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La petite fille sur le palier

De
225 pages
Ce roman autobiographique est le récit tragique d'une enfance baignée par la peur et les humiliations. Loin de l'insouciance des enfants de son âge, la petite Monique a pour seule préoccupation la protection de sa mère qui se sert de sa fille comme d'un bouclier. Monique a toujours su que sa place n'était pas dans cette famille, alors, à 16 ans, elle quitte le domicile familial en laissant derrière elle des années de brimades.
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La petite fille sur le palier

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Salih MARA, L'impasse de la République, récits d'enfance (1956-1962),2006. My Youssef ALAOUI, L 'homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006. Paul DURAND, Je suis né deux fois, 2006. Fortunée DWEK, Nonno, Un Juif d 'Egypte, 2006. Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs,2006. Carole MONTIER, Une femme du peuple au xx!me siècle, 2006. Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de l 'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2, 2006. Bernard JA V AULT (Sous la direction de), L 'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecerf, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'une jeune fille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAELI, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940-1945),2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe française au Bolchoï, 2006. Gilles IKRELEF, 1939-1944 «Pourtant» ou l'épopée du lieutenant AbdelKader lkrelef, 2006. Jacques CHARPENTIER, Vagabondages à travers le Congo, la Centrafrique, et ailleurs ..., 2006. Henry LELONG, Carnets de route (1940 -1944),2006. Pierre FAUCHON, Le Vert et le Rouge, 2006.

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr @L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01418-6 EAN : 9782296014183

Monique LE CAL VEZ

La petite fille sur le palier

L'Harmattan 5-7~ rue de I~École-Polytechnique FRANCE L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa ; 75005 Paris

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

- RDC

Je dédie mon histoire à mes enfants que j'aime plus que tout au monde. Qu'ils puisent dans ces pages l'énergie nécessaire pour réussir pleinement leur vie. A Didier mon mari, toujours si tendre et si présent. A ma sœur et mon frère qui ont souffert de la même enfance. A tous mes amis qui m'ont soutenue dans ce travail de mémoire.

Avant

- propos

Cette décision d'écrire mon histoire était prise depuis longtemps mais m'attarder sur des émotions qui me renvoyaient à mon enfance me semblait jusqu'alors impossible. Je repoussais ce travail d'année en année, reculant toujours le moment où il faudrait que je me souvienne. J'avais enfoui mes souvenirs au plus profond de moi et je pensais que c'était suffisant pour ne plus y penser. Oui, je n y pensais plus mais les blessures de mon enfance avaient pris leurs racines au plus profond de moi et empoisonnaient chaque minute de mon existence. Difficile aussi d'enfouir ses souvenirs quand d'autres sont là pour vous les rappeler. Alors que je faisais part à mon mari du chagrin que j'avais toujours au souvenir du chien de ma mère mort quelques années plus tôt, la cadette de mes filles m'a posé cette question inattendue, lourde de sens: «Maman, pourquoi tu ne dis jamais que tu as pleuré quand tes parents sont morts?» Derrière cette question, j'ai compris que ma fille cherchait en fait la pièce manquante pour reconstituer le puzzle de notre histoire familiale. Bien d'autres interrogations devaient encore la tourmenter: Pourquoi sa maman ne parlait jamais de sa famille ? Pourquoi n'avait-elle pas de grands-parents maternels? Mes deux autres enfants plus âgés savaient instinctivement que la discussion me gênerait et n'en parlaient donc jamais. Jamais, je n'ai eu le courage d'aborder verbalement le sujet avec eux. Tout comme mon histoire que j'envisageais d'écrire, je remettais sans cesse cette épreuve à plus tard. Les mots étant pour moi trop difficiles à dire, j'ai choisi de leur parler de ma vie à travers ce récit qui contient ce justement dont je ne parle jamais et qui les aidera à y voir plus clair. Connaître leur histoire familiale pour qu'ils comprennent mieux aussi toutes les émotions qui me gouvernent et qui se sont développées autour des traumatismes vécus dans l'enfance mais aussi des brimades, des insultes, des petits faits insignifiants sur

