Les Mauvaises Fréquentations

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Ce recueil de textes de l’écrivain et journaliste argentin Roberto Arlt nous plonge dans les bas-fonds du Buenos Aires des années 1930. Grand chroniqueur de rue, Arlt nous fait partager les anecdotes collectées au fil de ses investigations dans les quartiers marginaux, dans le milieu du petit banditisme ou encore dans les prisons. Il nous retranscrit certains courriers échangés avec de vrais bandits. Vous suivrez ici les histoires de Juancito le Cogneur, du braqueur solitaire ou des petits chapardeurs de rue, dans une ville et une société en pleine mutation.

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Publié par
Date de parution 16 avril 2015
Nombre de lectures 16
EAN13 9791092892024
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ROBERTO ARLT
LES MAUVAISES FRÉQUENTATIONS
Traduit de l’espagnol (Argentine) par
Charlotte Pujol et Normando Gil



ISBN : 979-10-92892-02-4
© Ombú Éditions, 2017
Toulouse, France
contact@ombu.fr
www.ombu.frPROLOGUE
Un écrivain aux marges de la loi
Ce livre sans concession est à l’image de son auteur, Roberto Arlt, qui visait les
pièces de l’échiquier social comme un tireur d’élite, qui mitraillait avec sa machine à
écrire les règles du jeu de l’indifférence ; ou encore, qui pointait du canon de son index
les bureaucrates, les petits-bourgeois, et ne doutait pas même une fraction de seconde
à faire feu.
Les eaux-fortes qui suivent ce prologue sont une pure provocation. Un défi accepté
à l’avance. Irrespect du statu quo. Bravade contre le mépris. Une rébellion ouverte qui,
dans un jeu de mots, devient révélation, celle d’un univers fatal empreint de tango et
d’alcool.
Les Mauvaises Fréquentations forme une unité de seize articles rythmés par le
pouls de Arlt : une écriture « à chaud », directe, souvent proche de l’oralité. Grâce à
son expérience de chroniqueur de rue, Arlt a apporté des données indispensables pour
déchiffrer une Buenos Aires bigarrée et contradictoire. À travers des stéréotypes, il a su
construire des personnages crédibles. À travers son attrait pour un genre expressif, il a
interpellé les écrivains du genre policier, qu’ils soient populaires ou savants.

IL ÉTAIT UNE FOIS UNE VILLE ET UN TEMPS FUNESTES
Roberto Arlt écrit plus de mille cinq cents « eaux-fortes » pour le journal El Mundo,
entre 1928 et 1933. À travers ces textes, il nous fait partager les anecdotes collectées
au fil de ses investigations, les courriers qu’il échangeait avec ses lecteurs et qui
animaient les polémiques de la vie quotidienne des Porteños. Ce livre en propose une
sélection qui nous plonge dans les bas-fonds de Buenos Aires, dans les quartiers
marginaux, dans le milieu du petit banditisme ou encore dans les prisons.
Dans les arts plastiques, l’eau-forte renvoie à la technique primaire de graisser avec
de la cire (de nos jours, avec du vernis) une plaque en métal, pour y dessiner une
image avec un stylet aiguisé. Les textes réunis ici gravent sur notre mémoire visuelle
les images choisies d’un temps difficile et décharné, dans les faubourgs implacables
de Buenos Aires. Comme dans une bande dessinée tragique, Arlt nous dépeint une
ville qui fabriquait des criminels et des délinquants, tel un système de production en
série.
Sans rien céder à la morale bien pensante ni à l’intronisation héroïque de la misère,
notre chroniqueur s’est aventuré dans un temps et un espace déterminés pour recréer
ce contexte dans ses récits. Et il s’est servi de l’humour. Et il s’est servi de la poésie
marginale. Et il a marchandé avec les protagonistes pour qu’ils racontent leurs
histoires et celles de leurs proches, leurs mésaventures, leur infamie, en échange
d’une immortalisation d’un jour, dans les colonnes insoumises d’un journal de moyen
tirage.

