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Le Temps de haïr Chronos

De
380 pages

Chronos, dieu du temps, le suit à la trace et chaque moment de sa vie est vécu avec son accord préalable, sans savoir comment il compte faire tourner les aiguilles de son horloge. Cette biographie fait apparaître les instants de joies et de peines encadrés par Chronos, en suivant les périples d'un chef d'entreprise, père de famille, dont la dernière tranche de vie professionnelle tourne au désastre en raison d'une liquidation judiciaire. Celle-ci va miner sa conscience par les conséquences qu'elle entraîne. S'y ajoutent des banquiers aux attitudes douteuses, qui le feront tomber dans le surendettement. La franc-maçonnerie n'en sera pas le remède mais elle permettra de délivrer une autre image du soi et apportera un peu de sérénité au cœur déchiré.


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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-06305-0
© Edilivre, 2017
A ma femme et mes enfants, à ma reine mère et mes frère et sœurs, à mes amis, à mes « Frères ».
Préambule
«ô Temps, suspend ton vol »avait écrit Lamartine. (Alphonse de Lamartine 1790-1869)
Combien de fois aurais-je tant aimé que cette supplique ait un écho favorable ? Trop souvent ; alors que tant d’autres n’y auraient même jamais pensé, comme ces heureux élus au bonheur perpétuel, ces simples d’esprit, ces gens sans histoires, et ceux aussi à qui tout réussi tout naturellement.
Bien que…
Car, quand le bonheur est à son apogée, quand les pensées et les actes se concrétisent en façonnant son Eden, quand tout ce que tu touches devient or, alors sans doute, là aussi, cette prière serait de mise, afin de se nourrir d’extase à l’infini sans jamais être repu.
… Mais non, le Temps n’a pas de temps ; il ne suspendra jamais son vol.
Et, qui plus est, dire de « lui en laisser » est un non-sens stupide… Allez donc vous frotter au dieu Chronos, vous verrez : Il ne vous laisse rien !
Car enfin adulte, ou du moins devenu conscient des empreintes que laisse en nous notre vécu et du constat que notre vie n’est que perpétuelle soumission au Temps, j’ai fini par détester, haïr, sa représentation divine parmi les dieux grecs : Chronos (à ne pas confondre avec Cronos, l’un des Titans mangeur de ses propres enfants de peur qu’ils ne prennent sa place !). De la haine, parce que rien n’y fait ; nous sommes sous son joug jusqu’à notre dernier souffle et il se joue de nous, fixe notre destin sans répit, impose ses contingences au corps et à l’esprit sans nous laisser le libre choix que nous croyions inné en chacun d’entre nous. Car en fait, comment ne pas haïr celui qui vous a volé la liberté de disposer de votre vie comme bon vous semble ? Comment ne pas haïr celui qui égrène les secondes, les minutes, chaque instant de votre vie, et de celui de tous ceux que vous aimez, pour finir par décider, quand bon lui semble, de sortir de votre vie et céder sa place à son seul et unique successeur possible, hors du Temps : La Mort.
J’ai donc « juste le temps » de haïr Chronos ; et pour tout vous dire, il s’en fout !
Mais avant d’aborder mon sujet, une parenthèse s’impose sans laquelle je ne puis poursuivre ces premières lignes : Savez-vous que le temps que j’ai passé sur cette Terre, aux jours où j’écris ces lignes, « rien que » vingt-sept millions de personnes ont disparu de notre si belle planète, suite aux seuls guerres et conflits divers ; c’est-à-dire une moyenne de plus de mille cent cinquante personnes par jour, tous les jours, depuis ma naissance il y a soixante-quatre ans ? Et ce n’est pas fini : Ici l’Ukraine, là la Syrie et la Turquie, là-bas le Yémen ou le Tchad et la liste est encore longue.
Alors on aimerait que le Temps s’arrête, que Chronos se repose le temps de faire la paix dans le monde… Utopie d’un doux rêveur ; il n’y aura jamais de Paradis sur terre. Chronos, imperturbable, laisse faire depuis la nuit des temps l’incroyable tuerie journalière initiée par des sous-hommes sans foi ni loi et qui pourtant ne font que passer ici-bas, comme chacun d’entre nous.