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l'instant et pourtant tout aussi destructeurs, et plus tard, du décès de mes parents. Mieux comprendre aussi pourquoi ils trouvent si souvent leur maman seule dans un coin de la maison, complètement absorbée par le souvenir des souffrances de son enfance qu'un geste, un mot, une attitude vient de déclencher. Il m'a fallu plus de quarante ans pour comprendre comment j'avais tenté de résorber ma douleur, par petites touches, en me construisant une forte personnalité, solide et joyeuse mais si lointaine de la vraie Monique, sensible, fragile et souvent triste à l'ombre des regards, débarrassée de sa carapace. Quelqu'un a dit:

«L'essentiel n'est pas ce qu'on afait de l'homme mais ce qu'il afait de ce qu'on afait de lui. »
J'ai utilisé mes blessures pour me bâtir une vie professionnelle, intellectuelle et familiale et trouver dans le déséquilibre où je vivais, l'équilibre suffisant pour avancer envers et contre tout.

e 'est

ce que je vais tenter de raconter.

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PREMIERE

TRANCHE DE VIE

« Le bonheur ne donne que des pages blanches. Mais triompher d'une épreuve fera bien un chapitre, peut-être même une œuvre? » Extrait du livre de Boris Cyrulnik : « Un merveilleux malheur»

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Parce que ma vie était un enfer, enfermée dans ma solitude, mais aussi dans mes rêves, je passais mon temps à alimenter l'espoir de vivre un jour mieux et ailleurs...

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1 7 octobre 1974, Paris, Gare du Nord

Je descends du train, les jambes flageolantes, le cœur battant à se rompre, un peu pâle aussi sans doute. Je scrute les gens sur le quai de la gare qui attendent les voyageurs. Soudain, je le reconnais, c'est lui là-bas! Je m'avance vers un homme d'âge mûr, grand, mInce, habillé sobrement d'un costume gris. Il m'a reconnue lui aussi et me salue d'un hochement de tête. « Bonjour! » me dit-il simplement. Il m'emmène à l'extérieur de la gare où est stationnée sa voiture. Monsieur DEBRIEL n'a pas proposé de porter mon sac. Arrivés à la voiture, je le lui tends pour qu'il le place dans le coffre qu'il vient d'ouvrir. Il m'a ouvert la portière arrière de la voiture et je suis montée. Nous n'avons pas échangé un mot. J'ai seulement seize ans. Je viens de quitter la petite ville du Nord où j'ai toujours vécu, ma famille, mes amis, ma vie depuis toujours. Je suis très inquiète. Une foule de questions m'assaille intérieurement. Que va être ma nouvelle vie? Vais-je enfin connaître le calme, la sérénité d'une vie ordinaire? Je pense aussi à ma sœur, qui va prendre soin d'elle? Notre mère n'est jamais à la maison et ma sœur n'a que onze ans. Ce travail d'employée de maison va permettre à ma famille de vivre mieux. Dès ma première semaine de travail, je dois envoyer à ma mère un premier acompte pour payer le loyer. Je vais pouvoir lui rembourser ce que je lui ai coûté depuis seize ans. Je me rappelle, il y a quelques jours ses paroles cinglantes: «Il va falloir que tu travailles quelques années avant de me rembourser ce que tu m'as coûté depuis ta naissance! » Après trois quarts d'heure de route, je découvre malgré la nuit qui commence à tomber, une charmante petite ville dans un écrin de verdure et je distingue à travers la vitre de belles et grandes maisons bourgeoises, comme jamais je n'en ai vu, imposantes au milieu de leurs parcs. J'apprendrai plus tard que cette agréable Il

