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Le pain des temps maudits

De
278 pages
Voici republié à nouveau Le pain des temps maudits, augmenté de Mauthausen, témoignage de première main sur le camp autrichien. Ces deux textes sont des témoignages de l'univers concentrationnaire écrits par Paul Tillard qui passa plus de deux ans à Mauthausen. Le pain des temps maudits ne parut que 20 ans après sa libération et une année avant sa mort.
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LE PAIN DES TEMPS MAUDITS
RtJman
suivi de

MAUTHAUSEN
'if moignage

Mémoire des Alpes Les Sentiers de la Liberté
série dirigée par

Jean-William Dereymez,
Professeur à l'Institut d'Études Politiques

Du même auteur chez René Julliard éditeur: Le montreur de marionnettes, roman L'outrage, roman (Grand Prix du Roman de la Société des Gens de Lettres et Prix de la Liberté) La rançon des Purs, roman Ma cousineAmélie, roman Les amants d'Altéa, roman (Prix des Quatre Jurys).

Chez d'autres

éditeurs:

Mauthausen, témoignage (épuisé), Editions sociales On se bat dans la ville, roman (épuisé). Editions Charlot Les combattants de la nuit, roman (épuisé). Bibliothèque Française Les roses du retour, roman (épuisé). Bibliothèque Française Le secret de Monsieur Paul, essai (épuisé). Editeurs Français Réunis Les triomphants) roman (épuisé). Editeurs Français Réunis

PAUL TILLARD

LE PAIN DES TEMPS MAUDITS
Roman
Préface de Jacques RUPNIK suivi de

MAUTHAUSEN
Témoignage Préface de Jean-Richard BLOCH

La Librain"e des Humanités
Série les « Sentiers de la Liberté»

L'Harmattan

L.édition de ce livre a été effectuée sous la responsabilité de Pierre CROCE,Chargé de mission sur la politique de publication Université Pierre Mendès France, Grenoble, avec la collaboration de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2

tlPmi
Mendès.i'ranu, Sciences sociales humaines

http://w\vw.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan@wanadoo.fr iÇ) I"e pain deJ temp.r maNdit.r, première iÇ) MaNthaN.rm, première édition, édition, Editions René Julliard, sociales, 1965,

1945,

L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-03255-2 EAN : 9782296032552

La Librairie

des Humanités

Collection dirigée par Thierry MÉNISSIER,docteur de l'EHESS, Maitre de conférences de philo-sophie politique à l'Université Pierre Mendès France, Grenoble 2, et Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication à l'Université Pierre Mendès France, Grenoble 2. La Librairie desHumanités est une collection co-éditée par les Editions L'Harmattan et par l'Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres du Conseil scientifique de la collection: Fanny Coulomb, série « Économie» Jérôme Ferrand, série « Droit» Pierre Kukawka, série « Politique et Territoire» Thierry Ménissier, série « Sciences de l'Homme» Alain Spalanzani, série « Gestion» Jacques Fontanel, série « Côté cours» Jean-William Dereymez, séries « Mémoire des Alpes» et « Sentiers de la Liberté»

La série « Sentiers de la Liberté»
Ne peut-il paraitre paradoxal, au demeurant, de nommer « Sentiers de la Liberté» une série largement consacrée, du moins de prime abord, à des ouvrages, témoignages et études, portant sur les plus noirs aspects de la servitude imposée? En effet, cette série, dont le nom s'inspire d'un programme européen Interreg Alcotra, initié en octobre 2003 et regroupant des chercheurs et collectivités territoriales de Rhône-Alpes, ProvenceAlpes-Côte-d'Azur, Piémont, Ligurie, comprend plusieurs volumes retraçant le monde tel que le concevaient les nazis, monde de persécutions, de déportations, de mort, « vallée des ossements» selon la forte formule d'Hegel. C'est qu'en fait, comme l'a montré Hannah Arendt, liberté n'est pas simplement libération. La liberté s'incarne dans une recherche permanente, aux tâtonnements, aux erreurs, aux rectifications incessants, face à la tyrannie, l'ennemie mortelle, aux multiples avatars, qui prend dans ces deux derniers siècles la forme du totalitarisme. Pour mieux comprendre la liberté, ne faut-il pas connaitre ses adversaires, ses ennemis, d'abord pour
mieux l'apprécier, ensuite pour cerner ce qui, sous diverses formes, la menace?

A une

échelle modeste, tel sera le but de cette série: rappeler le passé non pour qu'il ne recommence pas, car le présent n'est jamais reproduction à l'identique du passé, mais pour comprendre les formes nouvelles, puisant souvent leurs armes dans le passé, dont se pare la tyrannie.

Dans la série « Sentiers de la Liberté» :
Amandine ROCHAS, La Handschar, Histoire d'une division de WafJen-SS bosniaque, 2007. suivi de Mauthausen (témoignage), 2007 Paul TILLARD, DÉFENSE Le pain des temps maudits (roman), Les témoins

DE LA FRANCE,

qui se firent égorger,

2007

« On apprend au milieu des fléaux, qu'il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »
Albert Camus, La Peste.

