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Lawrence d'Arabie

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Malgré la célébrité de Lawrence d'Arabie, l'homme conserve, par-delà la mort, le mystère qui l'enveloppait de son vivant. C'est pour mieux le comprendre que l'auteur a écrit ces lignes. Cet être, en apparence insaisissable, nous devient plus familier et l'on s'explique mieux pourquoi il vécut, après 1922, dans l'illusion de pouvoir repartir à neuf, comme si rien n'était arrivé. Seule la mort, appelée par lui de toutes ses forces, devait à jamais le délivrer.

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Date de parution 01 juin 2010
Nombre de lectures 196
EAN13 9782296254251
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.








































































































































































































À Claudia Sarindar-Jeannin, épouse chérie et fidèle collaboratrice, sans qui
ce travail n’aurait pu être mené à bien.

















































































INTRODUCTION



Dans la vie de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), il y a, comme
l’écrit François Mauriac dans son Bloc-notes, le 25 décembre 1959, « une
faille secrète, une blessure cachée autour de laquelle il a composé son
personnage ». Cette blessure, les biographes de Lawrence l’ont tous décelée,
mais sans voir que ce qui s’est produit d’important entre la naissance et la
mort de cet homme avait un rapport direct avec elle, qu’elle pouvait être la clé
explicative des choix opérés par lui, consciemment ou non. C’est en elle que
se trouve la racine de tout ce qu’il a pu accomplir, et, si nous n’en parlions
pas, nous serions incapables de comprendre le pourquoi de son intérêt pour
l’Histoire et l’architecture militaire médiévale, de son engagement en faveur
des Arabes contre l’occupant ottoman, de sa déception de n’avoir pu garantir
suffisamment l’indépendance de la Syrie et empêcher les Français d’obtenir
un mandat sur ce pays, de sa crainte d’être considéré comme le complice et
non comme le témoin impuissant de la tromperie dont furent victimes les
Hachémites, du besoin qu’il éprouvait de donner l’impression d’avoir souffert
au service de la cause arabe en affirmant avoir été pris, fouetté et violé par les
Turcs à Deraa, de son désir de dissimuler derrière les initiales de S.A. dans le
poème-dédicace des Sept Piliers de la Sagesse quelque chose de lui-même qui
était mort, de sa détermination à tourner la page en revêtant l’uniforme de
simple soldat de la R.A.F., de son esprit de renoncement et de son refus de
goûter aux plaisirs sexuels s’ils ne prenaient pas la forme de châtiments
corporels à coups de fouet, comme il y avait été habitué par sa mère dès
l’enfance.
Cette blessure, c’est sa propre famille qui la lui a faite. Il l’a reçue à sa
naissance et elle est restée béante jusqu’au terme de sa vie. Les premiers effets
douloureux ont été ressentis quand Thomas Edward a découvert que ses
parents lui cachaient quelque chose, et il ne lui a pas échappé que ce mystère
entretenu autour de leur vie de couple cadrait mal avec leur morale austère et
leur enseignement spirituel. Par son silence et son refus de partager avec ses
frères ce secret, Lawrence entra en connivence avec ses parents pour limiter
les dégâts. Pour atténuer sa souffrance, il tenta de se persuader qu’il n’était
pas le fils de l’homme qu’on lui présentait comme son père, mais sans doute
ne le fit-il que par indulgence pour celui-ci et parce qu’il avait surtout une
dent contre sa mère, qui, voulant faire marcher tous ses fils d’un même pas,
redoublait de sévérité à l’égard de Thomas Edward, sachant d’intuition qu’elle
avait affaire à quelqu’un qui ne se plierait jamais aux règles définies par elle.
Tous les éléments qui vont contribuer à façonner la personnalité de Ned, ainsi
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qu’on le surnommait en famille, sont là : l’effacement du père, Thomas
Chapman, dont l’inexistence laissa le champ libre à Sarah, que sa forte
personnalité et un amour possessif pour leurs cinq garçons transformèrent en
un chef de famille tyrannique ; les rapports de Lawrence avec sa mère et la
haine du beau sexe que fit naître chez lui le comportement de cette femme qui
voulait que ses fils grandissent dans la conviction que son union avec leur
père était légitime, qui prenait le masque de la respectabilité bourgeoise et de
la perfection chrétienne pour que personne n’eût la moindre idée de ce qu’elle
avait fait, qui ne se faisait connaître pour ce qu’elle était que devant Dieu
qu’elle craignait par peur du châtiment et qui espérait obtenir le pardon en
envoyant ses enfants évangéliser les païens à l’autre bout du monde ; le refus
du jeune homme d’entrer dans les plans de sa mère et le pied de nez qu’il lui
fit en optant pour des études d’histoire plutôt que pour des études de
mathématiques. Dans sa passion juvénile pour l’architecture militaire
médiévale, il trouva les moyens d’organiser une défense passive ; les châteaux
forts devinrent pour lui une protection rassurante. En quelques années, il allait
visiter des dizaines de ces édifices en Angleterre, au Pays de Galles, en
France, au Liban et en Syrie. Nous aurons l’occasion de dire ce qu’il faut
penser de sa thèse sur l’influence des modèles européens dans la construction
ème èmedes forteresses qui, du XI au XIII siècle, servirent à assurer la défense
des États latins de Terre Sainte. Nous verrons aussi à quel point ce fut un
bonheur pour Thomas Edward de participer à des fouilles sur le site néo-hittite
de Karkemish.
La guerre de 1914-1918 sembla l’éloigner davantage de Sarah, parce
qu’elle le faisait entrer dans un monde purement masculin. Mais tandis qu’il
fourbissait ses armes au Caire, un de ses frères, William George, le fils vers
lequel penchait le plus fortement le cœur de Madame Lawrence, perdait la vie
au cours d’une mission aérienne. À ce drame vinrent s’ajouter la ruine des
efforts entrepris par Thomas Edward pour confier durablement aux bons soins
du prince Fayçal l’avenir de la Syrie, la crainte d’être tenu pour responsable
de cet échec, mais aussi la lecture d’une lettre de Thomas Chapman qui devait
être portée à la connaissance de ses fils après son décès – une lettre dans
laquelle il ne cachait rien de ce qu’avait été sa vie avec Sarah. En expliquant à
ses fils qu’il avait dû sans pouvoir divorcer abandonner une épouse et quatre
filles pour se mettre en ménage avec la gouvernante de ces dernières et en
invitant sa progéniture à tirer les leçons de toute cette histoire, il sema les
graines de la culpabilité dans l’esprit de Thomas Edward qui devait s’accuser
d’avoir entraîné ses parents à le mettre au monde et il suscita chez lui la
volonté de se racheter et de relever en même temps sa famille de la déchéance
morale dans laquelle elle lui semblait être tombée. C’est pourquoi Ned, qui
savait que son père s’appelait Chapman, se débarrassa du patronyme de
Lawrence qui était celui de Sarah et alla s’enterrer dans la R.A.F. sous un faux
nom, comme soldat de seconde classe. L’armée de l’air fut pour lui comme
une seconde mère, qui ne devait cependant jamais parvenir à lui faire oublier
la première. Il avait certes rejeté la foi chrétienne transmise par Sarah, mais
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ç’avait été pour la remplacer par une ascèse laïque. Sa mère, qui ne recevait
plus de ses nouvelles que de loin en loin, était encore présente dans son
existence, puisqu’il se faisait à nouveau donner le fouet, mais en confiant
l’instrument de cette punition à un garçon pour indiquer que Madame
Lawrence resterait bien la seule femme de sa vie et que les autres ne
pourraient être au mieux que des confidentes. Par ailleurs, Thomas Edward,
qui, jeune homme, avait refusé de devenir ingénieur mécanicien comme
l’aurait souhaité sa mère qui avait eu un père constructeur de bateaux, finit par
exaucer les vœux de Sarah en pilotant et en entretenant, pour la R.A.F., des
vedettes rapides destinées à porter secours aux équipages des hydravions
abîmés en mer – manière peut-être pour lui de faire quelque chose pour les
aviateurs qui, comme son frère William, avaient perdu la vie lors d’un
amerrissage forcé de leur appareil.
