Malcolm X

Malcolm X

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Français
222 pages

Description

Plus de 50 ans après sa mort, il convient de mettre fin à la légende négative fabriquée par les détracteurs de Malcolm X, celle d'un homme raciste et violent, soit l'opposé du pacifiste Martin Luther King. Né dans une Amérique profondément ségrégationniste, Malcolm Little s'est construit dans un environnement hostile qui le conduisit à la criminalité, la drogue et la prison. La découverte de l'islam puis son entrée dans la Nation of Islam vont bouleverser sa vie et le transformer en Malcolm X, un des leaders les plus charismatiques du 20e siècle.

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Informations

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Date de parution 01 avril 2017
Nombre de lectures 43
EAN13 9782140034251
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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M
Jonathan Demay
A
C
Sans lutte
il n’y a pas
O
de progrès
X
Préface de Médine
L
M





Malcolm X

Sans lutte,
il n’y a pas de progrès



















































































Jonathan Demay




Malcolm X

Sans lutte,
il n’y a pas de progrès

Préface de Médine












































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10385-3
EAN : 9782343103853









« C’est facile, c'est tellement plus facile
de mourir de ses contradictions que de les vivre. »


AlbertCamus,Les Justes

Préface

À l'essentiel - « Make it plain »


J’ai rencontré Malcolm X, dans mon premier souvenir
et avant même la version hollywoodienne de Spike Lee,
dans les clips du groupe Public Enemy. Je voyais dans le
clip de la chansonFight The Power,tous les quartiers de
New York, le Bronx, Harlem, le Queens ou encore
Brooklyn, se réunir dans une artère principale pour
scander leur appartenance à ces quartiers populaires, ces
ghettos new-yorkais. Je pouvais y retrouver des pancartes
et des écriteaux «Malcolm X». Je découvrais alors une
affirmation très prononcée pour le mouvement des Black
Panthers. C’était donc sous un angle esthétique avec une
gestuelle très militarisée comme le groupe des Black
Panthers le proposait dans l’iconographie qu’il développait.
Public Enemy s’était approprié et avait démocratisé cette
imagerie, pour la populariser aux yeux des auditeurs de
rap que nous étions à l’époque.
Par la suite, j’ai vu la version de Spike Lee pour
laquelle j’étais totalement emballé. Elle est rapidement
devenue, pour moi, une référence. À l’époque quand la
question de mon film préféré était posée, je répondais
immédiatement « Malcolm X ». Certes, ce n’est plus le cas
aujourd’hui puisque j’ai pris le temps de découvrir le
personnage, de comprendre que le film était peu fidèle à
beaucoup d’éléments et faisait l’impasse sur les parties
essentielles de la vie de Malcolm X. En revanche, en
termes d’esthétique, c’est une référence pour moi.

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J’ai ensuite approfondi ma démarche en lisant
l’autobiographie. Ma lecture s’est déroulée durant un stage
que j’ai effectué avec mon père, employé dans une
entreprise d’emballage. Chaque été, mon père pouvait
permettre à un membre de sa famille de l’accompagner au
sein du groupe pour lequel il travaillait. Dans «le
magasin »comme on l’appelait, je faisais l’inventaire des
outils.
Je passais toutes mes pauses du midi à lire. Je mangeais
en cinq minutes pour garder cinquante-cinq minutes pour
lire Malcolm X. Pour l’une des premières fois, j’ai pris
l’initiative de lire de moi-même et non sous l’injonction
d’un professeur. J’ai été bouleversé.
Enfin, en complément de cette lecture, à cette même
époque, j’écoutais une cassette audio de Tariq Ramadan,
auteur d’une conférence sur Malcolm X durant laquelle il
décrivait son rapport à lui. Ce sont toutes ces sources qui
m’ont éduqué au personnage.

