Lettres du béret noir
345 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Lettres du béret noir

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
345 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Fin 1956. Le gouvernement français est forcé de mettre un terme à l'expédition de Suez. Les troupes rembarquent, certaines pour l'Algérie, alors française, où les attentats se multiplient. C'est dans de telles circonstances que l'auteur de cet ouvrage débarque à Alger, comme des milliers d'autres "appelés", avant de rejoindre le département de Constantine. Il y subira l'autorité d'une institution militaire aux pouvoirs de plus en plus larges et finalement vivra deux longues années dans ce qu'on appellerait sans doute, aujourd'hui, un Etat de non droit.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2006
Nombre de lectures 135
EAN13 9782296955622
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LETTRES DU BÉRET NOIR
www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr


© L’Harmattan, 2006
ISBN : 2-296-00167-X
EAN : 9782296001671

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Marcel JAILLON


LETTRES DU BÉRET NOIR

(Algérie 1956-1958)


L’Harmattan
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
FRANCE

L’Harmattan Hongrie
Könyvesbolt
Kossuth L. u. 14-16
1053 Budapest

Espace L’Harmattan Kinshasa
Fac..des Sc. Sociales, Pol. et
Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa – RDC

L’Harmattan Italia
Via Degli Artisti, 15
10124 Torino
ITALIE

L’Harmattan Burkina Faso
1200 logements villa 96
12B2260
Ouagadougou 12
Graveurs de mémoire


Dernières parutions


William GROSSIN, J’ai connu l’école primaire supérieure. Récit de vie : Adolescence, 2006.
Pierre FONTAINE, En quête… La piste interrompue, 2005.
Alain DENIS, La ribote. Le repos du marin, 2005.
Jeannette RUMIN-THOMÉ, J’avais huit ans en 1940, 2005.
Maurice MONNOYER, Les grands-parents sont éternels, 2005.
Jean SECCHI, Les yeux de l’innocence, 2005.
Allaoua OULEBSIR, La Maison du haut, 2005.
Jacques MARKIEWICZ, « Tu vivras mon fils », 2005.
Georges KHAÏAT, Un médecin à Sfax, 2005.
Dany CHOUKROUN, 46669. Auschwitz – allers/retours, 2005.
René VALENTIN, C’était notre grand-père, 2005.
Serge KAPNIST, Passager sans bagage, 2005.
Maurice VALENTIN, Trois enjambées, 2005.
Paul HEUREUX, Souvenirs du Congo, 2005.
Jean-Pierre MARIN, Au forgeron de Batna, 2005.
Joël DINE, Itinéraire d’un coopérant, 2005.
Paul GEORGELIN, La vallée de mémoire, 2005.
Pierre BIARNES, La fin des cacahouètes, 2005.
Emilia LABAJOS-PEREZ, L’exil des enfants de la guerre d’Espagne, 2005.
Robert CHARDON, Mes carnets de bord, 2005.
Yves PIA, Aline, destinée d’une famille ardennaise, 2005.
A Carmen , ma correspondante
d’alors , ma femme aujourd’hui.
AVANT – PROPOS
J’ai retrouvé ces lettres écrites d’Algérie lorsque je n’avais guère plus de vingt ans.
J’en ai aujourd’hui soixante-dix, et je les retranscris en enlevant à certaines ce qu’elles ont encore de trop intimement personnel, et en prêtant à quelques autres le secours de la mémoire qui les éclaire.
Des personnes qu’on y rencontrera, beaucoup vivent sans doute encore et s’y reconnaîtront peut-être, malgré le travestissement de leur nom.
Quant aux événements rapportés… le temps a passé et modifie chaque jour la compréhension qu’on en a.
Il rend bien contestables certains de mes jugements d’alors, bien naïfs quelques-uns de mes partis pris.
Reste que ce qui a été inacceptable, et l’est aujourd’hui pour la plupart d’entre nous, ne cesse de provoquer en moi la même indignation.
CENDRES
Je suis surpris d’avoir si peu de souvenirs. J’entends de ceux dont aujourd’hui je puisse tirer parti.
J’ai attendu de longues heures froides, accroupi au bord des ruisseaux, l’hiver me rentrant dans la peau. Je pensais alors qu’aucune attente ne viendrait plus à bout de ma patience. Aujourd’hui la poste, la mairie avec leur cortège d’heures perdues me sortent de mes gonds. J’en reviens bouleversé.
J’ai mangé de la viande imprégnée d’essence – celle qui faisait fonctionner nos "frigidaires" de campagne. Nous ouvrions leur porte : la puanteur s’épandait sous la tente boursouflée de chaleur. Le soleil était impitoyable. Nous suffoquions.
J’ai mangé la viande de cette jument que nous avions attirée à l’intérieur des murs et que nous dépeçâmes, bouchers maladroits, avec de vieux outils ébréchés. Elle portait un poulain de quelques mois. Les chiens se sont longtemps battus sous la lune, s’entredéchirant autour de ce jeune cadavre aux yeux sans paupières, chairs molles vertes et roses. Tout ce qui restait de la vie, d’un jouet merveilleux qui-marche-tout-seul, d’un animal noble comme sa mère aux oreilles pointées, tremblante sur ses fines pattes bientôt liées à une poutre.
Le plus lâche d’entre nous sans doute, était allé la chercher. Mentir à un homme reste dans l’ordre ; mentir à une bête est obscène au même titre que ces accouplements monstrueux voués à l’anathème dans l’Ancien Testament. Le mensonge avait été un mauvais sourire qui aurait voulu sceller notre complicité dans ce guet-apens et qui buta comme une pierre sur le front obtus de la bête. J’ai détourné mon regard.
J’ai cru ne plus pouvoir refuser un plat et il m’arrive aujourd’hui de dédaigner des nourritures que je doutais parfois de regoûter un jour.
Je suis resté des nuits sans dormir. Nous marchions, le regard brûlé par les pierrailles interminables du jour. L’un d’entre nous avait trouvé cette boutade que nous usâmes jusqu’à la corde, tandis que le pied butait à chaque pas faisant ballotter le bidon vide sur la cuisse meurtrie : "Aïe ! Aïe ! Si ma mère me voyait !"
Notre emploi du temps intérieur, établi naguère par une tendresse attentive, nous rappelait que minuit est tard, qu’à trois heures on doit dormir ; et je voyais surgir, au détour d’une marche hallucinée, une tête ébouriffée, prête à la réprimande. C’était anormal, à des heures pareilles, d’écluser dans un bâillement malodorant l’air frais d’un matin si long à venir. Devant nos habitudes niées, piétinées, je savais que le contour de chaque heure est fixé bien avant que de la vivre, bien avant que le présent n’y insère ce qu’il a d’unique. Nous avions beau ne pas tenir compte de l’heure, le pain de minuit n’avait pas la même saveur que celui de midi.
J’en étais encore à me dire : cette résistance à la fatigue, à l’insomnie, au mauvais pain, quelle efficacité ne te donnera-t-elle pas lorsque tu la mettras à ton propre service ! Je pensais avec pitié aux devoirs d’étudiant bâclés dès que la nuit commençait à s’avancer. Je croyais ne plus pouvoir connaître ces faiblesses et pourtant… Les souvenirs sont de peu de poids dans les combats de la vie quotidienne. Tout courage est constamment à réinventer.
Qu’en penses-tu, mon ami, parti avec ces mots : "on y devient un homme parce qu’on en bave et qu’on apprend à répondre aux situations pénibles" ? Pauvre de toi ! Ce qu’on ne t’avait pas dit, c’est que le titre d’Ancien Combattant n’est pas un contrat d’assurance. Tu as marché superbement, tu as eu faim et soif avec joie, tu as mis ta volonté à la remorque de celles qui te commandaient, et tu as fini par croire que tu obéissais à toi-même. Avec quel enthousiasme n’as-tu pas obéi aux ordres les plus bêtes ! Tu le faisais pour toi, pour te surpasser dans la fatigue, et peut-être dans le dégoût.
Non, ces souvenirs ne servent à rien aujourd’hui. Bien heureux ceux qu’ils n’empêchent pas de dormir.
Il a fallu partir. Nous étions des centaines à prendre les mêmes trains, et tous reconnaissables à une valise en bois dont je me serais bien passé, mais que sa solidité me fit adopter en prévision de tous les heurts qu’elle devait subir.
Des camions nous attendaient devant la gare. Je n’y montai pas, voulant profiter d’un dernier moment de… solitude. Je trouvais insupportable la gaieté des autres. Un trolley me conduisit en banlieue. Je portais mes vêtements les plus usagés, et dans cette tenue inhabituelle, je sentais déjà que je ne faisais plus tout à fait partie de ces gens qui allaient tranquillement à leur travail.
Je ne connaissais pas cette banlieue. Un chemin interminable et boueux sinuait entre la maigre végétation des jardins ouvriers clôturés de tôles et de barbelés. J’avais le bras rompu de porter ma valise et mes revers de pantalon étaient cirés de glaise lorsque j’arrivai au fort de La Duchère.
C’était un ensemble de murs fort épais – on pouvait, par endroit, se promener sur leur faîte – très hauts, très longs. Leur parcours, sur une espèce de chemin de ronde, durait une heure, et l’on avait souvent, à proximité de certains rentrants, l’impression de redescendre à l’extérieur, mais après deux explorations complètes que je fis le même soir, il devint évident pour moi que ce n’étaient que des impressions – pénibles d’ailleurs.
De longues files d’hommes, les uns endimanchés, les autres négligés, tristes comme la séparation ou gais comme les ripailles qu’on fait avant, mais tous déjà crottés, attendaient. De temps à autre un militaire en faisait mettre une dizaine en rang et le rang disparaissait sous la voûte d’entrée.
Mon tour vint, je franchis la porte, je ne devais pas ressortir de trois jours. On ne pouvait voir de là aucune maison. Seule une légère brume, assez proche, indiquait les alentours de la ville en contrebas ; encore fallait-il se placer à un endroit bien précis de l’enceinte pour voir… J’avais découvert ce coin de panorama dès les premières heures et j’y revins le plus possible. Fait curieux, on y entendait quelques voitures sans les voir, la route étant masquée par un remblai de terre. A trois kilomètres de cette ville que je connaissais et que j’aimais, il me semblait être très loin, très éloigné de ses habitants surtout, réunis maintenant autour d’une soupe et si étrangers à cette situation bizarre. J’avais la curieuse impression de ne plus faire partie de leur monde et il me semblait que si j’avais pu reprendre le trolley, tous les doigts se seraient pointés sur moi. Je commençais à me sentir coupable de ne pas respecter tout à fait un règlement mal connu mais impérieux, et mes vêtements, de plus en plus sales au fil des jours allaient augmenter ce malaise.
A partir de midi, les garçons armés qui se relayaient pour garder l’unique porte de sortie reçurent l’ordre de nous en interdire l’accès. Personne n’en avait été informé. Ce fut une rumeur qui nous en avertit, si bien que beaucoup d’entre nous voulurent vérifier cette interdiction. Le garde s’impatienta, et lorsqu’à mon tour, je m’apprêtai à franchir la porte avec quelques autres, il était furieux ; "Vous commencez à m’emmerder, hurla-t-il, foutez le camp d’ici si vous ne voulez pas ramasser un coup de pompe dans le cul !"
J’étais vexé et furieux moi-même. Qu’avait-il, celui-là, à nous insulter ? Deux mois plus tôt n’était-il pas dans la même situation que nous ? Et pas poli ! Je le lui dis sans détour. -- "Tu veux que j’aille chercher le capitaine, connard ? Barre-toi et vite !"
Je tournai le dos. Curieuse première impression de ne pouvoir passer par une porte ouverte, grande ouverte, fermée seulement par des mots. J’étais indigné de voir avec quelle facilité, le plus petit d’entre nous prenait appui sur l’autorité pour nous faire marcher…
Nous étions plusieurs centaines à "tourner en rond", certains tout seuls, comme moi, d’autres déjà agglutinés par un copinage qui paraissait ancien : je les enviais par moment. Ce qui me surprenait, c’était, parmi tant d’hommes du même âge et de la même région, de n’en connaître aucun ; c’est pourtant ce que je cherchais : un visage familier où je pusse trouver la promesse d’une conversation, des souvenirs à partager.
Des paysans baffraient dans les coins le contenu de musettes inépuisables. On nous avait ordonné de poser nos valises au centre de la cour, dans la boue… Je ne pouvais, de toute manière, prendre quoi que ce soit dans la mienne coincée au bas de la pyramide ; j’avais pourtant les mains très sales et le seul lavabo dont nous disposions était un bac en pierre, sans savon, naturellement. Le jet du robinet ne parvenait pas à y balayer les nouilles et autres résidus de cuisine qui s’y accumulaient, et il régnait là, tout autour, une boue où nous enlisions nos chaussures basses et une odeur insupportable malgré la bise aigre de novembre.
Je tentai à plusieurs reprises de lier conversation ; c’était difficile : un mot par ci, un mot par là, des insignifiances. Qu’aurais-je voulu entendre d’ailleurs ? Peut-être l’expression d’un mécontentement, d’une révolte égale à la mienne. Mes compagnons se livraient peu et je connus cette vérité première de notre vie en groupe : mettre un frein à sa langue, ne rien dire, surtout de ses angoisses, être la tranquillité de ce poids de chair qui peut si bien dissimuler le trouble de l’esprit. Je commençais à comprendre l’effet de la cigarette fumée avec soin, dont on étudie minutieusement le goût en regardant attentivement ses propres doigts. J’allais apprendre à devenir un spectacle pour moi-même et à voir mon personnage avec le regard des autres.
J’avais remarqué, au cours de la matinée, un garçon mieux habillé que la plupart d’entre nous et d’un air sans doute moins rustre. Faute de souvenirs communs, peut-être aurions-nous quelques idées communes. Je m’étais approché des gars qui l’écoutaient en silence, car il pérorait. Sur son père banquier, sur ses "trente mille balles à croquer par semaine". Il n’aurait pas dû être là, disait-il, mais il se débrouillerait toujours, il connaissait du monde. Je restai derrière lui, et au moment où nous nous mettions en rang, je vis qu’il offrait des cigarettes -- "des américaines, prends-en une de plus !" -- au gradé qui nous dirigeait. Cela me déplut et je ne fis plus attention à lui.
