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Mais il reviendra le temps des cerises

De
209 pages
Mais il reviendra le temps des cerises évoque la guerre franco-prussienne de 1870-1871, et, plus particulièrement, la campagne de Normandie du 2ème bataillon des Mobiles de l'Ardèche, ainsi que la participation d'une de ses compagnies à la Commune de Narbonne. La description du conflit au quotidien fait apparaître la désorganisation des forces françaises, à la limite de l'absurde. En éveillant la conscience politique de ses camarades, un sergent anarchiste porte la vision de la permanence d'un parti de l'ordre en France, de 1848 à nos jours. Cette superposition des temps de l'Histoire, à travers l'anecdote historique, renouvelle en profondeur les codes de la fiction romanesque.
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Mais il reviendra le temps des cerises

Du même auteur Chez le même éditeur

Dans la collection «Écritures

)

L'Énigme des cinq colombes, 1998 L'Histoire véritable de Santa Cruz de la Plata, 1999 Ariane, ma sœur, 2002

Edmond CROS

Mais il reviendra le temps des cerises

L'Harmattan

cg L'Harmattan,
5-7, rue de l'Ecole

2009 75005 Paris

polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com harma ttan l@)wanadoo.fr di ffusion. hanna ttan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08883-2 E;\N : 9782296088832

« Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires - Peut-être! » Et Bouvard se mit à rêver. Bientôt commença l'expédition de Rome. À l'intérieur, en haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.

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ACREZque moi, Jean-François de Mars, on m'appelle le grand-père, du surnom que m'a donné ma mère au motif que dès le plus jeune âge je faisais la morale à Firmin et argumentais comme un adulte, comme s'il suffisait d'être vieux pour être sage et comme si tous les vieux l'étaient. Peut-être!, rétorquait alors le berger. Reste que l'expérience leur permet d'être de bon conseil. Les vieux, faut les respecter! C'est pas une raison pour croire qu'ils sont toujours dans leur droit de rouméguer comme ils le font, après leur chien, après leur chat, après leurs filles, après leurs fils, après leurs cochons et leurs vaches... Feraient mieux de s'en prendre aux magistrats corrompus et à tous les fonctionnaires zélés à la botte du pouvoir, aux privilèges des curés dispensés de service militaire, aux impôts indirects qui pèsent sur la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, aux congréganistes qui pervertissent l'esprit des enfants, à la cupidité des patrons et à leur alliance objective avec l'Église, au travail des enfants et à leur exploitation dans les usines de moulinage ou encore au maire ou encore au préfet. Allons bon! le voilà encore dans son numéro d'activiste révolutionnaire, se dit in petto l'auteur, mais, après tout, laissons-le dans son rôle! Moi, continue le grand-père, je me suis toujours cru autorisé à dire ce que je pensais et à faire ce que je croyais juste de faire, ce qui m'a amené oùj'en suis, proscrit, obligé de me terrer dans ma vieille maison familiale de Mars perdue au milieu d'une forêt de mélèzes. Il est venu à Sainte- Croix pour essayer de le retrouver. Il a pris la route, avec, sur le dos, sa hotte de bateleur et de faux colporteur remplie de lacets, d'aiguilles, de ciseaux, de couteaux, de dés à coudre, de cartes, de ficelles, de crayons, de bouchons, d'herbes

