Les Baladins d
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Les Baladins d'Orphée

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Description

Janvier LOVREGLIO (1912-2009) nous conte dans ce récit autobiographique le parcours d’un baladin du XXe siècle. « Les Baladins d’Orphée » évoque également une famille de musiciens d’origine italienne dont les branches maîtresses restent Donato LOVREGLIO (1841-1907), le grand-père flûtiste, et Eleuthère LOVREGLIO (1900-1972), le frère compositeur. Formé dans ce milieu, Janvier devient pianiste professionnel dès l’âge de 15 ans. Ses propos témoignent de la vie et des aléas des musiciens dans les cinémas, palaces, cabarets et dancings des Années Folles aux années de crise. La Seconde Guerre mondiale détermine pour Janvier les adieux à la musique. Licencié ès Lettres, il poursuit sa carrière d’enseignant et devient professeur émérite à l’Université de Caen.

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Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 20
EAN13 9782953840315
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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Ouverture
La flûte enchantée…
Alexandre Dumas et mon grand-père
— Parmi tous les instruments de musique, c’est la flûte que je préfère. — Pourquoi la flûte ? — Lisez ! Imaginez l’étonnement des soldats garibaldiens, qui étaient entrés triomphalement à Palerme, le 27 mai 1860, lorsque, quelques jours plus 12 tard , ils virent venir à leur rencontre un gaillard de près de soixante ans, tout vêtu de blanc et portant un grand chapeau de paille, orné de trois plumes – une bleue, une blanche et une rouge. 13 La scène est racontée par l’un des combattants : « — Devinez… qui est cet homme ? me demanda Garibaldi. — Qui peut-il être ? répondis-je. Louis Blanc, Ledru-Rollin ? — Fi donc ! reprit le général en riant, c’est Alexandre Dumas ! — Qui ? L’auteur du Comte de Monte-Cristo et des Trois mousquetaires ? — Lui-même. 14 Le grand Alexandre donna l’accolade à Garibaldi, le combla de marques d’affection, puis pénétra à ses côtés au palais Pretorio, en palabrant et en riant très fort, comme s’il voulait remplir l’édifice de ses 15 éclats de voix et de ses manifestations de joie . »
12 Le 10 juin 1860. 13 Giuseppe BANDI, écrivain et journaliste italien qui fit partie de l’expédition des Mille. 14 En français dans le texte. 15 BANDI Giuseppe.,I Mille, Firenze, Salani, 1912, p.212. Cité aussi par MAUROIS AndréLes Trois Dumas, Paris, Hachette, 1957, p.357.
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— Tout cela n’explique pas votre amour pour la flûte, direz-vous ; — Attendez !
Dumas venait apporter son concours à l’expédition de Garibaldi. Son attitude était fondée sur sa haine des Bourbons qui avaient, jadis, emprisonné son père – le général Thomas-Alexandre de la Pailleterie, le premier des trois Dumas – et avaient tenté de le faire empoisonner. En 16 1860, le fils du général était parti pour une croisière en Orient sur une petite goélette, l’Emma, ancien yacht du duc de Grammont, décoré et aménagé à Marseille. Au cours d’une escale à Gênes, Dumas apprit que Garibaldi tentait de libérer la Sicile et Naples du joug des Bourbons. Dumas connaissait bien le héros italien, qu’il avait rencontré à Turin, et il était en train de rédiger sesMémoires de Garibaldiqui paraîtront dansLe er Sièclejuin 1860. Leur haine commune des Bourbons departir du 1  à Naples devait encore les rapprocher. Aussi décida-t-il de s’associer à la tentative de libération de l’Italie du Sud. — Mais la flûte ? direz-vous encore. — Zut et flûte ! Ayant chassé l’ennemi de la Sicile, Garibaldi franchit le détroit de Messine et marcha sur Naples. Mais les armes et l’argent commençaient à faire défaut. Dumas offrit sa goélette et 50.000 francs, et voulut, naturellement, participer à l’expédition. C’est ainsi que, le 13 septembre 1860, revêtu d’une chemise rouge, Dumas père entrait à Naples. « La famille royale avait jadis emprisonné et torturé son père ; il 17 la chassait de sa capitale. Belle vengeance à retardement . » Garibaldi n’était pas seulement un bon soldat ; il était aussi un bon psychologue. Il comprit que Dumas, qui avait alors cinquante-huit ans, lui serait plus utile dans des services civils que comme combattant.