Dans ma carrière de rappeur, j’ai grandi avec ces
références constantes faites à Malcolm X. Mes grands
frères, aujourd’hui mes producteurs, Sals'a et Proof, ont
utilisé pour leurs propres albums des parties de film de
Spike Lee. Le personnage de Malcolm X, son importance,
résonnait beaucoup dans notre entourage et encore
aujourd’hui. C’était quasiment une figure centrale à
laquelle se référer. On se revendiquait presque d’une
branche «malcolmxienne »pour aborder la société et
notre religion avec un regard plus subversif pour ne pas
rester dans une posture de victimisation. Certains parlaient
même clairement d’une figure prophétique.
Personnellement, je le voyais comme une façon de
mieux me raccorder à ma foi, avec un personnage
contemporain. Pour de jeunes esprits adolescents, les
figures du prophète Muhammad et de ses compagnons

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peuvent apparaître abstraites à envisager en raison d’une
temporalité éloignée avec notre époque. Dans les récits, on
mystifie, on invente des légendes. Dès lors, notre logiciel
d’enfant et d’adolescent éprouve des difficultés à effectuer
une gymnastique critique entre les faits historiques et
l’imaginaire des récits prophétiques. Malcolm X était une
béquille, un lien avec un contemporain qui a réussi à
montrer que l’on pouvait pratiquer sa foi dans un contexte
hostile. Il était progressiste et moderne dans sa manière
d’aborder la religion. Cette centralité était importante dans
notre groupe.
Pour mon second album,Jihad, le plus grand combat
est contre soi-même, j’ai décidé de faire un morceau sur
Malcolm X et le commandant Massoud,Du Panjshir à
Harlem. Mon ambition n’était pas uniquement esthétique,
elle était de partager ce que je vivais avec ces personnages,
afin de se raccorder à deux figures contemporaines pour
faire résonner des traditions anciennes de 1400 ans. Je
voulais les faire exister dans une temporalité plus courte
pour s’y rattacher avec des références plus ludiques. Le
morceau tel qu’il existe aujourd’hui n’était pas pensé ainsi
à l’origine. Je devais faire deux morceaux: un sur
Malcolm X et un autre sur le commandant Massoud. Je ne
voulais pas les mélanger même si je trouvais des
similitudes et des points de croisement dans leur parcours.
J’estimais qu’ils n’avaient pas lieu d’être mélangés. Sauf
qu’en travaillant sur les morceaux, l’un de mes réalisateurs,
Alassane Konaté, a estimé qu’il fallait essayer de prendre
pour référence le morceau de Renaud et Axelle Red
Manhattan/Kaboul.Alassane trouvait intéressant de faire
des parcours croisés pour mettre en valeur des grands
hommes qui ne sont pas dans le mêmecontexte
géographique, ni la même époque pour faire correspondre
leur combat. Ce discours m’a parlé tout de suite. Je pense
que le meilleur hommage à rendre au personnage de

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Malcolm X est de porter et mettre en relation son discours
à travers un combat encore un peu plus récent.On a donc
tenté cette aventure, le résultat fut satisfaisant avec une
musique qui s’est bien adaptée au texte. Le morceau a
donc conservé sa forme actuelle.
Aujourd’hui, c’est mon morceau favori dans toute ma
discographie. Je prends plaisir à le jouer même si je le
chante rarement. À chaque fois, il y a beaucoup d’émotion.
Je me suis surpris parfois à réécouter le morceau, quelques
années après sa sortie, et avoir des larmes qui me montent
au nez. Même si j’ai écrit cette chanson, je me suis
totalement détaché pour m’impliquer dans l’histoire et
ainsi me replonger dans celles de Malcolm X et de
Massoud. Je vivais le morceau comme un spectateur,
comme un auditeur. Avec des larmes au nez.

Du parcours de Malcolm X, je retiens surtout la
dernière partie de sa vie, ses deux dernières années. Elles
sont les plus intéressantes sur le plan politique, humain et
spirituel. Il est alors criblé de doute, se remet en question
totalement en se questionnant ainsi que tout son entourage.
Politiquement, à l’époque, son ambition d’aller porter
la cause noire devant la scène internationale est, j’estime,
le point d’orgue de son engagement. Même s’il ne le savait
pas au départ, chacune de ses interventions l’a amené vers
cela. Il voulait clairement demander réparation. C’est une
période sur laquelle Spike Lee a, selon moi, fait l’impasse.
On le ressent un peu plus dans l’autobiographie. On
manque vraiment de matières et de sources sur ces deux
dernières années et dans ce livre,Malcolm X, Sans lutte il
n’y a pas de progrès,on assiste à cette dualité. Celle d’un
questionnement où Malcolm se demande s’il va changer
les premiers propos avec lesquels il n’est plus d’accord ou
garder intactes ses précédentes interventions. Je trouve
cela très judicieux de sa part d’avoir gardé le propos intact