Vers quinze heures le bruit courut que nous allions recevoir des musettes, et peu après, une cinquantaine d’entre nous étaient alignés devant un baraquement – sans d’ailleurs en avoir reçu l’ordre explicite. Un haut parleur tonitruait bien des directives, mais elles étaient le plus souvent inintelligibles, et, à chaque fois, nous revenions précipitamment de nos promenades circulaires, avec la crainte de manquer un ordre, une distribution, d’être le dernier, le plus mal pourvu etc. Il nous semblait devoir être disponibles tout le temps, et je ne sais combien de fois, ces jours-là, j’interrompis la rédaction d’une courte lettre pour aller me mêler aux autres, écouter ce qui se disait, ce que chacun supposait du contenu des prochaines heures.
Je pris donc la file de ceux qui attendaient leurs sacs et après avoir piétiné une petite heure dans la boue, je touchai une assiette de fer mal nettoyée, un gobelet et un couvert de même métal qui brinqueballèrent sur mon dos lorsque je redescendis les trois marches.
Chacun étant pourvu de son "matériel", on nous fit remettre en rang et l’on nous dirigea vers les bureaux d’entrée. J’ai compris, dès ce moment, que la caserne n’était pas le lieu des déplacements individuels ; fussent-ils des plus simples, des plus brefs, nous les exécutions rangés par lignes de trois, mis en convoi et dirigés par le caporal-conducteur. Je devais connaître, un mois plus tard, la marche au pas cadencé réglant alors tous nos déplacements, un étrange sentiment de culpabilité à me hasarder seul dans les allées du camp d’instruction.
Nous marchions donc, et je regardais le dos du compagnon qui me précédait. A ma gauche, une voix dit : "Leur bordel, ils auraient mieux fait de le garder…" Le gars portait sa musette à la main, comme un sac qu’il prenait soin de ne pas approcher de son pantalon. En parlant, il jeta un coup d’œil rapide vers moi, quêtant sans doute une approbation. Il enchaîna, sans que je lui aie tendu la moindre perche : "J’ai été refusé deux fois à la visite ; cette fois, ils m’ont pris, mais sous réserve de la visite d’arrivée. De toute façon, je ne resterai pas." Je me taisais. Il me regarda de nouveau, un peu en dessous, me semblait-il, et je m’aperçus que cette impression provenait d’une scoliose qui lui rentrait la tête dans les épaules. Il expliqua : "Déformation de la colonne, impossible de faire des marches. D’ailleurs on m’a opéré cinq fois ; heureusement, j’ai des certificats de toubib." Tout cela était dit sur un ton qui semblait vouloir faire de nous des témoins, des appuis éventuels pour sa demande de réforme.
Les premiers du rang arrivaient sans doute, car notre marche se ralentit. Nous étions crottés, sales, d’une saleté personnelle encore, avec nos vêtements fatigués eux aussi du voyage et des accroupissements répétés qui nous avaient tenu lieu de sièges. Le seul ordre qui nous unissait, c’étaient ces musettes de ferraille dont les frottements finissaient par régler nos pas. Nous donnions l’image de ces déracinés, fuyant les guerres, en guenilles, misères variées mais uniformisées par un sac, une casquette, dons de quelque Croix Rouge présente sur les lieux de conflit. Le spectacle que nous offrions n’avait, bien entendu, pas le même sens. Nous étions jeunes, tous apparemment bien portants. Les gens qui, à quelques kilomètres de là, rentraient chez eux la journée faite, pouvaient tranquillement nous ignorer. Ce n’était pas grave. Eussent-ils d’ailleurs pu assister aux "cérémonies" que nous célébrions dans ce champ clos, qu’ils auraient probablement tenu le raisonnement que nous nous répétions : "La vie est longue, et quelques mois y passent vite et n’ont guère d’importance. S’il est pénible d’ignorer constamment de quoi sera faite l’heure suivante, il est aussi réconfortant de penser que le temps s’écoulera inexorablement pour nous rendre à la vie civile." Après tout, nous dit l’un de nos recruteurs, il y a des situations qui ne laissent même pas aux gens l’espoir de retrouver la liberté. Nous n’avions donc pas à nous plaindre.
Les bureaux où nous fûmes enregistrés n’étaient pas de ceux qui laissent beaucoup de souvenirs sinon d’y avoir perdu du temps. Attente silencieuse. Je regrettai de n’avoir rien à lire. Les conversations s’ébauchaient, languissaient, faute d’aller au fond de nos appréhensions ou de nos nostalgies."D’où viens-tu ? Où est-ce qu’on t’envoie ? – On partira certainement demain… -- C’est emmerdant, on ne peut même pas sortir." C’était tout, tout pour occuper le temps de nos pas perdus qui durèrent jusqu’au soir, avant de nous amener devant quelques hommes assis derrière une table sur tréteaux.
Ils couchèrent nos noms sur leurs registres. Ils me parurent importants et contents de leur place ; peut-être était-ce le fait de les voir assis, immobiles, assurés de leur lendemain devant notre défilé ininterrompu qui me donnait cette impression. Certains portaient des décorations, rappel des dangers qu’ils avaient affrontés… autrefois. Je cherchais, dans un menton empâté, dans une carrure épaissie, le ressort de cette énergie qui leur avait permis un jour de mépriser la mort. Quelle figure avaient-ils fait devant elle ? Quel visage auraient-ils aujourd’hui si on les traitait de "planqués" ? Les muscles de cette mâchoire se crisperaient-ils, ou laisseraient-ils stagner le sourire retenu de ceux qui en ont "entendu d’autres". Ils se battaient maintenant avec la règle, avec la plume, et leurs mains, autrefois porteuses de mort, s’appliquaient à bien mouler la ronde de nos patronymes. Ils étaient soigneux, ils n’oubliaient personne, et je savais que leurs registres livraient un peu plus de ma personne à l’Autorité : mon âge, mon adresse, mon métier, mes parents, et le reste…Cet espoir de fuite que n’importe quel animal traîne dans sa cage était devenu insensé, puéril. Pour nous, ces registres valaient des grilles que nous aurions contribué à dresser autour de nous.
Je me suis efforcé de passer vite, conscient à tout instant de l’obligation qui m’était faite, espérant être libre ensuite autant qu’on pouvait l’être ici. J’avais bien tenté d’abandonner la file pour aller respirer sur le chemin de ronde, mais je n’avais trouvé personne qui voulût partager ce soulagement, et la responsabilité du retard possible qu’il pouvait causer. Ma semi-liberté fut donc gâchée par l’inquiétude. J’avais pourtant calculé qu’il ne fallait pas moins de deux bonnes heures pour que tout le monde fût inscrit, néanmoins je ne parvins plus à être tranquille, et malgré moi, je pressais le pas : la peur d’enfreindre des règlements que je sentais devenir innombrables.
Ces formalités satisfaites, nous attendîmes le soir. Nous allions vers la porte jeter un coup d’œil à l’extérieur, mais il n’y avait rien à voir, sinon la marque profonde des pneus de camion dans la glaise gorgée d’eau. Le moindre incident était pour nous un événement. Nous allions à la pissotière pour nous distraire. Nous y accompagnions parfois un ami de l’instant, sans avoir aucunement besoin de cet édifice, mais seulement pour essayer de continuer un bavardage bien commencé. L’urinoir était un mur lisse de construction récente avec un système d’aspersion d’eau. Il pouvait mesurer une dizaine de mètres. On n’avait pas jugé nécessaire de le pourvoir de séparations. Ce n’était pas que celles-ci nous fissent absolument faute : tous, gens de ville ou de campagne, nous avions eu l’occasion d’arroser un tronc ou une haie. Elles nous manquaient pourtant ici, parce que, contre ce mur bâti à notre usage, nous devions être quelques-uns à croire leur omission volontaire, et cela nous humiliait. Pas tous ! Pas tous ! J’entendis un petit ventru, qui secouait sa goutte, le genou en équerre, affirmer que nous ne savions pas ce que c’était que la guerre, que ça nous changerait et nous ferait du bien, bourgeois que nous étions. Les "bourgeois" ne furent sans doute pas convaincus. Polis, sinon contents, ils continuèrent à pisser aux deux extrémités, dans les coins.
Les cabinets étaient plus vétustes. C’était une cabane en planches mal jointes, bâtie sur pilotis, de telle sorte qu’on pût glisser des tonneaux sous les trous ménagés dans son plancher. Il y avait sept trous, et autant de cabines munies de demi portes. L’ensemble était assez pratique bien que la partie inférieure de ces portes fût à trente centimètres du plancher. Cela permettait, ce denier étant à hauteur de tête, de passer en revue une collection de sexes mâles et de se répéter le refrain d’Ubu : "Merdre de merdre, il a la corne au cul". Bref, c’était moins grave que l’urinoir ; c’était d’une autre époque.
Sur les six heures, plusieurs gars se groupèrent devant une porte, leur couvert à la main. Je m’approchai : "C’est ici qu’on mange ? – Ouais, ça va ouvrir, c’est un type qui l’a dit." J’allai chercher ma propre gamelle où des gouttes d’eau roulaient encore sur la pellicule de graisse invaincue. Il aurait fallu du savon en poudre pour laver ça ; la terre n’avait donné aucun résultat ; pis, la plus fine s’était immiscée dans les rayures tracées par d’innombrables couteaux sur le fond d’aluminium, et je n’avais pu l’en déloger.
La porte s’ouvrit et nous nous engouffrâmes dans l’escalier qui vibra sous notre poids. J’essayais d’éviter à mes vêtements le contact de ces assiettes mal torchées que certains levaient au-dessus de leur tête pour leur éviter d’être salies… par mes vêtements. C’était impossible. Au demi étage, l’escalier se divisait en deux volées qui se rejoignaient ensuite sur le même palier. Là, nous étions moins serrés mais non moins bousculés car la course commençait pour avoir sa place autour des tables. La pièce où je pénétrai en comptait une dizaine mal éclairées par la lumière jaunâtre de quelques ampoules qui pendaient à la voûte. Le bruit était assourdissant. Il n’y avait rien sur ces tables, hormis des sortes de petits seaux dont la base avait la forme d’un haricot : le pinard. Ce fut la première chose que je goûtai. Il était âpre à faire grincer les dents, un peu violacé, et il eut son succès… fatal. Nous nous le partageâmes, non sans perte car il n’était pas facile de le servir avec ces "bouteillons". Lorsque le nôtre fut vide, je m’aperçus qu’il était culotté : une couche d’un dépôt noirâtre en tapissait le fond.
On nous apporta un bouillon de pommes de terre et de carottes mal épluchées, mal cuites. Je mangeai les légumes et, comme les autres, je jetai le bouillon sous la table : il fallait bien vider l’assiette pour la suite… Quelqu’un passa, plongeant ses mains dans un sac de serpillière pour en retirer des pains ronds à croûte brune qui furent distribués au vol. Le nôtre passa de main en main. Je n’avais pas de couteau ; mon voisin prit le sien, l’ouvrit, souffla une miette de tabac collée à la lame, et fit le partage. Je pensais à ce paysan chez qui j’avais été en pension autrefois. Lui aussi mettait le pain de la semaine dans un sac de jute, ou mieux encore au fond de sa carriole sur un tas de choux. Il le maltraitait, ce pain, et répondait à mes grimaces en m’assurant que la croûte protégeait la mie. Plus tard nous aurions, nous aussi, à porter cet aliment sacré dans nos poches de treillis, avec les chaussettes, les pansements, les allumettes, avec tout.
Une voix cria : "Faut aller chercher le pâté à c’te table ! Qui c’est qu’y va ? … -- Personne ? Alors démerdez-vous, c’est pas pour moi, et je m’en tape !" Un gars se leva, disparut, revint un instant plus tard :"Passez-moi une assiette. Reste plus de plat pour mettre le pâté. – Ramène-le avec tes doigts et nous emmerde pas !" Le gars repart, réapparaît retenant difficilement sur ses deux mains en coupe une masse gélatineuse et tremblotante. Eclats de rire, vociférations, une douzaine de fourchettes se dressent, menaçantes, vers les mains du malheureux ; il laisse tomber sa gélatine qui s’aplatit sur les planches vineuses comme une méduse.
Le bruit est devenu insupportable. Il faut crier pour être entendu de son voisin. J’ai envie de descendre, mais j’attends le dessert. Mon vis-à-vis dessine de son index pointé un entrelacs de canaux avec le vin répandu sur la table. Deux hommes apportent un gros sac de pommes qui volent bientôt de place en place. J’ai droit, au bout de la table, à un fruit jaune et sale. Un hurlement ramène un semblant de silence : "Les derniers sortis nettoyeront les tables !" Alors, c’est la ruée vers la porte. Mon voisin a fourré sa pomme dans une poche, et engloutit, en me clignant de l’œil une bouchée de pain et de pâté : "C’est-y qu’ils voudraient nous empêcher de manger notre saoul ?", articule-t-il, en essayant de dégager sa jambe prise sous le banc.
Je me retrouvai seul à la fontaine. Derrière les carreaux sales du premier, je voyais passer des ombres au bruit assourdi. Dans quelques minutes on se bousculerait ici. Je me hâtai de nettoyer ma gamelle et je respirai un grand coup d’air froid. Je me lavai les mains avec une savonnette que j’avais pu enfin extraire de ma valise. J’étais seul, pour quelques secondes encore, et presque bien.
Nous reçûmes peu après, l’ordre de rejoindre les chambrées. Nous disposions de lits superposés – les fameux châlits. Il y en avait dix comme cela dans la pièce, avec un poêle en fonte dont le long tuyau pendait au plafond, attaché par des fils de fer. Un "ancien" avait reçu la responsabilité de notre groupe. Je vis, en entrant, que le nôtre bavardait avec trois ou quatre d’entre nous ; ils l’écoutaient en riant souvent. J’étais parfois un peu inquiet de voir que beaucoup semblaient se connaître depuis longtemps alors que je n’avais pas réussi à faire durer une conversation plus de cinq minutes…
Notre "ancien" nous prévint de nous tenir prêts au cas où nous partirions dans la nuit, ce qui me fit coucher tout habillé, car je n’aime pas être le dernier en toutes choses, et surtout, je ne voulais pas laisser mes vêtements épars. Depuis mon arrivée, je me surprenais moi-même par ma manie du rangement. Depuis que je redisposais de ma valise, j’éprouvais le besoin maladif de tout y mettre, l’ouvrant et la refermant à clé dix fois dans la même heure : crainte d’un vol possible, ou plutôt désir de sauvegarder un coin de vie personnelle dans ces lieux où l’isolement ne s’obtenait que dans la promiscuité.