bourgade est le refuge de la haute société parisienne et de nombreuses vedettes de la télévision qui viennent chercher ici une représentation sociale. Je suis très intimidée lorsque j'arrive chez mes futurs patrons. Ils ont devant eux une jeune adolescente réservée mais pourtant bien décidée à prendre sa vie en mains. Je demande l'autorisation de téléphoner à ma mère qui attend mon appel dans un café. Je ne sais pas composer le numéro, il n'y a pas le téléphone chez nous. C'est Monsieur DEBRIEL qui a fait le numéro pour moi. Comme j'ai dû lui sembler idiote! Monsieur est Directeur Général d'une importante fabrique de pièces automobiles. Madame, son épouse, ancienne infirmière, s'occupe de leur vaste maison. Madame m'a fait visiter la maison et m'a montré ma chambre: au moins dix mètres carrés pour moi toute seule avec un cabinet de toilettes contigu à la chambre, un luxe que je n'ai jamais connu auparavant car chez moi dans le Nord, les toilettes sont situées à l'extérieur de la maison et la nuit, on utilise un pot de chambre que l'on doit vider tous les matins. Jamais je n'ai eu de chambre pour moi toute seule. Chez ma mère, je partage l'unique chambre de la maison avec mon frère et ma sœur. Le seul couchage de la pièce, un canapé convertible, nous accueille tous les trois aussi, c'est dire si je suis ravie de mon nouvel univers! Ma chambrette est située au sous-sol de la maison mais qu'importe, ce sera désormais mon chez moi. J'ai rangé les quelques vêtements que j'avais emportés et qui constituaient en fait toute ma garde-robe puis, rompue de fatigue, je me suis allongée sur le grand lit et j'ai fermé les yeux. Peu à peu, tous les évènements et les circonstances qui m'avaient amenée ici aujourd'hui ont ressurgi de ma mémoire. Souvenirs incontrôlables dont le voile se déchirait lentement et qui affleuraient, terrifiants.

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2 Le palier de la peur Je suis née à deux heures de Paris en voiture, dans la grisaille et la pluie du Nord de la France, une nuit du mois de mars 1958. Mes parents s'étaient mariés l'année précédente juste avant que mon père ne parte faire son service militaire. Ils étaient jeunes, pas encore majeurs, presque encore des enfants.

Ma toute jeune mère était bien embarrassée avec ce bébé, elle qui
venait juste à dix-sept ans de quitter sa mère, son beau-père et toute une ribambelle de frères et sœurs. Née d'un premier mariage, elle avait à peine deux ans lors du décès de son père pendant la guerre. Sa mère l'avait élevée seule plusieurs années avant qu'elle ne rencontre son nouveau mari avec qui elle avait eu sept autres enfants. Parce qu'elle était l'aînée des enfants, ma mère était devenue la domestique de la maison, le souffre-douleur aussi de sa mère et de toute la tribu. Ma grand-mère se déchargeait sur sa fille aînée de toutes les tâches ménagères ingrates et lui abandonnait le soin de la ribambelle d'enfants dont ma mère devait s'occuper en permanence, quitte à manquer l'école régulièrement. C'était la véritable bonne de la maison, sans cesse réprimandée, sans cesse humiliée. Elle n'avait le droit d'exister que pour faire les quatre volontés d'une mère acariâtre et méchante et d'un beau-père violent. Rencontrer mon père fut pour elle l'occasion rêvée de quitter sa famille. Il vivait avec sa mère, son frère et sa petite sœur, la guerre lui ayant aussi enlevé son père. Je ne sais pas grand-chose de l'enfance de mon père, il n'en parlait jamais, par pudeur sans doute. Mon frère est né dix-neuf mois après moi, suivi trois ans plus tard de notre petite sœur. Je garde de mes parents, depuis mon plus jeune âge, l'image d'un couple déchiré qui se disputait constamment. Leur mariage à la hâte était sans doute plus un mariage de raison qu'un mariage d'amour, une union qui les libérait l'un et l'autre de l'emprise de leur famille mais qui irrémédiablement les vouait à l'échec. 13

