Les Cahiers de Junius - Tome 3

Les Cahiers de Junius - Tome 3

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Français
320 pages

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Maraude culturelle.


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Date de parution 10 juin 2016
Nombre de lectures 5
EAN13 9782334037594
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Langue Français

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ISBN numérique : 978-2-334-03757-0

 

© Edilivre, 2016

 

 

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La culture situationniste

Avant-propos

Dès le début des années 70, je m’entichai de Guy Debord et du mouvement situationniste qui coïncidait avec ce que je pensais et vivais. Ce mouvement de pensée allait m’accompagner pendant toute une partie de ma vie. Je ne suis pas pour autant un archéo-situ. Et pour être encore un peu plus précis, même si j’appréciais les idées de Debord, je ne fus, je ne suis « rien ». Ni un thuriféraire qui agite l’encensoir ni un vilipendeur. Il se trouve que j’appréciais les idées de cet homme rare. J’aurais été heureux de faire partie de ses amis.

Les situationnistes étaient une bande de drogués et d’ivrognes parisiens qui mena une vie décousue et révolutionnaire. Je me projetai sur l’aventure situationniste de la période de 52 à 53 qui avait des traits communs avec ce que je vivais ailleurs de façon très individualiste et jalouse avec quelques très rares compagnons. Je me passionnai pour le soubresaut lettriste parisien du bistrot de la rue du Four. A défaut d’alcool, je me noyai dans la drogue et les errances amoureuses.

J’étais un électron libre rimbaldien comme Jean-Michel Mension ou Patrick Straram mais je n’eus jamais le caractère nécessaire pour aller jusqu’au bout de mon choix et être en cohérence avec mes idées. Je ne me suis jamais frotté à la vraie vie, en « montant » à Paris où tout se fait. Le côté timide de mon caractère m’incita à ne pas me mêler des affaires douteuses du monde et m’imbiba d’une idéologie qui me laissa en paix et satisfit mon illusion d’avoir préservé l’idéal révolutionnaire de ma jeunesse. J’étais apparemment rasséréné par ma vie provinciale et je suis resté dans mes billevesées. Ma flemme et mon dilettantisme obstruaient toute action ou engagement. Mon orgueil aussi. J’étais frappé d’aquabonisme. J’aimais trop la liberté libre ! Et puis un jour ancien je réalisais que toute cette aventure intellectuelle pseudo révolutionnaire ressemblait à n’importe quelle autre passion et prendrait sa place sur les rayonnages de l’Histoire manquée. Cependant en observant les symptômes du système totalitaire marchand, je crus comprendre que la notion d’intellectuel avait perdu tout sens et légitimité à la lumière de la violence révolutionnaire.

Prolégomènes nostalgiques

Je commencerai par évoquer La route du sud-ouest, un photo-métrage de 26 minutes réalisé en 2014 par Jean-François Brient, auteur également du film documentaire De la servitude moderne.

L’histoire, largement autobiographique, est centrée sur une rencontre amoureuse dans le cadre d’un groupe de révolutionnaires dans une ville d’Amérique du Sud. Mais ce photo-métrage est aussi une réflexion plus théorique sur la place de l’amour et de la révolution sous l’empire du système totalitaire marchand. Dans un monde atomisé où errent des individus narcissiques en quête du plaisir immédiat, l’amour est cette force qui se constitue en résistance et en acte subversif. Pour certains il s’agit d’un magnifique court-métrage dont le texte est très intéressant et les images superbes. Pour d’autres, s’il y a de belles images sur fond de Concerto pour violoncelle de JS Bach, ce court-métrage articule un ramassis de niaiseries post soixante huitardes absolument effarantes. Ces instants de grandiloquence vernale et de délire nihiliste seraient l’illustration d’une génération de loosers qui a tout raté et tout foiré et à laquelle j’appartiens.

A mes yeux c’est un petit film que j’apprécie qui s’inscrit bien dans le courant situationniste et les films de Debord par l’inspiration, les commentaires et même la voix. Je ne résiste pas à l’envie de rapporter les quelques lignes du prologue :

La vie brûle de se répandre à travers la diversité des sentiments et dans la beauté des rencontres possibles. Et ainsi de se retrouver dans cette somme de la diversité. Mais la réalité dont il faut partir est cette séparation entre chacun et tous. Dans l’amour, le séparé existe encore, mais non plus comme séparé : comme uni. Et le vivant rencontre le vivant.

