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La Voix du Nord

De
213 pages
Comment La Voix du Nord, l'un des fleurons de la presse quotidienne régionale, a-t-elle perdu son âme en même temps que son indépendance, dans une féroce bagarre de famille, savamment orchestrée ? Témoin privilégié et acteur malgré lui de cette saga à rebondissements multiples, André Soleau ne cache rien d'un immense gâchis qui en dit long sur la jungle des affaires et sur les amitiés d'intérêt. L'ascenseur social le mènera jusqu'à l'ultime étage de la direction générale. Une "vue d'en haut" imprenable qui lui permet de poser un regard sans complaisance sur un paysage médiatique sans compassion.
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LA VOIX DU NORD
La grande braderie

André Soleau

LA VOIX DU NORD
La grande braderie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Bannattan Hongrie ) Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan ItaUa

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 4-) 6

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

1053 Budapest

- ROC

IT ALlE

L'Harmattan Burkina Faso ) 200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.&
L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01843-2 EAN : 9782296018433 @

A ma mère A Annie A Mickaël et Aude
A Céline et Guillaume

A Inès

Fils de pauvre

« Journaliste! Mais vous n y pensez pas, mon pauvre ami. C'est une profession complètement bouchée et compte tenu de votre niveau, vous ne risquez pas de figurer un jour parmi l'infime minorité d'élus. Ah ! Ces pseudo-tests d'intelligence. Sous prétexte de mieux orienter les élèves, on leur met n'importe quoi dans la tête. On conseille aux meilleurs d'arrêter au BEPC et aux cancres de poursuivre jusqu'au bac. N'oubliez pas une chose, et je m'adresse cette fois à toute la classe: la vérité, ce sont les notes de vos professeurs. Eux seuls sont à même de juger la qualité de votre travail et vos capacités à réussir votre scolarité. Le reste n'est que fadaise. » Cette scène est à jamais gravée dans ma mémoire. Près d'un demi-siècle plus tard, je revois ce manteau beige râpé, surmonté d'un regard de myope. Du haut de son autorité, campée sur ses certitudes, Mme Gendarme se sert de l'estrade comme d'une tribune. Elle est vipère jusqu'au bout des mots. Des mots qu'elle mâchonne avec délectation, qu'elle triture, qu'elle rumine avant de les cracher à la face d'un môme de douze ans. Ils se transforment alors en un flot de paroles sans âme et sans humanité qui cingle le visage avant de dégouliner comme autant de stigmates indélébiles. Je baisse la tête, écrasé par l'humiliation subie devant mes camarades. Je voudrais fuir mais je suis tétanisé. Lorsque, enfin, elle consent à passer à un autre nom, je me laisse tomber sur ma chaise, anéanti.

Je n'ai jamais revu Mme Gendarme. Elle a quitté le lycée d' Avesnes-sur-Helpe un an plus tard, pour rejoindre le sud du pays, d'où elle était originaire. Mais je m'interroge toujours sur les motivations de cette femme de passage, entrée par effraction dans le jardin secret de mon enfance. Elle qui avait connu l'école sans doute à l'âge de cinq ans pour ne plus en sortir avant la retraite, que savait-elle de la vie, du métier de journaliste, du fonctionnement d'une entreprise? Comment a-t-elle pu piétiner les rêves d'un gosse à grands coups d'affirmations gratuites et de condamnations sans appel? Nous étions en 1962. Les professeurs incarnaient encore ce que la société de l'époque considérait comme les règles fondamentales, la rigueur, le formalisme, la discipline. Leur savoir n'était pas contestable. Leur jugement avait valeur de préceptes. En affirmant de manière aussi péremptoire que je n'avais aucune chance de réaliser mon vœu le plus cher, en caricaturant les résultats des tests d'orientation, qui commençaient à peine à être référencés dans les établissements, Mme Gendarme s'appropriait mon futur. Elle le confisquait pour lui donner un format préétabli, elle l'enserrait dans un carcan social. Il est vrai qu'au début des années 1960, la société française fonctionnait sur des schémas redoutables de simplicité et d'efficacité. Nous étions bien loin de l'objectif des 80 % de bacheliers. Seule une minorité s'extrayait de l'école communale pour rejoindre le collège. Une nouvelle sélection s'opérait ensuite, après le BEPC, pour atteindre le lycée. Mme Gendarme n'était que la représentante zélée d'un système qui permettait aux filles et fils de bonne famille d'occuper en masse les bancs de l'Université. Les autres? Le travail leur tendait les bras. Le chômage n'avait pas encore anesthésié les volontés et il suffisait de pousser les portes des administrations ou des entreprises pour gagner sa vie et s'afftanchir d'une tutelle parentale parfois pesante.

