Le Germe et le Terreau

Le Germe et le Terreau

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Comment être prêtre en Afrique ? Comment être prêtre africain en Occident ? Le livre est une analyse convaincante et touchante sur la vocation de prêtre en même temps qu'une "autobiographie intellectuelle". Ce livre de confidences aborde de nombreux sujets : amitié, bénévolat, célibat, maladie mentale, mariage, racisme, sport, etc.

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Ajouté le 01 janvier 2009
Nombre de lectures 289
EAN13 9782336264202
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Le Germe et le Terreau

Dans la même collection « Religions, cultures et sociétés»

De l'écriture mystique au féminin, sous la direction de Geneviève James, coédition Presses de l'Université de Laval, 2005.

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fi

ISBN: 978-2-296-07594-8 EAN: 9782296075948

Philippe MABIALA

Le Germe et le Terreau
Quête identi taire d'un prêtre

Préface de Stéphane-Albert

Boulais

Postface de Benoit Awazi Mbambi Kungua

L'Harmattan

Du même auteur :

L'Éditorial dans la presse chrétienne, Éditions L'Harmattan, collection Églises d'Afrique, 2007.

DÉDICACE

«On ne peut pas labourer, semer, récolter et manger le même jour. » (proverbe africain)

Je dédie cet ouvrage à Mgr Godefroy Émile Mpwati, de vénérée mémoire

Note de l'éditeur Ce livre est une réédition légèrement revue de la première édition parue chez Muhoka en 2008 à Ottawa au Canada.

Préface

Si j'avais à résumer Le germe et le terreau, je dirais que c'est d'abord un itinéraire qui marque les différentes étapes franchies par un prêtre congolais depuis son Afrique natale jusqu'au Québec d'aujourd'hui: ses années de séminaire et ses vingt ans de sacerdoce. C'est aussi un parcours religieux parsemé d'obstacles mais également de réussites. C'est enfin le trajet d'un homme qui a entièrement consacré sa vie à la propagation de la Parole du Christ. L' œuvre se lit à la fois comme un récit autobiographique et comme un livre de confidences, en forme de dialogue, à un lecteur curieux. Certes, cette dernière technique relève
davantage de la rhétorique, mais la forme « question

- réponse»

a le mérite de circonscrire avec clarté les différents sujets abordés. J'ajouterai que le livre de Philippe Mabiala fait de son lecteur un interlocuteur car les propos qu'on y trouve sont de ceux qui mobilisent la conscience. Voici un ouvrage qui nous révèle le quotidien d'un prêtre. Non pas uniquement le quotidien public d'un ministre de Dieu mais aussi celui d'un homme incarné soumis aux réalités de la vie de l'âme et du corps. L'auteur, en véritable apôtre du Christ fait homme, parle de l'homme qui est en lui. Souvent d'une façon sérieuse, parfois aussi avec un humour tout africain qui ménage une belle place aux proverbes et aux dictons savoureux comme ce « on ne peut pas labourer, semer, récolter et manger le même jour ».

La lecture de cet ouvrage m'a procuré la paix. Elle arrive à un moment particulièrement fébrile de ma vie de travailleur où les marches obligées sont plus nombreuses que les haltes choisies. Le germe et le terreau m'a permis de reprendre mon souffle et de faire un examen de mes valeurs. Particulièrement celles concernant la foi et le don de soi. J'ai retrouvé dans ce texte l'essence même de l'enseignement de Jésus, cette ouverture désintéressée à l'autre, une disponibilité envers l'humain, le goût de fraterniser avec la différence. Lorsque j'étais enfant, j'allais souvent à l'église; on me disait pieux. Ma piété d'alors était une soif de justice et de bonté. J'ai toujours admiré, dans le Christ, la miséricorde. Et si je prie encore aujourd'hui, c'est la miséricorde du Christ que j'invoque comme la plus belle qualité qui puisse nous inspirer dans ce monde. Être sensible à l'autre. Être juste et généreux. Le germe et le terreau rend hommage à cette parole de Dieu. Les nombreuses références aux évangiles ajoutent au bonheur d'un récit où la spiritualité du désir est confrontée à la « dramacité » de la vie. Un récit qui, vers la fin, emprunte une forme poétique touchante à bien des égards. Comment être prêtre au Québec et surtout au Congo, un pays marqué par la guerre civile? Que peut-on opposer à la virulence des armes? La plume du scribe? Il y a des sacerdoces auxquels le ministère traditionnel ne suffit pas, semble nous dire le texte. Être apôtre du Christ, c'est non seulement propager la Parole, c'est aussi opposer aux feux de la haine ceux de la Pentecôte. Stéphane-Albert Boulais, Ph.D Professeur de cinéma et écrivain

