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Livret de famille

De
378 pages

« Chronique sociale, sportive, culturelle, sentimentale relatant sur un ton intimiste les principaux événements de mon existence. Exil, légion étrangère, guerre d’Algérie, mai 68, pêche, chasse, drames familiaux, intrigues féminines tels sont les thèmes phares abordés dans cette saga familiale intensément dramatique. Après une errance d’un demi-siècle, après des aventures extrêmes vécues sur tous les continents, je suis revenu en Uruguay, pays de mon adolescence. Retour qui s’accompagne de la description des principaux aspects de cette singulière république. Un éloge de l’art de vivre en pays austral. »


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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-00956-5

 

© Edilivre, 2017

Avant-propos

Chronique sociale, sportive, culturelle, sentimentale relatant sur un ton intimiste les principaux événements de mon existence. Exil, légion étrangère, guerre d’Algérie, mai 68, pêche, chasse, drames familiaux, intrigues féminines tels sont les thèmes phares abordés dans cette saga familiale intensément dramatiques. Après une errance d’un demi-siècle, après des aventures extrêmes vécues sur tous les continents, je suis revenu en Uruguay, pays de mon adolescence. Retour qui s’accompagne de la description des principaux aspects de cette singulière république. Un éloge de l’art de vivre en pays austral.

Exergue

 

« Chaque oubli creuse un trou pour un volcan futur »

Nicolas Raïewsky

Livret de famille

 

Jeudi 19 mai 1938. Hormis quelques faits divers, les journaux ne signalent rien d’intéressant, ce matin-là, à Paris. À l’étranger, les bruits de bottes polonaises à la frontière tchécoslovaque, la poursuite de la guerre des Nippons en Chine du nord, et un bref communiqué sur l’assaut victorieux des nationalistes espagnols dans le massif de Teruel, ne sont pas vraiment de nature à troubler la vie d’un jeune couple installé de fraîche date avenue de Versailles, à Paris : leur esprit est occupé par une double naissance à venir. L’accouchement s’annonce laborieux, le premier des jumeaux refuse de naître. Derrière, un petit diable trépigne et réclame avec fureur le droit à la vie. Il faut employer les forceps, déboîter l’épaule du récalcitrant pour livrer passage au second, tandis que le père, malade d’anxiété, s’écroule sans connaissance aux pieds de l’accoucheur. Mais comme dans les belles histoires tout finit par s’arranger et les parents, ainsi que les deux bébés qui pèsent plus de trois kilos chacun, s’endorment, ce soir là, dans la sérénité retrouvée. Ainsi suis-je né, en dépit de la mauvaise volonté de mon frère, par une belle journée de printemps, sous le signe du Taureau…

Mon père s’appelait Serge et ma mère, Olga. Tandis que mon frère recevait le prénom de son grand-père paternel Michel, on me prénomma Alexandre, comme mon grand-père maternel. Petit-fils de l’écrivain Léon Tolstoï, mon père avait sept ans en 1919 quand, sous la menace des bolcheviques, sa famille dut précipitamment plier bagage et quitter la Russie. Elle choisit la France, terre d’accueil par tradition. Comme tous les aristocrates de cette époque, mon grand-père n’était pas préparé à exercer un métier et dut employer ses talents naturels pour subvenir aux besoins de sa famille : c’était un compositeur de romances et un excellent joueur de guitare. Après s’être installé à Clamart, dans la banlieue parisienne, siège de la colonie russe au lendemain de la première Guerre mondiale, il envoya le jeune Serge dans un pensionnat en Auvergne à Chavagnac-Lafayette en compagnie de jeunes émigrés de son origine. À la fin de sa scolarité, ce dernier revint à Paris afin d’y effectuer des études de médecine, s’employant à de menus travaux pour gagner son argent de poche. Ainsi donc, le descendant d’un des plus grands écrivains de l’humanité et aussi de l’un des plus publiés – ses œuvres ont été éditées à près d’un milliard d’exemplaires – fut-il contraint de vivre dans une précarité relative. Léon Tolstoï qui avait toujours prêché qu’il fallait gagner son pain à la sueur de son front, avait tout bonnement déshérité sa famille et légué ses droits d’auteur à l’humanité.