Notre "ancien" nous dit aussi qu’il passerait faire la quête, et de préparer "ce qu’on voudrait" pour lui et ses camarades. De cette manière, nous "n’aurions pas à nous plaindre de lui". Mon voisin pensa tout haut : "Ces salauds, ils vont pouvoir faire une sacrée bringue ! " Néanmoins, quand le calot passa devant moi, lâche, je donnai vingt francs, regrettant déjà plus ma lâcheté que ma pièce.
Nous nous endormîmes tard cette nuit-là. Il y eut des batailles de polochons, des pets et des rires en rafales. J’avais été rassasié de tout cela à l’Ecole, et je voyais avec surprise l’ardeur qu’y déployaient mes voisins dont c’était sans doute la première expérience de nuit collective. Et naturellement le premier souvenir de "régiment" ! Je m’enroulai dans ma couverture, grasse au toucher de toutes les poussières, de toutes les odeurs de mes prédécesseurs, et je ressassai mon remords d’avoir cédé à la quête, première compromission de ma part, première complaisance à l’égard d’un système que je vomissais. Ça commençait mal.
La visite eut lieu le lendemain. Nous l’attendions avec impatience car nous avions entendu dire qu’elle précèderait de peu notre départ. Ce fut une formalité. Nous étions très nombreux à tendre nos verres d’urine pour l’analyse et je me demandais s’il ne s’agissait pas d’un simulacre, tant les risques de confusion paraissaient inévitables. Les quelques infirmiers dévolus à ces manipulations les faisaient sans y penser. Je tendis mon verre à l’un d’eux ; il le prit en regardant son collègue : "Demain soir, vieux ! Demain soir ! " Large sourire. L’autre perdu dans ses bandes de papier grogne : "Ça va, on le sait que tu vas tirer ton coup, petit salaud !" Gros rire. Puis, pointant le menton vers un troisième qui note les résultats : "C’est bon."
Nous étions une trentaine à la file, tous dévêtus, les mains pendantes. La pièce sentait le suint de toutes nos peaux étalées, mal lavées depuis deux jours ou depuis toujours. On nous poussa dans un corridor obscur ; il conduisait à la salle de radio où nous arrivâmes presque les uns contre les autres, le ventre creusé, en évitant la moiteur des fesses du voisin.
Je passai ensuite à la vaccination antivariolique. Le médecin qui s’en occupait me posa, et à tous mes camarades, la question qui faisait partie de son office comme l’obligation de faire bouillir ses seringues : "Vous vous portez bien habituellement ? Vous n’avez rien à signaler ? – Non, quoique j’aie été assez fatigué au cours de ces derniers mois. – Fatigué ? – Oui, fatigue physique : j’avais un travail qui m’imposait des déplacements et j’ai dû voir le médecin qui a trouvé ma tension trop basse… -- Ne vous inquiétez pas ; là où vous allez, vous vous reposerez de ces déplacements, et tout ira bien. Au suivant ! " Je me mords les lèvres. Quelle bêtise que la mienne d’avoir pris sa question au sérieux ! Ma santé, il s’en tape le toubib !
Il n’était guère plus vieux que moi, ce médecin. Je songeais, en le regardant, qu’il serait le soir même autour de la table familiale, à mille lieues de toutes ces vies qui défilaient devant lui avant d’entrer dans une absence douloureuse et pour certaines définitives. Il resterait à peine, entre ces murs malpropres, la trace administrative de leur passage, et tous ces gens, le toubib, le bureaucrate, le gars qui gardait la porte, ces gens dont les petites innocences conjuguées nous envoyaient très loin, dont chaque heure de travail paraissait anodine alors que, mise au bout de la précédente, elle pouvait conduire à la mort, tous, continueraient à mâchouiller leur cigarette et à prendre le tram pour la pause de midi, avec le cœur en repos.
Je retrouvai mon slip avec peine au milieu du fouillis de tant d’autres éparpillés sur les quatre bancs qui meublaient la salle. Je sortis. Dehors l’attente reprenait. On riait dans les groupes en finissant de s’habiller : il était question de verres d’urine renversés ou débordés.
L’ordre de partir ne parvint que le lendemain. Entre temps nous avions appris qu’un camarade, Sigus, arrivé avant nous, était en prison. Il avait trouvé le moyen de passer une nuit dehors et de manquer le départ pour l’Algérie. Prison est beaucoup dire. Il était enfermé une partie du jour – et la nuit – dans une chambre à fenêtre grillée. Un homme armé l’accompagnait aux waters et le surveillait lorsqu’il nettoyait les plats et les chaudrons de la cuisine. Je l’avais vu passer à plusieurs reprises sans savoir… Il n’était pas rasé depuis quatre jours, et très sale. Je pensai que cette situation aurait pu aussi bien être la mienne. Ce qui m’étonnait, c’était de voir le gars armé marcher derrière lui. Une arme pour tirer, si l’occasion s’en présentait ? Le garde tirerait-il si le prisonnier faisait mine de partir ? Quelle menace pour une escapade ! Moi qui ne m’étais jamais intéressé aux prisons, les croyant d’un autre monde que le mien, je me trouvai soudain de plain-pied avec leur réalité : sans être un malfaiteur, j’aurais donc pu avoir un fusil dans le dos et une cellule pour me garder. J’étais effrayé. Quelque chose, qui jusqu’alors, avait assuré ma tranquillité, venait de se rompre. Je n’avais jamais pensé qu’on pût me saisir et m’enfermer. Ce n’était même pas une question mais une certitude profonde, irréfléchie, comme la santé. Maintenant, l’éventualité d’une telle situation me tourmentait.
Sigus, paraît-il, n’avait pas pris mal la chose. Sans doute en avait-il vu d’autres. Il en tira même un certain prestige lorsqu’il put nous raconter ses tribulations de plongeur graisseux ou de laveur de chiottes éclaboussé de merde. Et puis ce n’était pas une vraie prison ; on sentait tellement la disproportion et l’incohérence de la sanction que celle-ci en perdait son crédit, sombrait – après coup – dans le ridicule. On était naturellement de tout cœur avec le taulard et tout cela finissait par ne plus vouloir dire grand-chose.
Néanmoins, on pouvait garder un garçon de vingt ans au pain et à l’eau, sans paillasse une semaine durant pour avoir manqué un départ. C’est à cela que je pensais.
Les camions sont arrivés à la tombée de la nuit. Je les revois, parfois même je crois les entendre, avec nous dedans : long convoi, bruit de moteurs croissant puis décroissant à intervalles réguliers. Camions verdâtres, chauffeurs kaki absorbés par la machine. Ils sont là, avec leur avant têtu de mauvaise bête, une vingtaine peut-être. Nous "embarquons" avec nos valises. Bancs de bois où nous nous jetons pêle-mêle parce qu’il faut aller vite. Nous nous installerons après si nous le pouvons. Un garde armé, kaki – un gendarme en treillis – se tient à l’arrière près des pans de la bâche rabattue. Interdiction de gueuler, de chanter, et la bâche doit rester rabattue. Impression obsédante d’être des animaux conduits à l’abattoir. Je souris de l’exagération, mais l’impression demeure. Les cahots du chemin, notre silence. Le garde soulève de la main un rabat de la bâche. Lumière sur les visages. Image fugitive d’un carrefour avec flics : nous sommes bien gardés.
Nous sommes débarqués sur des voies éloignées de tout bâtiment reconnaissable. Marche interminable sur le ballast, le bras rompu par la valise, les chevilles en miettes. Le train enfin ! Un train très long qui emmènera notre troupeau, exclusivement et directement jusqu’à Marseille. Une ou deux longues immobilisations en rase campagne avec interdiction de sortir, mais de gare, aucune ; nous les traversons dans la nuit, à toute vapeur, sans avoir le loisir de les reconnaître… Si ! Avignon peut-être… Nous ne savons d’ailleurs notre destination que par l’évidence partagée : d’où peut-on partir pour l’Algérie si ce n’est de Marseille ?
A cinq heures du matin froid – nous sommes à mi-novembre – je suis accroupi sur une litière de paille puante, les deux mains à plat sur ma valise. La pluie claque sur la toile du marabout. La nuit ferroviaire est enfin passée, et ses parties de belote, et ses chansons grivoises, et ses concours de pets. Il faudrait que je dorme, maintenant. Pour quand le bateau ? Le camp de Sainte-Marthe retentit de tous les départs, de toutes les arrivées dans ses haut-parleurs, et le jour est encore loin. Mais bien sûr, le bon soldat peut-il tenir compte de l’heure du jour ou de la nuit pour se battre ou pour dormir ? Le devoir n’a pas d’heure.
LETTRES 1956
1956
Mardi 12 novembre . Je t’écris dans l’obscurité : sept heures du matin. Malgré nos mauvais lits et l’exubérance braillarde de mes voisins, j’ai bien dormi.
A une heure de l’après-midi, nous sommes toujours ici. Il ne m’a pas été possible de sortir : il paraît que nous pouvons partir d’une heure à l’autre. Je ne suis pas allé manger : un jour de moins à respirer cette odeur infecte de cuisines. J’ai vécu sur mes réserves.
Nous sommes ici quinze cents peut-être à guetter la moindre rumeur de départ. Interdiction de sortir. Tous s’ennuient. Ce matin on nous a changé notre argent français. Après ce… divertissement, j’ai essayé de lire, mais les locaux sont à demi obscurs, même en plein jour, et l’on y est, de toute manière dérangé par les passages et par le bruit. Chacun n’a qu’une préoccupation : manger en échappant "subséquemment" aux corvées qui ne manquent pas de tomber sur les naïfs ou les malchanceux. Il faut voir dans quel état on sort de la plonge quand on a rajouté une tartinée de graisses à la boue du pantalon traîné partout depuis deux jours. Toutes ces difficultés rendent égoïste, et l’on trouve plusieurs fois dans la journée l’occasion de se dégoûter soi-même. J’essaie de digérer tout cela en regardant Lyon par-dessus le mur, Lyon tout près, mais déjà si loin puisque je n’ai plus l’impression d’être en France.
Tu sauras le moment de mon départ par le cachet de cette lettre que j’espère pouvoir poster.
A vingt-trois heures. Je viens de lire ta lettre que je n’avais pas encore ouverte dans ce train qui met, à chaque minute, un peu plus de distance entre nous. Me voilà pris dans cet engrenage infernal et il ne me reste plus maintenant qu’à résister de toutes mes forces aux servitudes de cette nouvelle vie orientée seulement par le souci du manger et du dormir. Dans ce train, je viens de me laver et de me raser, ce que je n’avais pu faire depuis trois jours. Tout contribue à nous abrutir.
J’ai encore sur moi deux lettres que je n’ai pu poster au départ faute de pouvoir échapper de quelques pas à l’encadrement. L’une porte au dos de l’enveloppe la mention : "Vingt-trois heures, viajando como vacas mareadas", {1} écrite à tâtons dans l’obscurité d’un camion bâché.
Nous avons attendu à La Duchère de trois heures trente de l’après-midi à huit heures le soir – intervalle d’une demi-heure pour un repas infect – dehors, et par un froid piquant. Si tu avais été à l’arrêt du bus, tu aurais vu passer dix-huit camions. Nous étions environ cinq cents, paraît-il, dans ce premier convoi, pressés, entassés sur nos valises et bouclés sous les bâches pour nous empêcher de nous "désordonner", nous a-t-on dit…
Pour nous éviter d’être vus, et de susciter sans doute des manifestations de protestation, on nous a fait faire le tour complet de Lyon par les boulevards extérieurs. Ce fut ensuite l’arrêt et l’entrée précipitée, par une petite porte, dans la section marchandises de la gare de la Guillotière : passage interdit au public. Nous avons dû marcher un bon kilomètre le long des voies désertes en trimballant notre valise. Le train nous attendait, prêt à partir, et nous roulons maintenant vers Marseille, sans arrêt jusqu’à présent, heureux d’évidence de n’avoir plus de valise à porter en nous tordant les chevilles sur les pierres pointues du ballast.
A côté de moi, c’est belote et rebelote, chansons grivoises autour de quelques "litres" obtenus je ne sais comment – peut-être par cinq zouaves (au sens propre) qui nous accompagnent de leur autorité et de leur passé colonial. Misère !
Je serais heureux de te revoir. Je suis trop dérangé pour te le dire.
Mercredi 14 novembre Je t’écris du camp de Sainte-Marthe. On nous y a amenés ce matin à quatre heures trente. Il faisait froid et il pleuvait. Au terme de notre voyage "sans arrêt" et d’un transfert en camions – non de la gare, mais de quais écartés et déserts – nous sommes arrivés ici où l’on nous a montré nos tentes garnies de paille. Le trajet Lyon-Marseille, sans possibilité de boire nous avait altérés dans tous les sens du terme II nous a fallu oublier notre soif et nous réfugier sur notre litière qui nous mettait au moins à l’abri de la pluie sinon du froid car nous n’avions pas de couverture. Enfin, à sept heures, on nous a fait sortir pour un appel qui a duré jusqu’à neuf heures. C’est avec le sentiment de notre utilité et du devoir accompli que nous avons pu ensuite avaler un mauvais café et promener notre ennui dans le camp jusqu’à midi, les paupières lourdes d’une nuit sans sommeil. Le repas est arrivé, pas trop mauvais, mais mangé dans des assiettes sales ; repas attendu par dix ou vingt mille gars de toutes provenances, de toutes "armes" qui transitent par ce camp. Repas attendu de dix heures trente à une heure et quart – avec interruption possible des entrées annoncées par haut-parleur – dans une file interminable, debout sous les gouttes.
Il paraît que le bateau part demain à sept heures, et je ne sais trop où je te posterai cette lettre. Deux de celles que j’ai écrites depuis lundi l’ont été ici, ce matin. Je n’avais pu le faire depuis Lyon. Prisons fixes, prisons roulantes ne facilitent pas la correspondance… J’ai conservé ma troisième lettre, celle qui est agrémentée d’une inscription sur l’enveloppe : je crains que la poste militaire ne la mette à la trappe.