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de toutes sortes pour soigner la rage de dents, l'insomnie, l'oubli, le mal au cœur, la rancœur, les aigreurs, les brûlures, les gerçures, les engelures, les bitures, les gastrites, les colites, les otites, la bile, les rides, l'obésité, la stérilité, la fécondité, l'obscénité, la félicité... et, cachées tout au fond de ce bric-à-brac, une pile de feuilles subversives et une poignée de colombes en cuivre forgées par Alexandre. Il a commencé par assurer sa tournée mensuelle habituelle dans les fermes isolées et les villages du haut plateau où dans les deux derniers mois ils ont mis progressivement en place un petit réseau de relais plus ou moins sûrs puis, avec l'assentiment d'Alexandre, il a commencé la descente vers le baspays. Le premier jour, vers la fin de lajournée, il s'est arrêté pour passer la nuit au sommet d'un piton balsamique d'où on dominait l'ensemble des Boutières, aux confins du Velay et du Vivarais. À la sortie de la lande monotone et revêche du haut plateau, émaillée ici et là par des bois de fayards et de sapins, s'étalait un chaos de montagnes et de vallées, une terre labourée de vertigineux ravins, d'abîmes gigantesques, de hauts versants décharnés striés par l'escalier colossal des chambas et, par endroits, de combes sauvages. Les paysans des hautes terres ont besoin qu'on les éclaire sur l'infamie des Versaillais relayée par les dangereuses ambitions de Mac-Mahon et qu'on leur explique les bienfaits qu'on peut attendre de l'édification d'un enseignement laïque, qui est le seul garant contre l'intolérance et l'aliénation, mais la tâche est d'autant plus difficile qu'il leur faut être à tout moment sur leurs gardes et vivre dans la clandestinité. Celui qui l'héberge pour un soir est un ancien du 2Cbataillon et, une fois avalée la soupe au lard et partagé un morceau de chèvre, ils évoquent, comme d'habitude, leur campagne de Normandie. « C'est bien beau tout ça mais comment k'tu vas faire pour changer les choses? Moi, d'abord, les curés faut pas y toucher! Souviens- toi du curé d'Oubreyts, notre aumônier. Un bien brave homme! » Le grand-père, lui, parle du travail des enfants dans le secteur du moulinage, les journées de seize heures hiver comme été, de 4 heures du matin
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à 8 heures du soir. Lui il connaît ça pour y avoir travaillé pendant plus d'un an, avant d'être appelé à rejoindre les mobiles. Un univers carcéral avec des enfants, dont le plus jeune avait six ans, privés de sommeil et de soins, mal nourris, condamnés à ne jamais savoir lire ni écrire, des femmes qui couchaient à trois dans un lit ! Pour essayer de convaincre son interlocuteur il en vient au rôle joué par l'Église: dans le moulinage où il a travaillé les ouvrières étaient tenues d'assister quotidiennement à la prière. Ailleurs, c'étaient cinq religieuses de la Sainte Famille qui étaient chargées de surveiller avant, pendant et après le travail une main-d'œuvre de deux cents ouvrières, des jeunes filles venues des hospices de Lyon et de Saint- Étienne. Oui, mais ça c'est l'Assistance publique, rétorque l'autre, et l'Assistance publique c'est pas rien! Tu te souviens de ce que disait Viala à ce propos? Et le lieutenant? Un long silence s'est installé. Il est entre eux, avec la façon qu'il avait d'écouter les gens, sans rien dire, la tête légèrement penchée de côté, son calme apparent et, quand il le fallait, sa détermination. Ils restent là en tête-à-tête, le regard dans le vide. Alors comme ça, tu vas essayer de voir la famille? Oui et non, chais pas, ça m'a pris comme ça, j'ai eu envie de le retrouver. Je verrai sur place. Le lendemain, il était sur le bord du grand fleuve et descendait la rive droite vers La Voulte et Le Pouzin. Y'a de ça presque un an déjà, le 31mars, dans la nuit pourquoi qu'on est parti si vite en laissant aux autres le soin de s'occuper d'eux une cicatrice ouverte par le remords le sentiment d'avoir été lâche la fuite la nuit tant qu'ils ont été dans la plaine, en évitant soigneusement villes et villages par crainte des sergents de ville puis le soulagement une fois sur leurs terres, l'angoisse lorsque, dès la fin de mai, leur étaient parvenus les échos de la répression, la crainte d'une dénonciation toujours possible, l'infâme Camp de Satory, les «abattoirs» parisiens où on tuait, parfois même à la mitrailleuse, au square Montholon, au parc Monceau, à l'École militaire, au Champ-de-Mars, au cimetière Montparnasse, dans les jardins du Luxembourg, à la caserne Lobeau, aux Buttes-Chaumont, aux 9

