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Les oies sauvages

De
292 pages
Lorsqu'elle arrive en France en 1958, après l'indépendance de la Tunisie, Geneviève Goussaud-Falgas est bien décidée à tourner la page : cette époque coïncide avec son entrée à la faculté, à Toulouse, et elle veut construire sans nostalgie sa nouvelle existence. Quarante-six ans après, le passé resurgit par hasard. Naît alors un impérieux besoin de faire revivre, par la saga de sa propre famille, l'univers disparu de l'émigration européenne en Tunisie : une histoire d'hommes et de femmes pris dans l'époque coloniale puis de la décolonisation, tels des oiseaux migrateurs.
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LES OIES SAUVAGES
Une famille française en Tunisie (1885-1964)

A mes fils, à mes belles- filles, à mes petits-enfants

Jean-Christophe

et Martine,

Jean-Denis et Alexandra

Anthony, Adeline, Justine, Emilie

Geneviève GOUSSAUD-FALGAS

LES OIES SAllY AGES
Une famille française en Tunisie (1885-1964)

L'Harmattan

2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09515-1 EAN : 9782296095151

Remerciements

Je remercie tous ceux qui m'ont aidée de leur mémoire à reconstituer ce passé avec le plus d'exactitude possible, me permettant ainsi de faire de ce témoignage personnel un récit où beaucoup pourront trouver un écho de leur propre histoire.

«Tout ne s'use pas, tout ne disparaît pas. Peut-être en est-il ainsi, de quelque façon, pour nos vies elles-mêmes ». Jacqueline de Romilly, (Les Roses de la solitude, Editions de Fallois, 2006)

Avant-propos

Ecrire un récit autobiographique est une entreprise difficile. En premier lieu, peut-on le justifier autrement que par le désir de se mettre en scène? Sans doute en recréant le contexte historique, car c'est lui qui joue le rôle du destin, ouvre la voie et détermine les modes de vie. Les hommes s'adaptent à l'Histoire à laquelle ils appartiennent. Des circonstances particulières ont façonné la lignée dont je suis issue, sur cinq générations: l'époque de l'expansion coloniale, qui a provoqué les mouvements d'émigration vers l'Outre-mer puis les vagues du reflux vers la métropole. Après l'expatriation, le rapatriement. Ainsi l'époque évoquée, et elle doit l'être avec rigueur, donne-t-elle de l'intérêt aux vies qui s'y sont inscrites: c'est à ce titre que les expériences vécues peuvent être portées à la connaissance des autres, car elles ont valeur de témoignage. Ensuite, pour donner la chaleur de la vie à ce contexte historique, il est nécessaire de rappeler les êtres, et ils sont nombreux, qui ont vécu cette histoire. Je n'ai donc pas évoqué ce passé si foisonnant en me référant à mon seul point de vue. Mais il peut y avoir contradiction dans le sens où c'est mon regard qui est au centre du récit, et que ce dernier prend souvent un tour très personnel: le lecteur doit aller au-delà de ces variations intimes pour y voir les aspects divers d'une existence partagée par beaucoup. Pour concilier le personnel et le collectif, pendant de longues années j'ai fait la chasse aux mémoires laissés par les aînés disparus, interrogé le plus grand nombre de témoins, tout cela con:&ontéà mes propres souvenirs. Enfin j'ai croisé ces documents, écrits et oraux, avec pour guide le travail nécessaire sur la mémoire: elle est partiale, infidèle, souvent approximative. Les souvenirs sont des sables mouvants. Mais la recréation du contexte historique et de la vie des hommes qui en a découlé ne suffit peut-être pas à maintenir l'intérêt jusqu'à la fin de la lecture, du fait que la fiction romanesque et la libre imagination n'ont pas de place dans ce type

de récit. Il faut lui donner un autre caractère, celui par exemple qui s'attache à l'atmosphère née des paysages, des senteurs, des impressions, des sentiments. Il participe en effet de ce qu'on appelle l'esprit des lieux, représentant le côté immatériel et indissociable de cette histoire perdue. D'où naît une certaine petite musique qui crée un lien entre l'auteur et le lecteur et se prolonge encore un peu une fois le livre refermé. Suivre ces orientations n'est pas un pari gagné d'avance, mais si tel est son objectif, le récit entrepris peut-il du moins essayer d'y tendre.
Geneviève GOUSSAUD-F ALGAS

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Chapitre I

LA NUIT DU RETOUR

L'avion prend son envol, pleins gaz, dans l'angoisse de la nuit trop vite arrivée. Toulouse s'éloigne, les circonstances me rendent nerveuse. J'envie mon ffère qui, assis à ma gauche, montre un calme de moine bouddhiste et peut déjà se mettre à lire. De l'autre côté, plus tendue, ma cousine a posé sa main sur mon bras. Je ne suis pas à l'aise en avion. L'heure tourne cependant malgré la fébrilité tenace qui me vient aussi de la destination du voyage. L'hôtesse fait une dernière annonce, en arabe et en ffançais : nous sommes arrivés, l'airbus atterrit, s'immobilise. Dans le branle-bas des ceintures que l'on déclique et des réacteurs qui s'arrêtent, la porte s'ouvre, dégageant un vaste tarmac. Je lutte contre le nœud de sentiments qui me serre la gorge, contre les bouffées d'émotion surgies des lointains de ma première vie. Il me faut pourtant avancer. Du haut de la passerelle, je découvre tout l'horizon en demi-cercle bordé de milliers, de millions de lumières qui donnent à la nuit une couleur laiteuse, et je reçois en plein visage l'odeur oubliée du lac de Tunis. L'instant est magique. Alors il se passe quelque chose d'irrationnel que je n'aurais pu imaginer quand, à l'occasion, je pensais à un improbable retour: l'odeur du lac, en cet instant précis, a balayé toute émotion et je n'éprouve plus aucune nostalgie, seulement un puissant bonheur à me retrouver là. Comme une rupture dont le souvenir se serait effacé par miracle. Une absence de quarante six années qui n'aurait été qu'un éloignement volontaire pour connaître ailleurs d'autres jours de ma vie. Je reviens au pays. Tout simplement.