Ce soir, perspective d’une seconde et dernière nuit dans la paille. Probablement sans couverture. Parmi tout cela, une bonne nouvelle : l’incorporation est comptée depuis le premier novembre.
Beaucoup de gens peu intéressants ici. J’ai retrouvé mes quatre zouaves. Ils en amusent beaucoup, mais pas moi. Ils sont assortis au reste, paille et paillardise, gamelles et plaisanteries grasses.
Ne te fais pas de souci, tout cela n’est que passager ; et puis la saleté, on n’en tombe pas malade !
Marseille à huit heures du soir. J’ai réussi à passer par un trou de clôture avec trois copains d’occasion que j’ai laissés à leurs aventures. Je suis sur la Canebière, et je viens de me restaurer… copieusement. Détail important : j’aurai une "couvrante" cette nuit.
Marseille est une belle ville que ton absence gâte. Je poste avec une désinvolture de civil – un civil un peu loqueteux – cette lettre, avant d’aller repasser par mon trou de clôture. Plus belle que Marseille, ma liberté ; même avec ces vêtements qui me font virer au clochard.
Vendredi 16 novembre II n’y a que quatre jours que nous nous sommes quittés et déjà je sens que le plus cruel dans cette sotte entreprise nationale, c’est la séparation de tant de gens qui voudraient vivre ensemble. Le reste n’est rien au prix de cela. Je suis monté tout à l’heure sur le pont et j’ai regardé la mer partout, sans horizon, immense comme notre séparation. Il faudra attendre au moins neuf mois pour nous retrouver et je n’en peux soustraire que les quatre premiers jours. J’en veux à toute la Création et je sens que s’évanouissent en moi bien des scrupules, certains tout au moins. Je ferai tout pour revenir plus tôt.
Je suis sur le Kairouan depuis hier, dix-huit heures (?) Je n’ai pas été malade malgré une mer très forte qui, pendant quelques heures, a promené rythmiquement nos chaises longues d’une cloison à l’autre de la cale. Les estomacs s’y sont généreusement répandus et j’ai dû monter avec précautions sur le pont, plusieurs fois dans la nuit, malgré la pluie et le froid, chassé par l’odeur infecte qui a envahi le bateau.
La nourriture est immangeable. Nous n’avons pas changé de vêtements depuis lundi et de douches, il n’en a pas été question. Situation inattendue, inimaginable dans ses détails par tous ceux qui, comme moi, n’ont connu que la vie civile dans tous les sens du mot. La douce France a ses arrière-cuisines…
Nous arrivons dans trois heures, paraît-il. J’ai pu échanger quelques mots avec un "lieutenant" qui retourne à Alger rejoindre son régiment et sa femme qui y est installée. Il me dit que le danger y est très limité, et que les victimes le sont, le plus souvent, de leur imprudence, ce que je n’ai nulle peine à croire, compte tenu de la densité de notre "occupation". Ne t’inquiète donc pas.
Je redescends dans ma cale – malgré l’odeur – car ma veste me protège mal de l’humidité et du froid.
Samedi 17 novembre Je suis à Alger depuis hier. Vu du pont du bateau, une première "carte postale". Une infinité de cubes blancs à flanc de colline, et plus bas, à notre niveau, une longue suite d’arcades qui ferment, devant nous, le bleu de la mer. Elles doivent supporter l’avenue qui descend vers le port. Des fumées assez nombreuses s’élèvent par endroit de cette ville blanche. Incendies ? Attentats ? Ou plutôt rien qui doive retenir l’attention. Certainement.
Nous sommes installés à la caserne d’Orléans. Impression assez bonne de prime abord. J’ai pu t’écrire ce qui précède et lire le journal : attentats encore. Mais le plus souvent sur des civils ou des isolés. Rassure-toi, je ne suis plus ni l’un, ni l’autre et je n’ai ni l’envie, ni le droit de sortir de la caserne. Ce matin nous allons être habillés. Ma répugnance de l’uniforme cède à l’envie de dépouiller mes vêtements civils qui après six jours d’usage continu, diurne et nocturne, commencent à me coller à la peau. Beau préambule, on vient de nous distribuer une petite brochure destinée à éveiller notre fierté de "militaère". Lorsque l’Armée se mêle de psychologie, les résultats sont évidemment étonnants. J’apprends donc que ce n’est pas l’uniforme qui plaît aux femmes, mais la façon de le porter, et qu’elles ne sauraient me "prendre au sérieux" si je n’ai fait mon service militaire ! Me voici donc réjoui d’avance par les effets miraculeux de cette défroque caca d’oie dont on va m’emballer. Le temps me dure de les vérifier sur toi, d’autant plus que je vais avoir le calot rouge – je suis zouave – et une fourragère jaune… Misère ! Je parie que tu ignores tout de la fourragère ! Voyons ! C’est une espèce de long ruban tressé, fixé à l’épaulette du blouson et pendant sur la manche. Il raconte aux initiés les décorations méritées collectivement par le bataillon ou le régiment. Inutile de te dire qu’avec tout ça sur le dos, je devrais me "sentir un homme" comme m’y invite la brochure de l’Action psychologique. Enfin tu jugeras par toi-même… dès que possible !
Donc une fois vêtus, uniformisés, calottés, fourragés, nous partirons pour le Lido, à une quinzaine de kilomètres d’ici, près de Fort de l’Eau, et pour quatre mois "d’instruction". La nourriture y est paraît-il moins bonne qu’ici où je l’ai trouvée convenable hier au soir et ce matin.
Alger, d’après ce que j’ai pu en voir du camion, est une belle ville, blanche naturellement, avec autant de "blancs" que de Nord-africains, et des "fatmas" voilées de blanc jusqu’à leurs yeux poissés de fard. Beaucoup de militaires avec jeeps, radio, casques et mitraillettes, de tous les côtés, à en vomir. Au milieu de tout cela, des femmes européennes se promenant comme si de rien n’était. Je suis heureux de te savoir ailleurs… Dans les casernes, de nombreux Sénégalais. Je ne t’ai pas dit qu’à Marseille, nous couchions à cinquante mètres d’un bataillon d’Arabes en partance pour l’Allemagne. On les éloigne… Ici, l’armée doit être affreuse aux gens. Personne n’a de pitié. Les Arabes arrêtés chaque jour sont impitoyablement frappés par des patrouilles incessantes. Je n’ai encore rien vu, mais on m’a dit beaucoup de choses. Il n’est pas sûr que les soldats fouillent tout y compris les sacs à main, mais la brutalité ne choque personne. L’un d’eux, ce matin : "J’ai mal au bras à force de taper dedans." Exagération ? Un autre qui est de mon convoi : "Je ne peux pas les sentir, je vais pouvoir me faire les poings." J’ai, bien sûr, des camarades moins "engagés" : un curé, quelques employés de bureau promis à d’autres affectations, deux nègres immenses provisoirement logés ici. Partout, beaucoup de kaki, de véhicules verdâtres, d’armes, de brutalité étalée, expliquée. Et moi, avec une terrible envie d’être ailleurs.
Dimanche 18 novembre Je suis arrivé hier au soir à destination : un camp, une vraie ville de soldats, Le Lido, à quinze kilomètres d’Alger. Nous sommes ici plus d’un millier d’uniformes. La mer est à deux cents mètres de "Verdun", le bloc où je suis cantonné avec une centaine d’autres. Je vais rester ici quatre mois dont deux sans sortir puisqu’on nous l’interdit tant que nous n’avons pas "fait nos classes" comme ils disent. J’ai l’impression de vivre un rêve désagréable, un peu comme s’il ne s’agissait pas de moi ici ; faute d’être venu tout entier sans doute…
Ce matin et ce soir, nous sommes "libres", si l’on peut dire, à l’intérieur du camp. Il y a eu une messe ; il y était déjà question de Noël, et j’ai pensé à toi intensément. Je souhaiterais pouvoir t’écrire à tous moments : une espèce d’évasion qui me rapproche de toi.
Pendant deux mois, à partir de demain, je serai soumis à la sottise des commandements : "Vous avez dix minutes pour vous présenter en tenue de sortie" ; "Vous avez trois minutes pour nettoyer les lavabos" ; "Votre couverture n’est pas au carré, elle dépasse d’un centimètre", etc.
Et pas une ouverture, pas un peu d’air, un livre, quelque chose d’intelligent pour ne pas s’abrutir. Aurai-je encore le courage, au terme de longues journées occupées de la sorte, d’ouvrir ma méthode Assimil ?
Depuis une semaine, je ne sais rien de toi, et tu deviens un souvenir vers lequel je me précipite à tout moment. J’attends ta première lettre, pour voir ton écriture, pour sortir de cette sorte de mauvais sommeil qui me fait douter de la réalité passée.
Depuis hier, je me torture l’esprit. J’étais une "jeune recrue", et me voici "élève gradé". Sans l’avoir demandé, je me retrouve avec une espèce de promotion dans cette engeance… Je pourrais la refuser, mais je ne sais même pas si mon refus serait accepté. Laisserai-je le sort décider de la suite ? J’ai au cœur la première haine de ma vie, et je crois qu’il faut être ici pour la comprendre. Ici commande, règne, une bêtise inouïe, insistante, obsédante. Imagine trente gars de vingt ans, alignés, immobiles, en train de réciter trois fois, quatre fois, dix fois, sous le contrôle d’un sergent à l’affût du moindre geste d’impatience : "Un drap, une couverture, puis l’autre drap, puis deux couvertures, l’ensemble plié à l’exacte largeur du lit". Et il ne s’agit pas d’oublier un mot, le mot "exacte" par exemple, sauf à se voir menacer de "coups de latte dans le cul", corvées et autres gentillesses. On veut, semble-t-il, nous imposer un rituel pointilleux de vie collective, en faire un réflexe, le rendre exclusif de tout autre préoccupation, je ne parle pas de réflexion… On ne veut "voir qu’une tête" ! Pour cela, on nous a mis dans les mains de sous-officiers engagés depuis trois ou cinq ans, vindicatifs, hargneux comme des roquets, d’autant plus jaloux de leur autorité qu’elle s’applique à des gens à diplômes – des diplômes qu’eux n’ont pas. Il paraît que, pour l’un d’eux que nous n’avons pas encore vu, l’autorité est une frénésie ; aboyer des ordres, une jouissance. Nous verrons bien…
Oui, je vomis cette sottise constante et partagée, cette sottise qui s’étalait hier devant moi. Un caporal s’adresse à un autre :"Je te butte !" et il lui met sa mitraillette sur le ventre en actionnant je ne sais quoi. L’autre inquiet : "T’es con alors !" Rire du plaisantin et des autres. On sait que cette plaisanterie a causé déjà plusieurs morts dans divers bataillons, mais elle semble conserver toute sa saveur. Je pourrais écrire encore beaucoup, sur le pain entreposé dans la chambre juste avant le balayage ; sur nos oripeaux dont certains sont si fiers : cette tenue, dite de combat – celle de tous les jours – avec le "treillis", pantalon verdâtre plein de poches sur les cuisses, brodequins à clous, terriblement lourds, guêtres à œillets, interminables à lacer et délacer quand on a quelques minutes pour se "rassembler". J’ai failli oublier dans mon inventaire un objet jamais vu, inimaginable. Pour rendre plus séduisante notre "tenue de sortie" – parfaitement inutile au cours des deux prochains mois – pantalon trop court et blouson kaki, l’intendance nous a remis une paire de souliers bas. Ce sont de fortes chaussures qui paraissent en bois tant elles sont lourdes et rigides, et à cause de leur couleur aussi, car leur cuir de vache n’a pas été teint. C’est à nous, paraît-il de le faire si nous trouvons l’usage de tels godillots. De toute manière, ils font partie de notre "dotation individuelle", ainsi que la boîte à graisse pour les entretenir ; les perdre équivaudrait à une sorte de sabotage du matériel de l’armée si j’ai bien compris notre leçon. Il reste que certains fabricants doivent gagner beaucoup d’argent en fournissant de tels rebuts. Quant à nous, nous nous demandons quelle peut être l’utilité des guêtres à lacets et des godillots à clous dans une guerre dite révolutionnaire par certains. A quoi peuvent bien servir la théorie et la pratique du lit au carré dans la chasse au fellagha ? On nous abêtit sans raison ni profit, et prendre du galon dans une telle entreprise me fait l’effet d’un reniement.
Il y a cependant un intérêt à préparer une école d’officiers : l’espoir de passer six mois en France (Saint-Maixent) après mes quatre mois ici… Enfin, nous verrons bien. En attendant, ne m’en veux pas de devoir m’affubler de ce nouveau titre sur tes enveloppes : élève-gradé. J’ai, comme tu le vois, beaucoup de scrupules à jouer ma partie dans la bêtise !
Cette lettre partira à sept heures trente demain matin. J’espère que tu l’auras mercredi. De toute manière tu devrais avoir un courrier par jour. Ne t’inquiète surtout pas pour notre sécurité : nous sommes bien gardés, comptés, enregistrés, bouclés !
Je continue ma lettre un peu plus tard. Je suis assis sous les pins, seul, et le temps est très doux. Ce matin nous avons eu droit à une première vaccination. Je crois qu’il s’agit de nous prémunir contre le typhus, mais à vrai dire rien ne nous a été clairement annoncé, sinon que le repas de midi serait supprimé pour nous… L’après-midi est magnifique. Les gars errent dans le camp, désoeuvrés, par petits groupes de deux ou trois, comptant les jours. Ils ont de quoi faire… Les vêtements sont laids – et fatigants à porter. D’ailleurs, tout est laid. A cent mètres, tout droit devant moi, une sentinelle garde l’entrée. Deux heures debout, immobile, et le temps qui s’effrite. Il y a d’autres entrées, et d’autres sentinelles, et des milliers d’heures perdues pour la vie car le camp est immense, où les "contingents" se succèdent.
Lundi 19 novembre Fin d’une journée de "travail" passée au rythme des "on, di, on, di," et du martèlement de nos chaussures à clous. Trois heures, quatre heures durant, nous avons appris les secrets et les finesses de la marche au pas sous les sarcasmes : "C’est pas des gonzesses qui marchent !"