Mes souvenirs les plus précis remontent à environ l'âge de 8 ans. A cette époque, mon père travaillait comme manutentionnaire dans une coopérative et ma mère s'occupait de la maison et de ses trois jeunes enfants. Son travail terminé, mon père allait au café rejoindre ses amis et rentrait plusieurs heures plus tard, imbibé d'alcool et de méchanceté dans un état qui ne laissait présager rien de bon. Le bruit de ses pas sur les marches de l'escalier me terrifiait, le son de la clef dans la serrure me paralysait de peur. A peine avait-il poussé la porte d'entrée qu'il vociférait déjà. Ma mère ne se couchait pas avant qu'il ne soit rentré, attendant son retour dans la cuisine. Et lorsqu'il arrivait, ses injures blasphématoires résonnaient dans toute la maison: «Bon Dieu! d'merde et Dieu d'Saint Dieu! Bon Dieu! d'merde et Dieu d 'Saint Dieu... » Quelques secondes de répit le temps de reprendre son souffle et de nouveau: « Bon Dieu! d 'merde et Dieu d 'Saint Dieu. .. » Puis quand il en avait fini avec le bon Dieu, c'est ma mère qu'il insultait. Seulement elle, elle était là, bien en chair devant lui et elle ne se laissait pas faire. Elle lui répondait! Et c'était alors une débâcle d'injures mutuelles innommables. Le drame planait constamment, éclatait presque toujours. Les raisons? Je ne sais pas, il n'yen avait pas, il avait bu, c'est tout, ou étais-je trop petite pour comprendre? Il rentrait chaque jour dans un état d'ébriété avancé et ma mère lui reprochant de rentrer dans cet état, il se jetait sur elle et la frappait de ses gros poings. Je me sentais totalement impuissante. Chaque coup donné à ma mère me meurtrissait au plus profond de moi, chacun de ses cris résonnait douloureusement dans ma tête et mon cœur. Pour protéger ma mère, je n'avais d'autre moyen que de rester éveillée pour tenter de calmer mon père. Je vivais la peur au ventre, dans la terreur qu'il ne lui fasse du mal. Notre maison, une maison de ville en briques rouges comme il en existe des milliers dans le Nord de la France, était composée au rez-de-chaussée de deux pièces: une salle à manger et une cuisine. Il n'y avait pas de salle de bains et les toilettes se 14

trouvaient à l'extérieur de la maison, dans la cour. Bien plus tard, mes parents ont aménagé une salle de bains que l'on n'a jamais utilisée tellement il y faisait froid, (mon père ayant omis d'y installer le chauffage), par manque d'habitude aussi sans doute. Malgré la salle de bains toute neuve, nous continuions à nous laver avec une bassine remplie d'eau que nous faisions chauffer sur la cuisinière à charbon, posée sur la table de la cuisine. Le samedi, on allait faire notre grande toilette «aux bains douches mumClpaux ». L'étage était composé de trois chambres, celle de mes parents, celle de notre tante Brigitte qui vivait avec nous et la troisième qui nous était destinée à ma sœur, mon frère et moi. Mais avant d'arriver aux chambres, il fallait passer le palier. Ce palier dont je connaissais tous les recoins pour y passer la plupart de mes soirées et qui, des années durant, a accueilli la petite fille que j'étais, grelottante, apeurée, qui guettait, appuyée contre la rambarde de l'escalier, les voix à l'étage du dessous pour descendre dès les premiers cris tenter d'apaiser son père. Ne pas me coucher, attendre sur le palier, guetter les voix qui enflent brusquement étaient la seule solution pour protéger ma mère, tant je vivais dans la terreur que mon père ne fmisse par la tuer. Dès l'âge d'environ huit ans, j'y passais toutes mes soirées et quelquefois même une partie de la nuit. Je ne dormais pas, je montais la garde, prête à tout pour défendre ma mère. Et alors, tous mes sens en éveil, je percevais de très loin le bruit de la mobylette de mon père, premier signe de la terreur à venir. J'entendais du haut de la rue le bruit du moteur s'amplifier à chaque seconde davantage, et plus la mobylette se rapprochait de la maison, plus les battements de mon cœur s'accéléraient. Chaque fibre de mon être vibrait de terreur à l'écoute de ce bruit de moteur, j'avais tellement peur! J'entendais mon père arrêter le moteur, je l'entendais mettre la béquille, ouvrir la porte, vociférant déjà.. . La nuit, alors que toute la maison était endormie, j'entendais encore dans mes cauchemars, le bruit de la mobylette qui m"enveloppait et me terrorisait. Je me réveillais alors en larmes, en proie à d'incontrôlables angoisses. Aujourd'hui encore, ma mémoire a gardé intact le bruit si familier, si traumatisant de cette mobylette et lorsque je 15