J’ai abordé ce vaste sujet par ce petit paragraphe, parce que le temps de quelques lignes tapées sur mon clavier, après les funestes exactions de « Al Qaïda », j’apprends la nouvelle des attentats djihadistes du 7 janvier 2015 à Paris et des décapitations en séries par « Daech », les crimes de « Boko Haram », puis l’attentat à Copenhague, suivi de ceux de
Tunis et du Yémen. Et c’est une liste qui semble ne pas avoir de fin car ce sera encore le co-pilote fou qui entraîne dans son suicide les autres 149 personnes à bord de cet avion, les 150 étudiants abattus par la secte djihadiste « Shebab » au Kenya, les Chrétiens d’Orient massacrés ou poussés à l’exil, les lapidations au Soudan, les enfants massacrés à Peshawar, le peuple des Yézidis aux femmes et enfants réduits à l’esclavage et 1500 morts dont des ossements retrouvés à Sinjar en Irak. Et ce même jour où un autre fou décapite son employeur et tente de faire exploser un site classé « Seveso » en Isère, puis 38 morts sur une plage d’hôtel à Sousse assassinés à la mitraillette par un djihadiste tunisien et 25 morts dans une mosquée au Koweit toujours par un djihadiste suicidaire, etc., etc. Alors comment écrire, là, maintenant, et ne pas évoquer ce que les infos vous crachent en images et sons chaque jour ? D’ailleurs le temps que soit sélectionné, édité puis distribué cet ouvrage, encore bien d’autres tristes événements se seront déroulés sans que je puisse les relater.
Mais comment en arrive-t-on à ce que le monde politique accepte l’inacceptable en faisant semblant de réagir ?
Je ne trouve pas de mots assez durs définissant l’abomination de tels actes insensés. Combien d’âmes auront disparu de la planète par la seule volonté cruelle de tous ces hommes fous le temps de rédiger ces quelques paragraphes ? Et combien s’y s’ajouteront encore dues aux maladies, pollutions, épidémies et autres catastrophes naturelles comme les derniers séismes (dont le Népal aussi puissant que cinq cent quatre fois la bombe d’Hiroshima) et tsunamis, accidents banals ou nucléaires, ceux péris en mer dont les tristes exodes pour fuir la misère, celles victimes de violences conjugales, ème ceux qui en ce XXI siècle meurent encore de faim ou du SIDA, et la liste s’allonge, s’allonge… Rares bientôt seront ceux qui nous quitteront tout simplement par vieillesse, sereinement, la tête sur l’oreiller. En fait, nous autres vivants, nous marchons sur un grand cimetière ! C’est un constat évident, d’une froideur qui est celle de l’incapacité de tous à mettre fin à l’incroyable dérive de la race humaine, à ses exactions, à ses folies meurtrières et j’avoue mon immense désespérance devant le triste constat de n’être qu’un spectateur de plus sans autre moyen que le verbe pour réagir.
Mais je ne désespère pas, soyons clairs sur ce point, de la capacité de l’homme à maîtriser son propre destin et rejoins tout-à-fait ce qu’exprime C.G. Jung, médecin psychiatre, (1875-1961), dans son admirable ouvrage « Psychologie et Alchimie », quand il écrit : « (…) La doctrine qui dit quetoutes les mauvaises pensées viennent du cœur et que l’âme humaine est le récipient de toute iniquité doit être profondément ancrée dans la moelle de ces gens-là. Si cette doctrine était juste, Dieu aurait exécuté un travail de création bien affligeant, et il 1 serait grand temps de se tourner vers Marcion le gnostiqueet de congédier l’incapable démiurge. Du point de vue éthique, il est évidemment beaucoup plus commode d’abandonner à Dieu l’entière responsabilité d’une telle humanité, comparablealors à une crèche pour enfants idiots, où nul n’est capable de porter lui-même une cuillère à sa bouche. L’homme vaut la peine qu’il se soucie de lui-même, et il a dans son âme propre quelque chose qui peut croître (…) ».