16  Alexandre Dumas (1802-1870). Il est le fils du général républicain Thomas Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie que l’on appelle Dumas père. Il admirait beaucoup mon aïeul – dont le talent musical l’avait enchanté – et lui offrit un jour une photo le représentant avec sa dernière conquête féminine. 17  MAUROIS AndréLes Trois Dumas, Paris, Hachette, 1957, p.358. En 1860, Alexandre Dumas part pour l’Italie avec Emile Cordier. Il y restera jusqu’en 1864, ne revenant, pendant ces quatre années, que de façon épisodique en France. Dumas rencontre Garibaldi en Sicile. Il lui apporte son aide en se rendant à Marseille afin de lui acheter des fusils. Victorieux, Garibaldi nomme Dumas, directeur des Beaux-Arts. Dumas fonde le journal franco-italienL’Independentequi paraîtra jusqu’en 1864.
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Aussi le nomma-t-il Directeur des musées de Naples. Voilà donc l’écrivain installé dans des fonctions qui, sans correspondre à sa vocation profonde, l’amenèrent à travailler avec enthousiasme dans une spécialité qui n’était pas la sienne. Cependant, passionné par la situation politique italienne, il déploie une toute autre activité en fondant, à Naples, un journal,L’Indipendente, dont il devient le rédacteur en chef. Et me voici arrivé au sujet qui nous intéresse : la flûte… Dans le numéro deL’Indipendente11 novembre 1863, du Alexandre Dumas écrit un long article :d’artisti nella camera« Serata 18 d’un infermo ». Il prétend être« gravement malade »et ajoute, non sans humour :« Il n’y a que les imbéciles qui soient toujours en bonne santé ».En réalité, il était immobilisé à la suite d’une légère intervention chirurgicale : l’incision d’un anthrax au cou. Il souffrait et se morfondait dans la solitude de sa chambre. Soudain, la porte s’ouvre : apparaissent plusieurs personnes dont deux sont munies d’instruments de musique. Il s’agissait d’une surprise qu’avaient voulu lui réserver ses admirateurs, et il se produit alors une scène d’un pur style franciscain : la charité qui veut soulager un malade en faisant appel à l’art. Mais il faut ajouter aussi le désir de remercier celui qui était venu apporter son aide à la libération de l’Italie. Il y avait là Mme Gordosa, chanteuse, le maestro Capecelatro, 19 compositeur, MM. Bartelloni, violoniste, et Lovreglio , flûtiste, accompagnés de leurs pianistes. Pendant que Dumas, fort étonné, écarquille les yeux, les musiciens le saluent respectueusement. L’un d’eux prend la parole pour expliquer l’objet de leur visite : donner un concert afin de soulager ses souffrances. Dans son article, qui occupe plus d’une page du journal, Dumas vante surtout les qualités du jeune flûtiste. Il le fait avec sa verve habituelle et un abus d’images mythologiques qui feront sourire le lecteur. « Quant à Lovreglio, c’est la fauvette qui n’a pas encore quitté les alentours du nid et qui n’a pas encore chanté en dehors du bosquet natal : le monde ne le connaît pas et lui ne connaît pas le monde. Un bâton percé de trous, muni de quelques clés en argent, voilà l’instrument où ce nouveau Prométhée s’est imposé d’introduire le souffle divin. Celui qui n’a pas entendu la flûte de Lovreglio ne sait pas ce que l’on peut tirer d’une flûte. Il y a dans les sons une magie je ne dirai pas qu’invente, 18 Soirée d’artistes dans la chambre d’un malade.19 Il s’agit de mon grand-père.
