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Le temps des réformes

De
147 pages
Ce récit a pour toile de fond l'histoire conjointe d'une faculté de médecine et d'un hôpital pendant les années 1950 à 2000. Il décrit la carrière d'un médecin, Alexis Lenfant, qui a fait ses débuts dans l'hôpital d'une ville de l'Est de la France et franchit ensuite toutes les étapes de la carrière médicale jusqu'au grade envié de professeur de clinique médicale et de chef de service hospitalier. Ce cinquième volume nous décrit les réformes universitaires sous Mitterrand. Notre héros, las, se sent vieillir et approche de la retraite.
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Le temps des réformes

Jacques Paul Borel

Le temps des réformes
Chroniques d’une faculté de médecine, tome V

DU MÊME AUTEUR

Direction d’ouvrages à collaborations multiples Comment prescrire et interpréter un examen de biochimie, 2ème édition, Maloine, Paris, 1985 Biochimie dynamique, 1ère édition, Maloine, Paris, 1987 Biochimie dynamique, 2ème édition, De Boeck Université, Bruxelles, 1997 Biochimie pour le clinicien, Éditions Frison-Roche, Paris, 1999 et traduit en portugais, Istituto Piaget, Lisbonne, 2001 Biochimie et biologie moléculaires illustrées, Éditions Frison-Roche, Paris, 2000 Basement membrane. Cell and molecular biology, en collaboration avec N.A. Kefalides, Acad. Press, New York, 2005 Précis de biochimie et biologie moléculaire, Éditions Frison-Roche, Paris, 2006 Histoire ou histoire des sciences Mon village au temps des chevaux. Souvenirs d’enfance, Éditions Frison-Roche, Paris, 2005 Science et foi. Évolution du monde scientifique et valeurs éthiques, traduction de l’ouvrage anglais de D. Alexander, Éditions Frison-Roche, Paris, 2005 Hôpitaux d’hier et d’aujourd’hui, Éditions Frison-Roche, Paris, 2007 Malheurs de la science, malaise des chercheurs, Éditions Frison-Roche, Paris, 2009 Fiction Les contes de mon mûrier, Éditions singulières, Sète, 1996

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12819-4 EAN : 9782296128194

Le temps des réformes Introduction Nous avons développé dans les quatre précédents volumes de cette série la chronique d’une faculté de médecine faisant partie d’une université de province à partir de sa création au début des années soixante, et ceci en suivant la carrière d’un professeur de médecine qui notait, analysait, commentait les évènements petits et grands et tentait de juger ses collègues et les universitaires. Nous avons décrit la création de la faculté de médecine, la construction de ses bâtiments, leur inauguration, les nombreuses révolutions universitaires et politiques qui ont suivi. Nous avons assisté aux débuts de nombreux médecins et universitaires, suivi leurs carrières, mis en lumière leurs conflits, pleuré leur mort. Notre héros, le professeur Lenfant, est parvenu au sommet des honneurs. Il ne nous reste plus qu’à décrire la fin de sa carrière. L'année 1981 fut une année calme dans le CHU de Mires. La seule grande affaire fut le renouvellement de la commission médicale consultative de l'hôpital. Plus tard, en mai 1982, allait avoir lieu l’élection présidentielle : François Mitterrand conquit de haute lutte le siège tant convoité. La gauche prenait le pouvoir. Elle avait tant proclamé qu’elle entreprendrait des réformes de fond universitaires que tout le monde attendait celles-ci avec intérêt et même avec espoir. Alexis se disait qu’après tout la gauche allait peut-être mettre un terme à diverses absurdités réglementaires, à de nombreux passe droits et à des situations acquises malsaines. C’était en tout cas ce qu’allait répétant son collègue Besnet, chantre de la bonne parole socialiste. Notre héros, toutefois, auquel la vie avait conféré quelque expérience, craignait un peu que le nouveau pouvoir ne fasse guère mieux que l’ancien et, par contre, tente de placer ses partisans en désorganisant l’administration en place. Il craignait en particulier, sur le plan local, que le dit Besnet n’abuse de ses relations politiques pour améliorer sa position dans le centre hospitalier universitaire, qu’il se fasse attribuer de nouveaux collaborateurs par le ministre appartenant au même parti, qu’il obtienne des crédits supplémentaires, qu’il bénéficie de constructions nouvelles dans l’hôpital et qu’il s’empare de locaux additionnels à la faculté au détriment de certains collègues peu enclins à se défendre. C’est exactement ce qui se allait se produire au cours des années suivantes que nous allons évoquer.