J’espère avoir le temps de développer dans un futur ouvrage ce thème de l’espérance dans l’homme, pour peu qu’il prenne conscience de l’existence de son âme tournée vers le divin en soi, car à lui seul il mériterait plusieurs volumes.
Chronos poursuit donc imperturbablement son comptage, indifférent aux images du
passé, du présent et du futur qu’il prépare ; il glisse sur la vie des hommes et celle de la nature, sans y jeter le moindre coup d’œil, sans en entendre la moindre clameur.
Ainsi s’est écoulé, comme le sable entre les doigts qu’on ne retient pas, le temps des soixante-quatre premières années d’une vie quelque peu mouvementée ; mais, sommes toutes, une poussière dans le cosmos dont il ne restera aucune trace. Cette modeste narration, sous forme d’autobiographie, va vous la conter, sans rien cacher, sans pudeur trompeuse, quitte à surprendre ceux qui l’ont partagée ou qui la partagent encore, de près ou de loin, avec moi… Mais ce n’est pas là un écrit dédié aux littéraires érudits ; son contenu n’a pas la richesse de vocabulaire d’un écrivain de renom et encore moins de belles réflexions philosophiques transcendantales, ce n’est que le résumé de la vie d’un homme, de ce « monsieur tout-le-monde » que vous croisez dans la rue sans y prêter attention. Seul petit détail : Cet homme-là a eu la malheureuse idée de devenir chef d’entreprise…
1. Marcion était un théologien né en 85, mort en 160, dont la définition de gnostique fait toutefois débat.
Introduction
D’abord deux citations que je reprends avec plaisir :
«Le Temps, qui marche nuit et jour, sans repos, sans arrêt, et qui s’éloigne de nous et s’enfuit si furtivement qu’il nous semble qu’il soit toujours immobile au même point, tandis qu’il ne s’y arrête pas, et qu’au contraire il ne cesse de passer outre, de sorte qu’on ne peut même pas penser le temps présent, car avant qu’on l’eût pensé, trois temps seraient déjà passés ; le Temps, qui ne peut séjourner, mais va toujours sans se retourner, comme l’eau qui descend toute, sans qu’il en revienne en arrière une goutte ; le Temps, à qui rien ne résiste, ni fer, ni chose si dure soit-elle, car Temps détruit et mange tout, ; le Temps, qui transforme toute chose, qui fait tout croire et nourrit tout, et qui use et pourrit tout ; le Temps, qui est en train de vieillir nos pères, qui vieillit les rois et les empereurs et qui nous vieillira tous, à moins que la mort ne nous prenne avant,… » « Le roman de la rose », Guillaume de Lorris, vers 1230.
Et… « Le temps est un grand maître, il règle bien des choses. » ème Pierre Corneille, XVII siècle
Alors…, à la lecture de cette citation de Guillaume de Lorris, toujours si réaliste, même s’il n’y a plus d’empereurs,… et de celle de Pierre Corneille, qui sous-entendrait que le Temps passe et fait oublier les choses, je corrigerais modestement cette dernière par… «maisil règle bienpeu dechoses » ; navré bien cher Corneille car pour moi, « grand maître » ou non, il n’a rien réglé du tout !
La mémoire, malheureusement, ne me fait pas défaut lorsqu’elle touche tout ce qui m’était cher et qui a disparu, ou tout ce qui m’a douloureusement écorché jusqu’au plus profond de moi-même durant cette poussière de vie que fut la mienne dans ce monde d’incessants chaos.
Tiens donc ! En parlant de Chaos, toujours en référence à la mythologie grecque, il est l’un des trois enfants de notre fameux dieuChronos et de la déesse Ananké (personnifiant, elle, la Nécessité inaltérable et la Fatalité)… Funestes liens familiaux ! Quand je vous disais qu’on ne peut que le haïr ! Et, qui plus est, on ne sait même pas quand il est né ce foutu Temps ; et si nous le savions, que dire alors du temps d’avant, de « l’avant-commencement » ? Nous ne pouvons que subir ses trois « dimensions » : hier, aujourd’hui et demain, autrement dit, le passé, le présent et le futur ; et je déteste ne pouvoir maîtriser ni l’un, ni l’autre, et encore moins le troisième, jamais !
