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Marie Louvieux

De
376 pages

Marie, dernière enfant des Louvieux, une famille pauvre de paysans, naît le 1er avril 1917. Serait-ce un joyeux présage ? Certes non.

Germain, son « père », est parti depuis trop longtemps à la guerre, et Juliette, sa mère, ne lui pardonne pas sa naissance... À son retour à la ferme, à la fin de 1918, Germain découvre deux nouvelles têtes : Jean et Marie. Il sait que cette dernière ne peut pas être sa fille, mais il la traite comme ses autres enfants. Juliette, elle, n’a de cesse de lui faire payer très cher sa présence jusqu’au jour où Rose et André, les grands-parents de Marie, viennent la chercher et l’emmènent vivre avec eux. Sa vie bascule alors : en lui permettant d’aller à l’école, ses grands-parents lui offrent la chance d’avoir un avenir et de gagner sa liberté.


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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-91607-5

 

© Edilivre, 2015

Citation

 

« Je suis née bien malheureuse, mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m’a traitée depuis une pauvre vingtaine d’années que j’existe : c’est comme une gageure. Enfant, on me battait, et quand je pleurais, on m’envoyait dehors. – Va voir s’il pleut, disait mon père. Quand j’avais douze ans, on me faisait raboter des planches ; et quand je suis devenue femme, m’a-t-on assez persécutée ! »

Lettre de Bernerette à Frédéric

Frédéric et Bernerette, A. de Musset.

Première partie

I

Je suis née le 1er avril 1917 ; et ce n’était pas une blague. Ou alors une mauvaise blague que m’avait jouée le destin. Rien de si étonnant à ce que l’on naisse le 1er jour du mois d’avril pourrait-on me dire, c’est un jour comme les autres après tout. Certes, mais c’est pourtant bien ennuyeux quand celui qui est censé être l’heureux père est absent depuis plusieurs mois. Depuis vingt-quatre mois précisément. Mon « père » quitta la ferme le 28 février 1915. Il ne revint que le 27 décembre 1918 pour découvrir qu’il y avait deux nouvelles têtes chez lui. Il avait beau ne pas avoir reçu une éducation très poussée, il savait parfaitement que je ne pouvais pas être sa fille. Pourtant, il fut l’une des rares personnes, dans cette ferme, à me montrer une quelconque tendresse, à me montrer une certaine affection. Peut-être trouvait-il que je payais assez cher, chaque jour, l’audace d’être venue au monde ; surtout avec ma mère.

Puisque j’ai pris la décision de mettre par écrit tout ce que j’ai vécu, il faut que je précise quel fut mon environnement pendant les premières années de ma vie. Je suis arrivée la dernière dans une famille de neuf enfants ; famille qui aurait dû en compter dix si l’une de mes sœurs n’avait pas trouvé la mort alors qu’elle n’était âgée que de quelques jours. Tout cela n’avait rien d’incroyable en ce temps-là : dix enfants et neuf survivants… Ce qui l’était néanmoins un peu, même pour l’époque, c’est que ma sœur aînée avait treize ans à ma naissance. Elle était née le 2 avril 1904 et moi, la dernière, j’arrivai treize ans après, presque jour pour jour. Dix enfants en treize ans, c’était quand même beaucoup. J’ai fermé la marche et il n’y a plus eu, après moi, d’autres frères ou sœurs. Il faut dire que la situation – c’est-à-dire ma naissance – était très gênante ! J’étais la preuve vivante de la conduite « déplorable » de ma dépravée de mère. Je n’y étais pour rien certes, mais elle me l’a fait regretter. Chaque jour que j’ai passé auprès d’elle après ma naissance, j’en ai payé le prix. Aujourd’hui encore, j’ai presque du mal à comprendre comment j’ai pu rester en vie avec de tels traitements.

