Le blues de la mygale

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164 pages
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Qu'est-ce qui pousse un jeune bourgeois de la place du panthéon à aller passer un mois dans une communauté de frères en Haïti, un des pays les plus pauvres du monde ? Envie d'humanitaire, soif d'aventure. Tout cela à la fois mais surtout envie de confronter le discours tenu sur le Tiers-Monde depuis l'Occident aux cahots bigarrés du réel.Ni enfer miséreux, ni paradis de simplicité retrouvée , Alexis Normand nous introduit au Tiers-Monde vécu, loin des clichés ou du politiquement correct, dans un récit qui est avant tout une invitation au voyage.

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Ajouté le 01 octobre 2003
Nombre de lectures 237
EAN13 9782296337237
Langue Français
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LE BLUES DE LA MYGALE
Journal d'un Blanc chez les frères paysans en Hai~i

2003 ISBN: 2-7475-5246-2

@ L'Harmattan,

Alexis NORMAND

LE BLUES DE LA MYGALE
Journal d'un Blanc chez les frères paysans en Haïti

Préface de Roger FAUROUX

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

PREFACE
Alexis NORMAND est un brillant étudiant et un fils de bonne famille: c'est mon petit-fils. Autant dire que s'il a quelques dons, il a aussi été beaucoup gâté par le sort et il le sait. De là sans doute chez lui, ce désir permanent, et somme toute sympathique, de s'évader du placard douillet où les circonstances et son propre labeur l'ont enfermé. C'est cette nostalgie de l'ailleurs qui l'a attiré à l'été 2002 à Haïti où il a travaillé comme volontaire auprès d'une ONG locale, la fraternité des Frères et Sœurs de l'Incarnation. Il en a rapporté ce journal où il note avec talent, humour, lucidité et avec ce brin de naïveté propre à l'explorateur débarquant sur une île inconnue, ses étonnements, ses colères, ses déceptions mais aussi ses moments d'émerveillement au contact du pays et de ses habitants. Qu'a-t-il donc découvert notre Alexis, au cours de ce séjour de quelques semaines qui a pris pour lui l'allure d'un séjour initiatique? D'abord il a vu de ses yeux, ce qui est bien différent de le savoir par les livres, un îlot de pauvreté absolue. Celle d'un pays dévasté depuis trois siècles par la rapacité de ses propres gouvernal1ts, par l'occupation étrangère et plus que tout par l'indifférence, pour ne pas dire le mépris du reste du monde. Alexis ajouterait à la liste de ces calamités historiques la nonchalance et la passivité de la masse des Haïtiens. Il n'a pas tort, à condition de comprendre que les sociétés des Caraïbes n'ont pas fini de payer ainsi le prix des deux siècles d'esclavage que nous autres, Européens, leur avons infligé. On apprend ainsi dans ce journal qu'on peut être pauvre et joyeux. La grâce des belles Haïtiennes aidant, notre voyageur a visiblement été séduit par la gaieté, la simplicité, la confiance spontanément accordée et pour tout dire la joie de vivre des paysans qu'il a rencontrés. Après tout, il réagit, et

pour les mêmes justes raisons, comme les contemporains de Louis XV découvrant chez "les bons sauvages" des vertus depuis longtemps étouffées par le cynisme et l'égoïsme de l'aristocratie de l'époque. Qui dira la tristesse de nos sociétés occidentales riches et efficaces mais à bien des égards "coincées" ? Surtout Alexis a été bluffé par la personnalité de quelquesuns des religieux qui l'ont accueilli et plus que tout par celle de Frère Franklin Armand, fondateur et animateur depuis près de vingt ans de ce groupe d'une centaine d'hommes et de femmes consacrés corps et âme au développement de l'arrièrepays haïtien. On ne rencontre pas tous les jours un disciple du Père de Foucauld attelé au soutien des plus déshérités de ses compatriotes. Franklin a pris au sérieux la doctrine de l'Incarnation et cela se voit au premier coup d'œil: il est à la fois contemplatif et efficace, indulgent et exigeant, rationnel dans ses calculs et abandonné à la Providence, aussi à l'aise avec les grands et les riches de ce monde qu'avec les plus petits de ceux qui lui sont confiés. Il sait qu'on ne combat pas la misère par l'assistance mais par la formation technique et morale et l'éducation des misérables à l'autonomie. Bref, Alexis a eu, après beaucoup d'autres, la chance de croiser les pas d'un saint. On comprend à lire la fin de son petit livre qu'il ne s'en est pas complètement remis.