En 1917, quand la révolution éclata, nombreux furent ceux qui tentèrent de se sauver à l’Ouest. Le rouble avait perdu toute sa valeur (une baguette de pain valait un million), seuls les bijoux et l’or constituaient une monnaie d’échange. Dans ces moments-là, on ramasse ce que l’on peut, en se disant que l’essentiel est de sauver sa vie. Le tsar et toute sa famille venaient d’être massacrés à Iekaterinbourg et les « Rouges » avaient vaincu l’Armée blanche. Les bolcheviques, sous la direction de Lénine, avaient pris le pouvoir et instauré la terreur. Seuls les aristocrates, les bourgeois et les militaires, disposant de quelques moyens, furent en mesure de s’échapper. De noblesse terrienne, les comtes Tolstoï possédaient une immense fortune : hors du pays, ils n’avaient rien. Dans le sauve-qui-peut général, tous ne purent ou ne voulurent pas s’enfuir. Une minorité demeura sur place, y compris la propre épouse de l’écrivain qui termina sa vie dans les années vingt sans être inquiétée. Il est vrai que le nom de Tolstoï était si prestigieux que même les révolutionnaires les plus fanatiques n’osaient s’attaquer à son mythe. Les enfants émigrèrent pour la plupart en Europe et aux États Unis. Aujourd’hui, leur descendance est établie dans vingt pays différents, dont la Russie, les États Unis, la Suède, la France et l’Italie.

Ma mère appartenait à une famille russe de bonne lignée, sans détenir pour autant de titre de noblesse. La première femme de son père, Anna, dame de compagnie auprès de la tsarine, était selon l’écrivain Henri Troyat « bêtasse, rondouillarde et exaltée ». Chassée du domicile conjugal par mon grand-père dont elle disait pour se venger qu’il était « alcoolique, instable et impuissant », elle joua un rôle néfaste en favorisant l’introduction à la cour du fameux Raspoutine qui prétendait guérir le jeune tsarévitch de son hémophilie chronique. Une fois son mariage annulé par le saint Synode pour cause de « non consommation », mon grand-père, l’officier de marine Alexandre Wyrouboff, prit pour seconde femme Marie Kirieef. En dépit de sa supposée « impuissance », il eut tout de même le temps de lui faire trois filles (Mania, Irène, Olga), avant de disparaître en 1917, victime du typhus. Ma mère, la cadette, devait avoir deux ou trois ans lorsque la décision fut prise par le frère de son père, l’oncle Vassia, de mettre sa famille à l’abri des bolcheviques. Sa tâche était double : émigrer, et trouver un nouveau mari pour sa belle-sœur. Il choisit Nice où les bonnes familles russes avaient l’habitude de séjourner en hiver. Marie était belle et distinguée, et les fillettes très mignonnes. Rapidement, une occasion se présenta en la personne d’un homme dont la fortune devait largement satisfaire les objectifs de « l’oncle ». L’homme s’appelait Georges Bemberg, un riche argentin, issu de la dynastie d’une famille d’origine allemande émigrée en Amérique du sud au 19ème siècle ayant fait fortune dans l’import export. Ce dernier avait rencontré ma grand-mère dans des circonstances romanesques. Désargentée, ayant tout juste de quoi payer son loyer, celle-ci n’avait pas les moyens de pourvoir au salaire de ses domestiques. Aussi, ceux-ci cherchaient-ils à s’employer ailleurs tout en demeurant sous le toit de ma grand-mère. Pour autant, tous les exilés n’avaient pas perdu leur fortune. Parmi eux, le prince Youssoupoff, meurtrier légendaire de Raspoutine. Il vivait à Paris dans un hôtel particulier, offrant de grands dîners à la société élégante de la capitale. Le prince avait ses petites manies, dont celle de vouloir être seulement servi par du personnel russe, recruté ponctuellement auprès de ses connaissances. Ainsi, une ou deux fois par mois, les domestiques de ma grand-mère se rendaient à Paris par le train pour satisfaire à la lubie de l’aristocrate. Un soir, l’une d’elles qui servait à table entendit que l’un des invités disposait du don rare de soulager les maux que la médecine traditionnelle était impuissante à guérir. Or, ma grand-mère souffrait de tuberculose, la pénicilline n’avait pas encore été inventée, et sa santé périclitait. À la fin du dîner, Caroline (c’était le nom de la domestique) se précipita aux pieds du monsieur, le suppliant de venir assister sa patronne. En bon gentleman, celui-ci se rendit à Nice. À la vue de la « grande dame », il succomba à ses charmes et la demanda en mariage. Ils s’installèrent à Lausanne en Suisse sur les hauteurs de la ville dans une propriété plantée de marronniers, appelée « La Sauvagère ». Ils y vécurent quelque temps, avant que le « pauvre Georges », comme l’appelait sa sœur Rosita, ne sombra dans la folie et ne mit le feu au manoir.

Ma grand-mère, dont la santé était de plus en plus vacillante, s’éteignit en 1936. Ma mère avait alors 17 ans. Sa sœur aînée Mania venait de se marier avec le jeune prince Constantin Gortchacow, et avait pris le chemin de l’Uruguay. Restaient Irène et Olga, dont la situation matrimoniale devait être réglée au plus vite. Ce fut évidemment à « l’oncle » qu’incomba cette tâche. Parmi les partis en présence, il remarqua un jeune homme diplômé de médecine et portant un nom célèbre. De par son âge, il était davantage fait pour Irène, et l’oncle se mit en devoir d’arranger ce mariage. Mais ses plans échouèrent car mon père tomba amoureux de la jeune Olga. Le mariage fut célébré en grande pompe à Paris dans la cathédrale orthodoxe de la rue Daru. Un an après nous, en 1939, naissait ma sœur Marie, surnommée Mimi.