l'entends, je me retrouve petite fille aux abois, apeurée, encore traumatisée. .. A peine était-il entré que les cris de mon père suivis de ceux de ma mère emplissaient la maison. Je dévalais alors aussi vite que je le pouvais l'escalier en bois, mon cœur battant à se rompre. J'étais déterminée à défendre ma mère coûte que coûte, même à recevoir les coups à sa place. J'allais de l'un à l'autre, me plaçais entre eux, et essayais d'attraper les grosses mains de mon père qui cognaient sur ma mère. Bien sûr, je n'y arrivais pas. Mon père était un colosse, pourtant pas très grand, mais gros et lourd. Alors je pleurais, un vrai déluge de larmes impossible à contrôler, je leur hurlais d'arrêter. Mon intervention finissait presque toujours par calmer mon père. Je crois qu'il avait pitié de ce visage ravagé par les lannes que je lui offrais presque chaque soir. J'avais peur que mon père ne tue ma mère. Tant que j'étais là, je pensais qu'il ne pourrait pas le faire. Dans mon lit, je luttais pour ne pas m'endormir car une fois mes parents couchés, les scènes reprenaient de plus belle. Je craignais le pire pendant mon sommeil. A force de m'obliger à rester éveillée, je ne dormais plus, pourtant épuisée par le manque de sommeil. Je restais la moitié de la nuit éveillée, et bien sûr, le lendemain en classe, je somnolais. Je voulais pourtant travailler pour réussir en classe, mais j'étais tellement fatiguée! J'étais très pieuse, cela me procurait un grand réconfort. Je priais en égrenant mon chapelet. Combien de Je vous salue Marie et de Notre Père ai-je pu réciter, implorant le ciel, espérant de tout mon cœur que les choses s'arrangent! J'ai prié toute mon enfance en me disant: Il y a un bon Dieu, il va faire quelque chose pour nous. Je me réfugiais dans un autre monde, un monde merveilleux, rempli de Saints que j'admirais et qui m'entouraient de leur affection. Je voulais croire en Dieu, lui seul pouvait me comprendre. Je lui écrivais des lettres que je gardais précieusement dans mon cartable dans lesquelles je lui demandais qu'il fasse en sorte que mes parents ne se disputent plus. Je lui promettais tout ce qu'il voulait s'il exauçait mes vœux. Je lui promettais d'être la plus gentille des petites filles, de le servir jusqu'à la fin de mes jours. Je le suppliais tous les jours de m'aider et il me semblait alors que les promesses que je lui faisais 16