Roger FAUROUX

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Mercredi 14 août: Il est une heure trente à Paris, et je devrais être en train de survoler confortablement l'Atlantique, assis devant un film niais mais divertissant, une coupe de champagne à la main, à me détendre encore une fois avant l'aventure que j'espère vivre. Pourtant, à cause d'une irresponsabilité inquiétante, d'une insouciance juvénile mais béate, sans oublier un goût prononcé pour la vodka, doublé d'une rare capacité à se laisser séduire par des amis qu'on voit la veille d'un départ et qui vous proposent de fêter des adieux arrosés, pour toutes ces raisons, j'ai raté mon avion. A Il heures seulement, j'émergeais ingénu, sans savoir encore que l'enregistrement pour mon vol venait de prendre fin. Maudite soit ma bêtise, et si seulement il ne s'agissait que de moi! Mais ce voyage était prévu de longue date. Je crois devoir y renoncer avant même d'avoir commencé. J'espérais partir en Haïti pour sauver un peu la planète, pour me rendre utile un peu, voir du pays, vivre de nombreuses aventures, et rentrer en France tout chargé de souvenirs et d'histoires incroyables. Je n'emmènerai pas avec moi l'énorme caisse de livres, sans doute théologiques, confiée par mon grand-père, à remettre à la fraternité, je ne serai pas à l'aéroport lorsqu'on viendra me chercher à Port-au-Prince, j'aurai déçu tout le monde, et moi-même, oui, toute ma vie je me souviendrai d'avoir été un jour assez stupide pour avoir laissé passer la chance de voir de près une réalité hallucinante, à cause d'une soirée d'ébriété passagère. Après cette phrase, proustienne seulement par sa longueur, mais qui témoigne sans doute de mon extrême tension nerveuse, tension qu'il me faut noyer dans un flot d'écriture, après ce défoulement verbal, expiatoire en somme, place à la narration d'un début de voyage qui en restera peut-être là.