Enfance gâtée
Gros bébé de plus de trois kilos, ma mère, Catherine, m’a mis au monde le soir du vingt-et-un décembre 1951 à la Clinique Ste Thérèse de Colmar, juste un peu avant Noël pour embêter tout le monde, et déjà six ans après la dernière guerre, mais à peine un an après les derniers « tickets de rationnement » ! Troisième venu après ma sœur Sibelle, treize mois plus tôt, et ma sœur aînée Germaine, quatre ans et deux mois plus tôt… Donc premier mâle, héritier du nom ! Donc adulé… jusqu’à l’arrivée de la concurrence : Mon frère Allan, trois ans et quatre mois plus tard, qui devînt carrément prince régnant ! Mère au foyer, Catherine, et père secrétaire de mairie, Albert, dans le petit village de Westheim, qui était en pleine reconstruction, après une démolition en règle par les obus américains durant la dernière guerre, c’était la famille « lambda », alsacienne, classique, modeste, dans laquelle j’ai fait mes premiers pas. Nous logions à l’étage de la mairie du village depuis peu de temps car auparavant mes parents habitaient dans une « baraque » en bois. Quelques rares souvenirs s’en dégagent : Ma mère lavant le linge au bord de la Becht, ma sœur Sibelle qui m’a lâché sur la rive de ladite rivière en poussette ; c’est maman qui m’a sauvé des eaux ! Ou un crétin de pompier qui voulait plaisanter en me faisant descendre dans le puits du village… J’en suis resté claustrophobe ! Aussi mon père jouant de l’orgue, ou plutôt de l’harmonium, dans la petite église provisoire du village, à chaque célébration eucharistique, en accompagnant la chorale. Et moi-même accompagnant ma mère lorsqu’elle allait chercher les œufs, ou le lapin du dimanche, dans la ferme voisine. Bien sûr aussi les visites dominicales à grand-père, cantonnier dans une entreprise privée, à la retraite, et grand-mère, qui venaient de s’installer quelques années auparavant dans leur maison neuve (reconstruite grâce aux dédommagements de guerre), à quelques pas de là. Il restait toutefois encore bon nombre de ces fameuses « baraques » en bois, vestiges des habitations provisoires montées en hâte après la destruction du village par les bombardements américains, juste avant la libération de Colmar. Grand père et grand mère avaient deux chiens ; on aurait pu dire un pour chacun : Le petit hargneux qui aboyait sans cesse, le préféré de grand mère et le gros, tout fou, aux longs poils noirs qui était toujours enchaîné quand nous venions. J’ai oublié leurs noms, mais pas leurs gueules et j’adorais les chiens. Adolescent, grand-mère me demandait de l’accompagner dans leur verger, à la sortie du village, et me mettait dans la « Kütsch » (une espèce de grand panier en osier, rectangulaire, posé sur un châssis à quatre roues en bois cerclées de fer), qui permettait d’emporter les outils et de rapporter les fruits ou légumes sans gros efforts. Car naguère, grand-mère s’occupait aussi d’un arpent de vignes qu’elle soignait et taillait pour en tirer un peu de vin de table et c’était aussi avec ce chariot qu’elle se rendait sur cette colline du village voisin ; finalement trop âgée et éreintée, ses fils lui conseillèrent de vendre sa parcelle, ce qu’elle fit avec déchirement. J’avais le droit de l’aider à cueillir les pommes du verger avec un sac, couronné d’un cerceau en ferraille dentelé, au bout d’une longue perche, pour les arracher délicatement et ne pas les taler. Il y avait en particulier les pommes dites « de Noël », petites et d’un rouge vif qui se gardaient longtemps jusqu’à la fin de l’hiver et servaient souvent de boules sur le sapin de Noël en tant que décor naturel ; les consommateurs ont eu raison de cette sorte, calibrage des tailles oblige, et reste donc introuvable aujourd’hui sur les étals. Dommage !