Introduction

Bien que prêtre séculier, je n'ai exercé qu'une année dans mon propre diocèse de Nkayi au Congo Brazzaville: la faute au nomadisme pastoral, caractéristique de ma vie de prêtre. Ayant placé ma pastorale sous le signe de la culture médiatique, je considère tous les endroits où je passe comme des lieux d'évangélisation et moi-même un ambassadeur de mon pays. Mes vingt ans de vocation presbytérale et de pratique pastorale ne présentent-ils pas l'occasion idéale de faire le point? En Afrique comme en Occident la vocation de prêtre est la même. Nous faisons face à la même détresse humaine, aux mêmes défis spirituels et enjeux pastoraux; ce qui diffère c'est le contexte, l'environnement. Les questions sont universelles, les réponses culturelles. En principe lié à une portion de terre de mon Église congolaise, je suis parti «planter» ailleurs (et non m'implanter) tout en gardant le contact avec les miens. Le semeur est sorti pour semer... le Germe. L'ai-je fait avec générosité et espérance? En tous les cas, je voudrais procéder en quelque sorte à l'analyse des mes «errances» de nomade, convaincu que là est mon appel particulier, à la suite de nos

ancêtres dans la foi et en conformité avec une des spécificités les plus tenaces de notre monde qui se mondialise à une vitesse déconcertante. l'essaie de vivre ce nomadisme dans la recherche du neuf que Dieu sans cesse donne, avec au cœur l'espérance et la confiance en 1'homme, avec comme guide la Parole de Dieu. Celle-ci continue à se dire dans les événements heureux et douloureux de ma vie et de ceux de notre histoire humaine, où nous discernons toujours une histoire sainte qui se développe selon le plan du Dieu qui nous aime tant, quelles que soient notre race, notre langue, notre culture, notre situation sociale. Par mon nomadisme pastoral, je suis arrivé à cette conclusion: on ne réalise bien quelque chose qu'en prenant une certaine distance. « Pour comprendre la Martinique, les Antilles, il fallait commencer par l'Afrique », a déclaré l'écrivain Aimé

Césaire (1913-2008), allusion faite à sa rencontre avec Léopold
Sédar Senghor à Paris; rencontre qui a été, comme on le sait, à l'origine du mouvement de la négritude, c'est-à-dire la réappropriation du Noir par lui-même. C'est le déclic qui manquait à Césaire pour se libérer de ses complexes d'infériorité et s'accomplir. Le Nord du Congo Brazzaville où j'ai fourbi mes armes pastorales m'a fait mieux comprendre le Sud d'où je venais, notamment que personne n'a le monopole de la piété. Il est souvent admis qu'au Sud, la pratique religieuse est plus importante que dans la partie septentrionale. Soit! Mais qu'estce que cela veut dire quand on sait, par exemple, que dans les différentes guerres civiles que le Congo a connues, des chrétiens ont tué leurs compatriotes? Mon séjour en Occident m'a permis de mieux analyser les risques et les chances de l'Afrique. La pauvreté du continent est avant tout socioéconomique : les gens sont démunis. Pour peu que ses dirigeants aient le sens du bien commun, l'Afrique pourrait s'en sortir. En revanche, la faiblesse de l'Occident est de nature ontologique, c'est-à-dire qu'elle touche l'être même: trop de détresse psychologique, comme le décrit bien le médecin et chercheur David Servan-Schreiber : «L'importance dans les

sociétés occidentales des troubles liés au stress - la dépression et
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l'anxiété - est bien connue. Les chiffres sont alarmants: les études cliniques suggèrent que 50 à 75 % de toutes les consultations chez le médecin sont motivées avant tout par le stress, et que, en termes de mortalité, le stress est un facteur de risque plus grave que le tabac. De fait, parmi les médicaments les plus utilisés dans les pays occidentaux, une majorité vise à traiter des problèmes directement liés au stress: ce sont des antidépresseurs, des anxiolytiques et somnifères, des antiacides pour les brûlures et ulcères d'estomac, des antihypertenseurs et des anticholestéroP ». Par ailleurs, dans les différents forums auxquels j'ai participé, en Afrique comme en Amérique du Nord, j'ai présenté mes convictions forgées par mon observation de la vie de l'Église et par mon engagement personnel. D'abord à Brazzaville, en septembre 1993, lors d'un séminaire international sur « Éducation civique comme exigence de la démocratie» au cours duquel j'ai représenté le diocèse d'Owando. Ensuite, en novembre 1993, à la XIXe Semaine théologique de Kinshasa, qui avait pour thème « Églises et démocratisation en Afrique2 ». J'y suis allé comme envoyé spécial du Congo Brazzaville et comme représentant personnel de Mgr Ernest Kombo, évêque d'Owando. Puis, à la faveur de l'Assemblée plénière des prêtres diocésains congolais, en mars 1995, à Pointe-Noire, convoquée sous le choc de la guerre civile de 1994, j'ai également défendu mes idées: la parole de l'Église à l'endroit des politiciens

congolais aux prises avec le démon du tribalisme et du
régionalisme ne portera de fruit que lorsque nous aurions été, au préalable, nous-mêmes des exemples d'unité. Enfin en juin 2007, au congrès mondial de l'Union catholique internationale de la presse (UCIP), tenu au Canada, où j'ai exposé l'essentiel de mon ouvrage, expliquant qu'un journal est conçu en fonction de sa ligne éditoriale et les modèles d'Église se répercutent dans la communication qu'on met en œuvre. Ce
1 2

D. SERVAN-SCHREIBER, Guérir le stress, l'anxiété et la dépression sans
ni psychanalyse, Robert Laffont, Paris, 2003, p. 19.

médicaments

Les Actes du colloque ont fait l'objet d'une publication: Églises et
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Démocratisation en Afrique, Facuhés catholiques de Kinshasa, Kinshasa, 1994.