Gobelins, au Père-Lachaise, à la Roquette, à Montmartre, dans la rue des Rosiers, à Saint-Lazare... Mais, interrompt l'auteur, quelle est la trace du massacre de « la terreur tricolore» dans notre mémoire nationale, hantée pourtant par la «terreur rouge» de 1789alors que le rétablissement de l'ordre à Paris en mai 1871a fait trois fois plus de morts en une seule semaine? Simple question de couleurs, répond le grand-père. Arrivé au Pouzin, il est allé attendre Joseph, le soir, à la sortie de l'usine et lui a fait de loin un signe discret. L'autre l'a reconnu tout de suite mais a fait comme si de rien n'était. Il a ralenti sa marche, s'est arrêté pour allumer une cigarette, a regardé tout autour de lui pour laisser passer ses collègues, qui d'ailleurs semblaient avoir hâte de rentrer chez eux, puis s'est dirigé d'un pas nonchalant vers le centre de la ville. Au premier carrefour il a marqué un arrêt, a regardé une fois encore autour de lui en tirant sur sa cigarette, s'est engagé dans une ruelle, a bifurqué dans une autre puis dans une autre, puis dans une autre encore avant de pousser la porte d'un estaminet. L'intérieur était sombre à peine éclairé par une faible lumière qui laissait apparaître une salle voûtée meublée de quatre ou cinq tables carrées en bois ciré. Il s'est assis et le grand-père qui venait d'entrer s'est assis en face de lui. «Dehors, faut faire gaffe, a ditJoseph, tu sais que tu es recherché mais ici tu peux parler. - Et pour toi comment ça se passe? a fait le grand-père. - Au début, difficile...Je saisque je suis surveillé, en particulier à l'usine. Ils sont venus un jour chez moi, ont fouillé la maison et interrogé ma femme. Je change tous les jours d'itinéraire pour me rendre au travail et en revenir. - J'peux pas crécher chez toi, je suppose. - Vaut mieux pas, mais t'inquiète pas, tu peux passer la nuit ici et demain faudra que tu décampes avant qu'il fassejour et que tu sois prudent. - Tu sais, Joseph, je suis venu pour savoir comment ça s'est passé pour lui, après? À l'usine et en ville.
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- En dehors du groupe, à l'usine, personne sait ou plutôt ils font tous comme s'ils savaient pas et en ville tout le monde se tait. Ils ont tous peur. La famille a déménagé... Aucune nouvelle. - Mais... t'as pas essayé de savoir? Tu sais pas où qu'il est? - Après les événements, je me suis réfugié dans de la famille à la campagne pour voir si ça allait se tasser. Quand mon père m'a fait savoir que ça allait, je suis revenu mais je pouvais pas poser de question à personne. - Ouais, c'est vrai, pas facile! Mais tu sais pas où qu'il est? - Non !J'ai pas pu le savoir.» Le grand-père se tait. Joseph se lève. Il doit rentrer. «Allez! Bonne chance! Tu te souviens de l'infirmerie?» Le grand-père sourit, se lève à son tour, lui donne une tape dans le dos. «T'avais du travail sur la planche et tu nous a bien aidés. » Il est parti à l'heure dite et il a suivi dans l'obscurité de la nuit le chemin qui lui était naguère familier le long de l'Ouvèze. Arrivé au début du jour aux portes de Privas, il a contourné la ville en direction des Mines. Il a traversé le quartier et s'est dirigé sur le Cheylus par la route du col de Freyssenet. Il s'est arrêté devant la maison du Bouchet. Les volets qui donnent sur la route étaient fermés. Il a contourné la ferme pour essayer d'entrer par l'arrière. Tout était désert. L'enclos du poulailler baillait au vent ainsi que les portes de l'étable. Il a gravi l'escalier extérieur en pierre de granit et a frappé du poing à la porte. Personne ne s'est présenté et il a tourné la poignée pour entrer. La cuisine était vide et les cendres, dans le foyer, froides. Il s'est assis en essayant d'imaginer ce que lui avait vécu ici, ce qu'il faisait et ce qu'il aurait fait par une soirée d'automne comme celle-ci. Au bout d'un moment il a appelé à plusieurs reprises et de plus en plus fort. Il a décidé de visiter la maison. On accédait aux chambres par une courte volée d'escaliers. Au centre de la première un grand lit, une table de nuit et une chaise en paille, contre la fenêtre. Sur le côté opposé une armoire basse en cerisier. On passait de là à une autre pièce.
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C'est au moment où il en ouvrait la porte qu'il a sent sa présence. Elle était assise et regardait le jardin où s'attardait la dernière lumière du jour. « Qu'est-ce qui t'amène?» lui a-t-elle demandé en tournant la tête, sans se lever. Alors il le lui a dit, lui a parlé de ses remords et l'a interrogée. «Je te comprends, cesse de te tracasser, a-t-elle fait d'une voix

