai un petit rassemblement et m'arrêtai pour voir de quoi il s' agissait. Un groupe d'environ dix paysans faisait cercle autour d'un homme d'une vingtaine d'années. Dans la main gauche, il tenait une planchette de bois (probablement le couvercle d'une boîte de cigares) sur laquelle étaient disposées deux timbales identiques et une petite bille grise, qui devait faire deux millimètres et demi, voire trois millimètres de diamètre. Le jeune homme déplaçait les timbales de sa main droite sans les soulever de la planche, mais de façon à recouvrir et à découvrir tour-à-tour la petite bille avec l'une des deux timbales. Les gens autour de lui suivaient chaque mouvement de sa main et essayaient de deviner où la bille se trouvait à chaque instant. Après quelques minutes je compris qu'il s'agissait d'un genre de jeu consistant à faire des paris: une fois qu'on s'était mis d'accord sur le montant du pari (le minimum étant fixé à vingt lei, l'équivalent du prix d'un manuel scolaire) et une fois l'argent déposé sur la planchette par les deux parties au vu et au su de tout le monde, il déplaçait les timbales suivant un mouvement circulaire un moment, recouvrant la bille avec l'une, puis avec l'autre; il 24

s'arrêtait ensuite et la personne qui avait parié essayait de deviner sous laquelle les deux timbales se trouvait la bille. Si elle devinait juste, la personne remportait le pari. Dans le cas contraire, elle perdait son argent. En suivant des yeux les mouvements des timbales, il me semblait que l'emplacement de la bille était évident à chaque instant, et je ne comprenais pas pourquoi il n'y avait pas de preneur pour ce que je considérais comme un pari facile. Cela éveilla mes soupçons. Je me dis qu'il se pou vait fort bien qu'une fois le pari fait, le jeune homme utilisât un « truc» indétectable pour s'assurer la victoire. D'un autre côté, je présumai qu'il devrait laisser quelqu'un gagner le premier pari afin d'encourager les autres à tenter leur chance. Je me convainquis rapidement que c'était le cas, et décidai que cela ne me ferait aucun Inal de profiter de la situation. J'avais, dans la poche, soixante ou soixante-dix lei pour mes livres et mes fournitures. Je sortis vingt lei et les posai courageusement sur la planchette; le jeune homme égala ma mise. Il commença ensuite à déplacer les timbales, aussi lentement et avec autant de transparence qu'auparavant, si bien que je pouvais aisément suivre le trajet de la bille. Ceci confirma mes soupçons: il semblait bien que laisser le premier joueur gagner fit partie du jeu. Finalement, le jeune homme s'arrêta et me demanda où se trouvait la bille. Sans la moindre hésitation, je pointai du doigt la timbale sous laquelle je savais qu'elle se situait. Lentement, il souleva la timbale... et il n'y avait rien dessous. « Non, dit-il, elle est ici, » et voilà qu'elle se trouvait sous l'autre timbale! C'était comme si je venais de me faire mordre par un serpent. Ma déconvenue fut telle que j'en perdis la tête. «Encore! » dis-je en sortant de nouveau de ma poche vingt lei, alors que l'une des personnes qui nous regardaient me tirait par la manche pour me signifier de ne pas continuer. L'homme à la planchette recommença son petit manège de la partie précédente, puis s'arrêta et me demanda ma réponse. Je pointai du doigt une des timbales, il la souleva, et cette fois encore, il n'y avait rien du tout en-dessous. À partir de ce moment, plusieurs choses se succédèrent à une rapidité étonnante. D'un coup, je soulevai la deuxième timbale; la bille ne se trouvait pas là non plus. Courroucé d'avoir été trompé, je me mis à crier: « Escroc! Voleur! Rendez-moi mon argent! » Quelques-uns des badauds prirent ma défense et réclamèrent qu'il me rende mon argent. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, l'homme rassembla ses affaires ainsi que l'argent, et se mit à courir en direction du bout de la ruelle. À mon tour, je me mis à courir après lui, et quelques autres me suivirent. Je criais sans discontinuer: « Au voleur! Au secours, au voleur! Arrêtez-le! » La ruelle s'ouvrait sur une voie animée, et j'aurais 25

certainement perdu la trace de I'homme si mes cris n'avaient pas alerté les gérants de la papèterie du coin, trois jeunes frères avec qui j'avais fait connaissance la veille, lorsque j'étais venu faire des achats chez eux. Ils stoppèrent I'homme dans sa course, le battirent, reprirent n10n argent, et le chassèrent en le mettant en garde de jamais revenir dans le quartier. Je récupérai mon argent, mais je n'ai jamais oublié l'aventure. Les matières qui me plaisaient le plus à l'école étaient les mathélnatiques, le français, le latin, I'histoire ancienne et la géographie. Je n'ailnais ni la botanique ni la zoologie, mais en troisièIl1e année nous eCllnes des cours de physique: cette matière devint instantanément ma lnatière préférée, et le resta, avec les mathéIl1atiques, jusqu'à la fin du lycée. La lnatière qui mangeait le plus de temps était le roumain, et la façon dont elle nous était enseignée était tellement étroite et offensivell1ent nationaliste que j'en haïssais chaque minute. Souvenons-nous que ceci se passait entre 1933 et 1935, période où Hitler montait au pouvoir en Allelllagne, et où le fascisme se développait dans tous les pays d'Europe centrale et orientale. Un épisode qui, en 1933-1934, eut pour théâtre ma ville natale, rend bien compte de l'atmosphère de l'époque. Un Juif répondant au nOIl1 de Môr (Maurice) Tischler et qui possédait plusieurs vastes forêts, alla jusqu'en cour d'assises pour demander réparation après que ses voisins, un groupe de montagnards, lui eussent volé une grande quantité de bois qu'ils avaient coupé directeIl1ent sur les arbres de sa propriété et tout bonnement emporté. Le procès fit grand bruit, notal11111ent arce que la Garde de Fer, le parti nazi roumain, était p largelnent représentée parmi les l110ntagnards qui avaient commis le larcin, et parce que la presse pro-nazie avait décrit l' événel11ent COlnlne le procès d'un Juif riche et avare contre de pauvres paysans roulnains exploités. Le jour où Tischler fut appelé à la barre, un capitaine de l'anl1ée Inembre de la Garde de Fer lui tira dessus et le tua dans le tribunal même. Une partie de la presse fut choquée par ce n1eurtre, l11aisune autre fit l'éloge du capitaine, présenté comme le héros du peuple. Le meurtrier put continuer à vivre sans jaIl1ais être inquiété pour son crÏ111e.Des procédures judiciaires furent enclenchées, Il1ais, pour une raison ou pour une autre, elles n' attinrent j aIllais le stade d'un procès. Le /iceu et ses professeurs reflétaient I'humeur politique générale du pays, profondément divisé sur le sujet. Mais il se trouvait que les professeurs de langue et de littérature roumaine se situaient tous à droite du spectre politique. Ils étaient pour la plupart conduits par un nationalisl11e étroit et aggressif, et nourrissaient de fort préjugés à l'encontre des « étrangers, » c'est-à-dire des Hongrois et des Juifs. 26