Pour un roman qui a entre autres valeurs celle de préserver la mémoire des crimes nazi dans les camps de concentration j'ai pensé opportun que ce soit un homme de la génération « d'après» qui présente cette réédition. Quand le livre est paru en 1965 Jacques Rupnik avait 15 ans. Aujourd'hui il est l'un des politologues les plus avertis de ces pays de l'Europe orientale et centrale où se trouvaient la plus part des camps. Jacques est aussi le fils d'un déporté à Mauthausen qui subit les mêmes épreuves que Paul Tillard et qui resta son ami pendant toute sa vie. Il y avait donc pour moi et mes enfants deux excellentes raisons pour lui demander de préfacer cette nouvelle édition. Nous le remercions du fond du cœur d'avoir accepté.

Janine Tillard

PRÉFACE

La réédition du livre que vous avez dans vos mains arrive à un moment où les témoins des crimes commis dans les camps de concentration nazis s'en vont et que l'on a l'impression que« tout a été dit » sur le sujet. Les historiens ont décrit et analysé le fonctionnement et la place des camps de la mort dans le système nazi1. Les philosophes ont, à la suite de Hannah Arendt, cherché la rationalité sous-jacente d'un système de folie meurtrière à travers la thèse de la « banalité du mal ». Le SS capable de cruauté inouïe pendant les heures de «travail» pouvait mener une vie de père de famille rangé. Il existe cependant une dimension singulière de l'expérience concentrationnaire dont ni les archives ni les sciences sociales ne sauraient rendre compte. Tous les rescapés des camps de la mort sont revenus avec le sentiment de l'incommunicabilité de leur expérience, tant ce qu'ils avaient vécus était sans commune mesure avec ce que leurs concitoyens pouvaient imaginer. Car derrière la souffrance physique et « l'épuisement par le travail» qu'ils avaient subis au quotidien, il y avait le traumatisme d'avoir vécu ce que les hommes sont capables de faire aux hommes. Pour eux, tout sera désormais mesuré à l'aune de cette blessure, avec le regard décalé du rescapé de la mort sur la « normalité» du monde. C'est cette part d'incommunicable dans l'expérience concentrationnaire que seule la littérature semble capable de transmettre par delà les générations. Le roman de Paul Tillard appartient avec Si c'est un homme de Primo Levi et Une

1 Selon les autorités d'occupation Mauthausen s'élevait à 122 767.

de l'Autriche au lendemain de la guerre le nombre de morts à

9

Journéedans la vie d'Ivan Denisovitchde Soljenitsyne, à ce cercle restreint d'œuvres qui ont contribué à universaliser l'expérience concentrationnaire du vingtième siècle. Paul Tillard avait rédigé dès l'été 1945 un premier témoignage sur Mauthausen et il lui fallut vingt ans pour trouver la force et la distance pour retourner au sujet par un récit qui a gardé toute sa puissance. J'ai connu Paul Tillard, trop brièvement, au moment où il venait de terminer Le pain des temps maudits. Il a gardé à la relecture aujourd'hui toute sa force pour plusieurs raisons qui tiennent autant au talent de l'auteur qu'à l'approche du sujet. La génération d'enfants de déportés-résistants, à laquelle j'appartiens, a longtemps vécu avec le sentiment qu'elle ne saurait être à la hauteur des « héros et victimes» qui avaient risqué leur vie dans le combat contre l'occupant et survécu à leur mort programmée au camp. Paul Tillard, qui a été commandant d'un groupe de résistants, arrêté et livré à la Gestapo par la police de Vichy en 1942, torturé, condamné à mort et finalement déporté à Mauthausen correspondait pour moi à cette catégorie. Or, le «héros» du roman, à l'évidence autobiographique d'emblée une posture anti-héroïque avec ses stratégies de tions très prosaïques, ses petites victoires au quotidien sur trationnaire. Il en va de même pour la solidarité et ce que « la résistance des mourants» face au « système du crime» de l'auteur adopte survie, ses observala machine concenPaul Tillard appelle qui les entourait.

Toute solidarité et entraide exigeait une organisation, donc une hiérarchie, qui était amenée à faire des choix aussi élémentaires que décisifs pour la survie d'un détenu que l'attribution d'une tranche de pain à un tel plutôt qu'à un autre. Le narrateur n'élude ni les conséquences morales de la participation de la résistance à l'encadrement du camp, ni les dilemmes de la solidarité. La « justice» et « l'équité» sont redéfinies par Mauthausen. « Certes, je savais déjà, et je me l'étais dit cent fois, qu'il n'y avait pas de justice, dans un camp moins que partout ailleurs, que personne n'était à égalité en aucune circonstance, ni devant la mort, ni devant l'amour, ni devant la faim, mais il se trouvait que je n'avais pas encore songé à l'inégalité devant la torture ». Enfin, et peut être surtout, précisément à cause de sa posture antihéroïque et sa capacité à restituer les enjeux moraux de la « solidarité des ébranlés» Gan Patocka) ressort encore plus fortement le message le plus profond du roman de Paul Tillard : même dans un univers de barbarie et de force brute peut perdurer une forme de dignité et d'humanité.« Au plus profond de l'ordure humaine, on découvre toujours le geste qui témoigne et qui sauve ». 10