jour-là, j'ai vécu intérieurement la scène du baptême de Jésus. Pendant ma communication, je croyais entendre une voix qui authentifiait, en quelque sorte, mon apostolat dans les médias : celui-ci est mon communicateur attitré, écoutez-le! Persuadé du bien-fondé de tout ce que j'ai vécu çà et là, soutenu par la sollicitude des fidèles que Dieu a placés sur ma route, je bénis le Seigneur pour cette grâce. Pour qu'il y ait véritablement communication, trois concepts doivent entrer en ligne de compte: le message, l'émetteur et le récepteur. Que vaut une prédication devant des chaises vides, et à quoi cela sert-il d'écrire des livres que personne ne lira? Mon premier ouvrage3 a porté sur le message chrétien à véhiculer par et dans les médias, précisément la manière dont la pratique éditoriale est vécue d'un journal catholique à l'autre. Le présent livre, de par son aspect autobiographique, met logiquement l'accent sur le volet émetteur: comment être prêtre? Comment l'être en Afrique et en Occident? Comme pour toute comparaison, j'ai noté des ressemblances et des divergences, et c'est ma quête identitaire de pasteur, qui ne peut s'accomplir qu'en lien avec les brebis que le Seigneur me confie, c'est-à-dire le récepteur. De là les nombreuses prises de parole des uns et des autres qui sous-tendent l' œuvre. Deux concepts médiatiques en un : voilà l'émetteur et le récepteur liés dans un seul et même volume... comme le germe féconde le terreau. Cela étant, dans la première partie de l'ouvrage, il sera question de mon nomadisme pastoral, un concept forgé pour le besoin de la cause (chapitre 1). Sans orgueil mais aussi sans fausse humilité, je décris les multiples sentiers qui ont tracé mon ministère pastoral: de la ville à de nombreux petits villages de brousse. En quittant mon sud natal vers le nord du Congo Brazzaville moins nanti en prêtres, en partant de l'Afrique pour l'Occident et en choisissant d'entreprendre le chemin inverse, un même et unique souci pastoral m'a habité: vivre, dans la convivialité, les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des brebis vers lesquelles le Seigneur m'a envoyé.
3

P. MABIALA,L'Éditorial dans la presse chrétienne. Analyse des hebdomadaires

La Semaine Afiicaine et La Vie, L'Hannattan, Paris. 2007, 290 p. 12

La deuxième partie évoque le contexte sociopolitique et religieux où s'est inscrit mon service pastoral. Ce cadre de référence, fait de facteurs historiques, culturels, théoriques et personnels, est, pour ainsi dire, la toile de fond du livre: l'environnement de l'Afrique (chapitre 2), l'environnement du Congo Brazzaville (chapitre 3), le milieu de la famille (chapitre 4), la sphère de la religion et du séminaire (chapitre 5). Sous la forme de questions et réponses, la troisième partie, qui colore l'ouvrage en essai autobiographique, constitue le socle principal de ma quête identitaire. J'y analyse les objets de ma vocation tout en m'y projetant comme sujet actif. Un premier bloc fait état de ma philosophie de prêtre: ce dont je suis fier, ce que j'aimerais améliorer, mon fil conducteur, mon expérience en communication, ma passion de la lecture, mes valeurs fondamentales et ma pratique sportive (chapitre 6). Suit un deuxième bloc relatif à mes activités pastorales au service notamment de la Parole, des malades, des prisonniers, des sacrements et des vocations presbytérales (chapitre 7). Cette partie se termine par un exposé sur le célibat du prêtre, précisément son historique, sa pertinence et la façon dont cette obligation ecclésiale est vécue aujourd'hui. Le récit, vers la fm, emprunte une forme poétique, touchante à bien des égards. C'est la quatrième partie qui s'intitule: la plume du scribe.

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PREMIÈRE PARTIE

Nomadisme

pastoral

Voyez le grain qui meurt! Aucun regard ne l'aperçoit; Mais notre cœur peut deviner Dans le pain du partage Sa présence.
ère (Hymne du bréviaire, jeudi 1 semaine)

Chapitre

1 : Partir planter et non

s'implanter

Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. Car la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement. [...] Aussi bien, cherchez son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît (Luc 12,22). « Le monde est un livre et ceux qui ne voyagent pas n'en lisent qu'une page ». À la lumière de cette déclaration de saint Augustin, il m'est souvent arrivé de demander de partir. Du lycée pour le séminaire; de mon diocèse au Sud pour un autre en manque de prêtres au Nord du pays; de l'Afrique pour l'Europe; de l'Europe pour l'Amérique du Nord. Et maintenant du Canada pour le retour au bercail. Et, tôt ou tard, il faudra partir pour la Maison du Père.