Je n1e rappelle les noms de tous Ines professeurs de lycée. Celui que je respectais le plus était le professeur de français, Monsieur Voiculescu. C'était un fervent avocat de l'idéologie des Lumières. Avec son appui, je pus lire des fragments des oeuvres de Rousseau et Voltaire. Je mélnorisai littéralement le plan de Paris: je savais où tous les monUlnents principaux se trouvaient et à quoi ils ressemblaient. Alors qu'au-dehors se développait une atmosphère politique nationaliste et incroyablement antisémite, ma poitrine se gonflait avec enthousiaslne quand je pensais aux idéaux d' égalite, liberté, fraternité]. Je ne connaissais presque rien de la politique des autres pays du Inonde, cela ne ln' intéressait d'ailleurs pas à cet âge, mais lorsque j'appris en 1935 qu'un Juif (le socialiste Léon Blum) était devenu Pren1ier Ininistre en France, je fus submergé de joie à l'idée qu'une telle chose fût possible. Les idées des Lumières m'aidèrent également à cristalliser Ina vieille opposition face à la religion. Je me rappelle parfaitelnent con1bien cette phrase de Voltaire In'a affecté: « si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. »3 Bien que j'ailnasse les InathéInatiques et, plus tard, la physique, les lnatières ayant le plus influencé la fonnation de Inon caractère furent le français, le latin et l' histoire ancienne, qui n1e familiarisa ensuite avec la littérature et la philosophie classiques. Dès le début du liceu, je lne débrouillai bien, et la prelnière année (qui correspond au CM2 actuel), je finis prelnier de Ina classe. L'année suivante, je fus deuxièlne de ma classe, puis pren1ier encore en troisièlne année, avec le meilleur bulletin de l'école. C'était en 1935, et il était plutôt rare que quelqu'un portant un nom COlnlne Egon Blatt fût autorisé à accomplir quelque chose de ce genre. Je conquis le respect de mes camarades, y compris de ceux qui n'ailnaient pas les juifs, en réussissant ce que j'avais fait sans avoir jalnais été le chouchou d'un professeur et sans avoir rompu la solidarité des élèves au cours des multiples impasses disciplinaires entre la classe et certains des professeurs les plus rigides. Durant l'été 1935, je cOlnlnençai à Ine faire de l'argent en donnant des cours de soutien à Ines calnarades et à d'autres élèves. Je poursuivis cette activité jusqu'à la fin du lycée. Mon prelnier élève était un can1arade de classe qui avait eu une note rédhibitoire en français et qui devait soit repasser l'examen en septembre, soit redoubler son année. Je lui donnai des cours pendant tout l'été, et en septelnbre il réussit son exalnen haut la lnain. J'eus lnoins de succès avec l'élève suivant, un autre calnarade de classe, Otto, que j'aidai pendant presque trois ans dans toutes les lnatières. Bien qu'il ne fût ni intelligent ni beso2 en français dans le texte (NdT). 3 id.
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gneux (en outre, il était juif), nous réussissions à lui faire passer chaq ue Inatière de justesse. Cependant, un épisode Ille laissa perplexe. Ça non, Otto ne brillait dans aucune Inatière, Inais il était une véritable lanterne en Inathélnatiques. Notre professeur de mathélnatiques de quatrièlne année du liceu, Monsieur Sverca, était un pédagogue qui surprenait par ses dons et son enthousiasme. Il se mettait en quatre pour faire comprendre à tout le monde ce qu'il était en train d'enseigner. Un jour, après moult tentatives répétées (mais vaines) pour aider Otto à résoudre un problèlne au tableau, Sverca explosa: "Ma parole, c'est bien la prelnière fois que je vois ça dans Ina vie: un juif idiot!" Il est inutile de préciser à quel point Otto fut démoralisé. le dus batailler ferme pour le convaincre qu'une personne peut être 111auvaiseen mathématiques sans pour autant être idiote. Mes lectures personnelles influèrent de façon décisive sur ma forInation intellectuelle. Ceci, je le dois entièrement à ma Inère. Vers l'âge de dix ans, je lisais avec avidité une célèbre série d'histoires d'aventures assez courtes, qui sortait toutes les semaines sous la fonne d'un Iivret de dix à quinze pages, et je refusais de rien lire qui fût plus long ou qui ln 'apportât une satisfaction Inoins immédiate. Après plusieurs tentatives restées sans succès pour Ine persuader d'essayer quelque chose d'autre, ma Inère adopta la stratégie suivante: elle rapportait plusieurs livres de la bibliothèque et les laissait traîner dans la n1aison. Peu-à-peu, je me mis à lire Karl May. À une époque, j'étais alnoureux de ses romans. C'était un auteur allemand qui écrivait des Westerns comparables à ceux de laines Fenitnore Cooper Inais, à Ines yeux, bien Ineilleurs. Je ln' identifiais au personnage principal, Old Shatterhand, l'indomptable combattant au grand coeur qui ne paniquait jalllais, y cOlllpris dans les situations qui semblaient les plus dangereuses et les plus insunnontables. On pouvait toujours compter sur lui, et il était prêt à risquer sa vie pour que triomphent la justice et l'équité. Rétrospectivement, il me semble que les romans de May ln' ont aidé à édifier un système de valeurs (qui n'était généralement pas partagé par les garçons de mon entourage) mettant le caractère, l' éq uité, le courage et l'endurance au même niveau que la capacité intellectuelle, si ce n'est à un niveau supérieur. C'est à treize ans que je lus le Winnetou de May, dont le héros éponyme était un Indien d'Alnérique au grand coeur. Je me souviens avoir fini ce livre dans la baignoire, à deux heures du matin, et avoir pleuré à la fin à la mort de Winnetou. Mais Ina Inère nourrissait une plus grande ambition: elle voulait Ine détourner des pures histoires d'aventure et ln' initier à une littérature supérieure. Je me rappelle fort bien la façon dont la transition s'est effectuée. Je devais avoir douze ou treize ans lorsque j'attrapai la 28

grippe, et Ina mère décida qu'était venu le InOInent d'agir: elle alla en ville et rapporta à la maison une édition pour enfants du Comte de Monte Cristo d'Alexandre Dumas. Je ne voulus pas en entendre parler. Le titre avait tout de repoussant, le livre était un pavé, et je me dis qu'il faudrait que j'en lise bien des pages avant qu'il ne se passe quelque chose d'intéressant. «Non merci, dis-je. Je le lirai peut-être un jour, mais pour le Inoment, je préfére continuer à lire mes histoires d'aventure.» Nous Inarchandâmes un Inoment, puis ma mère Ine proposa le Inarché suivant: comme j'avais de la température et qu'il n'était pas bon que je lusse beaucoup, elle Ine ferait la lecture du nouveau livre, à voix haute, pendant une delni-heure. Ce serait tout. Je ne serais pas obligé de lire le reste. Trop heureux de m'en tirer avec seuleInent quelques minutes d'attention, j'acquiescai. Elle me lut le preInier chapitre et s'arrêta au moment où l'on se saisit de Dantès à son Inariage et où on l'arrache brutalement à Mercedes, sa charmante fiancée. Puis elle referma le livre et me dit : « Bonne nuit, mon chéri. Tu n'auras pas à en lire plus. » Mais j'étais déjà Inordu, bien entendu. D'ailleurs, l'histoire du comte de Monte Cristo - sous son édition enfantine et plus tard sous sa version complète - me marqua profondéInent pour une raison ou pour une autre. Comme si j'avais senti qu'elle annonçait les épisodes décisifs de ma vie à venir. Une fois que je Ine mis à lire de la vraie littérature, j'eus l'embarras du choix. Tout au long de 1'histoire, les écrivains et les poètes ont joué un rôle crucial dans la société hongroise, et la qualité moyenne d'écriture chez les gens de lettres en Hongrie Ge me réfère ici aux éléInents de style, de richesse, et de sophistication de la langue et de l'ilnage, indépendalnment du contenu) était unifonnélnent élevée. Les traductions hongroises des classiques et de la littérature étrangères étaient donc en général excellentes. Ce n'était malheureuseInent pas le cas des traductions roumaines auxquelles j'avais accès à l'école. Je Ine souviens avoir cOInmencé à lire Cinq sen1aines en ballon de Jules Verne en rouInain, l'avoir Inis de côté et en avoir lu la version hongroise à la place. La bibliothèque de prêt que ma Inère fréquentait, Libro, avait un catalogue d'environ vingt mille livres soigneuseInent sélectionnés de façon à fournir un échantillon représentatif de la littérature classique et de la littérature étrangère contemporaine. De Balzac, Victor Hugo et Zola à Romain Rolland; de Goethe à Thomas Mann, Franz Werfel, Stefan Zweig et Jakob Wassermann; de Tolstoï, Turgeniev et Dostoïevski à Shalom Aleichem et Isaac Babel; de Pirandello à Ignazio Silone, tous les écrivains célèbres d'Europe continentale du dix-neuvième et du vingtième siècle étaient richement représentés, dans de bonnes traductions hongroises. La littérature anglosaxonne était représentée par Charles Dickens, Bernard Shaw, 29