PREMIÈRE

PARTIE

CHAPITRE

PREMIER

'IDÉE NE ME SERAIT PAS VENUE ce matin-là de savoir depuis quand tombait la pluie, fine, ténue, opiniâtre, qui bouchait la vue à cent mètres, masquant les montagnes nous surplombant, et qui donnait l'impression d'être au cœur d'un nuage. Elle me rappelait trop de souvenirs et mon esprit se perdait dans un ruissellement sans fin. C'était un peu comme si mon âme se noyait. Si l'on m'avait demandé depuis quand tombait cette pluie, peut-être aurais-je répondu qu'il en était ainsi de toute éternité, qu'il en serait toujours ainsi dans cet endroit, qu'il s'agissait d'un déluge de fin du monde et que le soleil, jamais, ne pourrait resplendir dans cette vallée... n m'aurait été impossible de répondre autrement en cet instant et sans doute me serais-je alors rendu compte que je mentais, plus exactement que je me mentais; car je savais, pour les avoir connues, qu'il y avait parfois, dans ce décor de montagnes, des journées si belles au printemps qu'il nous arrivait, le temps d'une seconde, d'en oublier ce que l'on faisait sur terre, tous les malheurs de l'enfer. Une gorgée d'air suffit à redonner la vie, un sourire à rappeler que la joie existe... Je n'aurais pourtant pas pu répondre autrement, même si le souvenir d'un ciel vertigineusement pur m'était revenu en mémoire; car la réalité du moment était pour moi qu'il fallait que pour toujours la pluie tombât de la sorte en ce lieu, oppressante, gorgeant ma poitrine de son humidité, pesante sur les épaules, transformant la terre en boue dans laquelle mes pieds s'enlisaient. Elle était un hommage du ciel à mes 13

L

souvenirs, plus précisément à celui qui m'emplissait le corps à déborder, la tête, la poitrine, le ventre... et j'avais honte malgré l'assaut des pensées fidèles, honte de me trouver bien vivant dans ce cimetière aux croix pourries perdu au fond d'une gorge du Tyrol, honte de regarder à mes pieds les deux fossoyeurs autrichiens déjà enfouis jusqu'à mi-corps dans la tombe qu'ils ouvraient.
-

Vingt années! s'exclama brusquement Gustave à mes côtés, ils

auraient tout de même pu lui foutre la paix! Il paraissait furieux, et je m'en étonnais. Je me sentais incapable de la moindre indignation.
-

Sans compter qu'après tout ce temps, ajouta-t-il, je me demande *

ce qu'on va retrouver là-dedans!

C'était une exhumation qui n'était pas prévue à notre programme. Nous étions venus dans le pays, Gustave et moi, comme nous le faisions tous les deux ou trois ans, simplement pour nous borner à vérifier si le monument, élevé depuis une quinzaine d'années en plein centre de ce qui était autrefois la place d'appel du camp, se trouvait en bon état, convenablement entretenu par la municipalité du village voisin, les lettres d'or soigneusement repeintes. Avec le temps, c'était une sorte de pèlerinage qui perdait de plus en plus sa signification et, chaque fois davantage, nous avions le cœur bouché de constater que les villas s'étageaient toujours plus nombreuses au flanc des montagnes.
-

Nous avons l'air de deux cloches! disait Gustave dans ces

moments-là. C'était son mot. Il se consolait avec de grandes rasades de cognac qu'il lampait à même la bouteille; je l'imitais autant que je pouvais, et nous rentrions en une seule nuit par la route à Paris, Gustave au volant poussant l'accélérateur à fond, et moi préférant m'endormir, pour ne pas avoir à m'imaginer que chaque tournant s'amorçant devant nous pouvait être le dernier. Cette fois-ci, à l'auberge du bourg où nous étions descendus la veille au soir, nous avions trouvé deux médecins français déjà attablés devant une choucroute. Plus qu'à leur allure générale et à leurs vêtements, nous devinâmes leur nationalité à la façon dont ils dévisa14

geaient la serveuse. Ils ne devaient pas avoir trente ans, l'âge que nous avions, Gustave et moi vingt ans plus tôt. A la fin du repas, nous nous étions rejoints devant une même table, une bouteille de mirabelle au milieu de nous. Chargés de mission par le ministère des Anciens combattants, ils venaient procéder à l'exhumation du corps d'un ancien déporté; du coup, nous nous aperçûmes qu'une barrière nous séparait, comme si la déportation était une chose si ancienne qu'à leurs yeux, nous faisions un peu figure de fantômes, malgré notre goût évident, surtout chez Gustave, pour la mirabelle. Le plus grand, un collier de barbe vaguement rousse autour du menton, me demanda après un long moment si j'avais connu quelques-uns des morts du cimetière.
-

Plusieurs, répondis-je.

Il tira un dossier d'une serviette qu'il avait glissée sous sa chaise et en examina plusieurs feuillets.
-

Un certain Bordier, précis a-t-il, cela vous dit-il quelque chose?

II me sembla tout d'abord que je devais avoir mal entendu. Le médecin barbu examinait toujours ses papiers, mais l'autre me regardait ; son nez, plutôt gros, était couvert de taches de son; il ne devait pas manquer d'intelligence ni de bonté: son œil brillait avec vivacité dans un visage massif; mais je découvris que jamais il ne pourrait comprendre ce que ce nom de Bordier évoquait pour moi. Ce fut Gustave qui répondit à ma place :
-

Nous avons vécu ensemble pendant plus de six mois, jour après Son père était général! précisa le médecin barbu, le nez toujours C'est cela, général!... fit Gustave et sa voix resta en suspens.