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La véritable discrimination n'était pas forcément institutionnelle. Les bourses fonctionnaient correctement et quantité d'enfants issus d'un milieu modeste ont pu en bénéficier pour ouvrir les fenêtres de leur quotidien maussade. Elle existait plutôt dans le regard des autres, dans cette ftacture de deux mondes qui se côtoyaient bon gré, mal gré sans communiquer. Schématiquement, Les gens aisés allaient à l'école, les autres à l'usine. Et lorsque ces derniers disposaient de capacités intellectuelles suffisantes pour contester cette espèce de prédestination immuable, ils se heurtaient aux lacunes de leur propre entourage, le manque de connaissances et d'ambition. Manque de connaissances des structures qui favorisait une forme de fatalisme docile. Les décisions prises par l'autorité, qu'elle soit administrative, patronale ou autre étaient intangibles. Elle seule disposait de la connaissance, ce qui apparaît aujourd'hui inconcevable tant l'émergence d'outils comme Internet a bouleversé cette hiérarchisation ancestrale des rapports. Manque d'ambition ensuite qui procédait d'un raisonnement similaire. Pourquoi décrocher un bac ou une licence alors que les parents, les frères, les sœurs, les cousins, les amis ne manquaient pas de travail avec le seul certificat d'études en poche? Pourquoi vouloir imiter les riches quand on n'a pas le sou? Ce consentement implicite à l'ordre établi portait sans doute les germes de Mai 68. Mais nul n'aurait imaginé alors que le bel édifice se lézardait et que nous étions à quelques poussières d'une «révolution» a priori irrationnelle. La France chloroformée commençait, certes, à se trémousser aux rythmes de la mode yé-yé, mais le mal-être restait à inventer. « Journaliste! Mais vous n y pensez pas! » Mme Gendarme avait résumé en une phrase l'incongruité d'une exaltation juvénile conftontée à la machine à broyer les illusions. J'avais d'ailleurs été versé dans une classe baptisée «Moderne court» qui aurait dû limiter mon champ de vision. Un cycle court correspondait au collège, pas au lycée.

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J'en conçus beaucoup d'amertume mais surtout une méfiance tenace vis-à-vis du corps enseignant. J'ai évidemment rencontré nombre de professeurs de grande qualité tout au long de ma scolarité, mais il est difficile d'ignorer l'influence néfaste que peut avoir une minorité d'individus douteux sur des personnalités en construction. Dois-je pour autant faire porter l'entière responsabilité de mes études médiocres sur cet épisode malheureux ou sur un système pernicieux? Ce serait un raisonnement spécieux. Il n'empêche! J'ai vécu toutes ces années en traînant les pieds, ce qui ne semble pas la meilleure méthode pour aller loin. La parenthèse scolaire aurait dû se refermer après le BEPC décroché tant bien que mal. Un emploi aux Hypothèques m'était destiné et même s'il s'agissait d'un poste sans prétention, il me faisait basculer subitement dans le monde des adultes avec, à la clé, une rémunération qui viendrait améliorer les ressources familiales. La plupart de mes camarades de classe avaient entrepris une démarche analogue et j'allais les croiser, plus tard, en employé des Ponts et Chaussées, contrôleur SNCF, gendarme ou représentant de commerce. Endosser de nouvelles responsabilités ne me donnait pas simplement l'impression de m'inscrire dans la normalité. C'était aussi une manière de soulager ma mère, empêtrée dans les difficultés financières depuis la nuit des temps. Veuve à trente-cinq ans, sans travail au début, elle élevait ses cinq enfants dans une petite maison de quartier. Je n'avais pas encore huit ans lorsque mon père mourut. Je n'en garde que peu de souvenirs. Quelques images brouillées, une ou deux paroles fortes, des parties de pêche et de jardinage. Ouvrier, il souffrait d'une malformation du cœur qui l'avait rapidement handicapé. Les dernières années de sa vie avaient été un lent mais inexorable affaiblissement où chaque geste devenait une souffrance, comme si l'énergie

