Les Conquérants du Monde Ancien

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255 pages
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Ce n’est pas un roman d’aventures ; c’est le récit de l’odyssée de ces hommes et de ces femmes qui, fuyant la misère et le chômage, avaient fait le choix d’émigrer vers l’Afrique du Nord plutôt que vers les États-Unis, le Canada, l’Australie, l’Argentine ou la nouvelle Zélande. Cette histoire commence il y a juste deux siècles.
Ils étaient de France, des Baléares, d’Espagne, de Suisse, d’Italie, de Malte et d’ailleurs ; certains comme Barthélémy arrivèrent à El Djezaïr plus de dix ans avant la conquête et vécurent le débarquement à Sidi-Ferruch à côté des Turcs.
Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, dans le déroulement de cette histoire homérique, tout est vrai.
C'est également un récit historique très étayé des conditions de "la conquête". On y trouve beaucoup de références à des documents originaux de l'époque, qui nous amènent à une réflexion sur l'attitude de la France pendant cette période. Les conséquences de décisions prises il y a près de deux siècles nous apparaissent encore aujourd'hui.

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Nombre de lectures 7
EAN13 9782368323038
Langue Français

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Pierre Barthélemy Décaillet
Les conquérants du monde ancien
Chroniques des premiers migrants européens en Afrique du Nord 1814-1912
INTRODUCTION En ouvrant un gros carton de documents anciens dans ma cave, j’ai retrouvé par hasard un texte d’une dizaine de pages tapé sur du papier pelure à l’aide d’une antique machine à écrire mécanique. Il s’agissait d’un résumé sur l’origine de notre famille rédigé dans les années cinquante, en 1953 exactement, par un homme dans la dernière année de sa vie ; je veux parler de mon aïeul. Dès que j’ai commencé à feuilleter ces pièces, les personnages me sont apparus ; puis quand je me suis décidé à lire quelques lignes, les acteurs se sont révélés à moi et ils se sont remis à vivre, et sans que je puisse résister, ils m’ont raconté leur histoire. Plus je cherchais à vérifier ce qu’ils me narraient en fouillant dans la documentation volumineuse que j’avais à ma disposition et sur internet à leur sujet, plus ils devenaient réels. Ils m’ont alors retracé leur vie ; sans fioritures. Je n’ai pu que prendre des notes pour témoigner de ce que j’avais découvert dans ce fascinant voyage où ils m’ont transporté et pour vous rapporter ce qu’ils m’ont dit. Tout, dans le texte qui suit est vrai. J’ai contrôlé chaque détail. Il y a eu quelques zones d’ombre où je n’ai pas réussi à trouver de documentations très précises et irréfutables. Cependant, celles-ci ont été peu nombreuses. Pour remédier à ces carences, je me suis efforcé d’imaginer les situations les plus probables dans cette narration, en essayant de trahir le moins possible la vérité historique et par-là, la mémoire de tous ces migrants. Pour arriver à cet objectif, j’ai utilisé mes connaissances des pays dont il est question. Je suis né en Algérie, j’y ai passé mon enfance et j’ai voyagé sur l’île de Minorque sur les traces de ses ancêtres.
En pénétrant leur univers, j’ai découvert des hommes et des femmes qui n’étaient pas différents de nous, qui avaient les mêmes aspirations, des ambitions identiques aux nôtres. Ils aimaient, ils haïssaient, ils espéraient ou désespéraient comme cela nous arrive aussi en ce début de siècle à notre tour. Ils n’étaient ni meilleurs ni pires que ce que nous sommes ; ils avaient des certitudes et des doutes comme nous en avons. Ils n’étaient pas maîtres de leur destin. Je me suis senti proche d’eux. Les circonstances qu’ils ont traversées, en revanche, étaient autrement plus problématiques que celles que nous connaissons de nos jours, et seules les personnalités fortes résistaient et survivaient. Assez curieusement, ils m’ont semblé heureux malgré les difficultés, ou sans doute justement grâce à elles.
