Marie King
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Description

“L’épopée touchante d’une femme qui a toujours honoré son amour de la musique »
Surnommée « la reine du country western », Marie King a marqué son époque. Cette musique, elle l’a dans le sang depuis toujours et lui a dédié 60 ans de carrière.
Avec émotion, Marie King s’adresse à son public : « Vous qui m’avez connue, de près ou de loin, laissez-moi vous raconter, avec tout le respect qui vous est dû et tout mon amour, les aventures de ma vie à travers mes souvenirs, ma grande histoire d’amour avec Bob King et l’amitié que j’ai développés avec mes musiciens et de nombreux artistes du country. Nous formions une véritable famille.
Vous découvrirez mon enfance, mes questionnements, mes décisions, mes doutes, mes bonheurs et aussi mes souffrances.
Ensemble, nous parcourrons les moments marquants de mon existence, les hauts et les bas de la vie.
Vous saurez ainsi ce qui se cache « de l’autre côté de la montagne » évoquant à la fois la chanson très connue Quand le soleil dit bonjour aux montagnes et le fait que derrière la scène, se cachent parfois bien des secrets.
Merci de l’amour que vous m’avez donné. »
Carole Ann King relate ici l’histoire de sa mère Marie King, véritable icône de la musique country western avec qui elle a partagé la scène, comme chanteuse de musique country western, durant 40 ans. C’est l’auteure Rosette Pipar qui a réécrit les textes à partir des entretiens de Marie King
et de sa fille Carole Ann qu’elle a rencontrée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 02 août 2017
Nombre de lectures 135
EAN13 9782897262914
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0120€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

AVANT-PROPOS
La musique mène la vie
Carole Ann King avait un rêve, celui d’immortaliser le parcours de sa chère maman, Marie King, véritable icône de la musique country western à laquelle elle a dédié 60 années de sa vie de chanteuse. Ce récit témoigne donc, en toute simplicité, des souvenirs personnels de cette femme, à l’aube de ses 85 ans, qui gratte encore sa guitare, fredonnant des airs bien connus qui l’ont rendue célèbre. Au terme de nos échanges, j’ai pu ressentir toute la passion authentique et la chaleur humaine de cette femme sans prétention qui a mis longtemps avant de réaliser le formidable impact qu’elle avait eu auprès d’un vaste public d’amateurs de pure musique country . La musique du cœur !
L’histoire de Marie est relatée ici en toute sincérité, sous la plume de Carole Ann dont j’ai tenté de conserver la saveur fauve et authentique. Elle y dévoile le cheminement de sa mère qui confie, pour la première fois, ses défis, ses douleurs, ses épreuves, dévoilant des choix parfois difficiles qui lui ont laissé de lourdes cicatrices au cœur durant toute sa vie. L’expression de Marie : « Vous saurez ainsi ce qui se cache de l’autre côté de la montagne » évoque à la fois la chanson très connue Quand le soleil dit bonjour aux montagnes et le fait que derrière la scène, se cachent parfois des secrets bien douloureux.
Pourtant, Marie a su nourrir son âme grâce à la musique et à l’amour de son public qui le lui a bien rendu. Une vie teintée, malgré tout, de petits bonheurs. Une leçon de vie. L’exemple évident d’une femme qui a honoré ses talents et sa passion.
Rosette Pipar






Témoignage de Carole Ann King

Maman,
Depuis ma tendre enfance, vous avez toujours été là pour moi et vous m’avez accompagnée dans mes rêves les plus fous…
Aujourd’hui, je vous dis MERCI de votre confiance en me permettant d’écrire l’histoire de votre belle et longue vie… celle qui, à mes yeux, doit être immortalisée. Mon seul et unique souhait serait d’être à la hauteur de cette grande dame et bonne maman que vous êtes.
Je vous aime de tout mon cœur,
Carole Ann