Arlt écrit ces textes à une époque où le cinéma offrait une ambiance propice à
l’imagination. C’était les années 1930. Il y avait un public à la fois insatiable et massif.
Il y avait une industrie qui demandait du contenu à vendre dans les kiosques, dans des
magazines bon marché comme dans les œuvres des plus grandes plumes.
Étaient ainsi dévorées avec avidité des intrigues criminelles, ourdies par des
narrateurs comme Edgard Wallace qui faisaient ressortir, sous la forme du thriller
anglais, des atrocités sensationnelles et un dénouement plus nébuleux que magistral.
De grandes œuvres nationales connaissaient alors le même succès mais se
démarquaient, elles, par des scénarios clairs, la succession méthodique des faits, les
émotions les plus basses comme les plus nobles et une vérité insinuée dans les yeux
des suspects et des détectives. C’est le cas de certains textes de Jorge Luis Borges,
d’Adolfo Bioy Casares, de Silvina Ocampo, voire de Manuel Peyrou.

Entre le populaire et le savant, Arlt met un pied de chaque côté. Il le revendique
même : « Il y a des gens qui ont honte de confesser qu’ils lisent l’écrivain de romans
policiers Edgar Wallace. Ils croient que c’est un signe d’infériorité mentale ou au moinsde puérilité […] je crois que c’est l’un des romanciers les plus extraordinaires que
l’humanité a produit. Sa science et son style narratif n’ont été égalés par aucun
écrivain du genre. Il connaissait, comme bien peu d’hommes, le caractère humain, ses
réactions, et effectivement, je ne doute pas qu’il possédait un esprit criminel […]. Il
marque un tournant dans le roman policier, il humanise ses personnages ». (1)
Cependant, par rapport à Wallace, les éléments que Arlt intègre dans ses
publications, sont moins l’exploration de l’esprit criminel et le caractère versatile – donc
humain – de ses personnages, que la relation extra littéraire qu’il établit avec les
délinquants, ses principales sources.
La substance de ses travaux, autant les nouvelles que les eaux-fortes, prend à
contre-pied les vertus des grands maîtres argentins, réunis autour de la Revista Sur,
qui prônaient : l’utilisation d’un humour raffiné, une prose noble et mise à disposition de
l’intrigue, l’application du sens commun à la valorisation des éléments d’enquête, ou
encore, la sujétion du genre policier aux règles du bon goût.
À tout cela, il a su ajouter ses connaissances de terrain, que lui conférait sa
condition de chroniqueur de rue. Arlt utilisait sans remord les anecdotes de ses
interlocuteurs, de vrais bandits qui confessaient leurs crimes, en échange de la gloire
éphémère de lire une seule fois leur nom dans le journal. Il commentait crûment tout
cela, en gravant sur la plaque de métal de notre imagination, avec un stylet aiguisé, la
faim impuissante des prostituées, la corruption incontrôlée des mineurs dans les
institutions publiques, la mutation de jeunes des quartiers en criminels accomplis.
Et tous les événements se déroulent dans un même contexte. La scène principale
est le quartier des marges, limitée parfois uniquement aux murs du conventillo (2).
Mataderos, les alentours du ruisseau Maldonado, Villa Luro, Villa Crespo… « sont mes
terres de prédilection », confesse Arlt.
Qu’a-t-il été cherché dans ces coins perdus ? Des données de journaliste. La vérité
tâchée de sang. Il est allé voir comment vivaient et comment mouraient sur la terre les
personnages qu’il immortaliserait dans ses eaux-fortes. Il a été recueillir des
informations comme un enquêteur de misère, comme un curieux recenseur d’infamies
(« les gens vivent en se haïssant les uns les autres à cause de petits ragots qui vont et
viennent »).
L’ennui est un drame social. Nous reviendrons sur ce point au moment d’aborder
« l’école primaire de la délinquance ». L’ennui comme facteur de conduites infâmes.
Chaque voisin connaît les infidélités des uns et les jalousies des autres. Beaucoup
parlent en cachette de la jalousie et de l’infidélité. Que peuvent-ils bien faire d’autre
dans cette vie-là ? Ceux qui ne s’adressaient plus la parole, redeviennent des
confidents. Les paris s’engagent sur le temps dont aura besoin le déshonoré pour tout
découvrir… et pour résoudre le problème avec une balle, avec un couteau. C’est tout
cela l’ambiance choisie par Arlt. Lui, il ne cancane pas, il ne juge pas. Il se contente de
prendre des notes, de se taire et d’écrire.
Et quand il écrit, il le fait avec un lexique propre du contexte. Une langue abrupte,
vicieuse, marquée par des néologismes et des licences argotiques. Il nous avertira de
cet exercice aux cris de « v’là la cana ! » ou blâmera le « flic » qui confisque leur ballon
aux gamins qui jouaient dans la rue. Avec des termes négligents et des formules
expressives, il dissimulera le véritable motif de sa colonne : aborder les mauvaises
conduites des policiers, l’un des terribles engrenages de cette société génératrice de
pauvres et de malfaiteurs.