Dans cette histoire, qui commence il y a juste deux siècles aujourd’hui, je ne suis qu’un témoin, rien de plus. J’ai observé ces êtres vivre. Ils étaient de France, des Baléares, d’Espagne, de Suisse, d’Italie, d’Algérie et d’ailleurs ; j’ai rencontré des catholiques, des protestants, des musulmans, des israélites et d’autres qui ne croyaient en aucun dieu. Ils sont tous là ; ils sont présents, ils nous regardent, ils sourient et nous disent : « et vous qu’avez-vous fait de vos talents » ? (Matt. 25 – 14/30)
Nous avons tous vu au cinéma nombre de ces « westerns » qui nous ont souvent passionnés en déroulant devant nos yeux l’épopée de la conquête de l’Ouest. Pour les plus jeunes, il y a eu « la petite maison dans la prairie » qui a enchanté l’enfance de certains d’entre nous. D’autres récits, comme ceux de Kenneth Roberts (Le Grand Passage), pour ne citer que lui, nous ont fait pénétrer dans le vécu de ces pionniers qui ont participé à la construction de l’Amérique du dix-huitième siècle. Nous avons tous lu des descriptions retraçant la colonisation du Canada, de la Nouvelle-Zélande ou de
l’Australie.
C’est à tort que nous avons honte de cet épisode de notre histoire, celle de la création de l’Algérie, cette « Histoire » qui a été falsifiée, que la plupart d’entre nous ne connaisse pas et que l’on nous cache.
Par ce récit, basé sur des faits documentés incontestables, j’ai souhaité rendre justice à tous ces hommes, toutes ces femmes et ces enfants du dix-neuvième siècle qui ont permis, quoi que l’on puisse en penser, à l’Algérie d’aujourd’hui d’exister. Les faits 1 sont là.
Ce texte n’intéressera que ceux qui veulent bien co nsidérer que l’histoire, « l’Histoire de la France », la vraie, existe toujours, et que l’on a encore le droit de la raconter et de la transmettre aux nouvelles générations.
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leur misère hautaine… José-Maria de Hérédia
C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Matthieu (7/20)
« La voix secrète »
Nos morts ne sont pas morts, s’ils vivent en notre âme Tant que leur souvenir reste en nous fort et vivant Que nous entretenons en nous la pure flamme
Qui nous les rend présents.
Ceux qui sont morts vraiment sont ceux que l’on oublie, Ceux qui s’en sont allés ne laissant après eux Nul exemple fécond, nulle empreinte bénie Nul sillon lumineux.
Non, il ne se peut pas que l’homme de bien meure, D’un noble cœur toujours quelque chose survit Son influence reste et sa trace demeure En son œuvre il survit.
Tel autrefois, Eli, sur son chariot de flammes Sur son disciple aimé laissa choir son manteau Ainsi nos bien-aimés nous laissent de leur âme En s’envolant là-haut.
Ô voix des disparus, vous n’êtes point muettes Et vos accents amis sont toujours entendus Elle nous guide encore la chère voix secrète
De ceux qui ne sont plus.
Jean-Nicolas Décaillet
Port de Mahón, îles Baléares, 10 avril 1815
Barthélemy n’avait jamais imaginé que son nom pouvait présenter une connotation incongrue dans une société dont la tradition catholique confinait parfois à une sorte de fétichisme ; et pour cause. Il n’y avait jamais eu une nuit de la Saint-Barthélemy sur son île espagnole, et ses parents avaient choisi pour lui sur les fonts baptismaux le prénom de son père, comme c’était la coutume.
Ils l’avaient toujours appelé Barthélemy, ou Barth comme ils disaient souvent pour faire plus court, sans même y penser. Mais c’était loin d’être son premier souci. La pauvreté avait fait place au dénuement. Par fierté et par orgueil, elle refusait de se nommer de cette misère hautaine, et chacun préférait croire que c’était la loi du temps présent. Les seules réelles préoccupations des Mahónnais étaient de se nourrir, de se vêtir et de se chauffer. C’est-à-dire simplement de survivre.
Aussi loin que le gamin remontait dans ses souvenirs, il avait toujours participé à l’effort collectif pour assurer ces fonctions vitales et il continuait à s’y appliquer tout naturellement, sans avoir réellement conscience de son sort.
