//img.uscri.be/pth/362063b63e93cb9c26119d26e195534d5d65cb2f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les années d'après...

De
199 pages
"Alors Béni, tu es venu le voir, le vieux David ? Que veux-tu raconter au vieux David, Béni ? Alors Béni, qu'est-ce qu'il est devenu ton père, depuis qu'il nous a tourné le dos ?".
"Je suis venu vous voir parce que vous connaissiez mon père. Il nous a quittés l'an dernier. Et depuis sa mort, ça me tracasse. Je rumine, ne ne comprends pas. Il est parti sans nous dire au revoir, comme ses parents sont partis sans lui dire au revoir. Mais pour ses parents, c'était à cause de leur arrestation et de leur déportation. Pour mon père, je ne sais pas pourquoi il est parti ainsi. Son silence, son absence, ça me rend fou."
Voir plus Voir moins

LES ANNÉES D'APRÈS. . . La Shoah en héritage

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo. fr

ISBN: 978-2-296-04225-4 EAN : 9782296042254

SALOMON BENADON

LES ANNÉES D'APRÈS... La Shoah en héritage

L'Harmattan

A la mémoire du Rabbin Charles LICBE,

Je twisterais les mots s'U lallait les twister Pour qu'un jour les enlants sachent qui vous étiez. Jean FERRA T

PREFACE: VIVRE APRÈS...

Très tôt Salomon a voulu connaître son père. Attente ambivalente, faite d'un élan affectif très fort, mêlé à une peur quasi existentielle suscitée par ce père. « Qui donc est cet homme que je sache de qui je suis véritablement le fils?» Un père absent, séparé très tôt de sa femme, il reviendra pour disparaître épisodiquement. Père caché et muré dans ses silences que ses enfants iront chercher régulièrement, jusqu'au moment où il rompt les liens familiaux. Un malaise, un mal être, des mensonges et un mensonge identitaire sont au cœur de la personnalité de ce père. Salomon, le petit enfant, a voulu affronter «cette forteresse de silence» d'un fils de la Shoah; ce martyre juif qui rendit la civilisation inhumaine. Ce père qui passa quelques années en camp de concentration nazi. Le récit d'une tranche de vie dans lequel nous fait entrer Les années d'après «est comme un voyage dans le traumatisme du père» qui ne pouvait ni se dire, ni se raconter. Son vécu était trop angoissant dans une histoire obscure et masquée, comme pour ne pas faire apparaître de redoutables implications. Il était même perçu comme un homme dangereux, un personnage étrange au passé non reconnu et non assumé. Pourtant, cet homme, loin d'être accablé par son fils qui souhaitait connaître des parcelles de vérité pour le comprendre et mieux l'aimer, était marqué par l'humiliation et la 5

souffrance de la terreur nazie. Les survivants se souviennent que certains enfants «à Drancy reprochaient à leurs parents de les avoir faits juifs ». L'horreur absolue conduit à tous les dénis. Au décours de ses quarante ans, il fera une découverte essentielle et centrale dans son existence. Son père avait passé son temps à nier son identité juive. C'est cette identité qu'il va retrouver dans un parcours intergénérationnel, à travers des membres de sa famille paternelle méconnus jusque-là. Dès lors, l'une des vérités de son père va se révéler. Il renoue avec ses origines. «En revenant vers le judaïsme, je m'opposais à mon père. Je portais le martyre des miens. Il m'était insupportable d'être ce que précisément les nazis désiraient que je sois: un non-juif ». Quand il demandait à son père de lui parler de ses origines, de ses grands-parents, il entendait un « tais-toi» retentissant. La parole interdite ne pouvait que préparer «une adolescence invivable» face à l'univers irréel de son père. Mais le travail engagé dans la cure analytique permit de faire jouer « la puissance inouïe de la parole ». Des réaménagements psychiques ont pu ainsi se réaliser. La carence identitaire a pu également trouver une solution favorable: Salomon a renoué les liens, là où son père les avait rompus. Cette nouvelle cohérence lui permit de coïncider davantage avec lui-même et de retrouver son père. Ce père avait-il à ce point fait sienne la solution finale pour que, son dernier souffle venu, il décide « de partir en fumée »? N'estil pas inquiétant de voir comment des sujets et une 6