Jour.
-

dans son dossier.
-

Nous en savions bien davantage, en effet, sur son compte; c'était luimême qui nous l'avait dit : nous n'ignorions pas notamment que sa femme le trompait avec un officier allemand, que c'était elle qui l'avait fait arrêter... «Si j'en réchappe, nous avait-il dit plusieurs fois, je ne sais pas comment je pourrai régler cette affaire; à cause de mon fils 1...» Car il avait aussi un garçon de six ou sept ans. C'est difficile d'apprendre à un enfant que sa mère est une garce.
-

C'était un type très brillant, dit encore le médecin barbu: un

ancien polytechnicien! 15

-

Très brillant! répliqua Gustave.

Les voix me paraissaient lointaines. Les deux coudes sur la table, je sirotais ma mirabelle à petites gorgées. Etait-ce une chance ou une malchance qui m'étaient offertes? Bordier était mort à l'instant même de l'arrivée des Américains, sans savoir peut-être qu'il mourait libre. Les fours crématoires s'étaient éteints. C'est pourquoi son corps n'avait pas été brûlé et qu'avec cinq cents autres morts, après la victoire, il avait été enterré dans le cirque de montagne où nous nous trouvions maintenant. Plus de dix fois depuis ce jour, j'étais venu me recueillir sur sa tombe. Je lui devais bien cela. Je n'avais rien à me reprocher, mais, à y bien réfléchir, je me sentais un peu responsable de sa mort. Jamais je n'avais pourtant imaginé qu'après tant d'années, j'assisterais un jour à son exhumation.

*
Les cuirs des fossoyeurs luisaient sous la pluie comme des peaux de phoque, et leurs pelles s'enfonçaient avec peine dans la terre trop grasse. Chaque coup laissait une trace brillante, couleur d'anthracite et veinée de bleu. Les deux médecins avaient allumé une pipe. Gustave, lui, me paraissait toujours irrité et, à force de me demander pourquoi, je finis par penser que ce ne pouvait être qu'à cause de l'absence du bourgmestre qui, officiellement, aurait dû nous accompagner.
-

De quoi te plains-tu, dis-je, nous nous passons parfaitement de Il y a autre chose, répliqua Gustave.

lui.
-

Nous avions trouvé le bonhomme dans son magasin d'articles de sport, en train d'étiqueter des chandails de toutes les couleurs, rouges, verts, bleus et des bonnets de laine assortis, en prévision de la prochaine saison de skis. Nous le connaissions déjà, Gustave et moi, pour l'avoir rencontré à plusieurs reprises, et jamais nous n'avions eu à nous plaindre de lui en ce qui concernait notre monument. Mais cette fois, à l'idée de nous accompagner pour déterrer un mort, il s'était fait tout tremblant, s'excusant de ne pas disposer de la moindre minute de liberté, en ce début de décembre, car la grande saison d'hiver s'ouvrait à la fin du mois, pour les fêtes de NoëL
-

Evidemment, avait dit Gustave, les fêtes de Noël !
16

Le bourgmestre n'avait pas compris qu'il aurait pu trouver une excuse d'un autre genre. Il parlait assez correctement le français, presque sans accent, mais avec des « s'il vous plaît» tous les trois mots et des «monsieur» à chaque phrase, visiblement troublé malgré ses soixante ans, de la façon dont Gustave le regardait de bas en haut, car il était de taille gigantesque, dépassant le médecin barbu, le plus grand d'entre nous, d'une bonne tête...
-

Oui, insista Gustave, il y a autre chose.

- Peut-être n'a-t-il pas pu venir à cause de sa blessure, intervint le médecin au nez couvert de taches de son, en retirant sa pipe de sa bouche; il traînait la jambe en marchant, et par ce temps...
-

Il est déjà venu avec nous jusqu'au monument par un temps

pareil, répliqua Gustave; quant à sa patte raide, ce n'est pas le moment de s'attendrir; il ne s'agit pas d'une blessure de guerre; il s'est cassé la jambe étant gosse, en tombant d'un pommier.
-

C'est tout de même une blessure, dit le médecin barbu. D'accord, mais une blessure qui lui a évité de faire la guerre, ce

qui fait qu'il était dans le pays au moment de l'arrivée des Américains et qu'il a nécessairement participé à l'enterrement. C'est à cela que je pense, et c'est ce qui me paraît louche.
-

Que vas-tu chercher là ? dis-je.

A cet instant, la pelle d'un des fossoyeurs grinça. Ce n'était encore qu'une pierre. L'étreinte qui avait bloqué mon cœur se relâcha.
-

Quel enterrement? demanda le médecin barbu.

Je m'aperçus qu'ils étaient brusquement devenus très pâles tous les deux, qu'ils avaient rangé leur pipe dans leur poche et que la barrière, que j'avais sentie entre nous la veille au soir, semblait se faire moins haute. Gustave se racla la gorge et cracha dans son mouchoir. - Figurez-vous cinq cents cadavres, les uns en vrac à travers les allées et d'autres en tas comme des bûches de bois, sous un soleil de début mai qui s'était mis à taper comme un sourd depuis deux jours, avec des mouches partout, le typhus dans dix baraques, et trois ou quatre cas de choléra en supplément. Les Américains ne savaient plus où donner de la tête; ils sont allés chercher tous les habitants du village, ce qu'il en restait tout au moins, les vieux, les femmes, les gosses, tous mobilisés en vitesse, au sifflet, et même à coups de botte dans les 17

fesses pour certains - le vieux marchand de chandails en était forcément, malgré sa patte raide - une bonne moitié chargée de creuser les
fosses et de préparer les croix, l'autre moitié avec tout ce qui avait pu être rassemblé comme charrettes, en route vers le camp pour ramasser les morts. Les narines du médecin barbu s'étaient pincées et l'autre était livide.
-

