Lawrence d

Lawrence d'Arabie

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Malgré la célébrité de Lawrence d'Arabie, l'homme conserve, par-delà la mort, le mystère qui l'enveloppait de son vivant. C'est pour mieux le comprendre que l'auteur a écrit ces lignes. Cet être, en apparence insaisissable, nous devient plus familier et l'on s'explique mieux pourquoi il vécut, après 1922, dans l'illusion de pouvoir repartir à neuf, comme si rien n'était arrivé. Seule la mort, appelée par lui de toutes ses forces, devait à jamais le délivrer.

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Ajouté le 01 juin 2010
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EAN13 9782296254251
Langue Français
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À Claudia Sarindar-Jeannin, épouse chérie et fidèle collaboratrice, sans qui ce travail n’aurait pu être mené à bien.

INTRODUCTION

Dans la vie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), il y a, comme l’écrit François Mauriac dans son Bloc-notes, le 25 décembre 1959, « une faille secrète, une blessure cachée autour de laquelle il a composé son personnage ». Cette blessure, les biographes de Lawrence l’ont tous décelée, mais sans voir que ce qui s’est produit d’important entre la naissance et la mort de cet homme avait un rapport direct avec elle, qu’elle pouvait être la clé explicative des choix opérés par lui, consciemment ou non. C’est en elle que se trouve la racine de tout ce qu’il a pu accomplir, et, si nous n’en parlions pas, nous serions incapables de comprendre le pourquoi de son intérêt pour l’Histoire et l’architecture militaire médiévale, de son engagement en faveur des Arabes contre l’occupant ottoman, de sa déception de n’avoir pu garantir suffisamment l’indépendance de la Syrie et empêcher les Français d’obtenir un mandat sur ce pays, de sa crainte d’être considéré comme le complice et non comme le témoin impuissant de la tromperie dont furent victimes les Hachémites, du besoin qu’il éprouvait de donner l’impression d’avoir souffert au service de la cause arabe en affirmant avoir été pris, fouetté et violé par les Turcs à Deraa, de son désir de dissimuler derrière les initiales de S.A. dans le poème-dédicace des Sept Piliers de la Sagesse quelque chose de lui-même qui était mort, de sa détermination à tourner la page en revêtant l’uniforme de simple soldat de la R.A.F., de son esprit de renoncement et de son refus de goûter aux plaisirs sexuels s’ils ne prenaient pas la forme de châtiments corporels à coups de fouet, comme il y avait été habitué par sa mère dès l’enfance. Cette blessure, c’est sa propre famille qui la lui a faite. Il l’a reçue à sa naissance et elle est restée béante jusqu’au terme de sa vie. Les premiers effets douloureux ont été ressentis quand Thomas Edward a découvert que ses parents lui cachaient quelque chose, et il ne lui a pas échappé que ce mystère entretenu autour de leur vie de couple cadrait mal avec leur morale austère et leur enseignement spirituel. Par son silence et son refus de partager avec ses frères ce secret, Lawrence entra en connivence avec ses parents pour limiter les dégâts. Pour atténuer sa souffrance, il tenta de se persuader qu’il n’était pas le fils de l’homme qu’on lui présentait comme son père, mais sans doute ne le fit-il que par indulgence pour celui-ci et parce qu’il avait surtout une dent contre sa mère, qui, voulant faire marcher tous ses fils d’un même pas, redoublait de sévérité à l’égard de Thomas Edward, sachant d’intuition qu’elle avait affaire à quelqu’un qui ne se plierait jamais aux règles définies par elle. Tous les éléments qui vont contribuer à façonner la personnalité de Ned, ainsi

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qu’on le surnommait en famille, sont là : l’effacement du père, Thomas Chapman, dont l’inexistence laissa le champ libre à Sarah, que sa forte personnalité et un amour possessif pour leurs cinq garçons transformèrent en un chef de famille tyrannique ; les rapports de Lawrence avec sa mère et la haine du beau sexe que fit naître chez lui le comportement de cette femme qui voulait que ses fils grandissent dans la conviction que son union avec leur père était légitime, qui prenait le masque de la respectabilité bourgeoise et de la perfection chrétienne pour que personne n’eût la moindre idée de ce qu’elle avait fait, qui ne se faisait connaître pour ce qu’elle était que devant Dieu qu’elle craignait par peur du châtiment et qui espérait obtenir le pardon en envoyant ses enfants évangéliser les païens à l’autre bout du monde ; le refus du jeune homme d’entrer dans les plans de sa mère et le pied de nez qu’il lui fit en optant pour des études d’histoire plutôt que pour des études de mathématiques. Dans sa passion juvénile pour l’architecture militaire médiévale, il trouva les moyens d’organiser une défense passive ; les châteaux forts devinrent pour lui une protection rassurante. En quelques années, il allait visiter des dizaines de ces édifices en Angleterre, au Pays de Galles, en France, au Liban et en Syrie. Nous aurons l’occasion de dire ce qu’il faut penser de sa thèse sur l’influence des modèles européens dans la construction des forteresses qui, du XIème au XIIIème siècle, servirent à assurer la défense des États latins de Terre Sainte. Nous verrons aussi à quel point ce fut un bonheur pour Thomas Edward de participer à des fouilles sur le site néo-hittite de Karkemish. La guerre de 1914-1918 sembla l’éloigner davantage de Sarah, parce qu’elle le faisait entrer dans un monde purement masculin. Mais tandis qu’il fourbissait ses armes au Caire, un de ses frères, William George, le fils vers lequel penchait le plus fortement le cœur de Madame Lawrence, perdait la vie au cours d’une mission aérienne. À ce drame vinrent s’ajouter la ruine des efforts entrepris par Thomas Edward pour confier durablement aux bons soins du prince Fayçal l’avenir de la Syrie, la crainte d’être tenu pour responsable de cet échec, mais aussi la lecture d’une lettre de Thomas Chapman qui devait être portée à la connaissance de ses fils après son décès – une lettre dans laquelle il ne cachait rien de ce qu’avait été sa vie avec Sarah. En expliquant à ses fils qu’il avait dû sans pouvoir divorcer abandonner une épouse et quatre filles pour se mettre en ménage avec la gouvernante de ces dernières et en invitant sa progéniture à tirer les leçons de toute cette histoire, il sema les graines de la culpabilité dans l’esprit de Thomas Edward qui devait s’accuser d’avoir entraîné ses parents à le mettre au monde et il suscita chez lui la volonté de se racheter et de relever en même temps sa famille de la déchéance morale dans laquelle elle lui semblait être tombée. C’est pourquoi Ned, qui savait que son père s’appelait Chapman, se débarrassa du patronyme de Lawrence qui était celui de Sarah et alla s’enterrer dans la R.A.F. sous un faux nom, comme soldat de seconde classe. L’armée de l’air fut pour lui comme une seconde mère, qui ne devait cependant jamais parvenir à lui faire oublier la première. Il avait certes rejeté la foi chrétienne transmise par Sarah, mais

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ç’avait été pour la remplacer par une ascèse laïque. Sa mère, qui ne recevait plus de ses nouvelles que de loin en loin, était encore présente dans son existence, puisqu’il se faisait à nouveau donner le fouet, mais en confiant l’instrument de cette punition à un garçon pour indiquer que Madame Lawrence resterait bien la seule femme de sa vie et que les autres ne pourraient être au mieux que des confidentes. Par ailleurs, Thomas Edward, qui, jeune homme, avait refusé de devenir ingénieur mécanicien comme l’aurait souhaité sa mère qui avait eu un père constructeur de bateaux, finit par exaucer les vœux de Sarah en pilotant et en entretenant, pour la R.A.F., des vedettes rapides destinées à porter secours aux équipages des hydravions abîmés en mer – manière peut-être pour lui de faire quelque chose pour les aviateurs qui, comme son frère William, avaient perdu la vie lors d’un amerrissage forcé de leur appareil. J’ insisterai surtout sur la psychologie de Lawrence mais ne négligerai pas pour autant la période de guerre, vécue d’abord dans les bureaux de l’Étatmajor des forces britanniques stationnées en Égypte puis sous le soleil rayonnant d’Arabie et de Syrie en compagnie des tribus bédouines révoltées contre les Turcs. Plusieurs points, qui sont en débat depuis des années, méritent d’être traités à nouveau : la réalité certaine et les limites du combat chevaleresque que Lawrence disait avoir livré pour la cause arabe ; l’insistance qu’il mit durant ces années à formuler les principes sur lesquels il espérait voir s’édifier le Moyen-Orient dont il rêvait, un Moyen-Orient qui n’était pas tout à fait celui auquel pensaient les Arabes et dont la liberté devait être, dans son esprit, conditionnée par l’acceptation de liens avec la GrandeBretagne ; la signification particulière qu’il ne cessa de donner au mot indépendance, qui, pour lui, voulait dire divorce des provinces arabes d’avec l’Empire ottoman, respect de la souveraineté des États en voie de formation dans la péninsule arabique et partage des responsabilités entre administrateurs ou conseillers britanniques et dirigeants indigènes dans les autres pays de la région ; son souhait de voir la Grande-Bretagne régler au mieux de ses intérêts les affaires du Moyen-Orient ; son opposition aux prétentions des conseillers de Clemenceau, qui voulaient que la France eût aussi sa part du gâteau et qui avaient surtout des vues sur la Syrie ; le sentiment de dépit qu’il éprouva quand il vit l’échec de ses efforts pour empêcher notre pays d’arriver à ses fins ; le plaisir apparent qu’il eut à participer, au Caire, avec Winston Churchill, à une conférence où l’on passa en revue les problèmes soulevés par la présence britannique en Asie occidentale ; le trouble et la lassitude que finit cependant par engendrer chez lui la comédie qu’il devait jouer sans cesse aux Arabes ; le désenchantement que laissait percer le célèbre poème à S.A., que Lawrence venait de placer au début du livre où il avait fixé ses souvenirs de guerre ; le retournement psychologique de 1922, le changement d’identité, l’adoption successive des noms de Ross puis de Shaw et la poursuite d’un nouveau rêve comme sans grade dans la Royal Air Force ; le vide affectif d’une vie faite de beaucoup de refus et de privations et souvent confrontée à