Mais il y a de l’espoir : Une marque bien connue de supermarché a fait récemment campagne pour les fruits et légumes « moches ». C’est bien. Ces cueillettes, c’était toujours une partie de rigolades, souvent accompagné de mes sœurs et un des rares moments de complicité avec grand-mère, très sévère, voire austère hormis ces moments-là ; elle se prénommait pourtant Marie… comme la Sainte Vierge pensais-je alors, en découvrant les images saintes de l’église, mais rien à voir ! Néanmoins, elle savait aussi fondre comme un sucre dans l’eau lorsque nous venions lui chuchoter à l’oreille « büchweh » (mal au ventre) ; c’était un code entre nous pour nous amener dans l’arrière-cuisine, en fait la réserve de nourritures, pour y recevoir un dé à coudre de liqueur maison ou des « bredelas » (petits gâteaux secs traditionnels) ou parfois d’autres gâteries auxquelles les adultes n’avaient pas droit, et en secret. Un jour, pour une occasion d’anniversaire, j’ai eu droit à un « demi Louis d’or », un vrai, que j’ai précieusement gardé pour ma descendance. Grand-père, Nicolas, c’était une « pâte », un homme bon et rude à la fois comme tous ces hommes de la campagne qui n’ont de ressources que leurs bras et leur tête. Il était ouvrier de voierie à la retraite et avait une jambe ulcérée. Quand nous venions, il nous attendait au bord de la fenêtre, en épiant notre arrivée par la grande rue du village. Et son plaisir était de nous attraper par le cou avec sa canne à l’envers pour lui faire un bisou. Lors de l’un de ses derniers anniversaires, notre tante Malika, dont je parlerai plus tard, lui avait préparé par surprise un gâteau énorme garni de plus de quatre-vingt bougies allumées qu’il a soufflées en une seule fois ; il en avait les larmes aux yeux. Nous l’avons vu souffrir de sa jambe, sans jamais se plaindre, et qui fut amputée une première fois. J’ai d’ailleurs encore aujourd’hui honte d’un incident dont je fus à l’origine : Pour plaisanter, un jour où les grands-parents étaient invités à la maison, j’avais attendu que grand-père s’assoit à table à l’aide de sa canne pour lui retirer la chaise à ce moment précis. Heureusement que mon père avait eu le réflexe de le retenir, sinon il allait s’écrouler sur le carrelage de la cuisine ! J’ai eu la fessée de ma vie, mais grand-père en a ri et ne m’en a jamais voulu ; il fallait être vraiment d’une stupidité sans bornes et peut-être même avoir un brin de cruauté pour faire une « farce » pareille ! Je me souviens aussi de nos visites à l’hôpital Pasteur de Colmar pour venir l’encourager durant son hospitalisation ; j’en profitais pour faire le « portier » aux ascenseurs et gagner quelques pièces de pourboire. C’était amusant, mais je n’en ai jamais parlé aux parents de peur d’être puni d’avoir joué au mendiant ! Plus tard, grand-père sera amputé une deuxième fois, mais finira par nous quitter victime de sa gangrène. Du côté maternel, nous n’avons pas eu la chance de rencontrer nos grands-parents ; ils étaient décédés avant notre naissance. Ce grand-père là était mineur dans les mines allemandes de charbon et aussi, le soir en rentrant de la mine, tailleur de pierres afin d’arrondir les fins de mois ; il réalisait ainsi des pierres tombales ou des sculptures sur demande. La grand mère, paraît-il très douce et gentille comme sa fille, restait au foyer et s’occupait des enfants. La dernière guerre a emporté leur seul fils, victime d’un éclat d’obus qui lui arracha une jambe. Une photo ancienne les représentant tous deux était posée dans un cadre sur le vieux cosy : Ils étaient beaux et rayonnants de respect. Maman avait toujours les larmes aux yeux quand elle évoquait ses parents qu’elle aurait tant aimé voir avec ses enfants dans les bras. Quand grand-père Nicolas nous a quitté, ce fut une grande tristesse dans la famille et je découvris pour la première fois combien un être cher peut faire souffrir quand il s’en va, et faire
