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Le voyage sans retour d'Aimé Bonpland, explorateur rochelais

De
187 pages
Aimé Bonpland, botaniste et médecin, né Rochelais en 1773 et mort presque Argentin en 1858, s'inscrit dans la grande histoire des doux rêveurs : un homme épris des Lumières, de philanthropie et d'un humanisme candide. Depuis la cour napoléonienne jusqu'aux forêts brésiliennes, Eric Couthès a dressé un portrait inspiré de l'éternel voyageur, renonçant à son héritage charentais, à sa vie scientifique française, à son existence paraguayenne, à ses amours argentines. Ce livre constitue un roman historique et une histoire romantique.
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Le voyage sans retour d’Aimé Bonpland, explorateur rochelais

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11878-2 EAN : 9782296118782

Éric Courthès

Le voyage sans retour d’Aimé Bonpland, explorateur rochelais
roman

L’Harmattan

« Le printemps riait au-dessus des tombes, chantait dans les gosiers des oiseaux, flambait dans les bourgeons, il proclamait entre les croix et les épitaphes son incrédulité jubilatoire au sujet de la mort. Et il n’y avait ni larmes dans nos yeux ni même une ombre dans nos cœurs, car en ce simple cercueil (quatre planches fragiles) nous avions l’impression de porter, non pas les lourdes chairs d’un homme mort, mais bel et bien la matière légère d’un poème achevé. » Adán Buenosayres, « Prologue indispensable ».
Leopoldo Marechal, Buenos Aires, Centro Editor de América Latina, 1968, (1948).

MA DOUBLE MORT
« Il y a des contes entre tes pupilles, de la couleur de ton âme, je sais qu’ils parlent de la liberté, enracinée en toi, mon Bonpland. »,
Canturbe, « Bonpland », Buenos Aires, 1983. RCA Corporation,