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l’échec et à la désillusion ; les maigres compensations que lui offraient de nombreux passe-temps et quelques solides amitiés. Je développerai chacun de ces sujets en m’appuyant non sur l’exploitation d’archives inédites mais sur l’analyse de textes connus avec le souci d’apporter du neuf par la réflexion, en livrant ainsi mes propres éléments de réponse aux questions que tout le monde se pose et en attirant l’attention du lecteur sur les points les plus importants, à savoir : la question des désaccords qui ont pu exister entre Thomas Edward et sa mère – des désaccords qui, cependant, n’ont pas permis au premier de se défaire de l’influence de cette dernière ; le rôle du père, Thomas Chapman, qui se trouva n’être pas moins négatif que celui de Sarah dans l’évolution de Lawrence ; la probable invention du sombre épisode de Deraa pour une question d’image personnelle (car passer pour quelqu’un ayant souffert pour la défense d’une juste cause valait mieux que d’être considéré comme un manipulateur et un marchand d’illusions, et ce aussi bien auprès des Arabes et de ses compatriotes britanniques que des historiens ou des lecteurs des Sept Piliers de la Sagesse, tant devait être grand chez Lawrence le souci de gagner l’indulgence de la postérité) ; l’élucidation, enfin, d’une vieille énigme, celle de la dédicace des Sept Piliers à S.A., étrange destinataire en qui tous les spécialistes ont cru pouvoir reconnaître Dahoum (Selim Ahmed), le compagnon des années heureuses et insouciantes passées sur le chantier de fouilles de Karkemish, mais en qui l’on peut voir aussi Lawrence lui-même, ou plutôt le nom abhorré de Lawrence, devenu odieux au simple soldat T.E. Shaw, alias J.H. Ross, engagé dans la R.A.F. À développer ainsi tout cela, je pense arriver à démontrer que l’on est loin d’avoir épuisé le sujet et qu’il est encore possible de dire des choses tout à fait neuves sur T.E. Lawrence, mais je suis conscient de ce que je dois à mes devanciers, et je me dis que sans les travaux de J. Béraud Villars, F. Armitage, J. E. Mack, M. Larès, et sans la monumentale et incontournable biographie de Lawrence écrite par J. Wilson, je n’aurais peutêtre pas eu l’envie de pousser aussi loin mes recherches. Si j’ai poursuivi celles-ci, c’est pour connaître la place qui doit être réservée à Lawrence dans l’Histoire, pour trouver un juste point d’équilibre aussi éloigné de la critique systématique que du dithyrambe, pour parler de cet homme avec sympathie sans éprouver le désir de le porter au pinacle et savoir émettre des jugements quand nécessaire sans tomber dans le dénigrement. Le lieutenant-colonel Lawrence a longtemps traîné derrière lui des partisans inconditionnels et des ennemis acharnés. Les uns lui ont tressé des couronnes de laurier et l’ont statufié, les autres l’ont mis plus bas que terre. Peut-être, à force de pencher alternativement et brutalement vers ces extrêmes, le fléau de la balance finirat-il par ne plus osciller dans un sens ni dans l’autre, pour se fixer une fois pour toutes à la verticale. Il faut espérer que les choses se passeront ainsi et que les historiens auront la sagesse de continuer dans cette voie en veillant à dégager le vrai visage de Lawrence au-delà des idées reçues et des controverses. Fasse le ciel qu’ils sachent appréhender cette grande figure du passé en toute sérénité, s’ils veulent expliquer clairement ce qu’elle a dit, fait et pensé.

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PREMIÈRE PARTIE

DANS LE SILLAGE DES CROISÉS (1888-1918)

« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, L’univers est égal à son vaste appétit. Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! » Charles BAUDELAIRE

CHAPITRE 1 DE CHAPMAN À LAWRENCE

Le jeudi 16 août 1888, une maison de Tremadoc - localité galloise au nord de la baie du même nom - retentit avant le chant du coq des premiers vagissements d’un beau bébé aux cheveux blonds et aux yeux bleus. L’enfant nouveau-né avait nom Thomas Edward Lawrence. Il était le deuxième fils d’un rentier et d’une ex-préceptrice qui vivaient ensemble, hors mariage, depuis 1886. Le nom qu’il portait n’était pas le patronyme de son père. Celui-ci, de son vrai nom Thomas Robert Tighe Chapman, appartenait à une famille de propriétaires terriens et d’officiers d’administration anglo-irlandais. Il était né le 6 novembre 1846 dans le County Westmeath (province de Leinster). L’heureux événement avait eu lieu chez son père, William Chapman, Haut Shérif du Comté. La maison dans laquelle s’écoula la jeunesse de Thomas Chapman est encore debout. Il s’agit d’un manoir à l’architecture sévère, situé à plusieurs kilomètres au nord-est de Mullingar et à mille cinq cents mètres du village de Delvin, à l’endroit dit South Hill. Le futur père de notre héros devint propriétaire de ce château en 1870. Trois ans plus tard, Thomas Robert épousa, pour son malheur, une sienne cousine qui avait la tête près du bonnet. C’était une femme acariâtre, une piegrièche qu’on surnommait dans les maisons du voisinage : the Vinegar Queen (la Reine Vinaigre). Née Édith Hamilton Boyd, elle ne fut la compagne de Thomas Robert que pour devenir quatre fois mère. D’elle, Chapman eut, entre 1874 et 1881, quatre filles - Eva Jane Louisa, Rose Isabel, Florence Lina et Mabel Cecile. Ces enfants, Édith les éleva à la dure. Elle ne leur donna jamais la moindre marque d’affection et fut sans indulgence pour leurs fautes et leurs faiblesses. Elle n’était pas loin de ressembler à un bourreau d’enfants. Avec cela, la châtelaine de South Hill était une ennuyeuse prêcheuse qui se prenait pour un guide. Ajoutons que c’était une bigote, le pendant protestant de la grenouille de bénitier catholique, et que tout le mal qu’elle faisait à son entourage ne l’empêchait pas de n’avoir que le nom de Dieu à la bouche. Elle adhérait à la doctrine de la prédestination par la foi et était sûre de posséder le salut pour l’éternité. Renonçant au bonheur d’aujourd’hui pour ne songer qu’à celui de demain, elle comptait bien sûr les jeux, fêtes et distractions parmi les vanités de la terre et se révoltait contre la tyrannie du sexe. Certes, elle s’acquittait du devoir conjugal, mais c’était sans enthousiasme et le moins

