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La vie douce-amère d'un enfant juif

De
120 pages
Tranches de vie vécue plutôt qu'analyse historique, l'auteur nous conte huit ans de vie un peu décousue, entre enfant juif caché à la campagne et mère très malade, puis dix ans de séjour dans les Maisons d'Enfants de déportés de la Commission Centrale de l'Enfance. Et, de même que sur les clichés d'époque, où les orphelins de maisons d'Enfants sont souvent souriants, il faudra sans doute, dans ce récit, y regarder de plus près. Peut-être y verra-t-on alors quelques bleus à l'âme, ou encore les fantômes de cicatrices jamais vraiment refermées.
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À Raymonde, ma compagne de toujours, lectrice attentive, correctrice inlassable, qui n'a cessé de me soutenir et de m'encourager.

À Katy Hazan, première lectrice extérieure au cercle de famille, qui m'a encouragé à persister et signer.

À Claudie Bassi-Ledermann, qui m'a relu avec bienveillance et dont la pertinence des conseils m'a permis d'aller au bout du récit.

Prologue

Je ne sais si, ce jour-là, les auspices étaient bons, mais ils étaient bruyants. Je m'impatientais de voir le jour, et j'entendais des sons inhabituels, mélange de vrombissements, de sirènes et d'explosions. Je tressautais dans ma confortable baignoire, mais je sentais, par tout mon cordon, venir des ondes d'angoisse. Pourtant, comme le dit l'Ecclésiaste, le temps était venu, le temps de la guerre et le temps de la vie. Ma mère, perdue parmi les réfugiés, en cet été 1940, le jour-même de l'été pour être précis, se faufila hors du fleuve des fuyards, et par un habile crochet se retrouva dans un petit village du Loiret. Les habitants consentirent à lui prêter une grange et c'est ainsi que je vins au monde entre le bœuf et l'âne gris. J'étais un fort et gros bébé, décidé à surclasser, en matière de bruits, les armées du Reich. Celles-ci continuaient sans relâche les bombardements de femmes, d'enfants et de vieillards sur les routes de l'exode.

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L'armée allemande prit le dessus sur les civils, et les militaires français, ceux qui n'étaient ni morts ni prisonniers, rentrèrent chez eux. Mon père, démobilisé après la « drôle de guerre », rentra aussi chez lui. Le 20 août 1941, il fut arrêté pour délit d'être né juif, interné plusieurs mois à Drancy, à Compiègne ensuite, puis déporté, sans retour, en mai 1942, à Auschwitz où il mourut le 14 juillet. J'avais deux ans. J'étais insoucieux de sa présence et soixante années n'ont pas suffi à gérer son absence.

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Du côté de la Normandie 1943-1945 1

Dans la gare, il y avait beaucoup de monde, des soldats en vertde-gris, allant d'un pas sûr, et des civils aux mines fatiguées et aux trajectoires incertaines. Les trains aussi étaient de deux sortes, les militaires, bariolés de taches vertes et noires, et les civils, aux wagons fripés datant sans nul doute de la guerre précédente. C'était un peu curieux cette façon de camoufler les trains militaires, comme si, d'en haut, on ne voyait pas les voies et ce qu'il y avait dessus. Personnellement, j'aurais camouflé les rails, mais on ne m'avait pas demandé mon avis, ni sur l'art du camouflage, ni sur le voyage en Normandie vers laquelle nous allions en ce début d'été 1943. Mon frère résumait ça d'un « on t'a pas sonné » qui, généralement, ne m'empêchait pas de continuer à parler. Aujourd'hui, cependant, ma main dans celle de ma mère me transmettait une sorte de malaise diffus, des ondes incertaines qui me privaient de réplique. La hauteur de la gare, le brouhaha qui semblait flotter sous son plafond, la vapeur s'échappant de la locomotive, puis les sifflets du chef de gare, tout, pourtant, m'enveloppait d'excitation. Bien vite cependant, le choc monotone des roues, parfois brisé par le chuintement des aiguillages ou le sifflet de la locomotive, eut raison de mon émerveillement et je sombrai dans un méchant sommeil. Sans doute avions-nous dû changer de train pour nous retrouver bien fripés dans cette gare du Fidelaire, petit village de Normandie, dans la région d'Évreux. Roger, le patron, qui nous attendait, ponctua son « bonjour » d'un geste délicat de deux doigts vers sa casquette, sans cesser de mâchouiller un mégot baveux qui semblait collé à ses lèvres. Il prit nos valises et nous hissa à leur suite sur une charrette attelée à un