Les locaux de l'aéroport sont clairs, le bleu y domine, les formalités de l'arrivée se déroulent sans encombre. Nous récupérons les valises, tournant nos regards vers les barrières où l'on doit nous attendre: en effet, Hubert et Annie sont là, qui nous adressent des signes de joie. Ils sont arrivés quelques heures avant nous, d'un vol en provenance de Lyon. Tout se passe très vite: nous voilà installés dans la kangoo vert sombre qu'ils ont louée pour la durée du séjour. On sent une chaleur familiale intense à nous retrouver dans cet espace clos: quatre cousins germains, avec le même sang qui coule dans leurs veines, qui ont eu la même enfance, dans les même lieux, avec leurs racines dans la même histoire. Peu importe, en cet instant précis, l'épaisseur de notre vie en France qui nous a tous séparés depuis longtemps. Quant à Annie, cousine par mariage, elle a connu les mêmes conditions d'existence, dans une famille encore plus anciennement installée en Tunisie. La voiture démarre, trouve son chemin avec facilité: Hubert connaît, puisqu'avec sa femme ils y reviennent à peu près tous les deux ans depuis 1980, date de leur premier retour. De chaque côté de l'autoroute qui mène de l'aéroport à la ville de Tunis, ou qui en revient, ce ne sont que lumières, routes secondaires et bretelles, panneaux de signalisation, immeubles après immeubles: un environnement identique à celui que nous connaissons de l'autre côté de la Méditerranée. Il doit bien y avoir des palmiers, ici ou là, mais la nuit les efface et ce n'est pas ici qu'on peut trouver l'Orient. Déception? Non, je n'éprouve rien de tel. Simplement, l'étendue de la ville me surprend même si je m'étais préparée à toutes sortes de changements. Et puis se sont accomplis les gestes qui accompagnent les voyages: arrivée à l'hôtel, coup de téléphone rapide aux enfants, en France, fiches d'identité à remplir, montée par l'ascenseur en direction des chambres. Comme des collégiens en vacances nous avons visité chaque chambre, nous raccompagnant les uns les autres, du 7e étage au l2e, exprimant notre joie sans réserve avant de redescendre au restaurant de l'hôtel: un buffet disposé en rond, bien garni et coloré, nous réjouit le regard, aiguise les appétits. Hubert s'est éclipsé un instant et, quand il revient, Annie lui demande "s'il a tout trouvé". S'entendant répondre par l'affIrmative, pendant qu'il sort de derrière son dos un sachet de pharmacie bien gonflé, elle nous explique avec sa verve habituelle,

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détaillée, précise: ''Ah / nous avons eu quelques mésaventures, juste avant de vous accueillir à l'aéroport. Vous avez bien failli ne pas nous y trouver l" Et de nous conter par le menu qu'entre leur arrivée à Tunis et l'heure prévue pour la nôtre, il leur était resté du temps. Ils ont donc fait une promenade au centre-ville: "Nous sommes allés jusqu'à l'ancienne école des Dames de Sion. Elle n'existe plus. Elle a été transformée en une grande banque. Nous avons continué jusqu'à la Maison Dorée...". C'était l'hôtel où les membres de notre famille descendaient quand ils venaient à Tunis, puisque nous habitions à l'intérieur du pays. "En longeant un des côtés de la cathédrale, celui de la rue d'Alger où donne la sacristie, nous avons vu une porte ouverte. Nous avons rencontré un prêtre}. Il nous a renseignés sur le nombre des fidèles, une vingtaine à peu près aux messes de semaine, cent cinquante environ le dimanche...". Elle continue ses explications, que nous écoutons de toutes nos oreilles même s'il nous tarde de connaître la suite. fIn était déjà 19 heures et il ne nous restait plus qu'une petite heure avant votre arrivée. Nous avons hâté le pas vers la voiture. Tout d'un coup Hubert aperçoit les lueurs d'un gyrophare. Le camion de la fourrière était en train d'enlever une voiture". Mais en y regardant de plus près, ils se sont rendu compte que la leur avait disparu, déjà enlevée! Catastrophe! En suivant son mari qui courait pour parlementer avec le chauffeur, Annie n'avait pas vu la barre d'attelage qui reliait le véhicule remorqué au camion de la fourrière. Elle l'a heurtée si fort qu'elle a rebondi sur le trottoir, se blessant aux jambes: "Monsieur, rendez-nous notre voiture! Nous sommes Français, nous venons d'arriver. Dans trois quarts d'heure l'avion de nos cousins sera là, ils ne nous trouveront pas au rendez-vous pour les accueillir/If. Le chauffeur, manifestant aussitôt compassion et regrets, les fit monter dans le camion, vers la fourrière, où il abrégea toutes les formalités. Les cousins récupérèrent la voiture en un temps record après avoir payé l'amende. Arrivés à destination, il fallut rapidement faire soigner Annie qui avait du sang jusqu'à la plante des pieds. Ils cherchèrent une pharmacie: on les dirigea vers l'infirmerie de l'aéroport où notre cousine reçut les meilleurs soins. Et c'est ainsi que nous les avons retrouvés, in extremis, derrière les barrières du hall immense
I

Il était originaire d'un pays d'Europe de l'Est.

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où l'on nous avait acheminés après l'atterrissage. Seul paraissait sur leur visage un grand sourire d'accueil, dans ce pays qui leur était redevenu familier, mais où mon frère et moi posions le pied pour la première fois après tant d'années d'absence. "Rien ne devait ternir votre arrivée", conclut Annie, en répondant à nos commentaires compatissants. Rassurés par sa bonne humeur, nous avons pu sans tarder davantage commencer un bon repas, tous les cinq attablés dans la chaleureuse atmosphère du restaurant, à l'hôtel Ibn Khaldoun de la rue du Koweïf. Quelle nuit, pour moi! Mon excitation ne me permet le sommeil que par intermittence. Je n'arrête pas de me lever pour pousser les rideaux et scruter la ville, étalée à mes pieds comme un immense éventail de lumières. Je me pince presque pour réaliser que je suis à Tunis, parce que cet endroit était devenu mythique dans mon imaginaire: j'avais accepté l'idée, plus ou moins diffuse, que je n'y reviendrais pas. Pour l'heure, je sais que l'hôtel est situé tout près du Belvédère, un quartier où je suis allée à l'école pendant sept ans: en dehors de ce repère je suis désorientée. Je m'y retrouverai mieux demain, avec le jour, peut-être. En attendant, je continue presque à chaque heure de coller mon nez aux vitres des fenêtres, rappelée sans cesse par la force magnétique de cette capitale qui brille si fort au-dessous de moi. Tout à coup je m'aperçois, parce que je ne cherchais rien de particulier, que mon esprit imperceptiblement s'était mis à dériver vers des courants plus intérieurs. Et je pensai que le récit d'une vie peut devenir intéressant quand les actions des hommes et leurs sentiments sont éclairés par les évènements de l'Histoire: c'est la trame historique qui, en conditionnant nos existences, leur donne de la densité et un caractère particulier. Je me revois l'année du départ. J'avais dix-huit ans. L'âge de toutes les passions, de tous les projets. Et Dieu sait avec quelle intensité j'étais habitée par les unes et par les autres. C'était pourtant l'époque où tout se délitait en Tunisie pour les Français: beaucoup déjà avaient quitté le pays. Peu à peu, chaque famille organisait comme elle le pouvait son repli vers la métropole: à la fin de l'été 1957, passé en France, seules ma sœur et moi accompagnions nos parents pour le retour en Tunisie, laissant nos
2 Ex-rue Kléber.