Je m'en souviendrai toute ma vie, poursuivit Gustave, de ces

vivants grouillant comme des insectes autour des cadavres; tous, hommes et femmes, s'étaient mis des chiffons sur le nez et avaient glissé leurs mains dans des gants; et il y avait aussi des jeunes filles dans le lot; elles s'étaient faites belles, avec des jupes larges, rouges ou vertes, à la mode tyrolienne, histoire de plaire aux Américains car elles n'imaginaient évidemment pas, au départ, le travail qu'elles allaient devoir faire... - Tais-toi! dis-je. Depuis un instant, la couche de terre grasse était dépassée; les pelles s'enfonçaient plus aisément dans une sorte de sable; le fer de l'une d'elles venait de crisser. Ce ne pouvait plus être un caillou. Mon cœur m'avait sauté à la bouche. Cela me faisait drôle à l'idée que j'allais revoir Bordier. Je n'avais absolument rien oublié de lui. J'avais vaguement l'impression qu'il allait peut-être me parler.

*
Les fossoyeurs avaient jeté leur pelle hors du trou; à quatre pattes maintenant, ils grattaient de leurs mains le sable que la pluie gorgeait lentement d'eau. Des pensées confuses me vinrent à l'esprit; ainsi, je m'imaginai un instant qu'il valait mieux pour Bordier qu'il fût resté vingt années dans du sable plutôt que dans la glaise qu'il avait d'abord fallu creuser... mais ce fut bientôt l'attitude des fossoyeurs qui m'intrigua, la délicatesse de leurs gestes, presque tendres, affectueux, fraternels; j'hésitai devant ce dernier mot; c'était pourtant celui qui convenait le mieux: tous deux étaient sensiblement de nos âges, à Gustave et à moi, l'âge d'avoir été soldat pendant la tourmente; tout naturellement, je me les représentai vingt ans auparavant, soldats perdus d'une armée qui volait en éclats, après avoir combattu sous je ne sais quels cieux, d'Afrique, de Normandie ou de Russie. Partout, ils 18

avaient dû laisser des morts et l'idée me vint que, maintenant, à quatre pattes au fond de ce trou, ils se croyaient peut-être à la recherche de l'un d'eux et qu'en définitive Bordier était leur camarade, comme il avait été le mien... Etait-ce la pluie? Il me sembla que ma vue se troublait. Je levai la tête juste à la minute où un coup de vent effllochait un nuage de l'autre côté de la vallée. La crête d'une montagne se découpa, blanche de neige, comme une lame d'argent dans un lambeau de ciel gris; du coup, peut-être pour dominer mon émotion, je cessai de penser aux fossoyeurs pour imaginer ce qui devait occuper l'esprit du bourgmestre si, de l'intérieur de sa boutique, il avait aperçu cette éclaircie. Chacun compte ce qu'il peut: les uns leurs morts, les autres des chandails, bleus, verts ou rouges, et j'eus presque aussitôt la sensation que ces couleurs se mettaient d'abord à danser devant mes yeux, puis au fond de mon regard, bientôt plus loin encore, au creux de mon être; bleus, verts, rouges, un peu comme tournent dans la nuit les lumières d'un manège de fête foraine.
-

Qu'en pensez-vous?

Le médecin barbu m'interpellait. G'avais oublié sa présence, toutes les présences du reste, celle de son confrère, des fossoyeurs, même celle de Gustave.) Il me tendait un crâne, mais je une rendis véritablement compte de ce dont il s'agissait quand je le sentis dans ma main-

je le pris presque sans m'en apercevoir

-

terriblement léger, comme
mon

une meringue, comparé à toutes les pensées qui alourdissaient esprit.
-

Qu'en pensez-vous? répéta le médecin. Rien.

Comment répondre autrement! Je pensais en fait à trop de choses pour pouvoir exprimer quoi que ce soit. En plus de sa légèreté, par exemple, ce crâne me stupéfiait par sa propreté. Sans que je l'eusse remarqué, les fossoyeurs avaient dû l'essuyer avec un chiffon, et, la pluie aidant, il était net comme un galet roulé par les vagues.
-

Ce n'est pas possible! dit brusquement le médecin; d'après mes

papiers, Bordier avait trente ans; or, ce crâne appartient à un gosse de dix-huit ans. Des dents impeccables, parfaitement blanches.

19

-

Exactement, précisa le second médecin, les grosses molaires
neuves.

sont absolument

Je tenais toujours le crâne dans ma main; du doigt, j'enlevai même une trace de terre incrustée dans la cavité d'une orbite. Je restais indifférent. Mon absence d'émotion ne provenait-elle pas du fait que, dès le début, sans même analyser mes pensées, j'avais compris que nous ne retrouverions pas Bordier? La question allait loin.
-

Bitte I Kommen Sie hier I...