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fréquemment possible qu’elle y satisfaisait. Cette femme, qui n’était rien de moins qu’une contemptrice de la matière et le contraire d’une hédoniste, avait assez de caractère pour refuser plusieurs fois de suite à son mari la faveur qu’il voulait qu’on lui accordât. Est-ce à la suite du rejet de ses demandes que Thomas Robert devint alcoolique ? On ne sait. Ce qui est certain, c’est que Monsieur Chapman s’adonna à la boisson pendant des années et que son épouse fut impuissante à le détourner de cette occupation destructrice. Thomas Chapman aurait continué de se soûler jusqu'à la fin de ses jours si, vers 1879-1880, il n’avait engagé pour l’éducation et la surveillance des enfants, une jeune gouvernante, une demoiselle qui s’était présentée sous le nom de Sarah Maden mais qui était née sous celui de Sarah Junner, enfant illégitime, le 31 août 1861, à Sunderland, dans le comté de Durham, en Angleterre. On ne sait pratiquement rien des parents de Mademoiselle Maden, sauf que son père, né à Chepstow en 1843 et constructeur de navires, se nommait John Lawrence, et que sa mère, née en Écosse en 1833, portait le nom d’Élisabeth Junner. C’est grâce au recensement de 1861 que nous avons ces quelques renseignements, et l’on apprend ainsi que Sarah aurait dû se nommer non pas Junner, ni même Maden, mais Lawrence. Sarah était tout comme Édith une croyante fervente. Mais c’était aussi une jolie femme, qui pouvait sans le vouloir allumer une flamme dans le cœur d’un homme, lui inspirer une folle passion. C’est ce qu’elle découvrit peu après son arrivée à South Hill. Édith, à qui l’on avait dit beaucoup de bien de Miss Maden, lui fit bon accueil. On sait que ce n’était pas dans ses habitudes de faire confiance à quelqu’un, mais il faut dire qu’elle avait ici affaire à une personne aux fortes convictions religieuses, ce qui n’était pas fait pour lui déplaire. Madame Chapman vit en Sarah l’enfant de lumière ; Thomas Robert, lui, ne vit en elle que la femme. Séduit par la grâce de Miss Maden, il s’éprit d’elle et lui fit une cour de tous les instants. Réussit-il à gagner les faveurs de la jeune femme par ses assiduités et son empressement galant ? La morale aurait voulu que Sarah, qui avait mené jusqu’ici une vie chrétienne exemplaire, éconduisît son soupirant. Il n’en fut rien. Miss Maden, qui avait laissé Chapman lui conter fleurette, ne put rester insensible à ces hommages. C’est pendant l’hiver 18841885 qu’elle se donna à lui. Elle n’était plus alors l’institutrice privée des enfants d’Édith et de Thomas Robert. Pourquoi ? Il faut croire que c’était parce que Monsieur Chapman était incapable de commettre un adultère sous le toit qui abritait son épouse et leurs filles. Il était impatient d’étreindre la future maman de T.E. Lawrence, mais il estimait devoir le faire ailleurs que chez lui. Et il pensait avec raison que Sarah n’accepterait de lui appartenir que s’ils mettaient des kilomètres entre eux et Édith. Madame Chapman ne se doutait de rien, et Sarah déploya toute son adresse pour obtenir, sans que la maîtresse de maison pût rien soupçonner, l’autorisation de s’en aller. Pour ce faire, elle inventa une histoire en disant que sa mère réclamait sa présence en

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Écosse et qu’il lui fallait faire ses adieux aux Chapman. Édith rendit à Sarah sa liberté sans se poser de question, et lui fit cadeau d’un bijou qui enfermait les portraits des quatre soeurs Chapman. Que fit alors Thomas Robert ? Il emmena Miss Maden à Dublin et prit à loyer pour elle une habitation des beaux quartiers, au 33 York Street. Chapman rendit souvent visite à Sarah, et l’inévitable se produisit. C’est à Dublin, avant l’arrivée de la saison nouvelle de 1885, que Miss Maden devint sa maîtresse. Environ la fin du mois de mars de cette année-là, elle se trouva enceinte, et, le 27 décembre, elle mit au monde un garçon, Montague Robert (Bob). Combien de temps la trahison de Thomas Robert à l’égard de sa femme resta-t-elle secrète ? On l’ignore. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un jour Édith découvrit que son mari la trompait, qu’elle lui fit un sermon en l’exhortant au repentir. En vain. Thomas Robert décida de quitter sa femme et leurs filles pour vivre avec Sarah. On situe son départ vers la fin de 1886 ou le début de 1887. Il pense qu’Édith ne s’opposera pas à l’idée du divorce. C’est mal la connaître. Quand son mari sonde ses intentions, elle répond qu’elle ne fera rien et annonce qu’elle refusera toujours de le laisser convoler en secondes noces. Qu’à cela ne tienne, Thomas Robert vivra maritalement avec Sarah. Et pour qu’il n’y ait qu’une poignée de personnes à savoir que les seuls liens qui les unissent sont ceux de l’amour, les noms de Chapman et de Maden feront place à celui de Lawrence, qui est, nous l’avons vu, non pas un nom d’emprunt mais le véritable nom de jeune fille de Sarah. Cela ne suffisant pas, on s’éloignera de l’Irlande. Les huit années à venir seront, pour Thomas Robert et sa nouvelle compagne, des années de voyage. Le premier trimestre de l’année 1888 voit les deux amants partir pour le Pays de Galles. Ils s’installent dans une pension de famille appelée Gorphwysfa, à Tremadoc, dans le Carnarvonshire. C’est dans cette maison que naît Thomas Edward Lawrence (Ned). Treize mois passent, et le ménage quitte Tremadoc pour Kirkcudbright, en Écosse. Un enfant mâle y voit le jour, le 10 décembre 1889 : William George (Will ou Beadle). Une vingtaine de mois après, les Lawrence refont leurs malles et prennent le bateau pour l’île de Man. De là, ils se dirigent vers les îles anglo-normandes. En décembre 1891, après un séjour de courte durée à Jersey, ils mettent le cap sur la France et débarquent à Dinard. Il y a une colonie anglaise dans ce chef-lieu de canton d’Ille-et-Vilaine. Les Lawrence ne s’y sentent pas dépaysés. Ils le sont si peu qu’on ne les verra repasser le Channel que dans deux ans et quelques mois. Dans l’intervalle, ils occupent, à Dinard, le Chalet du Vallon, une maison qui a été construite en 1885 et dont deux Français sont les propriétaires. Pas très loin, au 18, rue Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle, il y a l’école Sainte-Marie où, vers la fin de 1893, T.E. Lawrence, qui a appris à lire et à écrire entre quatre et cinq ans, grâce à une gouvernante anglaise, prend, avec son frère aîné, des leçons de français pendant une heure, chaque matin. Deux fois par semaine, M. et Mme Lawrence mettent Ned et Bob à la disposition d’un professeur de gymnastique qui enseigne à Saint-Malo. De grandes randonnées pédestres avec leur père, qui aime la vie de plein air, complètent leur éducation

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physique. Au passage, Thomas Robert ne manque pas de faire admirer à ses fils les remparts malouins, ce qui est à l’origine de l’intérêt que Ned montrera pour l’architecture militaire médiévale et du lien qu’il établira entre exploits sportifs accomplis à pied ou à vélo et visites en circuit d’un certain nombre de châteaux forts. On imagine le petit garçon écouter son père lui faire un cours vivant d’histoire du Moyen Âge, dans leurs promenades, et lui recommander la lecture de l’Ivanhoé et du Quentin Durward de Sir Walter Scott. Sarah n’accompagne pas Thomas Robert et leurs enfants lorsqu’ils sortent de la maison pour courir la campagne. Femme d’intérieur, elle ne se déplace guère. Néanmoins, elle sacrifie, sans hésiter, à l’intérêt des siens, ses habitudes de vie sédentaires. Ainsi fait-elle au début de 1893. Elle attend alors un enfant. Et si, comme elle le pense, c’est un garçon qu’elle porte dans son ventre, il faut que l’accouchement se fasse hors de France, car les lois militaires de 1872 et 1889 imposent le service national sous nos drapeaux à toute personne de sexe masculin née dans l’Hexagone. Sarah quitte donc notre pays, et c’est à Saint-Hélier, capitale de Jersey, qu’on la retrouve le 3 février. Ce jour-là, elle donne à Sa Majesté, la reine Victoria, un nouveau sujet, et à Thomas Chapman-Lawrence un quatrième fils : Frank Helier (Chimp). Au printemps de 1894, la famille retraverse la Manche et plante son clou en Angleterre, à Langley, près de Beaulieu et de son abbaye cistercienne, dans la partie du Hampshire que Guillaume le Conquérant fit boiser pour tuer le gibier et se débarrasser de paysans saxons qui ne le reconnaissaient pas pour maître. De la création du Bâtard, il ne reste pas grand-chose. Certes, la New Forest, qui s’étend au nord-ouest sur trente-sept mille hectares, est la parure de la région de Southampton, mais ce n’est qu’un îlot de verdure au milieu de la lande. Le peuplement est fait de chênes, de frênes, de hêtres et d’ifs. De nombreux animaux vivent à l’ombre de ces arbres, et l’on n’entend rien d’autre que leurs cris, le frémissement des feuilles et le murmure des fleuves côtiers qui passent à travers bois et qui vont se jeter dans le chenal de la Solent, où se disputent chaque été des courses de yachts, les célèbres Régates de Cowes. On peut suivre les épreuves depuis Lepe, petit groupe de maisons situé au sud de Langley, sur la côte du Southamptonshire. En face, il y a l’île de Wight, qui accueille tous les ans, à la belle saison, la reine Victoria. Le climat y est doux, et, quand l’hôtesse de Buckingham Palace arrive à Osborne House, le magnolia, cultivé dans beaucoup de jardins, réjouit les yeux humains et embaume l’air. Ce n’est pas pour rien que l’on appelle l’île le Losange fleuri. Une impératrice, Élisabeth d’Autriche - Sissi pour les adorateurs -, et un poète des plus perfectionnistes, Tennyson, ont aimé son ciel, ses campagnes et le parfum suave de ses lauriers tulipiers. L’île séduit tous les voyageurs, particulièrement Thomas Robert Lawrence, qui veut tout voir et emmène ses enfants partout. À Farringford, où vécut l’auteur de Maud, des Idylles du Roi et d’Énoch Arden. Au bord de la mer et des hautes falaises de la baie d’Alum. À Quarr, près de Binstead, où l’on peut visiter une abbaye de l’ordre de Cîteaux, fondée en 1132. Attirés par les lieux mémorables, les Lawrence font un pèlerinage au château médiéval de Carisbrooke, où

