Les Aburingues

Les Aburingues

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Français
198 pages

Description

Les Aburingues


Ce sont les épreuves de la vie, les cailloux du chemin, qui nous fortifient ou nous découragent, nous obligent à reconnaître nos erreurs, nos failles, nos limites.


Une rupture inattendue, douloureuse, brise sa vie. Pourquoi ?


Elle veut comprendre, elle consulte, se documente, elle témoigne, admet que seul le lâcher prise sera salvateur.


Face à la solitude, elle a dû réinventer sa vie, accepter l'abandon des siens dont tant de personnes âgées souffrent en ce nouveau siècle.


Heureusement, dans son désert elle a trouvé des oasis : elle s'écoute enfin, rêve, voyage, écrit.


Elle attend aussi...


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Date de parution 09 août 2018
Nombre de lectures 9
EAN13 9782414194957
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
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ISBN numérique : 978-2-414-19493-3
© Edilivre, 2018
L’enfance
En ce mois de mai 2014, Clémentine est venue en visite sur la tombe de sa mère ; elle aurait cent ans aujourd’hui. Elle vient souvent ici dans ce petit cimetière campagnard situé en haut de la côte et, de là elle surplombe leur village natal ; moment de calme de recueillement de « cœur à cœur » avec sa mère. Ici, elle se ressource. De ce perchoir, l’on devine le cours de la rivière ponctué par les arbres qui le jalonnent, elle y revoit l’emplacement des lavoirs aux sources si claires. Juste sous elle, le clocher du village, son horloge qui y martèle toujours les heures, elle sait que tout près, les halles anciennes y tiennent encore marchés. Pour venir converser avec sa mère, Clémentine a emprunté leur route familière, étroite. Elle a ralenti, s’est même arrêtée dans la « Bleurie », rue de sa petite enfance. Elle a revu leur petite maison ; la maison des grands-parents paternels, libre parce qu’endeuillée par le décès prématuré de sa grand-mère et que la famille a occupée aussitôt sa naissance. Dans la petite cour devant la maison, elle a tout de suite remarqué l’absence du rosier grimpant dont s’enorgueillissaient ses parents ; miraculeux rosier, le premier fleuri du quartier. – Souviens-toi maman de ses petites roses blanc crémeux où s’égarait un mince cheveu rouge sang. Elles éclosaient précisément pour ton anniversaire et avec les œillets de bordure roses très parfumés que papa récupérait à la gare, tu avais toujours ton rituel bouquet. Vois-tu Maman, aujourd’hui encore je n’ai pas oublié. Clémentine en partant a, comme à l’accoutumée, comme autrefois avec sa mère ou sa grand-mère, accompli son tour du cimetière, accordé une pensée aux disparus connus, amicaux. Les concessions maintenant se côtoient, s’entrecroisent depuis déjà quelques générations. Personne ne s’en offusque plus. On peut accéder au cimetière par n’importe quel portail. Le village est apaisé, il n’y a plus aucune distinction de zone, entre l’une ou l’autre religion protestante ou catholique car beaucoup de mariages mixtes se sont naturellement conclus et ont aboli les frontières qui scindaient autrefois le cimetière.
Très attachée à son village natal, son ancrage, Clémentine a longtemps cru qu’il avait inspiré la poésie« Connais-tu mon beau village qui se mire au clair ruisseau ». Ses fontaines, ses lavoirs dont un qu’elle fréquentait avec sa grand-mère, brouettes lourdement chargées, la ravissent chaque fois qu’elle les visite, que fièrement elle les fait connaître.
Curiosité au village, lorsque de fortes pluies surviennent, les terres du coteau de Belet s’égouttent et forment un ruisseau boueux, limoneux, éphémère, bref oued chaotique,« Le Meurzrat ». Il rejoint les sources abondamment gonflées. Même la source dite de La Mariée en cette occasion se manifeste, elle sourd de sa grotte. Source cachée, mystérieuse, très fréquentée autrefois, où les mariées encore demoiselles mouillaient de quelques perles d’eau leurs souliers, gages de bonheur. Toutes ces eaux mêlées, ces sources chantantes sont une des origines de notre rivière départementale. Ce village, paisible bourgade, riche d’un très ancien marché couvert, d’une des plus anciennes églises romanes de la région, au nom évocateur de vigne la rajeunit chaque fois qu’elle s’y rend. Tel un chien fidèle, elle y retrouve les traces de son enfance.