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pour ensuite le faire résonner à l’épreuve du temps et nous
offrir la possibilité d’y découvrir les points d’évolution.
Malcolm X assumait et revendiquait même le droit à la
contradiction.
À mes yeux, sur le plan humain, ces moments
résonnent comme une évidence. Ilsfonctionnent comme
un phare. Des êtres humains comme Malcolm X sont très
idéalisés, mystifiés, très lisses, alors que dans les deux
dernières années de son existence, c’était un homme bardé
de doutes, qui remettait tout en question. Les figures
auxquelles j’aimerais ressembler aujourd’hui, ce sont les
plus perturbées, celles en perpétuel doute, qui se remettent
en question quotidiennement. Et surtout pas celles pleines
de certitudes: mais cultiver la nuance, ce n’est plus
possible dans nos sociétés aujourd’hui. On ne demande
que des propos clairs, précis, des discours limpides…
Malcolm X me rassure sur ce que je suis aujourd’hui.
En effet, je suis rassuré de savoir que des personnes qui
résonnent dans l’histoire ont ces contradictions et qu’elles
ont fait face à ces contradictions. Certains en sont même
morts.

Pour effectuer ce travail d’autocritique, les voyages et
les erreurs l’ont aidé. Quand il faisait une erreur pour la
Nation of Islam, il était vilipendé, mis à l’écart, parfois
même mis à pied. Malcolm X a fait de véritables erreurs.
Quand il déclare « les poules rentrent au poulailler » pour
la mort de John Fitzgerald Kennedy, il sait qu’il a commis
une erreur d’un point de vue politique. Il comprend qu’il a
été trop loin dans le propos, surtout dans le contexte de
l’époque avec notamment la Nation qui se gardait bien de
mettre en péril sa fructueuse entreprise au travers de
propos trop polémiques vis-à-vis d’un JFK à la notoriété
puissante même parmi la communauté afro. Il est mis à
pied et il utilise cette période comme une période de

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reconstruction et non tel un passage à vide ou une
traversée du désert. Il se reconstruit en étant en perpétuelle
mutation. Voilà ce qui m’intéresse dans le personnage de
Malcolm X. Il fait régulièrement peau neuve. Il n’a pas
peur de revenir sur ce qu’il a dit des semaines ou années
auparavant.

D’ailleurs, dans le cadre du concert au Bataclan le 19
mai 2015 donné en l’honneur des 50 ans de sa disparition,
j’avoue moi-même une contradiction. Ce jour-là, j’étais
dans une posture dure. Je ne voulais absolument pas que
cet événement ne castre Malcolm X, en restant
uniquement dans de l’esthétisme, dans un esthétisme de
l’engagement, dans de la parure, dans «le savoir en
kimono »pour reprendre l’expression de Rocé. Dans sa
chansonLe savoir en kimono, Rocé dénonce et critique ces
attitudes de rappeurs ou de militants qui n’endossent que
l’enveloppe d’un personnage, la surface, l’attitude, la
tenue vestimentaire, la façon de parler et ainsi oublient la
substance quesont les contradictions et les combats,
comme celui que Malcolm X voulait porter
internationalement. J’étais donc dans une optique assez
dure car j’avais peur qu’au final, tous collègues que nous
étions, nous donnions une telle impression. J’ai le souvenir
de Kery James qui, ce soir-là, m’avait raconté une
anecdote de cette journée. Il était à Orly et il avait
demandé à des jeunes de venir avec lui pour assister au
concert et à la soirée « Who is Malcolm X ? ». Les gamins
avaient alors répondu: «Qui ça, Malcolm X? Le
boxeur ? » Avec ce paradoxe, j’ai saisi que Malcolm X ne
résonnait presque plus dans les jeunes générations. Donc,
en conséquence, nous devions avoir la meilleure offre
possible sur les sources à offrir. Pour ne pas tomber dans
le discours d’un Malcolm X simple mec cuirassé, grand,
éloquent, qui clouait le bec aux Blancs qui, à l’époque, ne