société qui, après avoir lutté contre le mal, fmissent par l'accepter et le retourner contre eux? Allez de négation en négation, il en restera toujours quelque chose! Il est utile de le dire à l'ouverture de ce livre, le travail psychanalytique (psychothérapie ou cure analytique) est une expérience relationnelle d'un apport original. Il permet la relecture de son histoire personnelle, intergénérationnelle et intrasubjective. TI n'a rien à voir avec une rééducation comportementaliste, avec une stimulation de la dopamine produite par la psychiatrie biologique ou avec l'interprétation prescriptive d'un coach. Le travail analytique, dans lequel un sujet s'engage, porte sur les retentissements psychologiques et inconscients de 1'histoire événementielle et subjective de la personne. Le récit de Salomon Benadon témoigne du verbe à partir duquel il s'est reconstruit. Mais pour que ce travail fût bénéfique encore fallait-il désirer parler de soi, se comprendre et changer. Faire entendre sa parole qui était par ailleurs niée, et que le praticien croie en son patient et à son devenir grâce à la justesse de sa parole: une parole qui ouvre à l'inaccessible, une parole qui change le cours d'une histoire. Une parole qui ne cherche ni vengeance, ni victimisation, ni reconstruction imaginaire. Une parole qui permette de reconnaître son père et de devenir fils pour, à son tour, être père. Une parole qui a aussi une dimension sociale et culturelle comme le suggère ce récit de vie. Les études de l'ethnopsychanalyse (Georges 7

Devereux) et de la psychiatrie sociale (Claude Veil) ont suffisamment montré combien la vie psychique se nourrit et se structure à partir de l'état et des échanges dans une société et dans une famille. La vie psychique ne tourne pas à vide sans une interaction entre l'intrapsychique et le culturel. Les personnalités et les affections mentales sont souvent le reflet et l'écho des dysfonctionnements sociaux et interrelationnels. Elles sont aussi imprégnées par des idéologies et des politiques qui rendent malades. Le nazisme, mais également une forme de totalitarisme médiatico-politique de la démocratie ont fabriqué, et fabriquent, de nouvelles psychopathologies. A dénoncer les idéologies du passé nous sommes devenus aveugles sur celles qui s'imposent actuellement. Pourtant elles seront plus redoutables que celles d'hier, car prescrites au nom de la liberté subjective, niant des réalités objectives. Elles sont à l'origine des pathologies narcissiques et psychotiques, et des pathologies identitaires et corporelles que nous connaissons aujourd'hui. Les leçons du passé servent rarement aux générations à venir. A moins de s'interroger sur soi et sur le lien social de la société et de sa famille pour savoir ce qui nous arrive. Une attitude nécessaire dans l'espoir de ne pas transmettre aux autres générations des réflexes psychiques complexes, parfois sources de toutes les idéologies meurtrières. Une société et les adultes qui la constituent peuvent-ils vivre sans mesurer les conséquences de leurs pensées et de leurs actes sur les générations futures? Néanmoins, si certains s'en sortent mieux que d'autres, est-il vraiment souhaitable de renvoyer les enfants à eux8

mêmes au mépris du poids précédentes qui pèsent sur eux ?

des

générations

Les années d'après... nous invite à cet effort d'intelligence et d'humanité. Un livre qui laisse entrevoir l'interaction du psychologique et du social, mais aussi le rôle humanisant et civilisateur de la religion. L'intériorité psychique se nourrit de cette dimension qui est une exigence transcendante d'approfondissement de soi et de son existence, des enjeux symboliques et de son destin. Est-ce à dire que l'homme ne saurait se passer de l'étude pour se relier aux générations précédentes, se trouver et en venir à la vie comme en témoigne Salomon Benadon au moment où il découvre l'identité de sa filiation afm de se penser autrement? Malgré les meurtrissures la vie continue. La vie d'après.

Tony AnatreUa Psychanalyste Spécialiste en Psychiatrie Sociale.