J’ insisterai surtout sur la psychologie de Lawrence mais ne négligerai pas
pour autant la période de guerre, vécue d’abord dans les bureaux de
l’Étatmajor des forces britanniques stationnées en Égypte puis sous le soleil
rayonnant d’Arabie et de Syrie en compagnie des tribus bédouines révoltées
contre les Turcs. Plusieurs points, qui sont en débat depuis des années,
méritent d’être traités à nouveau : la réalité certaine et les limites du combat
chevaleresque que Lawrence disait avoir livré pour la cause arabe ;
l’insistance qu’il mit durant ces années à formuler les principes sur lesquels il
espérait voir s’édifier le Moyen-Orient dont il rêvait, un Moyen-Orient qui
n’était pas tout à fait celui auquel pensaient les Arabes et dont la liberté devait
être, dans son esprit, conditionnée par l’acceptation de liens avec la
GrandeBretagne ; la signification particulière qu’il ne cessa de donner au mot
indépendance, qui, pour lui, voulait dire divorce des provinces arabes d’avec
l’Empire ottoman, respect de la souveraineté des États en voie de formation
dans la péninsule arabique et partage des responsabilités entre administrateurs
ou conseillers britanniques et dirigeants indigènes dans les autres pays de la
région ; son souhait de voir la Grande-Bretagne régler au mieux de ses intérêts
les affaires du Moyen-Orient ; son opposition aux prétentions des conseillers
de Clemenceau, qui voulaient que la France eût aussi sa part du gâteau et qui
avaient surtout des vues sur la Syrie ; le sentiment de dépit qu’il éprouva
quand il vit l’échec de ses efforts pour empêcher notre pays d’arriver à ses
fins ; le plaisir apparent qu’il eut à participer, au Caire, avec Winston
Churchill, à une conférence où l’on passa en revue les problèmes soulevés par
la présence britannique en Asie occidentale ; le trouble et la lassitude que finit
cependant par engendrer chez lui la comédie qu’il devait jouer sans cesse aux
Arabes ; le désenchantement que laissait percer le célèbre poème à S.A., que
Lawrence venait de placer au début du livre où il avait fixé ses souvenirs de
guerre ; le retournement psychologique de 1922, le changement d’identité,
l’adoption successive des noms de Ross puis de Shaw et la poursuite d’un
nouveau rêve comme sans grade dans la Royal Air Force ; le vide affectif
d’une vie faite de beaucoup de refus et de privations et souvent confrontée à
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l’échec et à la désillusion ; les maigres compensations que lui offraient de
nombreux passe-temps et quelques solides amitiés.
Je développerai chacun de ces sujets en m’appuyant non sur l’exploitation
d’archives inédites mais sur l’analyse de textes connus avec le souci
d’apporter du neuf par la réflexion, en livrant ainsi mes propres éléments de
réponse aux questions que tout le monde se pose et en attirant l’attention du
lecteur sur les points les plus importants, à savoir : la question des désaccords
qui ont pu exister entre Thomas Edward et sa mère – des désaccords qui,
cependant, n’ont pas permis au premier de se défaire de l’influence de cette
dernière ; le rôle du père, Thomas Chapman, qui se trouva n’être pas moins
négatif que celui de Sarah dans l’évolution de Lawrence ; la probable
invention du sombre épisode de Deraa pour une question d’image personnelle
(car passer pour quelqu’un ayant souffert pour la défense d’une juste cause
valait mieux que d’être considéré comme un manipulateur et un marchand
d’illusions, et ce aussi bien auprès des Arabes et de ses compatriotes
britanniques que des historiens ou des lecteurs des Sept Piliers de la Sagesse,
tant devait être grand chez Lawrence le souci de gagner l’indulgence de la
postérité) ; l’élucidation, enfin, d’une vieille énigme, celle de la dédicace des
Sept Piliers à S.A., étrange destinataire en qui tous les spécialistes ont cru
pouvoir reconnaître Dahoum (Selim Ahmed), le compagnon des années
heureuses et insouciantes passées sur le chantier de fouilles de Karkemish,
mais en qui l’on peut voir aussi Lawrence lui-même, ou plutôt le nom abhorré
de Lawrence, devenu odieux au simple soldat T.E. Shaw, alias J.H. Ross,
engagé dans la R.A.F. À développer ainsi tout cela, je pense arriver à
démontrer que l’on est loin d’avoir épuisé le sujet et qu’il est encore possible
de dire des choses tout à fait neuves sur T.E. Lawrence, mais je suis conscient
de ce que je dois à mes devanciers, et je me dis que sans les travaux de J.
Béraud Villars, F. Armitage, J. E. Mack, M. Larès, et sans la monumentale et
incontournable biographie de Lawrence écrite par J. Wilson, je n’aurais
peutêtre pas eu l’envie de pousser aussi loin mes recherches. Si j’ai poursuivi
celles-ci, c’est pour connaître la place qui doit être réservée à Lawrence dans
l’Histoire, pour trouver un juste point d’équilibre aussi éloigné de la critique
systématique que du dithyrambe, pour parler de cet homme avec sympathie
sans éprouver le désir de le porter au pinacle et savoir émettre des jugements
quand nécessaire sans tomber dans le dénigrement. Le lieutenant-colonel
Lawrence a longtemps traîné derrière lui des partisans inconditionnels et des
ennemis acharnés. Les uns lui ont tressé des couronnes de laurier et l’ont
statufié, les autres l’ont mis plus bas que terre. Peut-être, à force de pencher
alternativement et brutalement vers ces extrêmes, le fléau de la balance
finirat-il par ne plus osciller dans un sens ni dans l’autre, pour se fixer une fois pour
toutes à la verticale. Il faut espérer que les choses se passeront ainsi et que les
historiens auront la sagesse de continuer dans cette voie en veillant à dégager
le vrai visage de Lawrence au-delà des idées reçues et des controverses. Fasse
le ciel qu’ils sachent appréhender cette grande figure du passé en toute
sérénité, s’ils veulent expliquer clairement ce qu’elle a dit, fait et pensé.
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PREMIÈRE PARTIE
DANS LE SILLAGE DES CROISÉS (1888-1918)
« Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! »
Charles BAUDELAIRE




























































CHAPITRE 1
DE CHAPMAN À LAWRENCE




Le jeudi 16 août 1888, une maison de Tremadoc - localité galloise au nord
de la baie du même nom - retentit avant le chant du coq des premiers
vagissements d’un beau bébé aux cheveux blonds et aux yeux bleus. L’enfant
nouveau-né avait nom Thomas Edward Lawrence. Il était le deuxième fils
d’un rentier et d’une ex-préceptrice qui vivaient ensemble, hors mariage,
depuis 1886.
Le nom qu’il portait n’était pas le patronyme de son père. Celui-ci, de son
vrai nom Thomas Robert Tighe Chapman, appartenait à une famille de
propriétaires terriens et d’officiers d’administration anglo-irlandais. Il était né
le 6 novembre 1846 dans le County Westmeath (province de Leinster).
L’heureux événement avait eu lieu chez son père, William Chapman, Haut
Shérif du Comté. La maison dans laquelle s’écoula la jeunesse de Thomas
Chapman est encore debout. Il s’agit d’un manoir à l’architecture sévère,
situé à plusieurs kilomètres au nord-est de Mullingar et à mille cinq cents
mètres du village de Delvin, à l’endroit dit South Hill. Le futur père de notre
héros devint propriétaire de ce château en 1870.
Trois ans plus tard, Thomas Robert épousa, pour son malheur, une sienne
cousine qui avait la tête près du bonnet. C’était une femme acariâtre, une
piegrièche qu’on surnommait dans les maisons du voisinage : the Vinegar Queen
(la Reine Vinaigre). Née Édith Hamilton Boyd, elle ne fut la compagne de
Thomas Robert que pour devenir quatre fois mère. D’elle, Chapman eut, entre
1874 et 1881, quatre filles - Eva Jane Louisa, Rose Isabel, Florence Lina et
Mabel Cecile. Ces enfants, Édith les éleva à la dure. Elle ne leur donna jamais
la moindre marque d’affection et fut sans indulgence pour leurs fautes et leurs
faiblesses. Elle n’était pas loin de ressembler à un bourreau d’enfants. Avec
cela, la châtelaine de South Hill était une ennuyeuse prêcheuse qui se prenait
pour un guide. Ajoutons que c’était une bigote, le pendant protestant de la
grenouille de bénitier catholique, et que tout le mal qu’elle faisait à son
entourage ne l’empêchait pas de n’avoir que le nom de Dieu à la bouche. Elle
adhérait à la doctrine de la prédestination par la foi et était sûre de posséder le
salut pour l’éternité. Renonçant au bonheur d’aujourd’hui pour ne songer qu’à
celui de demain, elle comptait bien sûr les jeux, fêtes et distractions parmi les
vanités de la terre et se révoltait contre la tyrannie du sexe. Certes, elle
s’acquittait du devoir conjugal, mais c’était sans enthousiasme et le moins
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fréquemment possible qu’elle y satisfaisait. Cette femme, qui n’était rien de
moins qu’une contemptrice de la matière et le contraire d’une hédoniste, avait
assez de caractère pour refuser plusieurs fois de suite à son mari la faveur
qu’il voulait qu’on lui accordât.
Est-ce à la suite du rejet de ses demandes que Thomas Robert devint
alcoolique ? On ne sait. Ce qui est certain, c’est que Monsieur Chapman
s’adonna à la boisson pendant des années et que son épouse fut impuissante à
le détourner de cette occupation destructrice.