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deux frères derrière nous. Le plus jeune, à peine âgé de treize ans, vécut une année difficile dans son école de Masseube, loin du pays, sans sa famille. Il ne put nous rejoindre qu'une ou deux fois, la première aux vacances de Noël. C'est grand-père qui l'avait ramené, au retour d'un de ses voyages de prospection en France: je me souviens que notre frère l'avait énervé parce qu'à chaque instant il sortait son peigne pour se coiffer. Quant à mon frère Christian, il passa cette année-là à l'Ecole hôtelière de Toulouse, occupant l'appartement que nos parents avaient acheté dans cette ville. Lui, il fut plus heureux, confié à la surveillance affectueuse de notre grand-mère paternelle, rapatriée l'année précédente. Nous avions correspondu régulièrement, très proches l'un de l'autre. Il avait conservé mes lettres comme j'avais conservé les siennes et, des décennies plus tard, un jour, il remit la main dessus et me les rendit: je sentis mon cœur battre en pensant à tout ce que j'allais retrouver dans ces lettres, si précieuses puisqu'elles retraçaient ma dernière année en Tunisie. Grande fut ma déception: je n'y parlais presque pas de moi, je n'avais fait que reprendre et développer ce qu'il me disait de sa vie à lui, de son travail, des spectacles auxquels il pouvait assister de temps à autre, de la vie agréable que je connaîtrais moi aussi à Toulouse quand je le rejoindrais, l'été venu. Pourtant cette année-là avait été très belle pour moi, aussi bien à Tunis qu'au village, au point qu'elle m'apparaît aujourd'hui comme une des plus riches de ma vie. Je suis assez secrète, et j'ai du mal à parler de mes sentiments profonds, mais ce n'est certainement pas la seule explication à ce mutisme épistolaire: je n'avais peut-être pas voulu lui faire de peine en lui disant qu'en Tunisie malgré tout on riait encore et on passait du bon temps. Oui, ce fut pour moi une année d'exaltation: je préparais mon deuxième bac, je me voyais déjà étudiante, à Toulouse ou peut-être

à Genève - il y avait un institut de Langues réputé - et je me
projetais avec une force connue de moi seule dans cet avenir que je voulais plein d'intérêt: j'avais beaucoup d'ambition et de projets. Mais la vie n'était pas belle que dans mon avenir, elle l'était dans mon présent: si 1958 fut pour moi l'année des bouleversements, elle m'offrit aussi de ces moments plus doux où l'on peut croire que la vie continue son cours tranquille. Le souvenir de cette période me ramène à la réalité: derrière les vitres de ma chambre d'hôtel, je scrute l'obscurité pour essayer de

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trouver d'autres repères que celui du Belvédère. Là-bas, dans l'un de ces immeubles baignés de nuit, j'ai vécu ma première surprisepartie. C'était chez Jean-Pierre, le fils d'amis de notre famille. Dans quelle rue ? Je ne sais pas. Mais je me souviens de cette soirée-là comme d'un évènement, car pour la première fois j'étais invitée à ce genre de réjouissance. J'en ressentais une joie d'autant plus grande qu'à la suite des circonstances politiques que nous vivions, les fêtes étaient rares. J'y allai en compagnie de ma cousine Charlette. Après la surprise-partie nous avions passé la nuit à l'hôtel de La Maison Dorée, tenu par des amis de nos parents, et cela aussi pour moi c'était exceptionnel. En attendant, à cette occasion, je découvris les Platters: aucun groupe musical, depuis, n'a produit en moi une impression aussi forte. En quatre chansons qui me donnèrent le vertige parce qu'en contrepoint de ces voix, émouvantes et profondes, quelqu'un que je connaissais depuis longtemps s'était mis à me regarder d'une manière différente: dans la pénombre, près du tourne-disque, deux yeux bleus pailletés, profonds, me fixaient. Je ressentis aussitôt le grand chambardement du coup de foudre. Lui, il m'entraîna pour danser au milieu de la pièce, d'où meubles et tapis avaient été retirés. J'entrais dans un autre monde. Quant à Jean-Pierre, qui m'avait invitée parce qu'il avait ses raisons, il médita peut-être sur les tours inattendus que joue parfois l'existence. Le retour de ses parents, qui avaient passé la soirée en ville pour lui laisser l'appartement, marqua la fill de la récréation et le début d'une nouvelle phase de ma vie: celui qui avait su m'émouvoir ce soir-là avait quelques années de plus que moi. Il m'avait donné brusquement le sentiment que j'étais plus importante, que je devenais adulte. En effet, nous vivions en Tunisie un peu comme en tribu, entre la famille proprement dite, très étendue, et la plupart de ceux qui résidaient au village et dans les environs: les plus jeunes ou les plus faibles peinaient à y trouver leur place en tant qu'individus. C'était l'âge adulte qui les aidait à sortir du collectif: j'eus l'impression, cette nuit-là, d'avoir évolué, un peu comme si je m'étais dégagée d'un corset de chrysalide. Dans ma chambre d'hôtel, en cette nuit de décembre 2004, plus les heures tournent, plus mon excitation me tient éveillée. Entre deux moments de repos, avant de bondir à nouveau vers les fenêtres, mon regard balaie la chambre: elle est spacieuse, avec