Un des fossoyeurs nous appelait. Les deux hommes avaient récupéré l'ensemble du squelette, nettoyant chaque os l'un après l'autre, et l'avaient reconstitué sur une toile de tente huilée étendue sur le sol, hors de la tombe, et déjà ruisselante de pluie. Je me penchai et remis machinalement le crâne à la place qu'il devait occuper.
-

Pas la peine d'insister, enchaîna le médecin barbu; d'après ses

papiers militaires, Bordier mesurait 1,68 m ; celui-ci, à vue d'œil, ne fait pas 1,60 m. Un fossoyeur venait de redescendre dans la tombe. Une balafre, que je n'avais pas encore remarquée, coupait son front et sa joue; par quel miracle, son œil était-il resté intact? Il offrait son visage à la pluie et, par instants, l'essuyait lentement d'un revers de manche. Les secondes passèrent, dix, vingt, trente, je ne pouvais m'en faire une idée. Je n'éprouvais toujours aucune émotion particulière. Ce que je ressentais était bien au-delà d'une émotion: un sentiment en profondeur, si loin au fond de ma conscience, que j'étais incapable de l'atteindre. J'en paraissais indifférent. J'avais même bourré une pipe que Gustave m'avait allumée à la flamme de son briquet. La pluie tombait toujours sur la toile et les os baignaient maintenant, par endroits, dans des flaques d'eau. On ne peut rester ici indéfiniment, nez couvert de taches de son.
-

fit remarquer le médecin au

- Rien d'autre à faire que de le remettre dans son trou, intervint son confrère; en empaquetant les os dans la toile; cela lui servira de linceul; le pauvre diable! nous ne l'aurons pas tout à fait dérangé pour rlen.

*

20

Nous nous retrouvâmes dans le camion qui attendait à l'entrée du cimetière, les pieds sur le cercueil qui avait été prévu pour y mettre les restes de Bordier. Les fossoyeurs devaient s'installer sur le siège avant, l'un d'eux assurant la conduite du véhicule. Nous les avions laissés alors qu'ils commençaient à combler la tombe. - Qu'est-ce que ça veut dire ! s'exclama brusquement le médecin au nez couvert de taches de son. Nous étions revenus pensifs à travers le cimetière, les pieds glissant dans la boue et nous nous étions arrêtés à plusieurs reprises devant des tombes dont les corps avaient été exhumés dans les cinq ou six années qui avaient suivi la guerre; toutes faisaient dans la terre une sorte de cuvette que la pluie avait rempli d'eau.
-

C'est pourtant simple, dit Gustave; en gros, un squelette res-

semble à un autre squelette; nous avions pour la plupart de vingt-cinq à trente-cinq ans; même vivants, nous avions fini par nous ressembler; à plus forte raison, morts.
-

Ce qui signifie? Que les cinquante tombes qui ont été ouvertes ne contenaient

pas plus les corps des gens recherchés que la nôtre celui de Bordier. Ça ne change rien à leur sort. Qu'ils soient enterrés à Prague alors qu'ils sont de Carpentras, ou à La Rochelle alors qu'ils sont de Cracovie... cela ne les empêche pas d'être morts. L'important, c'est qu'une vieille mère soit heureuse de leur porter des fleurs... Mais ce que je trouve intéressant, c'est que je comprends enfin pourquoi le bourgmestre ne nous a pas accompagnés et qu'il s'est mis à trembler comme une feuille quand nous le lui avons proposé. Ce cimetière, pour lui, c'est une vieille balançoire, de l'histoire ancienne, un truc dont il ne voudrait plus entendre parler, exactement comme l'enterrement...
-

L'enterrement? s'étonna le médecin barbu. C'est la clef de l'aventure; je viens de le comprendre. Cela nous plairait aussi de comprendre, dit l'autre médecin. Nous en étions restés à l'évocation de tous les villageois, vieux

et jeunes, avec des filles endimanchées, qui étaient montés jusqu'au camp pour chercher les cadavres, une bonne moitié du village.
-

Exactement, dit le barbu.

21

-

Mais il y avait l'autre moitié, et c'est cette autre moitié qui a creu-

sé les tombes, ici, et qui confectionnait les croix. Il fallait aller vite, bâcler le tout en une journée. Cinq cents tombes, ce n'est pas du travail de grands-pères
-

ni de gamines.

Vous voyez où je veux en venir.

Je commence à avoir une idée. D'un côté, les charrettes que l'on descendait dans la vallée avec
de cadavres et de mouches; de l'autre, les tombes que

leur chargement

l'on ouvrait et les croix où l'on gravait les noms des morts. Au fur et à mesure de leur arrivée, on mettait les cadavres dans un quelconque trou, avec n'importe quelle croix dessus. Comment faire autrement? C'était l'embouteillage.
-

Il n'y a rien à dire.

Et le bourgmestre Exactement.

est au courant?

- Peut-être

a-t-il honte?

- C'est beaucoup dire. Plus simplement, il ne voudrait plus entendre parler de cette histoire. Et voilà qu'à cause de Bordier...
-

Qui le réclamait?
parurent

demandai-je.
que je n'avais pas dit un mot et les de ma question. surpris

Cela faisait un bon moment deux médecins
-

Sa femme! répliqua le barbu. Elle y a mis le temps! dit Gustave. Je ne crois pas que ce soit pour elle, expliqua le barbu; elle s'est
deux ans après la guerre; mais pour son fils ; il paraît qu'il a

remariée

de l'avenir et elle voit loin pour lui; il veut faire de la politique: une belle manifestation patriotique pour le retour des cendres du martyr, ç'aurait été un bon départ, plément. - Une belle vacherie
-

surtout aussi.

avec un grand-père

général

en sup-

Chacun sa vérité! dit le médecin au nez taché de son. Un peu ça! fit encore Gustave.