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Chapitre 1 Monsieur Mitterrand prend le pouvoir Dès le début de l'année 1981, Balbazil recommença à harceler Alexis. Il était jaloux de son équipe de recherches, de son rayonnement médical et de son séjour à l'étranger pourtant déjà ancien. Tout s'additionnait pour alimenter une haine féroce. Notre héros n'était pas le seul collègue contre lequel l'irascible bactériologiste dirigeait ses colères, mais il était manifestement son ennemi numéro un. Le plus petit prétexte servait de détonateur aux explosions du bouillant président de la commission médicale. Cet antagonisme atteignit un sommet lorsqu'un journal parisien publia un classement des meilleurs hôpitaux français, établi sur des bases naïves et incertaines. La comparaison était basée sur l'attribution de notes allant de 0 à 20, avec une précision atteignant le niveau aberrant du dixième de point. L'hôpital de Mires faisait partie des vingt derniers, ce qui provoqua la fureur des collègues locaux. Alexis fit de son mieux pour leur démontrer que ce genre de classement global était dépourvu de valeur scientifique, qu'il ne pouvait être objectif parce qu'un même hôpital pouvait contenir un excellent service de cardiologie et un mauvais groupe de pneumo-phtisiologie, ou l’inverse. Cependant, pensait notre héros, si cette affaire pouvait ouvrir les yeux de mes collègues sur leur niveau scientifique insuffisant, cette tentative de classement serait utile. Le journal avait ajouté quelques lignes sur les équipes de recherche existant dans les hôpitaux de province : il mentionnait à Mires une seule équipe, celle du professeur Lenfant. En lisant ce reportage, Balbazil se mit en colère : il vint trouver Alexis et le couvrit d'injures gratuites, le traitant par exemple de valet des parisiens. Notre héros, excédé, menaça le bactériologiste, s'il ne cessait ses attaques injustifiées, de faire campagne contre lui lors des élections de la CMC prévues pour le mois de février. Balbazil, incorrigible, explosa : - "Ah ! Ah ! Tu me menaces ! Tu me fais du chantage ! Ah ! Ah ! Tu n'as aucune chance. Je suis le plus fort, je suis le meilleur. Laissemoi rigoler : mes électeurs sont les biologistes dont tu ne fais pas partie." L'élection primaire des délégués avait lieu en effet par collèges de spécialistes, le président étant ensuite élu par l'ensemble de la commission renouvelée. Balbazil semblait ignorer que le collège des biologistes lui était devenu hostile, car ses membres lui reprochaient de les desservir par ses colères répétées, de manquer de compétence scientifique et de favoriser ses rares amis de façon exagérée, en commençant par lui-même, au détriment des autres. Pour des raisons voisines, les cliniciens, qui s'étaient réunis de leur côté, affirmèrent qu'ils ne voulaient plus du bactériologiste comme président de la CMC. Alexis s'employa à établir la liaison entre les divers mécontents. Sur ses conseils, les biologistes décidèrent de choisir Touchard comme représentant. Notre héros et ses amis avaient fait leurs calculs : compte tenu des positions déclarées de leurs collègues, Balbazil serait immanquablement battu dès l'élection primaire. Alexis, âme du mouvement de rejet, décida d'avertir Balbazil poliment de sa défaite programmée, pour lui donner une chance de se racheter. Le bactériologiste persista dans ses insultes et menaces. Parvenu au faîte des honneurs, il se croyait inaccessible à l'adversité. Alexis n'eut plus aucun scrupule à lui faire barrage. Pendant toute la durée de la campagne électorale, le doyen Bachman resta silencieux. Il prévoyait 9