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l’infortuné Charles Ier fut emprisonné avant l’ouverture de son procès en janvier 1649. Comme l’on sait, le Stuart fut décapité un mois plus tard, à Londres, devant le palais de Whitehall. Entre ces excursions dans l’île de Wight, qui, tout comme les premiers voyages en France, donnent à T.E. Lawrence le goût de l’Histoire, quelles sont les occupations de cet enfant ? Il commence à étudier le latin, fabrique des récipients en terre cuite, cherche dans les terrains sédimentaires les fossiles mis en surface par l’érosion, se baigne dans la mer, grimpe aux arbres, fait trottiner un poney et s’ébat dans la campagne avec ses frères et des amis. Parmi ceux-ci, une seule fille : Janet Laurie. Retenons ce nom. Il reviendra bientôt sous nos yeux. Quant à la mère de Ned, il n’y a rien à dire sur elle pour le moment, si ce n’est qu’en 1895, elle va entendre à Ryde, dans l’île de Wight, en compagnie de Thomas Robert, un prêche du chanoine Alfred Millard William Christopher, orateur très populaire et recteur de l’église Saint-Aldate’s, à Oxford. Ce partisan de l’évangélisme dit et redit dans chacune de ses prédications que Dieu est l’ennemi de Satan et l’ami des pécheurs, et qu’aucun être humain, si coupable soit-il, n’est maudit du Père éternel. Les paroles du pasteur produisent un grand effet sur Miss Maden, qui surprend là des paroles qu’elle cherchait depuis longtemps à entendre. Trop imprégnée de morale protestante, Sarah craint, depuis le début de sa liaison avec Chapman, que sa cohabitation avec ce dernier en dehors des liens du mariage ne signifie qu’elle soit vouée, depuis toujours, à la géhenne. Pouvoir du verbe ! Grâce à l’éloquence du clergyman, Sarah se sent provisoirement délivrée de l’idée que la fornication soit un signe de privation de tout héritage possible dans le Royaume des Cieux et voit se dissiper pour un temps le cauchemar de la damnation. Le Canon Christopher met si bien la conscience de Madame Lawrence en repos, que Thomas Robert et Sarah éprouvent l’envie d’aller grossir le nombre de ses ouailles. En septembre 1896, la chose est faite. Les Lawrence se sont fixés à Oxford.

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CHAPITRE 2 NED ET SES FRÈRES

Sarah et Thomas Robert ont jeté l’ancre entre Tamise et Cherwell, dans la partie nord-ouest de la ville. Ils habitent 2, Polstead Road. Leur maison, qui a été élevée en 1888, est semblable à toutes celles que l’on peut voir dans le secteur et n’a que des beautés de détail comme la ferme débordante et le bowwindow de la façade principale. Les murs sont en brique et les encadrements des baies en pierre. Le bâtiment comporte trois étages. Tout en haut, c’est la chambre des enfants. Une grande pièce dans laquelle chaque soir, avant ou après l’heure du dîner, Thomas Edward raconte à ses frères une histoire qui les transporte loin dans le passé. Il fait apparaître, à l’esprit, des guerriers qui portent le heaume et le haubert et qui ne connaissent ni la peur ni la fatigue. Lawrence excelle à ressusciter l’époque féodale. Le bruit des armures, le cliquetis des épées, le sifflement des flèches, tout cela Robert, William et Frank croient l’entendre en écoutant Ned leur faire le récit des aventures de Fizzy-Fuz, Pompey et Pete, trois animaux en peluche que l’imagination des garçons transforme en soldats du Moyen Âge. Cela dit, nos petits amis ne peuvent plus jouer autant que par le passé. Ils usent maintenant leurs fonds de culottes sur les bancs d’une école. On leur fait suivre le régime de l’externat dans les classes de la City of Oxford High School for Boys. Cet établissement est à une certaine distance de la maison familiale. Pour ne pas manquer à l’appel matinal, les enfants font le trajet à bicyclette. Ils partent ensemble et vont à queue de vache dans les rues de la ville. C’est l’aîné qui ouvre la marche et le benjamin qui la ferme. Tous portent des tricots ras de cou à manches longues et à rayures horizontales bleues et blanches. Sur les photos qui les réunissent, on peut les voir quelquefois dans cette tenue. Autrement, ils sont en costume marin ou en costume écossais. Ce soin dans leur mise, c’est Sarah qui l’apporte, avec une attention aux détails qui frise la méticulosité. À la maison, tout passe entre ses mains. Et, comme de raison, c’est à elle qu’appartient l’éducation des quatre mouflets. Elle n’a délégué ses compétences à d’autres personnes que dans la petite enfance des garçons. Ceux-ci ont connu deux nurses : Kate Vickery que Thomas Edward appelait familièrement Kattie, et Florence Messham avec qui il devait garder des liens toute sa vie. Mais des bonnes d’enfants ne

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remplacent pas une mère. Très vite, Sarah reprend son rôle, pour voir grandir en beauté, en force et en intelligence nos petits bonshommes. Bob, l’aîné, est un garçon placide, accommodant, docile, qui voue à sa maman une admiration sans bornes. Il n’est pas le seul à tomber sous le charme. Ned, durant les années d’enfance, est pris lui aussi dans les rets de l’envoûteuse. Il voit en celle qui lui a donné la vie un modèle de courage et de résolution, et cherche à l’imiter. Désirant l’épater, il s’évertue à faire des prouesses. L’esprit d’aventure grandit chez lui avec la volonté de se surpasser. Du coup, il devient plus hardi, plus remuant et moins contrôlable que son grand frère. Il échappe ainsi petit à petit à Sarah, qui, très tôt, lui préfère Will, lequel a tout pour plaire à une mère exigeante. Au physique, le troisième fils de Madame Lawrence offre beaucoup d’attraits : beau comme un dieu, bien découplé, sportif, il attire sur lui tous les regards. Il est la fierté de Sarah. Et celle-ci l’aime d’autant plus qu’elle le trouve aussi perméable que Bob à son influence. Comparé à lui, Frank, le quatrième frère, fait pâle figure, bien qu’il soit très attachant et tout aussi attaché que les autres à sa mère. Mais, si nous laissons de côté le fait que Will a été gâté par la nature, force nous est de reconnaître que c’est Ned qui a le plus de personnalité. Joignant à un caractère indépendant une grande confiance en lui-même et à un regard fascinateur un réel pouvoir de persuasion, il sait prendre de la distance par rapport à ses parents et de l’ascendant sur ses frères. Il est, sans conteste, le chef de cette « joyeuse petite troupe », qui perd la chance de se multiplier par deux entre 1893 et 1900 : Sarah a, dans ce laps de temps, deux fils morts-nés et un troisième qui rend l’âme au bout de quelques heures. Le suivant, heureusement, est viable. Avec la naissance, en 1900, d’Arnold Walter (Arnie, pour les siens), la liste complète des membres de la famille est enfin dressée. Étrange famille, en vérité, car en dehors des heures de scolarité des enfants, de la participation aux assemblées de prière hebdomadaires et des journées passées à parcourir le comté d’Oxford, les Lawrence vivent pratiquement en vase clos, confinés dans leur maison. Si Sarah et Thomas Robert limitent ainsi leurs rapports sociaux, s’ils ne contractent que peu de liens avec le voisinage, c’est qu’ils ont à dissimuler la tache originelle d’une union non reconnue par Dieu et par les hommes. Prudents par nécessité, ils font entrer peu de monde dans leur intimité. Parmi les personnes qui parviennent à franchir le seuil de leur demeure, on trouve surtout les compagnons de jeux et d’études des garçons. Ces visiteurs paraissent bien inoffensifs, mais ils ont en fait assez d’esprit d’observation pour pouvoir tracer un portrait exact de Thomas Robert et de Sarah. Le père de Ned a alors cinquante ans bien sonnés. Corps souple et élancé, épaules maigres, visage allongé, nez aquilin, menton et joues encadrés par une barbe d’un beau roux, cet homme, que l’on a vu séduire une femme, ne donne guère l’impression de l’assurance dans ses rapports avec autrui. Sans doute parviendrait-il à affirmer sa personnalité s’il avait une activité professionnelle.