prenaient un caractère défmitif. Le dimanche, je passais toute la matinée à l'église. J'assistais aux trois messes et je priais encore et encore pour que mes parents ne se disputent plus. C'est aussi le dimanche que les scènes de ménage étaient les plus violentes, surtout aux heures des repas. Mon père passait toute la matinée au P.M.U où il poinçonnait les tickets de tiercé. Il en profitait pour se saouler avant de rentrer déjeuner. Je me souviens des dimanches quand il revenait très tard après avoir bu toute la matinée. Il entrait dans la cuisine où nous l'attendions pour manger, en braillant, trouvant problème à toute chose, prétextant un repas trop chaud, trop froid. « C'est froid! »hurlait-il suivi des grossièretés habituelles. «T'avais qu'à rentrer plus tôt, espèce d'ivrogne! » hurlait ma mère à son tour. La suite était inévitable. Dans les yeux de ma mère, la peur était installée, elle s'attendait au pire. Mon père se levait alors et empoignant fermement les poignées du meuble de cuisine, tirait de toutes ses forces jusqu'à ce que le meuble bascule et se renverse par terre et sur la table où se trouvait notre repas. Nous étions terrifiés et paralysés par la peur devant cet homme devenu violent par l'absorption démesurée d'alcool, incapable de se contrôler, qui finissait par renverser la table sur les débris de vaisselle éparpillés au sol. Puis, aux premiers reproches de ma mère, il se jetait sur elle et la cognait de ses gros poings jusqu'à ce qu'il s'écroule, ivre mort, ses puissants ronflements emplissant alors toute la maison. Lorsque mes cris et mes larmes ne suffisaient plus à arrêter la violence de mon père, je courais alors à perdre haleine jusqu'au commissariat qui se trouvait à quelques centaines de mètres de la maison. J'arrivais essoufflée, en larmes, pour demander de l'aide aux gendarmes. Je sentais bien qu'ils en avaient assez de me voir presque chaque jour mais je refusais de rentrer tant qu'ils ne m'avaient pas accompagnée chez moi. Ils riaient, eux aussi à moitié ivres devant leur canette de bière. y avait-il quelque part dans le monde des adultes responsables qui ne buvaient pas d'alcool? Tous les hommes que je connaissais buvaient plus que de raison, de la bière surtout. Mon père consommait plutôt des alcools forts. Le dimanche, il rentrait 17

fièrement à la maison en hurlant qu'il avait avalé plus de quinze ricard ! J'avais le sentiment de vivre dans un monde de fous. Quand enfin, les gendarmes se décidaient à poser leurs canettes et à me suivre à la maison, mon père, comme par miracle, s'était calmé en entendant leur voiture arriver. «Arrêtez de traumatiser vos gamins!» sermonnaient les gendarmes, et ma mère honteuse leur rétorquait: «Ce n'est rien, les enfants prennent peur pour pas grand-chose, tout le monde se dispute dans la vie! » Les gendarmes partis, je recevais une raclée magistrale. « On ne lave pas son linge sale en public! » justifiait ma mère.

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3 Le couteau J'avais tellement peur que mon père ne finisse par tuer ma mère que j'avais caché un couteau sous mon oreiller pour la défendre s'il le fallait. Je glissais chaque soir ma main sous l'oreiller, caressant ce couteau, m'assurant qu'il était bien là, priant le ciel de n'avoir jamais à m'en servir, en aurais-je le courage d'ailleurs, la force aussi? J'étais seule face à ce cauchemar. A qui en aurais-je parlé? Qui m'aurait écoutée, entendue? Ma mère ne voulait pas que l'on parle de notre vie privée à qui que ce soit, il fallait toujours faire comme si tout allait bien, comme toute famille normale. Je me sentais tellement seule, avec ce poids difficile à porter pour un enfant de mon âge. La sécurité de chacun exigeait toute ma vigilance. Je me sentais aussi responsable de mon petit frère et de ma petite sœur qui assistaient eux aussi aux scènes de ménage. Heureusement, les scènes nocturnes ne les réveillaient pas toujours. Bien souvent, le drame éclatait quand ma mère répondait aux attaques de mon père. Je lui criais en pleurant «Ne réponds pas! Ne réponds pas! » Mais c'était plus fort qu'elle. Elle faisait à mon père d'incessants reproches, le provoquait sans cesse, ce qui ne faisait qu'attiser sa colère. Elle ne faisait rien pour arranger les choses, comme si souffrir était sa seule raison d'exister. Peu soucieux de la présence de leurs enfants, nos parents se battaient et hurlaient des grossièretés innommables. Et pourtant, je continuais à passer mes nuits sur le palier, certaine que la survie de ma mère dépendait de cette protection que je lui offrais sans condition. Je l'aimais tellement, je ne voulais pas qu'elle meure. En même temps je souffrais de la façon qu'elle avait de me rabrouer, de son manque de reconnaissance pour cette protection que je lui apportais quotidiennetnent. Elle n'avait à mon égard aucun geste de tendresse, pas de paroles rassurantes non plus, pas d'amour tout simplement.