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s'échappait un peu plus chaque jour de tous ses pores. TIétait parti une nuit, discrètement, par épuisement. Ma mère se révéla heureusement une personne de caractère. Sans qualification, entraînant dans son sillage une couvée piailleuse, elle fit face avec un courage admirable. Elle commença par dénicher quelques petits boulots qui lui permirent de maintenir la tête hors de l'eau. Femme de ménage, couturière pour les particuliers, elle compensait l'absence d'assistance des pouvoirs locaux de l'époque. Les aides de toute nature apparaissent aujourd'hui comme un droit à la dignité pour les nécessiteux. Cette exigence n'avait rien d'évident, il y a cinquante ans. Les pauvres ne dérangeaient pas. TIs consommaient chichement, ignoraient les écarts, se plaignaient à voix basse, pleuraient en cachette. La délivrance vint plus tard, sous forme d'un emploi de femme de service dans une école maternelle. Les salaires se flfent plus réguliers, les fins de mois moins aléatoires. Oui, je suis un fils de pauvre. J'en conserve le sentiment diffus d'un équilibre précaire mais d'une enfance heureuse. Notre maisonnée était rythmée par le travail et donc les absences de maman. Je la vois encore revenir en catastrophe le jeudi midi pour préparer les repas, se courber un peu chaque soir sous le poids des interrogations, pour mieux se redresser à l'aube, prête à affronter un énième défi. Elle n'a vécu que pour ses enfants. Nous n'avions pas d'amis. Elle n'a jamais connu d'autre homme. Notre première télévision disposait d'un monnayeur. On y glissait des pièces de un tranc pour pouvoir suivre un film. Cela permettait de payer l'appareil en douceur. Hélas, on ratait souvent la fin du programme par manque d'espèces. Cette boîte à images magique fut longtemps le seul luxe qu'elle s'octroya. Sans doute ne supportait-elle plus l'idée que l'un de nos voisins ait pu nous soutirer vingt

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centimes, chaque semaine, pour nous autoriser à regarder une émission chez lui. Cette acquisition modifia en tout cas nos habitudes. Elle prit une place imposante dans l'unique pièce du rez-dechaussée de la maison. Elle nous permit de nous ouvrir progressivement sur le monde et nous rassembla, chaque soir, autour de la grande messe cathodique. Il est vrai que nous n'étions pas de grands communicants. TI n'y avait pas place pour les états d'âme autour de la table et nous n'étions guère enclins à rompre les silences qui s'installaient de manière quasi naturelle. Ma mère ne partageait pas ses soucis avec les enfants. Cela ne se faisait pas. Dès qu'une discussion s'amorçait, avec un membre de la famille ou un interlocuteur quelconque, nous étions priés d'aller jouer dehors. Être pauvre, c'est aussi un état d'esprit. S'imprégner d'humilité jusqu'au bout des ongles, apprendre à dire «bonjour à la dame» même à celles qu'on ne connaît pas, ne jamais tricher, afficher en toute circonstance une honnêteté quasi maladive, nourrir une sacro-sainte trousse du qu' endira-t-on. .. Les secrets de famille sont enfouis au plus profond des inhibitions. On traverse l'existence en anonyme, humble façon de se préserver. La vie aurait pu s'écouler ainsi, dans un clair-obscur composé de non-dits, de petites satisfactions et d'efforts constants. J'imagine sans peine ce qu'aurait pu donner cet itinéraire sans histoires, à Avesnes-sur-Helpe, petite souspréfecture d'à peine six mille âmes, au cœur de ce que l'on a appelé la Petite Suisse du Nord. Une bourgade oubliée des décideurs, un minuscule point sur une carte, coincé entre la Belgique et l'Aisne, adossé aux Ardennes proches. Des gens authentiques, coulés dans la pierre bleue, la marque de fabrique du pays, qui se marie à la brique dans un mélange harmonieux de rudesse et de tradition. Des hommes, les traits creusés par les pluies drues, qui se tiennent à l'écart, mangent