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Mais il est de ces hommes qui, en, raison de leur naissance, n’ont pas besoin de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Après abandon de ses droits à son jeune frère Francis et soustraction faite d’une pension alimentaire servie à Édith Chapman, il lui reste entre 300 et 400 livres de rentes annuelles, soit l’équivalent du revenu d’un cadre moyen de l’époque. Aussi dispose-t-il de beaucoup de temps pour faire ce qu’il aime : menuiserie, photographie, tourisme, vélo. Ce goût pour les réalisations matérielles, les plaisirs de la petite reine et l’étude des vieilles pierres, il le communique à Thomas Edward. Mais ce n’est pas lui qui fera de son fils un rat de bibliothèque. Il prend peu intérêt aux livres et, si dans sa jeunesse, il est allé à Eton et a fréquenté le Royal Agricultural College de Cirencester, c’est uniquement pour respecter les usages de son milieu d’origine. Il n’en attend pas moins de ses fils, mais, hormis cette exigence, il est homme conciliant et débonnaire. Madame Lawrence, elle, a plus de caractère. Petite, mais le corps vigoureux, le visage empreint d’un air d’autorité, les traits énergiques, le menton saillant, les yeux bleus, le front large, elle est, sans contredit, le vrai chef de famille. Ne nous demandons pas trop d’où lui vient cette force. Elle la tire évidemment de la rigueur calviniste, qui fait d’elle une femme à poigne. Mais Sarah doit exagérer un peu sur le chapitre de la discipline, car, voulant mener les gens à la baguette et tout régenter, elle gagne un jour, dans la bouche de son deuxième fils, le sobriquet bien trouvé de : « tambour-major ». Ce que nous avons dit d’Édith vaut donc aussi un peu pour Sarah. La seconde est comme la première une « Madame J’ordonne », qui entend être obéie. Si elle ne l’est point, si l’un de ses fils est trop rétif, s’il s’écarte du chemin qu’elle balise, elle a, comme la première, la possibilité de recourir aux châtiments corporels pour essayer de faire rentrer dans le rang le récalcitrant. Et, lorsqu’il faut en arriver là, elle ne manifeste aucune clémence. En effet, quand elle punit, Madame Lawrence n’y va pas avec le dos de la cuiller. L’enfant à corriger est déculotté, et l’on entend claquer le fouet sur ses fesses. Arnold et Frank n’ont connu ce traitement qu’une fois, Bob jamais. Thomas Edward, pour sa part, a dû donner bien du fil à retordre à Sarah, car il a très souvent tâté du martinet. Sans doute, à force de coups reçus des mains mêmes de sa mère, a-t-il fait l’apprentissage de l’endurance et découvert, par l’accoutumance et l’insensibilité à la douleur, le plaisir qui peut être éprouvé dans la souffrance. Entre la mère et le fils, il y a, tout à la fois, un choc des caractères et la complicité de personnalités qui, au fond, se ressemblent. À l’endroit de Sarah, on devine en effet chez Ned un curieux mélange de sourde révolte et d’obéissance inconsciente. La vie qu’il mènera plus tard, sans aucune relation affective ni sexuelle, l’impossibilité qui sera la sienne d’aimer une autre femme que sa mère (si l’on excepte le cas un peu exceptionnel de Charlotte Shaw), et les nombreuses corrections qu’il se fera administrer par un tout jeune homme, sont autant de signes de ce double mouvement de rejet de l’autorité maternelle et de consentement inavoué aux volontés de sa mère pour ne rien dire de la récupération du sentiment de culpabilité éprouvé par Sarah. Quant à cette dernière, si elle cherche à imposer sa loi à ce fils-là plutôt

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qu’aux autres, c’est tout simplement parce qu’il lui renvoie sa propre image et ne lui rappelle que trop ce qu’elle est elle-même. Ne jugeons pas trop vite Sarah. Car, bien qu’elle ait quelques tendances sadiques, cette femme n’est pas un monstre de cruauté. Elle chérit ses enfants, mais sans trop le montrer. Et si elle leur tient la bride haute, c’est qu’elle croit avoir de bonnes raisons de le faire. Il faut comprendre que leur présence lui remet en mémoire chaque jour la situation dans laquelle elle se trouve. Quand ils paraissent devant elle, une question, toujours la même, revient, lancinante : comment s’accorder avec le ciel ? Sarah a reçu une instruction religieuse qui ne lui permet pas d’espérer pouvoir plaider sa cause auprès du tribunal suprême. Et pourtant, pénétrée du sentiment de la miséricorde divine, elle n’arrive pas à croire que l’inquiétude qu’elle éprouve parfois quant à son sort signifie qu’elle soit réellement condamnée à ne point voir la cité céleste. Selon elle, il y a un moyen de regagner les faveurs de l’Éternel, si elle les a jamais perdues ; et, ce moyen, ce sont ses fils qui peuvent le lui fournir. La carte lui semble bonne à jouer. Il suffit, pense-t-elle, que ses enfants acceptent de se consacrer sans réserve au service de Dieu et des hommes pour que l’espoir de se reposer dans le sein du Père ne lui soit pas enlevé. Tout est fait pour favoriser chez les garçons l’éclosion de pareille vocation. Le matin, avant leur départ pour l’école, Sarah et Thomas Robert les font s’asseoir près de la cheminée de marbre du salon pour leur faire lecture d’un passage de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Le dimanche, les Lawrence se rassemblent dans la même pièce, pour une séance du même genre, puis, à onze heures, sous les voûtes de l’église Saint-Aldate’s, où prêche et officie leur vieil ami, le Chanoine Christopher, qui a réussi à enrôler la très presbytérienne Sarah dans la secte évangélique. Pour les enfants, il y a, en plus de cela, la Sunday School. Ned ne la sèche jamais. Il sera d’ailleurs par la suite chargé d’instruire les plus petits des fidèles de cette église dans les principes de la foi chrétienne, et, deux ans durant, il sera à la tête de la Church Lad’s Brigade (brigade des jeunes gens de la paroisse). Il ne la quittera qu’après avoir fait scandale en déclamant un jour, devant son jeune auditoire, quelques vers d’Oscar Wilde, le poète maudit de l’Angleterre victorienne. Pour Madame Lawrence, les écrits de ce dandy sentent le soufre. Qu’a-t-elle à reprocher à cet homme ? Sa déviance sexuelle, sans doute, mais aussi ses cris de révolte contre un monde dominé par les moralistes et les censeurs. Un tel auteur ne peut servir de guide à des garçons qui, bien qu’on ne les destine pas à la carrière ecclésiastique, vont être chargés par leur mère d’ouvrir aux hommes les chemins qui conduisent à Dieu. Sarah veut absolument que ses fils aillent porter la Bonne Nouvelle dans les pays traditionnellement non chrétiens, et sa crainte est que quelqu’un ou quelque chose ne réussisse à les détourner du projet qu’elle forme pour eux. Aussi, sans proscrire toutes les joies de la vie, interdit-elle le théâtre, qui met trop en valeur les amours humaines, la danse, qui rapproche trop les hommes des femmes, et la présence d’un trop grand nombre de personnes du beau sexe à la maison, premier de tous les dangers.

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Mais, comme ses fils sortent à peine de l’enfance et que, pour le moment, pas un seul d’entre eux ne néglige ses devoirs religieux, il nous est possible de laisser Sarah à ses inquiétudes pour nous intéresser au travail scolaire et aux loisirs de Thomas Edward. En versant pour lui tous les ans huit livres à l’Oxford High School for Boys, Thomas Robert ne sème pas sur le sable. En effet, même si le train-train quotidien l’ennuie un peu, Ned est un élève studieux, qui obtient d’assez bons résultats. L’adolescent ne le cède pas en mérite à l’enfant. Troisième de sa classe en arithmétique à la fin de l’année scolaire 1902-1903, il se fait remarquer aux examens de 1904 par sa connaissance du dogme chrétien et par son savoir biblique. En 1905, il décroche le premier prix de grec. À l’été de 1906, aux Senior Locals, qui vont lui ouvrir les portes de l’université, il se classe treizième sur un total de 4645 candidats et se distingue particulièrement en littérature et langue anglaises. Il est également bien noté en gymnastique et dans les exercices aux agrès. Très consciencieux, il est rarement absent de l’école. Un accident va pourtant l’en tenir éloigné pendant plusieurs mois. L’événement survient à l’automne de 1904. Nous sommes au beau milieu d’une journée de classe. Surprenant un grand en train de molester un petit dans la cour de récréation, Lawrence va prêter main-forte à la victime. La bagarre qui s’ensuit se termine par la défaite de l’agresseur, mais Thomas Edward n’en sort pas indemne. Dans la mêlée, il s’est brisé la jambe un peu au-dessus de la cheville. Stoïque, il retourne aux cours sans gémir. Mais, au bout de deux heures, la douleur devient trop vive, et il laisse l’un de ses frères le ramener à la maison, assis sur le porte-bagages d’une bicyclette. Le membre fracturé est immédiatement plâtré, et l’immobilité s’impose. Couché sur un matelas qui sert tout à la fois de lit et de divan, Ned meuble ses loisirs forcés en lisant. La lecture est depuis des années son passe-temps favori. En 1896, lors d’une promenade en bateau à vapeur, son père, qui le cherche partout, le découvre, assis dans un coin, penché sur la très classique Histoire d’Angleterre de Macaulay. Lawrence est féru d’histoire et, depuis que Thomas Robert lui fait visiter des églises médiévales et des châteaux féodaux, il dévore les livres qui ont trait au Moyen Âge. Comment d’ailleurs ne pas pas aimer cette époque quand on est dans la ville qui fut la patrie de Richard Cœur de Lion, dans cette vieille cité d’Oxford où enseignèrent Robert Grosseteste, Jean Duns Scot, Guillaume d’Ockham et John Wyclif ? Sitôt qu’on le remet sur pied, Thomas Edward réenfourche son vélo et, accompagné de quelques amis, il s’en va relever, dans les églises d’Angleterre, le dessin de quelques-unes des plaques mortuaires en cuivre sous lesquelles furent couchés les corps de nombreux chevaliers et prêtres des XIIIème, XIVème et XVème siècles. En août 1905, il visite Colchester et Norwich Castle. Tout cela décide d’un changement d’orientation dans les études du jeune garçon. Jusqu'à dix-sept ans, il accepte de bûcher les mathématiques pour répondre à l’attente de sa mère, qui veut faire de lui un ingénieur. Dirigeant la marche de son fils, Madame Lawrence ne se contente pas de dire quel métier il doit exercer. Elle se donne aussi le droit de choisir le lieu de travail. On enverra Ned aux colonies. Là-bas, pense-t-elle, il pourra, tout en assumant les devoirs de sa profession, faire du prosélytisme et aider les