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Moi, j'étais prête à tout par amour pour elle. Et je l'étais le soir où je me suis servie du couteau. Lasse d'attendre mon père, ma mère, prévoyant le pire, était allée se coucher dans la chambre que je partageais pour un temps avec ma tante Brigitte. Couchée entre moi et sa belle-sœur, elle pensait sûrement que mon père ne viendrait pas la déranger. Elle se trompait. Mon père est rentré ivre, plus méchant que jamais. Je ne dormais pas, je l'ai entendu monter lourdement les marches de l'escalier. Je retenais ma respiration, tremblant de tous mes membres. Il a ouvert brutalement la porte de la chambre et est entré tenant à la main une paire de cisailles à découper le poulet. A la seconde où il s'est jeté sur le lit, j'ai compris qu'il voulait égorger ma mère. Elle se débattait, hurlait, protégeait son cou avec ses mains et là il a vu son alliance. Ses gros yeux sortaient de leurs orbites, il semblait fasciné par cette alliance. Il m'a fallu un dixième de seconde pour comprendre ce qu'il allait faire. Déjà, il tenait fermement le doigt de ma mère et glissait la cisaille entre le doigt et l'alliance pour la lui arracher. Les cris de terreur de ma mère emplissaient toute la maison. J'ai essayé, avec l'aide de ma tante, de tirer mon père mais sans succès, il était beaucoup trop lourd. Je n'avais pas le temps d'aller chercher les gendarmes. J'ai senti que si je ne faisais pas quelque chose, il allait la tuer. « Lâche-la! Je t'en supplie, arrête, tu me fais peur! » l'imploraisje. Il n'entendait pas mes hurlements. Il avait décidé de la tuer. Il hurlait: « Je vais en finir avec toi, salope! pouffiasse! » C'est alors que j'ai couru chercher le couteau sous mon oreiller. Une dernière fois, je le suppliai encore et encore de laisser ma mère tranquille mais il ne m'entendait pas. Son visage, décomposé par la colère était effrayant. Pour que ce cauchemar finisse, j'étais prête à tout, même lui dire que je l'aimais, même l'appeler Papa, terme affectueux que je n'utilisais plus depuis longtemps. « Arrête, pa .. .je t'aime! » Il n'entendait pas les suppliques que je lui adressais. Non, il ne voulait pas arrêter, plus furieux et déterminé que jamais. Ma mère poussait des hurlements terrifiants, allongée dans son lit où mon père essayait maintenant de l'étrangler. Je tenais toujours mon couteau serré dans ma petite main. 20