Thomas Chapman aurait continué de se soûler jusqu'à la fin de ses jours
si, vers 1879-1880, il n’avait engagé pour l’éducation et la surveillance des
enfants, une jeune gouvernante, une demoiselle qui s’était présentée sous le
nom de Sarah Maden mais qui était née sous celui de Sarah Junner, enfant
illégitime, le 31 août 1861, à Sunderland, dans le comté de Durham, en
Angleterre. On ne sait pratiquement rien des parents de Mademoiselle Maden,
sauf que son père, né à Chepstow en 1843 et constructeur de navires, se
nommait John Lawrence, et que sa mère, née en Écosse en 1833, portait le
nom d’Élisabeth Junner. C’est grâce au recensement de 1861 que nous avons
ces quelques renseignements, et l’on apprend ainsi que Sarah aurait dû se
nommer non pas Junner, ni même Maden, mais Lawrence.
Sarah était tout comme Édith une croyante fervente. Mais c’était aussi une
jolie femme, qui pouvait sans le vouloir allumer une flamme dans le cœur
d’un homme, lui inspirer une folle passion. C’est ce qu’elle découvrit peu
après son arrivée à South Hill.
Édith, à qui l’on avait dit beaucoup de bien de Miss Maden, lui fit bon
accueil. On sait que ce n’était pas dans ses habitudes de faire confiance à
quelqu’un, mais il faut dire qu’elle avait ici affaire à une personne aux fortes
convictions religieuses, ce qui n’était pas fait pour lui déplaire. Madame
Chapman vit en Sarah l’enfant de lumière ; Thomas Robert, lui, ne vit en elle
que la femme. Séduit par la grâce de Miss Maden, il s’éprit d’elle et lui fit une
cour de tous les instants. Réussit-il à gagner les faveurs de la jeune femme par
ses assiduités et son empressement galant ? La morale aurait voulu que Sarah,
qui avait mené jusqu’ici une vie chrétienne exemplaire, éconduisît son
soupirant. Il n’en fut rien. Miss Maden, qui avait laissé Chapman lui conter
fleurette, ne put rester insensible à ces hommages. C’est pendant l’hiver
18841885 qu’elle se donna à lui. Elle n’était plus alors l’institutrice privée des
enfants d’Édith et de Thomas Robert. Pourquoi ? Il faut croire que c’était
parce que Monsieur Chapman était incapable de commettre un adultère sous
le toit qui abritait son épouse et leurs filles. Il était impatient d’étreindre la
future maman de T.E. Lawrence, mais il estimait devoir le faire ailleurs que
chez lui. Et il pensait avec raison que Sarah n’accepterait de lui appartenir que
s’ils mettaient des kilomètres entre eux et Édith. Madame Chapman ne se
doutait de rien, et Sarah déploya toute son adresse pour obtenir, sans que la
maîtresse de maison pût rien soupçonner, l’autorisation de s’en aller. Pour ce
faire, elle inventa une histoire en disant que sa mère réclamait sa présence en
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Écosse et qu’il lui fallait faire ses adieux aux Chapman. Édith rendit à Sarah
sa liberté sans se poser de question, et lui fit cadeau d’un bijou qui enfermait
les portraits des quatre soeurs Chapman. Que fit alors Thomas Robert ? Il
emmena Miss Maden à Dublin et prit à loyer pour elle une habitation des
beaux quartiers, au 33 York Street. Chapman rendit souvent visite à Sarah, et
l’inévitable se produisit. C’est à Dublin, avant l’arrivée de la saison nouvelle
de 1885, que Miss Maden devint sa maîtresse. Environ la fin du mois de mars
de cette année-là, elle se trouva enceinte, et, le 27 décembre, elle mit au
monde un garçon, Montague Robert (Bob).
Combien de temps la trahison de Thomas Robert à l’égard de sa femme
resta-t-elle secrète ? On l’ignore. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’un jour
Édith découvrit que son mari la trompait, qu’elle lui fit un sermon en
l’exhortant au repentir. En vain. Thomas Robert décida de quitter sa femme et
leurs filles pour vivre avec Sarah. On situe son départ vers la fin de 1886 ou le
début de 1887. Il pense qu’Édith ne s’opposera pas à l’idée du divorce. C’est
mal la connaître. Quand son mari sonde ses intentions, elle répond qu’elle ne
fera rien et annonce qu’elle refusera toujours de le laisser convoler en
secondes noces. Qu’à cela ne tienne, Thomas Robert vivra maritalement avec
Sarah. Et pour qu’il n’y ait qu’une poignée de personnes à savoir que les seuls
liens qui les unissent sont ceux de l’amour, les noms de Chapman et de
Maden feront place à celui de Lawrence, qui est, nous l’avons vu, non pas un
nom d’emprunt mais le véritable nom de jeune fille de Sarah. Cela ne
suffisant pas, on s’éloignera de l’Irlande. Les huit années à venir seront, pour
Thomas Robert et sa nouvelle compagne, des années de voyage.
Le premier trimestre de l’année 1888 voit les deux amants partir pour le
Pays de Galles. Ils s’installent dans une pension de famille appelée
Gorphwysfa, à Tremadoc, dans le Carnarvonshire. C’est dans cette maison
que naît Thomas Edward Lawrence (Ned). Treize mois passent, et le ménage
quitte Tremadoc pour Kirkcudbright, en Écosse. Un enfant mâle y voit le jour,
le 10 décembre 1889 : William George (Will ou Beadle). Une vingtaine de
mois après, les Lawrence refont leurs malles et prennent le bateau pour l’île
de Man. De là, ils se dirigent vers les îles anglo-normandes. En décembre
1891, après un séjour de courte durée à Jersey, ils mettent le cap sur la France
et débarquent à Dinard. Il y a une colonie anglaise dans ce chef-lieu de canton
d’Ille-et-Vilaine. Les Lawrence ne s’y sentent pas dépaysés. Ils le sont si peu
qu’on ne les verra repasser le Channel que dans deux ans et quelques mois.
Dans l’intervalle, ils occupent, à Dinard, le Chalet du Vallon, une maison qui
a été construite en 1885 et dont deux Français sont les propriétaires. Pas très
loin, au 18, rue Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle, il y a l’école Sainte-Marie où,
vers la fin de 1893, T.E. Lawrence, qui a appris à lire et à écrire entre quatre
et cinq ans, grâce à une gouvernante anglaise, prend, avec son frère aîné, des
leçons de français pendant une heure, chaque matin. Deux fois par semaine,
M. et Mme Lawrence mettent Ned et Bob à la disposition d’un professeur de
gymnastique qui enseigne à Saint-Malo. De grandes randonnées pédestres
avec leur père, qui aime la vie de plein air, complètent leur éducation
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physique. Au passage, Thomas Robert ne manque pas de faire admirer à ses
fils les remparts malouins, ce qui est à l’origine de l’intérêt que Ned montrera
pour l’architecture militaire médiévale et du lien qu’il établira entre exploits
sportifs accomplis à pied ou à vélo et visites en circuit d’un certain nombre de
châteaux forts. On imagine le petit garçon écouter son père lui faire un cours
vivant d’histoire du Moyen Âge, dans leurs promenades, et lui recommander
la lecture de l’Ivanhoé et du Quentin Durward de Sir Walter Scott.
Sarah n’accompagne pas Thomas Robert et leurs enfants lorsqu’ils sortent
de la maison pour courir la campagne. Femme d’intérieur, elle ne se déplace
guère. Néanmoins, elle sacrifie, sans hésiter, à l’intérêt des siens, ses
habitudes de vie sédentaires. Ainsi fait-elle au début de 1893. Elle attend alors
un enfant. Et si, comme elle le pense, c’est un garçon qu’elle porte dans son
ventre, il faut que l’accouchement se fasse hors de France, car les lois
militaires de 1872 et 1889 imposent le service national sous nos drapeaux à
toute personne de sexe masculin née dans l’Hexagone. Sarah quitte donc notre
pays, et c’est à Saint-Hélier, capitale de Jersey, qu’on la retrouve le 3 février.
Ce jour-là, elle donne à Sa Majesté, la reine Victoria, un nouveau sujet, et à
Thomas Chapman-Lawrence un quatrième fils : Frank Helier (Chimp).
Au printemps de 1894, la famille retraverse la Manche et plante son clou
en Angleterre, à Langley, près de Beaulieu et de son abbaye cistercienne, dans
la partie du Hampshire que Guillaume le Conquérant fit boiser pour tuer le
gibier et se débarrasser de paysans saxons qui ne le reconnaissaient pas pour
maître. De la création du Bâtard, il ne reste pas grand-chose. Certes, la New
Forest, qui s’étend au nord-ouest sur trente-sept mille hectares, est la parure
de la région de Southampton, mais ce n’est qu’un îlot de verdure au milieu de
la lande. Le peuplement est fait de chênes, de frênes, de hêtres et d’ifs. De
nombreux animaux vivent à l’ombre de ces arbres, et l’on n’entend rien
d’autre que leurs cris, le frémissement des feuilles et le murmure des fleuves
côtiers qui passent à travers bois et qui vont se jeter dans le chenal de la
Solent, où se disputent chaque été des courses de yachts, les célèbres Régates
de Cowes. On peut suivre les épreuves depuis Lepe, petit groupe de maisons
situé au sud de Langley, sur la côte du Southamptonshire. En face, il y a l’île
de Wight, qui accueille tous les ans, à la belle saison, la reine Victoria. Le
climat y est doux, et, quand l’hôtesse de Buckingham Palace arrive à Osborne
House, le magnolia, cultivé dans beaucoup de jardins, réjouit les yeux
humains et embaume l’air. Ce n’est pas pour rien que l’on appelle l’île le
Losange fleuri. Une impératrice, Élisabeth d’Autriche - Sissi pour les
adorateurs -, et un poète des plus perfectionnistes, Tennyson, ont aimé son
ciel, ses campagnes et le parfum suave de ses lauriers tulipiers. L’île séduit
tous les voyageurs, particulièrement Thomas Robert Lawrence, qui veut tout
voir et emmène ses enfants partout. À Farringford, où vécut l’auteur de Maud,
des Idylles du Roi et d’Énoch Arden. Au bord de la mer et des hautes falaises
de la baie d’Alum. À Quarr, près de Binstead, où l’on peut visiter une abbaye
de l’ordre de Cîteaux, fondée en 1132. Attirés par les lieux mémorables, les
Lawrence font un pèlerinage au château médiéval de Carisbrooke, où
18
erl’infortuné Charles I fut emprisonné avant l’ouverture de son procès en
janvier 1649. Comme l’on sait, le Stuart fut décapité un mois plus tard, à
Londres, devant le palais de Whitehall.
