Les Clopicides

Les Clopicides

-

Livres
106 pages

Description

À la fin des années soixante-dix, une jeune infirmière découvre la psychiatrie. Elle nous livre aujourd'hui son témoignage...

Sa vie professionnelle, intimement liée à sa vie privée, lui permettra de se libérer petit à petit de l'emprise d'une famille au fonctionnement pathologique...


Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 19 octobre 2015
Nombre de lectures 15
EAN13 9782334015080
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Signaler un abus

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-01506-6

 

© Edilivre, 2015

Introduction

Peu de personnes ont écrit sur les camps de concentration. Elles ont préféré chercher à oublier, certaines pensant qu’on ne les croirait pas.

De même peu de personnes ont écrit sur les hôpitaux psychiatriques : la plupart des choses ne peuvent pas être dites, il faudra attendre des années…

Je voudrais pourtant par ce livre porter témoignage de la souffrance extrême que j’ai rencontrée en hôpital psychiatrique. Beaucoup de malades y sont morts en cobaye de laboratoire, les premiers traitements relevant plus de la torture que du soin…

Puisse ce livre contribuer à ouvrir des pistes de réflexion pour que la destruction ne se perpétue pas et que l’on reconnaisse dans les malades mentaux nos frères en humanité.

Ce témoignage nourri d’une expérience professionnelle de trente huit ans est intrinsèquement lié à mon parcours privé. Il résulte d’un regard croisé entre le déroulement de ma vie intime et professionnelle.

Dédicace

À tous ceux qui ont connu l’enfer de l’asile d’un côté ou de l’autre. Et à ceux qui ne le connaîtront jamais…

Première partie

De Charybde en Scylla

1
Bienvenue en Psychiatrie

J’étais arrivée à Dijon avec le sentiment très net d’aller à l’envers de ma vie… Cette ville m’était complètement étrangère. Mais la consigne de ma mère était : faire « comme tes sœurs ».

Paul avait mis un terme à notre relation amoureuse qu’il devait trouver sans doute trop précoce pour un quelconque engagement.

Je me sentais seule, abandonnée, blessée, anéantie, noyée…

Parfois j’étais prise de vertige et je devais m’asseoir.

Tout était derrière moi et rien devant, sauf la vie et mes 19 ans.

Cependant, il me manquait quelque chose pour vivre, était-ce du magnésium, du fer, de la reconnaissance ? Je ne le savais pas… Je venais de quitter la maison de mes parents et j’habitais pour commencer, chez ma sœur.

Ma sœur vivait avec un psychiatre. Ce dernier m’avait proposé de me faire embaucher en tant qu’auxiliaire pour faire l’accueil et de l’animation dans « son » service.

C’était encore l’époque du plein emploi et on embauchait à tour de bras.

Cela tombait bien, je venais d’abandonner des études en sciences économiques qui ne m’intéressaient pas.

J’avais lu des livres de David COOPER, de Ronald LAING qui traitaient d’antipsychiatrie et ces livres m’avaient passionnée. L’antipsychiatrie était encore en vogue alors pourquoi pas ? Je voulais gagner ma vie. J’imaginais confusément que j’allais rencontrer des Hervé BAZIN, des Gérard DE NERVAL, des Antonin ARTAUD.

Lorsque je suis arrivée, la difficulté était triple : je n’étais pas intégrée dans les équipes du fait de mes horaires, je n’avais pas de formation et j’habitais chez le médecin chef. Pleines d’illusions, je ne me doutais pas que JUNG ou COOPER ne me seraient d’aucun secours pour affronter la réalité de terrain. Je m’en rendis vite compte lorsqu’une femme me demanda de lui faire sa toilette intime parce que ses deux mains avaient été brûlées par une tentative de suicide au gaz. Je ne savais comment m’y prendre, j’étais sans formation. Elle avait deux gros pansements aux mains, j’étais pétrifiée…

En fait, lorsque l’esprit ne marche plus, c’est du corps dont il faut s’occuper. Et en psychiatrie, on s’occupe beaucoup des corps : laver, soulever, nourrir, torcher…