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voulaient pas que la Négritude s’exprime... Je ne voulais
pas que nous soyons dans cette logique.
J’ai donc parfois perdu de vue l’objectif de la soirée. Le
projet initial était de célébrer un moment autour de la
figure de Malcolm X afin de récolter des fonds et ainsi
donner une source fiable avec la traduction de
l’autobiographie sur laquelle Disiz La Peste travaillait.
J’étais un peu crispé ce soir-là, avec des questions plein la
tête : comment vais-je intervenir ? Que vais-je dire ? Je me
rappelle même avoir été maladroit dans ma façon de
m’exprimer au public. J’étais très dur, j’ai choisi les
morceaux les plus durs de ma sélection, je voulais trop en
montrer… Jesuis tombé dans le piège que je redoutais.
Peut-être que finalement mon intervention n’a été que
l’expression synthétique de ce qu’est Malcolm X. J’aurais
peut-être dû m’atteler à la profondeur du discours. Je crois
même ne pas avoir joué le morceauDu Panjshir à Harlem.
J’ai fait surtout mes morceaux coup de poing, sortis à ce
moment-là commeSpeaker Cornerou Reboot.J’ai fait
l’impasse surDu Panjshir à Harlemparce que je me suis
dit que le public n’allait pas porter attention à ce que l’on
raconte. Il était plus dans une ambiance d’entertainmentce
soir-là.
Encore aujourd’hui, je réfléchis à l’utilité de cet
événement car j’observe que Disiz La Peste éprouve des
difficultés pour obtenir les droits afin de proposer une
nouvelle traduction de l’autobiographie. Pourtant avec
l’actualité autour de la radicalité religieuse, le discours
radical, l’islam, le passage par la case prison, le parcours
tiraillé, Malcolm X résonne aujourd’hui. Qu’allons-nous
laisser comme source fiable aujourd’hui? Je me suis
vraiment interrogé à la sortie de ce concert et encore
aujourd’hui je me demande ce que l’on va pérenniser
comme projet pour valoriser la figure de Malcolm X en
France, dans ce contexte. Cet ouvrage,Malcolm X, Sans

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lutte il n’y a pas de progrès, estdonc une première
réponse, une première source.

Je m’identifie énormément à l’attitude de Malcolm X
envers sa religion. Le rapport à l’islam de Malcolm X était
toujours très politisé, constamment porté sur les questions
sociétales. Il pratiquait un islam orthodoxe, très inspiré par
le Moyen-Orient. Ses voyages l’ont transporté dans une
autre dimension de l’islam. Une dimension plus
pragmatique car dans le Moyen-Orient, tout semble plus
pragmatique.Les courants de l’islam pratiqués
majoritairement dans cette région sont parmi les plus
rigoristes et parfois en rupture avec une certaine idée de la
modernité. L’identification au discours de Malcolm X me
concernant se situe surtout dans l’approche sociétale qu’il
pouvait avoir en n’évoquant que très peu l’aspect sacré. Il
établit une distance qui est de l’ordre de la pudeur afin de
ne jamais être intrusif dans le choix religieux ou le courant
spirituel de quelqu’un. Il conserve cette réserve dans sa
manière de parler de l’islam.
L’identification avec mon parcours est simple, dans
l’esprit du fait religieux et des crispations, des facteurs
d’exclusion que cela engendre pour quelqu’un qui se dit
religieux ; de surcroît musulman dans un certain contexte.
Il y a un regard social à avoir sur cela, sur l’évolution des
événements : est-ce vraiment un facteur d’exclusion ? Être
musulman aujourd’hui paramètre-t-il un parcours ? Faut-il
l’afficher ou non? C’est de cette façon que j’aborde
l’islam dans mes morceaux. Je n’en parle jamais comme
spiritualité à proprement dite, mais comme d’un
phénomène social qui mérite notre regard. Je me suis
beaucoup inspiré de Malcolm X pour cela.