Pourtant, l’harmonie enivrante des corps et des esprits n’a qu’un temps. Le tourbillon s’arrête et le courant emporte les êtres vers d’autres ciels étoilés. Ils continuent leur dérive mais ils ont été transformés. La beauté de l’amour ne réside pas dans la durée mais dans cette transformation…

Cette civilisation n’en finit pas de mourir. Mais à mesure que son déclin devient la manifestation la plus évidente de son existence, la recherche du plaisir immédiat et la réussite individuelle constituent l’aspiration de l’immense majorité.La soif de reconnaissance correspond parfaitement au processus général d’effritement de toute l’existence. Le narcissisme de ces temps bouleversés n’est rien d’autre que le côté subjectif du fétichisme de la marchandise. Lorsqu’une certaine idée de l’homme et du monde s’effondre, lorsque la marchandise envahit tout, l’espace comme les relations, la communauté disparaît et il ne reste plus que l’individu face à ce néant. Alors les hommes essayent de se construire un abri au milieu de ce champ de ruines. Cet abri, ils l’appellent le bonheur mais il n’est rien d’autre qu’une mystification de leur solitude…

Elle avait pris la route du sud-ouest. Je pensais à nous sans tristesse. Je marchais dans la nuit tombante, sentant le vent pénétrant tout mon être, juste cette phrase qui revenait comme un refrain : c’est bien plus beau lorsque c’est éphémère. Je sentais que quelque chose en moi avait changé…

Ainsi on comprenait mieux Guy Debord et ses choix de vie.

Telle est la vie des hommes. Quelques rencontres qui brillent d’un feu plus intense au milieu d’un ciel obscurci par la servitude. Et le projet, toujours renouvelé, d’écrire notre propre histoire.

Ceux qui parlent de révolution sans se proposer de bouleverser les relations amoureuses ne font que défendre la fonction oppressive du vieux monde. L’amour aussi, avec tant d’autres choses est à réinventer. Il s’agit de détruire les sentiments de propriété et l’illusion d’éternité qui perdurent dans l’amour. Entre la sexualité-marchandise et l’amour-possession, il existe une ligne étroite sur laquelle il faudra se mouvoir. Il nous appartient d’inventer ce jeu et le langage qui lui correspond.

Dans la continuité de cet exorde, j’aimerais encore évoquer De la servitude moderne, un autre film de Brient, qui n’est pas sans faire écho au Discours sur la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie.

Les passionnés nostalgiques de cette période peuvent également rencontrer quelques intellectuels qui évoquent Debord dans le très riche blog de Shige que je lis toujours avec grand plaisir.

Éric Brun docteur en sociologie de l’EHESS et membre associé du CESSP (Centre européen de sociologie et de science politique) a produit un livre : Les Situationnistes, Une avant-garde totale dans lequel il présente des portraits, des œuvres, des vidéos et des livres d’Alexander Trocchi, Michèle Bernstein, Constant, Asger Jorn, Guy Debord, Raoul Vaneigem, Isidore Isou, le Gruppe Spur, Jean-Michel Mension, Maurice Lemaître, Gil Wolman, Mohamed Dahou, René Viénet, Francis Deron, les Enragés de Nanterre, Christopher Gray, Bruce Elwell, Robert Chasse, Ed van der Elsken, Jacqueline de Jong, Les Lèvres nues, Ralph Rumney, Christian Sébastiani, Gabriel Pomerand, Maurice Lemaître, Mustapha Khayati, Jacques Spacagna, Gérard Joannès, Orson Welles, Karl Marx, etc.

« C’est la synthèse de référence sur un mouvement devenu légendaire, nous affirme l’éditeur. L’Internationale situationniste naît en 1957 de la rencontre entre plusieurs collectifs d’artistes européens, avant de se transformer au cours des années 1960 en groupe révolutionnaire. Elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des dernières incarnations du modèle des « avant-gardes historiques ». Son principal penseur, Guy Debord (1931-1994), a été intronisé après sa disparition comme l’une des figures majeures des arts et de la philosophie politique des années 1950-1960. Première analyse sociologique du mouvement situationniste, cette histoire éclaire les parcours croisés des acteurs qui l’ont animé, décrypte leur relation à l’art et aux institutions artistiques, à la pensée marxiste et aux intellectuels, à la politique et au militantisme. En prenant parti pour une mise au jour lucide des pratiques et idées situationnistes, Éric Brun renouvelle notre connaissance des avant-gardes, de leurs formes de politisation et d’internationalisation, et engage une réflexion sur les apports et limites de ce courant subversif qui n’ambitionnait rien moins que d’établir une nouvelle civilisation.