1. 1. Du lycée au séminaire

père est aiguilleur à la compagnie de Chemin de fer et ma mère est couturière. Mon oncle maternel, voyant que mes parents sont analphabètes, prend l'initiative de me placer, moi l'aîné des garçons, sous sa tutelle. «Comme maître d'école, raisonne-t-il, je pourrai mieux encadrer mon

Partir à dix ans. Mon

neveu ». Or, le fort désir de vivre auprès de mon père et de ma mère plutôt que chez le frère de cette dernière, le défunt Joachim Ngoko, où ils m'avaient placé me fait leur demander de partir. C'est ainsi qu'après mes trois premières années de scolarité passées dans la vallée du Niari, je me retrouve sur le littoral atlantique dans la ville côtière de Pointe-Noire, poumon économique du Congo Brazzaville. Là-bas, sans que je ne sois forcément sous son toit, un oncle paternel, feu Bernard Banda, lui aussi maître d'école, décide de me prendre sous sa supervision scolaire. Ainsi m'inscrit-il à l'école Saint-François d'Assise dans la classe de Madame Léa, une femme à poigne, avec des consignes strictes de veiller sur moi. Placé sur les premiers bancs, je n'échappais à aucune question. Lorsqu'en fin d'année j'obtins tout juste la moyenne de passage, l'oncle décide cependant que je redouble la classe du cours élémentaire deuxième année (CE2). Au cours moyen première année (CMl), comme il fallait s'y attendre, je me retrouve dans la classe de l'oncle Banda également sur les premiers bancs. J'ai été éduqué à la dure, comme on dit. Un jour, alors que j'avais la responsabilité d'ouvrir et de fermer la porte de la classe, entre les cours du matin et de ceux de l'après-midi, j'ai égaré la clé pendant que j'étais parti prendre mon repas de midi à lO min de l'école. En conséquence, cet après-midi-là, nous n'avons pas eu cours, à la grande joie des élèves. Le lendemain, je l'ai payé cher. «Qui aime bien châtie bien... » L'oncle m'a tabassé si fort que je ne 19

voulais plus retourner à l'école. Papa Bernard, que nous surnommions le livre, grâce à sa maîtrise incroyable de la langue française, aurait été heureux d'être le premier lecteur des épreuves de ce livre. Dieu ait son âme ! Ma scolarité se poursuit normalement à Pointe-Noire, plus besoin d'être sous la tutelle intellectuelle de qui que ce soit. Je sais que rien ne vient sans effort, sauf la paresse. Dès que je lui présentais la liste des manuels scolaires requis, mon père me les achetait sans problème. À quatorze ans, je commence mon secondaire dans le centreville au bord de la mer, sur la côte sauvage, au collège Félix Tchicaya, anciennement réservé aux Européens et aux enfants de diplomates. Ceux-ci déménageaient pendant que nous arrivions, en 1973. De l'école primaire au collège, il y avait tout un monde. Lors de mon premier cours de mathématiques, j'écoutais religieusement le professeur pendant que mes camarades prenaient des notes. Monsieur Tchicaya me fit sentir son désaccord avec une élégance inoubliable: « Mon cher ami, peut-être attends-tu que je dicte ma leçon, à l'aide d'un support pédagogique! Détrompe-toi. Dans ma main droite, j'ai la craie et dans la gauche la cigarette; où veux-tu que je mette le livre ou mes fiches?» La manière avec laquelle il dénonça mon implication dans un travail frauduleux, sur nos copies et devant l'ensemble de la classe, m'a marqué à jamais: «Tentative de fraude! Voir copie de Boukama Daniel et de Mankou Édouard. À déduire dix points. Total à considérer 8,5 sur 20 ». Nous avons retenu de lui les termes avec lesquels il nous a enseigné la notion de la transitivité: «Jusqu'au lit de votre mort, vous ne devez pas oublier que si a = bet b = c, alors a = c ». Avec lui, les mathématiques ne se réduisaient pas seulement aux chiffres, c'était aussi la maîtrise du français. Par exemple, un jour il nous a demandé de former l'ensemble A avec les consonnes du mot bateau. En classe de quatrième, Monsieur Ganga, professeur de sciences naturelles, nous a formés aux mêmes subtilités de la langue française, lorsqu'il s'est agi, entre autres, de signaler ce qu'un jeune géologue trouverait comme terrain à Kakamouéka. 20

Au lieu d'avoir la présence d'esprit de situer cette localité sur la carte géologique du Congo et ainsi repérer le genre de roches susceptibles d'y figurer: liquides (pétrole), tendres (craie), dures (granite), ou d'après leur origine: roches sédimentaires, magmatiques, métamorphiques, nous nous contentions d'avouer notre ignorance en géographie physique. Pour mon transport, papa donnait mensuellement un peu d'argent à ses amis de quartier qui, sur le chemin de leur travail, me laissaient au collège. Au retour, j'empruntais l'autobus. Une autre possibilité de transport s'offrait à moi: muni de la carte de fils d'agent de Chemin de fer, prendre gratuitement le train des ouvriers (T.O.). Le hic est que je devais marcher vingt bonnes minutes pour accéder à l'arrêt ferroviaire proche de la maison située, elle, près de la mairie de Tié-tié. Avec mes amis, je me suis dit qu'il ne fallait surtout pas courir deux lièvres à la fois: les études et la prière, l'école et la paroisse. Nous avons donc décroché de l'église. C'est curieusement en année préparatoire du Brevet d'études moyennes générales (BEMG) que, sur le conseil d'un ami, Rigobert Moutinou, j'ai complété ma quatrième année de catéchèse en vue de la confirmation, reçue des mains de Mgr Émile Godefroy Mpwati, en juin 1977. L'année suivante, j'entrais à l'unique lycée d'enseignement général d'une capacité d'un peu moins de 3000 élèves pour une ville d'environ 500000 habitants. Le célèbre surveillant de couloir, Dipenda, avait une formule choc pour sinon nous intimider du moins nous stimuler: « Moutons de la seconde, vous venez en masse et vous retournerez en masse! » (Le lycée comptait 45 classes d'une quarantaine d' élèves chacune). À dix-huit ans, j'exprime le désir d'entrer au séminaire. Le curé aurait préféré que je parle de mon projet de devenir prêtre. À ses yeux, la nuance était importante. Aussi m'impose-t-il, pendant un an, le statut de séminariste externe, histoire de mieux discerner ma vocation. Le Code du droit canonique indique que «ceux qui demeurent légitimement en dehors du séminaire seront confiés par l'évêque diocésain à un prêtre pieux et idoine qui veillera à ce qu'ils soient formés soigneusement à la vie 21