l'éviction de son rival et s'en réjouissait par avance car elle accroîtrait sa propre puissance. Dès le premier tour du scrutin, Touchard fut élu en qualité de représentant des biologistes et Balbazil définitivement écarté de la commission. Alexis, élu de son côté comme représentant des médecins, ressentit une réelle satisfaction lors de la proclamation des résultats (quel amer plaisir de voir un rival s'effondrer) mais sa joie ne dura pas longtemps car une délégation de collègues, Martinez en tête, vint le trouver et lui tint un langage qu'il n'avait pas prévu : - "Cher ami Alexis, tu nous as débarrassés de Balbazil qui devenait insupportable, c'est donc à toi que revient l'honneur de prendre la présidence !" L'élection du nouveau président devait avoir lieu lors de la première réunion de la nouvelle commission, une dizaine de jours plus tard, ce qui laissait du temps pour ce choix. Notre héros s'étonna intérieurement qu'on traitât d'affaires médicales exactement comme s'il s'était agi du gouvernement d'une nation et du remplacement d'un chef de parti par un autre à la tête de l'état. N'existait-il pas d'autres critères de valeur, d'efficacité, que le résultat d'une campagne électorale et d'un scrutin, pour désigner l'homme qui aurait en charge la solution de problèmes hospitaliers complexes, faisant appel à des données humaines, médicales, hygiéniques, pathologiques, psychologiques ? Il remercia ses collègues, exprima sa surprise d'avoir été choisi sans être candidat, protesta de son manque de goût pour l'administration, de sa lourde charge de direction d'une équipe de recherches, enfin de la fréquence de ses voyages à Paris pour cause de participation au comité national. Toutes ces raisons lui paraissaient très valables, mais ses collègues étaient d'un autre avis. Ils ne parvenaient pas à comprendre qu'un des leurs ne soit pas animé comme eux par ce désir si habituel de présider des réunions solennelles, de contempler sa propre photographie dans le journal, d'avoir rang de personnalité locale et, bien entendu, de conduire - de façon occulte ou ouverte - les affaires de son CHU. L'espace d'un instant Alexis sentit que la suite de sa vie allait dépendre de sa réponse. Il pouvait dès ce jour emprunter la voie officielle des honneurs, être appelé M. le président à longueur de journée, pontifier. En cas de refus, il poursuivait la route sur laquelle il s'était engagé, plus modeste, plus silencieuse, mais tellement intéressante, qui conduisait de réunion scientifique en travaux de laboratoire, à l'écart des publicités vaines. Les seuls comités auxquels il voulait participer étaient dévolus à la recherche sous toute ses formes, à condition qu’il s’agisse de vraie recherche. Il refusa derechef de présider la CMC. La proposition suivante émise par les mêmes ambassadeurs le remplit de surprise : - "D'accord, tu ne veux pas occuper les fonctions de président, c'est entendu. Il n'en demeure pas moins que tu as fait tomber Balbazil et que tu es donc moralement responsable de son remplacement. Aucun candidat ne se manifeste. Trouvenous un président convenable." Alexis ne voyait personne à proposer pour occuper ce poste. Il souhaitait quelqu'un de dynamique, de jeune, d'honnête, d'expert en matière de gestion. Rencontrant Challard qui le félicitait d'avoir débarrassé la commission médicale de son tyran, il exposa à ce dernier, homme de bon conseil, sa perplexité d'être mis en demeure de devenir lui-même président ou de fournir le nom d'un candidat valable. Le néphrologue eut un rire ironique : - "Moi, je ne dirais pas non si on me faisait cette proposition, et pourtant, j'ai bien d'autres occupations. Refuser le poste, c'est votre affaire. Je vous souhaite de 10