Mais j’ai commencé à parler de ma famille et il faut que je termine le tour d’horizon que j’ai engagé. Mon « père », car je continue de lui donner ce nom, qu’il porta plus dignement que ma « mère » porta jamais le sien à mon égard, s’appelait Germain Louvieux. Comme on disait alors, c’était un brave homme. Il était né de Jean Louvieux et de Marie Martin. Seul garçon d’une famille de deux enfants – et de trois naissances –, il était, lui, né dix ans après sa sœur aînée. Cette dernière avait vu le jour en 1870, le 2 mai. Le hasard avait là aussi assez mal fait les choses. Jean et Marie habitaient alors près de Metz et la Prusse n’allait pas tarder à envahir l’Est de la France. Seule l’armée de métier fut mobilisée en 1870, aussi partirent-ils tous les deux sur les routes, à destination de la Charente, où vivaient les parents de Jean. Ils étaient partis laissant derrière eux les maigres biens qu’ils avaient et, même si cela peut paraître surprenant aux yeux de certains, passer de « pas grand-chose », voire « presque rien », à « rien du tout », c’est toujours un traumatisme. Ils firent un voyage chaotique et pénible avec leur petite fille âgée de quelques semaines, ne sachant où dormir la nuit, puisqu’ils avaient déjà à peine assez d’argent pour manger. Chaque bruit, chaque charrette qui passait leur faisait peur. Heureusement, c’était l’été, il faisait beau et ils n’avaient pas à craindre le froid, ni pour eux ni pour leur bébé. Comment le voyage se passa dans le détail et comment ils réussirent en fin de compte à rejoindre la Charente, je n’en sus presque rien. Il n’était pas d’usage alors de se plaindre et de raconter sa vie pour se lamenter ; ses parents ne lui en parlèrent donc jamais et mon père n’eut pas l’audace de poser des questions.

A cette époque, le verbe « vivre » n’avait pas le même sens pour tous et le verbe « mourir » non plus. Pour certains, « vivre » signifiait profiter de la vie, parfois connaître des moments de bonheur fréquents et surtout ne pas avoir à s’inquiéter de ce que le lendemain réserverait… Les plus chanceux n’avaient d’ailleurs à s’inquiéter ni du lendemain, ni de l’année suivante, ni de la décennie suivante. Leur situation était « installée » définitivement et ils le savaient dès leur plus jeune âge. Ceux-là vivaient et mouraient quand leur heure était venue. Pour les autres, les moins chanceux, « vivre » signifiait « survivre » voire, tout simplement, ne pas mourir de faim en clair. Ou plutôt ne pas « crever » de faim car ces malheureux-là ne « mouraient » pas mais « crevaient », souvent sans soins décents, assez douloureusement, parfois sans dignité et, s’ils s’étaient posé la question, ils auraient presque toujours pu avoir le sentiment de ne pas savoir ce qu’ils étaient venus faire sur terre.Ma vie s’est passée à tâcher de vivre, et finalement à voir qu’il faut mourirdisait la Bernerette de Musset à son amant Frédéric… Une si belle phrase pour une si dure réalité.

Je suis née dans cette lignée, parmi ces malheureux-là qui dès leur naissance doivent comprendre qu’ils ne sont pas nés du bon côté de la barrière dans la société et que tout sera donc plus difficile pour eux. A cause d’une certaine pudeur, ou parce qu’ils préfèrent peut-être ne pas être obligés de voir la réalité en face, ces personnes ne racontent que rarement leur vie, ce qu’ils ont souffert. Ils parlent plus volontiers des petits moments de bonheur, des joies qui leur ont été données ; toutefois, comme ces instants ne sont pas nombreux, ils ne suffisent pas pour combler de longues conversations. Parfois les grands-parents en parlent un peu à leurs petits-enfants, sur le ton de la confidence, comme s’il fallait passer le flambeau pour que les anciens ne soient pas oubliés, définitivement, trop vite.

Pour en revenir à mon père, il n’avait jamais su par le menu ce que ses parents avaient vécu pendant ces années sombres, mais il avait très vite compris que la vie avait été rude et que les pénibilités n’avaient pas été épargnées à ses proches. Sa sœur aînée l’avait également appris en plus de l’avoir vécu. Elle avait fait partie de ce moment-là de leur histoire et, bien qu’elle fût si petite alors, elle semblait sesouvenirde ces circonstances. Est-ce pour cette raison qu’elle s’était sentie si proche de ses parents et de sa mère en particulier ? plus proche d’eux que ne l’avait jamais été son frère qu’elle adorait, que ne l’aurait sans doute jamais été leur sœur cadette si elle avait vécu plus de quelques heures. Ma tante avait été nommée Jeanne en l’honneur de son père ; suivait Germain, mon père, le 4 décembre 1882, ainsi baptisé en l’honneur d’un ami de mon grand-père, ami auprès de qui Jean avait grandi et qui était mort à seize ans d’une méningite foudroyante. Honorine, deux ans plus tard, avait fermé la marche. En l’honneur de qui portait-elle ce prénom ? je n’en sais rien, mais ma sœur aînée l’a reçu à son tour, précisément en son honneur. Recevoir à sa naissance le nom d’une personne qui n’a pas eu le temps de vivre, cela m’a toujours semblé être un curieux début dans l’existence.