Ma petite enfance s’est déroulée sans drames particuliers, bien que très vite privée de la présence de mon père, parti au Maroc s’occuper d’un service à l’hôpital de Meknès. C’était la guerre, il fallait bien servir le pays d’une manière ou d’une autre. Auparavant, il y eut l’exode, la débâcle sur les routes en direction du sud-ouest, puis du Maroc à Sidi Bétache près de Rabat, où mon grand-père paternel Michel mourut quelques années plus tard. De retour à Paris en pleine occupation allemande, ma mère qui possédait la citoyenneté helvétique nous emmena en Suisse, près de Leysin dans les montagnes du Valais, avec Tatiana Dimitrieff, notre gouvernante russe.

Entrée au service de la famille à l’âge de 19 ans, « Niania » y demeura jusqu’à la fin de sa vie, comme c’était souvent la tradition chez les Russes. Douce, bonne, d’une abnégation totale, elle remplaçait notre grand-mère maternelle que nous n’avions pas connue. Ne buvant que du thé, elle était nantie d’une santé de fer et possédait, comme tous les gens de la campagne, un remarquable bon sens. Avec elle, nous apprîmes le russe, pratiquement notre langue maternelle. Chez les slaves, question langue, c’est tout ou rien. Ils en parlent plusieurs ou pas du tout. Niania, elle, ne savait que le russe. Petite, toute en rondeurs, elle était râblée et avait des os solides. Un jour, alors que nous n’arrêtions pas de chahuter, elle prit son chapeau et fit mine de s’en aller. Nous nous tenions tous les trois devant la porte, quelque peu inquiets par ce départ simulé, lorsque la terre se mit à trembler, faisant osciller dangereusement sur nos têtes une lourde armoire suisse. Niania jeta alors son chapeau et s’arc-bouta de toutes ses forces contre le gros meuble pour l’empêcher de tomber. Sans doute nous sauva-t-elle la vie ce jour-là : j’avais alors cinq ans ! D’aussi loin que je me souvienne, elle était le véritable pilier de la famille, une sorte de petit Goliath tendre qui nous protégeait contre vents et marées. Toujours présente quand on avait besoin d’elle, elle dispensait soins et affection. Réactionnaire, plus conservatrice que quiconque, elle était à cheval sur l’éducation : pas question de mettre les coudes sur la table, d’avoir les mains sales ou la cravate défaite ! Cuisinière merveilleuse, elle connaissait les bonnes recettes pour faire les boulettes de viande russes et les « pelmenis », sortes de raviolis accommodés d’une crème aigre douce. À Pâques, elle préparait le fameux gâteau « koulitch » et le délicieux fromage blanc sucré « paskha ». Toute entière dévouée à notre famille, elle ne se maria jamais. Elle gagnait peu d’argent, avec cependant un petit billet de banque ou une friandise à offrir. Toujours, elle prit le parti du plus défavorisé. C’était, à mes yeux, une sainte ! Avec l’âge, elle prit l’habitude de dodeliner de la tête, un peu comme ces toutous en peluche sur la lunette arrière des voitures. Lorsqu’elle mourut de vieillesse à l’âge de 98 ans, elle emporta avec elle une partie de l’âme russe de la famille.

Dans le Valais, les bruits de la guerre qui faisait rage en Europe ne parvenaient pas à troubler notre paisible existence. Surtout l’été, avec la cueillette des noisettes, l’herbe tranchée à la faux, les foins chargés à la fourche dans les carrioles tirées par des chevaux, la grimpette sur les arbres et les premières et timides sensations sexuelles sous une tente de fortune dressée au milieu du pré. Notre chalet appartenait à monsieur Roger Monod, dont le passe-temps était la fabrication de fusils dans un atelier qui sentait bon le vieux bois et la sciure. Parmi les nombreux outils de sa collection, celui qui me fascinait le plus était le rabot. Je rêvais d’une arbalète comme celle de Guillaume Tell. Je ne savais évidemment pas que ma mère lui avait interdit de me la fabriquer, et je continuais inlassablement à la lui réclamer. Prenant mon mal en patience, je me confectionnais un arc et des flèches avec les branches d’un noisetier. Retrouvant souvent Roger dans son atelier pour regarder dans sa longue vue braquée sur la montagne d’en face les chamois qui broutaient les pâturages, je ne souhaitais alors qu’une chose : partir les chasser avec lui !