De même, les passionnés pourront lire la biographie très complète de Guy Debord par Andrew Hussey La Société du spectacle et son héritage punk qui commente les voies officieuses par lesquelles s’est propagée la pensée du révolutionnaire français dans le monde anglo-saxon. « En effet, l’instigateur de mai 1968, concepteur d’une mystérieuse théorie situationniste, a connu une célébrité très précoce sur les campus anglais et américains. Son livre le plus connu, La Société du spectacle, se passait sous le manteau et était brandi par les étudiants, considéré comme garant d’une forme concrète de contestation. Ces chemins singuliers peu connus du public français s’intriquèrent, au fil des décennies, avec ceux de la pop culture que Debord méprisait tant.

À sa mort, en 1994, il finit par jouir d’un certain prestige auprès de l’université anglo-saxonne. La Société du spectacle devint le texte de référence pour comprendre la France des années 1960. Il demeure intéressant, pour nous Français, de comprendre par quelles voies celui que nos voisins appellent toujours « le plus énigmatique des penseurs français » bâtit sa notoriété et propagea une influence durable. »

La tribu

J’ai lu avec avidité le livre de Jean-Michel Mansion, La Tribu. Il évoquait une période historique et leurs personnages qui me tenaient à cœur et contribuait ainsi à l’histoire déjà lointaine de l’internationale situationniste et son temps.

Au départ, mon inclination pour ces personnages qui allaient constituer la mouvance du mouvement lettriste puis situationniste était catalysée par le personnage charismatique de Guy-Ernest Debord dont je m’efforçais de saisir la personnalité. Je suppose que, même à distance et malgré l’écart de génération, je ressentis cette attractivité que Debord suscita sur tous ceux qui fréquentaient le bistrot des Moineau, rue du Four non loin de Mabillon.

Au tout début il y eut Isidore Goldstein, alias Isou, qui fonda les lettristes en prônant la mort de l’art. C’était la suite de dada, Tzara, Breton et des surréalistes. Ils annonçaient la mort de l’art. Puis la force dialectique du négatif créa une période transitoire. Il n’est pas de négatif qui ne s’affirme ailleurs. Cet opportuniste malin parlait beaucoup trop de lui ! Il y eut tout un côté folklorique dans ces mouvements. J’avais trouvé amusant et lassant son Traité de Bave et d’Eternité qui annonçait l’Anticoncept de Wolman et Hurlement en faveur de Sade de Debord.

Des lettristes, surgit l’international lettriste, en 52. C’était le trio Brau, Debord et Wolman. La pensée marxiste dans le contexte urbain communiste d’Aubervilliers sous l’influence de Jean-Louis Brau s’introduisit dans le mouvement lettriste et le fit éclater en une internationale lettriste. Cela n’était pas sans rappeler l’expérience de Breton avec sa tendance communiste dans le mouvement surréaliste. Mension fit remarquer que Debord ne fit jamais allusion à Marx dans leurs conversations mais nul doute que Debord avait été contaminé. Puis en 57, l’Internationale lettriste devint l’Internationale situationniste. Rien de neuf, et sous le soleil éclatait la vérité que la vie est en perpétuel mouvement dialectique, que les jeunes doivent supplanter les vieux pour devenir.

Je ne fus pas déçu par cette faune mais avec l’éloignement du temps je me demande comment tous ces piliers de bar, fieffés ivrognes purent produire de si belles floraisons intellectuelles et une telle fascination sur moi ! Je compris aussi que le regard en arrière sur le passé comme une Gorgone m’avait pétrifié. C’est sans doute la seule leçon qui me soit restée : la pensée de Guy devait filer, comme ses cendres à la pointe du Vert-Galant et au fil de l’eau, pour être vivifiante !

Il fallait être fort et farouche pour oser fréquenter ces bouges, ces troquets et estaminets où venaient s’échouer tous ces poètes voyou et aventuriers, acolytes et compagnons de bistrot de Debord.

La société les avait rejetés sur ses dernières franges comme des épaves charriées par les mers. C’était des enfants déracinés venus de tous les coins du monde. Ils étaient le résultat d’un sévère écrémage par la drogue et l’alcool. C’était le monde sans peur du délire où les hommes lâchaient la rampe. C’était la faune de Saint-Germain-des-Prés. C’était les bas-Fonds, la Rue sans nom, la Grande Foutaise. C’était des vagabonds vivant dans la rue et les cafés comme une bande de chiens bâtards. Ils avaient leur code comme les enfants de la basoche. Ils ressemblaient vaguement aux tchoukos de La Commanderie avec leurs accoutrements débraillés et leurs chevelures hirsutes. Ce n’était pas une famille mais une tribu ! leur point de ralliement était le café de la grosse mère Moineau, avec sa serveuse Marithé, un véritable bouge, une sorte de boui-boui, de bistrot-bougnat qui servait de refuge, de hall de gare et de cantine bon marché pour la faune germano-pratine.