Toute sa tendre enfance, il l’avait passée à aider et à servir ses parents en leur obéissant aveuglément. Il était encore sans doute trop jeune pour n’avoir jamais pu rêver d’un mode de vie différent ou d’autres horizons. Quand il regardait autour de lui, il n’avait pas le sentiment d’être plus malheureux que la plupart des garçons du village. Les notions mêmes de bonheur et de malheur lui étaient étrangères. Il vivait simplement chaque instant, intensément.
Il s’occupait aux travaux des champs et avait la charge de surveiller trois chèvres blanches squelettiques sur les terres caillouteuses des environs. À vrai dire, il prenait aussi un certain plaisir à se rendre utile. Il savait piéger la grive ou le vanneau, et le gibier qu’il rapportait était souvent un complément fort apprécié à la maison.
Il n’était pas rare non plus de le rencontrer soulevant difficilement de ses bras fluets un seau d’eau trop lourd pour lui, qu’il transportait depuis la maigre source jusqu’au potager entouré d’un muret de pierres sèches. Cependant, le plus souvent, pieds nus et vêtu de haillons, il conduisait son petit troupeau avec un long roseau entre les quelques chênes verts du voisinage.
Dans ces moments-là, il avait le sentiment d’exister, d’être indispensable ; probablement, sommeillaient en lui des capacités de chef qui devaient se développer tout au long de sa vie. Il se croyait chargé de responsabilités comme aîné et seul garçon de cette famille de six enfants, dont trois étaient déjà morts en bas âge. Sans doute l’était-il réellement, puisque l’argent de son travail devait par la suite être utilisé à acheter vivres et vêtements pour le reste de la maisonnée.
Aujourd’hui, assis dangereusement sur le parapet en pierre de taille presque aussi haut que lui qui surplombait le grand port de Mahón à quelques mètres seulement de la
porte de l’église romane, il attendait ses parents. Ils avaient pénétré dans le magnifique édifice pour réciter quelquesPateret quelquesAveet pour mettre un cierge à la Sainte Vierge qu’ils suppliaient de toute leur âme de protéger leur rejeton dans ce long voyage qu’il entreprendrait bientôt. Barth était partagé entre la satisfaction d’être enfin considéré comme un homme et cette douleur qui lui nouait le ventre depuis plusieurs jours. Il admirait le spectacle du majestueux deux-mâts, juste au-dessous de lui, sur lequel il embarquerait tout à l’heure. C’était un bâtiment à deux ponts, qui avait dû être construit dans les années 1790 ou l800, mais qui, près de vingt ans plus tard, avait encore fière allure. Le port était animé ; de nombreux bateaux de toutes tailles étaient accostés contre les quais ou naviguaient dans la rade allongée et étroite. Certains étaient penchés sous les longues vergues de leurs voiles latines, les unes ocre-jaune, les autres d’un rouge brique délavé, d’autres étaient mus par de petites équipes de rameurs qui s’agitaient et paraissaient des points minuscules depuis le haut de la falaise.
Le grand bassin, qui offrait un abri incomparable aux marins qui cabotaient en Méditerranée, avait connu des heures de gloire et un commerce très florissant sous l’occupation britannique.
À présent, depuis bientôt trente et quelques années, et avec la retraite des Anglais, l’activité de Mahón avait peu à peu périclité. La brève annexion par la France avait rendu une certaine animation au port, mais la guerre d’indépendance et le départ de l’escadre française avaient laissé l’île à demi ruinée. Le dénuement s’était lentement installé, une misère profonde et durable, qui allait contraindre en quelques années une grande partie des habitants à s’expatrier.
Barth était comme hypnotisé par cette masse imposante dont les mâts de hune et d’artimon, chargés de voiles carguées le long des vergues, donnaient à l’ensemble une impression d’extrême fragilité, le tout dans un enchevêtrement complexe d’étais, de drisses, d’écoutes et de cordages de toutes sortes... Pour la première fois de sa vie, il paraissait désemparé ; dépassé par la tournure des évènements.