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propagateurs de la foi chrétienne à établir celle-ci chez les infidèles. Thomas Edward va-t-il réaliser ce programme ? Va-t-il n’être qu’un simple exécutant aux ordres de sa mère ? Non ! À la rentrée de 1905, le jeune homme s’arrache tout à coup aux griffes de la femme qui l’empêchait de prendre son essor. Il ne songe plus qu’à rectifier l’erreur d’aiguillage des années précédentes et à délaisser les sciences exactes pour les sciences humaines. C’est plus que n’en peut supporter Sarah, qui réagit en utilisant toutes les forces dont elle dispose pour dompter le rebelle. Au point qu’on peut croire, un instant, que les projets du jeune homme ont fait long feu. Mais en réalité, Thomas Edward n’a reculé que pour mieux sauter, car il est résolu à amener sa mère à plier devant ses exigences. Dans sa rage de n’avoir pas su convaincre Sarah, il a fait une fugue. Vers septembre ou octobre 1905, au plus tôt, entre février et mars 1906, au plus tard, il a en effet quitté le foyer paternel, peut-être pour s’engager dans un régiment de la Royal Artillery, la Royal Garrison, qui stationnait en Cornouailles, près de la River Fal. Là, Thomas Edward aurait appris à jouer de la trompette et du clairon. Mais la vie au camp aurait été trop dure pour lui, notamment à cause des beuveries de la soldatesque et de rixes trop fréquentes. Et bientôt, le jeune homme aurait demandé à son père de l’aider à sortir de cet enfer. Thomas Robert aurait négocié l’affaire avec les autorités militaires, et Ned aurait pu regagner ses pénates au bout de quelques semaines. On n’a pas la certitude que ce soit bien ce qui s’est passé, car Lawrence a fort bien pu inventer cette histoire beaucoup plus tard, quand, revenu de ses illusions politiques et littéraires, il a réellement cherché et trouvé un refuge dans l’armée. En revanche, il ne fait pas de doute qu’en 1905 ou 1906, Ned a rompu d’une manière ou d’une autre la chaîne de dépendance qui le reliait à sa mère. De fait, à son retour, rien n’est plus comme avant. Sarah renonce à ses prétentions et capitule là où elle voulait imposer sa volonté. Sans doute a-telle trop peur que son fils ne vienne lui dire qu’il n’est pas ignorant de ce qu’elle a fait et qu’il ne lui fasse observer que le nom de Lawrence n’est jamais que la couverture d’un homme et d’une femme qui vivent « à la colle ». Chaque fois qu’elle plante son regard dans celui de Thomas Edward, elle a vraiment l’impression que le visage du jeune homme exprime les sentiments de quelqu’un qui sait qu’on lui a menti. Son instinct ne la trompe pas. Ned a surpris à quatre ans et demi une conversation entre Thomas Robert et son agent financier. Il s’en est remémoré plus tard les détails, et le fait de ne jamais entendre Sarah désigner Monsieur Lawrence comme son époux mais seulement comme père ou comme compagnon de vie n’a fait que confirmer ses soupçons. Ainsi ses parents ne lui ont montré que la face vertueuse de leur vie et lui ont caché leurs turpitudes. Soit imprudence de leur part, soit perspicacité de ce garçon à l’intelligence précoce, tout paraît nous indiquer que Ned fut le seul des cinq frères à percer plus ou moins à jour le secret du couple Lawrence - un secret que, par sagesse et délicatesse, il s’abstint de révéler à quiconque avant longtemps. Connaissait-il pour autant le fin mot de

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l’histoire ? Il semble, d’après des confidences qu’il aurait faites à quelqu’un, qu’il n’ait jamais douté un instant que Sarah était sa mère mais qu’il ait longtemps pensé que Thomas Robert n’était pas son père. Toujours selon la même personne, Ned aurait considéré sa mère et Monsieur Lawrence comme des gens mariés et il aurait dit que leurs épousailles n’avaient eu pour but que de cacher le fait que lui-même et son frère aîné étaient les enfants bâtards d’un gentilhomme irlandais. À moins, bien sûr, qu’il ait laissé croire qu’il le pensait pour mieux enfoncer sa mère en donnant le beau rôle à son père. Enfin, une autre lecture des événements peut aussi indiquer qu’il a simplement voulu donner raison à Sarah de ne voir dans Thomas Robert qu’un mari effacé par rapport à elle et qu’un père plus ou moins inexistant pour ses enfants. Il serait en effet injuste de ne s’en prendre qu’à la mère de T.E. Lawrence. Car il est évident que le père avait aussi sa part de responsabilité. Il y aurait eu plus d’équilibre dans le couple si l’élément masculin avait montré autant de personnalité que le féminin. Thomas Chapman semble avoir laissé presque toutes les commandes à Sarah Lawrence. On a même l’impression qu’il a toujours vécu dans l’ombre de celle-ci durant les années passées en commun, et qu’uniquement préoccupé de ses petits plaisirs personnels il a été, au total, un père très absent. Qu’a-t-il laissé en effet à Thomas Edward ? La passion pour le vélo, pour la photographie et pour l’archéologie a certes, grâce à lui, accompagné Ned tout au long de sa jeunesse, mais elle n’a pas remplacé l’affection que cet homme aurait dû témoigner à son fils, ne fût-ce que par une attention au moins égale à celle que Sarah manifesta, comme souvent seules les mères savent le faire. Chapman était assurément un homme bon, capable de calmer les emportements de son épouse quand il lui semblait que les choses allaient trop loin, mais il conservait en même temps le tempérament du propriétaire terrien qu’il avait été, avec tout ce que cela supposait de nonchalance. Tant d’indolence devait, bien sûr, le conduire à se reposer sur Sarah du soin de mener les affaires de la maison. Tout ce que faisait cette dernière était autant de place qu’il perdait lui-même dans la tête et le cœur de ses enfants. Son attitude créait un vide, et c’est là précisément que résidait son erreur. Une erreur impardonnable et irréparable, au fond, car, sans cette désertion, Chapman aurait pu sans doute dédramatiser les choses et trouver les mots pour avouer à ses fils que lui-même et leur mère s’étaient, comme on le dit, unis à la mairie du XXIème arrondissement. Mais il était bien trop tard pour cela à présent, car le masque était tombé. Et tous les beaux rêves de Madame Lawrence étaient jetés à terre comme châteaux de cartes. Seul Bob devait donner à sa mère satisfaction. Après avoir fait des études de médecine avec Sir William Osler à Saint-John’s College et pratiqué son art durant le premier conflit mondial dans les services de santé du corps expéditionnaire britannique en France, l’aîné des garçons allait devenir chirurgien-missionnaire dans la Chine de l’Entre-deux-guerres. Deux de ses frères, Will et Frank, allaient rester sincèrement attachés à la religion réformée, mais la mort vint réduire à néant les espoirs que Sarah avait fondés

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sur eux : le premier sortit de Saint-John’s College comme historien, alla enseigner en Inde, à l’université de Delhi, puis, s’étant engagé dans l’armée de l’air en mars 1915, fut tué au cours d’une mission d’observation, le 23 octobre de la même année, et enterré au cimetière militaire de Saint-Souplet, dans le Cambrésis ; le deuxième obtint ses grades universitaires au Jesus College, après quoi, ayant choisi le métier des armes, il fut envoyé sur le continent en février 1915 et périt dans un engagement, à Richebourg l’Avoué, près de Lille, le 9 mai suivant. Quant au petit dernier, Arnold, d’élève au New College d’Oxford, il devait devenir professeur d’archéologie classique à Cambridge. En matière de religion, il allait se comporter comme un renégat, à l’exemple de Thomas Edward. Après des années d’obéissance scrupuleuse aux volontés d’une mère dévote, Ned était effectivement en train de virer sa cuti. Ayant soulevé le joug parental, il se sentait enfin libre de faire ce qui lui plaisait. Sarah avait définitivement baissé pavillon devant lui, et Thomas Robert prévenait tous ses désirs. Pendant sa dernière année d’école, des cours privés lui furent donnés par un historien, le répétiteur L.C. Jane. Plus rien ne s’opposait à ce qu’il fît les études de son choix. À dix-huit ans, Thomas Edward, qui se dégageait des contraintes imposées par sa mère, pensait être devenu maître de son destin.