Ils s’affirmaient fièrement comme les ratés du système : on nous présente comme des minus et nous le sommes, nous ne sommes rien mais alors, rien du tout, et nous entendons ne servir à rien, disait l’un de leurs tracts.

On ne peut pas comprendre les situationnistes et Debord si on ne comprend pas cette déréliction radicale. Il y avait chez eux un refus radical, je dirais viscéral d’être célèbre, intégré. Cela ressemblait finalement à un code de l’honneur chevaleresque d’antan. Il y avait un refus radical de la réussite, de faire une carrière normale. Ils refusaient tout simplement le monde qui ne leur plaisait pas et dans lequel ils ne voulaient rien faire. Travailler, c’était être esclave, être soumis et la réussite signifiait la réification et la récupération de l’être humain par le système. Ne travaillez jamais ! et Sous le pavé, la plage, furent des slogans de Mai 68.

Ils n’avaient aucun respect pour ceux qui voulaient s’établir. Plutôt crever dans et par l’alcool. Ils étaient des hommes libres et immensément orgueilleux. Ils méprisaient au nom de leur farouche liberté tous ceux qui appartenaient au système, se levaient tous les matins pour aller au bureau ou à l’usine. Ils étaient comme des bêtes blessés et pour reprendre une expression de Debord, ils tournaient en rond dans la nuit se consumant dans le feu de la révolte pure ! In girum imus nocte et consumimur igni.

Cette tribu avait ses leaders naturels, agis par un impératif besoin de liberté et avait contribué à créer une légende qui deviendrait objet d’une récupération spectaculaire un demi-siècle après et dont les photographies d’Ed Van Der Elsken laisserait les traces : il y avait Jean-Claude Guilbert, Serge Berna, Michel Mourre qui deviendra un grand historien, Ivan Chtcheglov, Jean-Louis Brau, Jean-Louis Mension, Ralph Rumney, G.J. Wolman.

Debord fut attiré et fasciné par cette faune anarchiste. Il avait de l’argent qu’il recevait de sa famille parce qu’officiellement, comme moi à Grenoble, il était étudiant. Il buvait des litres de vin, surtout du blanc ! Il n’était selon ceux qui l’ont connu jamais ivre mort. Il savait s’arrêter à l’extrême limite, avant le dernier verre. L’alcool le maintenait en permanence dans un état de bien-être, dans un sentiment permettant de fuir le monde réel. Il se sentait plus calme, devenait très loquace, la gêne disparaissait. Finalement, en état d’ébriété permanente, il évitait d’être confrontés à la réalité. Avec l’alcool ces jeunes gens se tuaient un peu plus vite. C’était une attitude romantique et tragique.

Guy, raconte Mension, a toujours bu d’une façon incroyable. Il buvait du matin au soir par petits coups Mais tant que ça ne s’est pas vu, c’était très difficile de dire qu’il était alcoolique. Il était imbibé. Guy Debord, en fin de compte réussit à très peu travailler et à maintenir toujours cette vie d’alcoolique permanent, de penseur alcoolisé sans faille.

Cela expliqua en partie l’entièreté de cet homme fascinant et attachant. Pas étonnant que sur la fin, il eut une polynévrite à cause de son intoxication chronique à l’alcool. Il buvait tous les jours régulièrement pendant des mois et des années. Il posait son cul sur un escalier de la cour de Rohan, raconte Mension, et buvait en refaisant le monde.

Guy, dit ce dernier, avait une culture très développée, il avait lu des tas de choses.

« Il en savait plus que moi, il avait lu des tas de choses que je n’avais pas lues et qu’il m’a expliqués. J’ai beaucoup appris, ce qui m’évitait de lire, m’évitait de regretter d’avoir arrêté l’école ; il m’apprenait des trucs sur les penseurs, sur la pensée et moi plutôt sur la pratique, sur l’acte… Il y avait un type intelligent, découvreur, chercheur et puis un mec qui comme moi, à sa façon, n’acceptait pas le monde, et c’était ça le lien réel… Il voulait comprendre ses motivations, sa révolte, en quête d’une réponse, d’une volonté d’aller plus loin, d’apporter une théorie. »

Il aidait à penser comme dit Mension. Il était une pensée qui se construisait en permanence au contact de la réalité et des autres… Il était un peu le spécialiste de l’exclusion, à l’image de Breton. Ce comportement mesquin et militaire, d’ailleurs, m’a toujours fait bondir ! Mon côté curé, peut-être !

