Les Héritiers du Roi-Soleil
303 pages
Français

Les Héritiers du Roi-Soleil

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Description

L’enfant de cinq ans – futur Louis XV – amené tout tremblant au chevet de Louis XIV, la veille de sa mort, le 1er septembre 1715, était un successeur inattendu à la couronne de France. Rescapé d’une hécatombe d’héritiers sans précédent, son extrême jeunesse et une santé délicate déclenchèrent un formidable appétit du pouvoir autour de lui. 
Louise-Bénédicte de Bourbon-Condé fut la première à manifester une ambition à la mesure du renom du Grand Condé, son aïeul. La prétention de Philippe d’Orléans, fils du propre frère de Louis XIV, à exercer la régence lui devint insupportable. Pour elle, bien que fils bâtard du Roi-Soleil, son mari le duc du Maine réunissait toutes les conditions pour accéder à la plus haute marche du pouvoir. On savait qu’il était le fils préféré du roi, et Mme de Maintenon, à laquelle Louis XIV ne refusait rien, le considérait elle-même comme son propre enfant. La jeune duchesse ne fut satisfaite que le jour où elle eut la certitude que Monsieur du Maine, élevé au rang des princes du sang, se trouvait couché sur le testament royal.
Le récit de Gilbert Mercier met en lumière les aspects romanesques, parfois même rocambolesques, de la vie de cette femme à l’ambition démesurée. Brillante, attirant tous les regards, sa cour de Sceaux fut d’abord un défi permanent à la vieille cour de Versailles.

