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Ma jeunesse assassinée

De
302 pages

« Elle se déclara en moi une belle journée ensoleillée de printemps. »


Elle ? C’est l’anorexie, cette voix insidieuse qui oblige sa victime à se faire du mal.


Ce récit est le témoignage de Bénédicte, le partage de l’expérience intime d’une adolescente anorexique. Bénédicte était une enfant sage, trop sage ! Toute jeune, on lui a appris à se taire, à se conformer aux désirs des autres, à faire bonne figure en toutes circonstances. Alors elle gardait en elle toutes ses colères, ses souffrances sourdes et silencieuses.


Ne pouvant faire de mal à autrui, elle s’en fera à elle-même. L’anorexie sera son arme pour se faire entendre, prendre le pouvoir sur son entourage, se venger de cette famille qui mise tout sur le paraître, de sa grand-mère qui l’humilie, de ce père absent, de cette mère trop présente.


Son corps sera le moyen d’appeler à l’aide, de crier au monde des douleurs inavouables.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-09924-5

 

© Edilivre, 2017

Exergue

 

« Vos enfants ne sont pas vos enfants »

Ils sont les fils et les filles de l’appel à la vie elle-même.

Ils viennent à travers vous mais non de vous.

Et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,

car ils ont leur propre pensée.

Vous pouvez accueillir leur corps mais pas leur âme,

car leur âme habite la maison de demain,

que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.

Vous pouvez vous efforcer d’être comme eux,

mais ne tentez pas de les faire comme vous,

car la vie ne va pas en arrière ni ne s’attarde avec hier.

Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes,

sont projetés.

L’archer voit le but sur le chemin de l’infini et il vous tend

de sa puissance pour que ses flèches puissent voler vite et loin.

Que votre tension par la main de l’archer soit pour la joie.

Car de même qu’il aime la flèche qui vole,

il aime l’arc qui est stable.

Khalil GILBRAN(« Mais moi je vous aimais »)

De Bénédicte DAMBRICOURT.

Prologue

Ma jeunesse assassinée

Je suis dans l’espérance…

Ce livre n’est pas une romance.

Il est une expérience. La mienne.

J’ai toujours eu besoin de donner un sens à ma vie.

Sinon, je n’aurais pu tenir le coup face à ma souffrance.

Ce récit est le témoignage d’un moment important de ma vie.

Il n’est pas la vérité. Il n’est pas une vérité.

Ce récit est uniquement ma vérité.

Peut-être ce témoignage et les questions qu’il soulève pourront apporter quelque chose à quelqu’un ?

Ce serait sans doute un soulagement de me dire que ma souffrance ne sera pas restée vaine et stérile…

Kaspar disait : « Aussi audacieux soit-il d’explorer l’inconnu, il l’est plus encore de remettre le connu en question ».

Et…

Oscar WILDE : « S’aimer soi-même, c’est s’engager dans une belle histoire d’amour qui durera toute la vie ».

J’ai encore tellement à apprendre pour y parvenir…

Dédicace

 

à maman, que la Médecine et « l’entourage » ont violemment accusée de « non amour », ce crime qu’elle n’a jamais commis…

à papa, que je n’ai pas su reconnaître à temps et que j’ai souvent relégué au rang des « abonnés absents »…

à mes trois sœurs aînées, Christilla, Véronique, Marie-Laure, à qui j’en ai voulu de vivre leur propre adolescence…

à mon grand frèreBertrand qui m’a ouvert le beau chemin qui mène vers la rencontre au cœur par l’accueil de l’autre qui est différent de moi. Bertrand qui ne se rebellait jamais face à l’injustice…

à Olivier et Florence, mes petit frère et petite sœur, à qui j’ai volé malgré moi des pétales de jeunesse et d’innocence…

à tous ceux qui ont croisé ma route, bons ou mauvais, qui me permirent de grandir…

à tous mes amis d’aujourd’hui qui ont su m’aimer avec tendresse et vigueur, sans me juger, et qui furent comme des petites lumières tout au long de mon chemin…

à vous tous que j’aime avec infiniment de tendresse, au-delà de mon incapacité à vous le partager le plus souvent !

au monde entier et à nous tous qui le faisons

Nous qui sommes en même temps gens de pouvoir et gens de bonne volonté, justiciers et pacifistes, bourreaux et victimes, Hommes de loi et Hommes de foi, intelligents et idiots, jeunes ou vieux, parents ou enfants, hommes ou femmes, professeurs ou élèves, croyants ou non croyants, orgueilleux ou humbles, aimants ou haineux, etc…

Je nous pose aujourd’hui 3 questions :

– Qu’en est-il du don de nous-même, unique, irremplaçable, là où nous sommes ?

– Qu’en est-il de notre part de responsabilité dans ce monde de « Paraître » ?

– Pourquoi l’amour n’est-il pas aimé et si souvent pris en otage ?