H.G. Wells, Rudyard Kipling, Mark Twain et Jack London, ainsi que par Hemingway, Faulkner, Dreiser, Steinbeck, Maugham et d'autres. La plupart de ces livres fit un passage par notre maison: ma mère en apportait un ou deux à la fois, pour une période de plusieurs jours ou de plusieurs semaines. Je commençai à en faire la lecture vers l'âge de douze ans, et ils influencèrent sûrement ma façon d'envisager la vie au n10ins autant, si ce n'est plus, que les écrits philosophiques que j'ai lus quelques années plus tard. Quand j'eus douze ou treize ans, l11a111ère dévoila une face came chée de sa vie. Elle 111'avait déjà expliqué les sentiments qu'elle ressentait à l'égard de mon père: elle le respectait beaucoup mais elle ne l'avait jal11ais aÏ111é. ette fois, elle me dit que quelque temps après C leur mariage, elle était tombée éperdument amoureuse de son frère Elek. Il s'agissait apparel11l11ent d'une de ces attirances mutuelles irrésistibles qui forl11ent la chair des grands rOI11ans.COl11mençaalors une liaison al110ureuse passionnée qui ne prit fin qu'avec la mort d'Elek à l'âge de trente-deux ans, quand j'avais six mois. Plein d 'hésitation, je lui demandai quelles étaient les implications de tout ceci pour 111oi.Elle resta silencieuse pendant un instant, puis me dit: « Cela ne I11egêne pas que tu te considères coml11ele fils d'Elek. » Ma question l'ayant apparemment mise mal à l'aise, je ne lui ai jamais réclal11é une réponse plus définitive, mais je me convainquis bientôt que je n'en avais nul besoin: en regardant l'agrandissement d'une photographie d'Elek accrochée à l'un de nos murs, je reconnus beaucoup des traits de 1110npropre visage. Une autre fois que je me plaignais de la bigoterie et de l'étroitesse d'esprit de mon père, elle me dit que s'il était effectivement étroit d'esprit et se montrait souvent dominateur, il avait aussi de très nobles qualités. En guise d'illustration, elle Ille raconta que Illoins d'un an après la mort d'Elek, au cours d'une soirée à laquelle plusieurs autres membres de la famille de l11a111èreétaient présents, sa soeur à langue de vipère, Erzsike, ren1arqua : « Tu sais, Ignac, il y a des gens qui racontent des choses sur toi, et qui disent qu'Egon est le fils d'Elek. » Ce à quoi mon père répondit: « Je 111e fiche de ce que ces gens disent, Erzsike. Et puis, au village d'où je viens, on aime à dire: Peu importe quel coq l'a fait. Si c'est Illa poule qui l'a pondu, c'est l110n oeuf.» Ma mère me dit qu'elle lui était éternellement reconnaissante pour son attitude généreuse, et se faisait fort de me la rappeler à l'occasion, quand je me plaignais à son sujet. Ma mère était une femme directe qui ne supportait pas la prétention. Elle détestait aussi toute attitude sournoise et perfide. Nous jouions de temps en teI11psaux échecs, et je l11erappelle un épisode où elle toucha du doigt l'un de ses fous avec l'intention de prendre mon 30

cavalier, mais où elle hésita un moment, la main sur le fou. C'était mal joué, et pour l'inciter à aller jusqu'au bout, je feignis d'être bien embêté. Elle réalisa son coup, je lui pris son fou, et elle explosa: « C'était vraiment un sale geste, un geste vilain et sournois de ta part! Ne refais jamais cela à personne! » Je devais avoir douze ans quand ceci est arrivé. C'était un incident apparemment insignifiant, pourtant il In'a profondément marqué, et jusqu'à ce jour, je m'en rappelle parfaitelnent bien, tout comme de la honte que j'ai ressentie. C'est pendant l'été 1935 que j'eus ma bar mitzvah. Je m'en rappelle cOlnlne d'un fardeau plutôt que cOlnlne d'une fête joyeuse. Pour faire plaisir à Inon père, j'avais appris une quantité de choses cérémonielles que je devais observer ce jour-là; cela incluait un passage chanté à la synagogue, dont j'aurais préféré me passer U' avais une voix terrible). Malgré tout, il arriva quelque chose ce jour-là qui eut une influence significative sur ma vie pendant les quatre années suivantes. Ma grand-mère maternelle, qui s'était installée à Cluj après la n10rt de Inon grand-père un an ou deux auparavant, m'offrit en cadeau d'anniversaire une table de ping-pong. Quelques mois plus tôt, j'avais cOlnmencé à jouer au ping-pong avec des amis, et ma grand111ère était au courant de cette passion. La nouvelle table installée dans la cour, je pus jouer bien davantage et j'atteignis bientôt un bon niveau. Le ping-pong, ou tennis de table, était à l'époque un sport pratiqué partout en Europe. Au ping-pong comme au tennis, existent un style de jeu offensif et un style de jeu défensif. Traditionnellement, les chal11pions étaient les meilleurs des attaquants, ceux dont les coups avaient la puissance et l'effet qui les rendaient les plus difficiles à renvoyer. Mais aux alentours de 1936, une révolution eut lieu dans le jeu de ping-pong. Aux championnats du monde, l'équipe roumaine, constituée de trois joueurs originaires de Cluj (Goldberger, Paneth et Vladone) rel11porta la deuxième place avec un style de jeu cOI11plètel11entnouveau car exclusivement défensif. Ils renvoyaient toutes les balles et gagnaient en poussant leur adversaire au bord de l'épuisement. Leur stratégie, inattendue qu'elle était, chamboula la COl11111unauténternationale de ping-pong à tel point que l'année i suivante, la Fédération Internationale de Ping-Pong décida de lnodifier les règles du jeu, en abaissant le filet d'environ deux centimètres afin d'avantager l'attaque au détriment de la défense. La raison invoquée pour cette décision était le soi-disant besoin d'empêcher le jeu de devenir ennuyeux. Bien entendu, enlever la deuxième place aux championnats du n10nde représentait quelque chose, et beaucoup de jeunes de Cluj se tnirent à s'intéresser au jeu.

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Je reçus 111a table de ping-pong au mois de juin, et à la fin du mois de septeInbre je battais tous les enfants du voisinage qui auparavant n1e battaient. Avec l'arrivée de l'automne, j'aurais nOfll1alement dO 111'arrêter de jouer, mais l'un des garçons les plus âgés (il avait quinze ans), le 111eilleuroueur du quartier, appartenait à un club de ping-pong j en salle et il proposa de m'y faire rentrer pour que je puisse continuer à jouer pendant I'hiver. Mes parents y étaient quelque peu opposés parce que les séances d'entraînement se déroulaient de vingt heures à vingt-deux heures et que je rentrais à la 111aisonentre vingt heures trente et vingt-trois heures. Cependant, ils finirent par céder. Ma mère persuada mon père que tant que je continuais à figurer en tête de classe et à gagner de l'argent avec mes cours de soutien, il n'y avait aucune raison de m'empêcher de faire ce que je désirais. J'atteignis, au ping-pong, le niveau compétition et entre 1936 et 1938, je pris part à de nOll1breux tournois municipaux, régionaux et nationaux. La participation à des tournois étant interdite dans mon lycée (ll1êll1esi personne ne prenait cette interdiction au sérieux, tant que son nOll1 n'était pas publié dans la presse), je dus prendre un pseudonYll1e. Je choisis le nOll1Balazs, un nOll1de famille hongrois assez répandu et qui cOll1mençait par la 111êll1eettre que le 111ien. 'est l C ainsi que je gagnai plusieurs deuxièmes et troisièll1es prix pour lesquels je fus consigné dans les journaux sous le nom d'E. Balazs. Parallèlell1ent au ping-pong, je pratiquais occasionnellement le patinage, la natation, et le tennis. Je commençai à jouer au tennis à l'âge de douze ans et je continuai à jouer tous les printemps et tous les étés, 111aisdans 111a ville natale il n'était pas possible de faire du tennis en salle, c'est pourquoi le ping-pong resta n10n sport-passion principal jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Étais-je un joueur de ping-pong doué? Rétrospectivement, pas vraiment, mais j'étais ambitieux, cela est certain. Pour aller loin, il faut en vouloir. Mon frère Robert, qui avait trois ans et dell1i de moins que moi et que j'initiai au jeu, montrait plus de talent. Il ne Ine rattrapa pas tout-à-fait, mais presque. Une fois, en 1937 ou 1938, j'eus la chance de jouer un match contre le joueur de ping-pong le plus talentueux que j'aie jamais vu, En1est Dian1antstein. La trentaine, il jouait au ping-pong pour son propre plaisir et, contrairelllent aux autres joueurs, ne s'entraînait pas rigoureusell1ent en vue des tournois. Mais lorsqu'il s'entraîna effectiveInent pendant trois ou quatre n10is, il devint champion de Roull1anie. Puis il cessa de jouer régulièrell1ent. Toutefois, il continuait à passer au club de temps en temps, et jouait avec celui qui lui tOll1bait sous la 111ain.Son jeu était complètement univoque: il était toujours sur l'offensive, quel que soit le jeu de son adversaire. Les seuls points qu'il perdait étaient donc le fait de ses propres erreurs. 32