PRÉFACE
J’aimerais vous parler ici de Marie, une personne que j’aime et que j’apprécie beaucoup, car elle a réussi une grande et longue carrière musicale en menant de front sa vie familiale et sa vie professionnelle.
Marie est la plus grande « chum » que j’ai eue au cours de ma carrière. Pour moi, elle fut et est encore aujourd’hui ma chanteuse favorite dans le genre country western. Quand elle sortait un nouvel album, je l’achetais immédiatement et je l’écoutais en boucle chaque jour.
Le destin a voulu que je devienne moi-même une chanteuse country western et un jour, j’ai enfin eu le bonheur de jouer sur la même scène. Wow ! J’étais très impressionnée et surtout surprise de me retrouver sur scène avec ma chanteuse préférée. Nous avons eu souvent le plaisir de travailler ensemble et nous avons développé une réelle amitié.
À l’époque, je gérais un petit hôtel à Mascouche. Je l’avais invitée, elle et son mari Bob King, en ١٩٧٤, à y donner un spectacle pour notre plus grand plaisir et celui des Mascouchois et Mascouchoises. Je les hébergeais. Je cuisinais des tourtières et des gâteaux aux épices que Marie aimait beaucoup. C’était mon idole.
J’ai aussi eu le bonheur de connaître toute sa famille, sa gentille maman, ses enfants et aussi sa petite Carole Ann... Cette dernière est devenue, elle aussi, la meilleure « chum » de ma fille Dani. Bien sûr, elles ont fait leurs débuts avec nous, mais par la suite elles ont, comme nous, poursuivi leur carrière ensemble dans les mêmes festivals. Elles aussi sont demeurées de bonnes amies.
Marie a travaillé très fort pour bâtir sa carrière. Son parcours a inspiré de nombreux jeunes artistes. C’est un exemple de courage, de détermination, de ténacité et d’amour. De l’amour pour son public, elle en avait beaucoup et il le lui rendait bien.
Bravo Marie! Je te souhaite la santé afin d’avoir encore beaucoup de « fun ».
Je t’ai aimée, je t’aime et je t’aimerai toujours.
Ton amie, Julie Daraîche


CHAPITRE 1
Mes plus belles années
Je m’en souviens comme si c’était hier… Malheureusement, près de 80 ans se sont écoulés ! Ensemble, remontons au temps de mon enfance.
Nous sommes en 1940. J’ai à peine cinq ans. Pourtant, je me rappelle parfaitement de cette joie de vivre, de ce bonheur et de cette belle insouciance de l’enfance qui m’habitaient.

La terre de mon père
Je suis l’aînée de mes deux frères, Émile et Léo , et de ma sœurette, Cécile.
C’est un véritable bonheur d’avoir la chance de conserver, précieusement, toutes ces belles images dans mon cœur. J’en suis très reconnaissante.
Comment vous dire ? Il me semble qu’à cette époque, je n’étais pas consciente de savourer les plus belles années de ma vie. Il y faisait tellement bon vivre ! Je le réalise aujourd’hui.
Je suis née à Navan, à la ferme de mon père, Antonio Farley. Elle était située dans ce petit village franco-ontarien près d’Ottawa, la capitale du Canada. Dans ce temps-là, nous surnommions cette grande ville Bytown .