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Informations

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Date de parution 21 février 2018
Nombre de lectures 12
EAN13 9791032101049
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Maquette couverture : Daniel Leprince Le château et le parc de Sceaux au temps du duc et de la duchesse du Maine. Gravure. Photo © DeAgostini/Getty Images
© Éditions de Fallois, 2018 22, rue La Boétie, 75008 Paris
ISBN 979-10-321-0104-9
I l se figurait alors les hommes tels qu’ils sont en effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de b oue. VOLTaIRE, Zadig ou La destinée
AVERTiSSEMENT
L’incroyable conspiration de Cellamare (du nom de l ’ambassadeur d’Espagne en France) qui mit fin aux luttes fratricides des héri tiers de Louis XIV, au lendemain de sa er mort, le 1 septembre 1715, ne peut se comprendre, après trois siècles d’oubli, que si l’on accompagne, dans le cadre grandiose du domaine de Sceaux, œuvre de toute sa vie, une femme d’exception à tous égards : Louise-B énédicte de Bourbon-Condé, petite-fille du Grand Condé, devenue duchesse du Maine. D’André Maurel, en 1928, à Jean-Luc Bourdin, en 199 9, les derniers biographes de la duchesse du Maine ont, comme leurs prédécesseurs, n aturellement puisé l’essentiel de leurs sources dans lesMémoîresduc de Saint-Simon et de la baronne de Stall du (Marguerite-Jeanne Delaunay). L’aversion avouée de Saint-Simon et le regard sans complaisance de Mme de Stall révèlent une personnal ité, certes captivante, mais qui emporte tout sur son passage. Y compris le duc du M aine littéralement écrasé par cette femme, petite de taille mais de fort tempérament, à laquelle rien ne devait résister. De sorte que, dans les ouvrages et études consacrés à leur cour de Sceaux, le duc ne figure qu’au travers de la duchesse. I l n’existe, à propre ment parler, aucune biographie le concernant. Pourtant, si la duchesse joua un rôle essentiel dan s une conspiration lourde de conséquences, il n’en demeure pas moins que le duc en fut la cause. Fils préféré du Roi-Soleil (quoique bâtard et boiteux) ce prince aimabl e, raffiné et d’une culture universelle, ne craignant pas de participer aux guerres malgré s es malformations, juste pour rendre son père fier de lui, aurait pu devenir le régent d e France, jusqu’à la majorité de Louis XV, à la place de Philippe d’Orléans, s’il s’ était montré à la hauteur des ambitions de sa femme. D’abord profondément déçue de se voir mariée à un p rince bâtard et boiteux – fût-il néanmoins fils du roi et, qui plus est, fils préfér é – alors qu’elle se flattait d’être née « sans tache dans le berceau », la découverte d’un esprit si brillant dans un corps si peu accompli avait fait naître en elle une ambition cap able de la conduire aux pires folies. Sa cour de Sceaux parvint à rivaliser avec celle de Ve rsailles, son ordre de la Mouche à miel suscita nombre de jalousies et ses célèbres « Nuits » connurent des succès inégalés jusqu’à la veille de la mort de Louis XIV… Toujours dans le but de favoriser l’ascension du duc du Maine jusqu’à la plus haute marche du pou voir. Ainsi peut-on parler d’une histoire d’amour entre d eux êtres dont les différences éclataient pourtant au grand jour, tant l’un ne sou haitait vivre que dans la discrétion de ses occupations raffinées, alors que la nature impé tueuse de l’autre l’amenait à tout
renverser sur son passage. e Au milieu du XIX siècle, Alexandre Dumas, qui aimait faire un enfan t à l’histoire, selon son expression devenue célèbre, comprit le pa rti à en tirer. DansLe Chevalîer d ’Ha rm e n ta let pour tout direil s’employa à faire ressortir le côté romanesque, rocambolesque, de la conspiration de Cellamare dans laquelle Madame du Maine entraîna son mari jusqu’à l’indicible. Nous nous sommes permis, à notre tour, quelques acc ommodements, mais avec le souci permanent de rester fidèle au cours des événe ments et à la vérité des personnages. Que les lecteurs soucieux de rigueur v euillent bien accepter ces libertés. On aimerait que l’histoire du duc et de la duchesse du Maine trouve une fin plus heureuse. Car, en définitive, le fils bâtard de Lou is XIV et la petite-fille du Grand Condé apportèrent de la sensibilité, de l’amour, de la li berté, et aussi du bon goût, dans un monde qui en manquait singulièrement. Hélas, il par aîtrait que les histoires d’amour finissent mal en général.
I.NAINE DU SANG
« La plus magnifique et la plus triomphante pompe f unèbre qui ait jamais été faite depuis qu’il y a des mortels. » La volière de Versailles n’en finit plus de caquete r à tous les échos de Paris et du royaume. Jamais, au grand jamais, trois mois après avoir rendu l’âme, un défunt n’aura été célébré avec un pareil déploiement sous les voû tes séculaires de Notre-Dame. Tout droit sorti de la plume sans retenue de la marquise de Sévigné, et répété à l’envi, le dithyrambe aurait de quoi froisser L o u i s XIV s’il n ’était lui-même fort éprouvé par la disparition du « plus grand homme du royaume » . À q uoi son ennemi juré, Guillaume d’Orange, s’est empressé d’ajouter perfidement le « plus grand homme de l’Europe ». Le Roi-Soleil pourrait en prendre ombrage. Avant la réconciliation, le pardon, et la paix du vieil