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gras et ont l'amitié facile. Ils vivent au ralenti, avec les gestes
mesurés des besogneux durs à la tâche. Paisibles. J'aurais été un de ceux-là, employé sérieux, membre assidu des associations locales, un fidèle des teITains de boules et de la chope du soir. Mais une femme allait bouleverser ce bel ordonnancement. Une rencontre inattendue, l'une des premières à mo_difierle cours d'un destin trop vite écrit. TIme semble l'entendre trapper à la porte, au lendemain du décès de mon père, s'adresser à ma mère avec une douceur infinie: «Vous ne me connaissez pas. Je m'appelle Paulette Deharveng. J'ai appris le drame qui vous frappe et j'aimerais vous aider. Si vous le voulez, je vais m'occuper de vos enfants pendant quelques jours afin que vous puissiez régler les problèmes les plus urgents, notamment l'enterrement. » Maman, d'ordinaire si indépendante, se laissa séduire et consentit à nous laisser entre les mains de cette dame à l'élégance raffinée. Mme Deharveng appartenait en effet à la bourgeoisie avesnoise. Elle habitait une demeure cossue, à quelques centaines de mètres de notre domicile. D'emblée, je fus ébloui par cette femme libre, à la quarantaine éclatante. La Gitane maïs perpétuellement au coin des lèvres, la coupe de champagne généreuse, elle illumina mon enfance puis mon adolescence. Chaque jour, après les cours, j'allais la voir. Elle m'apprit le piano, me fit découvrir le goût des belles choses, me donna envie d'un ailleurs. Mme Deharveng adorait les enfants. Elle n'avait pas pu en avoir et avait adopté un garçqn, Bernard, qu'elle considérait comme son fils naturel. A tel point qu'elle évoquait sa grossesse sans la moindre gêne comme si elle refusait une stérilité jugée dégradante. Peu de gens connaissaient la vérité. Moi-même, je l'appris plusieurs années plus tard. Mais ce lourd secret eut des conséquences désastreuses puisque Bernard en fut informé de façon brutale, au moment des formalités de son mariage. Le choc fut

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teITible. Il ne s'en remit jamais complètement et sa VIe ressembla à une longue descente aux enfers. Pour ma part, j'étais loin de ces mystères de grandes personnes. Je profitais au maximum de ces rendez-vous quotidiens où tout semblait en harmonie. Les pièces immenses, les plafonds hauts, la musique, les longues discussions, le travail de classe..., chaque détail, chaque moment m'installait dans un monde parallèle, grisant. C'est dans cette béatitude qu'intervint le coup de pouce évoqué. Le brevet en poche, je m'apprêtais à quitter sans regret l'univers scolaire lorsque Mme Deharveng me fit une curieuse proposition: « Tu sais que mon mari fait partie du Rotary club d'A vesnes ? - Pas vraiment. (Je ne savais pas trop à quoi servait le Rotary. ) - Ils organisent un voyage au château de Versailles, destiné à récompenser les meilleurs élèves de l'Avesnois, du public et du privé, de la seconde à la terminale. Tu devrais y aller. - Mais je ne suis pas un bon élève. Et je ne suis qu'en troisième.
-

faire, c'est de rédiger un compte-rendu de ce que tu auras vu. Les plus intéressants seront récompensés. » J'acceptai l'invitation du bout des lèvres, plus pour lui faire plaisir que par conviction. Lorsque je lui remis la copie, quelques jours plus tard, une lueur étrange éclaira son regard: « Ce que je viens de lire est magnifique. Je ne sais pas 'si tu vas gagner car la concurrence est rude. Mais tu ne seras pas loin. »

Ce n'est pas grave, tu m'accompagneras. La seule chose à

Je remportai effectivement le premier prix et, dans la semaine qui suivit, ma mère reçut la visite du président du club, ~ Jean Mossay, un notable, avoué et écrivain:

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«Madame, votre fils possède des qualités d'écriture étonnantes. Je pense que son avenir n'est pas aux Hypothèques. Il doit poursuivre ses études. -Mais il s'est engagé et je n'ai pas les moyens d'assurer une nouvelle scolarité. Le patron des Hypothèques est également membre du Rotary. Il est déjà averti. Quant aux études, c'est notre club qui les prendra en charge. » Adieu les Hypothèques! Le château de Versailles m'avait détourné de la vie active. J'étais trop jeune pour saisir l'importance de ce voyage qui venait de me propulser sur une autre planète. Mme Deharveng avait-elle perçu les choses avant tout le monde? Je ne l'ai jamais su. Les trois années qui suivirent furent les plus merveilleusement récréatives de toute mon existence. Seconde, première, terminale... Je fis le minimum car mon aversion pour l'enseignement traditionnel ne s'était pas estompée avec le temps. Le Rotary club m'avait subventionné, comme prévu, puis ma mère avait pris le relais sans hésitation. J'aurais dû être beaucoup plus sensible aux efforts qu'elle s'imposait mais nous étions plongés dans l'euphorie de ces années folles où les révoltes inévitables de l'adolescence se trouvaient amplifiées par les premiers craquements des structures et par la libéralisation des mœurs. Mai 68 fut ainsi vécu comme un électrochoc que notre jeunesse faisait subir à une société coincée. Les représentants de l'autorité, les détenteurs de petits pouvoirs devenaient brusquement des personnes vulnérables, rapetissées, prises de vertige par ce monde qui s'affolait et tournait beaucoup trop vite pour elles. Aucun pavé ne fut lancé à Avesnes-sur-Helpe. Nos débats politiques se résumèrent à quelques grandes déclarations suivies de tracts d'une remarquable naïveté. Certains profs accompagnaient nos bouffées délirantes. Tout cela fleurait bon le trop plein de formalisme et de culture

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judéo-chrétienne. Ce fut comme un impertinent coup de pied donné à un amas de bienséances et d'interdits. Je fus élu délégué de classe, les premiers du lycée. Mon engagement se résuma à quelques réunions mal préparées et à des dossiers
peu SUIVIS.

Pour le reste, j'avais l'esprit ailleurs puisque je venais de rencontrer celle qui deviendrait ma femme. Nos longues promenades amoureuses, la douceur qui enveloppait les têteà-tête volés à des heures de cours en jachère contrastaient avec le bouillonnement extérieur qui embrasait la France. Tout rentra finalement dans l'ordre. Je parvins à décrocher mon bac, suprême récompense d'un parcours chaotique, malgré l'hostilité d'une majorité de mes professeurs, lesquels avaient fait preuve d'une cohérence exemplaire puisque l'on retrouvait une bonne demi-douzaine de fois le mot « fumiste» et ses dérivés dans mon carnet de scolarité. L'un d'entre eux m'avait néanmoins pris en sympathie, Yves Casail, un professeur agrégé d'histoire à la culture générale impressionnante (il figurera quelques décennies plus tard parmi les plus gros gagnants du jeu « Questions pour un champion»). Il me convainquit de tenter ma chance à l'université à Lille ce qui, en définitive, ne me posait guère de problèmes puisque je pouvais disposer d'un poste de surveillant d'externat et donc, enfin, d'un salaire. Devenir à mon tour enseignant, le clin d'œil ne manquait pas de malice étant donné mes antécédents. En réalité, l'expérience tourna court pour plusieurs raisons. D'abord par la difficulté de concilier un emploi de pion en Avesnois et une vie d'étudiant à Lille. Grouper les cours sur deux jours, prendre une chambre d'hôtel chaque semaine, jongler entre les trains, honorer les bals du week-end avec mon orchestre, jouer les matches de foot l'après-midi et refaire le monde entre-temps avec mes amis... Il m'aurait fallu faire preuve d'une ténacité à toute épreuve pour relever le challenge. C'était loin d'être le cas.