Entre ces excursions dans l’île de Wight, qui, tout comme les premiers
voyages en France, donnent à T.E. Lawrence le goût de l’Histoire, quelles
sont les occupations de cet enfant ? Il commence à étudier le latin, fabrique
des récipients en terre cuite, cherche dans les terrains sédimentaires les
fossiles mis en surface par l’érosion, se baigne dans la mer, grimpe aux arbres,
fait trottiner un poney et s’ébat dans la campagne avec ses frères et des amis.
Parmi ceux-ci, une seule fille : Janet Laurie. Retenons ce nom. Il reviendra
bientôt sous nos yeux.
Quant à la mère de Ned, il n’y a rien à dire sur elle pour le moment, si ce
n’est qu’en 1895, elle va entendre à Ryde, dans l’île de Wight, en compagnie
de Thomas Robert, un prêche du chanoine Alfred Millard William
Christopher, orateur très populaire et recteur de l’église Saint-Aldate’s, à
Oxford. Ce partisan de l’évangélisme dit et redit dans chacune de ses
prédications que Dieu est l’ennemi de Satan et l’ami des pécheurs, et
qu’aucun être humain, si coupable soit-il, n’est maudit du Père éternel. Les
paroles du pasteur produisent un grand effet sur Miss Maden, qui surprend là
des paroles qu’elle cherchait depuis longtemps à entendre. Trop imprégnée de
morale protestante, Sarah craint, depuis le début de sa liaison avec Chapman,
que sa cohabitation avec ce dernier en dehors des liens du mariage ne signifie
qu’elle soit vouée, depuis toujours, à la géhenne. Pouvoir du verbe ! Grâce à
l’éloquence du clergyman, Sarah se sent provisoirement délivrée de l’idée que
la fornication soit un signe de privation de tout héritage possible dans le
Royaume des Cieux et voit se dissiper pour un temps le cauchemar de la
damnation. Le Canon Christopher met si bien la conscience de Madame
Lawrence en repos, que Thomas Robert et Sarah éprouvent l’envie d’aller
grossir le nombre de ses ouailles.
En septembre 1896, la chose est faite. Les Lawrence se sont fixés à
Oxford.












19



















































CHAPITRE 2
NED ET SES FRÈRES




Sarah et Thomas Robert ont jeté l’ancre entre Tamise et Cherwell, dans la
partie nord-ouest de la ville. Ils habitent 2, Polstead Road. Leur maison, qui a
été élevée en 1888, est semblable à toutes celles que l’on peut voir dans le
secteur et n’a que des beautés de détail comme la ferme débordante et le
bowwindow de la façade principale. Les murs sont en brique et les encadrements
des baies en pierre.
Le bâtiment comporte trois étages. Tout en haut, c’est la chambre des
enfants. Une grande pièce dans laquelle chaque soir, avant ou après l’heure du
dîner, Thomas Edward raconte à ses frères une histoire qui les transporte loin
dans le passé. Il fait apparaître, à l’esprit, des guerriers qui portent le heaume
et le haubert et qui ne connaissent ni la peur ni la fatigue. Lawrence excelle à
ressusciter l’époque féodale. Le bruit des armures, le cliquetis des épées, le
sifflement des flèches, tout cela Robert, William et Frank croient l’entendre
en écoutant Ned leur faire le récit des aventures de Fizzy-Fuz, Pompey et
Pete, trois animaux en peluche que l’imagination des garçons transforme en
soldats du Moyen Âge.
Cela dit, nos petits amis ne peuvent plus jouer autant que par le passé. Ils
usent maintenant leurs fonds de culottes sur les bancs d’une école. On leur fait
suivre le régime de l’externat dans les classes de la City of Oxford High
School for Boys. Cet établissement est à une certaine distance de la maison
familiale. Pour ne pas manquer à l’appel matinal, les enfants font le trajet à
bicyclette. Ils partent ensemble et vont à queue de vache dans les rues de la
ville. C’est l’aîné qui ouvre la marche et le benjamin qui la ferme. Tous
portent des tricots ras de cou à manches longues et à rayures horizontales
bleues et blanches. Sur les photos qui les réunissent, on peut les voir
quelquefois dans cette tenue. Autrement, ils sont en costume marin ou en
costume écossais. Ce soin dans leur mise, c’est Sarah qui l’apporte, avec une
attention aux détails qui frise la méticulosité. À la maison, tout passe entre ses
mains. Et, comme de raison, c’est à elle qu’appartient l’éducation des quatre
mouflets. Elle n’a délégué ses compétences à d’autres personnes que dans la
petite enfance des garçons. Ceux-ci ont connu deux nurses : Kate Vickery que
Thomas Edward appelait familièrement Kattie, et Florence Messham avec qui
il devait garder des liens toute sa vie. Mais des bonnes d’enfants ne
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remplacent pas une mère. Très vite, Sarah reprend son rôle, pour voir grandir
en beauté, en force et en intelligence nos petits bonshommes.
Bob, l’aîné, est un garçon placide, accommodant, docile, qui voue à sa
maman une admiration sans bornes. Il n’est pas le seul à tomber sous le
charme. Ned, durant les années d’enfance, est pris lui aussi dans les rets de
l’envoûteuse. Il voit en celle qui lui a donné la vie un modèle de courage et de
résolution, et cherche à l’imiter. Désirant l’épater, il s’évertue à faire des
prouesses. L’esprit d’aventure grandit chez lui avec la volonté de se surpasser.
Du coup, il devient plus hardi, plus remuant et moins contrôlable que son
grand frère. Il échappe ainsi petit à petit à Sarah, qui, très tôt, lui préfère Will,
lequel a tout pour plaire à une mère exigeante. Au physique, le troisième fils
de Madame Lawrence offre beaucoup d’attraits : beau comme un dieu, bien
découplé, sportif, il attire sur lui tous les regards. Il est la fierté de Sarah. Et
celle-ci l’aime d’autant plus qu’elle le trouve aussi perméable que Bob à son
influence. Comparé à lui, Frank, le quatrième frère, fait pâle figure, bien qu’il
soit très attachant et tout aussi attaché que les autres à sa mère. Mais, si nous
laissons de côté le fait que Will a été gâté par la nature, force nous est de
reconnaître que c’est Ned qui a le plus de personnalité. Joignant à un caractère
indépendant une grande confiance en lui-même et à un regard fascinateur un
réel pouvoir de persuasion, il sait prendre de la distance par rapport à ses
parents et de l’ascendant sur ses frères. Il est, sans conteste, le chef de cette
« joyeuse petite troupe », qui perd la chance de se multiplier par deux entre
1893 et 1900 : Sarah a, dans ce laps de temps, deux fils morts-nés et un
troisième qui rend l’âme au bout de quelques heures. Le suivant,
heureusement, est viable. Avec la naissance, en 1900, d’Arnold Walter
(Arnie, pour les siens), la liste complète des membres de la famille est enfin
dressée.
Étrange famille, en vérité, car en dehors des heures de scolarité des
enfants, de la participation aux assemblées de prière hebdomadaires et des
journées passées à parcourir le comté d’Oxford, les Lawrence vivent
pratiquement en vase clos, confinés dans leur maison. Si Sarah et Thomas
Robert limitent ainsi leurs rapports sociaux, s’ils ne contractent que peu de
liens avec le voisinage, c’est qu’ils ont à dissimuler la tache originelle d’une
union non reconnue par Dieu et par les hommes. Prudents par nécessité, ils
font entrer peu de monde dans leur intimité. Parmi les personnes qui
parviennent à franchir le seuil de leur demeure, on trouve surtout les
compagnons de jeux et d’études des garçons. Ces visiteurs paraissent bien
inoffensifs, mais ils ont en fait assez d’esprit d’observation pour pouvoir
tracer un portrait exact de Thomas Robert et de Sarah.