Je suis assis sur mon lit – qui est à un mètre cinquante du sol – et, par la fenêtre, j’aperçois une lune éclatante à travers les branches de pin. J’aurais pu partager ton congé aujourd’hui ; eh non ! Ce fut : "on, di, on, di", (un ! deux ! dans leur sabir). Rien de plus abrutissant que la marche au pas. Difficile de s’en distraire, de penser à autre chose, sauf à se laisser surprendre par les changements de rythme. Et nous sommes contraints de participer à ces idioties pendant des heures ! Nos heures précieuses avec leur lot possible de surprises, de satisfactions. Au lieu de quoi : RIEN. Pire que cela : humiliations, détérioration gratuite de l’esprit et du corps. Même pas la joie d’une difficulté véritable, d’un apprentissage nécessaire, profitable ; non ! "En avant march ! Halt ! On, di ! R’pos ! Ardvous ! R’pos ! Ardvous ! Etc. etc. Et il y en a encore qui ne savent pas ! Alors on recommencera demain.
En levant la tête, j’aperçois mon casque, une affreuse gamelle de trois kilos dite "casque lourd" qui double le casque de plastique. Au prix du premier, celui-ci nous apparaît presque comme une agréable coiffure de repos. D’ailleurs lorsque nous quittons le lourd -- qui nous vaut des torticolis – il ne saurait être question de libérer notre crâne du léger, indispensable pour bien marcher au pas, semble-t-il. Je ne dis rien de la gueule que nous faisons là-dessous : des soudards. Je crois que le pire résultat de ces exercices, c’est de nous refuser chaque jour le petit moment d’intelligence dont chacun a besoin pour rester lui-même.
Ce matin, de huit heures trente à onze heures, longue théorie sur le "garde-à-vous" et le "repos", suivie d’exercices pratiques. Le sergent nous a lu et commenté ses propres notes, en mettant le ton bien sûr : "Comme le garde-à-vous est pénible, il faut une position moins pénible ; on l’appelle le repos…"
Et de bâiller d’ennui, il n’en est pas question sous peine d’interpellation menaçante : "Vous qui ne faites rien là-bas, répétez-moi plutôt ce que je viens de dire."
Je songe à quelqu’un qui me parlait de possible dépassement de soi dans la vie du soldat ! Non ! Courteline n’a vieilli que pour les civils !
Mercredi 21 novembre Toujours sans courrier, depuis dix jours maintenant. Aujourd’hui, comme hier, lever à six heures, vague petit-déjeuner, pliage de la literie "au carré", rangement du placard, d’une incommodité telle qu’elle finit par me sembler calculée. Et n’oublions pas d’envelopper le paquetage dans la fameuse ceinture bleue – elle mesure trois mètres, et il faut être deux pour s’en saucissonner la taille les jours de parade. Cet objet incongru protège nos liquettes des poussières de balayage, mais… mais à condition de mettre tout çà au carré. Une obsession, le carré !
De sept heures à huit, attente dehors, en short et en espadrilles – mouillées, elles n’ont jamais le temps de sécher. Longue attente pour que la chambrée puisse être nettoyée par l’équipe de corvée. Ensuite "sport" jusqu’à neuf heures, c’est-à-dire une suite d’exercices de force ou de rapidité, sans méthode ni cohérence. Cela fait, nous avons quelques minutes pour changer de tenue : godillots, guêtres, casques, courroies et ceintures à pleines poitrines – on les nomme ici brêlages, puisque le mot brèle désigne les mules qu’on harnache de la sorte. Rassemblement ! Le mot hurlé à pleine gueule nous jette hors de la chambre, laçant, boutonnant, bouclant, trébuchant. A peine alignés, autre aboiement : "Rompez les rangs !" puis : "Rassemblement ! Plus vite ! Plus vite ! Fissa !"Cinq fois, six fois, et "Repos", et "Garde-à-vous" à répétition. Satisfait, le sergent Guadalupe promène son regard narquois sur nos cols de chemises, sur nos vestes de treillis. "Morin, deux jours ! Les boutons, ça se boutonne… Un jour de plus pour vous apprendre que vous devez regarder la nuque de votre camarade lorsque vous êtes en rang. Et redressez-vous, nom de Dieu !"
Ainsi meurt notre temps de vivre. Marche au pas, apprentissage du demi-tour à droite, à gauche, si précieux en temps de guerre, du "présentez armes", du "reposez armes" Onze heures arrivent. Repos, repos enfin ! Nous restons quand même alignés pour la distribution du courrier et la lecture du Rapport. Les lettres sont à saisir de la main gauche après avoir crié : présent ! Nous écoutons ensuite la liste des corvées, "tenues de campagne", jours de prison, et autres punitions infligées la veille. "Rompez les rangs ! Tabourets ! Rassemblement dans deux minutes !" Nous nous précipitons dans notre bâtiment. Nous en ressortons, courant, coiffés de nos tabourets que nous tenons par les pieds à hauteur de poitrine. "Rassemblement ! Direction le réfectoire ! En avant marche ! On, di, on, di !" Merveille de tabourets carrés, bien alignés progressant au rythme des godillots qui résonnent sur l’asphalte. Nous devrions sentir la force de cette mécanique bien montée mais il nous manque encore quelque chose…
Cet après-midi, apprentissage laborieux du chant des zouaves. Hélas ! La pluie se met à tomber, très drue. Il faut être humain : on nous met au réfectoire. Et là, faute de pouvoir marcher au pas pour scander nos couplets guerriers, nous marquerons le pas deux heures de suite, alignés entre les tables. Me vois-tu, chantant ainsi les exploits de "nos anciens" avec un casque sur la tête et… "Gueulez plus fort, nom de Dieu, c’est pas un chant de gonzesses !" Alors faute de pouvoir me soustraire au regard vigilant de Guadalupe et de Kombs (autre imbécile de carrière), je gueule avec les autres :
" Hourrah ! Hourrah ! Brave régiment
Le canon résonne
Et le clairon sonne… "
Distribution de fusils. Tristesse de voir que les armes trouveront toujours une réserve d’enthousiasme dans la plupart d’entre nous. On manipule ces escopettes, on les épaule, on vise, on prend la pose, on suppute la pénétration des projectiles, on demande au sergent la date de la première séance de tir. Il daigne répondre. Il comprend cette naturelle impatience. Au fond, il n’est pas si mauvais que ça, cet homme… Demain nous réviserons toutes les petites cérémonies du "présentez armes", "reposez armes", mais cette fois avec l’arme. Ce sera plus sérieux.
Enfin je vomis toutes ces niaiseries aggravées encore par l’interdiction de sortir qu’on sent peser sur chacune de nos promenades près des portes.
Que fais-tu ? Ecoutes-tu de la musique ? Elle me manque beaucoup. Et le chant des zouaves n’y peut rien !
J’ai oublié de te dire de ne pas timbrer tes lettres. Je les attends impatiemment.
Jeudi 22 novembre Journées de si peu de contenu que les soirs semblent se toucher. Dixième jour sans nouvelles de toi ni de personne. Je suis obligé de rester en tenue "de combat", treillis, godillots, guêtres, jusqu’à l’appel du soir, dans la chambrée. Je subirai donc un garde-à-vous supplémentaire. A côté de moi, un caporal écrit à sa fiancée, mais il n’arrive jamais à terminer sa lettre ; l’envie de bavarder le prive d’inspiration. Un air d’harmonica ; des copains vautrés de fatigue ; des plaisanteries obscènes mille fois répétées…
Cet après-midi, le sergent Guadalupe m’a dit "Vous riez pour rien, alors vous êtes fou". J’ai dû le regarder bizarrement car au bout d’un instant, il a détourné la tête. Je riais parce que l’instructeur, qui est d’une imbécillité préoccupante, venait de nous conseiller le contraire de ce qu’il nous avait indiquer comme bon quelques minutes plus tôt.
La conversation s’anime autour du lit voisin. On discute de la "fidélité". Elle est impossible, aux dires de chacun, marié, fiancé ou autre. Sont-ils sincères ? Je n’en sais rien. Le jour de mon arrivée à Alger, parmi ceux qui nous gardaient, un appelé parlait d’une femme à quelques mètres de moi. "Ca y est, disait-il, elle a repris le bateau. Partie la bourgeoise !" Et, en riant, il retirait ostensiblement son alliance avec la facilité que donne l’habitude. Faut-il voir là le signe d’une décadence ? Je crois qu’une société s’effrite quand elle perd le respect de la parole donnée, le sens du sacré.
On ne dénoncera jamais assez l’abrutissement qui fait le fond de notre "service militaire". Cet après-midi, ma tête se vidait au rythme des maniements d’armes répétés jusqu’au malaise. Il nous faut devenir machine, répondre à un ordre, à un mot, par un mouvement d’automate, ne pas nous gratter, ne pas ciller, ne pas modifier la direction de notre regard, et surtout ne pas penser à autre chose, par exemple à l’utilité d’une telle "formation" au vu des circonstances présentes.
Il n’empêche que beaucoup se laissent prendre à ces jeux imbéciles. Goût tenace de la compétition : être celui qui marche, qui court le plus vite, saute le plus haut, tire le plus juste. Et pour faire quoi ? C’est la question que soulèvent ces alignées de visages durcis par le casque, vierges encore de la peur – de la peur seulement imaginée – d’une balle de mitrailleuse qui en traverserait une douzaine à la fois. Et pourtant, on nous donne des détails : "Vous savez, les balles explosives… elles explosent à l’intérieur…" On est tout près de s’en féliciter ! Quelle puissance que la nôtre ! Car ces bonnes balles n’explosent qu’à l’intérieur de l’ennemi évidemment. Et l’ennemi, nous lui ferons son affaire, nous les zouaves qui chantons :
" Les maraudeurs fournissent la cuisine,
On vit toujours aux frais de l’ennemi ! "
Je vais te lasser en te faisant part de tout ce qui me vient à l’esprit entre deux séances d’"instruction". Celle-ci ruine définitivement le peu de confiance que j’avais dans la société – c’est-à-dire l’idée de ma propre sécurité, l’idée qu’être un homme impose naturellement des limites à ce qui peut nous être infligé. Sans avoir vu encore cette limite dépassée, puisque la bêtise se borne ici à nous "instruire" (encore que…), je suis convaincu maintenant, que rien n’est assuré, et que toute liberté qui ne procède pas de ta propre force est illusoire. On n’est pas en sécurité parce qu’il y a des gendarmes, mais parce qu’on sait soi-même se défendre.
Nous sommes ici par la grâce de l’Etat, encadrés, intégrés, instruits, pliés à de minutieux rituels hors desquels il n’est point de salut, ni pour la nation, ni pour l’individu nous dit-on. Alors on présente les armes, on salue – mais on ne salue pas avec une arme – on sort du rang, mais par la gauche, jamais par la droite etc., etc. Evidemment on n’a guère le temps d’imaginer devant soi une cinquantaine de… "rebelles". Ignorant tout de nos rites, ils nous présenteraient leur arme par le canon. Ce serait la débandade et le sauve-qui-peut du sergent : plus de salut, chacun se débrouille, les autres restent par terre. Il y avait auparavant une communauté sacrifiant quotidiennement à des niaiseries incontestables, maintenant la mort est passée. Il n’y a plus que de pauvres types qui essaient de se tirer d’affaire comme ils le peuvent. La Patrie, l’Etat, ne s’occupent plus d’eux, et les gendarmes ne sont pas là…
Il est neuf heures trente. Deux sergents viennent à l’instant de passer pour l’appel. J’étais chargé de les guetter pour prévenir un gars, en tenue comme moi, et qui devait crier : "Silence ! Garde-à-vous !" Tous devaient alors adopter cette position au pied des lits. J’ai donné trop tôt l’alerte et le copain a poussé son cri alors que les deux sergents étaient encore dehors. Toute la chambrée a cru à une blague, s’est mise à rire, moi aussi. Mais les sergents entraient. L’un des deux, une espèce de "pollastro" {2} m’a dit d’un ton cassant : "Pourquoi riez-vous ?" A peine le temps de m’expliquer et j’ai échappé bizarrement à la corvée. On avait une autre idée en tête. Tous les gars on vu leur casier vidé au milieu de la chambre, minutieusement, consciencieusement, par nos sergents. Indescriptible foutoir de vêtements, de papier à lettres, de linge mouillé retiré des lavabos : "Je repasse dans un quart d’heure, revue de détail, exécution !". Il se retourne avant de sortir : "Tâchez de me convenir !".
Méchanceté ? Sottise ? "Va savoir", comme disent les copains.
Vendredi 23 novembre J’ai enfin reçu tes lettres. Elles m’ont permis de planer un moment au-dessus de nos misères. Excuse-moi pour cette mauvaise écriture : je m’éclaire avec la petite torche électrique que tu m’as offerte et je retiens mon papier de la même main. Il y a une panne de courant. Il a plu toute la journée : éclairs et vent violent. Nous sommes restés "en cours" au lieu de faire la marche prévue.
Je souhaiterais que tu ne t’inquiètes pas au sujet de mes vaccinations. Mon bras, un peu ankylosé dimanche soir, ne me faisait plus souffrir lundi. J’ai eu un peu de fièvre seulement, et je l’ai senti ; mais il est vrai que nous avions mangé, malgré les prescriptions et la fermeture pour nous du réfectoire. Après-demain, seconde injection, contre le typhus, je crois ; mais cette fois, je ne mangerai pas car je suis un peu moins affamé que lors de mon arrivée au camp. Je vais bien, c’est la vérité ; et je ne crains pas ces sept injections… Les infirmiers font correctement leur corvée ; c’est tout ce qu’on peut en dire. Les piqûres se font en plein air. Nous sommes une trentaine à la fois qui attendons, torse nu, devant l’entrée d’une tente. Y apparaît, avec une régularité de métronome, un Sénégalais, toutes dents dehors, qui nous pousse dedans. Dans la pénombre, ils sont deux, plus noirs que le noir, à se saisir de notre bras. L’un plante l’aiguille d’un coup sec, l’autre y ajuste la seringue et pistonne sans désemparer. Nous nous retrouvons à la lumière, l’épaule endolorie, la liquette traînant sur nos fesses, à l’abri dorénavant de toutes les maladies du soldat.
Voilà, je t’ai tout dit, comme tu me le demandes. Ce que j’omets, le plus souvent, c’est un nombre inimaginable de bêtises qui nous assaillent quotidiennement. Je m’en évade comme je peux en rêvant, de voyage, en Normandie par exemple, sur les traces de Madame Bovary, en ta compagnie… As-tu vu, chez moi, un livre intitulé L’époque réaliste et naturaliste de Dumesnil ? J’ai eu, en le lisant, l’impression de plonger dans la vie quotidienne d’écrivains comme Flaubert ou Baudelaire.