Je m'endormais ce matin à cinq heures, après une sévère cuite. J'achevais de faire mes bagages en m'efforçant de ne rien oublier d'essentiel, malgré mon état, et réglais mon réveil à huit heures, pour dormir au moins trois heures. On connaît la suite. J'émerge d'une torpeur indicible après un sommeil réellement récupérateur, hélas. En regardant ma montre, je m'aperçois avec horreur que mon réveil, impuissant, n'a pas su s'opposer à l'appel de mon corps, qui lui se fout bien des rendez-vous et des horaires, et encore plus des obligations. S'agit-il d'un acte manqué? Je n'ai manqué que mon avion. Je suis encore en caleçon, et je devrais avoir fini l'enregistrement. Panique insurmontable, horreur du moment présent et tremblements convulsifs. Je prie Dieu, auquel je crois toujours dans les situations de stress envahissant, comme beaucoup d'autres d'ailleurs. Une minute, sans doute, s'écoule dans l'indécision la plus déchirante et le mépris de soi, avant qu'enfin je compose le numéro d'un taxi, pour me rendre à l'aéroport et tout essayer, même si c'est en vain, pour avoir cet avion qui ne décolle vraiment que dans cinquante minutes. Mais le sort s'acharne, on me fait patienter au téléphone plusieurs minutes interminables, pour me dire enfin qu'on ne peut satisfaire ma demande. Qui le pourrait? J'aurais dû me trouver à l'aéroport voilà une heure! Je rappelle une autre compagnie, dont le standard lui non plus ne semble pas comprendre que mes petits soucis sont actuellement la seule chose qui importe réellement sur terre. Standard égoïste qui suit son rythme indolent, comme si moi, je n'étais pas dans l'urgence... Après une course effrénée en taxi à travers les rues de Paris... -Mais non je mens, les autres voitures, comme ce monde qui suit son cours sans se soucier de moi, ne sont pas plus pressées ce jour là- disons plutôt: après une route banale vers Orly, mais au cours de laquelle tous les contretemps m'alarment comme autant d'obstacles à mon soulagement ultime, j'arrive enfin sur les lieux. Je fonce aveuglément vers
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le premier guichet, et rebondis sur divers employés qui toujours me repoussent plus loin dans les méandres de l'aéroport, jusqu'à ce qu'enfin un guichetier accepte de bien vouloir essayer de traiter mon problème. Il reste alors entre quinze et vingt minutes avant le décollage de l'avion qu'il me fallait prendre. L'enregistrement est terminé, «dura lex sed lex », les règlements sont ce qu'ils sont, je ne partirai pas avec cet avion me dit l'employé inflexible. C'est impossible, absolument impossible, atterrant comme une fusée qui s'écrase; pour la première fois de ma vie, mes rêves d'envol sont balayés. Stupeur, accablement, panique et résignation se mêlent en moi comme un chœur baroque déchaîné, qui aurait pris trop d'ecstasy. - A l'instant où j'écris, je viens juste de décoller et survole en ce moment même Paris et sa banlieue. Le pilote croit détendre l'atmosphère: « Bienvenue etc... Si vous êtes assis à gauche de l'appareil, vous avez la chance de pouvoir contempler Paris et ses beaux monuments qui font notre fierté. Si vous êtes assis à droite (c'est mon cas) vous pouvez observer les passagers de gauche qui admirent Paris... » Mais comment me suis-je retrouvé après toutes ces péripéties dans un avion pour Fort-de-France? Parce que j'ai pris un autre vol, pardi! La surcharge de 115 Euros n'était qu'une juste compensation. Un seul problème, quel moyen de paiement pour mon séjour? J'ai épuisé la limite de retrait pour ce mois-ci. Dans ces conditions, comment transmettre à Franklin, le chef de la fraternité des Petits Frères de l'Incarnation qui m'accueille sur place, la somme que ma mère m'avait confiée? Avec mon retard, parviendrai-je à attraper ma correspondance pour Port-au-Prince? Les conséquences de mon inconséquence s'accumulent...

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Je suis dans l'avion et contemple à travers le hublot l'océan Atlantique. Du bleu à perte de vue, c'est original. Ma pupille absorbe servilement mais avec délectation les images du navet imposé par Air Liberté. Les deux bouteilles d'un mauvais Bordeaux ont réussi là où ma raison avait échoué, à m'ôter tous mes soucis; ils semblent à présent ridicules. C'est un miracle. Je m'interroge tout de même; ma chance faramineuse me permet-elle de mépriser les circonstances contrariantes qui décourageraient sans doute un autre, le pousseraient à se résigner, parce que tout s'arrange toujours pour moi? Car oui, je suis parvenu à prendre un autre vol, mais qui l'eût cru? Mais au fond, je ne parle d'évènements qui ne bouleversent que moi, qui ennuieront assurément le lecteur. Parlons d'Haïti. Qu'est-ce que j'attends de ce voyage, quels espoirs, quelles appréhensions? A la vérité, à part quelques anecdotes, que je tiens de mon frère, partiellement vraies et modérément condescendantes, notamment sur la responsabilité des noirs dans leur sous-développement, à part quelques anecdotes portant sur l'ignorance, la naïveté mais aussi la bonne humeur des Haïtiens, auxquelles il faudrait ajouter l'étrange impression que je m'apprête à débarquer dans un trou pourri, aux conditions de vie extrêmes, du moins pour un fils de bourgeois comme moi (c'est pour ça que j'y vais), à part ces bribes d'impressions prémonitoires, ces idées floues, je ne sais rien ou presque de ce que je vais vivre. Contre toute attente, me voilà arrivé à Port-au-Prince. J'éprouve un soulagement réel après le désespoir de cette matinée, auquel il faut ajouter le sentiment que ma chance se portera toujours à mon secours (d'autres, en particulier les religieux qui m'entourent déjà, appelleraient ça la providence). Je commence seulement à pouvoir savourer cette