spirituelle et à la discipline» (canon 235). Missionnaire de la Congrégation du Saint-Esprit, le père Michel Léandre, que j'ai revu à Chevilly-Larue en France en 1996, ne se souvenait plus de moi. Quelque peu confus, il s'est contenté de savoir pourquoi je lui avais demandé de m'orienter à Loango. Avec une jeune fille de mon âge dont le nom m'échappe, j'enseigne, dans le quartier Mbota, la première année de catéchisme. Ma présence aux messes est scrutée à la loupe. Mes relations avec les jeunes filles aussi. Le père Michel ne peut pas mieux faire, dans la mesure où mon intention n'est pas tant de devenir prêtre que d'aller acquérir une solide formation intellectuelle, susceptible de m'ouvrir la porte à ce que je désire réellement faire: piloter les avions de chasse. Fasciné par le siège éjectable, je me vois invulnérable aux commandes d'un chasseur-bombardier. Or, c'est compter sans le plan de Dieu. À chacun son chemin de Damas! Le mien se trouve être le séminaire. Ma vocation y naît, à la vue de la vie exemplaire de deux abbés: le directeur Louis Portella Mbuyu, aujourd'hui évêque, et mon directeur spirituel, Paulin Poucouta. Bibliste de renom, ce dernier promeut une littérature chrétienne en Afiique même et ses publications, fort utiles pour une formation biblique de qualité, sont en lien très étroit avec les engagements sociaux. Je veux être prêtre comme eux. «Pour sauver les âmes », selon la formule consacrée. Dès que les gens ont su que j'étais futur prêtre, ils se sont davantage intéressés à moi. Mon cercle familial s'agrandissait, rendant vraie la prédiction de Jésus: « En vérité, je vous le dis, nul n'aura laissé maison, ftères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l'Évangile, qui ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, ftères, sœurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle» (Marc 10, 29). S'ensuit une série de «premières fois ». Le couple Solange et Joseph Kimbala me procure mon premier costume. La famille Doungui Lapoma-Mabiala est heureuse de me faire voyager en avion pour la première fois. Et le regretté tonton Jean de Dieu Nithoud 22

me foumit, d'ores et déjà, ma première soutane. Touchés par la grâce, mes parents qui, au départ, avaient souhaité que je succède à mon père comme cheminot, deviennent de farouches défenseurs de ma vocation. Aussi, lorsque papa me voit m'entretenir avec des filles, il les avertit haut et fort que je serai prêtre. Pour mener à bien ma vocation et développer toutes mes capacités, à vingt et un ans, baccalauréat en poche, je formule, en 1980, la demande d'entrer au grand séminaire. Je découvre pour la première fois la capitale, Brazzaville, la plus grande ville de la République du Congo, qui avoisine aujourd'hui 1 million d'habitants, soit le quart de la population du pays. La ville est en pleine célébration du centenaire de sa fondation, en 1880, par l'explorateur Pierre Savorgnan de Brazza. Les restes de celui-ci ont été transférés le 21 octobre 2006 d'Alger à Brazzaville où un mausolée fut érigé en sa mémoire. Cet événement, célébré autant par la France que par les autorités locales, a été diversement apprécié par la population. La controverse a fait rage au cours d'un colloque organisé au Gabon par la fondation Savorgnan de Brazza. Les participants n'ont pas reconnu la pertinence du vocable «humaniste» en ce qui concerne l'entreprise coloniale de l' explorateur4. La presse a également protesté contre cette «apologie du colonialisme », dans un pays où «les dividendes de l'exploitation pétrolière n'ont jamais réussi à faire revenir la prospérité après la guerre civile de 1997 ». Relevons simplement ce que le quotidien français Libération a écrit à cet effet: « Des cérémonies fastueuses ont souligné à Brazzaville et au Gabon le rapatriement des restes de Savorgnan de Brazza, à la demande de ses descendants italiens. De Brazza est à l'origine de la colonisation de l'Afrique centrale par la France. L'homme a succombé au Sénégal en 1905 dans des circonstances mystérieuses. Les Congolais ont nommé leur capitale Brazzaville, en l'honneur de cet explorateur. Ses restes sont
L'égyptologue congolais Théophile Obenga, dans une entrevue sur Radio France Internationale diffusée en février 2007 a déploré et dénoncé la construction du mausolée. 23
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placés dans un mausolée, un ensemble architectural sur deux niveaux, un vaste hall de deux mezzanines, calqué sur l'architecture romaine. Une coupole d'acier et de verre éclaire jusqu'au sous-sol les tombeaux (ceux de sa femme et de leurs quatre enfants). Une fresque de marbre relate le parcours de De Brazza. Coût de l'opération: 5 millions d'euros, financés par le gouvernement congolais. Ce qui fait bondir nombre de citoyens dont l'illustre historien et égyptologue Théophile Obenga» (Libération du mardi 3 octobre 2006). À vingt et un ans, j'entreprends à peine ma formation théologique que déjà, pour préparer mon ordination presbytérale, de véritables réunions décisionnelles succèdent aux simples rencontres informelles. Le comité d'organisation, à la tête duquel se trouve Joseph Kimbala, lance pour ainsi dire la campagne officielle: «Pour la première fois, le Seigneur vient nous faire la grâce de nous sortir de la longue nuit dans laquelle le peuple Kamba marchait depuis plus de cinquante ans, sans que notre ethnie ait vu un de ses fils accéder à la prêtrise. Venez et voyez! Qu'ont-ils fait pour l'épanouissement de leur prêtre? La question nous sera posée et la présente circulaire est un début de réponse ». Cet épanouissement, comme je le verrai, passera par mon nomadisme pastoral.