Un jour, après le marché, alors que nous remontions la longue côte qui menait de Sepey à Sergnat, je remarquai une vipère logée dans un petit muret de pierres sur le bord de la route. Avec la pointe de son parapluie, Niania la tua, lui arrachant la tête. Très excité par cette première rencontre, je me fis alors raconter combien la vipère était méchante et capable de donner la mort. Le lendemain, intrigué, j’y retournai. La vipère était de nouveau là, ressuscitée, dardant sa langue fourchue dans ma direction. Je m’enfuis, effrayé, convaincu que les serpents étaient immortels…

Tandis que s’égrenaient ces jours tranquilles, Hitler avait envahi l’Europe, la bataille d’Angleterre était terminée et le siège de Stalingrad sur le point de commencer. Nous ne savions évidemment rien de tout cela, depuis notre retraite montagnarde, bientôt relayée par la vie à Lausanne où débuta notre scolarité à l’école maternelle de Montolivet.

Mon père était toujours absent, et je dois dire qu’à mon âge je ne m’en souciais guère. J’ignorais cependant que, loin de sa famille, depuis l’hôpital marocain où il exerçait, il se morfondait d’amour pour ma mère qui l’avait peu à peu oublié. En revanche, loin d’attiser ses sentiments, la séparation avait fait prendre conscience à celle-ci qu’en se mariant, elle s’était lourdement trompée. Elle était aidée en cela par le mauvais génie de sa sœur Irène qui, après son mariage avorté, prenait ainsi sa revanche sur l’adversité.

En Suisse, épargnée par la guerre, la vie était agréable. Ma mère qui disposait d’importants moyens financiers se laissait aller aux divertissements qui ne manquaient pas. Riche, jeune, belle, elle se lia pour un temps à un diplomate américain. Avec elle, la vie m’a toujours semblé facile. Elle incarnait la douceur et la beauté. Comme j’étais fier et heureux de me promener à son bras dans les rues de Lausanne ! Dans ses moments de tendresse, elle m’appelait « Sachoutik », dérivé de Sachou et de Sacha, lui-même diminutif russe d’Alexandre. Faisait-elle le rapprochement avec le mot russe « chout » qui veut dire clown ou encore celui qui fait des blagues ? Pour l’enfant que j’étais, elle représentait avec Niania la seule personne capable de comprendre et de pardonner mes bêtises. Amoureuse des bêtes, en particulier des chiens et des petits lapins, elle adorait la musique. Son instrument préféré était la guitare dont elle pinçait les cordes avec ses doigts agiles et fins, tirant des notes tantôt joyeuses, tantôt mélancoliques, reflets de son humeur du jour.

À mi-pente de l’avenue Jurigoz, notre maison donnait sur une cour fleurie où j’ai appris très tôt à faire de la bicyclette. À une centaine de mètres au dessus, habitait Danielle, une fillette de ma classe. En la raccompagnant, j’étais fasciné par les grandes veines qui serpentaient sur ses tempes transparentes et pâles, et qui s’enflaient sous l’effort de la marche. Arrivée à destination, elle s’accroupissait et faisait pipi sur les hortensias, en riant. C’était terriblement excitant. Etait-ce là mon premier amour ?

La mission que ma mère s’était assignée de nous enseigner la langue russe lui fit engager un précepteur, un géant roux et barbu prénommé Anatra. Sans ressource, soucieux néanmoins de poursuivre ses études, il eut la chance de rencontrer une vieille dame fortunée qui lui légua une bourse en mourant. Le testament stipulait que cette mesure financière resterait valable tout le temps des études. Prenant cette clause à la lettre, notre homme n’arrêta jamais d’étudier, demeurant pensionné à vie. À la fin de la guerre, la séparation entre mes parents fut définitivement consommée. La conciliation devant le juge attribua la garde de ma sœur à ma mère, tandis que mon frère et moi étions confiés à mon père. Alors que nous étions habitués à vivre et à jouer ensemble, les aléas de la vie nous séparaient déjà.