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impression d'irréalité que je recherche toujours dans un voyage. L'aéroport de Port-au-Prince, qu'on m'avait décrit comme minable, semblable à un hangar miteux, ersatz d'aérodrome pour pauvres, n'avait au final rien de particulier. Choc visuel et auditif: je suis dans un pays francophone mais avant tout créole, et dont tous les habitants sont noirs. Je ne prends encore conscience que d'un dépaysement léger, dû aussi bien à la chaleur ambiante de cette nuit tropicale qu'aux visages souriants et noirs ébène de mes futurs amis. Je rencontre Jacques, coopérant français qui réside en Haïti depuis bientôt deux ans. Blond et pâle au milieu de la foule, habillé d'une chemise d'apôtre haïtienne, il se distingue naturellement de la cohue mais donne en même temps l'impression d'être chez lui. Il m'accueille chaleureusement pour me conduire, avec l'assurance de l'initié, loin du hall d'arrivée, loin des faux chauffeurs de taxi escrocs et des rapaces qui, à la vue du blanc, repèrent leur future proie. Je me laisse guider, en observateur abattu par un voyage douloureux. En créole, Jacques négocie le prix d'un trajet avec des chauffeurs potentiels dont l'insistance et la cupidité inspirent trop de méfiance. Finalement, c'est à bord de deux « tap-taps» successifs, pick-ups aménagés pour le transport collectif sur lesquels il faut taper pour signifier au chauffeur qu'on souhaite s'arrêter, que nous ferons la route vers la fraternité d'accueil où nous devons passer la nuit. Nous roulons à travers les rues obscures et délabrées de la ville, à peine éclairées par quelques phares de voitures et d'objets enflammés autour desquels s'attroupent des inconnus. Sur le trajet, je commence à faire connaissance avec Jacques, le coopérant aguerri. Surprise de découvrir que mon nouveau compagnon était comme moi en prépa HEC au lycée Henri IV il y a dix ans, qu'il a eu les mêmes professeurs, que nous avons le même début de parcours! Ici encore, dans ce trou pourri oublié du reste du monde, je retrouve les mêmes Il

personnes. Impossibilité d'échapper à son milieu? Peu importe, puisque Jacques est, par sa seule présence ici, un personnage atypique. Nos références communes sont de bon augure, elles nous permettent déjà de nous accrocher à un vécu commun sur lequel, peut-être, pourra se construire une amitié. Arrivé chez les Pères de St Jacques, missionnaires bretons qui accueillent les Français de passage, je rencontre d'autres coopérants, eux aussi riches d'une expérience que je n'aurai probablement jamais, à cause de la brièveté de mon séjour. Ils m'offrent mes premiers verres de rhum et me parlent un peu de l'île. J'apprends qu'elle n'est pas plus grande que la Bretagne, que les Blancs perdent ici leur anonymat, le temps de leur séjour, qu'ils attirent toujours l'attention des Haïtiens, comme des Haïtiennes sans doute, dont on me dit qu'elles sont sculpturales et plastiques... Epuisé, je finis par aller me coucher. Mais il me faut d'abord m'asperger de produit anti-moustique, chose particulièrement agréable lorsqu'on transpire déjà sous la chaleur envahissante. Il ne me reste plus qu'à écraser deux cafards géants avant de pouvoir enfin me blottir sous ma moustiquaire et sombrer dans l'oubli.