Moi, Elle et Lui. Moi, Elle et Eux. Moi,
La maladie et ses symptômes…

Elle se déclara en moi, dans ma vie, une belle journée ensoleillée de printemps. Printemps 1979. C’était à la mi-mai. Sans doute y avait-il eu des signes précurseurs de cette grossesse invisible, imprévisible et insaisissable. Mais l’époque ne se prêtait pas à la reconnaissance des signaux d’alarme. L’important résidait de toujours rester à sa place, la place qui dérangeait le moins, la place qui faisait le moins de bruit possible, la place silencieuse et complice… même si cette place n’était pas la vôtre. J’étais bien loin d’imaginer que j’enfanterais d’une monstruosité… Une sorte de ver solitaire anonyme. Un truc qui vous bouffe de l’intérieur. J’étais une révoltée depuis bien longtemps, des années déjà. Et pourtant je me taisais. J’avais appris l’asservissement très jeune, cette attitude d’entrer dans le désir de l’autre parce que l’autre vous y invite, l’air de rien, comme s’il s’agissait d’une situation normale. Je savais que ce n’était pas une situation normale de se laisser tripoter. Violeurs d’innocence… Et puis, il y en avait d’autres. Personnes avec de gros nez rouges. Des générateurs d’injustices. Des promoteurs de l’humiliation. J’avais déjà bien compris à quel point il est facile de démolir un enfant… Mais que pouvais-je faire ? Je n’étais qu’une toute petite fille. J’étais perdue, et l’époque prônait le silence. Un silence meurtrier… Et je ne connaissais que l’obéissance.

Printemps 1979

Nous sommes à la mi-mai. Il reste un mois de cours avant les grandes vacances. Le collège étant centre d’examens, les élèves se retrouvent en vacances à la mi-juin.

J’ai 13 ans et 6 mois. Il est 16 heures, c’est la récréation, je suis assise par terre, tranquille, je ne demande rien à personne. J’observe les élèves dans la cour du collège, qui déambulent, qui rient, qui crient… Plein de petits groupes formés de garçons et de filles. C’est le temps et l’âge des amourettes, des petits bisous glissés furtivement dans les cous, des langues qui se délectent d’une bouche à l’autre, des corps qui s’enlacent pudiquement… C’est aussi le temps des bandes de copains et copines. Je suis élève de troisième, je me prénomme Bénédicte, et je n’appartiens à aucune bande. Ce n’est pas que je ne le souhaite pas. J’entends toujours dire que je suis un « bébé » beaucoup trop jeune. Cette forme de rejet ne me dérange pas plus que cela. J’apprécie d’être seule, je ne demande rien à personne, et je prends beaucoup de plaisir à observer l’environnement qui m’entoure. L’observation reste selon moi une source d’apprentissage intarissable et sans commune mesure… Si toutefois, je suis reconnue comme un « bébé » beaucoup trop jeune – pourquoi pas, je suis en avance à l’école –, de mon côté je ne me sens plus si jeune que cela… Et tout ce que je peux observer me laisse croire que je ne me trompe guère sur ce cliché complètement gratuit. Trop jeune, bébé… car quelques années de moins que les autres élèves ! Trop jeune, bébé ? Enfant précoce, voilà ce que j’en pense de mon côté. Je ne ressens pas d’affection particulière pour les autres élèves. J’ai le cœur en hiver, c’est pourtant le printemps ! Je sais que je n’intéresse pas les autres. Enfin la plupart du temps. Car je les intéresse quand même à certains moments, quand il faut rendre des devoirs. Là, ils sont plusieurs à me vouer une attention toute particulière. Je suis très bonne élève, ils le savent et me sollicitent souvent pour les aider, voire faire les devoirs à leur place. Je ne sais pas au juste pourquoi, mais il se trouve que je réponds à leurs attentes, je fais leurs devoirs… Sans doute un besoin malgré tout de reconnaissance, d’exister pour quelque chose, et de ne plus entendre de leur part que je suis un bébé. Je joue à leur jeu… Pour seul bénéfice d’obtenir quelques heures de respect. Pour tout inconvénient d’obtenir les punitions à leur place – je suis suspectée de tricherie par mes professeurs – Les professeurs ne me regardent pas non plus. Car s’ils me regardaient, ils sauraient que je ne suis pas une tricheuse. Peut-être que ces quelques heures de respect de la part des élèves valent pour moi davantage que l’ingratitude de mes professeurs ? C’est important, le respect, non ?!!!