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des rideaux à ramages bleus et un mobilier de teinte claire, façon bois de rose. La salle de bains est confortable, accueillante. J'y ai laissé une lampe allumée et le miroir me renvoie un visage aux yeux brillants. A nouveau j'essaie de percer la nuit à la recherche d'autres repères. Mais tout compte fait, peu importe: Tunis est plein de souvenirs pour moi, où que mon regard se tourne. Tout me saute à la figure, sans ordre ni chronologie. Par rapport à la colline du Belvédère que je vois remonter en face de moi, à la lueur des lampadaires, je situe l'est et le lac de Tunis et, à l'opposé, l'ouest, en direction du Bardo. Vaste quartier résidentiel où l'ancien palais beylical3 du même nom, devenu musée, abrite une collection de mosaïques dont certaines comptent parmi les plus belles du monde antique. J'ai une pensée pour la visite que nous y avait organisée tante Angèle, alors que, femme de militaire, elle occupait une villa dans le quartier de Bab-Saadoun. Elle nous sortait du pensionnat, le deuxième que j'ai fréquenté à Tunis, au Belvédère, et nous passions chez elle de joyeuses fins de semaine. C'était en 1952, j'avais douze ans. L'oncle Charles faisait la guerre dans les marais indochinois. Le soir, au moment du coucher, notre tante s'agenouillait près de son lit et se mettait en prière, longtemps. Elle me faisait dormir à ses côtés, en ces nuits où la maison était pleine d'enfants: les deux aînés, Jean-Marcel et Nicole, issus du premier mariage de son mari, Christiane, la petite fille qu'ils avaient eue ensemble4, José notre jeune oncle, et mon frère Christian. Ce dernier, lors d'une de ces fins de semaine, fut mordu par le chien de la maison. D'une façon si sournoise et si brusque qu'il fallut lui faire suivre le traitement contre la rage: conduit chaque matin à l'institut Pasteur, au Belvédère, il subit avec résignation une trentaine de piqûres dans l'abdomen. Il y eut aussi un jour où, je ne sais pourquoi ni comment, je me retrouvai dans le tram qui menait à Bab-Saadoun5, sous la garde de José. Il me recommanda de rester tranquille à la place où il m'avait rapidement installée et se dirigea vers la plateforme à l'arrière du wagon. Les nombreux passagers qui n'avaient trouvé place à l'intérieur s'y serraient, debout, les uns contre les
3 Palais du Bey - titre ottoman du gouverneur de la Régence de Tunis. 4 Ils eurent plus tard deux autres enfants, Jean-Charles et Isabelle. 5 C'était la ligne 4.

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autres. Il avait rejoint une jeune fille: j'ai gardé l'impression qu'il évitait mes regards. J'en souris aujourd'hui, mais cette manière d'agir correspondait certainement à une motivation plus profonde. Peut-être voulait-il signifier que ses affaires ne regardaient que lui, avec le sentiment que son univers n'était pas le nôtre du fait qu'il était notre oncle: nous devions respecter la hiérarchie familiale. Nous lui avons d'ailleurs toujours témoigné une certaine forme de respect, que nous n'avions pas entre cousins et cousines, alors que beaucoup d'affection nous liait. Il y a quelques mois, un de mes cousins par alliance, Guy, aujourd'hui âgé de 80 ans, m'a donné à lire le recueil de souvenirs qu'il venait d'écrire et j'y ai relevé une anecdote significative de la psychologie de notre jeune oncle. En 1950, Guy avait été attiré par les beaux yeux de Janine, l'aînée de nos cousines, donc nièce de José, et ilIa courtisait assidûment. Un jour, José le rencontra près de la poste, au village, et l'apostropha: "J'ai vu ton manège avec Janine, si tu continues à la fréquenter, je le dirai à ma sœur". "Mes intentions sont sérieuses", répliqua l'interpellé, qui se déclara, dans ses souvenirs, nullement impressionné par ces menaces, avant de s'entendre répliquer: "Tu parles, je connais le moineau, je ne tefais pas du tout confiance (". Quoi qu'il en soit, les relations entre Janine et Guy furent bien vite officialisées et le mariage célébré en janvier 1951. Détail amusant: au moment de l'admonestation de l'oncle, ce dernier avait à peine 15 ans, la nièce ... 17, et "le moineau" 23 ! Le temps a passé, entraînant avec lui l'insouciance et la légèreté de l'époque: depuis de longues années, Janine repose dans un petit cimetière du Gers, José et son épouse Nicole ont été atteints par l'existence dans leurs affections les plus chères, Guy essaie de se rétablir, sur un lit d'hôpital, d'une opération du cœur, entre essoufflements et malaises. Un voile de nostalgie passe sur ces visages, alors que peu à peu mon esprit revient vers les mille lumières de Tunis qui semblent être là pour illuminer la nuit de mon retour. A l'ouest, en contrebas du Belvédère, s'étend la ville ancienne, dite aussi ville arabe ou médina. Tunis est une métropole double: une ville moderne, aux origines européenne et française, s'est développée à côté de la cité historique. Les deux villes communiquent par une porte des anciens remparts, Bab el Bahr, ou Porte de la Mer, plus tard Porte de France. Nous l'avons connue, cette Porte de France! Tous ceux qui vivaient à Tunis, tous ceux

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qui y séjournaient pour leur travail ou y venaient pour affaires ou loisirs, y aboutissaient immanquablement, comme amenés par le ressac des eaux du lac tout proche, au gré de son rythme millénaire et toujours recommencé. Sur le chemin du Bardo, il y a Montfleury : ce fut un quartier neuf, poussé dans le sillage du protectorat :&ançais,où s'étageaient, au long de collines en pente douce, des villas aux jardins fleuris de bougainvillées. C'est sur l'une de ces collines que je suis née, Rue Raspail, le mercredi 17 janvier 1940 vers treize heures trente, à la clinique du docteur Chemla. Drôle de temps pour venir au monde. Un jour, à Toulouse, il doit y avoir une dizaine d'années, je me promenais aux puces de Saint Sernin et j'ai mis la main sur un numéro de ParisMatch daté du 18 janvier 1940. Je l'ai acheté, l'emportant sans plus attendre, avide de découvrir le contexte, au plus près du quotidien, de ce temps-là. Je n'y ai vu que désolation: photos de soldats en longues files, maisons détruites, chars sous la neige, corps sans vie dans des champs dévastés; les visages des hommes étaient tirés par la souf:&ance, comme ceux des infirmières par la fatigue sous leur voile blanc; des officiers étudiaient des cartes d'état-major. La guerre était partout: en France, en Finlande, en Russie, dans les Balkans. L'Europe centrale tout entière se trouvait agitée de revendications ethniques et territoriales. Et même les publicités se faisaient sur le dos de la guerre: le Banania, l'Huile de foie de morue, pour réchauffer et fortifier les corps par-delà les privations, ou la Brillantine du docteur Roja pour préparer le repos du guerrier dans la douceur d'une chevelure. Mais à Tunis, les Français vivaient encore loin de la guerre malgré la mobilisation générale qui avait alourdi le climat: le départ des soldats pesait sur presque toutes les familles. Pour ces premiers temps de ma vie, c'est Pierrette ma mère, raconteuse de talent, qui a suppléé à mon absence de souvenirs. Elle avait une mémoire étonnante de ces années-là, que sa sensibilité lui a fait vivre intensément. Même si, comme tout ce qui touche au domaine des témoignages humains, ces derniers ont été retouchés par le tri inconscient de sa mémoire et de sa personnalité, ce qu'elle m'a livré, par flashs, par groupes d'images, en courts récits toujours baignés d'une atmosphère