Pourtant, je pense qu’à la base, l’islam d’un Malcolm X
était un prétexte pour trancher avec un mode de vie.

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C’était la vie américaine des années 1950 et 1960 déversée
dans le proxénétisme, l’alcoolisme et la drogue pour
beaucoup des quartiers. Donc pour trancher avec ce mode
de vie,peu de possibilités existaient pour un jeune noir
des ghettos puisque faire des études demandait un certain
investissement. Sortir du quartier soi-même, c’était
compliqué. Ainsi, il fallait un remède qui vienne du
quartier, une spiritualité accessible : ce fut l’islam. L’islam
permet de changer radicalement de mode de vie. J’en ai
fait l’expérience dans mon adolescence. L’islam maintient,
c’est un cadre. Dès lors, ce qui était un prétexte au début
est devenu, à mon sens, quand j’observe la figure de
Malcolm X, une cause épousée.Il a épousé cette cause
quand il a découvert que ce prétexte permettait d’intégrer
les nations différentes, les ethnies différentes, avec un
combat commun qui se débarrasserait du racisme, grâce à
une spiritualité. Il s’est rendu compte, à un certain moment
de sa vie, que l’islam pouvait éradiquer le racisme s’il était
pratiqué comme il se doit. Le racisme n’est pas combattu
avec les outils de la société, mais avec une spiritualité.
C’est très intéressant sur le plan social de l’observer,
sociologiquement.
Certains diront que ce rapport à la foi est le plus
dangereux. Ils parleront d’un islam politisé. Sauf qu’il y a
une différence entre faire de l’islam un projet de société et
l’utiliser comme remède contre les maux de cette société.
Il y a là un très grand fossé invisible aujourd’hui, car on
n’a pas envie de le voir. On ne fait plus la différence entre
celui qui énonce un discours militant, offensif en faveur du
rétablissement de la Shari’ah dans un pays par exemple, et
celui qui utilise une spiritualité pour mieux aborder le
monde qui l’entoure, dans une logique d’inclusion et pas
de confrontation avec son entourage. Pourtant, certains
seront tentés d’associer, d’amalgamer les deux en parlant
d’islam politisé dans tous les cas.

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J’ai un dernier souvenir qui date du moment où j’ai à
nouveau ouvert le dossier Malcolm X à mon domicile. Je
suis tombé sur une photo de Malcolm et de Siné, le
dessinateur. J’aime beaucoup les deux personnages. J’étais
intrigué : comment Malcolm et Siné s’étaient rencontrés ?
Je me suis mis à creuser l’affaire et j’ai découvert que
Malcolm, au détour d’un voyage à Paris, avait séjourné
chez Siné et qu’il était même le parrain d’une de ses filles.
Siné racontait que Malcolm était amateur de whisky, qu’il
en avait consommé avec lui. J’étais choqué d’apprendre
que Malcolm avait bu du whisky ! De la même façon que
son aveu d’avoir succombé à un rhum coca pour
combattre la fatigue décrit dansMalcolm X, Sans lutte il
n’y a pas de progrès,m’a frappé. Dans un premier temps,
j’ai été perturbé: comment cela était-il possible?
Comment un mode de vie quelque peu léger et porté sur
les breuvages alcoolisés est-il agençable avec une figure
orthodoxe et rigoriste dans sa façon d’aborder sa religion ?
Finalement, plutôt que de chercher à lutter contre cette
contradiction,j’ai intégré cette contradiction en me disant
qu’en réalité, c’était nous qui idéalisions les choses, c’est
nous qui les façonnions de sorte qu’elles nous
correspondent dans un certain idéal. Ces gens ont une
importance dans notre parcours, dans notre quotidien, de
sorte que nous ne voulons par les voir en contradiction
avec nos certitudes. Peut-être que pour Malcolm, ce n’était
pas une contradiction de consommer de l’alcool
occasionnellement et d’être un musulman pratiquant. Il
avait réussi à trouver un équilibre dont lui seul avait la
connaissance.