Le père de Ned a alors cinquante ans bien sonnés. Corps souple et élancé,
épaules maigres, visage allongé, nez aquilin, menton et joues encadrés par une
barbe d’un beau roux, cet homme, que l’on a vu séduire une femme, ne donne
guère l’impression de l’assurance dans ses rapports avec autrui. Sans doute
parviendrait-il à affirmer sa personnalité s’il avait une activité professionnelle.
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Mais il est de ces hommes qui, en, raison de leur naissance, n’ont pas besoin
de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Après abandon de ses
droits à son jeune frère Francis et soustraction faite d’une pension alimentaire
servie à Édith Chapman, il lui reste entre 300 et 400 livres de rentes annuelles,
soit l’équivalent du revenu d’un cadre moyen de l’époque. Aussi dispose-t-il
de beaucoup de temps pour faire ce qu’il aime : menuiserie, photographie,
tourisme, vélo. Ce goût pour les réalisations matérielles, les plaisirs de la
petite reine et l’étude des vieilles pierres, il le communique à Thomas Edward.
Mais ce n’est pas lui qui fera de son fils un rat de bibliothèque. Il prend peu
intérêt aux livres et, si dans sa jeunesse, il est allé à Eton et a fréquenté le
Royal Agricultural College de Cirencester, c’est uniquement pour respecter
les usages de son milieu d’origine. Il n’en attend pas moins de ses fils, mais,
hormis cette exigence, il est homme conciliant et débonnaire.
Madame Lawrence, elle, a plus de caractère. Petite, mais le corps
vigoureux, le visage empreint d’un air d’autorité, les traits énergiques, le
menton saillant, les yeux bleus, le front large, elle est, sans contredit, le vrai
chef de famille. Ne nous demandons pas trop d’où lui vient cette force. Elle la
tire évidemment de la rigueur calviniste, qui fait d’elle une femme à poigne.
Mais Sarah doit exagérer un peu sur le chapitre de la discipline, car, voulant
mener les gens à la baguette et tout régenter, elle gagne un jour, dans la
bouche de son deuxième fils, le sobriquet bien trouvé de : « tambour-major ».
Ce que nous avons dit d’Édith vaut donc aussi un peu pour Sarah. La seconde
est comme la première une « Madame J’ordonne », qui entend être obéie. Si
elle ne l’est point, si l’un de ses fils est trop rétif, s’il s’écarte du chemin
qu’elle balise, elle a, comme la première, la possibilité de recourir aux
châtiments corporels pour essayer de faire rentrer dans le rang le récalcitrant.
Et, lorsqu’il faut en arriver là, elle ne manifeste aucune clémence. En effet,
quand elle punit, Madame Lawrence n’y va pas avec le dos de la cuiller.
L’enfant à corriger est déculotté, et l’on entend claquer le fouet sur ses fesses.
Arnold et Frank n’ont connu ce traitement qu’une fois, Bob jamais. Thomas
Edward, pour sa part, a dû donner bien du fil à retordre à Sarah, car il a très
souvent tâté du martinet. Sans doute, à force de coups reçus des mains mêmes
de sa mère, a-t-il fait l’apprentissage de l’endurance et découvert, par
l’accoutumance et l’insensibilité à la douleur, le plaisir qui peut être éprouvé
dans la souffrance. Entre la mère et le fils, il y a, tout à la fois, un choc des
caractères et la complicité de personnalités qui, au fond, se ressemblent. À
l’endroit de Sarah, on devine en effet chez Ned un curieux mélange de sourde
révolte et d’obéissance inconsciente. La vie qu’il mènera plus tard, sans
aucune relation affective ni sexuelle, l’impossibilité qui sera la sienne d’aimer
une autre femme que sa mère (si l’on excepte le cas un peu exceptionnel de
Charlotte Shaw), et les nombreuses corrections qu’il se fera administrer par un
tout jeune homme, sont autant de signes de ce double mouvement de rejet de
l’autorité maternelle et de consentement inavoué aux volontés de sa mère -
pour ne rien dire de la récupération du sentiment de culpabilité éprouvé par
Sarah. Quant à cette dernière, si elle cherche à imposer sa loi à ce fils-là plutôt
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qu’aux autres, c’est tout simplement parce qu’il lui renvoie sa propre image et
ne lui rappelle que trop ce qu’elle est elle-même. Ne jugeons pas trop vite
Sarah. Car, bien qu’elle ait quelques tendances sadiques, cette femme n’est
pas un monstre de cruauté. Elle chérit ses enfants, mais sans trop le montrer.
Et si elle leur tient la bride haute, c’est qu’elle croit avoir de bonnes raisons de
le faire. Il faut comprendre que leur présence lui remet en mémoire chaque
jour la situation dans laquelle elle se trouve. Quand ils paraissent devant elle,
une question, toujours la même, revient, lancinante : comment s’accorder avec
le ciel ? Sarah a reçu une instruction religieuse qui ne lui permet pas d’espérer
pouvoir plaider sa cause auprès du tribunal suprême. Et pourtant, pénétrée du
sentiment de la miséricorde divine, elle n’arrive pas à croire que l’inquiétude
qu’elle éprouve parfois quant à son sort signifie qu’elle soit réellement
condamnée à ne point voir la cité céleste. Selon elle, il y a un moyen de
regagner les faveurs de l’Éternel, si elle les a jamais perdues ; et, ce moyen, ce
sont ses fils qui peuvent le lui fournir. La carte lui semble bonne à jouer. Il
suffit, pense-t-elle, que ses enfants acceptent de se consacrer sans réserve au
service de Dieu et des hommes pour que l’espoir de se reposer dans le sein du
Père ne lui soit pas enlevé. Tout est fait pour favoriser chez les garçons
l’éclosion de pareille vocation. Le matin, avant leur départ pour l’école, Sarah
et Thomas Robert les font s’asseoir près de la cheminée de marbre du salon
pour leur faire lecture d’un passage de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Le
dimanche, les Lawrence se rassemblent dans la même pièce, pour une séance
du même genre, puis, à onze heures, sous les voûtes de l’église Saint-Aldate’s,
où prêche et officie leur vieil ami, le Chanoine Christopher, qui a réussi à
enrôler la très presbytérienne Sarah dans la secte évangélique. Pour les
enfants, il y a, en plus de cela, la Sunday School. Ned ne la sèche jamais. Il
sera d’ailleurs par la suite chargé d’instruire les plus petits des fidèles de cette
église dans les principes de la foi chrétienne, et, deux ans durant, il sera à la
tête de la Church Lad’s Brigade (brigade des jeunes gens de la paroisse). Il ne
la quittera qu’après avoir fait scandale en déclamant un jour, devant son jeune
auditoire, quelques vers d’Oscar Wilde, le poète maudit de l’Angleterre
victorienne. Pour Madame Lawrence, les écrits de ce dandy sentent le soufre.
Qu’a-t-elle à reprocher à cet homme ? Sa déviance sexuelle, sans doute, mais
aussi ses cris de révolte contre un monde dominé par les moralistes et les
censeurs. Un tel auteur ne peut servir de guide à des garçons qui, bien qu’on
ne les destine pas à la carrière ecclésiastique, vont être chargés par leur mère
d’ouvrir aux hommes les chemins qui conduisent à Dieu. Sarah veut
absolument que ses fils aillent porter la Bonne Nouvelle dans les pays
traditionnellement non chrétiens, et sa crainte est que quelqu’un ou quelque
chose ne réussisse à les détourner du projet qu’elle forme pour eux. Aussi,
sans proscrire toutes les joies de la vie, interdit-elle le théâtre, qui met trop en
valeur les amours humaines, la danse, qui rapproche trop les hommes des
femmes, et la présence d’un trop grand nombre de personnes du beau sexe à la
maison, premier de tous les dangers.
24
Mais, comme ses fils sortent à peine de l’enfance et que, pour le moment,
pas un seul d’entre eux ne néglige ses devoirs religieux, il nous est possible de
laisser Sarah à ses inquiétudes pour nous intéresser au travail scolaire et aux
loisirs de Thomas Edward. En versant pour lui tous les ans huit livres à
l’Oxford High School for Boys, Thomas Robert ne sème pas sur le sable. En
effet, même si le train-train quotidien l’ennuie un peu, Ned est un élève
studieux, qui obtient d’assez bons résultats. L’adolescent ne le cède pas en
mérite à l’enfant. Troisième de sa classe en arithmétique à la fin de l’année
scolaire 1902-1903, il se fait remarquer aux examens de 1904 par sa
connaissance du dogme chrétien et par son savoir biblique. En 1905, il
décroche le premier prix de grec. À l’été de 1906, aux Senior Locals, qui vont
lui ouvrir les portes de l’université, il se classe treizième sur un total de 4645
candidats et se distingue particulièrement en littérature et langue anglaises. Il
est également bien noté en gymnastique et dans les exercices aux agrès. Très
consciencieux, il est rarement absent de l’école. Un accident va pourtant l’en
tenir éloigné pendant plusieurs mois. L’événement survient à l’automne de
1904. Nous sommes au beau milieu d’une journée de classe. Surprenant un
grand en train de molester un petit dans la cour de récréation, Lawrence va
prêter main-forte à la victime. La bagarre qui s’ensuit se termine par la défaite
de l’agresseur, mais Thomas Edward n’en sort pas indemne. Dans la mêlée, il
s’est brisé la jambe un peu au-dessus de la cheville. Stoïque, il retourne aux
cours sans gémir. Mais, au bout de deux heures, la douleur devient trop vive,
et il laisse l’un de ses frères le ramener à la maison, assis sur le porte-bagages
d’une bicyclette. Le membre fracturé est immédiatement plâtré, et
l’immobilité s’impose. Couché sur un matelas qui sert tout à la fois de lit et de
divan, Ned meuble ses loisirs forcés en lisant. La lecture est depuis des années
son passe-temps favori. En 1896, lors d’une promenade en bateau à vapeur,
son père, qui le cherche partout, le découvre, assis dans un coin, penché sur la
très classique Histoire d’Angleterre de Macaulay. Lawrence est féru d’histoire
et, depuis que Thomas Robert lui fait visiter des églises médiévales et des
châteaux féodaux, il dévore les livres qui ont trait au Moyen Âge. Comment
d’ailleurs ne pas pas aimer cette époque quand on est dans la ville qui fut la
patrie de Richard Cœur de Lion, dans cette vieille cité d’Oxford où
enseignèrent Robert Grosseteste, Jean Duns Scot, Guillaume d’Ockham et
John Wyclif ? Sitôt qu’on le remet sur pied, Thomas Edward réenfourche son
vélo et, accompagné de quelques amis, il s’en va relever, dans les églises
d’Angleterre, le dessin de quelques-unes des plaques mortuaires en cuivre
sous lesquelles furent couchés les corps de nombreux chevaliers et prêtres des
ème ème èmeXIII , XIV et XV siècles. En août 1905, il visite Colchester et Norwich
Castle. Tout cela décide d’un changement d’orientation dans les études du
jeune garçon. Jusqu'à dix-sept ans, il accepte de bûcher les mathématiques
pour répondre à l’attente de sa mère, qui veut faire de lui un ingénieur.