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particulière, me remplit de gratitude aujourd'hui qu'elle n'est plus, car cela me permet de remonter jusqu'à mon premier souffle. Le mois de janvier, pour les agriculteurs, est un temps de repos: aussi mes parents ont-ils eu tout loisir de m'attendre, contrairement à ma sœur Elizabeth, née le 2 juin 1945, au début des moissons, et que notre père ne connut qu'un mois après: on n'abandonne pas le blé mûr sur pied, trop de risques le guettent, du grand vent qui le couche aux orages ou aux incendies qui le dévastent. Mes parents sont donc arrivés tranquillement à Tunis peu après la mi-décembre 1939, s'installant à l'hôtel d'Alger. L'après-midi ils se promenaient, rendaient visite aux grandsparents Goussaud, qui habitaient un appartement de la rue EsSadikia et gardaient mon frère aîné pour la circonstance. Puis ils profitaient de cette vie citadine où ils aimaient se retremper: la vie au fond du bled, dans notre propriété de Bou-Arada au pied du Djebel Rihane, ne les avait jamais coupés de l'actualité. Ils s'intéressaient au cinéma, suivaient des conférences, se tenaient au courant de ce qui se passait en France et dans le monde. Je suis née dans un milieu où l'on aimait la lecture, les voyages, l'histoire des civilisations, la culture de la terre comme celle de l'esprit. Pour en revenir aux origines de ma vie, j'ai frappé les trois coups de ma venue au monde alors qu'ils assistaient à la projection d'Ignace, avec Fernandel. Souvent, dans ma petite enfance, j'ai entendu Pierrette fredonner la chanson du film. On ne sut pas d'abord comment prénommer ce bébé très brun qui venait de naître, car le choix de ma petite mère de vingt-deux ans laissa l'entourage surpris: elle s'était persuadée que le général Gamelin, héros du moment, était un grand homme et voulait m'appeler Gameline en son honneur, comme il en avait été des Joffrettes et du maréchal Joffre en 1914-18, ou des Fochettes et du maréchal Foch. Grand-père Goussaud balaya la perplexité ambiante en attrapant un calendrier: il se mit à considérer les noms parmi lesquels il pourrait trouver une patronne plus orthodoxe au nouveau-né. Il n'alla pas loin: "Geneviève" fit l'affaire et on plaça immédiatement le bébé sous cette protection. En a-t-il mieux été ainsi? Qui peut le dire? L'Histoire n'a rien retenu de ce chef militaire, puisque l'oubli l'a recouvert d'un voile épais, et ce prénom curieux aurait peut-être été original.

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Quoi qu'il en soit, je ne suis pas venue au monde dans la solitude et, sur mon berceau, bien des têtes se penchèrent: celle d'abord d'un père de vingt-huit ans qui retrouva le sourire, pour sa petite fille, oubliant un peu le choc émotionnel et patriotique d'avoir été réformé lors de la mobilisation générale de 1939. Enfant, il avait eu une mastoïdite et n'entendait plus d'une oreille, souffrant par ailleurs de forts accès de paludisme. TIavait vu partir ses frères et ses beaux-frères, et ressentait comme une honte son éviction de l'armée active. Quant à ceux de mes oncles qui étaient mobilisés, ils reçurent par télégramme la nouvelle de ma naissance: Charles, le marin, en poste dans le sud tunisien, réussit à obtenir dix jours de liberté: "si tu as plusieurs sœurs, lui avait dit son capitaine, et qu'elles accouchent à tour de rôle, tu pourras passer la guerre en permission ... ". L'oncle Emile, lui, vit sa demande rejetée, et Lucien était déjà parti pour la France avec son régiment. Une sœur de ma grand-mère maternelle, tante Jeanne, accourut de Franceville où elle habitait, dans la banlieue de Tunis. On dut beaucoup parler au-dessus de ma tête, évoquer les naissances des uns et des autres, raconter par le menu les douleurs ou les péripéties des accouchements, comme je l'ai souvent entendu par la suite à chaque événement semblable. Les générations des grands-parents, la parenté élargie, insufflent peurêtre ainsi au nouveau-né qu'elles entourent le sentiment de la continuité familiale, le sens très fort d'appartenir à une lignée, à une tribu: pour ma part j'ai ressenti cette appartenance, parfois jusqu'à l'étouffement, tant que nous avons vécu en Tunisie. Elle s'est estompée aujourd'hui, après des décennies de dispersion à travers la France. Cependant elle ressurgit, parfois, à l'occasion de rassemblements familiaux comme les mariages, du côté maternel en particulier. Nous aimons alors à nous regrouper, avec une pensée pour les trois d'entre nous qui sont partis vers l'autre monde, nous les germains, c'est-à-dire les cousins issus d'une même fratrie de quatre sœurs et deux frères. L'émotion est au rendez-vous, mais elle est fugace: trop de temps a passé sur nos liens éclatés, l'égoïsme des uns s'est renforcé, comme l'indifférence ou l'orgueil des autres. Et je pense que là, il s'agit de la nature même des êtres: si nous étions restés en Tunisie nous nous serions aussi, par la force des choses, éloignés les uns des autres.

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Chez les gens de la terre, pour en revenir à ce 17 janvier 1940, le côté pratique de l'existence n'est jamais oublié bien longtemps: une fois calmé le remue-ménage de ma naissance, ma grand-mère maternelle, rassurée par l'état de santé de sa fille et du bébé, déclara qu'elle repartait chez elle, à Aïn-Ksil6, tuer le cochon, autre évènement familial d'importance. Et de fait, quel souvenir j'ai gardé de la saucisse sèche, du pâté ou du jambon de chez grandpère Pace! Il a dû aussi y avoir, bien sûr, les périodes où l'on tuait le cochon du côté de mes grands-parents Goussaud, mais à l'époque de ma naissance ils s'étaient déjà retirés à Tunis, après avoir laissé leurs propriétés à leurs enfants. Voilà. J'ai dormi les premières heures de ma vie entourée de l'affection des miens, sur les hauteurs parfumées d'une ville qui dominait la mer. Et ce n'est pas étonnant que la mer ait exercé sur moi une telle fascination: j'ai ouvert les yeux, par-delà le lac de Tunis, sur la baie de Carthage, probablement l'un des plus beaux paysages marins, un des plus chargés d'Histoire et de légendes. Qui vous donnent, dès l'origine, le sentiment que l'absolu existe, mais qui poussent aussi, dans une sorte d'exigence plus ou moins aiguë suivant les âges de la vie, au rejet des médiocrités: on porte en soi l'étalon de la beauté et par la suite, inconsciemment, tout est mesuré à l'aune de cet étalon. Après le temps de ma naissance est venu celui de mon départ pour la ferme, à 80 kilomètres au sud-ouest de Tunis, dans une plaine qui s'étalait entre deux chaînes montagneuses d'assez basse altitude: les ultimes contreforts de l'Atlas tellien qui vient finir en Tunisie, après s'être étendu sur tout le Maghreb depuis les hauts sommets marocains. Ces massifs remontent, d'ouest en est, vers le nord du pays. Deux djebels, de part et d'autre du village de BouArada, le Djebel Rihane et le Djebel Mansour, ont délimité le champ affectif dans lequel s'est déroulée mon enfance: notre ferme, les Ormeaux, était bâtie au pied du premier, et celle de grand-père Pace voisinait avec le second. Vingt-cinq kilomètres les séparaient; au milieu, le village, avec la maison où vécut grandmère Goussaud devenue veuve. Alentour, et jusqu'aux villages environnants, dans ces lieux où nous étions presque tous alliés,
6 Aïn-Ksi/ signifie" Fontaine de la verdure" . Nous prononcions "AïnEksi/ ",

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s'épanouissait une nuée d'oncles, de tantes, de cousins et de cousines, sur plusieurs degrés de parenté. J'arrivai ainsi aux Ormeaux, dans les bras de mes jeunes parents, accompagnée de mon frère Christian à peine âgé de seize mois. Il paraît que je suis précocement venue, alors que mes parents n'éprouvaient pas encore le désir d'agrandir la famille. Mais chez nous, les fortes chaleurs commençaient dès le mois de mai; la sieste devenait alors une véritable institution, multipliant les occasions de câlineries dans la fraîche pénombre des maisons: je suis une enfant de la sieste. C'est du moins ce que ma mère m'a affIrmé un jour, dans un sourire amusé. Tous ces souvenirs qui se bousculent dans mon esprit, comme les figures multicolores d'un kaléidoscope, me ramènent au présent: il est quatre heures du matin, j'ai toujours le nez collé aux vitres de ma chambre et j'ai l'impression que là-bas, par-delà tous les espaces construits des bords du lac, l'horizon commence à pâlir. Dans quelques heures nous partirons pour Bou-Arada. A cette seule idée mon cœur se met à battre d'une manière désordonnée: je vais retourner au village, dans ce lieu le plus chargé de l'histoire de notre vie en Tunisie, après 46 ans d'absence. Mes premiers souvenirs conscients qui se rapportent à BouArada, sont de brèves images, des éclairs plutôt, du temps de la guerre. J'avais trois ans à peine, mais je sais que ce sont des souvenirs personnels et pas ceux, nombreux, qui se sont imprimés en moi à partir des récits de mon entourage. Entre janvier 1940 et le début de novembre 1942, la Tunisie est restée hors des champs de bataille et la vie de ses habitants quelque peu préservée, malgré les restrictions et les remous politiques occasionnés par la défaite et l'occupation de la mère patrie. L'affaiblissement de la France aurait pu avoir des conséquences graves pour les Français. Mais l'agitation nationaliste en Tunisie s'était faite discrète: bien que libéré de sa prison du fort Montluc, à Lyon, par les Allemands qui essayaient de l'attirer dans leur camp, Habib Bourguiba avait choisi sa voie et enjoint à ses militants "d'entrer en relation avec les Français gaullistes", et de leur apporter "un soutien inconditionnel". "L'Allemagne ne gagnera pas la guerre; elle ne peut pas la gagner", écrivit-il dans une lettre au

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directeur du Néo-Destour, le parti qu'il avait fondé quelques années auparavant, en 19347. Les trois pays d'Afrique du Nord avaient été épargnés politiquement, lors de l'armistice de juin 1940, et laissés en dehors des dures conséquences de la défaite. Une armée d'armistice y subsistait, à laquelle le maréchal Pétain avait donné l'ordre tIdese défendre contre un adversaire d'où qu'il vienne", c'est-à-dire les Allemands, mais aussi les Alliés s'ils venaient à y tenter un débarquement, comme une rumeur en évoquait l'éventualité depuis longtemps. Cette armée, fixée à un effectif de 100 000 hommes par les conditions d'armistice, était disséminée sur tout le territoire de l'Afrique du Nord. Nombreux furent ceux, de France ou d'ailleurs, qui la rejoignirent avec un seul but: reprendre les armes, le moment venu. Mais cette armée était sans moyens véritables: pas d'artillerie lourde, pas d'aviation, un armement qui datait en majeure partie de la guerre de 14-18. Les soldats n'avaient même pas de tenues militaires complètes: certains dans leurs paquetages ne trouvèrent qu'une veste, d'autres un pantalon, beaucoup allèrent au combat avec les chaussures qu'ils portaient dans le civil. Bien des témoignages, de tous bords, font état de cette grande misère de l'armée d'armistice. Mais le général Weygand, chargé par le gouvernement de Vichy du commandement en chef des unités d'Afrique du Nord, procéda, sur sa seule initiative, à l'organisation clandestine de cette armée, pour en faire, le cas échéant, une force militaire capable d'appuyer les Alliés. Ainsi, pendant que s'instruisent officiers et soldats d'Afrique du Nord, appuyés par les engagés venus de France, d'Alsace et de Lorraine en particulier, qui fuyaient l'occupation, une mobilisation secrète est mise en place, et un camouflage ingénieux soustrait aux investigations des commissions de contrôle le matériel et les armes disponibles: plusieurs des chefs militaires qui conduisirent la campagne de Tunisie laissèrent des récits de cette époque, et il est possible, grâce à eux, de connaître le processus d'organisation de cette armée et les actions dans lesquelles elle fut engagée.

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Cité par Pierre-Albin Martel, Habib Bourguiba, un homme, un siècle, Editions Jaguard, 1999.

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Après de longues préparations, le débarquement allié se produisit au large des côtes marocaines et algériennes, le 8 novembre 1942 : l'opération Torch était engagée. Les Français commencent par résister, conformément à l'ordre du maréchal Pétain, et des combats se déroulent autour de Casablanca et d'Oran en particulier. Mais déjà, plusieurs officiers français, passant outre au serment de fidélité à la politique du maréchal, baissent les armes, comme le général de Montsabert qui commande les troupes de Blida, en Algérie. Aussi le IO novembre un armistice est signé entre les Français et les Alliés: le général De Gaulle lui-même, pourtant tenu à l'écart et tardivement prévenu par Churchill du débarquement, exhorte les Français d'Afrique du Nord à se joindre aux Alliés, dans un discours qu'il fit à la BBC le Il novembre. A partir de ce moment, la politique est devenue complexe en Afrique du Nord, et en Tunisie: jusque-là la population française avait été légaliste, c'est-à-dire fidèle au maréchal Pétain, les enfants des écoles chantant Maréchal nous voilà! , tandis que le portrait de ce dernier trônait dans la plupart des foyers. Puis la situation se renversa à partir du débarquement allié, pour le plus grand nombre, pendant que certains s'engageaient davantage dans la politique de collaboration, en premier lieu la plus haute autorité du pays: l'amiral Estéva, résident général de France en Tunisie qui, comme tous les fonctionnaires et militaires restés en poste avait prêté le serment de fidélité, choisit de continuer à le respecter. Il approuvait notamment l'action de la Phalange Africaine, formée par le chef de la Milice en France, Darnand, en novembre 1942, pour lutter aux côtés de l'Axe germano-italien: une photo de l'époque montre le résident général passant en revue une unité de cette Phalange, à côté du délégué à l'information de Vichy, Georges Guilbaud, qui fait le salut fasciste. Les Juifs commencent à être poursuivis; beaucoup de Tunisiens, jusque dans le petit peuple, malgré la position réaliste de Bourguiba, regardent avec satisfaction les difficultés des Français; au sein des nombreuses familles francoitaliennes des fractures se produisent du fait de l'alliance contre la France de l'Italie et de l'Allemagne. Dans les villages, ces communautés deviennent ennemies, s'espionnant ou se trahissant. La vie sociale est grippée. Les unités françaises engagées en Tunisie sont regroupées dans ce qui devient le XIXe corps d'armée, commandé par le général

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Koeltz. Il a reçu du général en chef Barré une mission à hauts risques: aller au-devant des troupes allemandes qui sont en cours de débarquement à Bizerte et à Tunis, et les contenir dans le nord, particulièrement dans la région de Medjez-el-Bab à une soixantaine de kilomètres de la capitale. C'est une action encore pacifique, mais qui permet de freiner l'ennemi et de couvrir la route d'Algérie par laquelle arrivent les Anglais, en attendant les Américains. Dès le 18 novembre, un combat se déclenche à Medjez, d'où les Allemands tentent de chasser les Français, qui les arrêtent dans leur avance et les rejettent sur la rive droite de l'oued Medjerdah : l'armée française venait de reprendre place dans la Seconde guerre mondiale. Ce combat fut le premier d'une campagne qui dura six mois. Campagne occultée, mésestimée, elle marqua pourtant, avec Stalingrad, la première phase de la défaite nazie. Elle fut de grande ampleur, se déroulant sur tout le territoire tunisien, opposant quelque 250 000 soldats Allemands et Italiens à 500 000 Alliés. La chute de Tunis, le 7 mai 1943, marqua la fill des puissances de l'Axe en Afrique du Nord. En effet, dans les jours qui suivirent, eut lieu la capitulation générale de ces forces, et les derniers combats décisifs se déroulèrent entre Bou-Arada, Pont du Fahs et Zaghouan britannique, le 1ge corps d'armée français, respectivement commandés par Anderson, Montgomery, Alexander et Juin, portèrent les derniers coups à ce qui restait de l'Afrika Korps venant du sud, appuyée par l'armée de Von Arnim, venant du nord, et les divisions italiennes du général Messe. La reddition de ces forces et de leurs chefs fut totale: il y eut quelque 200 000 prisonniers. "Munitions épuisées. Armes et équipements détruits. Conformément aux ordres reçus, l'Afrika Korps a combattu jusqu'à la limite de ses forces", fut le dernier message envoyé à Hitler par le commandant de cette armée mythique, Cramer, qui avait remplacé Rommel, malade et relevé de ses fonctions deux mois auparavant.

du 10 au 14 mai: la 1ere et la 8earmée alliée, le l8e groupe d'armée

En attendant, les populations civiles se trouvaient prises au piège des combats meurtriers, vivant dans l'angoisse ces temps de guerre avec l'habituel cortège des déplacements forcés, des séparations, des deuils. En ce qui nous concerne, voilà comment nous nous sommes retrouvés au cœur de la tourmente dès le

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premier combat: Bou-Arada est situé à 35 kilomètres de Medjezel-Bab, et à une soixantaine de Sainte Marie du Zit, près du Djebel Zaghouan, où Von Arnim se rendit six mois après. Il m'a été donné d'avoir en main un document extraordinaire: le journal qu'a tenu le directeur de l'école, où se trouve consigné, pour l'essentiel, le déroulement des faits qui marquèrent la vie de BouArada et des environs pendant ces mois difficiles. Par ailleurs, ma mère, que j'ai souvent questionnée sur cette période, m'a raconté bien des anecdotes qui complètent ou développent le récit du directeur. Aujourd'hui que je me penche plus attentivement sur cette chronique familiale, je me rends compte à quel point elle s'insère dans une mémoire qui n'appartient pas à l'ordre privé mais à l'histoire même de la Seconde guerre mondiale. Mon esprit s'est éveillé à la connaissance pendant l'une de ces périodes de grande tension où l'existence des hommes, de peu d'importance au regard des événements, est soumise à l'Histoire. C'est ce qui donne à mes yeux, une coloration particulière à ma toute petite enfance. Le premier combat s'était déroulé autour de Medjez el Bab le 18 novembre. Le Il décembre, Bou-Arada eut son "baptême dufeu" : quelques auto-mitrailleuses ennemies s'étaient mises à tirer, postées à l'est de la plaine, du côté de Pont du Fahs. Les rumeurs les plus folles coururent aussitôt: des fantassins allemands dévalaient des collines en direction du village. Renseignements pris, ce n'étaient que des bœufs au pâturage qui descendaient à vive allure vers la ferme voisine. Le soir tout s'apaisa, les automitrailleuses ayant rebroussé chemin sous le tir de batteries françaises. Ainsi les jours passèrent, dans l'incertitude des canonnades sporadiques et des passages en rase-mottes des bombardiers allemands, suivis de périodes plus calmes, jusqu'au 17 décembre où la guerre qui couvait prit un autre visage: la voiture à bord de laquelle se trouvait le médecin du village, Jacques Bertrand, fut mitraillée sur une route des alentours, alors qu'un autre véhicule subissait le même sort. Le docteur mourut le jour même, comme le conducteur de la deuxième voiture qui était accompagné de ses deux fils, tous trois membres d'une famille des environs. L'aîné des garçons s'en sortit indemne, le plus jeune, Martial, âgé de sept à huit ans, reçut un éclat de balle au poumon mais survécut à la tuerie. Cet enfant-là sera plus tard le jeune homme aux yeux pailletés de la surprise-partie chez Jean-Pierre.

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Une dizaine d'années après ces événements, sa mère épousa un des frères de mon père. A partir du 21 décembre, devant la menace des troupes alliées, les Allemands durcissent leur action et la situation s'aggrave dans la région: la plupart des habitants commencent à fuir vers qui pourra les accueillir. Le village est bombardé une première fois, puis l'ennemi semble observer la trêve de Noël, mais l'offensive reprend très vite, les blessés affluent vers l'internat de l'école, réquisitionné pour la circonstance. Les premiers soins donnés, ces derniers sont évacués par le train, acheminés à la gare dans une camionnette qui fait office d'ambulance. "Et les blessés arrivent toujours", note Monsieur Marrast, le directeur, fIles convois viennent de nuit, déchargent leur cargaison de sOliffrances et repartent [...]. En toute hâte, la micheline continue à assurer, de nuit, l'évacuation vers le Krib". Puis jusqu'au 15 janvier de la nouvelle année 1943, mitraillages, ripostes et combats s'intensifient, les fermes sont progressivement abandonnées, les pillards sont à l'œuvre et les Allemands se concentrent dans la plaine, alors que les Alliés rassemblent une grande partie de leurs forces en les poussant, à marche forcée, vers ces mêmes lieux. Et de fait, depuis un mois et demi, les événements se précipitaient, allant crescendo. Tout avait commencé au lendemain du Il décembre, le jour où les combats touchèrent Bou-Arada pour la première fois. Aussitôt les hommes valides avaient déserté la région de peur d'être faits prisonniers par les Allemands, se réfugiant eux aussi au Krib, ce petit village situé à 40 kilomètres environ de la zone de turbulence et considéré comme un lieu de repli encore sûr. Nous étions restés seuls, dans cette ferme isolée en plein bled, notre mère, Christian et moi, avec un voisin français, Lucien Caruelle, qui aidait à ce moment-là malgré son âge à faire les labours. Mais deux jours plus tard, tous ces hommes regagnèrent leurs foyers, le calme étant revenu et les nouvelles du front stationnaires. La vie quotidienne continuait cahin-caha. C'est dans cette atmosphère incertaine qu'un de mes cousins vint au monde: la tante Georgette, dont les parents habitaient au Krib, s'y était réfugiée afm de pouvoir rejoindre la ville du Kef dès que la naissance serait imminente: Michel y naquit le 3 décembre 1942. A cette époque-là, j'allais avoir trois ans et Christian en avait cinq. Je pense que le tout premier souvenir qui s'est imprimé dans

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ma mémoire se rattache à ce temps de ma vie. Il y avait à la ferme une réfugiée, Madame Point, accompagnée de sa fillette, Christiane, qui devait avoir le même âge que nous. J'ai gardé d'elle une vague image d'enfant blonde, avec une mère très brune: elles étaient logées dans une pièce attenante à la cuisine qui, plus tard, scindée en deux, devint pour une part, l'agrandissement de la salle à manger, et pour l'autre, la« dépense », où l'on rangeait toutes nos réserves. Elles venaient de Lille. En lisant le récit écrit par Gui, j'ai appris qu'elles avaient été envoyées par la Croix Rouge en A:6:ique du Nord comme beaucoup d'autres, en attendant des jours meilleurs: Mamie Pace et la mère de Guy s'occupaient du bureau régional de la Croix Rouge, plaçant ces réfugiés, des femmes et des enfants, comme elles pouvaient. C'étaient des personnes démunies de tout, dans une grande détresse. Ma mère m'a raconté qu'un jour Mme Point avait trouvé dans le jardin un bout de ruban: lavé et repassé, il devint un beau nœud dans les cheveux de sa fillette. Elle avait demandé à mon père, Henri, s'il voulait bien la laisser reprendre son petit garçon placé dans une autre famille, aux environs de Tunis. Il fit les démarches nécessaires: elle partit par le car pour aller chercher cet enfant, mais juste à ce moment-là l'avancée allemande coupa toutes les communications. Mme Point ne revint pas à la ferme que nous avions entre-temps abandonnée. Ses maigres affaires furent perdues, ou volées. Par l'intermédiaire de la Croix Rouge qui certainement pourrait la retrouver, mes parents lui envoyèrent une valise de vêtements et un peu d'argent. Dès les premiers jours de janvier 1943, à la ferme des Ormeaux, chacun passa le plus clair de son temps à regarder à la jumelle les mouvements de troupes qui s'effectuaient dans la plaine: suivant les moments, des membres de la famille, des amis, réfugiés dans les environs ou simplement de passage, rejoignaient mes parents. Ainsi l'oncle Achille, qui avait pour quelque temps trouvé l'hospitalité à la ferme Saint-Georges, distante d'un kilomètre, et berceau de notre famille en Tunisie. Désaffectée, cette ferme était réoccupée par les grands-parents Goussaud depuis leur départ du village, après le bombardement du 23 décembre. S'y trouvaient également la sœur de mon père, Henriette, son mari l'oncle Augustin, :6:èrede l'oncle Achille, et leur fille Marcelle âgée de 13
8 Guy Vallin, Histoire d'une vie, Toulouse 2006, page 44.

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