ne pas regretter ce choix ultérieurement. Vous ne voyez personne pour l'occuper et vous me demandez mon avis ? Souvenez-vous de notre jeune collègue, l'agrégé de rhumatologie, Stéphanne, élève de Cassard, qui ne fait pas mystère de son ambition de se lancer dans la politique. Par chance, il est déjà élu à la CMC en qualité de représentant des rhumatologues. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de poser sa candidature à la présidence ? Celle-ci serait probablement bien accueillie par nos collègues !" Le néphrologue méritait sa réputation de sagesse : il le débarrassait d'un problème encombrant. Notre héros se mit à réfléchir : le jeune Stéphanne était sympathique, poli, avait une bonne réputation professionnelle. Un détail l'arrêta un moment : ce rhumatologue était un pur produit de la faculté de Mires. Il n'avait jamais quitté celle-ci. Aurait-il l'imagination nécessaire pour faire sortir l'hôpital de ses routines locales, pour le rénover, pour dynamiser ses médecins ? Alexis écarta cette considération car il n'en était plus à raisonner en termes de miriens et d'étrangers à Mires. Les événements de 1968, l'application de la loi d'orientation, l'âge que prenaient les professeurs, qu'ils fussent ou non miriens, avaient estompé les problèmes liés à l'esprit de clocher. Par contre, le choix de Stéphanne présentait un autre inconvénient potentiel : il était de notoriété publique que Bachman et Stéphanne formaient une paire d'amis. Occupant les deux postes-clé du CHU, ils se conforteraient mutuellement. N'allaient-ils pas s'entendre sur le dos de leurs collègues pour prendre des décisions arbitraires ? Alexis se souvenait d'une exclamation de son rival déchu, Balbazil, proférée pendant la période précédent les élections : - "Oui, tu me critiques, mais tu ne sais pas que je maintiens l'équilibre face à notre doyen. Si je n'étais pas là, Bachman t'empoisonnerait bien davantage !" Tous les collègues qu'il consulta, le mirent en garde contre l'excès de puissance dont bénéficierait Bachman dans le cas où Stéphanne, son grand ami, prendrait la présidence de la CMC. À tout prendre, Alexis préférait éviter de devenir président et courir ce risque. Il alla donc voir le rhumatologue et lui exposa le but de sa visite, lui proposer d'être candidat à la présidence de la CME. Stéphanne lui plut par sa réaction saine : - " Cher M. Lenfant, comme c'est gentil d'avoir pensé à moi pour occuper ces hautes fonctions. J’en suis touché. Cela me plairait beaucoup d'être président de la CME. Sans me vanter, je crois que je ne ferais pas un mauvais président. J'ai quelques idées d'amélioration ou de réformes du fonctionnement de cette instance. Cependant, il y a une condition : je ne peux pas être candidat à ce poste sans recevoir l'approbation de mon maître, le professeur Cassard. Il vient à peine de me faire nommer à l'agrégation de rhumatologie : il a besoin de mon aide dans son service. Si j'étais président, je serais très occupé et je ne pourrais plus le seconder efficacement. Allez le voir et obtenez son accord, sinon, je ne pourrais accepter de me présenter à vos suffrages." Alexis alla donc trouver Cassard, avec lequel il entretenait des relations cordiales. Dès qu'il lui eut exposé le but de sa visite, le rhumatologue se récria : - "Malheureux ! J'ai eu tant de mal à faire créer ce poste d'agrégé pour mon service et à obtenir des parisiens la nomination de Stéphanne ! Il n’est en fonctions que depuis un an et tu viens essayer de me le prendre ! Bien sûr, il ferait un excellent président, j'en réponds, il a toutes les qualités requises, mais, si je le perds, mon service sera désorganisé ! Non, vraiment non, je ne peux pas faire ce cadeau à la communauté."

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Cette défense véhémente stimula Alexis. Il venait de se faire une très bonne opinion de Stéphanne en raison du refus exprimé par celui-ci d'accéder à ce poste qui, visiblement, le tentait, si son patron n'exprimait pas son accord. C'était un indice d'honnêteté, de droiture, qui plaisait à notre héros. Il fit donc le siège de Cassard deux heures durant. De guerre lasse, celui-ci se laissa convaincre et donna son accord. Alexis se précipita à travers les couloirs pour rejoindre Stéphanne qui ne se fit pas prier davantage. Le surlendemain tout le monde savait, dans l'hôpital de Mires, que le rhumatologue était candidat à la succession de Balbazil et qu'il avait toutes les chances d'être élu. La semaine suivante, la commission renouvelée se réunit au grand complet. Stéphanne posa officiellement sa candidature au poste de président et fut élu à l'unanimité. Une belle carrière s'ouvrait devant lui. Par la suite, le jeune président, modèle de courtoisie, multiplia les manifestations de reconnaissance envers le professeur Lenfant, mais il n'attaqua jamais son prédécesseur. Mieux même, il trouvait toujours le moyen de défendre celui-ci a posteriori. Un collège bien intentionné informa Alexis que le jeune rhumatologue était allé trouver Balbazil avant de poser sa candidature afin d'obtenir de celui-ci une sorte d'autorisation. Cette démarche, bien conforme aux mœurs médicales, s'expliquait par le fait que Stéphanne avait été naguère interne sous les ordres du bactériologiste quand celui-ci était chef de clinique et que des liens amicaux existaient entre eux. Le nouveau président manifesta très vite des talents d'organisateur : les réunions de la CMC débutaient et finissaient à l'heure, les délibérations étaient concrètes et suivies d'effet. Alexis était heureux d'avoir fourni à la communauté un excellent président. Sur ces entrefaites, on apprit que Balbazil, désavoué par ses collègues parisiens, avait été forcé de démissionner de la présidence de la section de bactériologie du CCU. Un malheur ne vient jamais seul. Quelques semaines plus tard, au début du mois de mai 1981, s'ouvre la session de printemps de la commission 27 du CNRS. Ses membres se retrouvent avec plaisir dans une salle voisine de celle dans laquelle ils ont tenu leur première réunion. Alexis revoit les bords de la Seine sous un aspect printanier. Les arbres verdoient au soleil et les bateaux-mouches chargés de touristes font la navette au fil de l'eau. Pisan, le physicien du sud, est de nouveau absent. Uchaud a l'air furieux quand il s'en aperçoit, d'autant que l'excuse invoquée est, une fois de plus, un deuil familial. Il dit à mi-voix, assez fort pour qu'Alexis l'entende : - "Ce sont toujours les mêmes qui sont absents. S'ils avaient la moindre conscience professionnelle, sachant qu'ils ne peuvent pas faire face à toutes leurs obligations, ils ne devraient pas se présenter aux suffrages de leurs collègues. Alexis demande : - "Comment fait-on pour prendre connaissance des rapports rédigés par un membre de la commission si celui-ci est absent ?" Le président répond : - "Dans le cas présent, notre collègue a renvoyé par la poste les dossiers au CNRS et j'ai vérifié qu'ils contiennent ses rapports. Je lirai ceux-ci moi-même." Un progrès notable, au moins en apparence, attend les membres de la commission : la grande table est porteuse de petits boîtiers, en nombre égal à celui des microphones, reliés par des fils rouges ou bleus très apparents (qui donnent une impression de bricolage inachevé) à un volumineux ordinateur situé sur le bureau de la secrétaire informaticienne, à l'extrémité de la pièce. Il s'agit de l'équipement permettant les votes automatiques annoncé depuis longtemps. Uchaud propose d'abord d'écouter la lecture du procès-verbal de 12