C'était tout-à-fait différent du style de jeu défensif qui prévalait à Cluj et qui avait valu aux roumains la gloire aux championnats du monde. DiaInantstein n'était pas seulement un joueur de talent: il avait égaleInent une certaine philosophie de la vie. À l'époque où nous jouâInes, Ina force principale était la défense (après tout, c'était cela la spécialité de Cluj), Inais je faisais de gros efforts pour développer une attaque puissante. Mon meilleur coup était un effet du coup droit, et j'essayais de renforcer mon revers. Nous jouâmes un match (qu'il gagna bien entendu sans aucune difficulté), puis nous nous assîmes pour parler. Il n1e dit : « Egon, ton jeu est bien équilibré et je n'ai de critique particulière à adresser à aucun de tes coups. Mais je voudrais te dire ceci: c'est une chose d'être un bon joueur de ping-pong, c' en est une autre d'être un grand joueur, un chaIn pion. Pour cela, il faut que tu aies quelque chose (coup droit ou revers, défense ou attaque, peu importe), quelque chose que tu saches mieux faire que quiconque, quelque chose pour lequel tu sois clairement et indiscutablement le n1eilleur. » Je Ine souvins de cette parcelle de sagesse le reste de Ina vie, bien au-delà de la signification qu'elle avait dans le contexte de notre conversation. L'intérêt que je portais au ping-pong ne compromit pas mes perfonnances scolaires. Je continuai à osciller entre la première et la deuxièIne place de Ina classe, élargis mes activités de soutien du français aux Inathélnatiques et au latin, et me Inis mêIne à apprécier la poésie rouInaine, plus particulièrement les oeuvres de Mihail Eminescu. En tant que melnbre du cercle littéraire de l'école, je m'aventurai à réciter publiquement un célèbre poèlne de Gheorghe Cosbuc. Ce fut loin d'être un succès: je trébuchai au Inilieu du poèlne et fus soulagé lorsque je réussis enfin à le tenniner. En cinquièlne année (1'éq uivalent de la troisième), nous commençâlnes à apprendre l'anglais. Je décidai d'apprendre cette langue au-delà du niveau proposé à l'école, et utilisai l'argent que je gagnais au soutien pour suivre des cours particuliers d'anglais pendant le reste de Ines années lycée. C'est à peu près à cette époque, aux alentours de quinze ans, que je me fan1iliarisai avec la lTIusique classique et que je devins un grand amateur des cinquièlne et neuvième symphonies de Beethoven. Quelques années plus tôt, j'avais commencé à prendre des cours de piano. Je n'étais pas Inauvais et cela me plaisait plutôt, mais je me disais que pour quelqu'un qui ne nourrissait pas un énorme intérêt pour le piano et qui ne se sentait pas particulièrement talentueux, cela ne valait pas la peine de passer des heures à s'entraîner quotidiennement. C'est pourquoi après deux ans, j'arrêtai les cours de piano. Durant ces années et Inêlne après, j'eus le plaisir d'entendre ma mère jouer au piano de teInps en telnps, mais surtout, ma tante Pirike, à Dej, où je 33

passai plusieurs vacances d'été. Elle jouait principalement du Chopin (des concertos, des valses, des mazurkas) mais aussi du Grieg, du Liszt, et des morceaux d'autres compositeurs. La plupart me plaisait, mais Chopin était mon favori. À partir de l'âge de douze ans, je fréquentai régulièrement l'opéra de Cluj. J'y allais avec un ou deux amis, et au lieu d'acheter des billets (beaucoup trop chers pour nous), nous donnions quelques lei aux ouvreuses, et elles nous faisaient rentrer au lever du rideau, en nous permettant de rester debout ou même de nous asseoir là où nous trouvions des sièges libres. Un certain nombre d'opéras classiques me plurent, mais celui qui me fit la plus grande in1pression fut le Faust de Gounod (au moins en partie à cause de son contenu philosophique). Le message de Mephistophélès, rebelle et éternel critique, qui appelle la morne réalité par son nom, Ine toucha vivelnent. Il se trouve que j'étais sensible aux situations rOlnantiques, et que les histoires impliquant le destin, la fatalité et faisant référence aux voies supérieures me fascinaient. Si, en tant que jeune adolescent, je n'avais ni idée ni cure des enjeux politiques, je savais parfaitement ce qu'étaient les conflits sociaux, et c'est consciencieusement que ma mère cultivait en moi un sens de justice sociale. En 1939, mon père dut vendre la maison dans laquelle nous vivions. Les nouveaux propriétaires nous accordèrent le droit d'y habiter encore quelque temps (peut-être encore un an) en tant que locataires principaux, et de sous-louer la plus grande partie de la Inaison aux mêlnes locataires que ceux que nous avions auparavant. Un jour, une pluie torrentielle s'abattit sur la ville. Le système d'égoÜts de la rue se boucha, et l'eau atteignit une hauteur de presque soixante centiInètres dans notre rue. Ma famille vivait à l'étage et ne déplora aucun dégât, Inais les pièces du sous-sol furent inondées, le Inobilier et les possessions des locataires détruits. Il n'y avait pas d'assurance-inondation et il va de soi que les locataires étaient à la fois furieux et désemparés. Dans la maison, l'atmosphère était tendue. Ma Inère se tourna vers moi et me dit qu'il serait gentil de ma part de prendre un seau et de descendre au sous-sol pour aller aider les gens à écoper l'eau. C'est bien sûr ce que je fis, et je me sentis tout honteux de ne pas y avoir pensé tout seul. Au départ, je fus reçu avec des regards de glace, mais après que j'eus travaillé trois heures sans discontinuer aux côtés des autres, l'atmosphère devint plus familière à Inon égard. Le jour suivant, les locataires mirent sur pied une délégation destinée à rencontrer le propriétaire, afin de discuter de la réparation des sols et des Inurs du sous-sol. Bien que ma famille n'eût aucun dégât à déclarer, ma mère me suggéra de me joindre à la délégation pour 111e faire le porte-voix des demandes des locataires auprès du propriétaire. Les locataires applaudirent à cette idée et c'est avec 34