Léo, Émile, Marie et Cécile.
De cette époque, je ne conserve que de beaux souvenirs. Nous étions tous rassemblés au salon pour y passer nos soirées. L’ambiance était animée par le roucoulement de la radio qui diffusait des airs d’autrefois. J’entends encore aussi les belles mélodies, celles que maman jouait avec douceur au piano. Impossible aussi d’oublier le son du violon de mon père. Cet instrument me semblait magique. Il avait toujours le don de me faire gigoter.
Ma mère, Émilienne Labelle, était une bonne maman. Cette femme exceptionnelle tenait sa maison propre et ordonnée. Malgré ses nombreuses tâches ménagères, elle trouvait encore le temps d’aider mon père à jardiner. Au fil des ans, elle a transmis la vie à six autres enfants. Nous étions douze à table ! Elle nous concoctait de savoureux repas préparés avec amour. Elle n’arrêtait jamais. Aujourd’hui, je comprends pourquoi son visage affichait parfois un air aussi sévère. Elle devait être très fatiguée. J’aurais aimé l’aider davantage, mais j’étais alors trop petite pour m’en rendre compte. Aussi, je me pardonne.
Mon seul petit plaisir était d’aller retrouver mon papa à la ferme. Mon doux petit papa ! Lui et moi nourrissions les petits animaux. C’était une de mes corvées préférées. Dans la grange, la radio jouait tellement fort que nous pouvions l’entendre jusqu’à la maison. Sans doute le son de cette musique s’est-il infiltré en moi dès ma plus tendre enfance. Chaque fois que je courais jusqu’à la ferme, j’entendais mon père chanter à tue-tête. J’entends encore l’écho de sa voix. Je revois ces journées ensoleillées, ces rayons de soleil qui brillaient de là-haut sur la terre de mon père.
Dites-moi. Vous arrive-t-il parfois, en été, lorsque vous vous promenez en voiture sur les chemins de campagne, d’être soudainement envahis par cette odeur typique des fermes ? Vous savez, celle qui vous colle au nez…
Cette odeur-là me transporte immédiatement au cœur de mes souvenirs d’enfance les plus lointains. Un sentiment de bien-être s’installe alors en moi. Cela peut vous sembler étrange. Moi, j’aime vraiment cette impression.
« On peut sortir la fille de la campagne, pas la campagne de la fille ... »
À la maison, la routine quotidienne était bien présente. Tous les jours de la semaine se ressemblaient. Dès le matin, mon père était le premier debout. Il se levait très tôt pour allumer le poêle à bois. Après un bon déjeuner, il filait aussitôt faire le « train » du matin. Sa routine principale consistait à traire les nombreuses vaches. Après ces quelques heures, sa journée était loin d’être terminée. Il s’empressait au jardin pour aller cultiver une grande variété de légumes et il y en avait beaucoup. Il avait hérité de ce don de cultivateur de son père Euclide Farley.
Grand-père Farley était un homme adorable. Un travailleur acharné en plus d’un bon cultivateur. Tous les samedis, nous nous rendions à la grande ville en famille. Nous allions au Marché Bytown où nous vendions les bons légumes frais cultivés par mon père lui-même.
Ah ! Ces belles et longues randonnées à la grande ville, blottie dans les bras de mon grand-père, resteront l’un de mes plus beaux souvenirs.
Au lever du jour, il était l’heure d’aller à l’école Sainte-Marie située au bout du Rang 10. Florette Perron, ma meilleure amie de l’époque, l’est encore à ce jour. Imaginez, quelle longue amitié ! Je me souviens aussi de mes amies Suzanne Lacroix, Simone Brisebois, de mon cousin Gerry Farley, pour n’en nommer que quelques-uns. Tous les matins, nous partions ensemble, à pied. Une marche de deux kilomètres nous attendait tous les jours, matin et soir, en été comme en hiver.

À gauche : Fleurette Perron et Marie King devant les élèves de leur classe.
Vers 8 h 30, nous arrivions enfin à l’école. Parfois, nous étions là avant notre professeure, madame Laviolette, mais jamais avant le concierge, Marcel Saumure. Fidèle au poste, nous pouvions compter sur sa ponctualité. Il allumait le poêle à bois. Heureusement, il ne nous a jamais laissés tomber. Grâce à lui, même les journées hivernales les plus froides, la classe était bien confortable.
Nous n’avons fréquenté l’école Sainte-Marie que durant une courte période, car quelques années plus tard, mon père a donné une partie de sa terre, de bon cœur, afin de pouvoir y bâtir une nouvelle école non loin de la maison.
À bien y réfléchir, je trouve assez drôle le fait qu’aujourd’hui, je n’aime pas faire de longues randonnées. Cela m’exige beaucoup trop d’efforts. Alors, en riant, j’affirme que ce sont ces longues marches quotidiennes pour aller à l’école qui m’ont, somme toute, un peu lassée.
La famille Farley du Rang 10 était de classe moyenne. L’électricité ne se rendait pas encore à notre toute petite maison. La toilette était à l’extérieur et, bien sûr, nous chauffions la maison uniquement au bois.
Ah ! Ces froids d’hiver, au petit matin, me hantent encore.
À l’étage, il y avait trois chambres. Une pour les filles, une autre pour les garçons. La troisième était celle de mes parents où il y avait un joli moïse d’autrefois. Ce berceau, fabriqué par mon père, a accueilli mes frères Émile, René, Léo, Jean-Pierre, Roger ainsi que mes sœurs Cécile, Hélène, Estelle et Rachelle le bébé de la famille. Eh oui ! Vous avez bien compté : cinq gars, cinq filles !

La chambre ne me semblait pas exigüe. Je ne me sentais pas du tout coincée là-haut. Au contraire, je me souviens d’avoir passé des soirées de bonheur remplies d’éclats de rire avec mes sœurs. Nous avions la chance de nous blottir l’une contre l’autre et de nous réchauffer en nous racontant les aventures de la journée.
Bien sûr, certaines façons de faire de cette époque peuvent nous sembler étranges de nos jours. Je me souviens, notamment, de la grosse cuve qui nous servait de baignoire. Nous y prenions place, chacun à notre tour, pour le bain hebdomadaire. Mon père y versait l’eau qu’il avait fait chauffer sur le poêle… Mais l’histoire ne me dit pas s’il changeait l’eau chaque fois que l’un de nous, du plus petit au plus grand, s’y glissait ! Comme j’étais l’aînée de la famille, c’est une question qui me hante encore aujourd’hui. Seigneur ! Changeait-il l’eau lorsque c’était mon tour ?
Après une semaine bien remplie de travaux quotidiens, le rythme changeait complètement au cours de la fin de semaine. C’était une tout autre histoire ! Les samedis soir étaient sacrés. Nous faisions la fête. Comme si ma mère n’avait pas eu assez d’ouvrage au cours de la semaine, elle aimait bien recevoir. Elle invitait des membres de sa famille, quelques amies du voisinage. La matinée du samedi était consacrée à la préparation de bons plats traditionnels : du sucre à la crème, des « pets de sœur », de bons gâteaux faits maison, bref toutes ces bonnes gâteries loin d’être idéales pour garder la ligne !
Mon père avait comme mandat de servir un petit verre de whisky fait maison ! J’ai bien dit juste un petit verre ! Cela ne les empêchait pas du tout d’avoir beaucoup de plaisir au cours de ces belles soirées. Ils jouaient aux cartes à grands coups de poing sur la table pour manifester leur joie ou leur peine de perdre. Tout cela était agrémenté de musique du bon vieux temps.
Mes premiers spectacles remontent à cette époque. Là, devant le poêle à bois, mon père m’installait gentiment sur un petit tabouret et criait à tous les invités de faire silence. Se tournant vers moi, il disait : « Chante Marie-Jeanne ! » Me voilà partie ! Souvent les mêmes chansons revenaient :
« Marie-Madeleine, son p’tit jupon de laine
Sa petite jupe carottée, son petit jupon fripé… »
Ces belles vieilles chansons du bon vieux temps avaient le don de semer la bonne humeur. Pourtant, je réalise maintenant que ces paroles étaient plutôt salées.
Une fois mon tour de chant terminé, je commençais aussitôt à ramasser les verres vides et les cendriers dont émanait une odeur incroyablement âcre. J’éteignais même les chandelles afin d’inciter les visiteurs à quitter les lieux. Les invités rigolaient bien de me voir ainsi à l’œuvre avec mon air très sérieux .
C’est vraiment drôle de constater à quel point je n’ai pas changé. Aujourd’hui encore, j’adore « voir arriver la visite » mais j’aime aussi retrouver le calme qui s’ensuit.
Je me souviens aussi des discours de Churchill à la radio. Ils évoquaient toujours la guerre, les souffrances dans le monde entier. J’étais trop petite pour comprendre les pleurs de maman. Elle était tellement triste et aussi, sans doute, très inquiète.
Quelques années plus tard, j’ai appris que mon doux papa avait reçu une lettre éprouvante du gouvernement. C’était une convocation à rejoindre l’armée qui recrutait tous les pères de famille. Papa allait devoir nous quitter afin d’aller défendre notre pays. Heureusement, la guerre se termina avant son départ. Cela avait quand même semé la terreur au sein de notre famille.
Nous sommes en 1945. J’ai dix ans. Des cris de joie, que je ne pourrai jamais oublier, fusaient de toutes parts. Riches, pauvres, nous étions tous réunis pour célébrer l’annonce officielle de la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
Enfin, des sourires sur les lèvres de tous ceux de notre entourage. Ce furent des jours très heureux.

En haut : Marcel Martel, Marie King.
En bas : Paul Brunelle, Willie Lamothe.
Un beau matin, mon père m’invita à l’accompagner à la grande ville, sans me donner aucune raison. Il stationna sa voiture sur la rue Dalhousie, en face du magasin de musique. L’unique Music Store de toute la ville. Soudain, mon coeur s’est arrêté. Avec un petit sourire en coin, papa me regarda droit dans les yeux et me dit : « Marie-Jeanne, entrons pour aller t’acheter une belle guitare. Une petite guitare juste pour toi. » Mon souhait le plus cher venait de se réaliser. Oh non, pas le rêve de devenir chanteuse, car j’étais trop timide, mais bien celui de jouer de la guitare, tout simplement.
Je ne voulais pas prendre de leçons de guitare. Je voulais juste pouvoir accompagner les chansons country western qui jouaient à la radio. Mon père me paya quand même quelques cours de musique, mais je les ai abandonnés rapidement, car on m’enseignait surtout le solfège et moi je voulais tout de suite jouer de la musique.
Ainsi, j’ai commencé à apprendre, de façon autodidacte, les mélodies que j’aimais comme les belles grandes valses de Marcel Martel, celles du Soldat Lebrun ou encore la chanson de Roger Miron – À qui le p’tit coeur après neuf heures – sans oublier la belle voix du géant de la musique country western , à mes yeux, Paul Brunelle. Mon père aimait bien Willy. Il me disait toujours que les vaches nous donnaient plus de lait au son des chansons de ce cowboy. Qui aurait pu imaginer qu’un jour, tous ces cowboys deviendraient de bons amis ?
L’adolescence, la fameuse adolescence. Je n’avais que 16 ou 17 ans dans mon corps de femme. Pourtant, j’étais encore une enfant. C’est avec beaucoup de peine et de misère que je vous raconte cette triste histoire de ma vie. Un évènement que je n’arrive toujours pas à accepter à ce jour tant la douleur est grande ! Peut-être bien que grâce à cette confidence, j’arriverai enfin à pardonner le méfait de cet être abject, du moins, je l’espère.
Vous savez, à l’époque, les histoires d’abus n’étaient pas ébruitées. On se taisait. Ce n’est pas comme aujourd’hui où elles sont divulguées si ouvertement à la télévision. Le fait d’entendre ces tristes nouvelles m’aide quand même à me sentir moins seule avec mon chagrin. Autrefois, nous devions garder le silence sur ces horreurs. Il fallait préserver la paix à tout prix alors que nous devenions des victimes pour le reste de notre vie.
C’était durant l’été à la grande ville où je passais mes vacances chez ma grand-mère Labelle. C’est là que j’ai malheureusement fait sa connaissance. Une de mes « bonnes amies » , du moins c’est ce que je croyais à l’époque, m’a invitée à la suivre directement sur le chemin de l’enfer.
Oh Seigneur ! Si vous me permettez de me défouler ainsi. Cet homme n’était qu’un vieux cochon qui se prétendait médecin de famille. Il m’a volé mon innocence, sans aucun scrupule, ni remords, ni regret. Je connais très bien son nom. Je revois son air de vrai démon. Il restera gravé dans ma mémoire à jamais.
J’ai bien réfléchi. Par respect pour les membres de sa famille, je ne vous dévoilerai pas son identité.
Mais comment expliquer qu’en plus de l’horreur vécue, un médecin, un vrai cette fois, m’annonce, quelque temps plus tard, que j’étais enceinte ! À la seconde même, j’ai ressenti une émotion fulgurante. Je suis restée paralysée de peur et de honte. Une tragédie s’abattait au sein de ma famille. J’avais une boule dans la gorge qui m’empêchait de respirer. Encore aujourd’hui, je ne peux et ne pourrai jamais oublier la tristesse dans les yeux de mon père, ce regard vide qui me tua. Ma vie était finie ! Je ne ressentais que rage et haine envers ce monstre.
Depuis ma naissance, je n’avais connu que des jours heureux. J’étais à présent confrontée aux pires conséquences. Ma vie prenait un nouveau tournant. La seule option était de quitter rapidement la maison familiale. Le coeur brisé, mon père m’a emmenée dans un petit village en Ontario. Il m’a laissée seule devant l’entrée d’une grande résidence sombre et grise. Des religieuses vêtues de grandes robes grises m’y attendaient. D’un air très sévère, elles m’ont accompagnée dans ma chambre, celle qui serait la mienne pendant les prochains mois.
Je n’arrivais pas à tomber en amour avec ce bébé que je portais en moi. Dans mon cœur, je ne pouvais m’empêcher de ressentir à quel point il n’avait pas été conçu avec amour. Bien au contraire !
Je me sens bien triste de vous raconter cela. Cet enfant me rappelait trop de mauvais souvenirs. Dans ma tête, je savais bien que ce petit était totalement innocent. Voilà, c’est pour cette raison que je n’arrive pas à pardonner.
Les sœurs grises, elles, n’ont manifesté aucun amour pour nous qui étions en quelque sorte prisonnières de cette horreur. Car, vous vous en doutez bien, je n’étais pas la seule dans cette fâcheuse situation. Aucune compréhension non plus. Nous n’étions que des numéros. Moi, Marie- Jeanne Farley, j’étais le numéro 67.
Le 2 janvier 1952, j’ai mis au monde un petit garçon en pleine santé. Je m’en souviens clairement. Il fallait que je lui donne un nom. Sans aucune raison précise, je l’ai appelé Richard. C’était un matin glacial de la nouvelle année.

Marie et ses trois fils.
Quelques jours plus tard, un gentil couple ontarien est venu chercher Richard. Je l’ai regardé s’en aller, de dos. Ils allaient former une famille et semblaient heureux. Aujourd’hui, je suis très reconnaissante envers cette bonne famille. Bien plus tard, j’ai revu Richard qui a cherché à me retrouver lorsque ses parents sont décédés. Je suis surtout fière de lui. C’est un garçon aimable. Merci à l’homme qu’il est devenu. J’ai la chance qu’il soit très respectueux envers moi.
Lorsqu’il a rejoint sa nouvelle famille, j’ai vite tourné la page sans verser une larme. J’ai agi comme si rien ne s’était passé. J’ai refoulé ce secret au fond de mon cœur. Un coeur brisé, ce cœur endurci.


CHAPITRE 2
La grande ville
Vingt-six février 1952. C’était le jour de ma fête. Je venais d’avoir dix-huit ans. J’étais une femme à présent. Après ce douloureux épisode, il n’était plus question de retourner sur les bancs d’école. Je voulais me rendre utile et disponible en tout temps. Mais parfois, une certaine nostalgie m’envahissait. Lorsque j’en avais la possibilité, je me sauvais et courais vers l’école pour rendre visite à mes amis de classe.
Malheureusement, rien n’était comme avant. Même monsieur Comtois n’était plus là. Il aura été le dernier professeur que j’aurai connu sur la terre de mon père. C’était un jeune homme de belle allure. Je me souviens de la facilité avec laquelle nous pouvions parler de tout et de rien. Quelques années à peine nous séparaient. J’étais alors la plus âgée de la classe. De plus, il aimait m’écouter gratter ma guitare.

En compagnie de mon cousin Marcel Farley, je joue sur ma première guitare.
Dernièrement j’ai appris, de source sûre, qu’il avait eu une famille de dix enfants et qu’il avait vécu une belle et longue vie en bonne santé. N’est-ce pas merveilleux ? Sans aucun doute, tous les enfants du Rang 10 qui ont croisé sa route ont gardé de très bons souvenirs de ce professeur aimable et respectueux.
La réalité frappa à ma porte. Je devais trouver un emploi. Il était temps de penser à mon autonomie financière.
Chez Gendron était un très petit magasin général typique de cette époque. Il était situé à proximité de la maison, dans le village de Navan. Les propriétaires, monsieur et madame Gendron, étaient des gens formidables. J’ai eu beaucoup de chance pour ce premier emploi. J’étais bien entourée alors que j’amorçais ma vie professionnelle. Ce couple me faisait confiance, avec raison. J’adorais mon travail. Je me suis rapidement sentie chez moi.
J’étais une jeune femme extrêmement timide. Les adolescents du coin – je devrais plutôt dire les coqs du village – s’amusaient à me faire rougir comme une tomate. Ils réussissaient à tout coup. Par contre, j’ai pu développer de bons contacts avec certains clients. Quelques-uns sont restés de bons amis, encore aujourd’hui.
À la tombée du jour, lorsque le magasin fermait, je traversais de l’autre côté du bâtiment jumelé, là où habitait la famille Gendron.
Mon rôle de caissière étant terminé, je devenais l’intendante de la maison. Je préparais les repas, j’aidais les enfants à faire leurs devoirs. J’accomplissais toutes sortes de tâches pour pouvoir payer mon hébergement et mes repas. Durant plus d’un an, j’ai fait partie de la famille Gendron.
Un jour, alors que je me promenais dans les rues du centre-ville d’Ottawa avec mes amies, je remarquai une affiche sur un tableau de bois. Ce moment marqua un changement de parcours dans ma vie. Cette affiche annonçait que la famille Chevalier recherchait une femme de maison. Les gens qui ont habité dans la région de Hull se souviendront sans doute du grand juge, maître Pierre Chevalier. Il ne s’agissait pas de lui, mais plutôt de son père, maître François Chevalier.
Je voulais absolument cet emploi, et ce, pour plus d’une raison, entre autres, celle de pouvoir me rapprocher de la grande ville. À ma grande surprise, j’ai obtenu ce travail. J’ai donc quitté mon petit village natal afin d’aller résider dans la magnifique maison du grand maître Chevalier.
À mon arrivée, j’ai fait la connaissance de cinq adorables enfants. Les parents n’avaient qu’une seule fillette, les petits jumeaux, bébé Raymond ainsi que mon beau petit Pierre. Je vous le dis sans rire, je n’ai jamais travaillé aussi fort de toute ma vie !
Une chance, mon petit Pierre était là. Je ne l’ai jamais oublié. Le visage de ce petit garçon est resté gravé dans mes souvenirs. Il était vraiment mignon. Une petite bouffée de douceur tout en étant aussi très attachant. Il me suivait dans tous les coins de la maison. Qui sait, peut-être aimait-il m’entendre chanter du country western ?
J’aimerais vous raconter cette histoire. Elle me tient à cœur. L’année dernière, j’ai pris mon courage à deux mains. J’ai décidé de téléphoner à la résidence de maître Pierre Chevalier. Très curieuse, j’éprouvais le besoin impératif de savoir ce qu’était devenu ce petit Pierre. Se souviendrait-il encore de moi, soixante ans plus tard ?
Eh bien oui ! Six décennies plus tard, il se souvenait de tout ! Nous avons pris le temps de discuter et de nous rappeler mon passage dans sa famille. Lui aussi avait conservé ces beaux moments. Il m’a confié son secret: j’avais été sa gouvernante préférée. Après mon départ, rien n’avait jamais été pareil pour lui. Cela m’a fait très chaud au cœur de constater à quel point j’avais compté pour cette famille et pour lui en particulier. Quel beau cadeau !
Retournons dans le passé. Tous les jours de la semaine étaient consacrés à mon travail à la résidence Chevalier. En soirée, j’étais libre de sortir avec mes amies. Parfois, j’étais tellement fatiguée de ces longues journées de travail que je préférais attendre la fin de semaine pour aller m’amuser. Je passais les week-ends en compagnie de mes bons amis d’Orléans : André Drouin, Léo Lavertue et Pete Renaut, des musiciens qui aimaient s’amuser et jouer de la musique. Mais ils avaient un côté sérieux aussi. Ils donnaient des prestations musicales lors de soirées dans des bars, lors de mariages dans les villages voisins. Ils me surnommaient « la petite Marie ». J’aimais beaucoup les accompagner. J’allais partout où ils jouaient lorsque c’était dans la région. Je jouais de la guitare avec eux. C’était un vrai bonheur. Je n’avais que trois chansons à mon répertoire, mais j’arrivais quand même à m’amuser durant toute la soirée : He taught me how to yodel , chanson tyrolienne, It wasn’t God who made honky tonk angels , de Kitty Wells et pour terminer, je chantais Un coin du ciel , de Marcel Martel.

« La petite Marie »
Pour être honnête avec vous, je dois avouer que je suis une grande fan des chansons anglophones, dont celles d’Elvis Presley, de Ray Price et de Webb Pears. Ils ont tous fait partie de mes idoles de jeunesse.
C’est étrange, car à l’époque, je ne parlais pas un mot d’anglais. C’est à peine si je pouvais dire yes ou no .
Mon cowboy adoré c’était Bob King, le chanteur du groupe populaire The Happy Wanderers. J’étais totalement amoureuse de cet artiste.
Un jour, j’avais eu la chance d’aller entendre ce chanteur lors d’un spectacle. Du haut des estrades, on pouvait m’entendre lui crier des loves . D’un geste de la main, je lui envoyais des bisous sur la scène. Malheureusement, mon idole, ce Bob King, ne m’a jamais regardée, pas une seule fois, tout occupé qu’il était avec toutes les filles qui lui envoyaient des « mamours ». À ses yeux, j’étais juste une fille parmi tant d’autres.
The Happy Wanderers étaient les vedettes de l’heure. J’étais là, un peu comme une ombre, assise dans la première rangée. Mais Dieu que je les aimais ! Chez moi, j’embrassais la télévision lorsque je voyais mon idole apparaître sur l’écran.

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