C’est donc la récréation et j’attends assise par terre le cours de travaux manuels, dernier cours de la journée. Je vais pouvoir pendant le cours me badigeonner les bras de colle forte, laisser sécher un peu, sniffer l’odeur beaucoup, et retirer la colle de mes bras comme si j’enlevais ma peau. Peut-être pour avoir l’impression d’une nouvelle peau ? Nouvelle peau, nouvelle Bénédicte, nouvelle vie… La sonnerie se fait entendre, je m’apprête à me lever pour me rendre dans la salle de cours. Et voilà qu’Hélène et Sandrine se plantent devant moi, se dressent face à moi, et se mettent à me piétiner les pieds tout en riant comme deux bécasses. Comme cela, sans raison, juste le plaisir de m’humilier sans doute. Je les regarde faire, je les laisse faire sans rien dire. Impossible d’ouvrir la bouche, impossible d’émettre un son quel qu’il soit, impossible de riposter. La colère sourde en moi, silencieuse et invisible. J’évite de pleurer devant tant de méchancetés. Je retiens mes larmes aussi fort que possible. De toute manière, elles sont tellement occupées à me blesser qu’il leur serait absolument incapable de déceler autre chose que leur ego repu de domination. Je ne comprends pas. Je ne leur ai rien fait. La méchanceté, c’est juste pour le plaisir. Leur soif de pouvoir enfin satisfaite, elles repartent comme elles sont venues, jacassant toujours comme deux bécasses, se retournant pour mesurer le résultat, se vautrant dans ma douleur, fières, tellement fières. Et moi, triste épave échouée sur le sol, je m’en veux terriblement de ne pas m’être défendue, de ne pas avoir réagi. Mais aucun son n’est parvenu à sortir de ma gorge. Oui, triste épave muette échouée sur le sol… C’est à cet instant précis que je l’ai ressentie pour la première fois, secrètement dans tout mon être. Elle… Elle m’a dit : « plus jamais cela, plus jamais ». Ce n’est pas une voix comme il serait aisé de le croire. C’est beaucoup plus que cela. Comment vous expliquer ? Comme un couperet tombant de toute sa hauteur pour me morceler d’un côté, et réunir les morceaux d’un autre côté. C’est vraiment très étrange. Sans un mot, j’ai senti brutalement que mon corps et mon cœur allaient se mettre au service de mon esprit… et que je ne pourrais pas faire autrement. Une sorte de loi édictée de l’intérieur… J’ai compris que ma vie ne serait plus jamais comme avant. Je me rends dans la salle de travaux manuels comme une automate. Je ne suis pas dans mon assiette. Un peu comme si je marche à côté de mes chaussures. Je ne me badigeonne pas les bras de colle, je n’écoute pas le professeur. J’attends avec impatience la sonnerie pour partir, m’enfuir, me cacher, oublier… Je sais pourtant que je ne pourrais jamais oublier cet événement dans la cour de récréation. Une petite goutte qui fait déborder un vase déjà trop plein. Bébé, beaucoup trop jeune. S’ils savaient… S’ils connaissaient… Cette dose de fureur et de violence qui n’attendait qu’un déclic. Une bombe en puissance… Ça y est, la sonnerie de fin de cours se met à vrombir. Je range mon sac vite fait bien fait et je courre le plus vite possible pour prendre le 1er car qui me ramènera à la maison. Je rentre à la maison comme d’habitude, la journée s’est bien passée. Il ne s’est rien passé qui vaille la peine de rompre le silence… Ma bouche ne s’ouvre pas de toute manière. Même si je le veux et que j’essaye, ma bouche reste désespérément muette…

Le mois de juin 79

Je ne m’en souviens pas. Aucun souvenir marquant. Si ce n’est une perte de mon élan vital, de la tristesse. Je me souviens qu’il fait beau. Hélène était une amie d’enfance. Enfin, c’est ce que je croyais. Nos parents respectifs se fréquentaient depuis longtemps. Et les enfants sont devenus amis, Christophe avec Olivier mon petit frère, et Hélène avec moi. Nous ne passions pas un week-end sans nous voir, ou chez l’un ou chez l’autre. Soit Hélène et Christophe venaient à la maison, soit Olivier et moi allions chez eux. Surtout aux beaux jours, nous plantions les tentes dans les jardins et jouions aux aventuriers, imaginant tout un tas d’histoires que nous aurions souhaitées réelles. Même, nous construisions des souterrains dans le jardin de la maison qui s’y prêtait bien. Nous nous inventions des chevaux sur des branches, des éléphants aussi… Nous nous imaginions propriétaires du manoir du village – à l’abandon – surtout que des chevaux pâturaient dans le parc… Hélène et moi avions une passion partagée pour les chevaux ! Enfin, j’étais amoureuse des chevaux. Pour Hélène, je crois que c’était davantage pour l’image. Affirmation gratuite de ma part bien entendu. Néanmoins, cela faisait « bien » de monter à cheval, ce n’était pas une activité très populaire. De mon côté, j’étais vraiment passionnée. Je passais des heures au Cercle Hippique de Compiègne, juste pour regarder les chevaux, m’en occuper. C’était pour moi un réel bonheur ! C’est à cette période qu’Hélène est devenue la meilleure copine de Sandrine. Sandrine avait un cheval, son cheval… Nous faisions du feu dans notre jardin, à l’insu de mes parents… C’étaient comme des rêves qui prenaient réalité, j’aimais l’aventure par-dessus tout ! Nous partions en forêt de Choisy-au-Bac, armés de petits couteaux, inventant toutes sortes d’histoires pour nous sentir des pionniers. C’étaient de vraiment bons moments ! Nos parents nous laissaient tranquilles parce que nous respections les consignes, les horaires. J’aimais ces moments d’évasions…