9

I

Le samedi après le repas de midi, j'aime me rendre au square rejoindre mes vieux compagnons. Sur les bancs, à côté du kiosque à musique, nous avons élu notre domicile: les copains d'hier sont toujours présents à l'appel... Déjà, pendant la guerre, on se retrouvait ici, puis petit à petit, le square a accueilli presque nos vies entières. Mon café avalé, je m'arme de ma casquette et file attendre le bus qui remonte le long de la rue Lacharrière et me dépose au square. Eté comme hiver, pour rien au monde je ne manquerais un shabbat ou une fête: on cause, on remue nos souvenirs, on évoque ceux qui manquent. A mon tour, un jour je ne pourrai plus céder au rituel; alors, à nouveau une pierre manquera à l'édifice. Aujourd'hui, c'est le seize juillet et mes compagnons m'attendent comme de coutume. Aujourd'hui, je ne prendrai pas le bus, je monterai à pied. C'est curieux comme le ciel est sombre, bas. Il semble vouloir nous écraser. La journée commence mal, c'est oppressant ce temps. On se sent moite, lourd, alangui. Chaque pas coûte. Le poids de toute une vie pèse et gêne le moindre de nos mouvements. Impossible d'enfiler ma gabardine, mes bras se raidissent et le vêtement me colle. Dehors, les façades des immeubles se lézardent de longues traînées grisâtres. Le vent qui a tourné impose son cortège de cumulus sales. La pierre pourtant si blanche se raye d'ombres Il

laiteuses et blafardes. L'angle des fenêtres se confond dans les nuages: petites lueurs scintillantes, leur regard s'éteint, vitreux. Pour les occasions importantes, ceux qui sont vivants répondent présents à l'appel. Les années s'égrènent et le rendez-vous des bons copains affmne toujours sa vitalité. Depuis la guerre, le temps qui passe, c'est presque mon métier, ma passion. L'heure incarne ma vie. C'est la devanture de mon échoppe: « Chez David, Horloger ». Je répare pendules, carillons, tic-tac; seulement les mécanismes anciens et jamais ces montres à quartz ou à pile, je suis horloger. Je ne m'intéresse qu'aux pignons et ressorts; les vieilles horloges, les vieilles montres, les rouages compliqués. Je dissèque les mécaniques de précision, j'ausculte les mouvements anciens. Autour de nous les enfants jouent en remuant la poussière et le sable. La piste de rollers a été refaite récemment et j'aime admirer leur équilibre et leurs prouesses. Ils sont si beaux, si francs, si brusques. Je ne me lasse pas d'écouter leurs cris: ils m'émerveillent, ils m'enveloppent des chants de la terre. Il fallait que ma boutique fût installée à l'orée du square: je veille à conserver la mémoire des nôtres. Je veille à ce que les outrages des ans ne dissimulent pas les abjections des hommes. C'est pourquoi je ne peux m'éloigner. Le square incarne le carrefour de nos vies, la source de toute chose. Il me I}ourrit comme il m'enferme. J'y suis lié d'une manière quasi charnelle, il me faut le voir, le tou~her, recevoir la rosée du matin qui rafraîchit les 12

plantations, hurner les fragrances délicates de ses fleurs. J'ai besoin de fouler sa terre recouverte de gravier, de frôler son herbe grasse. Les copains rigolent de mon omniprésence, même si, pour «l'amicale des anciens », ça rend beaucoup de services: je suis en face, sur les lieux même de nos périples d'antan. Ainsi, c'est pratique. Pour préparer les réunions, c'est plus simple: David, il est toujours là. Si je ne suis pas dans la grande salle, à côté du kiosque à musique, c'est que je suis dans la boutique, en face du square. C'est pour ça que Béni, il m'a appelé. Il voulait retrouver les anciens copains de son père. Les copains des heures noires, les copains de la Résistance, les copains des arrestations, des convois et de l'horreur. Parce que son père, pendant la guerre, il était là, avec nous, fidèle, régulier,