Mon père habitait un grand appartement dans le seizième arrondissement de Paris, près de la place Iéna. Nous y vécûmes un an, abordant notre scolarité comme demi-pensionnaires à Gerçon. Cette période fut pour moi un véritable cauchemar ! Imprégné de méthodes rétrogrades sur la façon d’élever les enfants, mon père se transforma en « père fouettard ». Les mauvaises notes étaient systématiquement sanctionnées par des coups de ceinturon administrés sur le petit « divan bleu » dans le fond de l’appartement. Inutile de préciser que je les corrigeais, maquillais les zéro en dix, me familiarisant avant l’heure avec les rudiments de la calligraphie. Je revois encore la haute stature de mon géniteur dégrafant sa ceinture tandis que, à plat ventre sur le divan, je baissais culotte, attendant les coups : un, deux, trois… ras, dva, tri… Non seulement je ne comprenais rien aux leçons du maître, mais en plus je devais subir à la maison une correction qui, loin de m’apporter une explication quelconque, m’isolait davantage dans la peau d’un cancre. Le soir, mon père nous lisait à voix haute « Guerre et Paix » en russe, suscitant chez moi un ennui profond. Il croyait probablement bien faire. Reportait-il sur moi les causes de son échec conjugal ? Etait-il rendu nerveux par ses problèmes, son travail au cabinet de médecine, ses difficultés domestiques ? Toujours est-il que j’en étais la première victime ! Par rapport à mon frère jumeau plus docile, j’étais la mouche du coche qui irritait mon père. Pour me rattraper, je m’adonnais, à la sortie des cours, au jeu de billes à la station de métro « Pompe ». D’un côté, il y avait les joueurs plus habiles, les possesseurs de « calos », et en face, derrière une ligne tracée sur le trottoir à la craie, tous les autres qui lançaient leurs billes pour s’en emparer. Je me souviens comment je faisais tinter mes petites boules multicolores dans le but d’exciter la jalousie des perdants. Mon goût du jeu débuta ainsi sur le macadam parisien. Ma chambre donnait sur une cour intérieure, couverte d’une verrière. L’amusement principal, avant de m’endormir, était de voir courir les rats, à la lueur blafarde des lampadaires. Mon père lâchait alors son fox-terrier Djöki qui les mettait en pièces rageusement.

Face aux mauvais résultats scolaires, et devant son incapacité à nous assurer une éducation convenable, il se décida à nous mettre en pension. Nous avions alors neuf ans ! À l’inverse des enfants ordinaires, j’accueillis cette nouvelle avec soulagement.

Grand et bel établissement en Normandie, l’école des Roches recevait les enfants de familles aisées. Des enfants de divorcés et de potentats, comme le fils du roi Bao Daï, chef de l’État vietnamien exilé en France. Les filles n’étaient pas admises, et la vie qu’on y menait était typiquement celle d’un collège chic, d’inspiration britannique. L’uniforme était de règle : cravate rayée et veste en chevrons gris. De mes trois années aux Roches, je garde des souvenirs, parfois tristes, souvent cocasses, mais toujours constructifs, symboles du passage pour moi de l’enfance à l’adolescence. Libéré du carcan paternel, mais aussi enlevé très tôt à l’affection maternelle, je dus apprendre à me débrouiller seul, prenant l’habitude de n’avoir à compter que sur moi-même. La pension fut pour moi la première étape de mon endurcissement face aux épreuves de la vie qui n’allaient pas manquer.

En raison de nos fréquentes disputes, nous avions été placés, mon frère et moi, dans des classes différentes. Séparés par la voie ferrée d’un bon kilomètre du collège principal dirigé par monsieur Garonne, nous logions à la Guichardière, pavillon dévolu aux petites classes. Je continuais de mal étudier, accumulant les mauvais carnets scolaires. J’avais cependant la nette impression qu’on ne me donnait pas ma chance. Doué d’une excellente mémoire, je connaissais par cœur les poésies, mais jamais, au grand jamais, je n’étais appelé à les dire. De même pour les leçons de lecture, c’étaient toujours les autres qui lisaient à haute voix, ou plutôt ânonnaient les textes d’Anatole France ou de Victor Hugo, tandis que, laissé pour compte dans le fond de la classe, je ruminais mon désappointement. Pourtant, je restais convaincu que je lisais mieux que les autres ! Paradoxalement, j’étais toujours appelé au tableau noir pour de sombres problèmes d’arithmétique. Mon professeur préféré, celui de dessin, était une vieille demoiselle appelée Villemain. Elle avait un faible pour moi, me faisant dessiner des anges aux immenses ailes de pigeon qui planaient au dessus d’une mappemonde. Au bout d’un an, je fus transféré dans un petit pavillon, en compagnie de deux autres élèves, Christian Nicole et Yves Daudet. Appelée « Iton », en raison de sa proximité avec la rivière, cette maison était dirigée par une famille de musiciens. Le soir, nous nous endormions, bercés par la petite musique de nuit jouée par le quatuor Pfister. Je pris là mes premières leçons de piano, que j’ai pratiquées pendant trois ans, comme tout le monde.

Le dimanche, avait lieu la messe dans la chapelle, située à l’autre bout de l’école. On s’y rendait en colonne, sur une route poussiéreuse, le long des champs de blé, cueillant les épis et mâchonnant les graines pour apaiser notre faim. Orthodoxe, je n’avais pas le droit de communier, avec cependant l’obligation d’assister à l’office. Un jour, je décidai de goûter moi aussi à l’hostie sacrée. Le fait ne passant pas inaperçu, je fus convoqué chez Charles Coureau, le directeur, à qui j’arrachai la concession de pouvoir servir la messe à condition de ne plus recommencer. Cette mesure, qui m’arrangeait beaucoup car les enfants de chœur avaient le droit de se rendre à l’église en camionnette, fit naître chez mes condisciples une jalousie qui allait me jouer un tour pendable. Le dimanche suivant, alors que je m’agenouillai au bas de l’autel, le lourd évangile porté à bout de bras, un croc-en-jambe sournois provoqua ma chute, déclenchant l’hilarité générale dans l’église. Je fus alors définitivement dispensé de messe, et contraint pour mon plus grand bonheur de faire la grasse matinée au lit.