Puis Hélène a commencé à changer… Physiquement, intellectuellement, que sais-je ?! Sa mère, Yveline a commencé à m’appeler « la petite »… Hélène devenait une jeune fille, et je restais une petite fille. Pas de poils sous les aisselles, pas de poils au pubis. Faut croire que cela était très important !!!! Yveline me blessait souvent avec ses réflexions… J’avais un gros ventre, je faisais de l’aérophagie… Etait-ce si grave d’avoir un gros ventre rempli d’air ? Elle me comparait toujours à sa fille, Hélène, et je me sentais de plus en plus distancée… Etait-ce si important d’avoir du poil aux fesses ? Pour obtenir un regard respectueux ? Quoi qu’il en soit, Hélène s’est écartée de moi… Et puis, je m’entendais bien avec son père, Pierre. Nous allions ramasser des champignons ensemble, je crois qu’Hélène était jalouse de l’attention que me portait son père. Qu’est-ce que j’y pouvais, moi ? Hélène détestait suivre son père pour ramasser des champignons, alors que moi j’adorais cela. J’apprenais des tas de trucs intéressants, c’était bien plus marrant que l’école. Ce que j’appréciais chez le père d’Hélène, c’est qu’il parlait peu. Juste le nécessaire. Mais quand il s’exprimait, c’était pour m’apprendre la Nature, et cela me plaisait par-dessus beaucoup d’autres choses ! Je n’aimais pas l’école. Je m’y ennuyais beaucoup trop. Et surtout, je n’y trouvais jamais ma place… Je n’étais pas pubère. A priori, cela posait un problème à tout le monde, mes professeurs, les élèves – un bébé beaucoup trop jeune –, excepté à moi-même. Ma croissance se déroulait tout à fait normalement, j’étais même assez grande pour une fille, et je me sentais plutôt mâture pour mon âge. Le seul hic, peut-être, je ne m’intéressais pas aux mêmes choses que les autres. Par ailleurs, je ne prenais pas grand plaisir à fréquenter les gens de ma classe. Les filles ne pensaient qu’à courir après les garçons. Les garçons ne pensaient qu’à dresser leur tableau de chasse. Je ne sais pas si j’étais d’une autre planète, mais je ne trouvais aucun intérêt valable à ce cinéma adolescent. Quelque part, dans ma tête, je me sentais bien vieille, beaucoup plus vieille que cette étiquette de bébé que tout le monde s’était efforcé de m’accrocher sur le front… Je sais, moi, que j’avais fini d’être un bébé depuis déjà bien longtemps. Mais j’étais la seule à le savoir… Et je notais aussi que pour nos parents respectifs, Hélène devait rester mon amie d’enfance. Elle avait été invitée à passer des vacances avec moi chez mes grands-parents en Ardèche au début du mois de septembre. Je ne m’y étais pas opposée. L’obéissance toujours et encore… Cependant, quelque chose avait changé au fond de moi. J’allais le découvrir peu à peu, jour après jour. Ce couperet qui était tombé de toute sa hauteur sur moi un beau jour de mai ensoleillé. Salvateur… mais machiavélique !

Juillet 1979

J’arpente d’un pas fier et décidé les reliefs montagneux du Queyras. Papa et maman avaient choisi de nous emmener tous, mes frères et sœurs et moi-même – Christilla, Véronique, Marie-Laure, Bertrand, Bénédicte, Olivier, Florence – faire le tour du Queyras en autonomie complète, sacs sur le dos. Ils étaient courageux ! Florence n’avait que 8 ans, Olivier 10,5 ans. Denis, le petit ami de Véro nous accompagnait aussi, sa sœur et mon grand cousin Jean-Yves. Papa avait décidé d’arrêter de fumer. Tant mieux pour nous. Il passerait ses nerfs en se défoulant à marcher…