présent: les risques, il les a pris avec nous, toujours
là. Après la guerre, il continuait à venir, puis on ne l'a plus revu et il nous manque. On pensait qu'il était parti loin, qu'il avait tourné le dos au passé, qu'il avait tout recommencé ailleurs pour refaire sa vie. Certains ont fait comme ça, courir pour oublier, courir pour faire semblant d'être un autre, comme si c'était possible! Alors, les copains ont renvoyé Béni vers moi: « Allez voir David, s'il n'est pas au square, vous le trouverez à la boutique. David, c'est comme le gardien du Temple, il est toujours là ». Alors Béni, il est venu me voir. Béni, le petit Béni ; Benchéli, il disait, son père. Dans le square, quand ils étaient là tous les deux, on n'entendait que lui: «Benchéli, Benchéli où tu es ? Réponds-moi, Benchéli, réponds-moi Benchéli ». Et Béni, il 13

courait partout dans le square, et son père il courait derrière. Qu'ils étaient beaux tous les deux! Beaux

comme les gamins d'aujourd'hui, avec leurs rollers
et leur casque sur les oreilles. « Benchéli, Benchéli, reviens », il disait son père. Et quand il n'avait pas le temps de dire Benchéli, il disait Béni. «Alors Béni, tu es venu le voir, le vieux David? Que veux-tu Béni? Que veux-tu raconter au vieux David, Béni? Alors Béni, qu'est-ce qu'il est devenu ton père, mon copain d'antan? Qu'estce qu'il est devenu ton père, depuis qu'il nous a tourné le dos? » «Je suis venu vous voir parce que vous connaissiez mon père. Il nous a quittés l'an dernier. Et depuis sa mort, ça me tracasse. Je rumine, je ne comprends pas. n est parti sans nous dire au revoir, comme ses parents sont partis sans lui dire au revoir. Mais pour ses parents, c'était à cause de leur arrestation et de leur déportation. Pour mon père, je ne sais pas pourquoi il est parti ainsi. Son silence, son absence, ça me rend fou. Ça fait longtemps que je voulais venir vous voir, et puis, il y a eu cet accident, ici, contre le mur de la maison du garde: j'allais vite, très vite... beaucoup trop vite. Comme si je l'avais fait exprès. Mais pourquoi ici? C'est comme si j'avais voulu mourir ici, près de chez vous, près de mon père... C'était juste la nuit qui suivit les commémorations des martyrs de la Shoah. Au volant d'une voiture ancienne, je suis venu percuter de plein fouet... heureusement, j'ai pu sortir de la voiture avant qu'elle ne brûle... je reste handicapé, une jambe a été gravement touchée. .. comme s'il était plus simple de boiter 14

dans ses jambes plutôt que de boiter dans son cœur. .. ? C'était une voiture des années soixante; autrefois, avec mon père, on cherchait toujours à les repérer dans les rues. Il s'agissait d'une Floride jaune, mais d'un jaune particulier qu'on nomme, jaune Bahamas. Cette Floride jaune Bahamas est restée, pour toujours, gravée dans la chair de ma mémoire. »

15

II

Le brouhaha de la ville s'éloignait progressivement et j'admirais le spectacle des chardonnerets roucoulant. Le soleil déclinait doucement et la fraîcheur du soir incitait chacun à se recroqueviller; la roseraie embaumait, elle enivrait les êtres et les choses. La piste de rollers laissait vibrer les jeux des derniers récalcitrants. Je proposais à Béni de nous installer dans la grande salle du kiosque à musique. « Béni, veux-tu que je mette un fond de musique, cela t'aiderait-il? » «Je veux bien, avec plaisir, j'ai un grand besoin de musique pour vivre. Avez-vous des disques de Mendelssohn? Connaissez-vous son Concerto pour violon en mi-mineur? Je ne peux plus m'en passer, nous vivons ensemble comme deux vieux amants. C'est une chose bien singulière que je ne m'explique pas: sa présence m'accompagne durant presque tout le jour, surprenante, éternellement vivante. Je ne me lasse pas d'écouter ce concerto, j'y découvre toujours quelque chose d'inconnu: une intonation, une inflexion... il me nourrit... surtout l'interprétation d'Ivry Gitlis. » Béni me dévoilait un visage désespéré. Ne serait-ce que sa façon de parler trahissait finalement un profond désarroi: il m'inquiétait. Peut-être ai-je ressenti en lui quelque chose d'indompté, comme un reliquat d'adolescence. 17