Clémentine naquit par une froide nuit de novembre, dans la chambre haute à peine réchauffée par un petit poêle « Salamandre » vernissé, plus décoratif qu’efficace. Le haut lit à baldaquin, d’où retombaient de grands rideaux en toile de Jouy semés de farandoles d’oiseaux l’accueillit et, c’est là qu’aidée par le médecin, elle délivra sa mère. Témoin de sa venue, une armoire paysanne l’entendit crier, brailler et, cette armoire maintenant dans son séjour, entend ses pas.
Son enfance, du plus loin qu’elle se souvienne, fut dès le début attristée, polluée ; elle n’était pas une enfant désirée et sa mère, dès sa conception avait eu à subir des remontrances. Un deuxième enfant, une fille, après un héritier mâle ; elle était celle en trop. Dans les années 1930, pour de petits paysans, morceler la propriété était inconcevable, sa mère fille unique n’aurait dû concevoir qu’un enfant unique. Clémentine a tout de suite ressenti ce rejet d’autant que ses parents habitaient alors chez ses grands-parents maternels. Le frère aîné de Clémentine adulé, cajolé, pouvait tout se permettre, mais elle, elle a dû braver, lutter pour se faire une place, pour exister.
Clémentine a très tôt fréquenté l’école de son village, elle a pendant toute sa vie scolaire prit beaucoup de plaisir en classe. Sa première institutrice en maternelle a su la subjuguer, son nom était si joli, un prénom dérivé du nom de la reine des fleurs, et son nom celui d’un oiseau enchanteur ; cet oiseau que l’on aperçoit peu, plumage discret mais qui le soir venu vous laisse interdit avec ses trilles, son crescendo flûté. Sa mère a rappelé à Clémentine un certain retour de classe. Très curieuse, Clémentine lui avait posé une drôle de question, embarrassante, saugrenue sans doute pour sa mère : – « Maman, où est la ville Cadémie ? » En effet, sa classe avait reçu la visite de l’inspecteur d’académie, mais peu experte en son jeune âge – trois ans – des arcanes des administrations, elle s’était figurée tout autre chose. On disait bien le menuisier d’Avon, du village tout proche – Alors ? Et Clémentine toute sa vie, dotée d’une insatiable curiosité, opiniâtre, pugnace, a inlassablement posé des questions, tel le petit Enfant d’Eléphant de Ruydard Kipling. Son modèle, ce bébé éléphant, poursuivant sa quête, jusqu’au-boutiste que rien ne rebutait, se mettant en danger, casse-cou, naïf, imprudent, mais combien fier des conquêtes engendrées par sa vélocité, sa constance, ses efforts, sa soif de connaissance.
Clémentine se revoit encore, ayant emprunté les venelles, ruelles souvent boueuses, itinéraire rapide qui reliait le bourg au village. Ces venelles sinueuses contournaient les jardins, les vergers, quelques rangs de vignes, corbeilles de fruits étalés, bombance pour oiseaux et autres prédateurs bipèdes… Les enfants assuraient souvent le service de colportage entre les parents, les amis. Les rencontres y étaient joyeuses, quelquefois féroces, les garçons bagarreurs y réglaient leurs comptes et y échangeaient des gnons. Mais à la sortie de la venelle ce jour-là, la fermant presque, un énorme engin. Clémentine voyait son premier char allemand, un char à sa toilette, chenilles tellement aspergées, dégoulinantes, que la route en fut inondée. L’occupation commençait. Au village, les avions volaient au ras des toitures au-dessus de la grande maison à étages des sœurs religieuses infirmières où leur classe enfantine s’était réfugiée puisque leur école communale était réquisitionnée par les troupes allemandes. Ces avions en patrouilles incessantes les effrayaient et lorsqu’ils accéléraient, rendaient leurs oreilles douloureuses, sourdes. Image terrible : seule avec sa mère tenue en joue par un allemand agressif réclamant du vin et, tremblante Clémentine ouvrait un à un les robinets des fûts du cellier, vides. – Non ! non ! Nous n’avons pas de vin, seulement de vieux fûts inutiles, oubliés. Les signaux de la ligne de chemin de fer qui traversait le village furent bombardés et par là même, la maisonnette de la garde barrière soufflée, nuages de poussière, odeur âcre, les éclats des bombes ont décimé un troupeau de vaches. Clémentine se demande encore qui a bien pu l’emmener, entraînée par qui, comment s’est-elle retrouvée là, dans ce champ où ces pauvres bêtes agonisaient. Une bombe intacte juste posée au milieu d’elles, des groupes de gens, des meuglements de bêtes affolées, secouées par d’ultimes soubresauts : elle avait là sous les yeux, un spectacle hallucinant. La guerre, l’occupation, période indélébile pour la petite fille qu’elle était. La peur de manquer sévissait ; non pas de nourriture dans notre campagne, mais les réfugiés cruellement mis sur les routes affluaient dans notre région, et le manque de vêtements, de