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magnifique cheval gris, dont la puissance me parut encore plus grande à le voir de si près, si haut, si large, et pourtant si paisible. - Il s'appelle Hector, c'est un percheron et il est sans doute plus âgé que vous deux réunis, dit Roger en nous désignant des yeux. - Voilà qu'en plus, il est âgé et percheron, le cheval, pensai-je. - Eh hue dia ! À cet instant seulement, j'eus vraiment la sensation d'avoir quitté la maison et troqué Saint-Maur et la banlieue pour un autre univers, peuplé d'un silence aux chants d'oiseaux, ponctué du joli bruit des fers d'Hector sur la route aux pommiers tordus. J'étais fasciné par l'immense croupe du percheron qui faisait tressauter sa queue coupée court, et je fus bien étonné de voir celleci se soulever pour nous offrir deux ou trois crottins, sans que le cheval ne modifie son pas tranquille. À l'arrivée, la famille entière nous attendait : Thérèse, la patronne, petite et voutée, en fait un peu bossue, les vieux, Grandpère et Grand-mère, et enfin, la fille de la maison, dotée d'un curieux prénom, Muguette, sans doute d'usage en Normandie… C'était gentil de nous accueillir avec un vrai produit de la ferme, un bol de lait tiède « Et qui vient just' d'sortir d'la vache », avec sa peau jaune et vaguement fripée qui surnageait par morceaux. Le lait passa tout juste, mais au contact de la peau, ma gorge fut prise d'un spasme, mon ventre se crispa, et je vomis de suite le bon produit normand, avec, en prime, les restes du goûter. On mit cela sur la fatigue du voyage, sans que personne ne se fâche, puis on me conduisit à ma chambre. J'étais content d'être sur mon lit, pour faire un peu le point, dans la pénombre de ma nouvelle chambre que je partagerai avec mon inévitable frère. Muguette avait sa chambre à côté ; c'était déjà une grande fille, dans les douze ans peut-être, bizarrement coiffée à la Jeanne d'Arc, avec une barrette sur le côté pour retenir une mèche. Comme tout ce qui était femme, elle était revêtue d'un tablier à carreaux, moche, à l'image de tout ce que je voyais ici, le temps, la ferme et les machines qui traînaient un peu partout. Les chiens, les poules et les canards, que j'avais entrevus à l'arrivée, faisaient un peu exception : ils n'étaient pas vraiment moches, ils se contentaient d'être sales. Bientôt Muguette vint me chercher et, nous prenant par la main avec mon frère, elle nous fit faire la visite de son domaine. Avec son sourire et sa gentillesse, elle était déjà plus belle. 10

La ferme était immense, cent fois le pavillon peut-être, avec des bâtiments dans tous les coins, du fumier et des poules un peu partout. Muguette nous dit que les poules étaient des animaux pas très futés : « Tiens, je vais vous montrer ! ». D'un geste vif elle se saisit de la première qui passait, puis, sans écouter ses gloussements, lui mit d'autorité la tête sous l'aile. Quelques secondes après, croyant la nuit venue, la poule se posa sur une patte et se mit à dormir. C'est même comme cela qu'on voit si les poules dorment, non pas d'un œil, mais d'une patte. Dépliant de nouveau l'aile, Muguette nous réveilla la poule qui, en un instant, reprit son picorage, l'œil vif et toujours aussi rond. Finalement, je pensai qu'on n'allait peut-être pas s'ennuyer tant que cela à la campagne.

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Muguette, Daniel et Michel

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Ma mère est restée quelques jours, le temps de nous habituer, disait-elle, et je n'ai pas éprouvé trop d'émotion quand elle est partie. Elle nous l'avait bien dit et redit, elle reviendrait bientôt. Et puis, la ferme était un terrain de jeux exceptionnel, sans compter l'instruction qu'on pouvait en tirer sur les faux bruits qui circulaient en ville. Le coq, par exemple, on dit dans nos contrées que c'est un réveille-matin : c'est faux, il chante jour et nuit, quand ça lui prend. En fait, il fait bien le fier, et il a un peu raison, ajoutait mon frère, quand on domine, comme lui, une dizaine de femmes. Les vaches, en ville, on prend leur nom comme symbole de méchanceté. En vérité, elles sont paisibles avec leurs grands yeux, leur machouillis permanent et leur queue qui chasse gentiment les mouches. Même moi, si petit, je peux les faire avancer avec une badine, quand elles veulent bien obéir aux Parisiens. Les lapins aussi, en ville, on dit que ça file. Ceux de la ferme, quand on les sort de leur clapier, ils sont si lents qu'il est très facile de les rattraper. On raconte bien des bêtises, en ville, sur les bêtes et les gens de la campagne. À l'inverse, des bêtises, on en racontait aussi en Normandie sur les gens de la ville : ainsi, André, le voisin de la ferme d'à côté, d'à peu près l'âge du frère, nous accueillit avec une chansonnette sans musique, pas très gentille à ce que j'ai pu comprendre : « Parisiens blancs-becs, Marchands d'allumettes. Allumettes au cul, Parigots foutus ». Heureusement, il se reprit vite en gentillesse et nous montra plein de choses que l'on ne connaissait pas chez nous. Comment tirer les oiseaux au lance-pierre (sans d'ailleurs jamais les atteindre), comment chercher les œufs des poules avant la patronne, et comment les gober, en faisant deux trous avec une aiguille, puis en aspirant très fort. Je trouvais ça un peu écœurant, mais je tâchais de faire comme tout le monde en évitant de me distinguer en vomissant pour un oui, pour un non. Même les travaux des champs ressemblaient à un jeu : nous allions glaner, et plus le bouquet était gros, plus nous étions félicités. Ce qui était moins drôle, c'étaient les chaumes qui piquaient à travers les sandales. On ne dirait pas, à voir le blé onduler au vent que ce qui reste, après la moisson, puisse être si dur. Nous avons bien essayé les sabots mais, si on n'est pas né en 12