UNE FAUNE CANNIBALE, BARBARE, IMMORTELLE
Grâce à ses qualités d’écrivain, Arlt réussit à nous distraire avec des ruses et des
astuces, à nous raconter des choses pour nous surprendre avec d’autres. Le texte « Le
voyou » est un bon exemple de cette dissimulation. Au premier abord, on découvre une
radiographie exemplaire de personnages et d’époques, qui nous retrace l’histoire de ce
braqueur « taillé dans du bois clair-obscur », que le travail ennuie et la ville corrompt. Il
ne se rappellera pas de sa première nuit en prison mais seulement du nom du premier
flic qui lui aura fait connaître le goût du sang. S’en suivront les beuveries malsaines, la
taule, le surnom qui le baptisera à nouveau et pour toujours, un casier judiciaire bien
fourni, et peut-être le panoptique d’Ushuaïa, ou la mort.
C’est bien de cela dont nous parle Arlt ? De la pente sur laquelle a dérapé un
quidam, inévitablement ? Ou tout n’a été qu’un discours préparatoire, un bavardage
protocolaire pour se complaire à raconter une histoire d’amour ? Un amour dur.
L’amour d’une fille et d’un marginal. Comme une minuscule fleur bleue, sans nom, née
seule dans le ciment fissuré du trottoir du pénitencier. Un texte qui mérite de s’yarrêter, « Le voyou ». Des pages qui importent pour le poids spécifique de leurs mots,
la chimie de leur composition, la valeur absolue de leur précision narrative. Maintenant,
comprenons bien : il a dû nous raconter item par item, sous-titre après sous-titre, la
mésaventure de ce déraciné, racheté au dernier moment, purifié aux yeux des lecteurs,
par l’invocation de la Vierge, protégé par « cette femme brune qui, comme une divinité
de la pampa, est à ses côtés ».

Avec des inflexions de milonga dans la voix, avec un registre rauque d’alcool, Arlt
nous parle de l’amour, de la vie et de la mort. Au fil de ses investigations, Arlt
ressemble de plus en plus à ses personnages. L’argot des bas-fonds comme ses
héros d’un jour le corrompent. Il doit toujours en savoir plus. Il doit continuer à
enquêter. Cela l’obsède. Il se pervertit pour recréer chez ses lecteurs, pour nourrir chez
eux, le vice de la curiosité envers cette faune cannibale, barbare, immortelle.
C’est ainsi qu’il décidera de prendre un café avec ces « messieurs qui travaillent
comme voleurs ». C’est le moment opportun : plusieurs d’entre eux ont décidé de
suspendre leurs activités pour un temps, jusqu’à ce que le calme revienne. Il paiera la
tournée pour écouter les histoires du floueur, de l’arnaqueur, du braqueur… Il n’osera
pas poser une seule question. Une simple demande, une seule interrogation pourrait
les gêner. Il faut attendre. Des heures peut-être. Une fois encore le virus de l’ennui va
les ronger de l’intérieur. L’inactivité leur pique la plante des pieds. Jouer aux cartes ne
les amuse plus. Le vin tourne au vinaigre. Les cigarettes se consument. Leur langue
est saturée d’histoires. Il n’y a même pas d’horloge qui marque les secondes,
métalliques et monocordes. Soudain, l’un deux se lance : « Eh, vous savez ? À
Olavarría, ils ont chopé le Japonais ! ». Un lourd silence s’ensuit, empreint de fumée,
de sueur et de vin bon marché. Les têtes se tournent vers le locuteur. L’un deux relève
son chapeau : « Le Japonais ? Celui du fameux braquage… ? ». Et les histoires
repartent jusqu’à l’aube. Et la mémoire du chroniqueur de rue se nourrit de nouveaux
héros furtifs, aux pires antécédents et casiers judiciaires, aux perversions les plus
diverses.