eux que j'allai voir le propriétaire. Je n'avais jamais été impliqué dans une telle situation et j'étais plutôt nerveux. Je n'avais aucune idée de ce que je devrais dire si le propriétaire refusait tout bonnement de rien faire. Heureusement, le propriétaire, assez surpris de me voir figurer pan11i les locataires du sous-sol, réagit favorablement et les travaux de réparation furent engagés immédiatement. Jeune garçon, Ines relations avec le sexe opposé étaient plutôt cOlnplexes. J'étais très sensible à la séduction exercée par la beauté félninine, bien que je ne voulusse jamais l'admettre. À partir de neuf ans environ, j'étais périodiquement amoureux de filles à qui je ne déclarais jalnais Illa flalllIlle. Mon frère était le seul être à qui je Ille confiais, il savait toujours qui était Inon « amoureuse. » Mon premier alnour dura environ deux ans, jusqu'à l'âge de onze ans. Un autre COlllInença au cours de l'été 1933 et dura au moins trois ans. C'étaient des filles que je connaissais et que je rencontrais de temps en tel11ps, au détour d'une sortie, Inais je faisais bien attention à ne pas révéler Illes sentiInents à leur égard. Pourquoi? Je ne pouvais pas l'expliquer à l'époque, mais l'interprétation que j'en fais maintenant est qu'adlnettre ces sentiments aurait été admettre ma faiblesse, ma vulnérabilité et, pire, m'aurait exposé à un possible rejet. Mon attitude ne changea pas tant que je n'eus pas rassemblé assez de confiance en Ill0i pour envisager cette possibilité de rejet d'une façon plus optil11iste. Pour ce qui est du sexe en lui-même: pendant un temps, j'étouffai Ines désirs (apparus autour de douze ou treize ans, et devenus assez ilnpérieux vers l'âge de quinze ans), dans l'attente d'un Iniracle grâce auquel je pourrais dégoter une petite alnie. Cela aurait effectivement été un ln iracle, car à cette époque et dans ce coin du monde, les collégiennes honnêtes ne couchaient pas. Mon père, avec qui les conversations (quand nous en avions) dépassaient rarement le pur aspect pratique des choses, fut apparemment investi de la mission consistant à In'informer sur ce que je devais savoir sur le sujet. Un jour, je devais avoir quinze ou seize ans, il effleura le sujet, visibleInent Inal à l'aise, en me disant qu'un jour, hé bien, j'aurais affaire aux felnlnes, et que quand cela arriverait, je ne devrais pas faire attention à la beauté du visage de la femme en question, mais à son niveau de propreté moyen. En général, je devrais éviter les femmes vulgaires et essayer de trouver quelqu'un de convenable. En dépit de l'étrange tonalité de ce dialogue, j'aurais apprécié quelque conseil utile sur le Inoyen de trouver une demoiselle répondant aux critères de mon père, mais il n'avait aucun conseil à me donner sur le sujet, pas plus que Ines alnis. Mon initiation sexuelle eut finalement lieu à l'âge de seize ou dix-sept ans, de la Inêlne façon que pour la majorité de mes amis et

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de n1es camarades: on m'emmena dans un bordel. Bien que je ne trouvasse aucune des trois ou quatre filles disponibles séduisante (elles avaient tous I'air vulgaire), je ne voulais pas faire marche arrière. Je choisis finalement celle qui avait l'air le moins agressif, voire un peu tÜllide. Elle sembla satisfaite de l110n choix, auquel elle ne s'était apparelnment pas attendue, et se l110ntra fort gentille avec moi (Ines amis l'avaient prévenue que j'étais vierge). Je ne l'ai jamais revue. *** Dès le début de mon adolescence, je savais que ce que je voulais faire dans la vie aurait quelque chose à faire avec les mathématiques, la physique et l'ingénierie. Au cours de ma septièlne année au Liceu Gheorghe Bari!iu, l'équivalent de la première en France, je ln' intéressai fortelnent à la physique. J'étais particulièrement intrigué par les révolutions du vingtième siècle telles que la théorie de la relativité et la mécanique quantique. Je me rendis à la bibliothèque et Ine doculnentai abondamment à propos de la théorie spéciale de la relativité d'Albert Einstein, je revécus l'excitation de l'expérience de Michelson-Morley,4 dont le résultat ne pouvait pas être expliqué dans le cadre de la physique newtonienne, et qui servit de point de départ à la théorie d'Einstein. Tout comme Archimède demanda qu'on lui fournisse un point d'appui à partir duquel soulever l'univers, de même Einstein utilisa le résultat de cette expérience comme point d'appui à partir duquel construire une nouvelle théorie révolutionnaire. J'étais fasciné par le fait qu'une seule expérience isolée, dont le résultat contredisait la sagesse établie, pouvait avoir des répercussions d'une portée aussi considérable. Savourant l'adage selon lequel "les faits sont des choses têtues," j'étais attiré par le culot iconoclaste de la quête d'Einstein. J'étais impatient d'acquérir les connaissances n1athélnatiques nécessaires pour pouvoir comprendre la nouvelle physique, pas uniquement la relativité, mais aussi tout ce qui concernait la physique des particules, le principe d'incertitude d'Heisenberg, et ce qui s'en suit. Dans cette optique, je pris même la décision fondamentale d'abandonner le ping-pong. Si j'avais eu la possibilité de faire ce qui ln' attirait intellectuellement en 1939, je serais probablement devenu physicien. Mais de grosses tempêtes étaient en formation au-dessus de l'océan qui portait le bateau de ma VIe.
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Une expérience célèbre visant à prouver que la vitesse de la lumière, mesu-

rée à partir de la Terre, diffère selon que la direction de la lumière est parallèle à celle de la rotation de la Terre, ou y est perpendiculaire. En fin de con1pte, l'expérience prouva qu'il n'y a aucune différence (NdA). 36

Je ne savais presque rien de la politique jusque vers la fin des années trente, et ne In'y intéressais pas du tout. Bien sûr, je connaissais l'existence d' Hitler, du fascisme et de leur sombre et grandissante influence, Inais je les considérais surtout à distance, pas COlnme quelque chose qui nous concernait, lTIoi ou mon monde, directement. Après tout, on m'avait encore permis, à moi, un juif, de finir premier de l11aclasse au printemps 1940. Cependant, à partir de 1938, certains professeurs faisaient des remarques ouvertement antisémites en classe, et la tendance générale au sein du pays n'était pas difficile à déterminer. Je réagis en prenant une conscience de plus en plus aiguë de l110n judaïslne. Alors que cela n'avait pas paru avoir beaucoup d'ilnportance auparavant pour moi ou pour les autres, c'était dorénavant au centre de mon existence. Plus les juifs devenaient des objets de haine et de dédain, plus je me sentais fier d'être juif, d'appartenir au peuple qui a donné à I'huI11anité Moïse, les Dix Commandements, la Bible, Jésus Christ, et, plus récemment, des philosophes comme Spinoza, des homInes d'État comme Disraeli, et des scientifiques cOlnlne Einstein. Cela n'avait rien à voir avec la religion, que je continuais à rejeter, qu'elle soit juive, catholique, ou orthodoxegrecque. Je sentais que j'étais juif ethniquelnent parlant, fils du peuple juif. Du sang juif coulait dans mes veines. Cela ne me dérangeait pas que telle fut la définition nazie du Juif. C'était aussi la définition de bien des sionistes. Au début, je me sentis quelque peu attiré par le sionislne. J'avais lu des choses à propos de l'ouvrage de Theodor Herzl, Der Judenstaat (L'État juif), I11êmesi je n'avais pas lu le livre lui-lnêIne, et ses idées avaient capturé mon imagination à un certain point. Mais lorsque je me renseignai à propos des organisations sionistes de Cluj (la plus importante, Habonim, à laquelle certains de mes alnis appartenaient, était une sorte d' organisation social-démocrate), je fus frappé par le fait qu'aucune n'offrait de remède contre Hitler. Elles centraient leurs activités sur l'éducatif et sur des domaines semblables, alors qu'Hitler et ses accolytes entraînaient leurs bandes à utiliser des annes. C'est pour cette raison que je fus quelque temps attiré par l'idéologie sioniste un peu plus belliciste des révisionnistes, partisans de droite de Jabotinsky, représentés à Cluj par l'organisation Betar. Mais lorsque je tentai d'assister à l'un de leurs meetings, on ne voulut pas Ine laisser entrer sans kippa, et je refusai de ln' en couvrir la tête. Ceci l11itplus ou l110ins fin à Inon attirance pour eux. C'est dans cet état d'esprit politiquement sans attaches que je fus confronté aux deux événelnents historiques qui, à la fin de la décennie, ont affecté Ina vie. Pendant la deuxièlne moitié d'août 1939, je fus engagé dans la prelnière cour alnoureuse de ma vie. Une daIne autour de la trentaine, venue en ville pour les vacances, recherchait un partenaire de tennis. 37