la session précédente, établi par le professeur Villot. Cet exposé ne suscite pas de commentaire. Le président, vieux routier, toujours prêt à prévenir les difficultés, dit : - "Bien. Maintenant, avant de passer à l'étude des dossiers de créations ou de renouvellements d'unités de recherches qui constitue le gros morceau du programme de notre session, nous allons faire un essai de notre nouveau dispositif informatique, qui est, vous le voyez, enfin installé à nos places." L'informaticienne donne gentiment quelques explications, qu'on entend mal. Elle montre qu'il y a une touche verte pour oui, une touche rouge pour non, enfin une touche de validation indispensable. - "Très important, la validation, intervient Uchaud. Au moment où vous appuyez sur cette touche dite de validation, votre vote s'inscrit de façon éphémère sur votre petit écran, au sommet de l'appareil, pour vous permettre de vérifier l'exactitude de l'opération. Il faut valider chaque processus informatique, sans quoi le vote n'est pas enregistré. Notre dévouée informaticienne contrôle l'enregistrement par son ordinateur de toutes les transactions effectuées sur vos boîtiers. Après chaque vote, elle totalise les résultats et les publie immédiatement, en les imprimant sur une feuille de papier qui sert ultérieurement de procès-verbal. Rassurez-vous, le système garantit l'anonymat des votants. Faisons un essai. Je vous propose de voter tous non." Docile, l'informaticienne déclare : - "Le vote est ouvert." Chacun s'affaire avec sa petite boîte, presse les boutons. Au bout d'un moment, la jeune femme annonce : - "Je vais interrompre le vote. Est-ce que tout le monde a fini ?" Un chargé de recherches proteste : - "Non, non, pas encore. Il y a quelque chose que je ne comprends pas dans mon appareil. Regardez, là, à droite, il y a une petite étincelle sur mon boîtier chaque fois que j'appuie sur la touche non et je n'obtiens pas de réponse." Uchaud, agacé, dit : - "Les ennuis commencent. Je trouve que ces appareils ont l'air d'être un peu bricolés, un peu précaires. Il doit se produire un court-circuit dans ce boîtier. mademoiselle, vous demanderez au service technique de faire vérifier cet appareil. En attendant, M. Henry, votez sur le dispositif situé à la place voisine de la vôtre, qui est restée vacante." L'intéressé s'exécute. La technicienne dit : - "Je clos le vote. À partir de ce moment, vous ne pouvez plus m'envoyer de message. L'appareil va nous donner tout de suite le résultat." Elle pousse une exclamation : - "Vous êtes 21 votants - j'ai compté manuellement - et je n'ai que dix-huit suffrages ! Parmi eux, deux ont voté oui, contrairement à la consigne !" Uchaud prend un air outré. La commission s'abandonne à un long moment de fou-rire. Quelqu'un dit : - "Si certains de nos boîtiers transmettent oui quand nous votons non, de quelle sécurité disposons-nous dans ce mode de vote ?" La technicienne suggère de tout reprendre à zéro. "Bien, dit Uchaud, recommençons. Cette fois, votons tous oui. Allez-y." Les membres de la commission répètent les gestes nécessaires : ils commencent à s'habituer. La technicienne annonce : - "Le résultat est meilleur. Nous avons 19 oui et un non. Il y a encore un vote qui manque." On entend des rires. "Ne riez pas, dit Uchaud. Ce que nous faisons est sérieux. Il faut à tout prix démontrer la fiabilité de notre système de vote. Je pense que l'un d'entre nous a voté à l'envers, sans faire attention." Mme Labour pousse un cri : "Oui, c'est moi, je suis désolée, j'ai poussé les deux boutons à la fois." - "Bon, dit Uchaud, conciliant, nous recommençons encore. Faites tous attention quand vous validez car je suppose que le suffrage qui manque dépend d'une