Qui es-tu donc toi qui viens m’assassiner post mortem ? Il y a autant de versions que de possibilités, en tout cas, « par-delà le mur du sommeil » éternel, je n’ai pas reconnu ton visage, dans l’obscurité. D’aucuns disent que tu es un gaucho anonyme ou même un Indien à cheval nommé Macario, et que j’aurais refusé de te saluer. Comment aurais-je pu te répondre ? N’étais-tu point au courant de ma mort ? Toute la ville de Restauración l’était. Comment l’aurais-tu ignorée ? D’autres prétendent encore que tu étais un parent du Gouverneur Pujol, l’un de mes meilleurs amis, cette hypothèse n’a pas de sens… Toute la nuit on me mit à sécher, sur la colline aux arbres du Paradis, assis tel un vivant, dans mon grand fauteuil en osier de moine, pour assurer le processus d’embaumement. D’aucuns racontent à tort que tu osas me poignarder en pénétrant de nuit dans une église, où se tenait une chapelle ardente. Délicieux délires de la fiction ! Qui aurait osé un blasphème pareil parmi nos compatriotes de Corrientes si croyants ? Pas même un gaucho ou un Indien saoul ! Comment un adepte des Lumières comme moi, athée et maçon, aurait-il pu tolérer une veillée funèbre dans une église ! Ce ne furent pas là mes volontés testamentaires ! Ce sont là purs racontars ! Seule une personne éprouvant pour moi la plus grande rancune aurait pu provoquer un tel acte ! « Pourquoi tant de barbarie ? », s’exclama en l’apprenant mon ami éternel, Alexandre de Humboldt. Voici peut-être l’ébauche d’une réponse. J’ai passé mes dernières années, « à l’ombre des arbres », dans mon estancia de Santa Ana, avec pour seule compagnie ma fille Carmen. Victoriana Cristaldo, ma dernière épouse, ne supportant plus les vicissitudes de Saõ Borja, notre propriété au Brésil, mes voyages incessants sur l’Uruguay, et obéissant aux
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pressions de sa famille, était repartie à Yapeyú. Je fus donc contraint de confier Amado et Anastasio à la famille Périchon de Corrientes, pour assurer le suivi de leurs études. Sa famille avait alors pour moi la plus grande haine, j’étais à ses yeux l’infréquentable franc-maçon, l’aventurier incurable, le bourreau des cœurs, qui abandonna Victoriana, comme toutes les autres. Il n’en est rien ! Elle est partie de son propre chef ! À notre retour à Santa Ana, en 1853, j’avais décidé de vivre dans le plus grand dénuement, elle ne supporta pas cet isolement, cette indigence, comme nombre de femmes, elle se sentit trahie, et après une ultime crise de jalousie, décida de repartir à Yapeyú. Alors toi le soi-disant gaucho Macario, qui avance masqué dans la nuit noire, qui s’immisce tel un ivrogne, à l’ombre éternelle de mon arbre, je t’ai démasqué, je sais qui tu es, la bienséance m’oblige à taire ton nom, mais tous mes lecteurs l’auront deviné, monstre infâme, qui même la mort ne peut respecter ! Au-delà du seuil de la mort, je t’ai entendu, tu t’es écrié, en me poignardant maintes fois : « Ta science ne te sert déjà plus à rien ! », avec un rire sarcastique, sans même me saluer, comme le prétendent toutes les chroniques fallacieuses écrites à ce sujet ! Je veux, malgré ma mort, et à travers ces lignes, que la Vérité éclate enfin. J’étais aimé de l’ensemble de la population de Corrientes, on prévoyait pour moi, (et malgré moi), une semaine de deuil national dans la capitale. Qui donc pouvait désirer, avec autant de force et de haine, rompre ce processus irréversible ? Qui donc pouvait mettre à bas les heures de travail de mon embaumement ? Alors que je l’avais moi-même prescrit ! Qui donc si ce n’est toi ? L’innommable…
Le compilateur par ces notes, (qui refuseront toujours l’oubli du bas de page), tient à rétablir ici quelques « vérités », quoique ce terme soit parfaitement inapproprié concernant la vie (et surtout la mort) tumultueuse d’Aimé Bonpland. On ne saura jamais ce qui s’est passé réellement, que les historiens, avides de certitudes proclamées et d’évidences incontournables, fuient ces lignes comme la peste ! Aimé Bonpland est mort le onze mai mille huit cent cinquante huit, dans sa maisonnette de Santa Ana, (aujourd’hui le village le plus proche s’appelle Bonpland), Province de Corrientes, au bord du fleuve Uruguay, au nord-est de l’Argentine, dans son vieux fauteuil d’osier, en contemplant son jardin par la fenêtre. On le transféra ensuite à Restauración, (aujourd’hui Paso de los Libres), pour procéder à son
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embaumement. Là trois versions s’affrontent. Deux jours plus tard, le 13 mai 1858, il aurait été poignardé alors qu’on le transférait dans cette ville, ou à Paso de los Libres, après son embaumement, lors d’une chapelle ardente, ou encore devant sa maison, à Santa Ana. Nous laissons donc à notre Illustre Mort la responsabilité de ses dires. Il est libre, (et beaucoup plus que n’importe quel homme), de revivre sa mort tel qu’il l’entend… « Par-delà le mur du sommeil » est en plus d’une digression anachronique assumée, une évidente allusion au génial Lovecraft, Maître s’il en est des prosopopées. Qui peut oublier, après avoir lu quelques-uns de ses livres, des passeurs de seuils au-delà du réel comme Randolph Carter ou Joe Slater? C’est dans cette lignée, que nous donnons la parole à un mort, au-delà des contraintes de l’espace et du temps, et ignorant les règles les plus élémentaires de la biologie. « Pourquoi tant de sauvagerie ? », c’est bien ce que déclare Christian Vadim, (fils digne de Catherine), dans sa peau de Humboldt, dans une adaptation magistrale au cinéma du « roman » de la première partie de la vie de Bonpland, de l’ami cybernétique Luis Armando Roche, « Aire Libre ». C’est bien là le moteur de sa vie, la Liberté, pas seulement celle philosophique de l’Esprit des Lumières qu’ils surent si bien transmettre, en Amérique latine, avec Humboldt, et qui donna naissance, (à partir d’un rêve collectif dans un bordel parisien), à l’Indépendance de ce continent, mais bel et bien, celle de tous les jours, pour laquelle, il faut lutter pied à pied… Bonpland inspira aussi de nombreux romanciers, adeptes de la fiction historique, parmi ceux-ci, deux Français, Philippe Foucault, dans son ouvrage par ailleurs fort documenté Le pêcheur d’orchidées, affuble le gaucho assassin d’un prénom, « Macario ». S’agirait-il d’une manifestation exotextuelle de notre défunt Ami, le génial romancier paraguayen, Augusto Roa Bastos ? Son étrange conteur de « Fils d’homme », porteur d’une partie du récit, (en particulier de celle qui conte l’étrange double mort de Bonpland), se serait-il mué en Indien assassin ? Sa résurrection textuelle dans « Moi le suprême » n’aurait-elle pas de fin ? Nicolas Hossard pour sa part, reprenant les derniers mots de Foucault, le fit mourir « à l’ombre des grands arbres », au bord de l’Uruguay, dans un sous-titre fort poétique et évocateur d’un personnage qui passa sa vie à y grimper, pour y cueillir des orchidées: « Aimé Bonpland (1773-1858), médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud ». Mais n’oublions surtout pas le Maître ès Bonpland, l’Argentin Luis Gasulla, le génial gendarme correntino qui, dans son merveilleux ouvrage El solitario de Santa Ana, fut le seul des trois à donner une âme à notre Bonpland. De personnage de l’Histoire, impliqué dans tous les conflits entre Rosas et Corrientes, dans tous les affrontements, et bien
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d’autres défis encore inconnus, il réussit la performance de rendre à Bonpland la vie. C’est un peu là l’objectif de l’auteur, créer pour le lecteur autonome, un fantasme vivant, auteur de son propre Livre…