Debord avait une certaine fascination pour les jeunes en marge du système et qui sortaient des maisons de correction, de prison ou des asiles, style Meinhoff. Il voulait comprendre leur psychologie, la psychologie de la révolte, le moment où l’on franchit le pas, passe de l’autre côté sans peur et hésitation.

« Il devait essayer de trouver chez moi le déclic qui fait qu’à un moment, tu romps et que tu vis n’importe comment… Il était prêt à rompre avec le système mais il ne savait pas toujours très bien ce qu’il allait trouver la fois d’après. Donc lerisque de la solitude… Là-dessus il a toujours été très strict. Il n’a jamais gardé de contacts quand il n’avait plus envie de les garder. Il était fasciné par les gens d’action qui avaient réalisé des choses que lui n’était pas capable de faire. Il faut dire que Guy même s’il ne le montrait pas avait la trouille, comme les autres. »

Debord n’était pas un homme d’action mais il avait une pensée d’action. C’était un pur intellectuel allant au bout de ses idées. Il était, paraît-il, un type, toujours selon Mension, d’une grande finesse, d’une psychologie très fine. Il discutait avec Mension car il avait perçu en lui son côté rimbaldien et pensait que le seul art réel, c’est la vie. Faire de sa vie une œuvre d’art !

Pour Debord et ses copains, il fallait absolument détruire ce monde devenu et devenant invivable au point de ne plus aimer la vie.

Guy Debord flirta avec Eliane, cette sauvageonne, avant de fréquenter Hélène Bernstein avec qui il se mariera en 54. Eliane était une jeune fille sortie d’une maison de redressement. Guy avait, ce qui peut surprendre, une vision très pure de l’amour éternel, de l’amour parfait, vision impossible à vivre dans le monde pourri dans lequel il se trouvait.

Les boissons étaient variées et impossibles. Pour faire partie de la bande de Moineau il fallait boire cul sec un demi de rhum. C’est ce que je fis un jour à Milan, dans des circonstances particulières que j’ai évoquées plus haut. Je bus cul sec un litre de rhum blanc et tombai dans un coma éthylique. Leurs boissons étaient improbables : ils buvaient du pastis mais l’eau était remplacée par du rhum ! C’était le cocktail Legros !

Dans son livre Jean-Louis Mension raconte avec franchise la naissance du mouvement situationniste qui fera parler de lui plus tard en Mai 68. Les trois vrais fondateurs furent le trio Debord, Wolman, Brau qui scinda le groupe lettriste. Encore une fois, le négatif faisait son travail.

Mension laissera dans les dernières pages de son livre autobiographique le portrait d’un homme exceptionnel. Il avait joué une scène dans un film. J’entrepris en vain des recherches car il ne laissa aucune trace de son parcours sur terre. Jean-Claude Guilbert possédait comme Debord des capacités alcooliques assez extraordinaires. C’était un alcoolique fabuleux ! Il était très doué pour. C’était une immense intelligence… je ne peux pas dire plus fort que Guy, mais peut-être un peu quand même. Il était très doué. Il donnait des conseils à Mension pour se comporter dans la société :

Ne canne jamais, refuse toujours, n’accepte jamais de te faire avoir, tiens jusqu’au bout.

Dans ce groupe il n’y avait pas de place pour deux intelligences telles que celle de Guy et celle de Jean-Claude Guilbert mais Jean-Claude est resté dans une révolte individuelle et déterminée et finit par mourir comme un chien tandis que Guy a fondé un petit mouvement qui a fini par s’étendre.

De toute façon, on ne s’en sortira pas vivant ! sera le mot de la fin. De toute façon, tu auras beau t’accrocher aux parois d’une bouteille, toi non plus, lecteur, tu ne t’en sortiras pas vivant !

Le singe appliqué

Jean-Louis Brau fut un opportuniste qui en 1952 fonda avec Wolman, Berna et Debord L’Internationale Lettriste dont l’esprit annonçait la future Internationale Situationniste.

En 1972, paraissait Le Singe appliqué, d’un certain Jean-Louis Brau. En 1972, Jean-Louis Brau publie donc Le Singe appliqué, le roman de sa vie, en même temps qu’un livre rapidement censuré Les Armes de la guérilla.

