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La mémoire confisquée

De
142 pages
Ce récit de vie écrit sous forme d'autofiction reflète le désarroi d'une femme seule face à la (re)construction de son histoire de vie et de ses identités. Issu d'une famille sicilienne, Clara vit un exil à la fois intérieur et extérieur. La crise surgit avec l'éclatement des repères; le départ du père, le malaise professionnel et surtout la maladie mentale de la mère. La dépression guette. L'espoir d'une reconstruction de l'histoire de vie s'insinue peu à peu. Au travers du travail de l'écriture, de la mise en forme par les mots de l'enjeu fondamental : l'émergence de son désir et la reconnaissance de son besoin d'exister.
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LA MÉMOIRE CONFISQUÉE

Collection Sexualité humaine dirigée par Charlyne Vasseur Fauconnet
Sexualité humaine offre un tremplin pour une réflexion sur le désir, le plaisir, l'identité, les rôles féminin et masculin. Elle s'inscrit dans un mouvement socio-culturel, dans le temps et dans l'espace. La sexualité ne peut être détachée de sa fonction symbolique. L'erreur fondamentale serait de la limiter à un acte et d'oublier que l'essentiel est dans une relation, une communication avec l'autre, cet
autre fût-il soi-même.

Cette collection a pour objet de laisser la parole des auteurs s'exprimer dans un espace d'interactions transdisciplinaires. Elle relie la philosophie, la médecine, la psychologie, la psychanalyse avec des ramifications multiples qui vont de la pédagogie à la linguistique, de la sociologie à l'anthropologie, etc.

Dernière parutions
Nature Culture Guerre et Prostitution, Martine COSTES PEPLINSKI. Conversations sur l'homo (phobie), Philippe CLAUZARD. Attentats contre le sexe, ou ce que nous dévoilent les mutilations sexuelles, NAY BENSADON. Circoncision, le complot du silence, SAM!ALDEEB. Que deviennent les hommes ?, Michèle CERIOLI.

2003 ISBN: 2-7475-5256-X

@ L'Harmattan,

Annemarie TREKKER

LA MÉMOIRE CONFISQUÉE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur: Femmes de la terre, récit - Ed.BernardGilsonBruxelles, 1999 Saga paysanne, entre Moselle et Semois, récit historique- Ed. Labor - Bruxelles, 2000 La table d'écriture, contes et nouvelles Bruxelles,2001

- Ed. Memor-

Sur le chemin des vieilles églises et de leurs cimetières

-

Ed. Bernard Gilson - Bruxelles, 2002

En mémoire de ma mère

« Pourquoi suspendre la course de ma main sur ce papier qui recueille, depuis tant d'années, ce que je sais de moi, ce que j'essaie d'en cacher, ce que j'en invente et ce que j'en devine? » Colette, La naissance du jour

Introduction
Comment retrouver la mémoire confisquée? Celle qui s'efface dans le processus de déconstruction familiale, au travers de la maladie mentale de la mère mais aussi au travers d'une rupture familiale et sociale bien plus profonde, issue d'un exil à la fois géographique, culturel et intérieur. Clara, le personnage central de ce récit de vie, est une femme en quête d'identité, au travers du lien fragile avec la mère. Eclatement des repères, perte des valeurs traditionnelles, vertige du vide... Comment se construire une féminité au milieu de tant de contradictions et de failles? Comment aussi maintenir le lien avec la mère qui s'efface dans l'oubli? Le personnage de Clara qui occupe la place centrale de ce récit d' autofiction (comme l'est, pour une part, toute écriture littéraire) reflète le désarroi d'une femme seule face à la (re)construction de son histoire de vie et la recherche de ses identités. Identité sexuée, celle de la femme, de la mère et de la fille; identité culturelle, celle de l'exilée, issue d'un petit village du Sud et vivant dans une (grande) ville du Nord; identité intellectuelle, celle d'une diplômée universitaire à la suite de générations de femmes de la terre, travailleuses manuelles. Comment construire une histoire de vie sur de telles ruptures identitaires? C'est le thème de ce récit qui va prendre pour fil conducteur un double déménagement. Au sens propre et au sens figuré. De la mère vers le home1, de la fille vers la maison de lumière. A travers ce cheminement, c'est vers ses origines que va se diriger
Home: mot anglais signifiant maison, qui sera ici utilisé dans le sens de maison de repos et d'accueil pour personnes âgées. 1