Jeudi 15 août:

Il est deux heures de l'après-midi quand je commence à écrire. L'heure la plus chaude de la journée. La sieste s'impose d'elle-même à tous les membres de la communauté religieuse. Elle me laisse juste assez de temps pour essayer de retranscrire sur le papier, même partiellement, toute la nouveallté qui s'est offerte ce matin à mon regard, alors que je parcourais les rues tourmentées de Port-au-Prince.
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Avec Jacques, mon guide, nous passons tout d'abord saluer les Petites Sœurs de l'Incarnation, afin d'annoncer mon arrivée, notamment au frère Franklin, via le téléphone. C'est parmi les membres de cette congrégation que je dois être accueilli à Pandiassou, où le travail dont j'ignore encore le contenu pourra commencer. Elles habitent une belle maison haïtienne en bois, de style colonial, spacieuse et aérée. Les hauts plafonds dégagent une impression de bien-être. Ajoutons cependant, pour le lecteur avide de précisions, que, malgré son charme, la demeure semble à dessein barricadée derrière une enceinte telle qu'on en oublie le monde extérieur. C'est le premier accueil qui m'est offert par des Haïtiens, en l'occurrence des religieuses. Avec le sourire, le calme et la bonne humeur, elles nous servent le thé, des tartines au beurre de cacahuète local, le mamba, et des pastèques en guise de bienvenue. Je ne ressens certes pas encore la difficulté de la vie quotidienne, bien au contraire. Mais n'est-il pas vain de croire que je pourrai, moi, un jour la comprendre pleinement? Je ne le souhaite pas.
Puis, cette visite de courtoisie achevée, je suis Jacques vers le centre-ville à travers les méandres des rues décomposées, aux maigres trottoirs impraticables parce qu'ils sont couverts de détritus (Il n'y a pas -mais faut-il le préciser ?- de ramassage collectif). Ces pérégrinations demandent au néophyte un temps d'adaptation, car il s'agit d'éviter les ordures, de marcher sur les routes en prenant garde de ne pas se faire renverser, tout en enjambant les énormes flaques d'eau stagnante. Cela m'amuse plus que cela ne m'atterre. Je ne vais pas non plus me dire toutes les trois secondes, avec des airs de vierges effarouchées: « Mon Dieu, mais ils sont tous noirs et pauvres! ». Etre le seul blanc au milieu de cette foule a quelque chose d'excitant, mais aussi d'inconfortable, car on se sent observé, remarqué, en tout cas singularisé, et cependant pas le moins du monde menacé. A moins d'être 13

assez idiot pour afficher très ostensiblement la richesse que tout le monde peut lire sur le front d'un petit blanc, ou à moins de se promener seul là où les gens meurent de faim, par exemple dans les bidonvilles de la Cité Soleil, elle porte bien son nom..., bref, à moins d'afficher du mépris pour les gens en étalant tout ce qui les sépare matériellement de soi, à moins donc d'être un fat, on ne devrait pas avoir à se sentir agressé, si ce n'est par la vue et l'odorat. Cependant, malgré l'intérêt des passants, ils restent froids à notre égard. Rien à voir avec la chaleur des Iraniens que je rencontrais il y a deux ans. Les passants loqueteux, aux frusques décolorées, se sentent soit trop misérables pour oser nous aborder, soit, et c'est plus réaliste, ils se fichent un peu de nous parce qu'un certain nombre de blancs travaillent dans I'humanitaire dans cette capitale, que notre présence est remarquable mais pas exceptionnelle. Ajoutons que tous les Haïtiens n'ont pas l'air misérable. Certains se promènent avec élégance, entourés de jolies filles, belles noires dont les habits légers épousent les formes généreuses. J'éprouve aussi une certaine impression de gâchis en voyant ces rues poussiéreuses, encadrées par des maisons basses, souvent inachevées, et d'autres plus hautes, vestiges du protectorat américain des années vingt, mais qui ne semblent pas avoir été rénovées depuis. Ces folles considérations m'éloignent du but de notre promenade; accéder à un cybercafé. Jacques s'en sert d'outil de travail. C'est parce qu'en tant que coopérant, il doit coordonner divers projets de développement, dont il ne me donne pas les détails mais dont je devine néanmoins l'utilité. Le téléphone, défectueux dans la plus grande partie du pays, ne fonctionne que sporadiquement. Le seul moyen de travailler efficacement à distance devient de fait la communication écrite, par le biais d'Internet, à laquelle on