C’est l’aventure, et cela me plaît, m’excite même. D’habitude, au mois de juillet, nous partions un mois à Saint-Gervais chez mon oncle Serge de Vitry, le mari de la sœur de maman décédée brutalement d’une rupture d’anévrisme en novembre 1975. Une forme de devoir, une forme de soutien moral pour Serge et mes deux cousins, Elisabeth et François. Elisabeth, ma petite cousine, ma cadette de 11 mois. Pourquoi, cette année, mes parents avaient décidé de faire autrement ? Pour nous offrir une expérience inédite ? Ou pour fuir Serge de Vitry ? Serge était de plus en plus bizarre depuis la mort de sa femme Marie-Hélène. Je n’ai jamais aimé Serge. Juste le respect que m’avait inculqué mon éducation parentale. Tant que Marie-Hélène avait été vivante, nous passions à Saint-Gervais des vacances raisonnables, quoique tyranisantes malgré tout. Serge était le « maître » des lieux… Tout le monde s’y pliait, même mes parents… ce que je ne pouvais comprendre ! Il était injuste, humiliant. Il était vraiment le « maître » des lieux, à sa manière, loin d’être juste selon moi, mais mes parents ne disaient rien. Pas soumis, mais invités, et être invité sous-tendait sûrement quelques compromissions… Je ne peux en vouloir à mes parents. Mais j’ai mesuré les dégâts, pour nous les petits… Serge semblait n’aimer personne. Peut-être sa femme, avant qu’elle décède ? Mais Marie-Hélène ne s’opposait jamais. Ce qui démontre le pouvoir de Serge… Un pouvoir tyranique, machiavélique ! Seul comptait pour lui sa « main-mise » sur l’entourage… Il nous menait la vie dure, et pourtant nous étions en vacances. Randonnées aux aurores par exemple. J’étais à l’aise en randonnée, ce qui n’était pas les cas d’Elisabeth, ma petite cousine. Serge vantait mon allure de cabrette – rien ne m’effrayait, ni les dérochoirs, ni les névés glacés – au détriment de l’absence d’assurance de sa propre fille. Il se moquait beaucoup d’Elisabeth… De toute évidence, alors, je devenais l’exutoire d’Elisabeth, toutes ces brimades venant de son propre père. Ce n’était pas de ma faute à moi si j’étais à l’aise sur tous terrains montagneux. J’étais comme une cabrette, toujours très à l’aise, quel que soit l’environnement montagneux. Mais pour Elisabeth, je représentais un danger, qui plus est reconnu par son propre père. Je comprends tout ceci, mais cela me tord les boyaux… A cause de Serge, je suis devenue le « bouc émissaire » de ma cousine, un danger à réduire en bouillie, pour espérer retenir l’attention de son propre père. Elisabeth ne lésina pas sur les moyens employés… Elle était si méchante avec moi quand la nuit tombait et que nous nous couchions dans le même lit. J’ai alors compris la haine promue par des adultes sans véritable amour pour les leurs… Mais j’ai compris aussi la douleur de quelqu’un qui n’avait rien à se reprocher, cependant détesté en raison d’une histoire familiale sans véritable amour… Je tenais bon sans rien dire, néanmoins j’avais si mal au fond de mes tripes. Elisabeth me pinçait si fort dans notre lit commun que je finissais par coucher par terre. Et le matin suivant, pas un mot bien sûr ! Elisabeth risquait des punitions extravagantes si j’avouais sa méchanceté à mon égard… C’est difficile d’être toujours tenu par quelque chose du genre des affects. Tu ne veux pas faire de mal à autrui… Alors tu te fais du mal à toi-même parce que tu encaisses… Pour combien de temps peux-tu encaisser l’injustice, ce genre d’injustices ??? L’avenir me le dira sans me laisser d’autres choix que ce couperet venu me morceler et me réunir en même temps. J’avoue. Difficile à comprendre sur le moment. Même pour moi ! Serge était un homme plein de méchancetés. Déjà du temps de sa femme. A la mort de Marie-Hélène, il devint « gentil » quelques années, avant de rencontrer sa nouvelle femme. Etait-ce de la gentillesse, ou un stratagème de sa paranoïa ? Pour moi, il était parano… Il s’accrochait à mes parents, comme on s’accroche à une bouée, et il demandait beaucoup à ma mère. D’aller 3 fois/an chez lui à Pauillac pour s’occuper de mes cousins. J’étais aussi de corvée ! Je n’avais guère mon mot à dire. Elisabeth avait perdu sa maman, et j’avais pour responsabilité de passer les vacances avec elle… Quelle responsabilité ? Celle d’accepter d’être sa tête de turc, parce que son père ne lui prodiguait aucune affection. Souvent, elle mettait du sucre dans ma soupe le soir à table, j’étais obligée de la manger telle qu’elle. Pas question d’en référer à son père, qui de toute évidence me forcerait à manger cette soupe et redoublerait de punitions à notre égard. Je crois pourtant que je faisais tout mon possible pour être gentille avec ma petite cousine. Mais c’était loin d’être suffisant face au manque d’amour de son père. Je ne lui en veux pas, à ma cousine, mais je lui en veux quand même ! Elle n’avait pas le droit d’être méchante… J’ai été obligée aussi de vivre plusieurs Noël à Pauillac, toujours pour soutenir ma cousine. J’aurais tellement préféré les passer chez nous, avec mes frères et sœurs. Maman ne venait pas pour Noël. Seulement Christilla ma grande sœur. Les Noël chez Serge n’étaient pas du tout marrants, très stricts et rigides. Pas question de bouger une oreille ! La messe de minuit était obligatoire. C’était important, l’image, jouer le bon chrétien, l’amour du prochain. Cette messe n’avait aucun sens pour moi. Je connaissais mon oncle en dehors des murs protecteurs de l’église… Je me souviens plus particulièrement d’une de ces messes. C’était le moment où le prêtre nous invitait à nous donner la Paix du Christ. Je me dirigeais vers un jeune homme qui avait une grosse tête. Il avait l’air si gentil derrière son physique hors du commun ! Et mon oncle m’en empêcha. J’avais senti au fond de moi un immense élan de tendresse pour ce jeune homme, une tendresse innocente et bienveillante. Je ne voyais même plus sa grosse tête difforme, je ne ressentais que la gentillesse que ce jeune homme dégageait au milieu de tous. Mais non, Serge avait décidé qu’il ne fallait pas ! Que ce n’était pas convenable de s’afficher de la sorte ! J’étais révoltée, brisée dans mon élan, et tellement triste de ne pouvoir donner la Paix à ce garçon. Pas convenable ? Tu parles… Plutôt des convenances, des clichés, des préjugés ! La rigidité de nombreux chrétiens. Faux chrétiens !!! Si toutefois Dieu existe, il nous a demandé de nous aimer les uns les autres. Sûrement pas de nous rejeter les uns les autres pour des histoires d’image à tenir. La peur de l’autre… Serge, sous ses allures de dominateur, avait peur du regard d’autrui. Et cela l’emmenait parfois à la limite de la folie… Mais qu’est-ce que la folie ? Je ne sais pas… Serge était souvent prêt à tout pour garder un contrôle tyrannique sur autrui, principalement son entourage. Il parvenait, rien que par sa manière de parler, à faire que l’autre se sente coupable. Nous n’avions aucun droit à la parole, juste le droit de nous soumettre à ses caprices rigides. Le pire, c’est que tout le monde se soumettait, adultes et enfants… Les enfants, cela peut se comprendre. La peur de représailles. Mais les adultes ? Pourquoi cette soumission complice ? Paranoïaque, dangereux à sa manière… De quoi aurait-il été capable face à de la rébellion ? Je n’ose y répondre. Je déteste mon oncle Serge, un homme méchant, sans humilité. Un ego démesuré qui peut justifier de la crainte. La crainte du pire…