intuitivement le personnage de Clara. En se réappropriant son histoire et celle de sa famille maternelle, elle va renouer un lien, à la fois, charnel et spirituel, avec la mère par-delà l'impossibilité de communiquer. Elle va aussi retisser une passerelle vers ses propres désirs et son ressenti féminin. C'est l'écriture qui cristallise la métamorphose en s'offrant comme terre d'asile où ancrer une nouvelle appartenance. Si ce récit évoque la douloureuse traversée du vieillissement et de la mémoire confisquée par la maladie d'Alzheimer, il mène aussi vers un re-tissage du lien originel entre la mère et la fille grâce à la mise en mots, et en sens, de la faille. Ce sont les mots pour l'écrire qui sauvent Clara. C'est l'écriture du livre de ses origines, à laquelle la convie peu à peu l'intimité silencieuse qui s'établit avec la mère, qui constitue l'issue de secours au vide existentiel. Cette aventure littéraire personnelle est venue confirmer une des découvertes issues de l'expérience de cinq années d'animation de tables d'écriture en histoire de vie. Que de moments forts partagés dans ce travail d'alchimie avec les mots! Moments d'émotion où la force créatrice se met au service de la fragilité intérieure.

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CHAPITRE 1 L'Echappée
« Echappée : espace libre mais resserré, ouvert à la vue, à la lumière. Espace ménagé pour un passage » (Petit Robert)

Unpoisson rouge prisonnier de sa bulle Clara est assise dans la véranda. De l'extérieur, elle ressemble à un poisson rouge prisonnier de sa bulle de verre. Elle se lève, tourne en rond et se rassied dans le fauteuil en osier. Le dos calé entre deux coussins, les pieds posés sur le coffre de bois sombre, elle lit. Elle tourne une page, puis l'autre, selon un rythme régulier. Clara lève la tête et jette un regard mouillé autour d'elle. Elle guette les signes de vie et de mort. Dehors et dedans. Elle hésite entre le désir d'exister et la rassurance de n'être personne. Etre un personnage sur scène et une anonyme en coulisses. Dehors, la nuit est tombée. Le rideau s'est fermé sur une journée sans surprise. Elle épie, depuis la scène déserte, le contour des ombres familières. Le sureau, à droite. Au travers des branches, les fenêtres des appartements de la rue voisine scintillent comme les ampoules d'une guirlande de Noël. Plus loin, la barrière des sapins ourle le regard et l'endigue. C'est la limite de sa cellule, quelques mètres carrés de verdure. Retour à la case départ, elle replonge dans sa lecture. Elle aimerait entendre les applaudissements de fin de spectacle, se nourrir quelques longues et savoureuses minutes de la reconnaissance du public. Etre l'actrice qui salue avant de s'esquiver sur la pointe des pieds. Une pirouette et changement de décor. Mais il n'y a pas de claque devant la véranda. Pas de bravo. Personne pour applaudir le scénario de sa vie immobile. Juste un petit carré d'herbe qui bute

sur un mur de sapins mortifère. Clara n'est pas devenue comédienne. Ses parents ne l'auraient pas pennis. Et elle n'aurait pas osé. Pas le culot de désobéir, elle s'est rendue sans se battre. Elle a laissé filer le désir jusqu'à ce qu'il se dessèche. Conseillère en communication dans une compagnie d'assurances, une carrière sur mesure pour un poisson rouge. Il lui suffit de changer de bocal chaque matin pour accomplir ce qu'on attend d'elle. Troquer son aquarium avec vue sur jardin pour l'autre avec vue sur cour intérieure, un mur jaune sale. Clara est un parfait animal de compagnie. Elle soupire et dépose le livre, pages ouvertes, sur le coffre. Elle étire les bras par-dessus la tête et ouvre la paroi des branchies pour aspirer un maximum d'air. Elle écarte les côtes, allonge les muscles du thorax et inspire longuement, bloquant l'air dans les poumons. Si elle continue à gonfler ainsi, peut-être finira-t-elle par s'envoler... ou alors par éclater. Comme les ballons d'anniversaire des enfants. Une explosion subite par inadvertance. Un big-bang sonore! Bruit et fureur pour saluer la fin de l'ancienne Clara. Emergence d'une nouvelle femme sur une nouvelle planète. Besoin d'espace, à l'intérieur et à l'extérieur! C'est pour cela qu'elle a fait construire la véranda, pour accrocher une bulle d'oxygène à l'arrière de cette maison où elle s'asphyxie lentement. La maison d'une enfance heureuse, d'une adolescence ennuyeuse. L'abri familial qu'elle a quitté, étudiante, pour s'installer dans un studio au centre ville. Elle revenait en fin de semaine, mais plus rien ne tournait rond. La famille éclatait, ses parents se disputaient, elle ne les supportait plus. Les mots maintenus sous pression pendant trop longtemps jaillissaient en tous sens. Les mots qui blessent, les cris, les paroles qui tuent... jusqu'à ce que le flux s'épuise en une flaque de silence poisseux sur la moquette du salon. Elle rentrait 14