C'était en effet le mot de la fin. Il y avait la vérité du bourgmestre qui ne voulait plus penser qu'à ses chandails, celle de Gustave et la mienne (pas tellement différente l'une de l'autre), qui ne pouvions oublier, celle des deux médecins qui ne pensaient déjà plus comme la veille au soir et qui se souviendraient de ce jour, celle aussi de cette 22

garce qui voulait maintenant se servir d'un homme qu'elle avait fait mourir, auquel elle ne pensait plus depuis vingt ans.
-

Oui, chacun sa vérité, répétai-je.

Les fossoyeurs, au loin, avaient achevé de combler la tombe. Ils s'interpellaient, et je crus comprendre qu'ils cherchaient des branches de sapin pour la recouvrir. A défaut de fleurs, c'était leur dernier hommage de vieux soldats à celui dont ils avaient troublé le repos. Chacun sa vérité! C'était la leur! Et je me sentis plein de reconnaissance pour eux qui avaient eu l'idée d'un geste auquel je n'avais pas songé.
*

La pluie tombait toujours, faisant au-dessus de nos têtes, le bruit d'un piétinement sans fin sur la bâche recouvrant le camion. Je regardai vers l'arrière du véhicule. Les nuages s'effilochaient aux arbres et l'un d'eux me fit songer à une fumée. Sans réfléchir plus loin, j'évoquai un autre souvenir, très proche celui-là, à peine vieux de quatre mois, pendant les dernières grandes vacances... J'étais assis dans ma chambre, les pieds appuyés sur le rebord de la fenêtre ouverte: un rideau de chênes bordant un chemin creux séparait le jardin de la lande s'étendant en bordure de la mer. L'air était gorgé de crachin breton et le vent agitait les arbres qui s'animaient d'un bruit chaud, profond, un roulement grave qui se fondait avec celui des vagues de l'océan tout proche. Chacun sa vérité! Ma petite fille était grimpée à califourchon sur mes jambes, et m'étreignait, la joue sur ma poitrine: «Mon petit papa! » disait-elle. Une fumée s'était effilée devant le rideau de chênes. Sans doute venait-elle de la maison d'un pêcheur, un peu sur la droite, et que je ne voyais pas de ma fenêtre. Oui, chacun sa vérité! Et moi, au plus fort du plus grand bonheur qu'un homme puisse connaître, j'avais évoqué une autre fumée, celle du crématoire couchée dans le vent qui soufflait des montagnes, vingt ans plus tôt. Je m'étais arrêté de respirer et mon cœur avait battu plus fort. Ma petite fille avait dressé la tête pour me regarder:
-

Qu'est -ce que tu as ?

- Rien.

23

Cette fois encore, je n'avais rien: rien à dire, rien à communiquer. Comment trouver les mots? Il fallait être une petite fille de onze ans pour sentir pourtant que j'avais quelque chose... D'évoquer ce récent souvenir, assis dans le camion, je m'étais de nouveau arrêté de respirer et mon cœur se pinçait. Cela finit par le fatiguer, le cœur, de se pincer trop souvent. Les deux fossoyeurs émergeaient de la pluie, sans hâte, ployant les genoux en marchant; sans doute avaient-ils souvent marché ainsi, harassés, sous le poids du casque, des cartouches, du fusil, de tout le barda de misère du soldat. Deux pauvres diables, comme Gustave, comme moi, comme Bordier, comme des centaines de milliers d'autres, victimes des temps maudits. Et ce fut à cet instant que, devant mes yeux, je revis danser les lumières rouges, vertes et bleues qui m'avaient déjà harcelé. Comme des feux follets, elles semblaient accompagner la marche des deux fossoyeurs ; elles me paraissaient parfois sautiller au ras du sol, tandis qu'à d'autres instants, elles me donnaient l'impression de cabrioler audessus de leur tête. J'en fus ébloui! C'était toute une vie qui renaissait avec elles, un lambeau de mon existence partagé justement avec Bordier. C'était un jour de Noël, en effet (notre dernier Noël des camps), que nous avions décidé qu'il n'avait plus aucune chance de viVre.

24

CHAPITRE

II

N CElTE JOURNÉEDE NOËL 1944, un immense sapin de près de quinze mètres avait été planté face à la place d'appel, immobilisé comme un mât de cirque par une quinzaine de câbles, et des lampes électriques, par centaines, en guirlandes, de toutes les couleurs, furent suspendues aux branches jusqu'au sommet. Toute la journée fut nécessaire à un commando de cinquante hommes, spécialement constitué, pour effectuer ce travaiL Puis, d'un seul coup, dans la nuit déjà noire, les lumières jaillirent comme autant de fleurs, vertes, rouges et bleues, tandis que les déportés revenaient de leurs chantiers respectifs pour l'appel de sept heures, titubant dans leurs galoches aux semelles de bois, ivres de fatigue, par groupes de cent, accompagnés par les hurlements des kapos, entre une double haie de SS, le fusil sous l'épaule. Et cette foule se massa, l'œil vide, face au sapin illuminé, grelottant et glissant sur une neige durcie par le geL Tous s'y attendaient, à cet arbre de Noël, surtout ceux qui, comme moi, étaient aux mains des SS depuis des années: cela faisait mon troisième Noël en leur compagnie. Le premier, je l'avais passé en France, au camp d'otages de Romainville, et sans doute parce que nous n'étions pas encore tout à fait au cœur de leur empire à tête de mort, les SS ne lui avaient pas alors donné l'éclat qu'ils eussent vraisemblablement souhaité. Leur sapin n'avait guère plus de trois ou quatre mètres et ils nous avaient fait sortir des casemates, en file indienne, 25