lasse,et assieds-toi. Tu as bien fait de venir etje t'en remercie. »
Ils ont passé la nuit à parler de lui, elle de son enfance et lui de ce qu'avait été la campagne de Normandie, du respect et de l'estime que lui portaient les hommes. Au moment de prendre congé au petit matin, après avoir décliné l'invitation qu'elle lui faisait de rester quelques jours avec elle, il lui a posé la question pour laquelle il était venu. «Oui, ils nous l'ont rendu. On l'a ramené à Sainte-Croix. Tu le trouveras à l'entrée à droite, la troisième tombe. Nous étions seuls, son père et moi pour le mettre en terre.» Et elle a éclaté en sanglots. Le jour même, à une centaine de mètres après la sortie du cimetière, il est tombé sur un groupe de jeunes qui discutaient en fumant, assis sur des pierres et des troncs d'arbre. Le voyage et l'émotion l'avaient épuisé et il ressentit brutalement le besoin de se reposer. Son visage sombre et quelque chose d'indéfinissable dans son attitude, qui tenait d'une sorte de rage contenue et d'une détermination provocatrice, les impressionnèrent et ils interrompirent leurs conversations. Ils lui firent une place et un petit gros à la face rouge lui offrit une cigarette. Ils l'avaient vu sortir du cimetière Après un moment d'hésitation, l'un d'entre eux éprouva le besoin de rompre ce silence et l'interrogea. Le grand-père les regarda l'un après l'autre comme s'il revenait d'un autre monde. «Faudra se souvenir des mobiles et de la Commune! leur dit-il. - Les mobiles? Quézaco ?, fit Max.

- Laisse-leparler! », fitJé.
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Le grand-père leur parla alors de la campagne du 2e bataillon et du lieutenant Magnin.

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'ÉTAIT,avant tout, un quartier situé quelque peu en marge du centre de la ville, entre le Champ-de-Mars et le cimetière, tout près du Sacré-Cœur où était scolarisée sa sœur et où il avait été lui-même accueilli pendant les quatre ans de la maternelle. L'expression faisait partie de la description topographique de la ville, un point de repère comme un autre, dénué en quelque sorte de tout sens: on allait du côté des Mobiles comme on aurait pu aller vers l'avenue de Caux ou celle de Chomérac ou encore le pont Louis XIII, encore que ces dernières indications aient eu une signification tout à fait concrète, définie par des espaces qui faisaient partie de la réalité géographique la plus immédiate. À l'époque, les Mobiles n'étaient rien d'autre, au contraire, que les Mobiles, le mot ne renvoyait qu'à un mot, à savoir Les Mobiles, tout en ouvrant cependant peu à peu, au fil des années, sur un ensemble de représentations qui finirent par configurer un lieu bien précis. Il ne sait plus à quel moment s'inséra dans cet ensemble l'édifice des« Bains-douches» où son père l'amenait une ou deux fois par mois. Il garde seulement le souvenir d'un halo chaud et humide, divisé en petites cabines dont un caillebotis en bois recouvrait le sol et de vagues silhouettes blanches de femmes qui s'affairaient au milieu des cris d'enfants et d'adultes mêlés. Il y avait découvert, avec un certain émerveillement, l'eau chaude, non plus celle de la lessiveuse dont jusqu'ici l'aspergeait sa mère plus ou moins régulièrement le soir lorsque tous les clients étaient partis et que son père avait éteint les lumières du café et fermé la porte, mais celle qui ruisselle sur la tête, le visage tendu pour mieux la recevoir, les yeux fermés, tombe sur les épaules et mousse sur tout le corps, l'odeur de la