Il n’entendait plus les bruits du port qui montaient jusqu’à lui ; placé comme il l’était, en haut de la falaise, il ne sentait pas non plus l’air piquant et même frais, malgré le soleil de mai, qui fouettait son visage. Il avait du mal à se persuader de la réalité du moment. Sa pensée était figée, comme paralysée. Disons-le tout net : il avait le trac.
« Barth ! Nous avons mis un gros cierge à la Vierge pour toi, et monsieur le curé te demande d’aller le voir ; il veut te bénir avant que l’on descende au port ».
En sortant de l’église, sa mère semblait presque gaie, ou du moins tentait à le paraître. Elle n’avait pas dit « avant que tu n’embarques » ou « avant que tu ne partes » ; elle n’osait pas prononcer ces mots qui auraient préfiguré leur future séparation.
Son père, un homme brun, pas très grand, au regard sévère, suivait, le visage encore plus fermé que d’habitude. Lui aussi portait le prénom de Barthélemy, mais tout le monde l’appelait Maty. Il arborait, planté sur sa tête, un curieux chapeau noir pyramidal avec de larges bords du haut desquels pendaient deux pompons en laine. Sa taille était serrée dans une épaisse ceinture en coton blanc et, fait assez rare, il avait chaussé des espadrilles pour la circonstance. Il tenait à la main droite un petit baluchon de toile bleue nouée par les quatre coins qui représentait toute la fortune de son fils Barth.
C’était lui, le père, sur les conseils d’un cousin comptable à la « Compania General de las Islas » sur le port, qui avait rencontré le commandant du « San Fernando » et lui avait demandé d’embarquer son rejeton comme mousse. Cela n’avait pas posé de problème, et il avait accepté la proposition du capitaine Ortiz, à savoir que la moitié du salaire serait versé immédiatement au moment de monter à bord, et l’autre partie au retour du bateau ; c’est-à-dire environ deux ans plus tard.
Deux ans ! Cela lui avait serré le cœur. Deux ans ! C’était bien long pour un enfant de cet âge ! Il avait hésité ; cent fois, il y avait réfléchi la nuit sans pouvoir dormir. Puis il avait finalement pris sa décision : à treize ans, il était temps de se préparer pour un métier ; de rentrer en apprentissage en quelque sorte. Et puis l’argent versé immédiatement permettrait au reste de la famille de vivre un peu mieux en attendant.
Pour le paysan qu’il était, sur la terre ingrate de l’île de Minorque, la carrière de marin, dont il ne connaissait vraiment que les vantardises des matelots de passage et dont il ignorait tout de la vie et des souffrances, apparaissait tout compte fait honorable et même, à certains points de vue, pouvait être considéré comme enviable pour une personne de sa condition sociale.
Barth sauta de son point d’observation et rejoignit le curé qui l’attendait à la porte de l’église. De loin on put entendre le prêtre l’encourager ; puis il le bénit et traça avec le pouce de la main droite le signe de la croix sur le front du garçon. Il lui présenta le crucifix attaché à une longue chaînette d’argent qui pendait à son cou, et Barth y posa un baiser furtif. L’enfant brun de peau, le visage fin et intelligent, relativement petit pour son âge, mais déjà musclé comme un homme, paraissait plus costaud dans ses habits du dimanche de toile grise avec cette large ceinture de tissu serrée autour de la taille. Il courut rejoindre ses parents et d’autorité, prit la tête du groupe. Il passa le premier pour descendre les escaliers qui, sur la pente abrupte de la falaise, conduisaient en zigzaguant jusque sur les quais du port à quelques pas seulement du « San Fernando ». Arrivés en bas, ils furent saisis à la gorge par la fumée et par les émanations âcres de la teinture qui chauffait dans d’énormes chaudrons noirs où trempaient les tramails des pêcheurs. Il fallut quelques secondes à Barth avant qu’à la fin il s’habituât et qu’il reprit sa respiration. En file indienne, ils contournèrent plusieurs tas de cordages, de filets et de palangres qui dégageaient une forte odeur d’iode et de poisson séché. Pour accéder enfin au navire, ils durent jouer des coudes et se frayer un passage