E

pour en faire le tour. Une dizaine de gradés s'étaient réunis à proximité, astiqués de neuf, pour donner de la solennité à l'événement. Le

mieux à faire pour nous était de rire devant cette cérémonie
pouvions

-

nous ne

encore imaginer ce qui nous était réservé dans les mois à

venir

-

et nous avions déversé les pires insanités sur les autorités en

grande tenue, indignées de notre réaction. Les gardiens nous avaient alors ramenés à coups de crosse jusqu'aux casemates et, les grilles refermées sur nous, le capitaine commandant le fort était venu tirer quelques coups de revolver dans les murs, histoire de nous impressionner. Un joyeux Noël en définitive, pas plus terrible que dans un quelconque camp de représailles pour prisonniers de guerre. Le deuxième avait déjà été d'un autre ordre, avec sapin illuminé, pour la première fois, sur la grande place de Mauthausen. Nous étions au cœur du Reich hitlérien et l'arbre, pour la circonstance, faisait une bonne dizaine de mètres, atteignant presque la hauteur de la cheminée des fours crématoires. Ce jour-là, à gros flocons, la neige tombait, dense, à la verticale et, avec un peu d'imagination, en levant les yeux, on avait la sensation de s'enfoncer dans cette neige, de s'élever vers le ciel ; nous étions devenus si légers: vingt à trente kilos de moins que notre poids normal, et certains auraient pu aller jusqu'à supposer qu'ils devenaient des anges, si un spectacle de choix n'avait pas été prévu pour nous ramener sur terre. A deux larges potences dressées de chaque côté de l'arbre illuminé, sept Soviétiques et trois Yougoslaves furent pendus, cinq par potence, tandis que des haut-parleurs, aménagés sur les toits des baraques les plus proches déversaient sur nous l'ouverture du Crépusculedes Dieux. Une pendaison qui fut sans histoire. Les plus pressés d'en finir étaient les suppliciés eux-mêmes. Seulement vêtus d'un caleçon en lambeaux, ils se laissèrent l'un après l'autre passer la corde au cou sans sourciller. L'un d'eux seulement cria: « Vive Staline! », mais d'une voix tellement faible qu'elle ressemblait à une plainte d'enfant... C'était maintenant le troisième Noël de ma captivité, et il m'était difficile de ne pas évoquer les deux qui avaient précédé. Les extraordinaires dimensions du sapin planté devant nous m'impressionnaient et m'inquiétaient à la fois; je me demandais si le spectacle inévitablement offert allait dépasser en horreur celui du Noël de Mauthausen. Nous 26

avions changé de camp au cours de l'hiver précédent, expédiés dans un commando de montagne chargé de creuser des usines souterraines. Les autorités du nouveau camp pourraient-elles disposer aussi aisément que celles de Mauthausen, de dix hommes à supplicier le même

jour ?.. A la différence de l'hiver précédent,

-

mais était-ce un avan-

tage ? - il ne neigeait pas, le temps s'étant éclairci depuis trois jours; la nuit était profonde, le ciel superbement pur, sans le moindre nuage pour masquer les étoiles. Elles scintillaient par milliers au-dessus de nos têtes, et l'on aurait pu croire qu'elles étaient comme une sorte de prolongement dans l'infini des lumières suspendues dans l'arbre. Nous étions au garde-à-vous, nos têtes tondues nues dans le froid, par paquets de cinq cents, les détenus de chaque baraque étant groupés ensemble, et nous tendions le cou en direction du sapin.
-

Que nous préparent-ils? s'étonna Gustave.

Il était toujours resté avec moi, Gustave, depuis notre arrestation, le même jour, dans la même affaire. Nous nous étions vus maigrir tous les deux, nous aidant l'un l'autre à garder le moral et j'aimais qu'il eût toujours la blague aux lèvres dans les pires circonstances, pas du tout comme Bordier qui n'était pourtant déporté que depuis six mois, mais qui me semblait décliner bien vite depuis quelques semaines; je l'apercevais à cet instant deux rangs devant moi, tout près de Kléber, un mineur d'Hénin- Liétard qui me paraissait encore solide, lui, mais qui devait pourtant mourir un mois plus tard, tombant le nez en avant, son cœur ayant lâché, sur une pierre qu'il s'apprêtait à mettre sur son dos.
-

Du grand spectacle! dis-je, brusquement très impressionné à

cause d'un silence énorme qui venait de s'installer, un silence à donner le vertige, un silence de forêt. C'est extraordinaire ce que dix mille hommes silencieux peuvent faire naître la sensation d'une forêt, avec mille petits bruits presque imperceptibles qui font justement vivre l'immensité du silence: un homme qui claque des dents, un autre qui gratte ses poux, un troisième s'abandonnant à la mort, et qui, encore debout, commence à râler:
-

Ça va commencer! dit Gustave.

D'une baraque, à l'entrée du camp, un groupe venait de sortir: quatre SS entourant un détenu et suivis à quelques mètres du Haupsturmführer Gans, lui-même précédant ses deux chiens préférés 27