Dirigeant la marche de son fils, Madame Lawrence ne se contente pas de dire
quel métier il doit exercer. Elle se donne aussi le droit de choisir le lieu de
travail. On enverra Ned aux colonies. Là-bas, pense-t-elle, il pourra, tout en
assumant les devoirs de sa profession, faire du prosélytisme et aider les
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propagateurs de la foi chrétienne à établir celle-ci chez les infidèles. Thomas
Edward va-t-il réaliser ce programme ? Va-t-il n’être qu’un simple exécutant
aux ordres de sa mère ? Non ! À la rentrée de 1905, le jeune homme s’arrache
tout à coup aux griffes de la femme qui l’empêchait de prendre son essor. Il ne
songe plus qu’à rectifier l’erreur d’aiguillage des années précédentes et à
délaisser les sciences exactes pour les sciences humaines. C’est plus que n’en
peut supporter Sarah, qui réagit en utilisant toutes les forces dont elle dispose
pour dompter le rebelle. Au point qu’on peut croire, un instant, que les projets
du jeune homme ont fait long feu. Mais en réalité, Thomas Edward n’a reculé
que pour mieux sauter, car il est résolu à amener sa mère à plier devant ses
exigences.
Dans sa rage de n’avoir pas su convaincre Sarah, il a fait une fugue. Vers
septembre ou octobre 1905, au plus tôt, entre février et mars 1906, au plus
tard, il a en effet quitté le foyer paternel, peut-être pour s’engager dans un
régiment de la Royal Artillery, la Royal Garrison, qui stationnait en
Cornouailles, près de la River Fal. Là, Thomas Edward aurait appris à jouer
de la trompette et du clairon. Mais la vie au camp aurait été trop dure pour lui,
notamment à cause des beuveries de la soldatesque et de rixes trop fréquentes.
Et bientôt, le jeune homme aurait demandé à son père de l’aider à sortir de cet
enfer. Thomas Robert aurait négocié l’affaire avec les autorités militaires, et
Ned aurait pu regagner ses pénates au bout de quelques semaines. On n’a pas
la certitude que ce soit bien ce qui s’est passé, car Lawrence a fort bien pu
inventer cette histoire beaucoup plus tard, quand, revenu de ses illusions
politiques et littéraires, il a réellement cherché et trouvé un refuge dans
l’armée. En revanche, il ne fait pas de doute qu’en 1905 ou 1906, Ned a
rompu d’une manière ou d’une autre la chaîne de dépendance qui le reliait à
sa mère.
De fait, à son retour, rien n’est plus comme avant. Sarah renonce à ses
prétentions et capitule là où elle voulait imposer sa volonté. Sans doute
a-telle trop peur que son fils ne vienne lui dire qu’il n’est pas ignorant de ce
qu’elle a fait et qu’il ne lui fasse observer que le nom de Lawrence n’est
jamais que la couverture d’un homme et d’une femme qui vivent « à la
colle ». Chaque fois qu’elle plante son regard dans celui de Thomas Edward,
elle a vraiment l’impression que le visage du jeune homme exprime les
sentiments de quelqu’un qui sait qu’on lui a menti. Son instinct ne la trompe
pas. Ned a surpris à quatre ans et demi une conversation entre Thomas Robert
et son agent financier. Il s’en est remémoré plus tard les détails, et le fait de ne
jamais entendre Sarah désigner Monsieur Lawrence comme son époux mais
seulement comme père ou comme compagnon de vie n’a fait que confirmer
ses soupçons. Ainsi ses parents ne lui ont montré que la face vertueuse de leur
vie et lui ont caché leurs turpitudes. Soit imprudence de leur part, soit
perspicacité de ce garçon à l’intelligence précoce, tout paraît nous indiquer
que Ned fut le seul des cinq frères à percer plus ou moins à jour le secret du
couple Lawrence - un secret que, par sagesse et délicatesse, il s’abstint de
révéler à quiconque avant longtemps. Connaissait-il pour autant le fin mot de
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l’histoire ? Il semble, d’après des confidences qu’il aurait faites à quelqu’un,
qu’il n’ait jamais douté un instant que Sarah était sa mère mais qu’il ait
longtemps pensé que Thomas Robert n’était pas son père. Toujours selon la
même personne, Ned aurait considéré sa mère et Monsieur Lawrence comme
des gens mariés et il aurait dit que leurs épousailles n’avaient eu pour but que
de cacher le fait que lui-même et son frère aîné étaient les enfants bâtards d’un
gentilhomme irlandais. À moins, bien sûr, qu’il ait laissé croire qu’il le
pensait pour mieux enfoncer sa mère en donnant le beau rôle à son père.
Enfin, une autre lecture des événements peut aussi indiquer qu’il a
simplement voulu donner raison à Sarah de ne voir dans Thomas Robert
qu’un mari effacé par rapport à elle et qu’un père plus ou moins inexistant
pour ses enfants. Il serait en effet injuste de ne s’en prendre qu’à la mère de
T.E. Lawrence. Car il est évident que le père avait aussi sa part de
responsabilité. Il y aurait eu plus d’équilibre dans le couple si l’élément
masculin avait montré autant de personnalité que le féminin. Thomas
Chapman semble avoir laissé presque toutes les commandes à Sarah
Lawrence. On a même l’impression qu’il a toujours vécu dans l’ombre de
celle-ci durant les années passées en commun, et qu’uniquement préoccupé de
ses petits plaisirs personnels il a été, au total, un père très absent. Qu’a-t-il
laissé en effet à Thomas Edward ? La passion pour le vélo, pour la
photographie et pour l’archéologie a certes, grâce à lui, accompagné Ned tout
au long de sa jeunesse, mais elle n’a pas remplacé l’affection que cet homme
aurait dû témoigner à son fils, ne fût-ce que par une attention au moins égale à
celle que Sarah manifesta, comme souvent seules les mères savent le faire.
Chapman était assurément un homme bon, capable de calmer les
emportements de son épouse quand il lui semblait que les choses allaient trop
loin, mais il conservait en même temps le tempérament du propriétaire terrien
qu’il avait été, avec tout ce que cela supposait de nonchalance. Tant
d’indolence devait, bien sûr, le conduire à se reposer sur Sarah du soin de
mener les affaires de la maison. Tout ce que faisait cette dernière était autant
de place qu’il perdait lui-même dans la tête et le cœur de ses enfants. Son
attitude créait un vide, et c’est là précisément que résidait son erreur. Une
erreur impardonnable et irréparable, au fond, car, sans cette désertion,
Chapman aurait pu sans doute dédramatiser les choses et trouver les mots
pour avouer à ses fils que lui-même et leur mère s’étaient, comme on le dit,
èmeunis à la mairie du XXI arrondissement.
Mais il était bien trop tard pour cela à présent, car le masque était tombé.
Et tous les beaux rêves de Madame Lawrence étaient jetés à terre comme
châteaux de cartes. Seul Bob devait donner à sa mère satisfaction. Après avoir
fait des études de médecine avec Sir William Osler à Saint-John’s College et
pratiqué son art durant le premier conflit mondial dans les services de santé du
corps expéditionnaire britannique en France, l’aîné des garçons allait devenir
chirurgien-missionnaire dans la Chine de l’Entre-deux-guerres. Deux de ses
frères, Will et Frank, allaient rester sincèrement attachés à la religion
réformée, mais la mort vint réduire à néant les espoirs que Sarah avait fondés
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sur eux : le premier sortit de Saint-John’s College comme historien, alla
enseigner en Inde, à l’université de Delhi, puis, s’étant engagé dans l’armée
de l’air en mars 1915, fut tué au cours d’une mission d’observation, le 23
octobre de la même année, et enterré au cimetière militaire de Saint-Souplet,
dans le Cambrésis ; le deuxième obtint ses grades universitaires au Jesus
College, après quoi, ayant choisi le métier des armes, il fut envoyé sur le
continent en février 1915 et périt dans un engagement, à Richebourg l’Avoué,
près de Lille, le 9 mai suivant.