Ici, on n’a pas dix minutes pour ouvrir un livre, ni même le loisir d’être seul un moment.
Samedi 24 novembre Je viens de passer ce jour au lit. Repos pour tout le monde : vaccin TAB reçu ce matin. J’ai de la fièvre et des maux d’estomac, mais sans gravité. Demain, repos encore. Qu’est-ce que tout cela au prix de notre séparation ? Douleur continue, mais ambiguë, malheur dont j’essaie pourtant de tirer avantage. Je ne peux pas me sentir seul ; j’attends de te rejoindre à chaque instant. Il y en a tant ici qui n’aiment personne et qui n’ont pas grand-chose à attendre.
Quelques "Pieds-noirs" parmi nous. Les plus intéressés par les armes, les plus hostiles aux Arabes. Ils comprennent mal ou pas du tout nos scrupules ou notre opposition à cette guerre. Peu intéressants dans leur ensemble. J’ai commencé cet été à perdre mon enthousiasme pour les méridionaux, et nos Algérois ne font que confirmer cette tendance. Ils étalent ici une obscénité tranquille et à tout propos. J’en ai deux à portée d’oreilles : moustaches et sourcils blonds pour l’un ; épaisse tignasse noire pour l’autre. Epais tous les deux, de corps et d’esprit malgré leur dissemblance… Non, ils ne me plaisent guère ceux qui font leur service avec nous.
Je me relis, consterné par mon écriture et par mes phrases. Pardonne-moi, mais depuis quinze jours, je ne sais plus ce qu’est une table pour écrire ; et pourtant, je peine à mettre le point final : c’est un peu comme fermer la barrière sur un chemin qui me conduisait jusqu’à toi.
Mardi 27 novembre Tu veux plus de détails sur la vie que nous menons ici. Je vais te faire faire mon tour… du locataire. Ici, c’est un peu comme à Saint-Brévin. Imagine le camp sur la dune comme la colonie au milieu des pins, mais au lieu d une seule tente et d’un bâtiment en dur, des centaines de chaque. Imagine encore autour de tout ça une clôture en plaques de ciment garnies de barbelés. Ajoute au tableau du kaki partout, sur les hommes, sur les camions, et puis des casques, des mitraillettes, des fusils, du linge mal lavé qui sèche, beaucoup de boue dans des allées larges comme des routes, et des ordres secs qui claquent comme le fouet lorsque passent et repassent une trentaine de gars changés en automates par la marche au pas.
Je couche dans un bâtiment préfabriqué. Il y en a quatre ou cinq, regroupés dans l’angle sud du camp. Au-dessus de la porte, un nom de bataille : VERDUN – il faut habituer la jeune recrue au pire… A l’intérieur de ce dortoir court un mur longitudinal d’un mètre cinquante de hauteur. Il sépare deux rangées de châlits à deux étages ; au sol des carreaux faïencés, et en bout de bâtiment, les lavabos. Dès notre arrivée, on nous a enlevé notre valise. Nous avons un placard sans porte comportant deux casiers en haut. Le casier supérieur, au volume réduit, est destiné aux "objets personnels". Celui du dessous reçoit le linge disposé réglementairement, c’est-à-dire "au carré", tu t’en doutais. Dessous enfin, et à même le carrelage, le sac et la tenue de combat, pantalon et veste de treillis. Au sommet de l’édifice, les deux casques – le lourd en acier et le léger en plastique qui s’y emboîte – retiennent de leur poids une longue bande de tissu bleu (la ceinture) tenant lieu de rideau.
Je suis assis sur mon lit. Les draps sont gris : c’est leur couleur. Il fait nuit, mais par la fenêtre ouverte le ciel apparaît, extraordinairement lumineux. Pas de lune aujourd’hui, mais beaucoup d’étoiles.
Si je sors du bâtiment pour suivre l’allée jusqu’à la porte sud du camp, j’aurai parcouru une cinquantaine de mètres, et je verrai, au-delà des barbelés, la mer lécher la plage à trente mètres. C’est sur cette plage que nous faisons nos exercices de tir. Chaque matin, nous y remplissons nos brodequins de sable et la mer de petits morceaux de ferraille : nos balles.
Demain, comme ce matin, lever à cinq heures trente. Les ampoules éclaireront notre réveil de leur lueur roussâtre ; une voix hurlera le traditionnel "Debout là-dedans !" et"Dépêchez-vous !" avec sa variante plus… normale : "Maniez-vous le cul !". Il me faudra d’urgence plier trois couvertures et deux draps, les empiler en un cube parfait ; me laver à peine (je me rase le soir), me mettre en tenue de sport et ne pas négliger de nettoyer le carrelage sous mon lit avant de sortir. Alors pourra commencer une attente d’une petite heure, en short dans la fraîcheur matinale de novembre. La "prise" du café ne vaut pas la peine d une mention.
Viendra l’heure de gymnastique sur le sable mouillé de la plage avec beaucoup de "garde-à-vous-repos" pour meubler les temps morts que nous ménage l’incompétence de nos gradés.
La "leçon" terminée, nous rentrerons au camp en marchant au pas. Il faut que ce mode de déplacement finisse par remplacer, à toute heure du jour, et peut-être définitivement nos communes façons de marcher.
"Vous avez sept minutes pour changer de tenue !" Tenue de combat !’‘. Notre cohue débrouillera, comme elle le pourra, les courroies, les lacets de guêtres les ceintures de cartouchières et le reste, et ce sera : "En avant… Maaarche ! On, di, on, di, direction l’armurerie, on, di, vous allez percevoir votre arme, on, di."
Pendant une bonne heure nous ferons du maniement d’armes, immobiles, talons joints. J’entends encore, j’entends déjà : "Présentez… aaarmes ! Reposez… aaarmes ! Demi-tour… gôôôôche ! Demi-tour… droaaat !". Fourmis dans les jambes ? -- "Vous qui avez la danse de Saint Gui, vingt pompes !… Allez ! Et répétez en même temps : Brigitte Bardot est une belle femme, mais j’suis trop con pour la baiser ! Allez bon Dieu ! Plus vite que ça !" A onze heures trente, après de multiples mises en rang, au pas "de" gymnastique (autre variante de déplacement naturel au militaire) et sans avoir eu le moindre moment de liberté, nous allons tous "au rapport". Debout, toujours alignés, nous écoutons défiler les annonces de punitions et les noms de ceux qui ont des lettres, des lettres qu’il nous faut aller prendre en saluant deux fois avec pivotement sur les talons. Nous revenons du "rapport" (encore au pas), et après avoir pris nos gamelles en vitesse, et nos tabourets, nous allons (toujours au pas) déjeuner en dix minutes. Ensuite, il nous faudra aller faire nos lits "au carré" avant de renouer avec les exercices vespéraux de marche au pas et de maniement d’armes jusqu’à cinq heures trente, six heures. Depuis le petit matin, nous n’aurons pas eu une minute à nous. Les quelques moments durant lesquels nous n’aurons pas reçu d’ordres, nous les aurons savourés debout mais en position "repos", moins pénible, comme on nous l’a appris, que la position "garde-à-vous"…
A six heures quinze, souper. Nous nous y rendrons et nous en reviendrons au pas, tabouret sur la tête. Ensuite se raser, cirer les chaussures, aller au "foyer" – le bistrot du soldat – compléter le repas insuffisant… Et me voici, lassé comme je le serai demain, ne serait-ce que pour être resté debout, talons joints, de quinze heures à seize heures trente, en changeant seulement la position du fusil.
Tu sais tout de ma journée de travail "sous les drapeaux".
Mercredi dix-huit novembre J’ai reçu deux de tes lettres. En attendant l’heure d’une visite médicale, j’ai griffonné toutes les idées qu’elles ont éveillées en moi, en supprimant toute la tendresse que j’aurais voulu y mêler car je n’étais pas seul…
Nous avons donc passé une visite "d’incorporation". Certains seront renvoyés en France pour différentes raisons. Je suis, moi, bon à tout et pour tout. Je suis triste évidemment d’avoir une confirmation supplémentaire de mon séjour ici, mais je me défends mal de la vanité un peu sotte de me savoir en bonne santé. Malgré quelques kilos perdus et un rhume tenace, mon estomac refonctionne et je vais à peu près bien.
Un jour de plus qui passe. Je me pénètre tellement de la fuite des minutes que j’en deviens presque heureux. Du romantisme à l’envers ! Mon retour viendra, qui pourrait l’empêcher ?
Tu me parles de rêves. Moi aussi, je te rejoins dans mon sommeil, souvent, très souvent ; et je suis si loin lorsque je me réveille que j’ai peine à comprendre la réalité.
Un détail qui semble d’ailleurs ne pas l’être pour beaucoup : nous avons pour coiffure de "sortie" le calot rouge des zouaves, mais notre affectation définitive devant être le "Bataillon de Corée" nous porterons alors un béret noir avec trois franges sur le cou. Cela me rappelle la rencontre que nous avions faite à Châteaucreux d’un parachutiste à béret bleu. "Comme je vais t’aimer !" m’as-tu dit, en riant. Je crois bien avoir ri aussi de cette réaction inattendue… au béret ! Nous ne savions pas alors ce qu’impliquerait bientôt, pour nous et pour moi, le port de ce nouvel oripeau.
Jeudi 29 novembre II me suffit de m’asseoir sur le lit et de relire ta lettre, trop vite parcourue à midi, pour me retrouver loin d’ici.
Non, je ne suis plus malade. Je l’ai été un peu samedi, et à peine dimanche. Je dois commencer à me faire à cette discipline aussi rigoureuse que stupide !
Le temps était très sec depuis trois jours ; cet après-midi nous avons eu un orage assez violent, méditerranéen en somme. Alors demain matin, les espadrilles de corde vont s’imbiber d’eau pour une semaine. Heureusement, je devrais bientôt recevoir mes baskets. Enfin je l’espère.
Nous avons eu notre "cours" sur le fusil Mas 36, une merveille de la dernière guerre si j’ai bien compris, et demain, armés, alourdis de pied en casque, nous pourrons faire une marche de dix kilomètres pour commencer. Peut-être même nous donnera-t-on le plaisir de creuser avec une petite pelle notre "trou individuel"… comme en 14 !
Il y a ici un bruit inimaginable : cris, vociférations, vagues déferlantes de chahut, et je vois bien que ce n’est guère propice à la cohérence de ma lettre.
Quelques rares journaux nous renseignent sur les attentats qui redoubleraient en ville. Quel problème ! Et tant d’égoïsme partout, collectif, individuel, exacerbé jusqu’au mépris.
Samedi 1 er décembre Nouveau mois. Les heures tournent, et à cela, personne ne peut rien. Quelle prison ici ! Quelle prison ! Aujourd’hui la journée a commencé à cinq heures trente pour s’achever à près de vingt heures, avec de longs moments d’attente inexplicables.
Le nettoyage des armes a valu une punition à une trentaine d’entre nous (sur quarante), dont moi. Le sergent était de mauvaise humeur ; donc, lundi et mardi je porterai tout le jour le casque lourd, y compris "en cours" et au réfectoire, et également un sac contenant dix ou quinze kilos d’équipement. A moins de contrordre de bonne humeur…
J’ai parfois l’envie lancinante de leur taper dessus. Un nouveau camarade vient d’échouer dans notre section. Quelle aubaine ! Avec joie, ils lui en font voir de toutes les couleurs, à tous moments, et parfois avec le sourire lâchement approbateur de quelques-uns d’entre nous. Ce qui me paraît le plus humiliant pour tous, c’est ce recours aux punitions corporelles. Des animaux ! On nous prend pour des bestiaux !
Pinder – c’est son surnom – a été élevé dans un cirque. Il a passé sa jeune vie à enfoncer des piquets à la masse et à les retirer en repliant la tente au petit matin. Il ne sait pas lire, il ne sait pas écrire et son visage est sans lumière. Il ne sait pas non plus qu’on ne doit pas satisfaire un besoin trop pressant dans un lavabo, fût-ce un lavabo de l’armée. Coupable de cette défécation acrobatique, et peu pressé de se dénoncer, il a fait punir toute sa section. Je les ai vus se traîner toute la journée, le dos cassé par le barda, et à gauche, et à droite, et présentez les armes, et reposez les armes, et debout, et couchés, et plus vite tas de gonzesses… Les sergents se relayaient pour les crever plus efficacement. En vain d’ailleurs, car les gars sont costauds. Mais c’est la manière, c’est l’étalage complaisant de cette humiliation qui révoltent et donnent envie d’étrangler tous ces petits gradés imbéciles bien à l’abri de leurs règlements et des exigences morales d’une vie civile. Si je me retrouve un jour instructeur moi-même, je ferai tout mon possible pour me faire virer dans l’heure : je ne me vois pas dans de telles besognes.
Dix-neuf heures trente. Nous venons de "souper" d’une soupe que j’ai jetée, tant elle était imbuvable. Je n’écrirai pas ce soir à ton frère. Trop de bruit et de fatigue.
Jeudi 6 décembre Cet après-midi je suis allé à Alger passer une contre-visite (?) qui ne fut qu’une fumisterie. J’ai vu des vergers d’orangers, des bourricots surchargés, et des femmes dont n’apparaissent que les yeux. Un pittoresque bien court. J’ai surtout, depuis ce camion qui nous emportait trop vite, regardé les bateaux ancrés dans le port et je songeais à celui du retour.
Demain, lever à cinq heures pour la visite du colonel. Un tel événement exige du soldat une préparation minutieuse qui ne saurait commencer trop tôt.
J’étais posté, ce soir, au pied d’un pylône supportant l’un des haut-parleurs du camp, avec mon ombre de sentinelle mal fagotée projetée sur le mur d’en face. Et tout à coup, dans cet uniforme, dans le bruit des jeeps, les vapeurs d’essence et l’écho des marches au pas, j’ai entendu… quelques mesures d’une sonate de Mozart. Une musique comme l’amour. Elle fait sortir de soi, du temps présent. Mais toutes ces notes de piano me disent maintenant que tu n’étais pas là pour partager cette exaltation si rare ici, et pourtant vitale.
Le caporal qui nous "sous commande" habituellement part demain avec une permission attendue quatorze mois.