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savonnette, le bien-être qui vous envahit lorsqu'on en sort, les cheveux encore humides et prêt à détaler comme un jeune chiot. S'était ajouté, à la même époque, croit-il se souvenir, le chemin du local de louveteaux, dans le recoin d'un terrain vague, à quelque cent mètres à peine des Bains-douches, local dont seules subsistent dans le chaos de sa mémoire quelques images de jeux, de rites d'organisation, des restes de chant, la promesse tenue à Akela de faire de son mieux et la certitude d'être toujours prêt! La meute se composait de deux dizaines, placées chacune sous la responsabilité d'un chef Les deux chefs de dizaine étaient les neveux de la cheftaine, une vieille fille grande et maigre, au visage ingrat! Dans la partie septentrionale du quartier, c'est-à-dire du côté opposé aux Bains-douches, terra incognita jusque-là, ou, plus exactement, territoire dépourvu de toute existence concrète perceptible, surgit un jour d'adolescence un collège moderne de filles et son pensionnat autour duquel ils rodaient les soirs de fins de semaine en guettant les ombres qui s'agitaient dans ce qu'ils supposaient être un dortoir. Au centre de cet ensemble de représentations il n'y avait rien ou si peu, un simple jeu de couleurs, du blanc et du vert, le blanc du marbre et le vert-de-gris du métal oxydé qu'il percevait confusément dans le coin gauche de l'œil quand il arrivait à leur hauteur en venant du Champ-de-Mars. Ce parcours il l'a cependant souvent fait pendant toutes les années où il était enfant de chœur. Dans le primaire, c'est-à-dire entre sept et dix ans,jusqu'à l'examen d'entrée en sixième et au concours des bourses, il était scolarisé chez les frères des écoles chrétiennes à l'autre bout de la ville, du côté de ce qui était encore la gare du chemin de fer, déjà peu fréquentée par les voyageurs mais toujours très utilisée pour les marchandises. Son père lui-même venait régulièrement, avec un attelage de mulets, y remplir en vrac des tombereaux de boulets de charbon qu'il recevait des mines de Bessèges et qu'il transportait à son entrepôt, avant d'en remplir des sacs de cinquante kilos qu'il livrait ensuite en ville. Il lui arrivait également, 16

bien que moins fréquemment, d'y recevoir des déménagements de meubles de fonctionnaires mutés à la préfecture ou au collège car le rail était le seul mode de transport de ce type qui fût disponible. Les camions n'existaient pas encore et rares étaient les voitures. Plusieurs fois par semaine il devait abandonner la classe le matin ou l'après-midi pour rejoindre l'église paroissiale. Lorsque c'était le cas, il allait, en compagnie d'un camarade, voir le maître d'école pour lui demander l'autorisation d'absence sans avoir à lui en préciser la raison car c'était entendu une fois pour toutes: ce ne pouvait être que pour un baptême, un mariage ou un enterrement.. Une fois franchi le lourd portail de l'établissement, ils longeaient sans se presser l'avenue de la Gare, les bâtiments de l'École normale de garçons, passaient au large de la place du Foiral dans l'allée qui dominait les bureaux des établissements Clément-Faugier avant de traverser le cours Saint-Louis et de remonter ensuite vers l'Église. Une partie du parcours se faisait sous les platanes et, en automne, ils creusaient leur marche, l'un derrière l'autre, dans les tas de feuilles mortes qui jonchaient le sol. Les Mobiles étaient sur le parcours des marches funéraires. C'était un temps où la ville accompagnait ses morts et où personne ne mourait en cachette. La nuit venue, certains soirs, on entendait une clochette qu'agitait un enfant de chœur, un prêtre suivait, en surplis et la barrette noire sur la tête; il allait à grands pas porter le dernier sacrement à un mourant. Les voisines venaient aider à faire la dernière toilette et le lendemain, sur une table recouverte d'un drap noir et installée dans la rue, étaient posés des feuillets où les parents, les amis et les voisins étaient invités à témoigner de leur sympathie. Le jour des obsèques, au moment où le cercueil sortait de l'Église, la cloche sonnait le glas et son tintement associait toute la communauté au deuil familial, d'autant plus étroitement que ce glas accompagnait le cortège plus ou moins long qui traversait une partie de la ville. Depuis le parvis du temple la marche funéraire gagnait le cours Saint-Louis; arrivée à la hauteur du café du Commerce, elle rJ