1. 2. Fidei Donum : du Sud au Nord du pays

À vingt-neuf ans, me voici prêtre, le samedi 2 juillet 1988, en la tète décalée des apôtres Pierre et Paul, au terme du cursus classique: un premier cycle de philosophie de deux ans et un
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second cycle de théologie de quatre ans, entre lesquels s'intercale une année de stage pratique à la paroisse de Mouyondzi et que suit une autre année de stage diaconal comme enseignant au séminaire de Dolisie, troisième ville du pays. Après la formation, place à la mission. Quelle grâce! Parmi les nombreuses lettres de félicitations et d'encouragement reçues, une retient particulièrement mon attention. Sachant que les difficultés sont inhérentes à toute entreprise humaine, Marcellin Pongui, alors catéchiste puis moine et à présent prêtre incardiné dans le diocèse d'Amiens en France, me dicte d'ores et déjà une ligne de conduite: «Que faire pour sortir des situations difficiles? Ayez l'habitude d'organiser les neuvaines pour demander au Seigneur d'ôter de vous crainte et souci. Demandez-lui, Monsieur l'abbé, le don de piété pour approfondir votre foi. S'adresser à Dieu parce qu'il est le premier responsable. Il nous conduit souvent sur des chemins où humainement nous ne pouvons plus rien ». Le lendemain de notre ordination à quatre: les abbés Lézin Pépin Mangou, Antoine Moukoko, Philippe Sati et moi-même, nous célébrons notre première messe. Absorbés par les préparatifs logistiques de la cérémonie, qui m'ont amené à Kinshasa en RD Congo pour l'achat de nos vêtements liturgiques, nous n'avons pu rédiger à temps l'homélie. Fort heureusement, l'abbé Antoine Madingou s'est sacrifié la veille pour nous produire un texte d'une haute volée qui nous a valu de nombreux éloges. « Comme prédicateurs, vous êtes bien partis », ai-je entendu le lendemain. J'estime l'espace de mon diocèse de Nkayi tellement restreint que je sollicite de partir pour un diocèse septentrional du pays. L'évêque sursoit au projet et m'affecte à Saint-Joseph de Loutété. Vicaire, je suis chargé des tournées pastorales dans les Plateaux Dondo. Des kilomètres sont avalés à pied pour y accéder. Dieu merci, l'accueil enthousiaste des fidèles et la mobilisation de tout le secteur font oublier le long et pénible voyage qui par temps de pluie est ponctué de nombreuses chutes, en dépit de mon bâton de pèlerin. Au terme de trois à quatre semaines, à raison de trois nuits par village, je 25

redescendais sur la vallée dans le relatif confort de la ville. Heureux d'avoir semé la Parole. Enjuillet 1989, pour célébrer le premier anniversaire de mon ordination, une grande messe est organisée avec la participation monstre des fidèles des Plateaux. Sans le savoir, j'étais en train de leur dire au revoir. En effet, à la retraite annuelle de septembre précédant l'ouverture de l'année pastorale, Monseigneur, qui est cumulativement évêque de Nkayi et administrateur apostolique d'Owando, joue sur ces deux registres et revient sur mon projet missionnaire initial pour le Nord du pays. Pour une surprise, c'en était une. Il me persuade que j'ai tout à gagner: le versement régulier des honoraires de messes, la dotation en moyens de locomotion et surtout la responsabilité d'une paroisse à reconstruire dans tous les sens du terme. «Je te vois capable de relever le défi », me confie Mgr Kombo. Malgré tout j 'hésite, car habité par le sentiment du pasteur qui abandonnerait les brebis des Plateaux et celles de la paroisse annexe de Mfouati, y compris les religieuses espagnoles de la Compagnie missionnaire du Sacré-Cœur de Jésus qui comptent énormément sur mon dynamisme de jeune prêtre. En fill de compte, d'autorité, l'évêque m'envoie au Nord. Aussi, après avoir été vicaire de paroisse (1988-1989), je suis nommé curé. Ce qui suscite ce commentaire du prêtre et prélat honoraire Mgr Raphaël Dangui : «Tu dois posséder plein de qualités pour qu'on t'ait nommé curé si tôt. Moi, j'ai attendu vingt ans ». Je lui rétorque, par modestie, être venu simplement combler un vide, pourvoir à un poste. Je me souviendrai longtemps du voyage missionnaire de près de sept heures de Brazzaville à Djambala (400 km), le 3 octobre 1989. À bord de la camionnette de l'évêque où je prends place avec un grand séminariste, Dieudonné Mikenzou décédé dans sa douzième année de prêtrise, la prière du rosaire est récitée pour le succès de notre ministère. Mgr Ernest Kombo, pour me rassurer, me rappelle un vers du Cid de Corneille: « Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années». Bien sûr, il ne s'agit pas tant de la valeur humaine que de l'inexpérience juvénile qui ne saurait être un handicap pour réussir au premier 26