L’APPAREIL IDÉOLOGIQUE DE LA BARBARIE
Puis notre chroniqueur abandonne la description de scénarios suburbains, la
création de stéréotypes criminels, qui faisaient de ses écrits des bandes dessinées
sans image. Il adopte alors une autre forme plus directe : la dénonciation à partir de
l’indignation.
En tant que journaliste et écrivain, il n’arrêtera pas de dénoncer les abus des
fonctionnaires, le laxisme des parents, la mauvaise influence des pairs qui
transforment de jeunes naïfs en apprentis criminels dévastés et dévastateurs. C’est à
cela qu’il destine les diatribes comprises dans quatre œuvres de ce volume, sous le
titre global d’ « École de la délinquance ». Ce nouveau milieu sera également qualifié
d’« enfer », de « cocktail du diable ». Il l’appellera « Dépôt de police pour Mineurs »,
pour souligner que l’on y « dépose » des enfants abandonnés par leurs parents qui ne
pouvaient plus subvenir à leurs besoins, juste à côté d’autres mineurs coupables, eux,
de méfaits en tout genre. Et à l’aide d’une structure parodique, il imitera le voyage de
Dante aux Enfers, non pas accompagné de Virgile, mais du directeur de la maison de
redressement. Il s’arrêtera devant chacun des condamnés pour leur demander :
« Pourquoi es-tu là ? » ; et l’enfant lui fera savoir, avec des mots et des silences, que,
entre autres disgrâces, il est le fils d’une servante et qu’il se trouve sans défense face
au Défenseur des Mineurs.
« Vous voulez visiter l’infirmerie du Dépôt, monsieur ? Bien sûr. » Maintenant le
nouveau Virgile est le maître d’école de l’internat. La diversité des origines des
nouveaux détenus l’étonnera : du « bon garçon » qui renverse des passants avec sa
voiture pour se divertir, aux voleurs de bicyclettes et chapardeurs de bouteilles de vin
bon marché. Tous entassés, serrés les uns contre les autres, ignorés ou pire encore,
oubliés. Le journaliste Arlt réclamera alors aux administrateurs un peu de cohérence,
ne serait-ce qu’une once de honte, puisqu’ils ne pourront jamais offrir la justice, le sens
du devoir, la compassion. Il les interpelle en la personne du directeur du dépôt
d’enfants, en vain : « [ils] vous démontrent que, eux, ne peuvent absolument rien faire
contre ce qui se passe ici, si ce n’est maintenir un ordre apparent et la propreté des
lieux ».

Une autre différence de construction de ces eaux-fortes, par rapport aux textes
antérieurs, est qu’elles ne font pas du recours à l’argot un axe majeur. Les mots, enbon espagnol, désignent ici l’ignominie sans réserve. L’un de ces termes est
« dépravation ». Pour citer Arlt : « dans la cantine et dans les dortoirs, grands et petits
vivent dans une promiscuité des âges, qui suggère ce que, dans l’article d’un
quotidien, on ne peut dire au public. » Ou encore : « Le grand fait pression sur le petit,
avec toute l’intensité de sa perversion spécifique. La surveillance des gardiens et des
maîtres n’est pas suffisante. Les choses se passent comme dans tout établissement
pénitentiaire. » C’est la logique perverse du dépôt : l’idée de mettre au rebut des
mineurs.
J’ai promis de revenir sur le fléau de l’ennui, déjà un problème social en ce
tempslà. Si l’ennui régnait dans les rues du quartier ouvrier et dans les conventillos, comment
imaginer ce que ressentaient ces gamins « déposés » entre quatre murs gris, dans les
couloirs glacés d’une maison de correction ? « Les jeunes s’ennuient désespérément »
articule Arlt, à partir de ce moment et pour toujours ; pour que nous tentions de
comprendre un tant soit peu les circonstances qui, ajoutées à des disciplines barbares
de punition, de brimades mutuelles, donnent un résultat aussi nocif. Là-bas il n’y a rien
d’utile à faire. Seul importe le temps qui passe avec les mineurs confinés. Il n’y a
aucun atelier, les cours sont donnés sans engagement et sans créativité, les enfants
sont traités de manière impersonnelle. Ainsi était maintenue la logique d’une institution
qui n’éduquait pas, mais n’était qu’un simple dépôt d’êtres humains mineurs.