Retour sur le mois de juillet 1979. Nous sommes 12 à entreprendre le Tour du Queyras en autonomie. Mes parents désiraient des vacances différentes. Une randonnée en autonomie était une idée courageuse de leur part. Chacun son duvet, chacun son sac-à-dos, 6 tentes, 14 étapes… nous voilà en route ! J’aimais cette idée d’une aventure extraordinaire. 15 jours de vie au grand air. Que demander de mieux pour la jeune citadine que j’étais ? Rien. A priori ou à fortiori ?! C’était vivre « autre chose ». Autre chose que des murs de béton. Autre chose que la grisaille picarde. Autre chose que des tapis de goudron. Autre chose que ces engins à moteur qui roulent, pétaradent, et roulent toujours. Autre chose que ces gens qui déambulent, défilent et s’affolent. Autre chose que ces gens – les mêmes ! – qui courent, le regard baissé, n’importe où et nulle part à la fois, à la poursuite de leurs illusions, de leurs rêves brisés. Oui, 15 jours de marche en montagne, c’était vivre autre chose. Faire de l’ordinaire quelque chose d’extraordinaire… C’était aussi le moyen de se retaper une santé d’enfer – oxymore révélatrice ???? – pour attaquer « haut la forme », en respectant la tradition familiale – 3 sœurs avant moi excellentes ! – la prochaine rentrée scolaire. Je passais en seconde AB (le ramassis des « pas assez bons en maths » et des « pas assez littéraires ») au Lycée Pierre d’Ailly de Compiègne. Je n’avais pas vraiment eu le choix, d’autant que je n’avais pas d’idée sur mon avenir, en même temps cela m’était complètement égal. J’étais déjà loin… Loin des préoccupations de ma scolarité. Le Queyras, c’était aussi 15 jours de soleil quasiment assurés. Le soleil, la luminosité, l’horizon… des sensations inconnues en Picardie. Sensations nouvelles pour oublier le crachin picard pour ainsi dire quotidien. Pour oublier la fameuse routine, celle qui fait déjà la « une » de ma vie. A 13 ans déjà, je suis conditionnée par la routine. La routine du silence. La routine de l’absente. La routine de la solitude. La routine de l’obéissance et du devoir de. A 13 ans déjà, je vis le réflexe de Pavlov. Quelle horreur !!! cela me terrifie en fait. Ce genre de routine dans laquelle il est si tristement facile de m’installer. Si confortable peut-être quelque part. Je ne sais pas. Dans la mesure où je n’ai rien appris d’autre que d’encaisser, que de me taire, que de passer inaperçue. Cette routine, où dérisoirement, les habitudes prennent le pas sur la spontanéité. L’habitude n’est pas une étrangère. Peu à peu, elle s’est installée dans ma vie comme une femme de compagnie. Elle se veut mon amie, ne faisant aucun bruit, discrète… Je ne la remarque guère en fait. C’est elle qui me remarque et m’observe, me prodiguant toutes sortes de petites attentions… Il est vrai que je suis une proie idéale. Moi, l’absente… En silence et sans relâche, elle me conduit sur le chemin d’une certaine et toute relative sécurité qui finit par emprisonner mon cœur et sa toute jeune liberté. Cette habitude n’est pas mon amie. Mais j’en suis déjà l’esclave…