essai. Et de citer le cas de la Vierge Marie qui n'a pas attendu aussi tard que sa cousine Élisabeth, pour réussir sa maternité! L'évêque, en véritable père, m'a prodigué d'autres conseils. Au cours de la séance de travail avec le conseil paroissial, Monseigneur exprimait ainsi sa vision des choses: «L'année pastorale ne débutera que dans un mois, avec notamment la rentrée scolaire de novembre. D'ici là, "l'abbé" et son stagiaire effectueront des visites d'exploration: voir, écouter et sentir. Aidez-les! Nombreux sont les prêtres qui se sont opposés à son envoi ici, étant donné, d'une part, sa jeunesse et donc son inexpérience et, d'autre part, la dureté de la paroisse, tant dans ses logis que dans l'ouverture des fidèles à l'Évangile. Toutefois, ma conscience et certainement le Saint-Esprit me dictent de le placer parmi vous ». Avant la séparation, l'évêque une fois encore ouvre son cœur: « Lorsque Paul quittait Timothée, c'est une partie de luimême qu'il abandonnait. De la même façon, en vous installant ici, c'est une partie de moi-même que je laisse. Alors, avant de commencer quoi que ce soit, organisez un Triduum de prière. C'est la mission du Seigneur que vous accomplirez. Donnez-lui, par conséquent, du temps; le temps de vous nourrir de sa Parole, de vous façonner et de vous purifier. Peut-être pourriezvous méditer: 1) le premier jour sur la vocation de Jérémie: «Ne dis pas: "Je suis un enfant l" car vers tous ceux à qui je t'enverrai, tu iras, et tout ce que je t'ordonnerai, tu le diras. N'aie aucune crainte en leur présence car je suis avec toi pour te délivrer, oracle du Seigneur» (Jérémie 1, 1-7) ; 2) le deuxième jour sur Ézéchiel: «Malheur aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux-mêmes. Les pasteurs ne doivent-ils pas paître le troupeau? » (Ézéchiel 34) ; 3) le dernier jour sur les Recommandationsde Paul à Timothée (ire et '? Lettres) ». Je n'avais pas peur de la mission qu'on me confiait. Comme la Vierge Marie à l'ange Gabriel à l'annonciation, je me demandais ce que cela pouvait bien signifier. Pour me remettre les clés, il a fallu la présence de l'évêque en personne. Pour ma présentation officielle à la communauté paroissiale, ce fut au tour du vicaire général de faire le voyage. « Lors de mes visites 27

pastorales, expliqua l'abbé Victor Abagna, les chrétiens sont contents et enthousiastes. Cependant, je ne suis jamais totalement heureux parce qu'à mon départ, ce sont des brebis que j'abandonne sans pasteur. Aujourd'hui, je ne vous laisserai pas seuls. L'adage dit que la force du caïman réside dans sa queue. Vous êtes la force de "l'abbé". À vous de le soutenir! Sa jeunesse pourrait susciter une certaine peur, mais loin de moi la tentation. Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face, patronne des missions, n' a-t-elle pas été déclarée sainte à vingtquatre ans ? Alors, pourquoi, de nos jours, les jeunes ne seraient-ils pas aussi des saints? » Manifestement, l'atmosphère était au discours. Après l'évêque et le vicaire général, je me devais de dire quelque chose:« Ma venue à Djambala est une prière exaucée dans laquelle je demandais à travailler un jour dans le Nord du pays. On m'a renseigné que vous aussi aviez prié fort le Seigneur pour qu'il vous adjoigne un prêtre. C'est fait! Le Seigneur choisit, l'évêque envoie et l'agent pastoral se doit d'être disponible. Je suis venu au détriment des chrétiens de ma toute première paroisse à Loutété. Vu que, selon eux, dans le Sud on prie plus que dans le Nord, ils estimaient que c'est là-bas qu'il y a du travail à faire. Alors, vous avez le devoir de tordre le cou à ce genre de préjugés, de démentir cette façon de voir les choses. Travaillons ensemble dans la vigne du Seigneur! Si nous accomplissons ce qui est possible, lui fera l'impossible ». Par ailleurs, j'ai été marqué par l'insistance des uns et des autres sur ma « dignité de prêtre », dont il fallait désormais tenir compte. Rappelons à cet effet quelques anecdotes. Une petite délégation de la cathédrale a proposé à Maman Thérèse de parrainer trois jeunes de la capitale. Ma tante s'est aussitôt souvenue de moi: « l'ai appris que le neveu de mon époux sera bientôt prêtre. Lui, qui le parrainera?» Liant le geste à la parole, elle me fit appeler. Et lors de notre rencontre, elle s'est indignée: « Où est ton insigne de prêtre, ta croix de veste? Estu heureux d'être ministre de Dieu? Si oui, pourquoi ne pas le montrer en t'habillant élégamment?» Là-dessus, elle me procure un lot de vêtements de luxe: costumes, cravates, 28