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mais que recrée Lovreglio. Fermez les yeux et vous croirez entendre tantôt un luth, tantôt un cor, tantôt une contrebasse, tantôt une clarinette, et, lorsque vous entendrez la flûte, ce sera une harmonie supérieure à tout cela. – Si, au moment de son défi avec Apollon, le satyre Marsyas lui avait passé la main, comme disent les joueurs, je n’ose pas dire que Monsieur Lovreglio aurait surpassé Apollon, mais j’affirme qu’Apollon n’eût pas vaincu Lovreglio. » Après avoir loué les artistes qui avaient interprété un morceau pour chant, puis le violoniste, Dumas revient à mon grand-père : « C’était le tour de Lovreglio. Il semblait attendre avec impatience : ses grands et beaux yeux noirs brillaient dans le désir anxieux de la lutte ; ses narines se dilataient au souffle des harmonies qu’il respirait ; sa flûte et ses lèvres, le bois et la chair s’unirent, et il en sortit un soupir, qui prouva que l’homme avait donné vie à l’instrument. 20 C’était le Ballo in maschera ou mieux, un fragment du Ballo in maschera qui s’élançait, en notes éblouissantes, de la rencontre des lèvres passionnées avec le poétique instrument que Minerve, en un moment de dépit, jeta au loin, parce que, disait-elle, il l’enlaidissait en lui gonflant les joues. Si Minerve avait eu le talent de Monsieur Lovreglio, elle se serait au contraire trouvée embellie, puisque, sans aucun effort, elle aurait répandu autour d’elle ces ondes de mélodies avec lesquelles les Orphées apprivoisent les tigres et les serpents, et les Amphions remuent les pierres et bâtissent les villes. (…) Dès que le morceau de Lovreglio fut achevé, Madame Gordosa se leva en disant : « Le rossignol : le rossignol ! » (…) cette fois, la voix et l’instrument se prirent corps à corps :la flûte était le rossignol ; La voix était le chant humain qui tentait de faire mourir d’envie l’oiseau ; c’était l’art qui s’efforçait d’égaler et même de surpasser la nature ; (…) ces deux rossignols qui gazouillaient à l’envi, non pas au clair de lune, sous les tonnelles de Cumes et de Licola, mais dans mon salon, d’où ils chassaient jusqu’à la dernière trace de la douleur, étaient la flûte de Monsieur Lovreglio et la voix de Madame Gordosa. Jamais un collier de perles égrené dans une conque d’or, jamais une fusée éblouissante de trilles, s’éparpillant dans l’air et retombant en étincelles de flammes, n’avaient résonné avec tant d’harmonie, ne s’étaient élancés vers le ciel avec tant de légèreté ; (…) Parfois il devenait impossible de distinguer si la voix était la flûte ou la 21 flûte la voix . » 20 Le Bal masquéde Verdi 21 DUMAS Alexandre,L’Indipendente, Napoli, 11 novembre 1863, pp. 3-4. L’auteur a-t-il écrit son article directement en italien ? Ou bien s’est-il fait aider ? Cette deuxième
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Enthousiasmé par le talent de mon aïeul et poussé par ses idées de grandeur, Dumas voulait organiser, à ses frais, une tournée de concerts destinés àfaire connaître dans le monde entier et à faire apprécier« le ses dons exceptionnels, mais Lovreglio, étant donné son grand amour 22 pour ses vieux parents, dut refuser . » Cela ne l’empêcha pas de donner des concerts, mais en Italie seulement. Il avait d’ailleurs commencé très tôt- à dix-sept ans- puisque, quelques années avant la rencontre avec Dumas, un périodique signalait déjà une de ses séances musicales : « Le concertiste, Monsieur Lovreglio, est un jeune artiste qui joue de la flûte avec une maîtrise remarquable, et il tire de son instrument tout le parti que peut en obtenir celui qui connaît profondément les 23 mystères de son art. Dans la fantaisie sur la Jone , il montra sa valeur et son habileté (…), et sa douceur dans la Norma. Il est en effet bien difficile que les chères mélodies belliniennes trouvent des interprètes 24 aussi fidèles et intelligents 25 Bien d’autres articles élogieux pourraient être cités . De vieux papiers jaunis, aux senteurs de bois vermoulu, entassés dans nos archives familiales, en témoignent.
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Naples semble être devenue la ville d’élection de ce jeune habitant des Pouilles, car dans les archives familiales figure un autre compte rendu d’un concert donné justement à Naples par le flûtiste quand il avait vingt ans : « Lundi eut lieu le concert vocal et instrumental donné au « Fondo » par le jeune flûtiste Lovreglio. Admirateurs loyaux de l’art, nous adressons les plus vives félicitations à l’habile Lovreglio qui, bien qu’au début de sa carrière, se
hypothèse nous paraît la plus plausible. Quoi qu’il en soit, on retrouve bien ici son style éblouissant, si imagé et d’une verve intarissable. 22 DUMAS Alexandre,L’Indipendente,op. cité p.4. 23 Opéra d’Enrico PETRELLA (1813-1877), compositeur italien, né à Palerme, mort à Gênes, auteur de plusieurs opéras :Jonas, Le Precauzioni, I Promessi Sposi.24  « Academia vocale e strumentale a Monteoliveto”,L’Epoca, Napoli, 6 décembre 1859, p.200. 25  Une de mes anciennes étudiantes, Mme Anne-Christine FAITROP-PORTA, Professeur à l’Université de Porté, vient de découvrir un autre article de Dumas consacré à mon grand-père :concerto di Lovreglio « Il »L’Indipendente du 24 dans décembre 1863. Il est aussi dithyrambique que le précédent.