Dans mon logiciel personnel, c’était une contradiction
qui me confrontait à mon rapport avec Malcolm X. Est-ce
moi qui l’idéalise trop ou dois-je apprendre à mieux
distancer les figures et la réalité de ces personnages?

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Cette révélation arrive dans un moment de ma vie où je
me mets à douter de beaucoup de choses, à tout remettre
en question et avoir un sens critique sur tout. Même sur
mes plus profondes certitudes. J’ai envie de les ébranler,
de les bousculer. Dans un jeu de déconstruction, comme
pour un château, pour voir de quoi il est construit, de
quelles fondations il dispose, des pierres qui le composent,
avec quel matériel j’ai construit les fondations de mon
inconscient et de mon conscient. Malcolm contribue à cela
chez moi. Il m’ébranle pour vérifier si mes convictions
sont vraies ou si elles ne sont que des fausses projections
que je me suis représentées. C’est une démarche très
psychique, presque freudienne. Cela résonne dans mon
questionnement dans ma 34e année de vie. Les mutations
de Malcolm X me donnent des clés pour aborder ma vie
d’adulte, ma vie d’artiste engagé, ma vie de citoyen
engagé, car j’aimerais être utile dans ma localité. Je pense
avoir eu des certitudes dans mon adolescence qui m’ont
permis de me construire. Mais aujourd’hui, pour
parachever mon processus d’individuation, et m’accomplir
complètement en tant qu’homme, il faut que je fasse face à
mes contradictions. Cela passe également par les figures
qui m’ont aidé à me construire. Il faut que je me
questionne et que je les questionne. Malcolm X fait partie
de ces figures-là.

Avoir de nouveaux éléments dans le parcours de
Malcolm X me fournit des clés aujourd’hui pour aborder
ma vie. Je n’ai pas envie de me dire que j’ai lu
l’autobiographie donc que je reste avec mes certitudes sur
le personnage, car tout dans sa vie me convient, qu’il m’a
permis de me construire et qu’ainsi je vais vivre avec des
souvenirs de Malcolm X qui ne sont plus qu’esthétiques.
Non, je veux être en mutation comme lui pour être fidèle à
son discours et à ce qu’il a été. Pour y être fidèle, il faut

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revenir sur soi continuellement. Donc ouvrir et relire
l’autobiographie, voir ce qui a capoté dans
l’autobiographie, ce qui était valable quand j’étais
adolescent et qui ne l’est plus depuis que je suis adulte ; ce
sur quoi je ne le questionnais pas quand j’étais adolescent
et dont maintenant que je suis un adulte j’ai envie de le
questionner.
Ce livre,Malcolm X, Sans lutte il n’y a pas de progrès,
est une psychanalyse pour moi. C’est un livre médical.
Avoir l’entièreté d’un parcours avec des anecdotes qui
contrebalancent avec la mystification d’un personnage va
m’aider à faire ma psychanalyse. Je me guéris avec les
autres, donc c’est salutaire pour moi.



Médine,24 février 2017, Paris

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Avant-propos

Lire Malcolm X

La légende écrite et répétée

« Lepropre de la légende, c’est d’être propagée sans
être interrogée», écrivait le philosophe Michel Onfray,
dans son ouvrageL’ordre libertaire, la vie philosophique
d’Albert Camus.En France comme aux États-Unis, celle
de Malcolm X est tenace, depuis sa mort il y a maintenant
plus de 50 ans, le 21 février 1965. Elle s’est écrite sur
plusieurs années et a perduré durant les décennies suivantes,
alimentée par les erreurs et les raccourcis déjà effectués
dans les années 1950 et 1960.
Dans le cas français, cette légende n’a jamais ou
presque été confrontée à la vérité après une recherche
historique, une lecture attentive et juste. Une grande partie
des commentateurs de Malcolm X, notamment certains
professeurs d’histoire, relaient bêtement cette légende.
Elle s’est évidemment (mais partiellement) construite par
ceux qui font l’opinion dans un pays: les journalistes.
Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans les
articles de la presse française dans les jours qui ont suivi sa
mort en février 1965.Le Monde, le 23 février 1965, décrit
une « des personnalités les plus pittoresques des dernières
années » ;La Nouvelle République du Centre, le 22 février,
le qualifie de « démon noir» ;Le Figaro23 février du
évoque un Malcolm X «fanatique »qui «vivait de
vio