Quant au petit dernier, Arnold, d’élève au New College d’Oxford, il devait
devenir professeur d’archéologie classique à Cambridge. En matière de
religion, il allait se comporter comme un renégat, à l’exemple de Thomas
Edward.
Après des années d’obéissance scrupuleuse aux volontés d’une mère
dévote, Ned était effectivement en train de virer sa cuti. Ayant soulevé le joug
parental, il se sentait enfin libre de faire ce qui lui plaisait. Sarah avait
définitivement baissé pavillon devant lui, et Thomas Robert prévenait tous ses
désirs. Pendant sa dernière année d’école, des cours privés lui furent donnés
par un historien, le répétiteur L.C. Jane. Plus rien ne s’opposait à ce qu’il fît
les études de son choix. À dix-huit ans, Thomas Edward, qui se dégageait des
contraintes imposées par sa mère, pensait être devenu maître de son destin.

















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CHAPITRE 3
« QU’ELLE EST BELLE MA FILLE D’UN AN ! »




À quoi va s’occuper Thomas Edward Lawrence maintenant qu’il a les
coudées franches ? Quelle va être la spécialité de ce garçon à qui l’on a enfin
accordé le droit de faire des études en rapport avec ses goûts ? L’intéressé
compte trouver un début de réponse à ces questions durant sa dernière année
scolaire. Mais, d’ores et déjà, il est clair que Ned penche pour l’archéologie
èmemédiévale, que son père a su lui faire aimer très tôt. Au début du XX siècle,
cette science annexe de l’histoire est encore dans les langes et l’on vante
moins la sévère beauté des constructions militaires de ce lointain passé que la
robustesse des édifices religieux de style roman ou que la majesté des grandes
nefs gothiques. Ned, lui, se laisse influencer non par les historiens de l’art qui,
dans leur immense majorité, veulent jeter aux oubliettes les vestiges de l’âge
èmeféodal, mais par un homme qui fit surgir de l’ombre, en plein XIX siècle,
les vieilles forteresses du Moyen Âge. La lecture des ouvrages d’Eugène
Viollet-le-Duc, père de la castellologie, donne au jeune homme l’envie de
faire le circuit des plus beaux châteaux forts de France.
C’est pendant l’été de 1906 que Lawrence commence à concrétiser ce
projet par des actes. Le 3 août, après avoir visité la maison cistercienne de
Netley, il s’embarque à Southampton sur un bateau qui traverse la Manche
dans la nuit. Le 4, au petit matin, le bâtiment arrive en vue de Saint-Malo et, à
sept heures, Thomas Edward passe par la douane du port. Il ne fait que passer
dans la vieille ville. Le bac, qui permet d’aller d’une rive à l’autre de
l’estuaire de la Rance, le ramène dans la station balnéaire de Dinard, où les
Lawrence séjournèrent de 1891 à 1894. Mais Thomas Edward ne vient pas là
pour jouer les estivants. Il prend juste le temps de faire connaissance avec les
gens qui l’hébergent. L’endroit où il loge s’appelle le Clos Briant et la
maîtresse des lieux, Madame Chaignon, est la petite-fille des deux personnes
qui louèrent le Chalet du Vallon aux Lawrence lorsque ceux-ci se
condamnèrent à un exil volontaire sur le continent. À l’époque, Ned n’était
qu’un enfant. C’est maintenant un beau jeune homme, à la chevelure dorée et
aux yeux couleur d’azur, qui fixe sur les gens un regard intelligent et
pénétrant. Il a le front élevé, le nez légèrement arqué, les lèvres pincées dans
un sourire figé et de puissantes mâchoires. Malgré l’ovale un peu long du
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visage, le corps est bien proportionné, de la tête à la ceinture.
Malheureusement, Lawrence est court de jambes. Arrêté dans sa croissance
par l’accident de 1904, Thomas Edward mesure cinq pieds cinq pouces, soit
environ 1m65. C’est une petite taille, et Ned éprouve devant les personnes qui
le dépassent sous la toise un énorme complexe. Pour lutter contre ce pénible
sentiment d’infériorité, il met sa résistance physique à l’épreuve en tendant
jusqu'à l’extrême le ressort de sa volonté. Toujours prêt à aller au-delà de ses
limites, il a une énergie qui le porte plus loin que ses forces apparentes. Ce
n’est d’ailleurs pas un myrmidon. Il a du muscle et ne déforme aucunement la
réalité quand il dit qu’il est un « Hercule de poche ». On va le voir faire de
longues courses à vélo dans la campagne sans qu’il éprouve la moindre
fatigue.
Pendant le mois d’août 1906, il parcourt mille quatre cents kilomètres à
bicyclette, principalement à travers l’Ille-et-Vilaine et les Côtes d’Armor. Sa
nourriture est celle d’un végétarien. Ses dépenses sont mesurées. En six
semaines, il ne débourse que trente livres, et cette somme comprend le prix
des cartes postales qu’il achète pour remplacer les photos qu’il ne peut
prendre, faute d’avoir pu emporter le matériel nécessaire. Le vélo de Ned est
d’ailleurs trop chargé pour cela. Lawrence garde sous la main une série
d’objets qu’il juge indispensables : un vêtement de pluie, des chaussures de
rechange et quelques volumes du Dictionnaire raisonné de l’architecture
ème èmefrançaise du XI au XVI siècle, de Viollet-le-Duc. Vingt-deux jours
suffisent à Lawrence pour voir, entre autres lieux, Saint-Lunaire, l’abbaye de
Lehon, le château de la duchesse Anne à Dinan, les ruines de Montafilant, de
Tonquédec et du Guildo, la tour Solidor à Saint-Servan, le Mont-Saint
Michel, le prieuré de Montfort à Dinard, l’enceinte de Fougères et la
forteresse de plaine de la Hunaudaye.
Thomas Edward décrit ces constructions dans les lettres qu’il envoie à sa
mère. Peut-être son langage est-il un peu trop technique, mais s’il fait des
remarques savantes, c’est moins pour étaler son érudition que pour prouver à
Sarah qu’il a fait le bon choix en préférant les études d’histoire aux études de
mathématiques. Missive après missive, il enfonce le clou. Et il n’a pas tort.
On voit en lisant ses lettres qu’il procède méthodiquement lorsqu’il visite un
château. À Tonquédec, à Fougères et à la Hunaudaye, il fait en premier lieu
un travail de topographe en s’intéressant aux éléments du site et à ses abords.
Ensuite, il se transforme en géomètre pour déterminer les dimensions et lever
le plan des constructions. Enfin, il considère l’édifice en son ensemble puis
dans ses parties, jusque dans le moindre détail. Mais, nous dit son ami et
condisciple de la High School, Cyril Beeson, qui le rejoint en chemin et qui
fait route avec lui pendant quelques jours, Thomas Edward ne s’en tient pas à
l’aspect extérieur des choses. Il interroge l’Histoire, cherche à savoir ce à quoi
tenta de parvenir l’architecte et se demande si les faits ont bien obéi aux rêves
1et aux espérances des bâtisseurs . On le sait, même quand les châtelains se
sentaient en sécurité derrière les carapaces de pierre de leurs forteresses, il
arrivait que l’une ou l’autre fût prise d’assaut. Aussi les seigneurs ne
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lésinaient-ils pas sur l’organisation de la défense. Est-ce à dire qu’ils
sacrifiaient tout à la nécessité où ils se trouvaient de se mettre en sûreté ?
Audehors, peut-être, mais pas à l’intérieur. Construction militaire, le château
féodal était aussi un lieu d’habitation. Lawrence le savait, lui qui s’intéressait
en particulier aux installations sanitaires, nous disant tout ce qu’il fallait
savoir sur les latrines du donjon de Tonquédec et sur les commodités de la
2tour Solidor . La description qu’il nous donne des ensembles fortifiés bretons
est de ce fait presque complète. Elle serait parfaite si Thomas Edward pouvait
y ajouter l’étude d’autres grands châteaux comme Combourg, le Fort-la-Latte,
Vitré, Nantes, Clisson, Josselin, Largoët-en-Elven et Suscinio. Un mois
permettrait à Lawrence de tous les visiter. Mais le jeune homme ne dispose
plus que de quelques jours. Le 4 septembre, il est de retour à Oxford.
C’est la rentrée. Ned reparaît à la High School, où l’on veut bien oublier
l’escapade qu’il a faite avant mars 1906. Toutefois, l’esprit du garçon est
ailleurs. Thomas Edward ne pense plus qu’à l’époque où il commencera ses
études supérieures. C’est qu’il s’agit maintenant de savoir dans quelle faculté
il atterrira l’année suivante. Car il n’a qu’un semestre pour faire toutes les
démarches administratives et subir les épreuves d’admission. À l’automne de
1906, il passe le concours d’entrée à Saint-John’s College, mais sans succès.
En janvier 1907, il efface son échec en obtenant la bourse de quarante livres
que le Jesus College accorde aux Oxoniens qui ont eu pour berceau une
localité du Pays de Galles. Deux mois plus tard, il rend une copie sur
l’Anabase de Xénophon et une autre sur la Guerre des Gaules de Jules César.