Soudain, j'ai frappé. J'ai frappé dans le dos de mon père avec toute la force que me permettaient mes dix ans. La lame du couteau a traversé sa veste, sa chemise, son maillot de corps et a entamé sa chair mais je n'ai pas vu de sang couler. Il a lâché ma mère quand il a senti la douleur, s'est redressé, m'a regardée sans vraiment comprendre que c'était moi et il est sorti de la pièce en titubant. Puis, je l'ai entendu claquer la porte d'entrée et quitter la maIson. Paniquée, ma mère nous a envoyées, ma tante et moi, faire le tour de la ville, pour le retrouver. Il était tard, nous avions froid et étions tétanisées par la peur. Nous l'avons cherché partout, dans tous les recoins de la ville, sans succès. Nous n'avons jamais su où il était allé. Il est rentré au petit matin, s'est couché sans rien dire. Je ne dormais pas, je priais. Le lendemain matin, avant de partir à l'école, le ventre noué par l'angoisse, harassée d'une nuit sans sommeil, ma mère m'a lancé cette phrase abominable, inhumaine: « Tu es un assassin! Tu sais ce que tu mérites? Je vais te mettre en maison de correction jusqu'à ta majorité, je ne veux pas d'une criminelle chez moi! » J'ai cru mourir en entendant ces paroles. J'étais assommée par cette accusation, petite fille rejetée, bafouée, coupable d'avoir voulu protéger sa mère, moi qui venais de la sauver d'une mort certaine! Je n'avais plus qu'une envie, celle de disparaître à tout jamais. Je suis partie à l'école et en chemin je m'adressais à Dieu: «Faites que je ne sois pas obligée de vivre encore longtemps, que je meure pour ne plus penser à rien. Maman ne se rend pas compte de ce que je fais pour elle. Elle ne m'aime pas. Cette vie est trop dure, je ne veux plus vivre dans ces conditions.» J'ai longtemps réfléchi à tous ces évènements. Ma mère n'avait pas cette sensibilité, cette ouverture d'esprit et de cœur pour me comprendre. En me faisant dormir dans son lit, en se servant de moi comme d'un bouclier, elle me faisait endosser une responsabilité beaucoup trop lourde à porter pour un enfant de mon âge. Elle savait que je passais mes nuits sur le palier pour la protéger, elle savait que je cachais un couteau sous mon oreiller pour la défendre. 21

Jamais, elle ne m'a témoigné la moindre reconnaissance. Tant de méchanceté et d'injustice me révoltaient mais je me sentais investie d'une mission de protection auprès de ma mère et malgré ce qu'elle me faisait endurer, je n'avais qu'une seule envie, celle de la protéger, envers et contre tout.

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4 Ma mère Ma mère était violente avec moi, mais pas au point de me laisser des traces physiques. Elle me giflait régulièrement, me donnait des coups de martinet qui laissaient des traces quelques heures, puis s'estompaient. Elle avait aussi la fâcheuse habitude de me tirer par les cheveux jusqu'à me faire tomber et me tirer ensuite par terre, ses mains solidement accrochées à mes cheveux noués en queue de cheval. Mais ce n'était rien par rapport à ses incessantes brimades, ses insultes répétées: « Sale garce! Espèce de conne! Vieille taupe! Pourriture! » Mes pleurs ne changeaient rien, au contraire. Ma mère redoublait de méchanceté quand elle me sentait faible et que je pleurais. Et quand, malgré tous mes efforts pour cesser de pleurer, mes larmes ne tarissaient pas, elle me jetait à la cave, seule dans le noir, entourée des rats et des araignées dont j'avais si peur. L'attitude de sa propre mère avait déteint sur elle, avait détérioré son caractère. Elle avait été élevée dans la violence et reproduisait la violence. Elle n'avait connu que les cris et les colères hystériques de sa mère qui ne l'avait jamais aimée. Avec moi, sa fille aînée, elle revivait ce qu'elle avait vécu petite, reportant sur moi toutes ses angoisses. Tout ce qui lui arrivait de mauvais semblait être de ma faute et tout ce qui me concernait était mauvais. Je ne me sentais pas à ma place auprès de mes parents. Je me disais souvent que je n'aurais pas dû venir au monde dans cette famille-là. La misère et la violence subies de génération en génération avaient rendu mes parents insensibles à toute forme d'amour. Rien que le mot était banni tant il paraissait sale. On ne parlait pas d'amour chez nous. Chez nous, on ne savait pas être heureux non plus.

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