« C’est plutôt l’histoire anecdotique de la vie de Jean-Louis Brau, une sorte d’autobiographie décousue et brouillonne. On n’y apprend forcément pas que Brau militera pour la littérature des intoxiqués avec « Notes éparses à l’usage de Messieurs les Amateurs de Belles Lettres et de sensations fortes désireux de déchiffrer l’œuvre de William Seward Burroughs dont j’avais beaucoup aimé Le Festin nu.

Des maîtres patentés lui ont fait découvrir Socrate et les Anciens. Il a lu Maldoror et Rimbaud, Cendrars et Antonin Artaud. Il a rencontré Isou, « un Moldovalaque » fier de l’être. Il a lu une certaine Histoire du Surréalisme « comme un roman d’aventures », il s’est mis au Mandarin Curaçao par amour pour André Breton dont c’était la boisson préférée. Il est de la petite foule qui assiste aux obsèques du prophète et mage pour se retrouver à célébrer l’événement au bistrot avec des « cocus du Surréalisme.

Le plaisant de ce Singe appliqué, au-delà de son allant et de sa goualante « ruisseau parigot », sans oublier les mille anecdotes savoureuses ou simplement exotiques et curieuses dont le baroudeur nous fait l’honneur, c’est que sans tomber dans l’amertume ou l’aigreur, l’enfant de son siècle accepte de mettre à distance ses anciens lustres, ses vieilles lunes et s’amuse des ressorts communs, des illusions, des rêves et des espoirs enfuis. En vieil ours, Brau l’admet, s’en moque, ironise et tourne le dos pour aller voir ailleurs. En somme, Brau, qui ne s’en laissait pas compter, savait aussi laisser tomber. »

Je n’appréciai pas spécialement ce compagnon de route des lettristes avec sa moustache de colonel anglais et son caractère bien trempé. C’était un touche-à-tout et Debord fit bien de le virer pour déviation militariste. Il laisse une œuvre brève décousue et inaboutie, d’où surnagent d’extraordinaires réussites, que ce soit dans l’art plastique avec des transferts sur toile et ses poésies lettristes et sonores.

De retour d’Indochine, où il sera entre autre tenancier de bordel pour les troupes françaises et trafiquant d’opium, Brau s’engage en Algérie et fait la guerre d’Algérie de 1956 à 1958. On le trouve au Biafra en tant que « mercenaire » dans l’un des deux camps de la guerre civile. Puis rentre à Paris.

Au début des années 60, il reprend contact avec Wolman, expose ses toiles.

Les retours à Paris sont pénibles. Plus de pièces d’identité, qu’il faut aller récupérer, « assis à une terrasse, à Saint-Ouen, en face de la mairie, suivant de l’œil tous les gens qui en gravissaient le perron ». C’est qu’entretemps il y a eu « le Front popu et les congés payés », le monde a changé. En avant pour de nouveaux voyages, de nouvelles rencontres ! À Cannes il se fait un ami de Malaparte, dont il trace un portrait sympathique (Togiatti l’avait fait secrètement communiste in partibus). À Villefranche-sur-Mer il va rendre visite à Cocteau qu’il suit chez Mme Weisveiller, pour constater : « il me fait chier le poète ».

À la fin des années 60, il publie le premier livre sur Mai 68 Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. Puis, il semble cesser toute activité artistique, refuse toute exposition et se consacre à sa nouvelle vie d’homme de lettres. On n’aura peut-être pas beaucoup d’autobiographies aussi probes pour nous parler de la seconde moitié du siècle dernier. Spécialement de la part des artistes et des créateurs…

Il réside quelque temps à Londres, au cœur de « la révolution pop », avant de retrouver à Paris quelques-uns de ses anciens camarades et de s’en faire de nouveaux pour fonder en 1964 une « Deuxième Internationale lettriste ».

Jean-Louis Brau peint, ce qu’il appelle des « transferts sur toile », il fabrique des poèmes « lettristes et sonores », il participe aux grandes manifestations pop en Europe et ailleurs. Puis, toujours insatisfait, toujours à la recherche du point oméga de sa vie, il décide de « cesser toute activité artistique » et de se vouer à une existence de « singe appliqué ». Il désigne par là une vie pour l’écriture. Une écriture à toutes fins et dans tous ses états, y compris alimentaires : journalisme, ouvrages pour bricoleurs, un Dictionnaire d’astrologie, Larousse et autres guides pratiques.