Pour se détendre, il fait une virée dans les Wales pendant les vacances de
Pâques, et visite quelques-unes des forteresses qui y furent bâties par
ème èmel’occupant anglais aux XIII et XIV siècles, et son itinéraire passe par
Dinas Bran, Caernarvon, Harlech, Chepstow, Caerphilly, Kidwelly, Tintern
Abbey et Raglan. Sur le chemin du retour, Ned s’arrête à Monmouth, la ville
qui vit naître Henry V de Lancastre, le vainqueur d’Azincourt. Partout où il
va, Thomas Edward fait revivre les gens et les choses d’autrefois. Et s’il y a
un endroit où il a plus qu’ailleurs le loisir de courtiser Clio, c’est bien dans la
vieille cité d’Oxford. Le cœur historique de la ville connaît, en effet, depuis
1905, quelques transformations. On démolit un à un les bâtiments vétustes et
on creuse la terre pour jeter les fondations de nouvelles constructions. À la
faveur de ces travaux, on met à jour des poteries et des verreries du Moyen
Âge et de la Renaissance. Lawrence ne tarde pas à se rendre sur place. Avec
son ami C.F.C. Beeson, qu’il surnomme « Scroggs », il rencontre les ouvriers
des chantiers, et leur achète plusieurs des pièces archéologiques qui viennent
d’être exhumées. Les deux garçons font don des plus belles à l’Ashmolean
3Museum, et c’est Thomas Edward qui rédige les textes d’accompagnement .
On sait que le jeune homme aime passionnément l’histoire médiévale. Il ne
s’intéresse pas autant à l’histoire contemporaine. Pourtant, c’est avec bonne
grâce qu’à la fin de 1906, il répond à la demande qui lui est faite de
rassembler par écrit ses connaissances sur l’histoire de l’Empire britannique.
Et l’étude de quelques pages qu’il consacre à l’un des pères du libéralisme,
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Alexis de Tocqueville, pendant le dernier trimestre de l’année scolaire
19061907, ne ressemble pas au travail de quelqu’un qui renâcle à la tâche.
En juillet 1907, lorsqu’il sort de la High School, Ned éprouve la
satisfaction de qui a su jusqu’au bout accomplir son devoir. Il lui est alors
permis de lâcher ses livres et ses cahiers pour préparer ses congés d’été. Une
nouvelle fois, Lawrence foule le sol de France. Il débarque au début du mois
d’août 1907, dans le port du Havre, avec son vélo et l’appareil photographique
de son père. Thomas Robert accompagne d’ailleurs son fils durant les
premiers jours du voyage. Ensemble, ils visitent Beauvais et sa cathédrale
inachevée. Puis, ils pédalent vers Gisors et les Andelys, où flottent encore les
4ombres de Richard Cœur de Lion et de Philippe Auguste . De nos jours, le
erChâteau-Gaillard de Richard I d’Angleterre a encore fière allure avec ce qui
reste de sa triple enceinte et de son donjon. Il fait l’admiration de Lawrence,
qui ne cesse de louer celui qui en a ordonné la construction. Thomas Edward
séjourne quarante-huit heures aux Andelys et passe la seconde journée à
prendre des photos. C’est alors que lui vient l’idée d’écrire un livre sur les
châteaux forts. Le lendemain, Ned et son père remontent à bicyclette. Le 11
août, ils sont à Évreux, et peu après à Coutances. Là, les deux hommes se
séparent, et Lawrence continue sa route en promeneur solitaire. Il prend la
direction de Fougères, puis celle du Mans. Le Lude, Fontevrault, Saumur,
Angers, Rennes, Lamballe, la Hunaudaye et le Mont-Saint-Michel reçoivent
ensuite sa visite. S’il ne parle, à aucun moment, dans sa lettre du 26 août, de
l’architecture de la « Merveille de l’Occident » et de son cloître aérien,
Thomas Edward ne cache pas, en revanche, à sa mère le plaisir qu’il éprouve
à la perspective de passer une nuit sur l’îlot rocheux. La chance lui sourit ce
soir-là, car l’on est alors en période de grande marée. L’eau, qui vient
rapidement toucher les remparts, lèche les murs des premières maisons qui
bordent la venelle où Lawrence a trouvé un lieu d’hébergement. Recouverte
de noctiluques, cette eau miroite de partout sous la voûte étoilée. Avec le
retour du jour, le jeune homme part pour Granville, et, de là, pour Jersey, où
l’attend le bateau qui va le ramener en Angleterre.
Le 12 octobre 1907, Lawrence fait son entrée au Jesus College. Dès le
début, il se fait remarquer par son esprit d’indépendance. On le voit rarement
présent en salle de cours, sauf quand l’historien du Moyen Âge Reginald Lane
Poole donne des leçons particulières, et il met rarement les pieds sur le terrain
de sport. S’il pénètre une fois par semaine dans le réfectoire, c’est seulement
parce que le règlement l’y oblige. Encore ne touche-t-il jamais à la nourriture
qu’on lui présente et laisse-t-il sa part à ses voisins de table. Il passe plus
souvent ses après-midi dans l’une des grandes bibliothèques de la ville, la
Bodleian Library ou l’Oxford Union, que dans l’enceinte du College. Certes,
il dispose d’une chambre d’étudiant dans Turl Street, mais il n’y prend
réellement pension que fin mai à début juillet 1908.
Lawrence est un garçon qui n’en fait qu’à sa tête, et qui obtient facilement
tout ce qu’il désire, parfois même plus qu’il n’ose demander. Veut-il écrire
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quelque chose sur les châteaux forts ? Les autorités du College lui donnent les
moyens de le faire en permettant aux étudiants en histoire de passer les
épreuves de licence comme s’ils soutenaient une thèse. Pour sa part, Thomas
Edward a un peu plus d’un an pour se préparer à cette échéance. On lui laisse
jusqu'à novembre 1909 pour noircir ses blocs-notes. Ayant une petite
préférence pour le Château-Gaillard de Richard Cœur de Lion, c’est
èmenaturellement à l’architecture militaire de la fin du XII siècle qu’il entend
consacrer l’essentiel de son travail. Mais, avant de tremper sa plume dans
l’encrier, il lui faut encore se rendre sur le terrain pour voir un certain nombre
de forteresses.
Aussi retourne-t-il en France, au mois de juillet 1908. Entre le 14, jour de
notre fête nationale, et le 19, Thomas Edward parcourt les premiers kilomètres
de son troisième voyage dans l’Hexagone. Il longe la vallée de la Seine, du
Havre aux Andelys, en passant par Lillebonne et Rouen, revoit Gisors et file
ensuite vers Compiègne, sous une pluie battante. Après un détour par
Pierrefonds, il emprunte les routes cahoteuses qui relient l’Oise à l’Aisne.
Bientôt se dresse devant lui le célèbre donjon de Coucy, qui fut élevé entre
1225 et 1240 par l’ambitieux seigneur Enguerrand. Ned est l’un des derniers
touristes à voir cette construction que les Allemands détruiront en mars 1917.
Le 21 juillet, Lawrence descend vers Provins, qui fut, autrefois, le centre
économique de la Champagne et qui attira pendant des siècles les marchands
forains. Peu intéressé par les remparts de la ville basse, Ned fait le tour de
èmel’enceinte du XIII siècle qui ceinture la ville haute et s’arrête longuement
ème 5devant la tour dite de César, édifiée dans la seconde moitié du XII siècle .
Après la visite de Provins, le jeune homme reprend son vélo, et, par Troyes,
Bar-sur-Aube, Montbard et Cussy-les-Forges, gagne Vézelay. S’il ne fait
guère attention à l’architecture de l’église de la Madeleine, il reste en extase
devant les sculptures fascinantes des chapiteaux, encore qu’elles ne lui
paraissent pas les plus belles de l’époque romane. Le vendredi 24 juillet,
Lawrence traverse l’Yonne et arrive sur la Loire. Comme il a besoin de
changer un pneu, il fait halte à Nevers. Durant le week-end, il se promène
dans le quartier de la cathédrale et près du palais ducal. Sans doute aussi
voitil la magnifique église Saint-Étienne et la porte du Croux. Après cet
intermède, Ned se remet en selle le 27 juillet, passe par Moulins puis par
Vichy, et peine sur les routes pentues qui conduisent au Puy. Encore un effort,
et il est à Crussol. Ensuite, il n’a plus qu’à suivre le chemin qui est parallèle
au Rhône et qui le mène de Valence en Avignon. Lawrence rappelle à sa
mère, dans l’une de ses lettres, que les Papes résidèrent dans cette ville au
èmeXIV siècle, sous la haute surveillance des rois de France, et qu’ils y firent
construire l’un des plus grands palais-forteresses d’Europe. S’il avait un peu
de temps, Ned irait probablement voir la tour dite de Philippe le Bel et le Fort
Saint-André, à Villeneuve-lès-Avignon, sur la rive opposée du Rhône. Mais il
a trop de route à faire pour s’arrêter partout. Laissant Châteaurenard à l’est et
Boulbon à l’ouest, il gagne quelques heures qui lui permettent de faire une
pause à Tarascon et d’étudier de l’extérieur la forteresse bâtie entre 1400 et
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