Le tour du Queyras. 15 jours où tout devrait être permis. Ou presque tout… M’asseoir au bord d’un ruisseau et le regarder couler pendant des heures. Telle une échappée de paillettes d’argent… M’emplir du parfum enivrant des fleurs. Embrasser du regard profond un ciel sans frontière. La Nature… Messagère d’espérance. Où ciel et terre seraient comme un grand livre ouvert qui traite en deux pages étonnantes de l’éternité et de l’immensité. La Nature est libre… Le soleil surgit au-dessus des montagnes. Pour elle se dessine un sentier d’or. Et pour moi, un univers d’hommes… Oui, un univers d’hommes. Que je contemple du haut de mes 13 ans. Que j’ai déjà envie de fuir à tout jamais. Que je redoute plus que tout aujourd’hui. Je voudrais me sentir libre. Libre comme le vent. Ce vent, on ne sait d’où il vient, on ne sait où il va, mais il souffle. Libre comme un oiseau. L’oiseau qui chante tellement il est content de voler. Libre… Mais je ne le suis déjà plus. Pour moi, un univers d’hommes s’est sournoisement dessiné. Un univers d’hommes avec des hommes… Mes ailes sont brisées, je ne peux plus le cacher aujourd’hui.

13 ans. C’est aussi l’âge d’un certain questionnement peut-être ? On vous écoute mais on ne vous entend déjà plus. J’entends dire à tour de bras « tu es grande maintenant », et j’ai peur. Peur de quoi ? Peur de qui ? Peur… Ma peur se transforme en angoisse. Mon angoisse devient cri. Le cri devient souffrance. Et le cri s’étouffe… Ce cri m’étouffe… Je me retrouve nue comme un ver, désarmée, face à un immense champ de bataille. Qu’est-ce que mes « 13 ans », mon adolescence ? Ma jeune adolescence est la fin d’un monde aussi bien que son commencement. Lorsque l’enfant et l’adulte hésitent à se séparer, que les deux s’accrochent encore l’un à l’autre comme deux amants, que ni l’un ni l’autre n’abandonne. Lorsque le moindre souffle modifie les lignes de leur contact. Lorsque que le moindre évènement modifie les règles de leur attachement. Que parfois l’adulte avance, parfois l’enfant. Que ni l’un ni l’autre, assurément, n’abandonne vraiment rien lorsqu’il se replie. Alors, ma jeune adolescence ? Je découvre toujours le même ensemble de perspectives planes et de lignes indécises. Tout est gris, insaisissable. L’horizon s’efface et n’existe plus. Je cherche désespérément un oiseau pour me redonner vie. Un oiseau pour emporter mon regard plus loin, au-delà de l’adolescence… Je ne trouve pas d’oiseau à m’inventer. Mes ailes se sont brisées. La fin du monde ou son commencement ? Ma souffrance silencieuse est violente et sans commune mesure. Tout le monde me dit « que je suis grande », cela ne veut rien dire pour moi, et j’ai affreusement peur. Peur de cette violence vécue, ressentie, subie, depuis toutes ces années, et qui s’écoule lentement en moi… Sans aucune logique, sans aucune explication. Jusqu’à quand ? Jusqu’où ? Pourquoi, elle ? Pourquoi moi ? En moi…

Oui, je me pose des questions. Infernales questions. Questions de vieille… Je me sens vieille depuis le mois de mai 1979. Depuis ce jour où Hélène et Christine m’ont bassement humiliée dans la cour du collège. Pas vieille comme une personne qui grandit et vieillit naturellement. Vieille comme une vieille adolescente. Une personne qui a vieilli en oubliant de grandir. Plutôt dans l’incapacité de grandir. Vieille comme une feuille privée de sève… Vieille qui se dessèche sans le vouloir précisément. Je ne décide pas… Elle m’est tombée dessus, comme un couperet ! Elle, mais qui est-ce ? Je ne sais encore me l’expliquer. Je subis, comme d’habitude. Où sont ce ciel et cette terre qui traitent de l’immensité et de la plénitude ? Ce ciel et cette terre qui font que vous êtes relié à eux comme un fil invisible qui vous tient debout et vous élève, tout en vous enracinant ? Je suis juste enracinée à ma souffrance. Peut-être est-ce mieux que ne pas être enracinée du tout ? Néanmoins, je m’interroge sacrément… Cela devient de plus en plus insupportable.