chemises, pantalons, souliers, de son époux qui était ministre. Un oncle, papa Kimbala, m'a fait cette réflexion: «Maintenant que tu es ordonné, plus question de porter de pantalon blue-jeans [de fait je n'ai plus jamais porté de jeans], ni d'emprunter les autobus. Déplace-toi en taxi. Si jamais tu manques d'argent, alors marche. Les brebis, qui reconnaissent habituellement leur pasteur, finiront par t'embarquer à bord de leur voiture ». Au Canada, quand bien même je décidais de marcher pour des raisons de santé, les fidèles ne me laissaient pas faire. «Montez, ça me fait plaisir », expliquait souvent le chauffeur. Toujours au Canada, j'ai compris la réaction d'une adolescente de la paroisse, Anne Julie, qui se disait émue de me voir dans l'autobus. Elle a exprimé son sentiment à voix si haute que j'en étais presque gêné. Je n'ai jamais compris cette insistance sur la dignité de mon état de personne consacrée. En Afrique, un paroissien a décrété que mes chaussures n'étaient plus dignes de moi: elles avaient fait leur temps, par conséquent, elles ne pouvaient plus servir. Dans un train, un membre de la chorale a eu la bonté de changer de place avec moi. Il ordonnait avec force: « Prêtre, votre place est en première classe, pas dans les voitures de seconde où s'entassent les gens ». Au Canada, je mettais à profit la période des vacances pour faire de l'immersion en anglais. Quand à la fin de deux mois passés dans une famille anglophone, j'ai réglé ma note, le couple, voyant que je ne possédais pas de chemises clergyman ou col romain, a refusé de prendre l'enveloppe que je lui tendais. Au contraire, avec cet argent, Carmel et Robert m'en ont acheté quatre. « Il faut que les gens sachent que tu es prêtre et fier de l'être », ont-ils simplement commenté. Telles sont quelques anecdotes sur la dignité du prêtre. Dans ma nouvelle paroisse, je me disais que si les chrétiens ont réellement besoin de Jésus, ils accueilleront son envoyé comme ils sont, avec ce qu'ils ont. Encore fallait-il que j'embrasse leur condition de vie, si pénible fût-elle! J'ai accepté, de gaieté de cœur, les structures d'accueil déplorables et les conditions de travail médiocres de la paroisse de Djambala, sachant que les premiers missionnaires ont connu 29

pire: pas de télévision ni de téléphone, tournées pastorales à pied ou à bicyclette. Bref, une pauvreté extrême qui est acceptée volontairement et rend évidente la ressemblance avec le Christ. Lors de mes visites aux communautés chrétiennes éloignées de la paroisse centrale, je disais que ce n'était point de l'idéalisme que de partir uniquement avec la chapelle portative appelée aussi valise-chapelle, comptant en tout et pour tout sur mes hôtes. En dotant la paroisse d'un véhicule et d'une moto tout terrain, l'évêque m'a laissé entendre clairement que ce n'était point pour me promener en ville mais pour visiter les communautés de village. Grande a été justement ma joie de procéder, dans les villages, à la bénédiction des Cases chapelles. Comme j'exigeais les preuves de la foi des fidèles, j'ai baptisé la première communauté Saint-Thomas de Nsah. Dense expérience spirituelle et pastorale qu'il m'a été donné de vivre dans le Nord du pays! Le 21 avril 1957, le pape Pie XII bousculait les Églises anciennes en publiant l'encyclique Fidei Donum : un vigoureux appel à répandre, partout dans le monde et particulièrement en Afrique le don de la foi reçu au baptême. L'Instruction publiée par la Congrégation pour l'évangélisation des peuples parle de cette intuition prophétique qui, comme l'a repris Jean-Paul II dans l'encyclique Redemptoris Missio, encouragea les évêques à donner quelques-uns de leurs prêtres pour un service temporaire des Églises d'Afrique. À partir de la seconde moitié du XXe siècle, la forme particulière de coopération missionnaire, entre les Églises, des prêtres diocésains dits Fidei Donum, a eu et garde encore toute sa valeur. Avant tout, partir des Églises d'ancienne fondation vers les Églises particulières non

seulement d'Afrique, mais aussi des autres continents - comme l'Asie, l'Amérique latine et l'Océanie - où l'évangélisation avait
besoin, et a encore besoin de nos jours, d'un élan et d'une vigueur renouvelés compte tenu de la pauvreté en moyens et en personnel. Ce don missionnaire a suscité l'expérience de l'échange de prêtres diocésains entre les Églises des mêmes territoires de mission, dans le pays lui-même ou vers des zones et des régions 30