âge, le passé n’avait-il pas été fert ile en bravades, traîtrises, coups d’éclat, incartades de toutes sortes. Cent raisons d’abandon ner le défunt à l’oubli, ce destin commun. Cent raisons, certes, mais une plus que les quatre-vingt-dix-neuf autres. Les souvenirs de l’enfance sont tenaces. Impossible d’e ffacer de la mémoire d’un garçon de dix ans, fût-il déjà roi, la fuite éperdue, couché en travers du cheval de Mazarin, pour échapper à la troupe des princes frondeurs et des a mazones de la Grande Mademoiselle. Et qui donc, debout sur ses étriers, emmenait cette troupe ivre de sang, capable de transformer le faubourg Saint-Antoine en une atroce boucherie ? Le « grand homme » d’aujourd’hui, justement… Mais enfin, s’il a rendu son âme à Dieu, ce qui n’est pas prouvé, il a eu, auparavant, la bonne idée d’al ler, en quelque sorte, la rendre à son roi. Quittant sa terre de Chantilly dans sa chaise d’impotent miné par la goutte, il a exigé qu’on le conduisît à Fontainebleau au chevet de sa jeune belle-fille aux prises avec la redoutable petite vérole. C’était le voyage de trop . À moins que ce ne fût le geste ultime de la soumission. En pareille circonstance, on ne t riche pas. Quelques heures seulement avant de rendre l’âme, le onzième jour de décembre 1686, sa main de moribond avait trouvé la force de tracer quelques mots à l’adresse de Sa Majesté, son cousin : « respect… dévouement… tendresse »… En conséquence de quoi, Louis XIV n’avait pas hésit é à apposer son précieux paraphe sur le document autorisant le transport sol ennel de son cœur à l’église des Jésuites, rue Saint-Antoine. Un cœur embaumé dans u ne cassette de plomb revêtue de vermeil doré. Quant à son corps, il avait été inhum é l’avant-veille de Noël dans le caveau familial, au pied de l’autel de l’église de Vallery , à l’ombre du château ancestral, gloire du comté de Sens.
Trois mois plus tard, le moment est donc venu de s’ arracher à l’engourdissement hivernal pour honorer les mânes du « grand homme ». Drapée de noir, derrière un arc de triomphe encadré par deux palmiers défiant la bise glaciale, la façade de la cathédrale apparaît comme une invitation à pénétrer dans une n uit obscure sous le ciel vaporeux de ce deuxième jour de mars 1687 figé dans une torpeur de circonstance. Un des palmiers symbolise la Mort victorieuse du Temps, l’autre la Renommée, mère de la Gloire. À l’intérieur, les décorateurs de l’atelier royal d es Menus-Plaisirs ont rivalisé d’ingéniosité pour transformer l’immense nef et les transepts en un « camp de la douleur » capable d’émouvoir les guerriers les plus endurcis. Portant encore les traces de la boue des champs où elles furent plantées, des tentes de bivo uacs recouvrent les bas-reliefs, et chacune correspond à une victoire : Rocroi, Fribour g, Thionville, Sierk, Arras, Valenciennes, Lens, Cambrai, Nördlingen, Seneffe, S averne… Plongé dans la nuit, un pan de la cathédrale laisse apparaître en lettres l umineuses l’adage latin : « Ce qui s’est fait loin du soleil doit être caché. » Dans les ran gs de l’assistance, composée en grande partie des nobles familles, rangées par ordre de pr éséance, mais aussi de l’ensemble des évêques du royaume installés sur des gradins de chaque côté du chœur, des premiers ordres de l’État en habits de deuil, et de s compagnies souveraines de la cour, on s’interroge. Ne faudrait-il pas y voir un sens justement caché ? Le catafalque recouvert d’un drap d’or bordé d’herm ine justifie à lui seul l’idée de grandeur omniprésente. En fait, les décorateurs ont conçu un gigantesque mausolée, une sorte d’obélisque, dont le sommet n’est pas loi n de frôler la voûte, à plus de trente mètres de hauteur. Cinquante Suisses forment une ha ie d’honneur d’une extrémité à l’autre de la grande nef. Mais, bientôt, c’est vers la célèbre chaire que se portent les regards. L’apparition du prédicateur aux accents incomparables, Jacques-Béni gne Bossuet, fait courir un frisson sur l’assemblée. Puissante, répercutée par l’écho jusqu’au plus haut de la nef, la voix de héraut d’un dignitaire ecclésiastique fige l’assemblée : « Orai son funèbre du Très haut et Très puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier prince du sang… » De son regard d’évêque du verbe, conscient que l’hi stoire retiendra ses paroles plutôt que le décor funèbre qui est fait pour les recueill ir, Bossuet contemple l’assemblée avec l’assurance et l’autorité de celui qui va parler au nom du plus puissant que les plus puissants. Prédicateur blanchi avant l’âge, l’Aigle de Meaux attend le moment où le camp de la douleur ne sera plus que silence et recueille ment. Alors, il étend ce bras qui tant de fois courba les têtes les plus couvertes de lauriers. «Dominus tecum, virorum fortissime… Vade in hac fortitudine tua… Ego ero tecum… Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de t ous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous. » Ce verset du Livre des Justes psalmodié, Bossuet la isse aller sa voix cuivrée dans l’enceinte de l’histoire, en échos calculés : « Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de L o u i s de Bourbon, Prince de Condé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et s’il m’est permis de l’avouer, par l’inutilité du travail… »