On Ine la présenta, nous jouâmes une fois, le jeu nous plut à tous deux, et nous cOI11mençâI11es jouer chaque jour. Bien que je fusse en à vacances, je n'avais pas pour habitude de jouer au tennis tous les jours. Mais la dame était très séduisante. Je savais qu'elle était juive, et qu'elle était mariée à un juge roumain qui habitait une autre ville, Inais cela ne I11edérangeait pas, puisque je n'avais pas l'intention de l'épouser. Au départ, il semblait bien improbable qu'un garçon de dixsept ans ait une quelconque chance de succès avec une femme mariée d'au moins dix ans son aînée, mais après deux semaines, les choses prirent une toun1ure prollletteuse. Elle acceptait de me rencontrer en ville, et nous avions de longues conversations, accompagnées de quelques caresses et de quelques baisers. Puis, subitement, la nouvelle éclata: Hitler avait attaqué la Pologne. La dame parla à son mari au téléphone et rentra chez elle l'après-midi même. Ce fut la dernière fois que je la vis. La nouvelle du déclenchement de ce qui allait bientôt devenir la deuxièlne guerre mondiale fut choquante et terrifiante, mais en même telnps électrisante. Après avoir cédé à chaque demande d'Hitler pendant plusieurs années, après l'avoir laissé réoccuper la Sarre et annexer l'Autriche à travers la mascarade de l' Anschluss,s après l'abandon et la braderie de la Tchécoslovaquie à Munich, la GrandeBretagne et la France avaient finalelnent trouvé la force de dire: non, trop c'est trop. Elles avaient répondu au dernier acte d'agression d' Hitler en déclarant la guerre à l' Allelnagne. Enfin, il semblait qu'on allait mettre fin à la marche triomphale du nazisme. On était bien loin de s'attendre à ce que la machine de guerre d'Hitler écrase la Pologne en deux sel11aines, sans pertes importantes du côté allemand, et qu'au printelnps suivant, l'Allemagne nazie avale la Norvège, le Danemark, la Belgique, le Luxembourg, les Pays-Bas et la France, en quelques jours ou en quelques semaines suivant les cas, pour émerger de ces call1pagnes encore plus forte que jamais. Plus particulièrement, le fait que la France ait été conquise si facilement fut un choc terrible pour n10i. Les nouvelles de la déroute militaire, de la panique générale, du Inanque de volonté de résister et de continuer à se battre, me déçurent alnèrelnent. Elles semblaient donner raison aux nazis, selon qui les délnocraties occidentales étaient faibles, corrompues et décadentes; en d'autres 1110tS, pourries. » « En septembre 1940, Hitler décréta que le Nord de la Transylvanie (quasin1ent un cinquièlne du territoire de la Roulnanie, avec une population de plus de deux Inillions d'habitants, cOlnprenant Cluj et
5 En allemand, "jonction", terme utilisé par les nazis pour décrire l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne (NdA). 38

six ou sept autres villes Ïtl1portantes) serait transféré à la Hongrie. Cette décision, connue sous le nOll1 de décision de Vienne dans la presse hongroise et sous celui de diktat de Vienne dans la presse roull1aine, prit la forme d'un ultimatum imposé de facto au gouvernen1ent roumain, auquel on donna dix jours pour obtell1pérer. Personne ne fut surpris que le gouvernell1ent roumain plie, étant données les victoires faciles d 'Hitler sur quantité de pays plus grands et plus développés. Un peu moins de deux ans auparavant, fin 1938, après le déll1embrement de la Tchécoslovaquie aux lendemains de la conférence de Munich, Hitler avait ordonné sous la forme d'un diktat de Viem1e en tous points semblable le transfert à la Hongrie du Sud de la Slovaquie, dont la population avoisinait le million. Ces deux actions constituaient des coups politiques rusés de la part d 'Hitler, puisque dans les deux cas les territoires dénombraient une large population hongroise (plus de la moitié dans le cas du nord de la Transylvanie) ; leur transfert fut salué avec enthousiasme par le public hongrois. En outre, pour ceux qui contestaient les traités de Versailles et de Trianon, ces actions pouvaient être vues COmIl1eune rectification suivant des lignes de partage plus ou moins ethniques des cartes tracées par ces traités après la première guerre mondiale. Que ce soit dans le cas de la Tchécoslovaquie ou dans celui de la Roumanie, il n'y eut aucune espèce de résistance de la part des gouvernell1ents concernés. Le gouven1el11ent roumain ne survécut pas à I'humiliation. Il tOll1ba quelques jours plus tard, pour être remplacé par des forces orientées encore plus à droite et désireuses de coopérer avec les Allemands. Le leader hongrois, répondant au titre de régent, était Mikl6s (Nicolas) Horthy, all1iral d'une inexistante 111arinehongroise (suite au traité de Trianon, la Hongrie avait perdu son accès à la Mer Adriatique). Horthy devint le chef de l'Etat en 1919, après la défaite du gouverneIl1ent cOll1muniste hongrois de Bela Kun, qui était resté au pouvoir pendant plusieurs mois. Horthy dirigea la brutale réaction de droite contre le gouvernement rouge de courte vie, et consolida graduellell1ent la coalition dirigeante, COll1posée des divers partis représentant l'aristocratie, le clergé, les industriels, et le corps des officiers. La Hongrie disposait d'un parlement avec une opposition légale, constituée du Parti des Petits Fermiers et du Parti Social DéInocrate, Inais un accent particulièrell1ent fort était mis sur « la loi et l'ordre. » Le Palii COll1ll1Uniste était illégal, et ses 111ell1bres,orsqu'ils l étaient pris, étaient condall1nés à de lourdes peines de prison. La police, la gendarmerie surtout, était célèbre pour sa brutalité. Pendant les années trente, divers groupes fascistes et semi-fascistes acquirent de l'influence auprès de la petite bourgeoisie et des paysans, ainsi gu 'auprès du corps des officiers et de certains intellectuels. Leur 39

succès politique était nourri par le l11écontentement à l'égard du traité de Trianon, qui avait amputé la Hongrie de plus de la moitié de son territoire et de sa population d'avant-guerre et avait placé des l11illions de hongrois sous la coupe de gouvernements étrangers (roumain, yougoslave et tchécoslovaque). De l11êl11e, le poison de l'antisémitisl11e, qui se diffusait à une allure vertigineuse, apportait de l'eau à leur moulin. À la suite des succès d 'Hitler en Allemagne, des I11illionsde pauvres gens et de chômeurs virent s'ouvrir devant eux la perspective d'hériter des emplois et des entreprises arrachés aux juifs. Les Juifs de Hongrie avaient joué un rôle majeur dans la construction de l'industrie du pays et dans la direction de son éconol11ie. Dans les années vingt et trente, ils jouaient un rôle prépondérant au sein des professions intellectuelles et de la vie intellectuelle de la nation. Plus de la l110itiédes médecins du privé, près de la moitié des avocats, et environ un tiers des journalistes étaient juifs. Mais I'histoire n'est pas faite de seuls chiffres. Les intellectuels, dramaturges, poètes, écrivains, et scientifiques juifs avaient joué un rôle prééminent dans l'accession de la vie intellectuelle et culturelle hongroise à un niveau Inondialel11ent reconnu. Lorsque, suite à l'accentuation de l'antiséI11itislne et des politiques de gouvernements de droite du milieu et de la fin des années trente, les scientifiques juifs hongrois émigrèrent en Inasse à l'Ouest, leur présence en Amérique fut marquée par des nOI11S que ceux du I11athématicien John von Neumann et des tels physiciens Edward Teller, Leo Szilard, et Eugene Wigner, pour ne Inentionner que ceux qui ont joué un rôle déterminant dans la construction de la bombe atomique. En septel11bre 1940, lorsque l' Al11iralHorthy pénétra dans Kolozsvar (le nOl11hongrois de Cluj) sur son cheval blanc, il fut salué par la population hongroise avec enthousias1l1e et ferveur patriotique. Surfant sur la vague du nationalisme hongrois, Horthy fut acclamé COl11111e libérateur de la Slovaquie du Sud et de la Transylvanie du le Nord. Le fait qu'il avait réussi à récupérer ces territoires sans combat était tenu en sa faveur, et faible était le nombre de gens qui pouvait prédire le prix que la Hongrie aurait à payer en participant à l'aventure de guerre allel11ande. Quant à la population roumaine de Cluj, la plupart de la classe l110yenne fuit en mêl11etemps que l'administration roun1aine, et toutes les institutions roumaines importantes furent soit évacuées, soit fermées. Mon lycée fut fen11é, et la l11ajorité de mes calnarades rouI11ains fuirent avec leurs parents. Ceux qui étaient ethniquel11ent hongrois ou allemands furent transférés à l'une ou l'autre des écoles hongroises. Les Juifs, cependant, furent SOUl11is la à règle du nUlnerus clausus (<< nombre fermé », en latin), ce qui limitait leur nOl11bredans chaque classe à six pour cent, en gros le pourcentage 40