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lence et de haine ». DansLe Figaro littérairedu 25 février
au 3 mars 1965, le journaliste Gilles Lambert raconte sa
rencontre avec Malcolm X au printemps 1964. Titré
« MalcolmX, l'apôtre de la violence», l’article explique
que Malcolm se « radicalise et prêche dans ses discours la
violence ».Seulement, à cette époque, Malcolm X vient
juste de quitter la Nation of Islam. Sa pensée politique
évolue, ce qui permet d’écrire qu’il «avait réfléchi !»,
devenant ainsi « de moins en moins pittoresque, de plus en
plus inquiétant »…Un papier où les erreurs sont
multiples : « Lespoulets se rôtissent entre eux » comme
traduction hasardeuse des «poules rentrent au poulailler»
quand il réagit à la mort de John Fitzgerald Kennedy ; un
surnom «Big X» qui n’apparaît pas dans les différentes
biographies de référence ; et un messager nommé « Élizah
Mohammed » au lieu de Elijah Muhammad…
Plus globalement, une parole et une image de Malcolm
X sont restées dans l’inconscient collectif. La parole, c’est
le « Par tous les moyens nécessaires ». Vidée de son
contenu, cette phrase est effectivement une porte ouverte aux
pires actes possibles. Néanmoins, il convient de rappeler
qu’elle demeure la conclusion d’une réflexion avant d’être
utilisée comme un slogan révolutionnaire. L’image
ensuite : celle de Malcolm, kalachnikov dans la main,
regardant à sa fenêtre. Un homme armé qui proclame « par tous
les moyens nécessaires» est, vu ainsi, fort logiquement
très dangereux.


L’histoire contre la légende

Si la vie et l’héritage de Malcolm X sont si mal compris,
c’est justement par manque de compréhension et de travail.
On se contente de «cartes postales», pour reprendre là

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encore l’expression de Michel Onfray dans son livreLe
crépuscule d’une idole,l’affabulation freudiennele où
philosophe démonte les cartes postales sur Sigmund Freud.
Voici comment le philosophe, dans cet ouvrage, définit
une carte postale: «Un cliché obtenu par simplification
outrancière, une icône apparentée à une image pieuse, une
photographie simple, efficace, qui se propose de dire la
vérité d’un lieu ou d’un moment à partir d’une mise en
scène, d’un découpage, d’un cadrage arbitrairement
effectué dans une totalité vivante mutilée. »
La légende de Malcolm Xest fondée sur un racisme
forcené envers les Blancs, qu’il considère tous comme des
démons ; un appel constant à la violence et aux armes pour
détruire les Blancs et les Juifs ; le tout drapé dans une
logique « pittoresque » puisqu’il voulait renverser le rapport
de force et ainsi voir les Noirs dominer les Blancs. Les
éléments de langage sont définis. Ils seront utilisés, usés
même, à volonté pendant toute sa vie et depuis sa mort.
Malgré des qualités dans la narration (mais quelques
oublis), le film de Spike Lee avec Denzel Washington dans le
rôle de Malcolm X, sorti en novembre 1992 aux
ÉtatsUnis, ne changera pas totalement la donne.
Ainsi, tenter de comprendre Malcolm X n’a aucun sens,
ni aucune utilité. Pourquoi se fatiguer à creuser un
personnage qui n’a voulu semble-t-il qu’une chose dans sa vie:
tuer des Blancs. Un véritable travail d’historien et de
journaliste est donc nécessaire pour démonter le mythe d’un
Malcolm X seulement «apôtre de la violence» pour
reprendre la malheureuse expression duFigaro littéraire.
Chaque critique sur Malcolm X se doit d’être débattue,
texte et preuve historique à l’appui. La lecture de
l’autobiographie rédigée avec Alex Haley apporte
plusieurs démentis (ou précisions) à cette légende largement
sculptée sur une expression: «L’homme blanc est un
démon. »Ce à quoi il faut ajouter les discours et la
corres

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