Un beau matin, nous fûmes réveillés par la cloche plus tôt que prévu : étouffé dans ses draps, le nouveau-né du directeur était mort pendant la nuit ! Un par un, nous dûmes aller nous incliner devant le berceau où reposait le corps exsangue du bébé. Cette première rencontre avec la mort me causa longtemps des cauchemars, suscitant mes premières interrogations métaphysiques à propos du jamais et du toujours, de l’infini et de l’éternité. Mes rapports avec la religion étaient alors empreints de respect en même temps que de frayeur. L’enfer existait-il vraiment ? Cette question, je me la posais souvent. Cependant, la confession orthodoxe à laquelle je me rendais une fois par an, à Pâques, auprès du père Sylvestre, un pope très doux qui ressemblait au Christ de l’imagerie religieuse, avait la vertu de remettre les compteurs à zéro. Une fois les fautes pardonnées, j’avais devant moi un crédit de péchés dans lequel j’avais tout loisir de puiser à nouveau.

Nous pratiquions le sport tous les jours. L’athlétisme, où je prenais souvent la première place dans les courses à pied, la natation dans la piscine de l’établissement, et aussi le football où je me spécialisais comme gardien de but. Nous nous déplacions dans des compétitions interscolaires, recevant le dimanche suivant l’équipe adverse. J’aimais ce jeu, en dépit de la boue normande dans laquelle nous pataugions en hiver. La vie de pension s’écoulait paisiblement au milieu de jeunes camarades turbulents avec lesquels je jouais aux billes, aux osselets, ou encore à une sorte de golf-criquet, un palet de bois frappé avec une crosse, et qu’on devait rattraper avant qu’il ne retombe au sol. Je me souviens de mon copain Strohl qui disait avec son accent alsacien :

– Tolstoï, tu sens la rooose…

En arrivant en sixième, avec l’initiation au latin, je pris conscience que les choses sérieuses commençaient. Le professeur principal s’appelait monsieur Berthelot. Asthmatique, la moustache jaunie par le papier maïs de ses cigarettes, le pauvre homme était secoué régulièrement de quintes de toux qui l’épuisaient. Mais ce qui me frappait le plus était le grand mouchoir à carreaux qu’il sortait fréquemment de sa poche et dans lequel il noyait ses crachats. De là mon dégoût irrémédiable du mouchoir !

Parfois, le dimanche, nous recevions la visite des parents, toujours séparément. C’était un moment de grande joie. Nous allions au restaurant de Verneuil manger des escargots et de délicieuses côtes normandes qui nous changeaient de la morue salée et du hachis de l’école.

L’été, je courais les champs à la recherche des grillons. La technique pour les faire sortir du trou consistait à y introduire un brin d’herbe et à les chatouiller. Une fois attrapés, ils demeuraient quelques temps enfermés dans une boite dont je perçais le couvercle pour les laisser respirer. Cette prison intime ne valait pourtant pas la cage dorée de mon internat. Parfois je me laissais aller à la mélancolie, caché de longues heures dans le bois de l’école. Cela ne plaisait évidemment pas au directeur qui m’administra la plus retentissante gifle de mon existence. À douze ans, on me retira de l’école, les résultats scolaires n’ayant pas satisfait mes parents. Dans l’attente d’un nouveau pensionnat – mon père cherchait à me placer dans un établissement sévère tandis que ma mère souhaitait une école moins dure – je partis en vacances.

Les grandes vacances étaient pour moi un entracte où je donnais libre cours à ma dissipation naturelle. À Noisy-sur école, non loin de Fontainebleau, mes parents possédaient une propriété adossée à un bois parsemé de rochers qui favorisaient l’escalade et le jeu de cache-cache, tandis que tout près de là, à Fleury-en-Bierre, l’oncle Vassia louait une maison au marquis de Ganay. À Noisy, je retrouvais ma sœur et sa copine Boulie avec lesquelles on se livrait à toutes sortes d’amusements : ballon prisonnier, deck-tennis et concours de sauts en hauteur. Chez l’oncle Vassia se retrouvaient les amis, russes pour la plupart. Le personnage central et incontournable était tante Kyra, la belle-sœur de l’oncle, petite dame maigre et sèche, myope comme une taupe, une vieille fille que n’aurait pas désavouée Tchekhov.