Écrire de bric et de broc, à la commande et pour gagner sa croûte, donne exceptionnellement des chefs-d’œuvre. En l’occurrence, Le Singe appliqué ne relève pas de la commande, mais du seul désir (ou besoin) de l’auteur. Si, en tant que recueil de souvenirs ou autobiographie, il paraît sans ordre et « inabouti », du moins existe-t-il comme exercice voulu d’une écriture « littéraire » qui s’est voulue personnelle, et il donne l’impression que l’auteur, apparemment revenu de tout, n’est pas sans penser qu’au moins, par ce livre, il laissera des traces de son existence. Il n’a pourtant que 42 ans et pourrait se dire qu’il a encore du temps devant lui.

Il ne s’agit pas d’un livre désespéré, même si les grandes ambitions sont mortes, comme celle de « changer le monde changer la vie ». Au contraire : Jean-Louis Brau s’exalte au souvenir de ses aventures et le désir de les faire partager à son lecteur est évident, non par narcissisme ou pour se donner le beau rôle, mais parce qu’elles ont été pour lui d’intenses moments de vie, ceux qui mettent en cause les meilleures qualités de l’homme : la solidarité, le refus de la peur, le courage, de même que ce n’est pas sans intention qu’il décrit son aptitude au plaisir loin des comportements grégaires. Rien de moralisateur dans le propos, au contraire : chausser de belles bottes en cuir, baiser une jolie fille consentante, se saouler avec des copains n’empêchent pas de chercher un sens à donner à une vie qui vous est dérobée de toutes parts. Car, c’est bien cela que cherche le petit gars d’Aubervilliers qui, lesté d’une culture classique, hante les mauvais lieux du Quartier latin et devient germano-pratin. Jusqu’au jour où il en a marre : « Oui, le Quartier c’est ma famille, et ma famille me fait chier.

La porte s’ouvre peut-être sur l’inconnu, mais la serrure est rouillée. J’ai envie de la faire sauter d’un coup d’épaule, j’essaie, ça ne marche pas, pas assez de recul pour prendre l’élan… J’ai envie de briser toutes les horloges que je vois. Et de me soûler à mort. »

Lui, il y croit encore : « Il y avait, je dis, dans le surréalisme, une exigence de liberté et de lucidité à la fois. Ils me regardent. Consternés. Le jeune con. C’est ce qui est terrible avec les anciens combattants, on est toujours leur jeune con. Ont-ils de la merde dans les yeux, bon Dieu, pour ne pas voir que je suis vieux, vieux plus qu’eux, plus qu’ils ne sauront jamais l’être…

Je ne sais plus où j’ai lu le commentaire suivant qui me plaît bien et cerne assez bien ce personnage truculent :

« Partir pour la Corée ou l’Indochine, c’est tout comme : « la Grande Cavale ». Tenancier des Cents Fleurs, officiellement, pour « surveiller la santé des pensionnaires » de cet ancien bordel chinois tenu par Mme Lé Naï, une très brave Vietnamienne, avec « cette vieille crapule de Tchou » qui a fait les cent coups (opium et guerres) et lui parle d’Euripide tandis que se déroule sous leurs yeux, avec de sympathiques putes, une orgie à la Sade. Pour la Corée, « on nous a dit qu’on représentait le monde libre, d’ailleurs on portait un badge de l’ONU » avec « une belle tête d’Indien dans une étoile blanche ». « La veille, on était consignés à Saint-Germain-en-Laye, pas question de venir à Paris because le moral de la population, vu qu’on était des fafs, des salopes, des mercenaires, des hussards de la mort, les SS partout, la boue, les pas montrables, parce que trop mal embouchés. On s’en foutait d’ailleurs, on avait un peu de flèche, on touchait la prime ce jour-là et tout Pigalle venait nous dire bye les mecs, à la revoyure, deux ou trois cents putes femelles et quelques dizaines de putes mâles… », etc.

Il baise maintes et maintes « mémères… avec un fort peloton de BeurreŒufsFromages », comme il s’envoie des femmes du monde « qui baisent autant que les boudins ». Une éclaircie dans ce désert de désirs déçus : la rencontre de la petite Gert, « quatorze, quinze, seize ans peut-être » qui, après une nuit d’amour se demande si elle a été dépucelée : « Je suis gêné. Non parce que je ne me souviens pas réellement si je l’ai possédée, non, non, je ne crois pas, je suis presque sûr que non, je suis gêné par ses maladresses de langage, parce qu’elle me vouvoie, parce qu’elle ne me demande pas si nous avons fait l’amour, mais si je lui ai fait l’amour, parce que… Chic, dit Gert, et des petites lueurs s’allument dans ses yeux, chic, alors je suis encore vierge. » Ce saoulard et ce baiseur à tout-va, pour une fois dans sa vie a rencontré l’amour. On respire.

Où est le plaisir à lire cet ouvrage ? Je n’en sais trop rien. Sinon qu’on se met à vivre dans le vif des aventures du corps et de l’esprit qui, tout étranges, dramatiques ou parfois dérisoires qu’elles paraissent, engagent un individu qui ne vous est pas indifférent, si pressé qu’on le soit à le ranger dans une génération à une certaine époque de notre histoire. Lettrisme, Surréalisme, militance, erreurs de conduite, espoirs utopiques, rencontres déçues, on se surprend à ne pas regarder de haut ce « singe appliqué », avec ce que nous ont appris nos propres interrogations, nos propres espoirs et nos déceptions. »

Je crois bien que c’est de Maurice Nadeau dans La Quinzaine !

Jean-Louis Brau est décédé en 1985 à 55 ans. Les pionniers de cette aventure situationniste connaîtront tous des destins individuels différents dans lesquels je puise une certaine tristesse.

Mes rêves venaient d’éclater comme une bulle de savon !

Chtcheglov et Wolman

Gil et Ivan sont deux personnes qui au démarrage du mouvement eurent une influence déterminante sur la pensée de Debord et l’élaboration de ses concepts.

Quand il était énervé mon père traitait tout le monde de fumiste. J’étais un fumiste également même s’il m’aimait trop pour le dire. Le fumiste était une personne peu fiable et peu sérieuse. C’était un plaisantin à ma manière. Le mot désignant un farceur avait pour origine un vaudeville joué en 1840 intitulé la Famille du fumiste mettant en scène les galéjades d’un homme exerçant ce métier sur les toits et dans les cheminées.

Wolman était un fumiste. Avec lui on ne savait jamais si c’était du lard ou du cochon, expression que Christine utilisait fréquemment à mon endroit, à juste titre. Pour Eliane Brau, la fumisterie c’était la pensée qui saille, l’esprit qui ne s’intègre pas dans la raison, c’était le dépassement de soi, germe de toutes les créations.

Gil était un garçon doux et discret. C’était un créateur, un vrai artiste, un théoricien du dépeindre en réaction aux peintres traditionnels. C’était un théoricien de la non-création artistique et se demandait comment dépasser la peinture. L’art c’était la vie, c’est-à-dire l’émotion créatrice et pouvait employer toutes les formes possibles. Excommunié par Debord, il eut une formule géniale : l’un n’exclut pas l’autre !

Il est clair que Debord ne s’est pas fait tout seul. Par exemple le film de Wolman, l’Anticoncept était à mes yeux vraiment génial et la théorie de la dérive et de la psychogéographie, une réflexion sur l’urbanisme doivent beaucoup à Chtcheglov. Il souligna l’influence de l’urbanisme sur la vie quotidienne. En architecture, les constructions débilitantes génèrent des habitants tristes. Il suffit de regarder les immeubles immondes et fermes qui longent les rocades des grandes villes pour comprendre les visages inexpressifs des citadins vivant dans ces cages à lapins.

Debord, avare de compliments reconnaît sa dette à son endroit :

Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le plus grand moment de nos aventures ; celui qui, en ces jours incertains, ouvrit une route nouvelle et y avança si vite, choisissant ceux qui viendraient ; car personne d’autre ne le valait, cette année-là ? On êut dit qu’en regardant seulement la ville et la vie, il les changeait. Il découvrit en un an des sujets de revendication pour un siècle ; les profondeurs et les mystères de l’espace urbain furent sa conquête.

Ivan Chtcheglov fut considéré comme une sorte de précurseur à l’origine des idées situationnistes. Il analyse la psychogéographie, la dérive si essentielle pour les situationnistes et la critique de l’urbanisme pour un urbanisme nouveau composé.

J’eus l’opportunité à travers mes dérives internétiques de tomber sur un texte passionnant et de grande qualité mais dont j’ignore l’auteur de la recherche. Je l’ai trouvé sur le site Toutelapoésie.com, Profil perdu. J’en rapporte ici des fragments en espérant que ce brillantissime spécialiste de Chtcheglov ne me poursuivra pas en justice.

Chtcheglov n’est pas tendre avec ses parents trop intrusifs : Nous voulons un génie, mais un génie sans culture, sans jugement et qui fait beuh plus fort que les autres, et que les autres suivent parce qu’il a la cloche, les poumons et la graisse. Nous voulons Superman supercon and Co.

Un roman de l’écrivain soviétique Lev Kassil jouera un rôle fondamental dans la formation sensible d’Ivan : Le voyage imaginaire.

Un extrait du roman pourrait être une...