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Surtout, mes relations avec le principal du collège qui m'employait s'étaient dégradées en un temps record. TI est vrai que ce curieux personnage exprimait des exigences incompatibles avec mes convictions profondes et l'éducation que j'avais reçue. Passe encore d'assurer à sa place les quelques cours de français qu'il s'était ménagés à l'extérieur, histoire d'arrondir les fins de mois. Mais nous obliger à découper des magazines de charme pour son usage personnel ou encore à assister certains professeurs, régulièrement chahutés, afin de rétablir le cas échéant, la discipline à leur place, voilà qui me donnait la nausée. La rupture fut consommée sous forme d'un courrier dénonçant ces pratiques détestables, courrier que je fis parapher par la quasi-totalité du corps enseignant concerné avant de l'expédier aux plus hautes instances de l'Education nationale. Lorsque les effets de cette lettre me parvinrent aux oreilles - enquête puis départ de l'intéressé -, j'en avais depuis longtemps fini avec l'enseignement et la fac. Cette propension à régler les problèmes par une réaction spontanée plus que par une lente maturatiof! constitue l'un des traits marquants de ma personnalité. A tel point que certains collègues n'hésitèrent pas, plus tard, à m'affubler du surnom de «StarteD). Fort heureusement, cette réactivité parfois encombrante allait favoriser, au fil du temps, des prises de décision rapides et faciliter par là même mon ascension professionnelle. Pour l'heure, je devais assumer les conséquences de ce grand chambardement. Non seulement, j'abandonnais des études qui, sans être brillantes, s'annonçaient plutôt correctes, mais je me mariais dans la foulée avant de partir pour le service militaire... deux jours plus tard, mon sursis ayant expiré de facto. En point d'orgue de ce tourbillon, la journée du mariage s'acheva prématurément par un grave accident de voiture qui envoya quatre membres de la famille dans un état très préoccupant à l'hôpital, mon épouse et moi nous en sortant miraculeusement avec quelques contusions.

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Je n'avais pas encore conscience de refermer le chapitre de l'adolescence. Toutes ces années passées au foyer familial, vécues au cœur d'un quartier sinistre mais vrai m'ont laissé un goût indéfinissable et un sentiment ambigu. J'ai aimé ces fêtes enfantines où l'on organisait des spectacles pour quelques poignées de friandises; ces rapports virils qui sont les ferments de la culture de rue; ces bagarres pour un bout de trottoir dérisoire; ces joies simples et ces émerveillements candides lorsque les personnalités se mettent à nu. En même temps, je n'ai pas partagé. Ni mes ambitions secrètes, ni mes folles espérances. Sans doute parce qu'elles m'apparaissaient décalées dans ce monde étriqué; parce qu'elles risquaient d'être mal comprises dans un milieu où l'on perd très tôt l'envie de lever les yeux vers les étoiles; parce que les plafonds sont bas et les pièces minuscules. Je ne regrette rien. Ma mère m'a laissé le plus précieux des héritages, des valeurs sûres qui se muent parfois en messages contraignants. Ces mots, devoir, respect, éducation, honnêteté, intégrité... sont plantés dans l'inconscient comme des garde-fous et poussent, invariablement, au dépassement de soi. En revanche, la mort subite de Mme Deharveng constitua pour moi une immense frustration. Je l'avais quelque peu perdue de vue, par une négligence coupable. Lorsqu'une voix intérieure pressante m'incita à renouer le contact, il était trop tard. Allongée sur son lit de souffiances, elle s'était échappée pour rejoindre les anges.

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« Employé sur route » à la Voix du Nord

J'aurais pu saisir l'occasion du service militaire pour me pencher sérieusement sur mon avenir. Un an de réflexion forcée constitue un entracte suffisant pour explorer toutes les pistes. Mais l'ambiance ne se prêtait vraiment pas à une introspection méthodique du genre: «Qui suis-je, où vaisje ? », et encore moins aux grandes décisions. Affecté dans un premier temps à l'école d'officiers de Coëtquidan, j'avais activé aussitôt quelques contacts pour me rapprocher de mon foyer. Résultat, douze mois au 43e régiment d'infanterie de Lille dont huit au sein d'une compagnie commandos. La première image qui me revient de cette année sabbatique aux frais de l'Etat, c'est l'incroyable brassage sociologique dissimulé sous un uniforme identique. Il y avait là, dans la même chambrée, condamnés à se partager l'espace dans une promiscuité délibérée, un proxénète actif, un monteen-l'air déclaré, un fou furieux obsédé par l'irrépressible envie de dérober un pistolet-mitrailleur, un fils de paysan qui découvrait les vertus du savon, un prof de maths alcoolique, des ingénieurs, un inspecteur des impôts déjà installé dans sa peau de fonctionnaire scrupuleux... Tous ayant pour seul point commun une lancinante interrogation: «Que fait-on là ? » Avec le recul, je ne renie rien de cet intermède en kaki. II m'a permis de vivre une expérience irremplaçable, l'immersion totale au cœur d'un groupe disparate où se diluent imperceptiblement les différences dans une solidarité de circonstance. On se surprend à tolérer les inévitables excès