chez elle K.O., bien décidée à ne plus remonter sur le ring... jusqu'au week-end suivant. Un soir, on avait sonné à la porte de son studio. Avant d'ouvrir, elle avait questionné: - Qui est là ? - C'est moi, ouvre! Tout de suite elle avait flairé le drame, le sale petit drame intime. Celui qu'elle tentait depuis des mois de maintenir à distance, rejouant toujours la même scène. L' avantdernière! Son père était sur le seuil, le visage blême, le regard fou injecté de sang. - Voilà, je quitte ta mère. Je fais peut-être une grave erreur, mais je ne peux plus la supporter. Je retourne en Allemagne, chez moi. Toi, il faut que tu ailles près d'elle car j'ai peur qu'elle ne fasse une bêtise. Elle m'a poursuivi avec le grand couteau de cuisine. Tu sais comment peuvent être les Siciliennes. La tragédie n'est jamais bien loin de la comédie. Tu dois y aller tout de suite. Il ne faut pas qu'elle reste seule. Elle a dit: - Oui, j'y vais. C'est tout. Il n'y a qu'au théâtre que les drames se jouent en de longs monologues. Dans la vie, ils vous fondent

dessus à l'improviste, avec quelques phrases d'une
simplicité écrasante. Sur le moment, elle n'avait même pas réalisé l'ampleur de l'événement. Le départ du père, c'était la fin de l'Ancien Testament! Elle avait trouvé sa mère en pleurs et l'avait consolée. Elle la berçait de paroles douces et rassurantes, comme on fait avec un enfant accidenté pour le sortir de l'état de choc. Elle l'avait prise dans les bras pour la réchauffer et elles avaient fini par s' endonnir côte à côte dans le vieux divan du salon. Le matin, les choses s'étaient lentement remises en place, comme après un séisme. On avait ramassé les 15

débris et la vie avait repris ses droits. La mère était partie acheter du pain et Clara avait préparé le café. Elles avaient fait comme si de rien n'était, comme si le père allait revenir... Comme s'il suffisait d'oublier cette soirée incongrue et de reprendre le cours des choses là où il s'étai t arrêté. Les jours suivants, la mère était restée seule dans la grande maison déserte. Clara passait la voir tous les soirs. Elle contenait sa tristesse enfouie avec des sourires de circonstance et des mots passe-partout, comme on érige des digues avec des sacs de sable dans les zones inondables. Sans trop d'illusions. Aux prochaines crues, l'eau s'infiltrerait malgré tout, envahissant pièce après pièce. Simplement elle espérait gagner quelques heures, quelques jours peut-être sur les ravages inévitables. Sauver peut-être le premier étage. .. Quelques mois plus tard elle avait rencontré Clément, un jeune avocat barbu qui aimait la musique des Rolling Stones et la poésie surréaliste. Cet homme attentif aux petits plaisirs de la vie quotidienne était devenu au fil des jours un précieux compagnon. Il lui avait offert sa tendresse et sa liberté de ton. A ses côtés le désir prenait des couleurs et l'existence un parfum de liberté. Ils avaient décidé de vivre ensemble dans la maison familiale. Ils occuperaient le rez-de-chaussée et le premier étage, tandis que la mère s'installerait au deuxième, là où avaient vécu naguère les grands-parents de Clara. Ainsi une génération se glissait sur les traces de la précédente. Elle avait flairé le danger de la répétition mais sans s'y arrêter. Un an plus tard, elle avait épousé Clément. Trois enfants étaient nés durant les quatre premières années de leur mariage. Un feu d'artifice de fécondité! Elle avait désiré ardemment ces naissances, poussée par une rage de vivre 16