Convivial, amateur d’intrigues, épicurien, « l’oncle » adorait manger. Ce qui, avec le temps, lui avait procuré un extraordinaire embonpoint. J’avais dix ans quand il m’emmena à Arcachon manger mes premières huîtres. J’appréhendais cette dégustation, d’autant qu’il commença par m’expliquer, citron à l’appui, que ces petites bestioles molles étaient bien vivantes. Mais il était si convainquant que je n’osai me dérober par peur de lui déplaire. Servi par un cuisinier russe, c’était un seigneur de la gastronomie. Avec lui, je pris conscience de mon goût pour le bien-manger. Il est vrai que j’avais eu avec mon frère, dès le plus jeune âge, des dispositions innées pour la gourmandise. Grâce à Laura notamment, notre nourrice italienne, dont les formidables garde-manger de ses seins suffisaient difficilement à satisfaire notre appétit glouton. Avec sa moustache rase et son aspect de grand commis de l’État, ses costumes trois quarts d’excellente facture à l’étoffe lourde et sombre, ses joues flasques et froides qui sentaient la lavande, il avait l’allure d’un ministre de la troisième République. Son sens de la diplomatie l’avait fait passer maître dans l’art de réconcilier les gens.

« L’oncle » était toujours accompagné de Paul Berne. Chauffeur (il possédait une Cadillac), homme à tout faire, partenaire de bridge et souffre-douleur, il était depuis la guerre son factotum patenté. Paul, « Popaul » pour ses amis, orphelin dès son plus jeune âge, reportait sur l’oncle un amour filial un peu trouble. Mon père disait de lui qu’il était un gérontophile introverti. En fait, Paul était d’une serviabilité exemplaire. Avec sa maison du Jura, à cheval sur la frontière franco-suisse, il avait rendu des services pendant la guerre à des juifs qui cherchaient à échapper aux nazis. Lorsqu’il rencontra « l’oncle », il venait tout juste de terminer ses études de médecine. Entrevoyant le genre de vie que ce dernier pouvait lui procurer, il rangea son diplôme au placard et se mit à son service. Outre le cigare « punch de punch », Paul avait deux passions : la chasse et la pêche. Les Ganay (tante Rosita), sœur de Georges Bemberg, le second époux de ma grand-mère maternelle, possédaient dans la région de Fontainebleau deux châteaux, Courances et Fleury, distants de sept kilomètres l’un de l’autre, des propriétés en Argentine, ainsi qu’une concession de pêche au saumon en Norvège. Le « cher Paul » se fit ainsi le conseiller cynégétique et piscicole de la famille. Piètre tireur (il ne pratiquait que la chasse au gibier à poil, cerfs et sangliers), il était en revanche un remarquable pêcheur en eau douce. La récompense suprême pour le gamin que j’étais consistait à l’accompagner dans les douves de Courances, où toutes sortes de poissons se prélassaient. Souvent, on lui demandait d’en apporter pour le déjeuner. Sans se faire prier, il filait avec sa canne à lancer, en quête de quelques brochets allongés comme des sous-marins qui somnolaient dans les pièces d’eau du château. La transparence et la quiétude de l’eau rendant difficile la pêche classique à la cuiller, Paul se muait alors en braconnier. Avec un hameçon triple lesté d’un gros plomb, il harponnait « esox » par le flanc. De là, date mon intérêt pour l’art halieutique, la passion de ma vie.

Le samedi soir, se produisait au bistrot de Fleury une agitation particulière annonçant l’arrivée de la camionnette du cinématographe. Avec l’aide de quelques bénévoles, le patron préparait l’arrière-salle où se déroulait la séance. Je me souviens y avoir vu mes premiers films dont « La bataille du rail » et « Le premier de cordée ». Le premier m’avait fait vibrer à l’action de résistance des cheminots pendant la guerre, le second, fait pleurer à la mort de l’alpiniste pour sauver son ami. Dans le fond du parc du château de Fleury qui jouxtait la maison de l’oncle, le mur d’enceinte comportait dans un enchevêtrement de broussailles quasi impénétrables quatre tours de garde passablement délabrées. L’une d’elle, refuge des hiboux et des chauves-souris, servait de lieu à nos rendez-vous secrets.

Rosita et Hubert de Ganay avaient cinq fils : Paul, Charles, Michel, André et Jean-Louis. Une fois marié, je fus invité à déjeuner une fois par an avec ma femme à leur hôtel particulier de la rue Saint-Dominique. Oncle Hubert, dont la lecture favorite était le journal de la Bourse, présidait le repas, tandis que ma tante était assise à l’autre bout de la table, longue d’une bonne dizaine de mètres. C’était très intimidant, mais nous nous efforcions de faire bonne figure. Très douce, tante Rosita semblait s’intéresser vraiment à notre existence. Un léger sourire au coin des lèvres, elle nous interrogeait sur notre vie, et au vu de nos réponses, avec cette expression ineffable qui n’appartenait qu’à elle, donnait l’impression d’être tout à fait rassurée. La première fois que ma femme et moi nous sommes rendus à ce déjeuner, il se passa une chose très drôle. Marie-France, peu habituée aux manières mondaines, se montra fort surprise quand le maître d’hôtel portugais, qui articulait mal le français, en servant du vin, lui chuchota à l’oreille :

– Madame, on-ne-pousse-pas-avec-son-pain !