chaussures était criant. Elle entend encore sur les chemins de terre battue et gelée, le bruit de ses galoches ferrées et que dire des accoutrements des petites filles : des sortes de corsets à bretelles où elles attachaient leurs chausses, sortes de bas tricotés, leurs culottes œuvres maternelles en gros coton, et que dire de l’intervalle entre le haut des chausses et la culotte : le Spitzberg. Il aura fallu, plus tard les Garçonnes pour leur apporter le confort : pantalons et cheveux courts. Avec les réfugiés ardennais, tous les enfants ont participé en récupérant du suif de bœuf chez le boucher à l’élaboration d’une cuvée de savon. Faire du savon avec du gras qui tache : mystère de la chimie et de « l’alchimie » pour Clémentine à cette époque. Sur un fourneau à bois, dans un appentis près des cabinets, dans le fond là-bas…, remplaçant la lessiveuse habituelle, dans un chaudron fondait une mixture suif, soude caustique que les enfants ne devaient pas toucher, sous peine de bouts de doigts promis à la pelade. Cette mixture qui ne devait surtout pas cramer, objet de toutes les attentions, cuisait, bouillonnait, savamment brassée, méticuleusement surveillée, d’une couleur indistincte, d’une odeur redoutable, qui une fois refroidie était convertie en cubes, trapèzes, zébrés, odeur et couleur caca. L’art culinaire en ces jours maigres était à base de pommes de terre et la « galette au peter » des ardennais, un « étouffe chrétien » mais elle leur « calait le jabot ». Les topinambours, rutabagas, leur ordinaire, maintenant Clémentine en achète quelquefois. Ce sont des variétés sélectionnées, enrichies, réhabilitées aujourd’hui. Une image encore ressurgit. Dans la chambre haute chez sa grand-mère, elle a assisté au bombardement de Poitiers, illumination du ciel, fusées éclairantes à profusion. Pour encore mieux voir avec son frère, ils sont montés au grenier et se sont juchés sur une table branlante, comme aimantés par ce gigantesque, monstrueux feu d’artifice, sons et lumières démentiels, perçus à travers la petite lucarne. Enfants, ils ne savaient pas quels étaient les instigateurs réels de ce bombardement. Ils étaient tenus à l’écart, cela les préservait et préservait aussi les adultes – très taiseux en cette période. Ils ne pouvaient appréhender les enjeux. C’est beaucoup plus tard que Clémentine a compris ce qu’était « la politique de la terre brûlée ». Aussitôt la capitulation, la famille de Clémentine était restée au village.
Démobilisé, le père de Clémentine, cheminot, avait repris ses fonctions et s’était retrouvé nommé en avancement à Marans, dans la poche de La Rochelle. Le canal Marans – La Rochelle, était une voie fluviale navigable en cette période stratégique. Une voie de chemin de fer privée reliait la gare au port et chaque jour son père devait aller ouvrir cette voie spéciale ; escarmouches diverses, rencontres dangereuses, sanglantes, toujours redoutées, imprévisibles entre les FFI et les allemands, rendaient cet exercice très risqué, la peur de l’inéluctable chaque jour. Aussi Clémentine, son village libéré en septembre 1944, n’a pas tout de suite ressenti le grand soulagement qu’aurait dû lui procurer cette libération. Son père, à Marans, subissait toujours la pesanteur de l’occupation et pendant encore neuf mois pour les rejoindre avec sauf-conduit en bonne et due forme, il traversait le marais Poitevin à bicyclette. Comment pouvait-il rouler ? Ses pneus exsangues pansés, on enroulait bien serrées des bandes de guenilles que l’on passait entre la jante et les rayons des roues. Maintenant que Clémentine sait le parcours, que sorti du marais son père devait gravir quelques longues et rudes côtes, elle se pose maintes questions et, elle regrette, oui elle regrette vraiment de ne pas avoir suscité des confidences, des détails car au moment des événements, rien ne filtrait. Seuls subsistent quelques lettres, un livret militaire, quelques lueurs incomplètes dans ses souvenirs enfantins. La poche de La Rochelle s’est libérée seulement le jour de l’Armistice en mai 1945 et c’est par Internet*(Souvenirs de guerre dans les marais autour de La Rochelle – journaliste D. Charles et ethnologue I. Dossus) qu’elle a compris ce qu’il s’était réellement passé là-bas entre septembre 1944 et mai 1945. Comment deux gradés – des MARINS – l’un Allemand l’autre Français, des hommes d’Honneur avaient préservé La Rochelle parce qu’ils étaient
tombés en amour pour cette ville : indubitablement, de nobles précurseurs de l’entente franco-allemande. Nous le savons, tous maintenant, car nous avons décrypté leurs journaux intimes où ils nous font part de leur respect pour l’histoire de La Rochelle illustrée par ses monuments.
8 mai 1945-Les cloches annonciatrices de l’armistice ont carillonné, carillonné, se répondant de village en village des heures entières inlassablement, rires, congratulations, rasades doublées, triplées, interminables. Tous trinquaient à la liberté retrouvée. Immanquablement, son père a chaussé ses « souliers à bascule » (expression imagée qui traduit la démarche due aux nombreuses libations). Quelques jours plus tard, c’était l’anniversaire de sa mère, une grande fête à la maison. Clémentine revoit l’image gravée, imprimée à jamais dans sa mémoire, son père assis dans une chaise basse de nourrice un « binochon » à la main s’essayant au désherbage du passage devant la maison, une bassine à portée de main. Nauséeux, malade son père n’était pas très efficace et, sa mère le houspillait car elle-même trop occupée par la préparation de ce repas festif, le premier depuis ces longues années de restriction, ne pouvait tout faire. Les martinets, oiseaux fuselés criards, qui en escadrille sillonnaient le ciel, rasant les maisons, gobant les insectes, leur ont vite fait oublier les sinistres avions aux croix détestées. Un 14 juillet, Clémentine a assisté à l’embrasement de l’effigie du Maréchal Pétain. Elle a vu sans comprendre des femmes tondues dans une mue (petite charrette réservée au transport des cochons et moutons), installées, promenées dans le bourg. Ricanements imbéciles, insultes, crachats, sa mère la tira, la soustrayant de force à ce spectacle désolant. A la Toussaint au cimetière, retentirent cette même année des cris, des vociférations ; curieux en cet endroit sacré où seuls sont admis chuchotements et pleurs. Un personnage ricanait, se vantait de son abondante récolte de pommes de terre. Provocation ? Un prisonnier juste revenu d’Allemagne, un STO, l’interpella : – J’en ai sûrement plantées plus que toi, mais là où je les ai plantées, je n’irai pas les récolter. Les grand’mère et mère de Clémentine s’étaient éloignées… Le petit enfant d’éléphant qui sommeillait en elle n’a eu de cesse de comprendre. Depuis, Clémentine bien sûr a réalisé ; le marché noir, bien sûr, la collaboration, les pratiques honteuses du vantard du cimetière.
Les beaux jours étaient là, les magasins désespérément vides, Clémentine grandissait. Mélina, la couturière à façon avait été requise pour la journée, et sa mère avait une ancienne robe en soie, d’avant son mariage. Elle l’avait décousue avec soin, elle en avait repassé les morceaux et Mélina avait astucieusement confectionné une jolie robe pour elle. Très réussie cette robe l’était, en soie, tissu luxueux. Le dimanche suivant, c’était fête au village et tel un paon, Clémentine se pavanait, fanfaronnait dans sa robe toute nouvelle – oh ! Pas pour très longtemps. Clémentine rejoignit ses camarades et joua avec eux – Las ! La soie sauvage, ce tissu si fragile, vieilli, n’y résista pas bien longtemps. Honteuse de se retrouver presque dénudée, malheureuse, son exubérance l’avait punie. Il a fallu du temps pour réorganiser les usines, réapprovisionner les magasins, et les enfants malgré les rigueurs de l’occupation avaient beaucoup forci, en largeur, en hauteur. Mélina n’avait plus rien à rafistoler : la grand-mère de Clémentine trouva et offrit à sa petite fille un coupon, pour que Mélina lui confectionne une jupe : une étoffe bucolique, fond blanc cassé, bleuets, feuillages légers, minuscules fleurs rouges, une étoffe idéale pour porter sur soi l’armistice. Seulement la grand-mère si contente d’avoir « dégotté » un joli coupon l’avait acheté trop restreint, la mère de Clémentine se démena pour « dégotter » un second coupon pas tout à fait identique (bains des couleurs légèrement différents). Mélina, artiste se jouant des difficultés, fit une jupe à étages, originale, avec un large ourlet propice à rallongements successifs.
Avec sa famille, aussitôt après l’armistice, avant la rentrée scolaire, Clémentine a rejoint son père. Elle quittait son nid, son village natal, y laissant seule sa grand-mère maternelle, un peu abandonnée. Dans ce nouveau territoire, juste libéré, il y avait des kilomètres d’arceaux de fils de fer enchevêtrés, des abris sous terre, ce paysage dévasté portait les stigmates visibles de la guerre, de la résistance dans cette poche insoumise. Puis ce fut la découverte de sa nouvelle maison, une gare dont le toit recelait des œils-de-bœuf. L’un d’eux éclairait très peu sa chambre de petite fille à son usage exclusif ; sa mère lui avait même permis d’en choisir avec elle le papier peint ; c’était la première fois aussi que Clémentine habitait une maison dont les murs étaient tapissés, car le lot commun habituel consistait, à la campagne dans le meilleur des cas en murs chaulés régulièrement blanchis, qui assuraient lumière et salubrité dans des maisons guère lumineuses. Dans ce nouveau lieu de résidence, se produisaient sous les halles, des spectacles. Clémentine se souvient particulièrement d’un nom enchanteur : « au Pays du sourire ». On sentait la liberté retrouvée, l’envie de vivre enfin revenue. Plus que le spectacle, Clémentine y revoit sa mère, trente-deux ans, épanouie, souriante, elle était belle, des yeux gris inoubliables à la couleur changeante reflétant les cieux, ses humeurs… des yeux uniques, elle n’en a jamais croisé de semblables. Après ces années noires, ils assistèrent à leur premier feu d’artifice magnifié parce que tiré sur l’autre rive de la rivière en face de l’endroit où tous étaient massés, ces feux lumières se reflétant dans l’eau, leurs éclats étaient multipliés à l’infini. Pour Clémentine ce fut aussi le passage de son premier Tour de France ; Vieto et le peloton des coureurs, un instant, juste un instant, le cliquetis d’un troupeau de vélos… Ils étaient déjà partis : beaucoup d’attente pour ça ! Rien à voir avec le déferlement actuel !
La mère de Clémentine, toujours à l’affût, repéra des cours de sténographie, l’y inscrivit ainsi que son frère : cela pouvait toujours servir. Elle n’avait qu’un souci : préparer leur avenir avec un « bagage » le plus important possible. Ils avaient à l’époque dix et douze ans et la sténographie était pour eux un mot barbare, inconnu. Pourquoi des cours du soir ? Le professeur auréolé de sténographie, arrivait par le petit train départemental qui sillonnait le marais ponctuellement. Ils ne ressentaient aucun enthousiasme pour ces cours, qui ne présentaient pour eux aucun intérêt, leur jeune âge leur semblait incompatible avec cette incongruité. Son frère, du haut de ses douze ans, décida de se soustraire à ce pensum et bien entendu Clémentine fut contrainte de l’imiter. Dans un premier temps ils musardèrent en chemin, puis en prirent l’habitude. Très en retard, il leur fut impossible, de se rendre au cours de sténographie sans mot d’excuse, impossible d’en aviser leur mère. Et voilà comment ils s’étaient retrouvés en sténo buissonnière. Quelle peur toutes les semaines, que leur père qui voyait leur professeur, lui demande s’ils progressaient et découvre ainsi leur infamie. OUF ! Au fil de l’année, selon les saisons, ils pêchaient à la grenouille dans les trous d’eau de la carrière, (site dangereux interdit, où Clémentine avait peur, peur de désobéir, mais aussi peur de s’y noyer), ils déambulaient sous les lampadaires, trouille encore les soirs noirs, à longer les murs du cimetière ; son frère lui racontant des histoires de fantômes, de feux follets… Déjà à cette époque Clémentine a vu d’énormes citrouilles découpées avec des bougies en place d’yeux. Elle n’a pas apprécié cet épisode, ces soirs sombres dans la pluie, le froid, le mensonge. C’est aussi l’époque, où son grand frère a perdu l’ascendant qu’il avait sur elle. Le jour, Clémentine fréquentait assidûment l’école des filles sur la place, à l’endroit même où Louis XIII venait pêcher en barque quelques siècles plus tôt. Dans la cour de l’école, elle observait les « gendarmes », des pyrrhocoris pullulant sous les tilleuls. L’architecture, la musique de ce mot nouveau pour elle l’enchanta. Par une chanson apprise en classe elle découvrit le Saintongeais Bernard Palissy et l’univers de la faïence et de la porcelaine. De cette période date son intérêt pour les belles vaisselles.
Le soir venu, dans ce nouveau lieu de vie, il y avait un rituel, ils attendaient avec les copains de la maisonnette voisine, les cinq enfants de la garde-barrière, délicieux compagnons de jeux interdits, scabreux, le car du soir. Ce car tant espéré arrivait de la mer et déchargeait à la gare ses vannettes. Aussitôt le car parti, telle une volée de moineaux, ils se précipitaient sur les vannettes qui secouées, secouées, vomissaient des « boucs », crevettes grises juste ébouillantées, parfumées d’océan. Clémentine n’en a jamais connu de meilleures. Maintenant que Clémentine sait de quoi se repaissent les baleines qui engloutissent ces si minuscules zoés (larves de krill nourricier). La simple évocation de ces « boucs » lui rappelle l’image d’une nageoire caudale comme exhumée de la mer, entrevue en Océan Indien et, la recherche de l’évent précurseur d’un plongeon qui va lui offrir en spectacle cette nageoire érigée un instant, somptueuse. Toujours en tête de classe, Clémentine fit très tôt honneur à ses parents. Ses institutrices successives les incitèrent à lui faire poursuivre ses études. Ses parents y souscrivirent. Elle passa brillamment, la première partie du Certificat d’études (ultime mouture), l’entrée en ème 6 , des examens aujourd’hui obsolètes. Elle se souvient encore du tour de manège que sa maîtresse d’alors lui avait offert. Enfin Clémentine allait accomplir le rêve de sa mère. Celle-ci lui permit ce qu’elle-même avait désiré en vain ; poursuivre ses études. Sa propre mère, un temps le lui avait promis mais en1926, son père revenu en 1918 de la guerre, gazé, malade, sa mère avait eu besoin d’elle pour assumer, pour garder les chèvres.
Après deux ans passés dans la petite chambre au royal œil-de-bœuf, il a fallu partir pour la nouvelle affectation de son père.
Ils arrivèrent dans une nouvelle gare. Mais qui donc avait bien pu concevoir cet énorme parallélépipède disgracieux ! Dans le logement à l’étage, cinq fenêtres donnaient sur le quai et bien entendu cinq fenêtres donnaient sur la cour. Aucun couloir pour desservir les différentes pièces ; elles communiquaient entre elles si bien qu’il n’y avait aucune intimité possible. Pas encore de cabinet de toilette, malgré le volume du logement ; cette pièce n’existait en cette période que dans les maisons importantes, dites bourgeoises. Les pièces étaient, impossible à meubler, à agencer, à orner. Dans la salle à manger, deux fenêtres, quatre portes, dont l’une desservait un placard plus grand qu’une chambre. Fourre-tout, ennemi juré du rangement, pièce dépotoir, on y entassait tout et n’importe quoi. Cette salle où s’installa une grande table fut leur étude, princes sans précepteur. Leur mère surveillait ainsi ses enfants à leurs devoirs et sa popote mijotait dans la cuisine conjointe. Et de temps en temps, elle suppléait, remplaçait pour quelques heures son mari. Toute joyeuse, importante, elle devenait alors chef de gare en jupon. Un seul point d’eau dans cette énorme maison labyrinthe : le robinet qui chichement dans la cuisine mouillait la pierre de l’évier.
Dans cette cuisine, lieu de vie douillet, résidait la cuisinière ronronnante, chaleureuse l’hiver. Et là, miracle, s’installa leur premier poste de TSF, poste de rencontre, rescapé d’un grenier, de la période « les Français parlent aux Français ». Elle le revoit encore dans les films concernant la résistance, la drôle de guerre. Capricieux quelquefois, sa réception aléatoire rendait son père furieux. Son installation fut épique. Il a fallu choisir le bon endroit pour la meilleure réception possible, pour limiter au mieux son nasillement, son crachotement. Voyageur, tous les côtés disponibles de la cuisine l’ont vu siéger quelques jours ; puis une étagère, fut réservée à son strict usage, planche calibrée, les coins arrondis pour ménager leurs têtes enfantines, de solides équerres peu discrètes pour le maintenir bien horizontal. Volumineux, ce poste dont le bois chaleureux fruitier ciré resplendissait, devint pendant leurs repas leur bourreau.
A l’heure des informations, sa voix emplissait la cuisine, leur clouant impérativement le bec ; respect absolu requis et religieusement ils écoutaient les informations ; car des sanctions immédiates intervenaient s’ils rompaient le silence. Ils attendaient dans l’impatience les déjà incontournables PUB qu’ils singeaient, acteurs en herbe. La famille Duraton, les chansonniers leur ont vite appris la moquerie, la dérision. Un mode d’expression qu’eux enfants ont vite essayé, ont vite fait leur, en ont appris les rouages, et peu à peu les subtilités : c’était leur éveil à l’esprit critique, indispensable pour décrypter les arnaques grossières, les discours mensongers.
Dans toutes les gares, bien visible, une pendule, le B.a-ba de la SNCF : l’Heure régit tout à la seconde près. Fillette, Clémentine a vite su que confondre cinq heures et dix-sept heures était une faute grave. Se sont vite imprimés dans sa tête les horaires des différents trains ; question de survie. Il fallait éviter la turbulence de l’air au passage des trains lancés à grande vitesse. Le jeudi matin, Clémentine et son frère, guettaient un agent des Voies et Bâtiments qui pour rejoindre chaque jour les divers endroits où il se rendait pour ausculter les voies, empruntait sa bicyclette. Ils l’avaient appelé Pied d’Azur. Ce surnom, il le méritait bien. Imaginez la dextérité, la vélocité, la délicatesse du personnage. Il arrivait de la maisonnette toute proche où il habitait avec sa femme garde-barrière, par la piste étroite et toujours chevauchant sa bicyclette, sortait sa montre de son gousset, montre ronde accrochée à son gilet par une chaînette d’argent, en manipulait le bouton remontoir et simultanément en face de la pendule où il venait de jeter un bref coup d’œil, il empruntait le passage à niveau pour rallier l’autre quai, l’autre piste où enfin en accélérant il se lançait. Véritable équilibriste, Pied d’Azur, était époustouflant de maîtrise. Gamins, ils ont essayé bien des fois de l’égaler, sans jamais y parvenir. Pas étonnant que son fils plus tard ait épousé la profession de « reinjoue de bicyquiette » !
Devant la gare, une cour vaste, un petit parc, des platanes bleus l’ombrageaient (depuis toujours et à jamais les platanes sont bleus). Merveilles de la nature, l’écorce de ces platanes les faisait colosses habillés dans des costumes patchwork, que des drapiers coloristes se sont essayés à plagier pour en faire des tenues de camouflage pour soldats. De nos jours, des automobilistes osent les condamner à la destruction alors que sur les routes où existent toujours des enfilades de ces colosses, on ressent beaucoup de fraîcheur et, nos yeux bénéficient d’un répit, tellement leur ombrage est accueillant, reposant. Du temps où ils y résidaient, aussitôt après la voûte des platanes, puis le pont enjambant les voies ferrées, franchis, le bourg commençait : un véritable traquenard pour automobilistes tant la route principale se contorsionnait, les virages abruptes se succédaient, les pneus y crissaient sans esbroufe. Ce gymkhana fort heureusement, peu fréquenté maintenant, est tenu à l’écart : une voie rapide contourne l’agglomération. Pourtant dans ce bourg, derrière les façades austères des maisons, courait un ruisselet d’eau vive ; il y entretenait une douce musique« l’entendez-vous, l’entendez-vous le menu flot sur les cailloux » et Clémentine rendait souvent visite à une mamie dont le ruisselet visitait aussi le jardin. Cette gare, énorme bâtiment, était aussi dotée de terrains, de jardins, et certains d’entre eux étaient traversés par un ruisseau d’eau vive : les légumes y étaient savoureux.
Sa grand-mère avait eu l’excellente idée pour les pourvoir de bon lait, de leur offrir une petite chèvre. En l’occurrence elle fournissait à sa mère un cadeau empoisonné. Cette chèvre fut dotée d’un local entre les voies expresses et...