Mardi 11 décembre Demander une permission ? Je ne peux encore y songer. C’est bien pourquoi je me laisse inscrire au concours d’entrée dans une école d’officiers – pour "faire les EOR", comme on dit ici. Peut-être y serai-je admis, mais sera-ce une école en France (Saint-Maixent) ou… en Algérie (Cherchell) ? Beaucoup de hasard dans tout ça.
Mon vaccin de samedi m’a endolori le dos d’une enflure qui s’est un peu résorbée aujourd’hui. Aucun de nous n’a bonne mine d’ailleurs après une telle offensive d’injections.
Je songe tout à coup qu’entre l’une de nos lettres et la réponse qu’elle reçoit, six jours s’écoulent. Six jours entre le moment où tu me parles et celui où tu m’entends te répondre. Dans ta dernière lettre tu reviens sur ma rencontre ici de Roger S. Il est parti du camp samedi, et d’Alger ce matin. A ces heures, il doit être sur le bateau. Il pourra te dire… qu’il m’a vu. J’aurais voulu lui arracher des paroles à ton propos, mais tu te doutes bien que je ne pouvais pas insister. J’ai couru à sa rencontre : il te connaissait, il allait me parler de toi, c’était un peu te retrouver. J’oubliais simplement qu’il était hors de France depuis plus longtemps que moi. Il m’a dit : "Tu fréquentes C. – Oui, nous sommes fiancés," lui ai-je répondu. Un chic type, sans doute, impression confirmée par le fait qu’il était seul à n’avoir pas bu plus que de raison. Peu causant pourtant, comme tous ceux qui rentrent paraît-il. Il te racontera j’espère, la coïncidence qui lui a permis d’augurer que C. était fiancée.
Je viens de passer une radio "militaire" c’est-à-dire inutile par sa rapidité : 250 thorax en une heure quarante. L’effet recherché est sans doute d’ordre psychologique :"l’Armée s’intéresse à notre santé."
Le temps me dure de te revoir, et de revoir mes parents. Drôle de ne jamais avoir de lettres de mon père. Ma mère écrit pour les deux.
Jeudi 13 décembre Journées très dures. J’ai vu des camarades forcés de porter le sac tout le jour sous le soleil encore chaud ici. C’est à pleurer. Ils sont éreintés, d’autant plus que nous avons fait – eux sans poser le sac -- de la course, du grimper de corde, du tir et des va et vient innombrables et épuisants devant les bâtiments. Cet après midi, chacun a dû creuser dans le sable de la plage son "trou de combat", profondeur un mètre cinquante, et tout cela avec casque, fusil et tout le harnachement. Pour une fois la logique était en face : on peut difficilement, devant l’ennemi laisser ses armes à la consigne, pour s’enterrer… Enfin c’était pénible, cette guerre-là. J’ai vu des gars obligés en outre de faire des pompes sac au dos, s’aplatir et… pleurer. J’aurais eu plutôt, moi, l’envie d’étrangler les imbéciles qui nous commandent : un grand benêt qui pleure, ils n’attendaient que ça ! D’ailleurs ils s’en prennent toujours aux mêmes. Des sadiques !
Une compagnie voisine a pour lieutenant un fou. Il a obligé son monde à faire le "parcours du combattant" – ramper, courir, marcher sur la poutre, sauter, passer sous des barbelés etc. -- avec vingt kilos sur le dos. Un gars est tombé, épuisé ; il a mis trois minutes à se relever. En le voyant, j’étais sûr que dans une situation semblable, je refusais catégoriquement de continuer. Enfin nous sommes peu de chose ici. Et ailleurs.
Hier soir, quand je suis rentré après avoir écrit une lettre, j’ai retrouvé quelques-uns de mes camarades en piteux état. Hissé sur son lit par quatre autres, l’un était ivre mort, et tellement pâle que je craignais le pire. Ma pitié est pourtant bien limitée et je m’en veux parfois de ne pouvoir dominer le mépris que tout cela m’inspire. Cafard.
Demain, une dizaine d’entre nous porteront le sac. Peut-être y échapperai-je encore. Ce qui m’est insupportable, ce n’est pas la fatigue mais bien de voir à l’œuvre une volonté manifeste de tourmenter, et souvent les plus crétins, sans pouvoir rien dire.
Vendredi 14 décembre Je pense parfois que je te téléphonerai dès que je pourrai sortir, mais j’ai peur que la difficulté des communications ne nous apporte une amère déception. Et puis les horaires des opérations postales sont impossibles.
Dans trois semaines, les "classes" seront finies. Je commencerai à "monter la garde". Autant de moments de tranquillité pour penser à toi. Je ne crains rien tant que l’absence et les différences de nos vies quotidiennes qui nous transforment à notre insu. Je me suis aperçu que je parlais très mal ; alors j’essaie d’entreprendre une reconquête de correction.
Je t’ai écrit cette lettre sur le sable, dans le soir un peu rose du bord de mer, et avec cette lune énorme qui me regarde. Je souhaite que la lumière persiste entre nous.
Mardi 18 décembre Les "classes" se termineront à la fin du mois. Après, commencera le "peloton", avec, comme le dit l’un de mes copains, une formation au… "caporalat". Ce sera un peu plus fatigant. Aujourd’hui, cours le matin et tir l’après-midi avec exercices de combat. J’ai vu, une fois de plus, un gars couché au sol, écrasé par son sac et incapable de se relever. Il pleurait sous les menaces, les bourrades, les coups de botte et la grossièreté du sergent. Pitié mêlée de mépris pour celui qui perd ainsi sa dignité. Grande envie aussi de laisser aller ma langue contre ces idiots qui le maltraitent. Cela ne peut manquer un jour ou l’autre, mais l’occasion était mal venue pour le faire.
Cet après-midi, je me suis étendu sur le sable pour le "tir couché" et, dans le bien-être qui remontait le long de mes membres, j’ai fermé les yeux pour ne pas laisser échapper ton visage près du mien.
Je crois que l’on comprend mal à vingt ans les arcanes d’une guerre et la responsabilité de chacun là-dedans. Je suis persuadé que tant qu’il y aura des hommes, il y aura des armées entretenues par notre sottise. A combien d’entre nous aurai-je pu dire, lors d’une séance de photo où chacun a dû poser, une ardoise sur la poitrine indiquant nom et numéro matricule : "cette photo est une humiliation" ? Combien ont réagi, devant ces portraits où un homme aux cheveux mal taillés, sans sourire, semble se résumer dans cette pancarte pendue sous le col trop grand de sa chemise ?
Il y a ici quelques gars très intelligents, mais aussi des centaines de types bien incapables de résister à l’émulation. Tellement contents du : "Vous tirez bien" ! Tellement portés par l’enthousiasme du groupe, par le rythme des bras, des jambes fonctionnant à l’unisson, tellement fusibles dans le bruit, le geste commun ! Combien savent se dire à ce moment : "Jamais de la vie !" et faire volontairement le faux-pas qui ramène justement à l’ordre de la vie ? De braves gens pourtant ; les premiers à vouloir faire du mal à celui qui en fait, mais ils veulent être "mieux" que le voisin, mieux courir, mieux grimper, être le plus fort, et bien sûr, mieux tirer… Je connais bien ces sentiments, pour avoir parfois résisté insuffisamment à leur piège. Il faut détruire en soi l’ambition de dépasser l’autre, cultiver l’individualisme si l’on veut avoir une chance d’échapper à la sottise collective.
Mercredi 19 décembre C’est une vie qui offre à chaque instant l’occasion de connaître, de pénétrer l’esprit des autres. Des gars se confient, laissent voir, derrière une grimace ou un sourire, une vie et un monde qui s’ouvre. Ici les gens sont presque obligés de sortir d’eux-mêmes : on finit par savoir ce qu’ils valent.
Ce soir, bavardage avec un gros bonhomme, l’air satisfait, instituteur en Algérie. J’avais compris, par sa façon de chanter des obscénités, qu’il devait en avoir l’habitude. Derrière ce sourire pourtant, le regret, la nostalgie – peut-être celle de toutes ses "bringues". Il dit : "Je me sens diminuer physiquement", avant d’en venir à ses parents – durs, très durs : des Bretons, des marins, élevés eux-mêmes à la trique. Fatigué de son enfance, l’instit. ?
Arrive le fromager de Montmélian – il dit : Monmeyan , et s’appelle Blochon… Le type du gros brun moustachu, crachant loin, sûr de lui et contant ses conquêtes. Il croit à l’argent, et laisse parfois passer en quelques mots tout ce qu’a été son éducation et toutes les façons de vivre de la famille Blochon : "Mon grand-père a commencé à zéro. Trente ans après, il donnait à chacun de ses fils cent quatre-vingt mille francs OR". Et l’œil du fromager s’arrête sur l’étonnement attendu de l’interlocuteur, tandis que la main qui a frappé la table y reste à plat, authentifiant de la sorte l’énormité de la somme.
Demain, je suis "puni" (!) Un sac à porter tout le jour, et courir, et grimper, et sauter, et j’en passe. Je pense néanmoins pouvoir me moquer encore de leur sottise. Une âme rebelle va ici en prison, faute de pouvoir intégrer ce système. De toute manière, en prison, j’y suis en permanence. Pour moi, dire "mon lieutenant", et proposer ses "respects" à des gens insignifiants est une humiliation de plus. Je n’ai employé qu’une fois la première de ces formules parce que j’y étais obligé.
Bientôt, je serai élève de jour. Je commanderai la section, hélas ! Mais nous y passons tous. Je dirai donc : "En avant, marche ! On, di, on, di !" C’est tellement ridicule que j’en ai le rouge au front : comme un petit déshonneur qui entre en moi, avec tant d’autres. Voir maltraiter un camarade et ne pas casser la figure au sergent qui le fait, ne pas oser dire non parce qu’on veut sauvegarder la "tranquillité" des mois à venir, autant d’humiliations à remâcher. Comprends-tu qu’on entre ici pour être déshonoré même si l’on s’en garde. Le jeu des forces est inégal. Je suis forcé d’obéir, forcé aussi de ne pas râler pour les autres. De toute manière, ma bonne santé me permet, sans grand mérite, de mépriser l’idiotie de leur sport de représailles et de leurs marches punitives. Ici, on peut crever à trop vouloir finasser sur l’amour-propre, alors je manie le fusil et j’obéis contre mon gré. Trouve-moi un soldat au clair avec sa conscience, quand il en a une : ça n’existe pas. J’apprends à tirer, à tuer. Si je rends mes feuilles blanches au concours de recrutement des élèves officiers, sans doute ne te reverrai-je pas de douze mois ; j’aurai payer le prix d’une demi pureté de conscience en refusant ma participation volontaire à cette entreprise d’abêtissement.
Oui, j’ai certains soirs la volonté de dire non… Mais ne pas te revoir de si longtemps… ! Alors j’écris, sur la feuille que je voulais rendre blanche, le peu que j’ai appris. Et je crois laisser faire le destin…
Jeudi 20 décembre . Hier j’étais très fatigué, et tourmenté par des ampoules aux talons. Ce matin tout va bien.
Vendredi 21 décembre . Un jeudi très pénible. La journée a fini à sept heures et il me restait à laver les plats de cuisine à l’eau et au papier de journal. Je suis revenu au dortoir à huit heures.
Je suis malade de manquer de temps pour rentrer en moi… Je ne suis pas encore lavé et je pense à demain : lever à cinq heures et marche de vingt kilomètres, sac au dos.
Je viens de relire ta lettre de dimanche puisqu’on ne nous a pas distribué le courrier arrivé aujourd’hui. J’ai l’impression d’être au bout du monde. La journée de mercredi a été éreintante plus que je ne l’aurais imaginé. En outre j’ai perdu ma chaîne et ma croix. Je m’en suis aperçu à midi, d’un geste brusque de la main à mon cou… Imagine-moi à ce moment ! J’ai pensé qu’elle avait dû être balayée dans la poussière et les détritus de cette chambre démesurée. Je suis allé dans la caisse à ordures fouiller parmi les papiers gras, les lames de rasoir, et le reste ; et tout à coup, au milieu de ce fouillis d’immondices, la croix qui reluit ! Elle est à mon cou maintenant.
J’ai pensé à toi à mon réveil ; j’ai pensé à tes façons de sentir, de juger, si différentes des miennes parfois.
Il est maintenant dix heures du soir. Nous avons fait une marche ce matin et un repas assez maigre à midi. Je suis passé ce soir au "foyer" acheter des figues et du lait concentré.
Si tu avais été parmi les mouettes dont le vol nous accompagnait ce matin, tu aurais vu, dans la clarté rose du petit jour, deux longues files de soldats "progresser" sur chaque bas-côté de la route qui va d’Alger au cap Matifou, direction Constantine. Parmi eux… moi ! Avec le sac, les guêtres, les souliers à clous qui semblent enfin vouloir "se faire" à mes pieds, et ce fusil à qui je devrai sans doute l’une des plus grandes joies de ma vie : m’en débarrasser.
Samedi 22 décembre . Je n’ai pas évité les ampoules aux pieds. Aujourd’hui nous avons marché encore sur quinze kilomètres avec autant de kilos sur le dos. A l’occasion d’une "revue d’armes et de casernement", et pour un malheureux grain de sable égaré sur une pièce du fusil – une obsession – j’aurai, mercredi, la permission de ne pas poser mon sac à dos de la journée.
Aujourd’hui nous avons été revaccinés (T.A.B.). J’ai néanmoins mangé sans suites fâcheuses. C’est la cinquième injection que nous subissons ; il y en aura deux encore, et un rappel dans un an.
Hier, en traversant Fort de l’Eau, je me suis surpris à jeter un coup d’œil aux ustensiles d’une vitrine de quincaillier. Comme tout cela finit par me paraître étrange tant ce qui nous occupe est loin de la réalité habituelle !
La nuit tombe sur une mer toute grise. Je cherche chaque jour son horizon, mais il est si éloigné que seule ma pensée le rejoint… Une voix me réveille : "Il faudrait vous énerver un peu, vous là-bas !". J’ai souvent l’envie de répondre : "Pas trop, pas trop, et dans votre intérêt !". Et pourtant je n’arrive pas à les détester constamment. Il y a toujours un moment de la journée où un imbécile devient pitoyable, bien que je ne m’y laisse plus guère prendre.
Je suis allé boire un "Vérigoud" (Pschitt), et puis je reviendrai me coucher en attendant l’appel.