De par mes pratiques maçonniques et en m’inspirant de l’art de l’embaumement des pharaons de l’Antique Egypte, j’avais demandé qu’on dressât au bord du fleuve Uruguay tout proche, une Maison de Pureté, en fait une grande toile de tente aérée, pour asperger mon corps de son eau pure et le laver, et pour lui permettre de commencer à sécher. On m’avait placé alors sur une grande table de caroubier, le Docteur Antero de Rivero avait pratiqué en haut de celle-ci des rainures, pour permettre à mon cerveau (trituré et réduit en hachis par les soins de l’embaumeur, armé d’un crochet en spirale et évacué ensuite par les narines), de s’écouler. Pour récupérer mes viscères, le bon Docteur Antero, (formé par moi-même), fit ouvrir mon corps par l’abdomen, on avait fait remplacer le large couteau de schiste copte, par un machete paraguayen bien aiguisé. Ceux-ci furent ensuite lavés dans du vin de palme, farcis de condiments et enveloppés dans une toile de lin, avant de les placer dans des japepo, des urnes funéraires du Chaco, celles-ci feraient parfaitement office de canopes. Mon corps n’était déjà plus que te’ongue, une enveloppe sans vie mais j’interdis formellement qu’on touchât mon cœur, siège de mes sentiments et particulièrement de mes multiples pulsions amoureuses, de même il fut prohibé de toucher à mon phallus, qui en fut le noble et tant aimé instrument, et d’en éviter à tout prix le desséchement ! On sutura mon incision abdominale par des plaques d’or, que j’avais ramenées d’Equateur, on fit de même afin de boucher les ouvertures de mon nez, de ma bouche, de mes yeux et de mes oreilles. J’ordonnais enfin qu’on fît recouvrir mon corps de dix fois son volume de poudre de natron, l’humidité résiduelle de mes tissus aurait ainsi été absorbée, ma peau toute entière se serait desséchée. Afin d’éviter que mes ongles ne se détachassent, je fis recouvrir mes phalanges de doigtiers d’or. Mais toi l’innommable Cristaldo, le Diego au vin mauvais, qui passa sa vie à m’envier et à s’enivrer, tu arrivas la nuit à l’improviste, complètement saoul, au sommet de la colline des arbres du paradis, et tu vins détruire tout le travail des embaumeurs.

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Seul Macario, fils bâtard de mon Suprême Ami paraguayen, le Docteur Francia, (qui après un voyage éreintant de deux jours depuis le Paraguay, attendait que je trouvasse un remède pour sa sœur Candé, atteinte d’une espèce de cancer des nerfs), fut témoin de la scène et vola à mon secours, en sautant de la paillasse où il reposait à mes côtés. Mais il était trop tard ! On n’eut pas même le temps de m’appliquer les bandelettes, dont je rêvais tant de mon vivant, je me voyais en effet tel un Ramsès ou un Toutankhamon, survivant aux siècles. Sous la protection d’Anubis, Inpou ou Anepou, le Dieu de la mort au visage de chacal, mon corps aurait conservé son intégrité physique, et aurait repris le fil de sa vie, au-delà du mur du sommeil éternel… Il semblerait en fait que ce soit le Gouverneur de Corrientes, Pujol, qui aurait demandé l’embaumement, avant le transfert du corps vers la capitale. Mais notre don Amado en possédait sûrement le secret, et en aurait instruit le Curé Gay de Sao Borja, son introducteur dans la loge brésilienne, et le Docteur Antero, lui-même brésilien. Ces exigences funéraires cadrent mal cependant avec l’incroyable modestie du « Karaí Arandú » de son vivant. On peut y voir néanmoins une volonté de défier la mort au-delà des limites du possible, tout d’abord par une vie extraordinaire pleine de rebondissements, et enfin par une mort vue comme un franchissement, vers un ailleurs possible… Quant aux savoirs sur les rites mortuaires égyptiens, qu’expose avec la plus grande clarté et la froideur coutumière du praticien, notre Mort tant Aimé, il ne faut pas s’en étonner. Bonpland le médecin de marine, le voyageur illustre, est un digne représentant de l’Esprit des Lumières et de surcroît, la campagne d’Egypte avait transmis bien des connaissances en France, (en plus des biens spoliés), dans les cercles d’intellectuels parisiens. Il faut ajouter à ceci, que le demi-siècle qu’il passa en Amérique latine, en contact intime avec plusieurs groupes guaranis du Paraguay et de l’Argentine, renforça de façon empirique, (par la découverte des bienfaits des multiples plantes locales inconnues alors), toutes ses connaissances de médecin et botaniste occidental. Bonpland, l’âme chevillée au corps, tel l’un des chats merveilleux de Lovecraft, après ses multiples vies, ses multiples aventures, qui le rendaient littéralement insaisissable, qu’on
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mandait chercher au fond de la jungle, « là où il se trouverait », découvrit son « Manorá », son lieu pour mourir en guarani, à Santa Ana du Yapeyú, au bord du riant Uruguay. Sa mort, à l’image de sa vie, ne pouvait apparaître dans la banalité, il avait tout prévu, les savoirs locaux et lointains, sauf l’imbécillité d’un parent, qui ne prit jamais conscience d’avoir côtoyé un Géant. Le Baron de Humboldt, (compagnon de l’expédition sur l’Amazone, victorieux du Chimborazo, l’Ami de toujours), ne s’exclama-t-il pas d’ailleurs à son sujet, (au début de « Aire Libre », le film vénézuélien de Luis Armando Roche sur Bonpland), en apprenant la mort du Charentais de tant d’Amour, inscrit dans son propre prénom : « Les hommes qu’animent la passion de la connaissance sont comme les chats, on peut essayer de les tuer neuf fois, ils vivent toujours ! » Quoi qu’il en soit, la crémation du « Grand Médecin », comme l’appelaient les Guaranis, fut rendue inévitable à cause de cet acte morbide et odieux de l’infâme Cristaldo. Aujourd’hui, les cendres d’Aimé le bien nommé reposent au cimetière Santa Cruz de Paso de los Libres, dans le caveau familial, dans une petite urne cinéraire de marbre blanc, rosée par le temps. Le caveau jaune pâle rappelle par les quatre colonnes tronquées qui l’entourent un tombeau antique, l’étrange cheminée qui l’orne en son milieu semble être la tête d’une fusée, prête à décoller à nouveau vers la Vie, qui aujourd’hui a quitté l’un de mes amis1. (Note du Compilateur) Avant que le bon Docteur Antero ne fît triturer mon cerveau, mon âme, pressentant sans doute le désastre, s’en était échappée, s’envolant par-dessus l’Uruguay. C’est elle qui aujourd’hui vous contera ces histoires de ma vie. Elle repose en ce jour au sommet d’un guapo’y2, de l’île Martín García, à l’entrée du Delta du Tigre,
1 Je suis Bonpland ici à Biarritz, où je suis venu me recueillir sur la tombe de mon ami et illustrateur Bernard Claverie. « Onghi Ethorri » aurait-il dit avec son habituel humour, ‘Bienvenue les Amis’, (au Royaume des Morts), depuis son sépulcre des Pignons Blancs, sous la pinède d’argent. Qui eut crû que tu mourrais le jour de la naissance de ce livre ! Que tu t’éteindrais là-bas dans notre lointaine « insule » de Mayotte, le jour de la renaissance textuelle d’Aimé Bonpland ! La Mort adresse sans cesse des messages essentiels à la Vie ! Il y a un peu plus d’une semaine, tu respirais encore et ce livre n’était pas né ; dans un terrain vague, en traînant un mort, j’ai rencontré un nouveau-né : ce livre, qu’il vous plaira ou non de lire, et qu’à présent je vous laisse découvrir, bercé par la mort et ivre de vie (Note de l’auteur). 2 Ficus monckii, ‘le figuier des singes’, de la famille des moracées, appelé aussi « figuier étrangleur » car les racines aériennes de cet arbre parasite s’emparent peu à peu de la sève de l’arbre qu’elles recouvrent. Celles-ci peuvent enserrer mortellement un arbre voisin, grâce aux graines de ses fruits déposées par des singes dans les creux de celui-ci. Une fois que les racines

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où j’avais découvert le secret du maté. Grâce à cet arbre à l’éternelle vie, qui dévore ses congénères, j’ai atteint une espèce d’éternité. Je trône au-dessus du Río de la Plata1 limoneux, estuaire sans rive et sans frontière, dans un îlot, où confluent tous les courants, tous les climats, et partant toutes les plantes, de mon Amérique à moi. Des dizaines de petits singes égayent mes jours, une orchidée géante je côtoie, une heliconia caribbea2, sur la place du village, les gens lèvent souvent la tête et se demandent ce que je fais là. Mais avant de vous parler de cet îlot magique, je vais tout d’abord vous conter notre expédition aux sources de l’Orénoque, avec l’éternel ami Humboldt, depuis ma conscience survivante nous dialoguerons et défierons à nouveau la mort. Dans la théorique fixité de la mort, je vais vous écrire ce livre, le mien, vous le conter, que d’autre puis-je faire ? Mes multiples temps se sont achevés, mais j’ai bénéficié d’un sursis, pour vous narrer les plus grands moments de ma vie, le compilateur et même l’auteur pourront protester autant qu’ils voudront, ce Livre est le Mien ! J’aurai la force d’écrire mes multiples existences en passant de vie à trépas, après ma seconde mort, pourquoi pas ma deuxième vie ? Depuis mes tropiques à la « douce France », depuis mes rives de l’Uruguay à la « paisible Charente », mon histoire d’aventurier, plaçant la soif de la connaissance et la liberté audessus de tout, je vais vous raconter. La mort c’est le silence, cependant ma voix d’outre-tombe sort de la mort, quand j’écris pour vous ce livre que je dicte à l’auteur. Celui dont le nom apparaît sur la couverture n’est qu’un usurpateur3, un plagiaire, un contrefacteur, il a emprunté ma biographie et de nombreux livres, mais c’est bien moi le véritable Auteur. De mon vivant, j’étais déjà mort, tout comme mon frère

parasites ont atteint le sol, l’arbre colonisé est mort et remonte vers le ciel, à l’état de bois mort. D’où le titre d’un conte d’Augusto Roa Bastos, « La tombe vivante », de “El trueno entre las hojas”. (Note de l’auteur, inspirée de son amie correntina Benedicta Mabel Álvarez). 1 L’estuaire géant du Paraná et de l’Uruguay, nommé Río de la Plata, ‘fleuve de l’argent’, car les Conquistadores s’imaginèrent y trouver la route de l’Eldorado, apparaît sur une carte avec la forme d’un pénis ou d’un scorpion, selon Juan José Saer, le génial écrivain argentin, auteur de l’iconoclaste essai « El río sin orillas », ‘le fleuve sans rives’, Buenos Aires, Emecé/Seix Barral, Biblioteca Breve, 1991, p. 29 (Note du compilateur : désormais NC). 2 Dans le remarquable film vénézuélien sur Bonpland, de Luis Armando Roche, « Aire Libre », (1996), l’accent est mis sur l’évident parallèle entre l’orchidée et un sexe de femme, « riqui riqui », dit le métis Pedro Montañar, en ouvrant et refermant les pétales, d’un air entendu.( NC). 3 Ou encore usurp-auteur ; pardonne-moi d’emblée, indulgent lecteur, pour de si sinistres jeux de mots et surtout pour ne pas assumer complètement mon rôle de plagiaire (Note de l’auteur).

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Alexandre, pour avoir atteint la postérité. Depuis ma mort, je suis vivant, par ce livre qui vous est adressé. Ex Libris Bonplandianus

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DE L’ORÉNOQUE À L’AMAZONE
« Et telle est l’histoire de Bonpland, il classifia de nombreuses plantes du continent américain mais il vivait ? l’intérieur de Nounou. Oh Nounou. Celle de la lune sur les genoux celle aux multiples poitrines d’amour celle aux planètes éteintes comme « la rue du chat-qui-pêche1 » celle qui volait en ouvrant sa moitié pour le Français qui l’aimait tel un jardin. Oh Nounou. Telle la nuit, Nunu Nunu. » Juan Gelman, Anunciaciones y otras Fábulas, “El botánico ”

À Cumaná, petit port du Venezuela, nous avons débarqué, le 16 juillet 1799, avec Alexandre de Humboldt. Sur une plage vierge, des enfants apprenaient leurs premières lettres, en les gravant dans le sable. Un « A » et un « B », ils ont prononcé mes initiales, quelle coïncidence n’est-ce pas ? En plein ravissement, porté par cette atmosphère magique, sur la grève j’étendis les bras, de mes yeux jaillit une lumière nouvelle. Alexandre, ce doux rêveur, porté par nos deux rameurs, quand on le déposa, faillit écraser un bouquet de varech, tel que je n’en avais jamais vu. Je me souvins alors de mes premières recherches d’enfant, sur l’estran rochelais, quand je déambulais sur la plage de la Concurrence, cherchant à identifier tous les animaux marins, de nos ponants entre les tours du Vieux Port, de mon Aunis et de ma Saintonge magiques, que jamais je ne revis. Nous rencontrâmes alors Pedro Montañar1 et son épouse Luisa, les instituteurs du village, aussitôt naquit entre nous une sympathie

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En français dans le texte. Merci à Carlos Bonpland, mon ami Cato, de m’avoir fait connaître ce merveilleux poème de Gelman, ainsi qu’« Aire libre », le film de Luis Armando Roche, sur son ancêtre inoubliable (Note de l’auteur).

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sans borne. Je vis et touchai pour la première fois un caméléon, que me tendit Pedro, nous étions enfin en Amérique, après des mois d’un périple qui passa par Marseille, l’Espagne et les Canaries. On nous fit chez le Gouverneur de Cumaná, petit port endormi dominé par les orgueilleux Mantuanos2, le plus grand accueil, les passedroits du Roi d’Espagne nous ouvraient toutes les portes. Cependant, la méfiance de Rivera, Adelantado3 de Carlos IV, naquit lors de cette soirée et nous valut les pires ennuis par la suite. Mais j’ai envie de vous parler tout d’abord de mon premier Amour latino-américain, qui naquit entre la fatale Ana Villahermosa et moi-même lors de cette réception. J’entrepris d’emblée d’entonner au piano pour mieux la séduire, mon regard figé dans le sien, la chanson de Grétry sur la Liberté, que toute l’assistance reprit alors en chœur : « Idolatro la Libertad ». La méfiance de Rivera fut alors à son comble, le Gouverneur ne savait pas comment interrompre un tel incident diplomatique, en tant qu’esprit des Lumières, toutes nos attitudes et positions étaient matière à suspicion, ce qui ne m’empêcha pas de proclamer en finissant de chanter, tout en jetant mon foulard blanc dans l’opulent giron d’Ana : « ¡ Viva la Libertad ! » Mais je devais payer bien vite mon audace… Un soir, alors que nous nous promenions sur la plage avec Alexandre, émerveillés que nous étions par le coucher de soleil, nous n’entendîmes pas arriver un homme sûrement envoyé par Rivera, qui manqua de me tuer, en me frappant à la tempe avec un lourd gourdin. J’en fus quitte pour d’interminables céphalées qui retardèrent d’autant notre voyage et me perturbèrent pendant toute la traversée. Mais puisqu’à quelque chose malheur est bon, je me réfugiais tous les soirs dans le giron d’Ana, elle avait une de ces poitrines à troubler n’importe quel homme, et les pétales de son orchidée intime me faisaient frémir. Alors que nous faisions l’amour, sous les yeux d’un Alexandre fasciné par le spectacle, (comme s’il s’agissait d’une nouvelle expérience), un phénomène extraordinaire se produisit, des milliers d’étoiles filantes traversèrent
Le métis Pedro Montañar, farouchement opposé à Rivera le créole, que celui-ci discrimine dans le film de Roche, mourut pour l’Indépendance du Venezuela lors de la bataille de Carabobo (NC). 2 De l’espagnol manto : ‘cape’, nom de l’élite créole locale, des familles de planteurs d’origine espagnole qui, toutes les semaines, s’alimentaient en main-d’œuvre au marché aux esclaves de la Plaza Mayor ( NC.) 3 Littéralement ‘l’avancé’, conquistador placé en éclaireur et responsable des zones frontalières, en l’occurrence le personnage le plus « reculé » du film de Roche (NC).
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