Le plat principal était un gratiné de chou-fleur. Rouge de confusion, elle posa l’objet du délit sur la table, non sans penser que le majordome avait un sacré toupet pour lui parler de la sorte. Dans la rue, elle me raconta l’histoire.

– Petite gourde, lui dis-je, tu n’as pas compris ce qu’il te disait, il te désignait seulement le nom du vin qu’il versait dans ton verre : Cham-ber-tin dix-neuf-cent-vingt !

Le château de Courances disposait d’une immense pièce d’eau où nageaient paresseusement des cygnes. Nous y canotions de temps à autre, faisant fuir les grosses carpes refugiées dans les herbiers. Un jour, alors que nous étions occupés à pagayer, nous aperçûmes sur la rive un petit groupe de personnes qui marchait en compagnie de ma mère. C’était la fin de l’été. Nous revenions, mon frère et moi, de Bournemouth en Grande Bretagne où nous avions été envoyés pour apprendre l’anglais. En dehors des petites anglaises et des courses de « speedway » nous avions franchement détesté le pays. Sur un signe de ma mère, nous approchâmes. Un petit monsieur maigre et moustachu, d’une cinquantaine d’années, qui s’aidait d’une canne pour marcher, nous adressa alors la parole :

– Did you like England ?

Avec l’impudence naïve qui caractérise l’enfance, je répondis :

– No, sir, it was awful !

Je ne remarquai pas alors que le monsieur était le seul à rire, tandis que le groupe s’éloignait tranquillement. Au château, ma mère, très mécontente, nous apprit que la personne à qui j’avais si honteusement répondu n’était autre que le célèbre maréchal anglais Montgomery, le vainqueur de Bir-Hakeim.

Dans une petite maison attenante au jardin de « l’oncle », habitait son fils cadet Nicolas. Après la deuxième guerre mondiale, il avait épousé Sabine de Noailles, fille de la Duchesse de Mouchy, dont la propriété était mitoyenne du château de Fleury. Pendant ce temps, le fils aîné de « l’oncle », qui s’appelait Vassia comme lui, avait émigré en Argentine où il s’était marié avec Sophie Gortchacow qui lui avait donné trois filles. Faute d’hériter mâle, le nom Wyrouboff était, à terme, condamné à disparaître ! Ainsi, en moins de cinquante ans, la famille maternelle s’était reconstituée. À l’inverse des autres Russes qui, réunis dans des cercles, ressassaient sans cesse leur amertume d’émigrés, allant même jusqu’à fomenter une contre-révolution, état d’esprit qui explique le ralliement de certains aux Allemands pendant la guerre, les Wyrouboff s’étaient parfaitement adaptés à l’Europe.

L’un des personnages qui compta le plus dans ma jeunesse était tante Irène, la deuxième sœur de ma mère. Restée célibataire, elle s’employait avec bonheur à organiser la vie des proches. Disposant comme ses sœurs d’un confortable capital qui la mettait à l’abri du besoin, elle habitait Lausanne, effectuant en France de fréquents raids en voiture. D’une grande générosité, elle adorait courir les antiquaires en quête d’un objet pour décorer nos demeures. Gosses, si nous avions besoin d’un blazer, d’une paire de chaussures, d’un costume, elle n’hésitait pas à nous emmener dans les magasins les plus chics. Plus tard, elle ira même jusqu’à payer de sa poche la moitié de mon appartement. Notre cousine surnommée « Tatam », dont le père, le prince Wolkonsky, demeuré veuf, avait d’autres chats à fouetter que de s’occuper d’une enfant, avait été confiée à tante Irène qui la considérait comme sa propre fille. Très belle (elle avait servi de modèle à un tableau du peintre Balthus, ami de la famille), Tatam, dont la mère à la fin de sa vie avait présenté de graves troubles du comportement, tomba à son tour malade, et demeura internée à vie dans un établissement spécialisé en Suisse. Cette maladie affecta douloureusement ma tante qui ne méritait pas une épreuve pareille.

Jeune, elle s’était liée avec la princesse Eugénie, fille de Marie Bonaparte, muse et disciple de Freud. Partageant les mêmes goûts, elles avaient un point commun : elles étaient privées d’hommes. Certes, Eugénie avait eu successivement deux maris, le prince...