Lundi 24 décembre . Si tu voyais la saleté de ce que nous mangeons ! Incroyable ! Le pain est mis au contact de n’importe quoi. Enfin, c’est pour cela qu’on nous vaccine, paraît-il.
J’ai réussi à lire la Première épître de Saint Paul aux Corinthiens : extraordinaire.
Mardi 25 décembre . Je ressens tout ce que peut avoir de révoltant notre séparation. Ici, distraction continue de l’esprit par le bruit, par la joie fausse de tous ces préparatifs du souper à 23 heures – une corvée obligatoire et dont il faut se réjouir ! Je voudrais être seul, seul dans l’obscurité, et pouvoir suivre longtemps le petit film de bonheur que j’imagine avec toi.
Il est dix heures ; chacun s’habille pour une messe de minuit en plein air, et pour l’un de ces soupers "copieux" dont le succès se nourrit de l’étonnement de ceux qui mangent mal depuis des jours et sans doute depuis des années. Discours du capitaine ; on ne le voit pas souvent, mais l’heure est grave : "Amusez-vous, mais pensez aussi à vos parents, et ne vous saoulez pas la gueule." Malgré ce conseil paternel, les bouteilles circulent à un rythme rapide et je pense, moi, que pour obtenir ce résultat, on nous a imposé une journée de nettoyage et de "décoration" du réfectoire !
Je me suis interrogé pour savoir si j’irais à ce repas. Les réjouissances réglementaires m’ont toujours assommé, et cette joie faite de guirlandes et de bouteilles supplémentaires ne fait oublier qu’aux imbéciles la situation où l’on nous tient.
Mercredi 26 décembre Ce soir, on fête au dortoir l’anniversaire de l’un d’entre nous. Beuverie. Le vin est entré en cachette. Chansons grivoises et souvenirs à l’avenant. Les plus intelligents ne sont pas les derniers à participer à la sottise ambiante. L’un d’eux vient de me faire remarquer que je n’aime pas "débiter ce genre de conneries" Eh non ! Je vois, moi, qu’il y a dans nombre d’entre eux un fond toujours prêt à apparaître : le goût de la force et des coucheries… Pour m’en assurer, il me suffit de jeter un coup d’œil sur tous ceux qui beuglent ce soir en proposant la photo de leur "femme" aux commentaires salaces de l’assistance. Tristesse de les voir rire, hébétés, autour d’une bouteille…
Evidemment je suis un râleur. Aujourd’hui, après en avoir peut-être abusé, mon nom a été prononcé bien souvent et je craignais des "bricoles", comme ils disent si justement. J’étais surveillé à chaque mouvement. Certains passent la journée le sac sur le dos, le plus souvent d’ailleurs pour avoir une fois de plus ignoré les finesses de la marche au pas ; j’échappe encore au châtiment malgré mon "mauvais esprit". Lorsque cessera ce dressage ridicule, je me demande quelle convalescence de l’esprit il me faudra… Pour le reste, sois sans crainte : nous manions des armes, mais sans munitions. Non, ce qui est tuant, c’est la sottise mesquine, vindicative, de nos "supérieurs" immédiats, beaucoup plus préoccupante que nos épreuves physiques. Jugé d’un point de vue de civil, tout cela est pour le moins inefficace et grotesque ; mais paraît sans doute convenable à ceux qui nous commandent.
A l’instant où "l’appel passe", je termine cette lettre et, comme je suis en short – une tenue qui rend impossible le garde-à-vous au pied du lit – je dois me précipiter sous mes draps sans avoir même le temps d’ôter mes chaussures. Je fais semblant de dormir : l’ordre règne.
Ce matin, j’ai eu mal à l’épaule : le vaccin. C’est passé maintenant. J’en voyais certains se laver la tête à l’eau froide d’un robinet et je rêvais de quelque bonne maladie arrivant opportunément pour me faire rapatrier…
J’écoute divers propos sur la durée du service : 18, 23, 26, 31 mois. Tous prophètes ; les plus pessimistes n’étant pas ceux qui ont perdu l’espoir de partir au plus tôt.
Jeudi 27 décembre . Les journées se terminent autour de six heures, sauf en de certaines périodes où nos gradés sont saisis d’une espèce de folie d’autorité, jamais satisfaite. Le repas du soir, plus long par les va-et-vient qu’il impose que par son contenu, se termine autour de sept heures. Jusqu’à neuf, il faut se laver, cirer les chaussures à clous, et… t’écrire ! Alors il m’arrive de négliger cirage et parfois lavage – ignore ce détail – pour pouvoir expédier ta lettre.
Ainsi tu as vu Martin et il t’a dit : "Vous allez ramollir Marcel !". Je n’aime pas qu’on cherche à étonner, et la compétition dans ce domaine me paraît bien vaine…
A propos d’autres… luttes : ce matin nous avons pris notre première leçon de "close-combat", une espèce de judo, mais plus violent dans ses buts et dans ses méthodes. Un moniteur nous explique, gestes à l’appui, les parties sensibles du corps : cheveux, on les tire ; yeux, on met les doigts dedans ; menton, (la pointe naturellement), on tape dessus. J’essaie de décrasser mon regard, de rompre mon apprivoisement aux choses de l’armée pour mieux sentir ce que tout cela a de ridiculement abject. Pour ne pas penser aussi que cette barbarie pourrait devenir nécessaire…
J’ai rêvé la nuit dernière que j’étais réformé. Je n’arrive plus à en retrouver la raison. Ce devait être à cause de mon incapacité d’esprit à accepter ce nouveau métier.
La journée a été calme. Demain et vendredi, marches de vingt kilomètres, mais j’ai les pieds en bon état.
Je me réjouis que Pedro ait reçu son livre. Une histoire "d’Arabes et de bourricots" : c’était de rigueur… !
J’ai vu ce soir un militaire qui ressemblait étonnamment à ce que devait être ton père, il y a vingt ans. C’est te dire si tu m’accapares : cette ressemblance m’a fait sursauter.
Vendredi 28 décembre . J’aurais besoin d’être seul mais ici il n’y faut pas songer. Ce matin, une voiture de la radio est venue au camp pour ceux qui désiraient transmettre des messages à leur famille. Ma première idée a été de me soustraire à cette bienveillance officielle et proclamée ("Voyez comme on pense à nos Appelés !") qui introduit l’Etat dans nos rapports familiaux. Il faut dire aussi que j’aurais trop de choses désagréables à leur confier. Je sais enfin qu’on ne peut rien dire de véridique lorsqu’on se sait écouté par des milliers d’oreilles.
Baste, je voulais donc ne pas y aller, et puis j’ai fait tout le contraire. J’ai dit quelques mots, à mon tour. Peut-être entendras-tu ma voix, et quelle voix ! Enervée, émue à l’idée que tu allais m’entendre : "J’envoie toute mon affection à mes parents, à tous ceux que j’aime, et aussi mon désir de les retrouver au plus vite." Je n’ai pas de goût pour la confidence publique, et tu comprendras que ce qui me tient le plus à cœur ne pouvait être explicité… Peut-être entendras-tu les autres s’étendre sur leur "moral" – toujours "bon", naturellement – et sur leur "Noël avec les copains". Je n’en dis rien (!). Ne va pas pour autant m’imaginer dans un cafard épouvantable. Enfin tout cela me déplaît, mais je serais si content que tu reconnaisses ma voix. L’émission passera le 4 ou le 6 janvier… probablement à six heures du matin (!), chaîne parisienne. Si tu écoutes, tu entendras d’abord "S.P. 80763, peloton des Elèves-gradés". Je dois être le quatorzième à parler, après un nommé Brouilly.
J’ai reçu un colis de Jean-Pierre. On est toujours tributaire de ses préjugés, et je le sais tellement raisonnable, si méticuleusement efficace, que son paquet m’a paru… mathématiquement préparé. Comme une main de femme qui aurait fait défaut. Evidemment, cela n’entame ni mon plaisir, ni ma gratitude.
Je n’ai pas de lettre depuis deux jours : quel supplice !
Samedi 29 décembre . Ce matin, vers huit heures, nous faisions du "sport" sur la plage qu’on emprisonne de murs supplémentaires et de barbelés pour agrandir le camp… Comme je la regarde cette mer et ses bateaux qui disparaissent à l’horizon, vers la France, vers toi !
Les "classes" prennent fin. Nous n’avons eu aujourd’hui qu’une épreuve d’examen bien bête. Le "peloton" va commencer avec les mêmes contraintes imbéciles : marcher au pas à tout instant, même pour aller au réfectoire, le tabouret servant de casque. Ce que cela est irritant, ridicule ! Je songe avec inquiétude à un abrutissement inéluctable, et je rêve à la fin de ces quatre mois à venir qui me donnera peut-être le loisir de lire, de refaire un peu d’espagnol – mon intention d’écrire une lettre à ton oncle Tomás me donne bien du souci…
Samedi passé, je venais d’être vacciné, et je sortais de l’un des "foyers", un sandwich à la main. Une voiture s’arrête à ma hauteur, un gradé en descend. J’ai cru d’abord qu’il allait me rappeler l’obligation du salut militaire que je pratique lorsque je n’ai pas eu le temps de regarder ailleurs ; en l’occurrence je n’avais pas salué. En fait, ce gradé était un médecin lieutenant : "Eh ! Vous, là ! Si vous avez de la fièvre ce soir, ne venez surtout pas à l’infirmerie !". Il était furieux, et moi, au garde-à-vous, le sandwich sur la couture du pantalon.
J’ai pu heureusement me passer de ses soins.
Dimanche 30 décembre . Un nouveau "lieutenant" – ce mot rebute ma plume – est arrivé au camp. Nous avons de ce fait nettoyé "au petit poil" nos "casernements" et les "abords" avant d’endosser nos "tenues de sortie" pour une "revue" distraite qui a duré cinq minutes.
Je suis persuadé maintenant qu’on peut abrutir n’importe qui pour peu qu’on en prenne le temps. Antidote, je m’évade souvent au cours de la journée. Je pense à toi ; j’essaie de fixer mon imagination… Alors j’entends une voix grinçante qui me saisit, me bouscule, me remet au présent : "J. parlez-moi donc des caractéristiques du pistolet-mitrailleur MAT 49 !" J’éprouve à l’instant un soulagement puéril à pouvoir exposer quelques détails retenus du matin…
Il faut que je te raconte une histoire de chien. La troupe était en rang, au soleil de midi. Le gradé hurle : "Repos !". Les mollets se détendent. Soudain, un cri dans le silence : et chacun aussitôt de se remettre au garde-à-vous. A tort. Ce n’était qu’un chien, égaré là, chez les fous, qui avait aboyé dans une imitation parfaite. De rire, il n’en était pas question.
Demain dimanche, sixième et avant-dernière piqûre. Ensuite, "si vous n’êtes pas de garde, si vous n’êtes pas de corvée, si vous n’êtes pas consignés, vous pourrez demander la permission de sortir en ville ". Suprême récompense ! Mais tous ces "si" font beaucoup de barreaux. Et puis, je me fous de leur sortie.
Nous menons une vie d’anormaux, avec nos lessives dominicales puantes, nos vaisselles au papier de journal, et nos déplacements sur place qui nous obligent à faire en quinze minutes des trajets qui en demandent cinq, alignés, bousculés, précipités, les pieds entortillés dans des demi-tours compliqués et tous casqués ridiculement de nos tabourets de réfectoire. J ai l’impression persistante de perdre peu à peu la recette de la marche : mettre un pied devant l’autre.
En sept semaines, je n’ai vu de gens et de magasins qu’une heure durant : déplacement et visite médicale à l’hôpital Mustapha à Alger. Je ne peux que parcourir le camp, d’un bout à l’autre, comme s’il s’agissait de notre ville. Je n’ai jamais pu être un moment seul et tranquille. Il n’y a que la nuit qui détruit un peu la communauté, encore que le dortoir abrite une centaine de dormeurs ronflants et odorants, moi compris bien entendu. Beaucoup étaient ce soir au cinéma, à l’intérieur du camp, cela va sans dire. Ils rappliquent maintenant. Bruit, chahut, bribes d’histoires graveleuses et rires à l’avenant : tout y est.
Lundi 31 décembre . Je viens d’apprendre qu’il y a eu beaucoup d’attentats à Alger aujourd’hui. A propos, ne parle jamais de ces "informations" que je puis te communiquer : il paraît que ce n’est pas sans risque pour nous ici, quelle que soit d’ailleurs la banalité de ce que j’écris. Nous savons que certaines de nos lettres sont ouvertes.
J’ai subi hier matin mon avant-dernière piqûre. L’infirmier a acquis l’habileté des travailleurs à la chaîne : je n’ai rien senti, ce qui n’avait pas été le cas lors de cette prise de sang au bout du pouce dont je me souviens encore… Le plus attristant c’est de nous voir attendre en troupeau. Je regarde certains visages sans pouvoir imaginer une possibilité de dialogue et je me redis que la camaraderie n’est pas si facile. Que dire de l’amitié et de l’amour ?
Je ne suis pas allé manger de la journée… pour éviter la marche au pas jusqu’au réfectoire. J’ai vécu sur les friandises que vous m’avez envoyées.
Il a plu ; la mer est restée sombre. La retraverser et voir disparaître cette baie d’Alger si belle, paraît-il. Je ne peux plus y voir que notre séparation.
J’ai reçu une lettre de ma mère ; une autre de l’Abbé Duroi qu’une fois tu avais aperçu. Nous le reverrons, si cela ne te déplaît pas. C’est un homme très droit, et sa lettre, si ordinaire pourtant, en porte la marque.
Ce soir, la fin de l’année. Les nuits sans sommeil vont commencer pour moi. Nous partons pour une patrouille autour du camp et nous risquons d’être occupés sans arrêt – et sans possibilité d’écrire ! – de trois heures du matin jusqu’au lendemain à minuit…
La vie militaire fait sortir les gens d’eux-mêmes, et les petites lâchetés, les indignités font surface ("le mal est au cœur de l’homme") tandis que les fiertés s’écroulent. Je crois qu’il faut savoir d’abord garder ses distances avec la sottise ou les enthousiasme collectifs.
J’ai pensé cet après-midi à ma main… qui, dans le trolley, se posait à côté de la tienne dans l’espoir d’attirer une caresse. J’étais bien déçu lorsque ta main m’oubliait.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents