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Mali m'a dit

De
119 pages
Petits maraboutages du 4x4 en pays Dogon, recherche d'or au fond d'une calebasse en pays Malinké, ballet inattendu de danseuses en tutu de cacahouète sur une piste chaotique, leçon de patience face à l'infinie nonchalance de la fonctionnaire bamakoise. Au cours de ses séjours au Mali et de ses voyages à travers le pays, l'auteur pose un regard malicieux mais toujours tendre, sur ce morceau d'Afrique encore authentique, où le quotidien parfois pesant ou même douloureux, se teinte presque toujours de cocasserie et de poésie.
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MALI M'A DIT

(Ç)L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6442-8 EAN: 9782747564427

Richard

SENESI

MALI M' A DIT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino ITALIE

Entre ce que l' œil voit, croit voir ou ne veut pas voir et l'imaginaire il y a parfois de petits écarts. Quel plaisir d'en sortir quelques lignes qui vont les lier pour le temps éphémère d'une troisième vérité.

«La chuchoter»

Bamako Déjà plus de quatre mois de démarches interminables pour régulariser ma voiture, plus de quatre mois où on est toujours sûr qu'un rendez-vous est remis à plus tard pour cause d'imprévus (crise de palu, oubli, heure de la prière, ou simplement petit retard dont on ne sait jamais de combien de temps il sera, et bien d'autres raisons tout aussi valables). Ce qu'il y a parfois de bien dans la vie c'est quand il y a tout à faire, tout à construire, et là, à Bamako, c'est bien, parce qu'on a l'impression qu'il y a toujours tout à faire, même quand on croit avoir fait un peu, en réalité il reste toujours encore presque tout à faire, presque tout à reconstruire. Je me retrouve pour la énième fois dans ce bureau des douanes après quatre mois de palabres pour avoir droit à un n° en IT (Immatriculation Temporaire) quatre mois à attendre régulièrement dans divers bureaux. J'attends, je ne sais plus trop quoi, mais j'attends. Assise derrière son bureau, une jeune femme, très grande avec un cou très long, anormalement long, qui porte sa tête audessus de son corps comme pour le dominer de toute sa hauteur. De sa bouche sort de la lassitude quand elle se met à baîller devant ses dossiers, une bouche qui semble disproportionnée par rapport à son visage si fin. Des yeux en amande qui fuient vers le haut de ses oreilles, petites oreilles qui supportent des anneaux où on a envie de venir se percher pour lui chuchoter des mots

qu'elle ne pourrait pas comprendre mais plutôt deviner. La chuchoter, pour le seul plaisir de voir s'étonner ses yeux, voir sa bouche s'arrondir sur un oh d'envie et ses mains, pleines de doigts longs et fins, lâcher son stylo inutile pour prendre tous ces mots à la lettre. C'est la seule dans ce petit bureau à faire semblant de travailler. Les autres attendent, comme la pile de dossiers qui s'empile inexorablement et qui sert de paravent à leur somnolence, qui sert d'alibi à leur surcharge de travail. On vient de porter le plat du midi, tous s'arrêtent de ne rien faire pour former une ronde autour de ce plat. Neuf personnes autour et sur cette table-bureau qui va servir de chaise et de table de salle à manger. Les paroles en bambara prennent toute leur place dans cet espace réduit et couvrent le bruit de mastication. Tous plongent à pleines mains dans ce récipient métallique. La porte de ce petit bureau n'arrête plus de s'ouvrir et se refermer, on entre, on cause un peu, on ressort la bouche pleine. Le bureau s'anime enfin pour ce meilleur moment de la journée de travail. Près d'une demi-heure que j'attends, enfoncé dans le seul fauteuil défoncé par toutes ces fesses qui sont venues siester les unes après les autres. Heureusement on ne m'invite pas à manger, hélas aucune de ces femmes ne me mange du regard, je n'existe plus. Fatim n'arrive pas, la seule qui devrait pouvoir me donner un accès au gradé qui fait du zèle. J'espère qu'elle va pouvoir lui en donner pour son grade, à moins qu'elle soit sous son grade, auquel cas elle sera obligée de reprendre graduellement tous ces petits problèmes insurmontables pour décanter une situation où seuls les petits cadeaux rendent l'amitié plus efficace.

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Ma poule

On a eu du mal à trouver celle que je souhaitais, mon ami Bernard ne s'est pas économisé pour m'en faire visiter, il dit que je suis difficile. On l'a enfin trouvée, elle correspond à peu près à ce que je souhaitais. Située dans le quartier de Daoudabougou, à la sortie du centre-ville, c'est une maison malienne qu'on vient de repeindre, avec un grand jardin et un abri extérieur fait de paille au milieu des manguiers chargés de fruits. Des lézards, qui ont mis leurs plus belles couleurs, et une nuée de petits oiseaux tout aussi colorés sont là pour nous accueillir. La rue, faite de terre battue, est peuplée de gens qui traînent devant les maisons ou devant les téléviseurs qu'on sort en fin d'après-midi. Leurs sourires accueillants ne sont pas feints, je m'y sens déjà bien. La famille amie m'a proposé un des leurs: Pape, comme chauffeur et gardien, c'est lui qui m'a trouvé une jeune cuisinière, Ayélé, qui sait tout faire: le riz nature, la viande, le poisson, le riz à la sauce, le riz au combo, le mil et bien d'autres choses encore comme le fonio et... le riz. Pour varier un peu, je voulais manger de temps en temps des œufs frais et surtout des jaunes battus, mais les vendeurs du marché étaient incapables de me dire depuis combien de temps ils l'étaient. Je me suis donc décidé à mettre une poule dans le jardin. Elle avait l'air de se plaire, elle se promenait du manguier au fauteuil de rotin, elle partageait son grain avec tous les petits oiseaux colorés qui passent leur temps à jouer dans les arbres. Bref, tout allait bien et puis un beau matin, un matin comme les

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autres, baigné par la chaleur de ce mois de mars, plus rien. Elle a ramassé les grains qui restaient et a disparu. Infidèle poule qui portait bien son nom. Après deux jours d'attente inutile et de recherches infructueuses, je me suis résigné à cette disparition. Pape, le chauffeur, me dit qu'il faut deux poules car une seule va s'ennuyer et ira chercher de la compagnie aiIleurs. Ayélé, préposée aussi au ramassage de l' œuf quotidien, m'assure qu'il faut une poule et un coq pour avoir des œufs. Ousmane, mon ami un peu Don Juan, lui, me jure qu'il faut deux poules et un coq car une seule poule ne résisterait pas aux assauts continus du mâle, surtout s'il est jeune et vigoureux. Cruel dilemme. Je ne suis pas certain de m'être entouré de conseils avertis. Pape et Ayélé sont finalement partis à la recherche d'un couple cOITespondant à deux critères: que le coq 11echante pas trop tôt le matin, et que la poule soit très jolie pour que le coq tombe vite amoureux, car c'est bien connu, les œufs de l'amour sont les plus beaux, les plus costauds, les plus intelligents. Elle, Chiè-Mousso, c'est son nom bambara - on m'avait proposé de l'appeler Chiè, mais j'ai préféré Mousso - semble jeune, toute rousse, l'œil jaune comme un œuf, pas très grande mais bien proportionnée. Curieuse, elle s'intéresse à tout, elle ne chasse pas les petits oiseaux, ni le couple de tourterelles qui vient régulièrement dans le jardin, ni les lézards aux queues colorées, ni hélas les rats qui passent et repassent le long du mur de clôture et que je n'ai pas encore pu convaincre d'aller se promener ailleurs. Elle n'aime pas trop que je la prenne dans mes bras, mais au bout d'un moment, elle ne refuse plus vraiment mes caresses, bien que je la sente toujours un peu sur la défensive. Lui, Dondo, c'est son nom, jeune, beau et fier, un vrai coq, tout noir au cou jaune orangé, à la crête bien droite et rouge,

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dressée sur sa tête comme une agression. Le bec long et fin, on le sent prêt à se rebeller à tout moment. Lui aussi a l'air d'accepter mes caresses de bienvenue, mais quand je le lâche il s'en va doucement sans se retourner, en m'ignorant comme si je n'existais pas, quoique... le premier jour, il s'est installé sous la paillote où je déjeunais, dans un fauteuil en face de moi. De temps en temps il poussait de petits cris et, quand je l'imitais pour lui répondre, il levait la tête tout en redressant sa queue et me fixait. Je sentais qu'un élan de sympathie s'installait entre nous. Le premier matin, il a chanté pour nous à huit heures. Déjà trois jours. La poule est encore attachée par la patte, car suivant toujours les conseils avisés, il faudra attendre encore deux à trois jours de plus pour qu'elle s'habitue à sa nouvelle demeure. Dondo, le coq, (privilège masculin local, sans doute), a été détaché dès le lendemain, il perd au fil des heures sa vigueur, il est souvent couché sur le ventre, bec à terre. J'en ai parlé avec Ayélé, je lui ai demandé s'il était malade, elle m'a répondu «oui moi crois, mais y' a pas de vitrier », devant mon air surpris elle me précise «pas de vitrier pour soigner ». Ah ! pas de vétérinaire! Ce matin il n'a pas chanté, la poule ne semble pas l'intéresser, il paraît déprimé, pourtant je lui parle, j'ai demandé à Pape d'en faire autant mais rien n'y fait. Il n'y aura plus rien à faire. Le soir est venu, il s'est couché avec le soleil mais lui, ne s'est pas levé le lendemain matin.

Il