Encore influencée par ce courant d’antipsychiatrie, j’avais du mal à distinguer les infirmiers des malades, car la mode était dans ce service « libre » à l’abandon du port de la blouse, ce qui ne me facilitait pas les choses : j’ai pris un malade pour un infirmier pendant plusieurs semaines, il s’occupait du bar que le médecin chef précédent avait fait installer afin de déconditionner les alcooliques à l’alcool. Il avait une bonne présentation. La maladie mentale, ça ne se voit pas toujours comme le nez au milieu de la figure…

Ce bar était fréquenté par les patients des autres services et j’étais à disposition pour écouter dans un brouillard tabagique toutes sortes d’histoires incroyables… Cela allait de « j’ai gouverné la France avec le général DE GAULLE et personne n’en a rien su » jusqu’à « j’ai réalisé les plans d’une éolienne qui alimentera tout le département en électricité » en passant par « je suis en communication constante avec les extra-terrestres ». L’un portait une grande quantité de médailles style Louis XI, des bagues et toute une quincaillerie de bracelets. L’autre portait un casque ajouré en mousse noire, et le troisième des vêtements très excentriques d’une époque improbable. J’appris alors que ce genre de casque en mousse empêche que les épileptiques s’éclatent la tête en tombant.

Comme on dit : j’apprenais « sur le tas ». Mon statut ne me permettait pas de préparer les médicaments. Je ne connaissais pas les pathologies. Je faisais un peu d’animation, je montais des dossiers au secrétariat, décorais le service et promenais des malades.

Je m’interrogeais beaucoup sur moi : quelque chose n’allait pas, mais je ne savais pas quoi. Des paroles bourdonnaient à mes oreilles. Surtout une parole de ma mère qui revenait : « oh, si les enfants faisaient ce que les parents désirent, ce serait le paradis sur terre ». Cette phrase me révoltait. Je l’opposais à ce texte de Khalil GIBRAN, un chrétien libanais : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont fils et filles du désir de Vie en lui-même. Ils viennent par vous mais non de vous, et bien qu’ils soient avec vous, ce n’est pas à vous qu’ils appartiennent. Vous pouvez leur donner votre amour mais non vos pensées. Car ils ont leurs propres pensées etc… ». Quel beau texte ! Comme ce texte me faisait du bien. Il me libérait. Je l’opposais à la conception du paradis de ma mère, qui était pour moi un enfer. Oui, chacun doit rester propriétaire de sa vie. On ne vit pas pour satisfaire l’ambition de ses parents. Je comprenais aussi par les malades que pour exister il fallait sortir du désir de la mère comme l’indique le préfixe « ex ».

Je n’étais pas seule à m’interroger sur moi-même, sur les autres, sur le soin en général : plusieurs de mes collègues étaient en psychanalyse et c’était avec ces personnes que j’avais le plus d’affinités. J’avais de l’amitié et de l’admiration pour une ancienne danseuse engagée comme psychomotricienne. Aujourd’hui elle a son nom dans le Larousse médical. Elle est devenue psychanalyste.

Je me demandais pourquoi les infirmiers arrêtaient de parler lorsque j’entrais dans le bureau et je me demandais si j’étais « persécutée ». Ce n’est que 25 ans après que j’ai pu obtenir la réponse : un infirmier à la retraite me dis « tu sais on n’a pas été sympa avec toi mais on avait peur que tu caftes à ton beau frère, le médecin chef… ». Ma perception était donc juste, mais à l’époque, me croyant interprétative et sujette à des crises d’angoisse, j’avais décidé d’entamer une psychothérapie d’inspiration psychanalytique.

Cette psychanalyse était coûteuse tant financièrement que moralement. Je me sentais vide et creuse et j’avais du mal à apporter des éléments à ma psychothérapie… Dévalorisée par la rupture sentimentale que j’affrontais, j’apportai un jour une petite peinture que j’avais subtilisée à ma sœur et je m’entends encore la présenter comme si j’en avais été l’auteur… Elle représentait un orchestre.