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CHAPITRE 3 « QU’ELLE EST BELLE MA FILLE D’UN AN ! »

À quoi va s’occuper Thomas Edward Lawrence maintenant qu’il a les coudées franches ? Quelle va être la spécialité de ce garçon à qui l’on a enfin accordé le droit de faire des études en rapport avec ses goûts ? L’intéressé compte trouver un début de réponse à ces questions durant sa dernière année scolaire. Mais, d’ores et déjà, il est clair que Ned penche pour l’archéologie médiévale, que son père a su lui faire aimer très tôt. Au début du XXème siècle, cette science annexe de l’histoire est encore dans les langes et l’on vante moins la sévère beauté des constructions militaires de ce lointain passé que la robustesse des édifices religieux de style roman ou que la majesté des grandes nefs gothiques. Ned, lui, se laisse influencer non par les historiens de l’art qui, dans leur immense majorité, veulent jeter aux oubliettes les vestiges de l’âge féodal, mais par un homme qui fit surgir de l’ombre, en plein XIXème siècle, les vieilles forteresses du Moyen Âge. La lecture des ouvrages d’Eugène Viollet-le-Duc, père de la castellologie, donne au jeune homme l’envie de faire le circuit des plus beaux châteaux forts de France. C’est pendant l’été de 1906 que Lawrence commence à concrétiser ce projet par des actes. Le 3 août, après avoir visité la maison cistercienne de Netley, il s’embarque à Southampton sur un bateau qui traverse la Manche dans la nuit. Le 4, au petit matin, le bâtiment arrive en vue de Saint-Malo et, à sept heures, Thomas Edward passe par la douane du port. Il ne fait que passer dans la vieille ville. Le bac, qui permet d’aller d’une rive à l’autre de l’estuaire de la Rance, le ramène dans la station balnéaire de Dinard, où les Lawrence séjournèrent de 1891 à 1894. Mais Thomas Edward ne vient pas là pour jouer les estivants. Il prend juste le temps de faire connaissance avec les gens qui l’hébergent. L’endroit où il loge s’appelle le Clos Briant et la maîtresse des lieux, Madame Chaignon, est la petite-fille des deux personnes qui louèrent le Chalet du Vallon aux Lawrence lorsque ceux-ci se condamnèrent à un exil volontaire sur le continent. À l’époque, Ned n’était qu’un enfant. C’est maintenant un beau jeune homme, à la chevelure dorée et aux yeux couleur d’azur, qui fixe sur les gens un regard intelligent et pénétrant. Il a le front élevé, le nez légèrement arqué, les lèvres pincées dans un sourire figé et de puissantes mâchoires. Malgré l’ovale un peu long du

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visage, le corps est bien proportionné, de la tête à la ceinture. Malheureusement, Lawrence est court de jambes. Arrêté dans sa croissance par l’accident de 1904, Thomas Edward mesure cinq pieds cinq pouces, soit environ 1m65. C’est une petite taille, et Ned éprouve devant les personnes qui le dépassent sous la toise un énorme complexe. Pour lutter contre ce pénible sentiment d’infériorité, il met sa résistance physique à l’épreuve en tendant jusqu'à l’extrême le ressort de sa volonté. Toujours prêt à aller au-delà de ses limites, il a une énergie qui le porte plus loin que ses forces apparentes. Ce n’est d’ailleurs pas un myrmidon. Il a du muscle et ne déforme aucunement la réalité quand il dit qu’il est un « Hercule de poche ». On va le voir faire de longues courses à vélo dans la campagne sans qu’il éprouve la moindre fatigue. Pendant le mois d’août 1906, il parcourt mille quatre cents kilomètres à bicyclette, principalement à travers l’Ille-et-Vilaine et les Côtes d’Armor. Sa nourriture est celle d’un végétarien. Ses dépenses sont mesurées. En six semaines, il ne débourse que trente livres, et cette somme comprend le prix des cartes postales qu’il achète pour remplacer les photos qu’il ne peut prendre, faute d’avoir pu emporter le matériel nécessaire. Le vélo de Ned est d’ailleurs trop chargé pour cela. Lawrence garde sous la main une série d’objets qu’il juge indispensables : un vêtement de pluie, des chaussures de rechange et quelques volumes du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIème au XVIème siècle, de Viollet-le-Duc. Vingt-deux jours suffisent à Lawrence pour voir, entre autres lieux, Saint-Lunaire, l’abbaye de Lehon, le château de la duchesse Anne à Dinan, les ruines de Montafilant, de Tonquédec et du Guildo, la tour Solidor à Saint-Servan, le Mont-Saint Michel, le prieuré de Montfort à Dinard, l’enceinte de Fougères et la forteresse de plaine de la Hunaudaye. Thomas Edward décrit ces constructions dans les lettres qu’il envoie à sa mère. Peut-être son langage est-il un peu trop technique, mais s’il fait des remarques savantes, c’est moins pour étaler son érudition que pour prouver à Sarah qu’il a fait le bon choix en préférant les études d’histoire aux études de mathématiques. Missive après missive, il enfonce le clou. Et il n’a pas tort. On voit en lisant ses lettres qu’il procède méthodiquement lorsqu’il visite un château. À Tonquédec, à Fougères et à la Hunaudaye, il fait en premier lieu un travail de topographe en s’intéressant aux éléments du site et à ses abords. Ensuite, il se transforme en géomètre pour déterminer les dimensions et lever le plan des constructions. Enfin, il considère l’édifice en son ensemble puis dans ses parties, jusque dans le moindre détail. Mais, nous dit son ami et condisciple de la High School, Cyril Beeson, qui le rejoint en chemin et qui fait route avec lui pendant quelques jours, Thomas Edward ne s’en tient pas à l’aspect extérieur des choses. Il interroge l’Histoire, cherche à savoir ce à quoi tenta de parvenir l’architecte et se demande si les faits ont bien obéi aux rêves et aux espérances des bâtisseurs1. On le sait, même quand les châtelains se sentaient en sécurité derrière les carapaces de pierre de leurs forteresses, il arrivait que l’une ou l’autre fût prise d’assaut. Aussi les seigneurs ne

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lésinaient-ils pas sur l’organisation de la défense. Est-ce à dire qu’ils sacrifiaient tout à la nécessité où ils se trouvaient de se mettre en sûreté ? Audehors, peut-être, mais pas à l’intérieur. Construction militaire, le château féodal était aussi un lieu d’habitation. Lawrence le savait, lui qui s’intéressait en particulier aux installations sanitaires, nous disant tout ce qu’il fallait savoir sur les latrines du donjon de Tonquédec et sur les commodités de la tour Solidor2. La description qu’il nous donne des ensembles fortifiés bretons est de ce fait presque complète. Elle serait parfaite si Thomas Edward pouvait y ajouter l’étude d’autres grands châteaux comme Combourg, le Fort-la-Latte, Vitré, Nantes, Clisson, Josselin, Largoët-en-Elven et Suscinio. Un mois permettrait à Lawrence de tous les visiter. Mais le jeune homme ne dispose plus que de quelques jours. Le 4 septembre, il est de retour à Oxford. C’est la rentrée. Ned reparaît à la High School, où l’on veut bien oublier l’escapade qu’il a faite avant mars 1906. Toutefois, l’esprit du garçon est ailleurs. Thomas Edward ne pense plus qu’à l’époque où il commencera ses études supérieures. C’est qu’il s’agit maintenant de savoir dans quelle faculté il atterrira l’année suivante. Car il n’a qu’un semestre pour faire toutes les démarches administratives et subir les épreuves d’admission. À l’automne de 1906, il passe le concours d’entrée à Saint-John’s College, mais sans succès. En janvier 1907, il efface son échec en obtenant la bourse de quarante livres que le Jesus College accorde aux Oxoniens qui ont eu pour berceau une localité du Pays de Galles. Deux mois plus tard, il rend une copie sur l’Anabase de Xénophon et une autre sur la Guerre des Gaules de Jules César. Pour se détendre, il fait une virée dans les Wales pendant les vacances de Pâques, et visite quelques-unes des forteresses qui y furent bâties par l’occupant anglais aux XIIIème et XIVème siècles, et son itinéraire passe par Dinas Bran, Caernarvon, Harlech, Chepstow, Caerphilly, Kidwelly, Tintern Abbey et Raglan. Sur le chemin du retour, Ned s’arrête à Monmouth, la ville qui vit naître Henry V de Lancastre, le vainqueur d’Azincourt. Partout où il va, Thomas Edward fait revivre les gens et les choses d’autrefois. Et s’il y a un endroit où il a plus qu’ailleurs le loisir de courtiser Clio, c’est bien dans la vieille cité d’Oxford. Le cœur historique de la ville connaît, en effet, depuis 1905, quelques transformations. On démolit un à un les bâtiments vétustes et on creuse la terre pour jeter les fondations de nouvelles constructions. À la faveur de ces travaux, on met à jour des poteries et des verreries du Moyen Âge et de la Renaissance. Lawrence ne tarde pas à se rendre sur place. Avec son ami C.F.C. Beeson, qu’il surnomme « Scroggs », il rencontre les ouvriers des chantiers, et leur achète plusieurs des pièces archéologiques qui viennent d’être exhumées. Les deux garçons font don des plus belles à l’Ashmolean Museum, et c’est Thomas Edward qui rédige les textes d’accompagnement3. On sait que le jeune homme aime passionnément l’histoire médiévale. Il ne s’intéresse pas autant à l’histoire contemporaine. Pourtant, c’est avec bonne grâce qu’à la fin de 1906, il répond à la demande qui lui est faite de rassembler par écrit ses connaissances sur l’histoire de l’Empire britannique. Et l’étude de quelques pages qu’il consacre à l’un des pères du libéralisme,