de Juifs dans la population du pays. De surcroît, les Juifs qui avaient été baptisés et ceux qui n'avaient qu'un seul parent juif avaient la priorité. Les critères d'admission n'étaient pas fondés sur les notes l11aissur les relations et sur le statut social. Toutefois, début octobre, les professeurs de lycée juifs obtinrent la penl1ission des autorités d'instituer une école juive. C'est là que la plupart d'entre nous alla, et cela se révéla être une formidable expérience du point de vue de l'apprentissage. Quelques-uns des professeurs étaient de la région, mais la plupart venait de Budapest, et apportaient avec eux l'aura d'un centre culturel et intellectuel européen de prel11ier plan. Certains professeurs étaient surqualifiés pour l'el11ploi qu'ils occupaient: ils avaient publié des articles dans des joun1aux professionnels et auraient enseigné à l'université s'ils n'avaient pas été juifs. L'école étant laïque, la religion était une matière COl11111e autres. La langue utilisée était le hongrois, et le les prograI11111e Il1a classe était celui de dernière année de tous les de lycées hongrois. Des différences considérables existaient d'avec le progral11l11e roul11ain ; entre autres, l'allemand était la langue étrangère principale, et nous dûmes l'apprendre en un tel11ps restreint. Mais la nouveauté la plus importante était la littérature hongroise. Si la plupart des lectures obligatoires étaient ennuyeuses, il y avait de véritables joyaux qui eurent une profonde influence sur moi. Ce fut particulièrel11entvrai de la pièce d'hl1re Madâch, La Tragédie humaine, drame politico-historique noué autour de l'idée de base du Faust de Goethe, écrit pendant la deuxième 1110itiédu dix-neuvième siècle. Je considère qu' il n'est nulIel11ent inférieur au chef d'oeuvre allemand; à certains égards, il lui est l11êl11e supérieur. J'appréciai aussi une partie de la poésie du vingtièl11e siècle.

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Chapitre 2 La Cause
En octobre 1940, un événel11ent décisif se produisit dans l11avie. Un jour, Ignac, le frère aîné de l'un de mes anciens camarades de classe, vint me trouver et me dit qu'il voulait me parler. Nous prîmes un rendez-vous qui déboucha sur mon premier contact avec le marxiSl11e.Ignac ne se montra pas particulièrement convaincant, mais il n1e donna des brochures et des livres dont le message eut chez moi un écho retentissant. Je lus avidel11ent tout ce qui me tombait sous la n1ain, et, quelques sel11aines plus tard, j'étais plus ou moins converti. J'appris et assimilai donc la doctrine selon laquelle l'histoire de l'hul11anité n'est qu'une histoire de lutte de classes. Je trouvais particul ièl11ent convaincante l'idée selon laquelle les individus, engagés dans leur travail quotidien, entrent dans une certaine relation les uns avec les autres, les relations de production, COlnn1eon les appelle, étant données a priori, indépendamment de la volonté des individus, et reflétant l'état actuel des technologies. Partant, ces relations déter111ineraient,plus que toute autre chose, non seulement la place relative des hOl11111es dans la société, l11ais aussi leur façon de penser, leurs opinions et leurs croyances. J'acceptai et fis mienne la vision du capitalisn1e coml11e mode de production basé sur l'exploitation, COl11111e société régie par la classe des propriétaires des moyens de production exerçant tous les pouvoirs, contrôlant l'armée et la police tout autant que le clergé et les institutions éducatives, face à des paysans et à des ouvriers Î111puissantset exploités. J'en vins à croire que le capitalisme nourrissait l'oppression, l'inégalité, l'avarice, l'exploitation et la haine de toute sorte: le nationalisme, le racisme et l'antisél11itisl11e. J'attendais avec espérance le jour où les ouvriers exploités s'organiseraient politiquel11ent et cOl11menceraient la révolution qui l11ettrait fin au capitalisl11e et, avec lui, à toutes les fOrI11es d'exploitation. L'idée de la société socialiste sans classes qui émergerait de la révolution 111' enthousiasl11ait : elle représentait un paradigl11e de justice sociale dont le principe directeur serait « de chacun selon ses cOlnpétences à chacun selon son travail. » La doctrine marxiste envisageait qu'en tel11ps voulu, la société COl11111uniste pleinement instaurée jouirait d'une abondance qui permettrait de remplacer ce principe par un principe encore plus avancé: « de chacun selon ses con1pétences à chacun selon ses besoins. » Dans l'Europe de 1940, le nazisl11e, incarnation allemande du fascisl11e,était, dans la vision l11arxiste,juste une forme particulièrelnent vicieuse du capitalisme, son destin étant étroitel11ent lié à celui de ce

den1ier. Le pacte gennano-soviétique était une lnanoeuvre que les pouvoirs occidentaux, par leur refus de lnener un front commun avec les soviétiques, avaient soi-disant forcé l'U.R.S.S. à exécuter. L'unique intérêt de ce pacte était de faire gagner du temps à l'Union Soviétique, afin qu'elle puisse se préparer pour une guerre hautement probable, sinon inévitable. Les communistes devaient s'organiser euxlnêlnes et organiser la classe ouvrière pour la révolution à venir. Pourquoi le message du marxislne séduisait-il autant l'esprit d'un Juif d'Europe de l'Est de dix-huit ans, en 1940? Au milieu de la confusion et de la désorientation produites par le succès du nazisme, force grandissante, et par la défaite lamentable des délnocraties du continent européen, le lnarxisme présentait une théorie convaincante du développement de la société et de l' histoire de l' humanité, et indiquait clairelnent la direction dans laquelle chercher la solution. Sur le plan intellectuel, la totale incompréhension du présent et l'incertitude par rapport au futur étaient remplacées par une explication en apparence rationnelle et scientifique de la tendance générale de l'évolution COlnlne résultant de forces objectives agissant indépendalnlnent de la volonté des individus. Sur le plan émotionnel, les sensations d'isolement, d'abandon et de profond désespoir étaient relnplacées par un sentilnent d'appartenance, de comlnunauté avec les forces progressistes de I'hulnanité, dont la victoire finale (en dépit des revers provisoires) était assurée par l'inexorable lnarche en avant de l' histoire. Plus particulièrelnent, un jeune qui rêvait d'agir contre les forces obscures, de participer à la lutte lnondiale contre ces forces et d'avoir l'occasion de prouver son courage se voyait offrir, à travers le n1arxislne, l'opportunité de passer à l'action au sein de la Cause. Ma participation au lnouvelnent, déclenchée par une rencontre personnelle puis stimulée par quelques conversations et beaucoup de lectures, devint alors de plus en plus active. Quelques sen1aines seulelnent après ma première rencontre avec le marxisme, j'avais lu assez et j'avais suffisalnlnent confiance en lnoi pour présenter un texte que j'avais écrit devant le cercle littéraire de mon école. Ce texte concernait le destin de la juiverie et résumait essentiellelnent le point de vue Inarxiste, selon lequel la question juive était juste l'un des problèmes sociaux du capitalislne, l'antisémitislne étant l'une de ses manifestations idéologiques. Au sein de ce systèlne basé sur l'exploitation, aucune solution n'était possible, Inais l'avénelnent du socialislne, systèlne fondé sur le principe de coopération internationale entre les travailleurs de tous les peuples (<< Prolétaires de tous les pays, unissezvous! ») résoudrait ce problème en mêlne temps qu'il guérirait tous les autres lnaux sociaux engendrés par le capitalisme. J'avais puisé la plupart de Ines idées dans Untergang des Judentulns, un ouvrage 44