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peut avoir accès de façon assurée grâce aux paraboles satellites, si tant est que l'électricité soit au rendez-vous.
Au fil des rues, je fais davantage connaissance avec Jacques qui me parle un peu de son expérience et de sa vision du pays. Attablés autour de cocas ou bien en grignotant de la friture de banane, nous engageons un débat sur les vraies causes du sous-développement, sur l'identité de ses responsables, sur l'étendue de leur responsabilité. Sans doute parce qu'il vit depuis deux ans ici, par solidarité avec les Haïtiens, Jacques soutient une vision qui s'apparente à du Tiers-Mondisme. La misère d'Haïti serait due à des causes extérieures: gel de l'aide américaine et européenne, en raison d'un manque de démocratie, subventions agricoles des pays du «Nord» qui ruinent la production locale par excès de compétitivité, par dumping; pire, les pays riches, pour des raisons «géopoliticostratégiques », auraient intérêt à ce que la situation de l'île n'évolue pas (ce qui me semble un peu excessif). A ces griefs actuels, il faut ajouter la responsabilité historique des blancs; le passé colonial marque encore les esprits. Cettes les esclaves de jadis ont chassé les armées de Napoléon en 1804 pour conquérir leur liberté. Mais le complexe d'infériorité est toujours aussi fort. « «Le blanc a inventé l'avion, l'ordinateur, l'automobile etc... Et nous, Haïtiens, que sommes-nous capables de faire? » Un fatalisme difficile à faire disparaître. Sans oublier le fait que les Français aient fait payer aux Haïtiens une somme formidable pour leur départ, dette de guerre que les Haïtiens se sont acharnés à rembourser, pour ne plus rien devoir au blanc. Cela aurait durablement freiné le développement économique du pays, sans compter l'ingérence des puissances occidentales depuis. Pour ma part, j'admets que les puissances extérieures n'ont sans dOllte pas participé à un quelconque développement, mais de là à rejeter toute la faute sur elles, n'est-ce pas de la part des Haïtiens chercher un bouc émissaire commode pour 15

ne rien avoir à se reprocher? Il est vrai, je ne suis en Haïti que depuis une brève matinée, et mes opinions, je les importe de France et de livres écon,omiques où j'ai puisé la bouillie intellectuelle nécessaire pour m'expliquer de prime abord les misères du monde. Mais je pense néanmoins que les causes profondes du sous-développement sont internes au pays. Il n'y a pas de sursaut collectif et individuel pour s'extraire de la misère. Le fatalisme ambiant et la corruption des élites, corollaires d'une absence de sentiment de l'intérêt général, révèlent pour moi de façon plus nette encore l'immobilisme d'une société incapable d'améliorer son propre sort. Jacques me répondrait que cet immobilisme est 1'héritage d'une histoire douloureuse que nous autres occidentaux, nous avons contribué à façonner. Je pense au contraire que la liberté humaine, si elle existe, doit être telle qu'un peuple, pour sortir du gouffre, à un instant de son histoire, puisse choisir de rompre avec ce cycle infernal de guerres et de destructions de richesse, cycle qui est à l'origine de son sous-développement. Un peuple doit pouvoir se prendre en main. Sinon, il est responsable de son propre malheur. L'existence même de boucs émissaires empêche d'agir. C'est un jugement sévère, mais je me rappelle ce vieil adage, fruit d'une profonde sagesse populaire: «aide-toi et Dieu t'aidera. » Comme Jacques et moi sommes des gens raisonnables, nous parvenons à trouver un terrain d'entente. Il faudrait (c'est beau de le dire, c'est autre chose de le faire), il faudrait donc que la communauté internationale crée les conditions favorables d'un développement à la source duquel seuls les Haïtiens peuvent se trouver, s'ils veulent qu'il soit durable. Il est désormais 23h30. Il me faut raconter mon après-midi malgré ma fatigue. Alors que je lis tranquillement sur la terrasse de la maison des pères de St Jacques, contemplant de mon promontoire la baie ensoleillée de Port-au-Prince, Jacques et Thomas, un autre coopérant, viennent me tirer de 16