C’était un trio : il y avait une batterie, une guitare et je ne me souviens plus quel était ce troisième instrument. Mais cette triangulation me paraissait intéressante… C’était ce que je recherchais. Je voulais sans doute montrer quelque chose de beau de ma personne, et la frontière entre ma sœur, ma mère et moi était floue…

Tout se passait comme si ma mère, elle-même envahie par l’état dépressif de mon père, avait trouvé chez autrui une terre d’asile. J’avais du mal à entendre mes aspirations propres. Je me revoyais voler des plumes « gauloises » dans la classe de ma mère, qui était aussi mon institutrice, lorsque j’avais huit ans. Comme pour tenter de reprendre du terrain sur moi-même, je les offrais alors à mes copines.

Ma mère lisait mon courrier et je fouillais dans ses affaires : j’aurais aimé mettre une limite entre nous. Encore aujourd’hui lorsque ma mère me parle, son empreinte est si forte que j’ai du mal à reprendre possession de moi-même et le cours de mes pensées. Je fais alors de nombreux oublis ou je perds des objets.

Il est vrai qu’à l’époque de ma mère, il n’était pas question d’écouter les aspirations des enfants. L’enfant était considéré une page vierge sur laquelle on imprimait ce qu’on voulait et qu’on appelait « éducation » pour en justifier la perversion psychologique qu’elle cachait.

Nous étions quatre sœurs : Colette, Arlette, Pierrette et moi la « dernière » : Cosette. Le diminutif « ette » était d’après ma mère, « la marque de la famille ». Déjà, ce mot « dernière » alors qu’il s’agissait justement d’être la première, prenait dans sa bouche d’institutrice une connotation péjorative… Pourquoi y ajouter encore un diminutif ? N’aurais-je pas pu m’appeler Mégacose, Supercose, Supracose, Coseissimo ? S’il s’agissait de porter l’ambition de mes parents, j’aurais du pouvoir bénéficier d’un augmentatif ? Plus je réfléchissais et moins je comprenais. Tout me semblait contradictoire…

Mes sœurs et moi étions habillées avec le même tissu. Bien sûr cela ne facilitait pas l’individuation. Et pourtant, je dois dire que j’adorais ces tissus… Il s’agissait de tissus de qualité. Pas de ces tissus actuels fabriqués à l’étranger et qui ont l’air de sortir de la gueule d’une vache. C’était de beaux tissus, solides. J’aimais beaucoup aller les acheter avec ma mère et du haut de mes huit ans j’avais décidé que j’épouserais un des deux fils DUVERNET du magasin de tissus pour pouvoir jouir de cette sensualité que procure le textile, de toutes ces choses qui n’existent pas dans le cerveau des hommes : le biais, le tergal, la trame, le cent soixante, la percale, etc… (sur les deux fils, un voudrait bien de moi…) plus tard, je serai marchande de tissu…

Pour leurs dix-huit ans, mes sœurs ont toutes eu une machine à coudre et bien que j’étais beaucoup moins douée pour la couture, je reçu aussi ma machine à coudre.

Il fallait faire pareil pour tout le monde et surtout ne pas faire de jalousie. Hélas le piano avait été vendu au profit de la T.V qui arrivait dans les foyers avec le canapé et à mon avis, le début de la décadence des temps modernes… J’étais très gâtée, mais la place qui m’était attribuée ne me convenait pas.

Il n’existait pas d’espace pour accueillir ma personnalité.

Je ne pouvais pas non plus me résoudre à être un clone.

Il y avait cependant des bénéfices secondaires qui me maintenaient dans l’ambivalence.

En tous les cas, cette petite peinture volée à ma sœur, que je présentais à mon analyste me permis de redécouvrir mon goût pour la musique.

Mon manque de formation était un véritable handicap pour mon travail, je décidai de démissionner de mon statut d’auxiliaire et de m’inscrire à l’école d’infirmière.

La formation était à l’époque en alternance. C’est en novembre 1978 que je reçu mon affectation de stage pour un service « fermé ». Là, ce n’était plus la même chanson : des cris horribles s’échappaient des fenêtres équipées de barreaux. Je commençais ma journée de travail à cinq heures trente du matin, il faisait nuit, cela me paraissait complètement inhumain comme horaires. J’avais vingt...