couler toutes ces larmes que plus personne ne retient. Il y a alors aussi ces beaux discours résumant leur vie, toujours avec des qualificatifs bienveillants comme si ceux qui partent étaient toujours les meilleurs, les plus méritants, les plus gentils, déifiés pour la postérité ! Mais ceci dit, grand-père méritait bien ce dernier hommage, et paix à son âme. Pour la première fois aussi j’ai assisté à une veillée funèbre où le chagrin réel de tous ceux qui venaient rendre hommage en silence au pied du lit du gisant, vous amenait à une tristesse et à des pleurs bel et bien naturels. J’ai vu aussi ensuite ce qu’était un cimetière, ces pierres muettes malgré leurs épitaphes parfois bien simplettes, qui couvraient tant d’êtres chers, ou détestés, et que la Toussaint venait recouvrir de fleurs sans distinction. Mais bien des tombes restaient abandonnées, sans plus de familles pour les entretenir, froides, lugubres, mangées par les lichens et les mauvaises herbes, affaissées, cassées, oubliées de tous entre les vieux ifs des allées de ce jardin pour l’éternité, sans pitié pour les âmes qu’elles devaient commémorer. C’est triste un cimetière, et fascinant à la fois…
Dans toute cette famille, il y avait aussi cette fameuse tante, Malika, la cadette des sœurs de maman, qui était venue la rejoindre, en quittant sa Lorraine natale, pour aider sa sœur qui avait quelques soucis de santé dermatologiques. Ma mère, effectivement atteinte d’eczémas aux mains, était ainsi en « ménage à trois », forcé, avec cette sœur qui sera embauchée en tant qu’affineuse de munsters à la fromagerie du village… et qui sentait fort en rentrant du boulot. Elle devînt la marraine de ma sœur aînée, Germaine, et de ce fait, nous, les enfants, l’appellerons sous ce pseudonyme de « marraine » jusqu’à la fin de ses jours, jamais Malika. Je me souviens aussi de la cérémonie de bénédiction des cloches de la nouvelle église catholique (sachant que ce petit village de deux milles âmes avait encore des relents de guerre de religion, en ayant aussi un deuxième édifice religieux, au moins aussi important que le premier, et à cent mètres de ce dernier : le temple protestant, lui aussi nouvellement construit). La place du village séparait l’église du temple, sur laquelle restait érigé un pan de mur en ruine, un pignon de l’ancienne église, en souvenir de cette dernière guerre qui avait quasiment fait disparaître le village sous les bombes à la veille de la libération de Colmar, dans ce qui fut appelé « la poche de Colmar » en février 1944. A son sommet avait été placé un nid géant pour recevoir les cigognes ; et effectivement, tous les ans, un couple de ces oiseaux mythiques pour nous, les Alsaciens, venait y nicher, et aujourd’hui encore, en y glapissant de plaisir. Ma sœur Germaine, qui était déjà à l’école primaire avec madame Umstock, l’institutrice du village, (l’école était encore en baraquement provisoire), avait endossé le costume d’Alsacienne, avec le grand nœud noir en coiffe, et eut l’honneur de présenter un panier de fleurs à l’évêque qui avait fait le déplacement pour ce moment solennel. Etait aussi présent le parrain de Sibelle, Albert aussi, cousin de notre père, qui vivait dans une baraque en bois au bout du village à ras du chemin de fer et plus particulièrement du passage à niveau ; alors aussi déjà à la retraite, il travaillait dans la même entreprise que celle de grand père et sous ses ordres, en étant chargé de mettre en œuvre le goudron à chauffer pour l’entretien des routes. C’était toute la rusticité d’après-guerre qui était concentrée chez lui : L’eau potable qu’il pompait directement au-dessus de son évier en pierre par une pompe à bras identique à celle du cimetière, un mobilier rustique type « Louis caisses », une odeur de goudron et d’huiles par les traverses de rails qui s’entassaient autour de la maisonnette, un toit en tôle, un poêle à bois et ses tuyaux qui serpentaient pour son chauffage, un sol tout juste dallé, etc.