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erreur de validation." Cette fois, le résultat est de 21 votes "non" sur 21 votants. Uchaud est satisfait. Comme s'il avait attendu que les essais soient achevés, le professeur Namur, directeur adjoint du département des sciences de la vie, fait son entrée. Il vient vérifier si la commission fonctionne correctement. Il échange quelques mots avec le président, rit des déboires rencontrés dans les votes en disant : - "Le département des sciences de la vie n'est pas responsable des problèmes de fonctionnement de l'informatique. Voyez le service technique." Les débats commencent. Uchaud rappelle que les contrats régissant les unités de recherches sont accordés pour quatre ans. Lorsqu'une unité de recherches atteint deux ans d'âge, son directeur présente un rapport intermédiaire d'activité à la commission. Celle-ci lui adresse un avertissement en cas d'insuffisance, sans appliquer de sanction. Lorsqu'une unité a fonctionné pendant quatre ans (jusqu'au terme de son contrat), la commission effectue un examen en profondeur de son travail, analyse de très près le volumineux rapport d'activité fourni par son directeur et contrôle la valeur de ses publications. Elle peut renouveler le contrat pour quatre années supplémentaires ou mettre fin à celui-ci et fermer l'unité. Dans ce dernier cas, les débats sont souvent tumultueux car la fermeture d'une unité est une décision grave, provoquant le désarroi de son directeur et de ses membres. Enfin, une troisième catégorie de délibérations concerne les créations de nouvelles unités. - "La commission, dit Uchaud, va avoir beaucoup de travail au cours de la présente session. Elle doit en effet traiter dix dossiers d'examens après deux ans, douze renouvellements et enfin huit demandes de création dont vous comprenez l'importance pour introduire de nouvelles thématiques dans notre spécialité. Commençons sans plus tarder." La lecture des rapports concernant les unités de recherche ressemble à celle des dossiers de promotion des chercheurs, mais elle prend davantage de temps et elle est plus mouvementée. Les membres de la commission posent davantage de questions, demandent souvent des précisions. On vote après chaque rapport par oui ou par non. Une seule fois, un incident technique se produit, le nombre de votes dépasse celui des votants. La technicienne prend de nouveau son air vexé. On recommence le scrutin et tout rentre dans l'ordre. Un rapport dénonce le travail insuffisant d'une unité, d'où résulte un vote largement négatif : le secrétaire Villot est chargé d'adresser à ce groupe un avertissement écrit. On passe aux renouvellements d'unités après quatre ans de fonctionnement. D'emblée, un incident se produit. Le directeur-adjoint Namur précise sans y être invité : - "Ne séparez pas l'examen des unités déjà créées, réclamant leur renouvellement, de celui des demandes d'unités nouvelles. Le directeur des sciences de la vie désire qu'on fasse un interclassement entre ces deux catégories, afin de susciter des changements plus fréquents." Uchaud se fâche : - "Tous les ans, depuis que je fais partie de cette commission, la direction réclame cette fusion. C'est un moyen comme un autre de diminuer notre pouvoir, de diluer notre volonté. Nous ne savons même pas quel est le nombre d'unités qui seront créées cette année. Nous n'avons aucune raison de fermer des unités qui fonctionnent bien sous prétexte d'en créer de nouvelles." - "Il y aura deux créations d'unités pour la commission 27", dit Namur après avoir consulté ses papiers. -"Eh bien, dit le président, nous mettrons en avant les deux meilleures demandes de créations." Passant outre, il fait procéder séparément à l'examen des demandes de renouvellement. 14