contel11porain du célèbre marxiste autrichien Otto Heller, que j'avais lu dans sa version originale, en allemand. Bien qu'avec le recul, la vision présentée plus haut ne fût pas investie d'un formidable pouvoir de persuasion, à l'époque, elle fit son effet. Mon exposé eut un grand succès auprès de mes camarades et de certains professeurs de sensibilité de gauche, même si son message fut bien évidemment rejeté par ceux du calnp sioniste. Suite à ce texte (qui, je le découvris plus tard, circula en dehors de l'école panl1i des cercles de gauche), je fus invité à participer au groupe de discussion de cinq ou six jeunes intellectuels, tous étudiants d'université de haut niveau, de cinq à huit ans plus âgés que moi. Ce fut un grand honneur et cela renforça considérablement ma confiance en 1110Ï.Cela se révéla aussi être une expérience intellectuelle stimulante. À la tête du groupe se trouvait Zoltan Kiraly, chiIl1iste et intellectuel cOll1muniste très intelligent qui avait étudié à l'université de Brno en Tchécoslovaquie jusqu'aux journées tragiques de Munich. Les sujets de discussion étaient plus théoriques que politiques: tout groupe présentant ouvertement un agenda politique aurait été rapidel11ent dissous par les autorités. Panl1i les sujets évoqués au sein du groupe figuraient un ou deux livres des l11arxistes hongrois Aladar M6d et Erik Jeszensky sur le l11atérialisme dialectique et historique, ainsi qu'un livre du scientifique J.B.S. Haldane sur le marXiSll1eet la biologie. Kiraly invitait également des intervenants non marxistes qui exposaient des idées philosophiques contemporaines ensuite soumises à débat. Dans cette dernière catégorie, je l11esouviens d'une présentation de Heidegger par un célèbre jeune philosophe de la région. Quelques mois après ma première rencontre avec Ignac, celui-ci l11edit qu'il n'était pas venu l11etrouver uniquement de sa seule initiative. Il était en contact avec « d'autres,» des gens importants, que j'intéressais. Il me demanda si je voulais m'engager au coeur de l'action réelle plutôt que dans des débats philosophiques, et me dit de bien y réfléchir, parce que cela impliquait de sérieux risques. Il n'y aurait pas de satisfactions telles que j'en avais connues au sein du cercle de débat; au contraire, comme cette activité serait illégale et d'une il11portance pratique fondamentale, elle devrait rester secrète et je devrais éviter tout ce qui pourrait éveiller les soupçons des autorités. En d'autres 1110tS,je devrais réduire progressivel11ent l11a participation au cercle de Kiraly et 111' retirer au plus vite. Pour en autant que j'aill1aSSe la stimulation intellectuelle que m'apportait la fréquentation du cercle, et pour autant que je regrettasse de devoir le quitter, je n'hésitai pas un seul instant à donner l11aréponse: c'était l'action, la vraie, que je recherchais (des faits, pas des paroles) et j'étais prêt à affronter les risques. 45

À peine donnai-je mon consentement à Ignac qu'il me présenta à un hOlnlne, la trentaine, qu'il me décrivit avec le plus grand respect COlnlne un révolutionnaire invétéré. Il répondait au nom de Jena (Eugène) Weinmann, et Ignac Ine dit que j'étais particulièrelnent chanceux de pouvoir le rencontrer aussi tôt dans ma carrière au sein du Inouvelnent. Après avoir fait les présentations, Ignac me fit savoir que dorénavant nous n'étions plus sensés nous rencontrer, et que désonnais, Weinlnann serait mon «contact.)} Après quoi, Ignac disparut de Ina vie pour toujours. Il mourut en 1943 ou 1944 dans un bataillon de travail hongrois. Kiraly connut le lnême sort. e' est en février ou en mars 1941 que je fis la connaissance de Weinlnann, et à partir de cette date, nous nous réunîmes régulièrement à raison d'une fois par semaine environ. Weinmann eut sur moi une influence intellectuelle déterminante. e' était un intellectuel marxiste accolnpli, lnais à la différence des gens du cercle de Kiraly, c'était la théorie politique du marxisme plutôt que ses aspects philosophiques ou sa doctrine économique qui l'intéressait principalement, et il en avait une connaissance approfondie. Il entreprit de faire de moi un révolutionnaire professionnel, ce qui, à cette époque, était ma grande alnbition. Enselnble, nous IÛlnes les essais politiques de Marx (Le Manifeste du Parti Communiste, Les Luttes de classes en France, Le Dix-Huit Brun1aire de Napoléon III) et nous en discutâmes longueInent. Nous analysâmes également la situation internationale du InOlnent. Avec l'arrivée de I'hiver 1940-1941, les relations entre nazis et soviétiques s'étaient faites plus tendues, et la possibilité d'une guerre en Europe de l'Est était devenue bien réelle. WeinInann ln' infonna en détail de la situation de politique intérieure de la Hongrie, de la constellation de partis et de courants politiques, et de divers aspects de la vie politique du pays. Parallèlement, il me donna des devoirs destinés à tester tant mon sérieux que ma compréhension des processus politiques. Je dus lire plusieurs journaux hongrois représentant divers tendances ou partis politiques et préparer des comte-rendus oraux analysant la façon dont ils traitaient les événements en cours et interprétant les différentes perspectives qu'ils offraient sur le même sujet, etc. Il ln 'apprit ensuite précisément quelle était la nature de l'activité révolutionnaire clandestine et comment était organisé l'appareil de police hongrois qui chercherait à nous appréhender. En lui-même, le dépal1elnent de police était la branche la moins dangereuse de cet appareil. Bien pires étaient les gendarmes, qui en théorie n'étaient que la police rurale (contrairelnent à la police classique, dont le chalnp d'action était lilnité à la ville), Inais qui disposaient égaleInent de branches urbaines dont la vocation était de s'occuper exclusivement 46

des reI110US politiques de tous ordres, et qui étaient tristement célèbres pour leur cruauté. Dans les affaires liées au mouvement communiste, la gendan11erie agissait sous la supervision du bureau de l'état-major Inilitaire général chargé du contre-espionnage, connu sous le nom de DEF (abbréviation pour Bureau de Défense). Pour cette raison, la branche de la gendarmerie chargée de lutter contre les cOI11lTIunistes était elle aussi connue sous le nom de DEF. Ses hOI11mesétaient hauteI11ent efficaces, extrêmement brutaux, et entraînés à pratiquer diverses I11éthodes de torture, la plus souvent utilisée d'entre elles étant de frapper systématiquement la plante des pieds pour provoquer une souffrance extrême, sans pour autant tuer le prisonnier. Les règles de conduite du l110uvement en cas d'arrestation étaient strictes: il fallait tout nier, refuser d'admettre aucune activité illégale, et, surtout, ne jamais impliquer une autre personne. Toute confession qui débouchait sur l'arrestation d'une autre personne était considérée COI11I11e une trahison. Mes rendez-vous avec Weinmann commençaient habituellement par la répétition de I'histoire qui nous servirait de couverture au cas où nous nous ferions appréhender pour quelque raison que ce fût: où et quand nous nous étions rencontrés pour la preI11ière fois, le motif de notre rencontre, de quoi nous parlions, et ainsi de suite. Nous préparions des réponses détaillées à ces questions et à beaucoup d'autres encore, réponses que nous ne devions modifier sous aucun prétexte, quelle que fût la sévérité de la pression. On m'avait prévenu dès le début et on continuait à me prévenir que j'étais en train de m'engager dans quelque chose de dangereux, et que si je me sentais trop faible pour résister à la pression, et, par voie de possibilité, à la torture, je devrais abandonner. Je ne sais pas ce que ma réaction aurait été en teInps nonnal face à de telles mises en garde, toujours est-il qu'en 1941, je me voyais COI11I11e fier soldat d'une armée répandue à le travers le I11onde,cOI11battantles nazis, et j'étais prêt, si besoin était, à n10urir pour la cause. Parallèlement à mon éducation idéologique suivant la ligne marxiste, je tentais d'appliquer le principe « connais ton ennemi,» en essayant de comprendre le nazisme et de saisir le secret de son succès politique. Je lus Mein Kampf d'Hitler. Je feuilletai des exemplaires de Der StÜrn1er. Je regardai des films de propagande nazie, où je vis des rassemblelnents de masses immenses sous des forêts de bannières portant la croix gaI111néeen guise de blason. J'entendis scander le refrain « Ein Land, ein Volk, ein Führer! » (<< pays, un peuple, un Un chef! »), j'écoutai le chant des S.A., « Wann Judenblut vom Messer spritzt... » (<< Quand du sang juif gicle du couteau... »). Et, oui, j'allai voir le filIn de propagande antisélnite le plus efficace qui soit, Jud 47