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Alexis de Tocqueville, pendant le dernier trimestre de l’année scolaire 19061907, ne ressemble pas au travail de quelqu’un qui renâcle à la tâche. En juillet 1907, lorsqu’il sort de la High School, Ned éprouve la satisfaction de qui a su jusqu’au bout accomplir son devoir. Il lui est alors permis de lâcher ses livres et ses cahiers pour préparer ses congés d’été. Une nouvelle fois, Lawrence foule le sol de France. Il débarque au début du mois d’août 1907, dans le port du Havre, avec son vélo et l’appareil photographique de son père. Thomas Robert accompagne d’ailleurs son fils durant les premiers jours du voyage. Ensemble, ils visitent Beauvais et sa cathédrale inachevée. Puis, ils pédalent vers Gisors et les Andelys, où flottent encore les ombres de Richard Cœur de Lion et de Philippe Auguste4. De nos jours, le Château-Gaillard de Richard Ier d’Angleterre a encore fière allure avec ce qui reste de sa triple enceinte et de son donjon. Il fait l’admiration de Lawrence, qui ne cesse de louer celui qui en a ordonné la construction. Thomas Edward séjourne quarante-huit heures aux Andelys et passe la seconde journée à prendre des photos. C’est alors que lui vient l’idée d’écrire un livre sur les châteaux forts. Le lendemain, Ned et son père remontent à bicyclette. Le 11 août, ils sont à Évreux, et peu après à Coutances. Là, les deux hommes se séparent, et Lawrence continue sa route en promeneur solitaire. Il prend la direction de Fougères, puis celle du Mans. Le Lude, Fontevrault, Saumur, Angers, Rennes, Lamballe, la Hunaudaye et le Mont-Saint-Michel reçoivent ensuite sa visite. S’il ne parle, à aucun moment, dans sa lettre du 26 août, de l’architecture de la « Merveille de l’Occident » et de son cloître aérien, Thomas Edward ne cache pas, en revanche, à sa mère le plaisir qu’il éprouve à la perspective de passer une nuit sur l’îlot rocheux. La chance lui sourit ce soir-là, car l’on est alors en période de grande marée. L’eau, qui vient rapidement toucher les remparts, lèche les murs des premières maisons qui bordent la venelle où Lawrence a trouvé un lieu d’hébergement. Recouverte de noctiluques, cette eau miroite de partout sous la voûte étoilée. Avec le retour du jour, le jeune homme part pour Granville, et, de là, pour Jersey, où l’attend le bateau qui va le ramener en Angleterre. Le 12 octobre 1907, Lawrence fait son entrée au Jesus College. Dès le début, il se fait remarquer par son esprit d’indépendance. On le voit rarement présent en salle de cours, sauf quand l’historien du Moyen Âge Reginald Lane Poole donne des leçons particulières, et il met rarement les pieds sur le terrain de sport. S’il pénètre une fois par semaine dans le réfectoire, c’est seulement parce que le règlement l’y oblige. Encore ne touche-t-il jamais à la nourriture qu’on lui présente et laisse-t-il sa part à ses voisins de table. Il passe plus souvent ses après-midi dans l’une des grandes bibliothèques de la ville, la Bodleian Library ou l’Oxford Union, que dans l’enceinte du College. Certes, il dispose d’une chambre d’étudiant dans Turl Street, mais il n’y prend réellement pension que fin mai à début juillet 1908. Lawrence est un garçon qui n’en fait qu’à sa tête, et qui obtient facilement tout ce qu’il désire, parfois même plus qu’il n’ose demander. Veut-il écrire

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quelque chose sur les châteaux forts ? Les autorités du College lui donnent les moyens de le faire en permettant aux étudiants en histoire de passer les épreuves de licence comme s’ils soutenaient une thèse. Pour sa part, Thomas Edward a un peu plus d’un an pour se préparer à cette échéance. On lui laisse jusqu'à novembre 1909 pour noircir ses blocs-notes. Ayant une petite préférence pour le Château-Gaillard de Richard Cœur de Lion, c’est naturellement à l’architecture militaire de la fin du XIIème siècle qu’il entend consacrer l’essentiel de son travail. Mais, avant de tremper sa plume dans l’encrier, il lui faut encore se rendre sur le terrain pour voir un certain nombre de forteresses. Aussi retourne-t-il en France, au mois de juillet 1908. Entre le 14, jour de notre fête nationale, et le 19, Thomas Edward parcourt les premiers kilomètres de son troisième voyage dans l’Hexagone. Il longe la vallée de la Seine, du Havre aux Andelys, en passant par Lillebonne et Rouen, revoit Gisors et file ensuite vers Compiègne, sous une pluie battante. Après un détour par Pierrefonds, il emprunte les routes cahoteuses qui relient l’Oise à l’Aisne. Bientôt se dresse devant lui le célèbre donjon de Coucy, qui fut élevé entre 1225 et 1240 par l’ambitieux seigneur Enguerrand. Ned est l’un des derniers touristes à voir cette construction que les Allemands détruiront en mars 1917. Le 21 juillet, Lawrence descend vers Provins, qui fut, autrefois, le centre économique de la Champagne et qui attira pendant des siècles les marchands forains. Peu intéressé par les remparts de la ville basse, Ned fait le tour de l’enceinte du XIIIème siècle qui ceinture la ville haute et s’arrête longuement devant la tour dite de César, édifiée dans la seconde moitié du XIIème siècle5. Après la visite de Provins, le jeune homme reprend son vélo, et, par Troyes, Bar-sur-Aube, Montbard et Cussy-les-Forges, gagne Vézelay. S’il ne fait guère attention à l’architecture de l’église de la Madeleine, il reste en extase devant les sculptures fascinantes des chapiteaux, encore qu’elles ne lui paraissent pas les plus belles de l’époque romane. Le vendredi 24 juillet, Lawrence traverse l’Yonne et arrive sur la Loire. Comme il a besoin de changer un pneu, il fait halte à Nevers. Durant le week-end, il se promène dans le quartier de la cathédrale et près du palais ducal. Sans doute aussi voitil la magnifique église Saint-Étienne et la porte du Croux. Après cet intermède, Ned se remet en selle le 27 juillet, passe par Moulins puis par Vichy, et peine sur les routes pentues qui conduisent au Puy. Encore un effort, et il est à Crussol. Ensuite, il n’a plus qu’à suivre le chemin qui est parallèle au Rhône et qui le mène de Valence en Avignon. Lawrence rappelle à sa mère, dans l’une de ses lettres, que les Papes résidèrent dans cette ville au XIVème siècle, sous la haute surveillance des rois de France, et qu’ils y firent construire l’un des plus grands palais-forteresses d’Europe. S’il avait un peu de temps, Ned irait probablement voir la tour dite de Philippe le Bel et le Fort Saint-André, à Villeneuve-lès-Avignon, sur la rive opposée du Rhône. Mais il a trop de route à faire pour s’arrêter partout. Laissant Châteaurenard à l’est et Boulbon à l’ouest, il gagne quelques heures qui lui permettent de faire une pause à Tarascon et d’étudier de l’extérieur la forteresse bâtie entre 1400 et

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