ET IL EN RESTE ENCORE !
À la fin du livre, pour nous sortir un peu de l’asphyxie, les stéréotypes reviennent.
Nous avons acquis des savoirs, à travers l’oreille de Arlt attentive aux conversations
des autres : l’ouïe aiguisée captera des histoires volées, pour nous instruire sur
d’autres possibilités de l’abjection. Il taira les noms et les identités. Le stéréotype
supplantera les empreintes identifiables. Il tracera ses planches de bande dessinée
avec cette prose féroce qui inscrit tout ce qu’il touche dans la mémoire collective. Il
parlera de « la Criolla » et de « l’Espagnole », qui ont commencé comme
phonographistes. Le décor cette fois sera l’antre, le cabaret, cela revient au même : les
rares informations suffisent à imaginer le toit de paille soutenu par des piliers rustiques
en bois, les murs en brique blanchis, la faible lumière des lampes à pétrole, le comptoir
crasseux.
Il nous parlera du « braqueur solitaire » qui ne mettra en gage son revolver sous
aucun prétexte car c’est son outil de travail. Mais au final, comme tout héros de Arlt, il
sera sans grande importance. Ce qui en fait des personnages littéraires intéressants
c’est ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes : leur nature, leur appartenance à un cosmos
multicolore, moite, miséreux, tel des bêtes d’une mythologie nourrie avec leur propre
sang, dans les lignes écrites par le journaliste itinérant, par le cartographe des
banlieues populaires.
Parce qu’il ne peut les sauver tous avec sa prose, avec ses articles de caricature, le
journaliste Roberto Arlt, qui a le pouls d’un romancier, les consigne dans des
stéréotypes. Il les immortalise dans un ensemble de descriptions, leur fait ressentir la
même soif, les entasse dans les mêmes conventillos, les coffre et les maltraite dans
les mêmes interrogatoires. Les détails de chacun d’entre eux seront les empreintes
identitaires du stéréotype. Qu’importent les patronymes ? Ce qui importe, c’est la
culture des bas fonds qui les homogénéise, leur met un prix à la douzaine, les enfile
pour qu’ils tombent les uns après les autres.

La relecture des eaux-fortes de Arlt est une invitation à la découverte. Ses victimes
consentantes se sont converties en icônes de notre riche littérature argentine
contemporaine. Julio Cortázar le nomme ainsi explicitement parmi les auteurs
consacrés de la bibliothèque d’Oliveira, dans les chapitres 6 et 21 de Marelle. De
même, Ricardo Piglia écrit : « Il y a quelque chose de typique chez Arlt […] Dans ses
romans, le mélodrame populaire et les stéréotypes de la culture des masses
constituent la matière des rêves des personnages et définissent le destin contre lequel
ils luttent ». Guillermo Saccomanno, autre écrivain contemporain, soutient également
que la lecture des œuvres de Arlt a représenté pour lui « la découverte de la littérature,
mais aussi la découverte de la ville et du conflit de l’homme seul dans la ville », tout en
concluant : « c’est notre Dostoïevski ».

Un recueil thématique des eaux-fortes de Arlt implique un changement de
perspective, un nouveau point de vue. Vous y trouverez de la folie, de la critique, des
révélations, du temps arrêté, des habitudes particulières qui renvoient à des cultures