Voici un aperçu de mes questions. Ces questions qui me dérangent, m’empêchent de dormir tranquille. Ces questions qui déjà m’épuisent… A quoi le monde ressemble-t-il vraiment ? Comment vais-je y vivre ? Comment faire pour devenir vraiment moi-même ? Mais au fait, qui suis-je, à part une jeune fille sage et obéissante, sage comme une image, obéissante comme un toutou, esclave de la violence qui me terrifie ? Que dois-je faire, ou que puis-je faire, au regard des problèmes que me pose ma petite vie ? Que vais-je donc devenir ? Pourquoi continuerais-je à vivre ? Pourquoi ma vie est-elle déjà si pesante ? Pourquoi cette souffrance ? Suis-je née pour souffrir ? Etc… Je m’interroge sur ces questions devenues vitales. Je les retourne dans ma tête comme quelques sous au fond de ma poche. Non pas dans l’abstrait. Mais parce qu’elles me concernent directement. Je ne m’inquiète pas de savoir si la justice existe en général, davantage si elle existe en particulier. Si moi je serais dorénavant traitée de façon équitable. Qui ou quoi me plonge dans l’adversité ? Qui ou quoi peut ou pourrait maintenant me protéger ? C’est « Elle ». Ce ne peut-être qu’Elle. Cette grossesse inattendue et imprévisible qui commence à prendre du volume, je la sens bouger en mon ventre… Avec peur et soulagement.

Comme je l’ai déjà mentionné, nous sommes 12 à partager la même aventure dans le Queyras. Je croyais naïvement que je serais super heureuse, super à l’aise, super sur tout… Et bien, rien ne se passe comme je le croyais ! Je suis là sans être là. L’absente… Absente en personne… Je marche à côté de mes chaussures. Je suis aussi sur une île déserte. Oui, pourquoi n’existerait-il pas d’île en montagne ? Je suis déjà tellement seule. Et rien n’est plus seul qu’un solitaire dans sa solitude désertique. Je cherche désespérément une place, ma place, sans jamais la trouver. Je cherche un chemin, mon chemin, sans jamais le trouver. D’un côté, sur une rive, sur un flanc de montagne appelé Adret, mes parents, mes 6 frères et sœurs, Denis mon futur beau-frère et sa sœur Florence, Jean-Yves mon grand cousin. De l’autre côté, sur l’autre rive, sur l’autre flanc de montagne communément appelé Ubac, moi. Entre nous, un océan, un torrent impétueux et tourbillonnant, et pas l’ombre d’une passerelle. Je les vois, j’aimerais les rejoindre. Mais je ne sais pas nager, je ne trouve pas de chemin et reste totalement seule. L’absente en personne. L’oubliée qui passe inaperçue. Peut-être plus maintenant… Mais plutôt l’absente en quelqu’un, en quelque chose qui grossit dans mon ventre instant après instant. L’absente en Elle… J’ai peur de ce que je sens venir. Que va-t-Elle enfanter ? Une tristesse sourde m’envahit tout le corps, tout le cœur, toute la tête. Une immense vague de tristesse qui ne me quittera plus pour très longtemps…

Repliée sur moi-même, je vois, je vis un monde qui n’appartient qu’à moi. Un monde irrationnel dans lequel je dois puiser ma ration d’espoirs… Oui, sans cette ration, je vais mourir de ma souffrance. Cette souffrance qui me vient de très loin, de si loin… Violente souffrance qui me fait peur. Violente souffrance que je tais. Violente souffrance que je dois apprivoiser… Pour ne pas en souffrir davantage. Pour ne pas imploser. Pour ne pas me résigner. Pour ne pas en succomber. Qui pourrait envisager une telle injustice quand on a 13 ans ? Je n’y parviens pas décidément. Violente souffrance. Souffrante violence enracinée dans mes toutes jeunes tripes d’adolescente… C’est alors, et sans y prêter attention du tout, que j’ai commencé à observer mon corps. Ce corps que je déteste déjà intensément, sans même comprendre pourquoi tant de haine et de dégoût à son égard. Ce corps que j’épluche sous toutes ses coutures, je le trouve particulièrement troublant par son côté informe et grotesque. Platement grotesque. Les quelques courbes naissantes qui auraient pu, peut-être, en adoucir les lignes, je les trouve insolentes. Il m’est absolument impossible, dans mon monde irrationnel, de ne pas m’imaginer...