de quelques marginaux, à relativiser les manquements des autres. J'y ai aussi appris à refouler mes indignations éruptives. Moi qui, écolier, quittais la classe à la moindre remontrance pour rentrer à la maison, l'instituteur à mes trousses, j'ai dû composer avec le type d'en face, pleinement convaincu de son bon droit par les galons cousus sur sa manche. Obtus, déshumanisé à force d'avaler sa ration quotidienne de règlement, le militaire de carrière moyen, sous-officier de devoir, assène ses dogmes au pas cadencé, avec la tranquille assurance des honnêtes gens. Hermétique à toute forme d'humour, il brise la plus infime velléité de contestation par un art consommé de conjuguer les verbes: «Je commande, tu obéis », à tous les temps et par tous les temps. Enfin, j'y ai puisé un minimum de maturité, celle que l'on n'apprend pas dans les livres, mais qui vous fait cruellement défaut lorsque vous entrez dans l'univers des adultes. Combien de fois ai-je pesté, malgré cela, contre cette candeur tenace, traînée comme un fardeau tout au long de mes débuts professionnels. Le service militaire n'avait fait que retarder les échéances. Les impératifs alimentaires se chargèrent de me rappeler brutalement à la réalité. Mon épouse avait décroché un poste d'institutrice remplaçante, insuffisant pour assurer un équilibre budgétaire durable. Sitôt la «quille », je me mis donc en quête d'un emploi par le truchement des petites annonces et des concours administratifs. Je préparai consciencieusement mais sans enthousiasme les épreuves ouvertes aux candidats officiers de police judiciaire et inspecteurs des douanes, mais, une fois de plus, il y avait conflit ouvert entre mon éducation et mes aspirations. Côté pile, j'étais incité à rechercher prudemment la stabilité promise par la fonction publique, assurance tous risques contre les chausse-trapes dressées sur la route empruntée par les gens de petite condition; côté face, cet appel pressant, aux confins de l'irraisonné qui m'invitait à

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aller voir derrière le trurOlf, pour trueux échapper à l'ordinaire. Mes envies furent plus fortes que mes besoins. Je ne me présentai pas aux concours et décidai, une fois pour toutes, de tenter l'aventure chez les journalistes.

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« Disposez vous d'une voiture? »L'homme qui posait cette question me fixait intensément du regard, guettant la plus petite hésitation. Massif comme un bahut flamand, le geste lourd, il me dominait avec d'autant plus d'aisance que j'étais enfoui dans le moelleux d'un fauteuil beaucoup plus bas que le sien. Procédé classique pour asseoir une position dominante dans les rapports, mais que j'ignorais totalement. « Euh, oui, oui..., bredouillai-je en m'efforçant de poser ma VOIX. - Très bien! Vous effectuerez une période d'essai de trois mois à Fourmies en qualité d'employé sur route. Vous percevrez une rémunération de 1 100 francs brut mensuelle. Si vous faites l'affaire, on y ajoutera une commission sur les chiffres réalisés dont le pourcentage vous sera communiqué par votre supérieur, Claude Sebert. Vous bénéficierez d'une grande liberté d'action. Mais que l'on ne retrouve pas votre voiture garée en permanence devant les bistros. N'en profitez pas non plus pour courir les filles. » L'entrée en matière se voulait plutôt musclée, mais je n'y prêtai aucune attention, tout à la joie d'avoir enfin décroché le gros lot. Jacques Ménard, directeur des services de publicité de La Voix du Nord, venait de m'offiir l'occasion inespérée d'intégrer le journal leader du Nord-Pas-de-calais, l'un des plus puissants de France. Certes, la porte d'entrée semblait plutôt modeste. J'étais à des années-lumière de mes ambitions rédactionnelles puisque je devais exercer à mi-

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