tournait à gauche pour prendre la rue de la République avant de s'engager vers le Champ-de-Mars, les Mobiles et l'avenue du Cimetière. Il y avait en quelque sorte une continuité topographique et symbolique. Les Mobiles se dressaient comme des limbes entre le Dieu de la guerre et l'espace de la Mort. Toutes les villes proposent des parcours symboliques qui doublent les itinéraires concrets, utiles à toute personne désireuse de s'orienter, de véritables routes de l'imaginaire appelées à baliser l'espace des représentations qui se cristalliseront dans la mémoire adulte. C'est ainsi qu'à Sainte-Croix, de l'autre côté des Mobiles, le Champ-de-Mars ouvrait sur le boulevard de la Glacière, qui montait à son tour vers le collège et la prison, et, de là, vers le calvaire du Mont-Toulon. Le sacré de la mort et de la croix encadrait de la sorte l'espace social qui lui-même était organisé autour d'une série d'institutions puisque sur un des quatre côtés du Champ-de-Mars, celui qui, au nord, regardait vers Chassagne et le Moulin-à-Vent, se développait l'imposante caserne de la garnison tandis que, de l'autre côté, à l'est, on avait regroupé les différents niveaux de l'enseignement primaire de la seule école laïque de la ville. La continuité symbolique était donc plus grande qu'il ne paraissait à première vue, de l'école primaire au collège et des mobiles à la caserne. Suivant les perspectives choisies on pouvait en faire plusieurs lectures regroupant ces divers lieux sur des modes différents, qu'il s'agisse d'une conjonction de valeurs: le sacré de la religion et de la patrie ou d'un surgissement plus émotif d'impressions: le sacrifice, l'enfermement, la sujétion ou le froid. Sans doute rien de tout cela n'affleurait à leur conscience d'enfant mais, au même titre que les paysages urbains auxquels ils renvoyaient, ces noms descendaient en eux, déconnectés de toute signification précise et concrète, se liaient les uns aux autres, générant la matrice d'un imaginaire où venait se lover du vécu affectif Lorsque, à des années de distance, il prononce, il entend, il écrit ou lit le mot, c'est comme un fil qui se dévide et dont le défilé - de mots ou d'émotions - relègue 18

le paysage à l'arrière-plan. Les mobiles? Le froid, la sujétion, la mort! Portant une croix dans le creux d'un étui soutenu par une bandoulière, l'enfant de chœur ouvrait le cortège, suivi des membres du clergé dont le nombre variait en fonction de la catégorie sociale du défunt et du budget engagé pour les obsèques. Dans le cas des catégories supérieures, venaient ensuite un drap noir tendu aux quatre coins par des amis de la famille, puis le corbillard traîné par un attelage de chevaux, de chaque côté duquel d'autres amis ou voisins ou simplement collègues de travail tenaient quatre cordons Après la mise en terre, un deuxième enfant de chœur proposait à la plus ou moins longue file de participants de dessiner un signe de croix dans l'air au-dessus de la tombe ouverte, d'un coup de goupillon humidifié d'eau bénite. La cérémonie terminée, prêtres et enfants de chœur revenaient, à grands pas, par le même chemin, à la sacristie. On y abandonnait alors la robe rouge et le surplis blanc pour regagner les bancs de l'école, dans le quartier de la gare. Les Mobiles c'était tout ça mais ce n'était rien que ça! Du plus loin qu'il se souvienne, l'impression la plus aiguë qu'il garde est celle d'avoir eu très froid l'hiver, plus particulièrement aux pieds et, surtout, aux mains, des mains couvertes de gerçures, car ils n'avaient pas de gant et le métal de la croix ou du bénitier leur brûlait l'extrémité des doigts. Il croit également avoir vécu ces années d'enfant de chœur dans la plus grande indifférence à l'égard de la douleur du deuil, comme s'il avait été absent aux autres et à lui-même. Reste tout de même ce nœud complexe de souvenirs associés à un mot délié de tout rapport, apparent du moins, avec ce à quoi il était supposé se référer. Le mot ne signifiait que parce qu'il était en quelque sorte pris dans une chaîne horizontale de mots mais en profondeur il n'ouvrait que sur une sorte de piège à mémoire, sur du néant où auraient été précipités par l'institution - ou le milieu politique qui avait pris l'initiative de faire construire un monument - des événements,
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des souffrances, des voix, des cris, des morts. C'est après avoir lu L'énigme descinq colombes qu'il avait voulu en savoir davantage. Aux morts de la guerre de 1870 la patrie n'est que très rarement reconnaissante et ce monument consacré aux mobiles de l'Ardèche est une exception. Toutes les cérémonies officielles se terminaient par contre au monument aux morts de la Grande guerre qui devait être la der des ders mais il y en eut une autre qui débuta précisément à l'époque où il était enfant de chœur. Son père fut mobilisé. On lui donna trois sous pour les quatre mulets qu'on lui avait réquisitionnés. Quand il revint quelques mois plus tard il était ruiné. Qu'avaient-ils fait de ces pauvres bêtes? Avaient-elles eu le temps de rejoindre le front? Ont-elles fini montées par des allemands ou récupérées par un officier français à la fin de cette «drôle de guerre» ? Drôle de guerre effectivement qui se termina très vite, elle aussi, par un armistice !

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