Mes grands-parents étaient arrivés, contraints et forcés, en Charente car ils n’avaient pas d’autre endroit où aller. Ils avaient été accueillis par les parents de Jean, assez froidement : on n’est jamais le bienvenu quand on demande l’asile à ceux qui n’ont déjà pas assez pour vivre correctement ; surtout quand tout ce que l’on possède tient dans le creux d’un mouchoir de poche. C’était d’ailleurs pour cette raison déjà que Jean était parti dans un premier temps vers Metz où un ami lui avait fait savoir qu’il pourrait lui trouver du travail comme ferronnier. Là, il avait rencontré Marie et ne l’avait plus quittée. De retour chez ses parents, il retrouva sa sœur cadette, la plus jeune – toutes les autres étant déjà parties faire leur vie ailleurs ; celle-ci allait suivre d’ailleurs le même chemin peu de temps après leur arrivée. La mère de Jean fut plutôt froide les premiers temps, ne goûtant pas cette invasion puis, au bout de quelques mois, elle commença à se radoucir. Après tout, il était son seul fils : la ferme lui reviendrait. Enfin, si on pouvait appeler la masure dans laquelle ils habitaient, une « ferme » ; le mot « grange » eût été déjà un compliment.

Malheureusement, une fois le calme revenu dans leur existence, il fallait faire face aux impératifs de la vie et il n’y avait pas assez d’argent pour nourrir tout le monde. Mon arrière-grand-père mourut peu après leur arrivée, aussi mon grand-père dut-il prendre en charge sa mère en sus de sa femme et sa fille. Encore une fois, Jean n’hésita pas et partit. Il avait eu une expérience dans la mécanique aussi put-il se faire embaucher à refaire les routes : il était responsable du rouleau compresseur qui tassait le ballast pour permettre le développement des voies de circulation. Il vivait là où la route menait les ouvriers ; cela lui valut d’ailleurs le qualificatif de « Sans domicile fixe » sur ses papiers puisqu’il n’avait pas d’adresse précise. Il travailla ainsi plusieurs années pendant lesquelles sa mère mourut à son tour. Marie se retrouva toute seule à la ferme avec Jeanne et mon père. Jean donnait presque tout ce qu’il gagnait à sa femme les quelques fois où il pouvait venir les voir. Il lui glissait son argent en le dissimulant, craignant que des yeux malveillants se posent dessus. Quand on est pauvre, il faut bien réfléchir à la meilleure cachette possible pour garder les biens de valeur à l’écart des envieux ! Tout était envisageable : le puits, la citerne, un trou sous un des lits – il n’y avait pas de plancher dans les pièces habitables de la ferme, de la terre battue recouvrait le sol, même dans les chambres –. Bref, tout était possible à partir du moment où l’endroit semblait sûr. Ces précautions n’étaient pas exagérées : la pauvreté régnait en maîtresse dans les environs et il n’y a pas de pire tentatrice que la faim. Aussi, une mauvaise cachette pouvait être à l’origine d’un drame et il n’était pas rare de voir certaines personnes qui avaient été dépouillées réduites aux extrémités les plus sordides.

Ma grand-mère Marie vivait avec cet argent le plus longtemps possible. Elle le faisait durer et travaillait de son côté autant que faire se peut : elle faisait des travaux de couture, cultivait le jardin, en vendait les productions, avait un peu de volaille et des œufs dont elle faisait également commerce. Elle ne reculait devant rien de ce qui était en son pouvoir pour que ses deux enfants ne meurent pas de faim.

Pour comble de malheur, Jean ne put jamais revenir vivre avec eux. Un jour de pluie de l’année 1888, ils reçurent une lettre par laquelle on prévenait Marie qu’un accident avait eu lieu. Personne à la ferme ne savait lire correctement, alors elle apporta la lettre à la voisine dont la fille avait appris. Quelques lignes laconiques lui annonçaient que Jean avait fait une mauvaise chute : alors qu’il pleuvait, il avait glissé en descendant quelques marches et il était tombé en arrière, sur la tête. Un accident « bête » comme le dit pour conclure la jeune fille, aux trois membres de la famille Louvieux qui l’écoutaient, pétrifiés. Marie, hagarde, était rentrée chez elle, suivie de ses deux enfants. Elle n’avait pas pu se lever pendant trois jours. Le quatrième, elle sortit de sa chambre. La vie reprit son cours monotone et dur mais ma grand-mère avait de plus en plus de peine à abattre les tâches routinières. Alors Jeanne prit la relève, sans jamais se plaindre et sans jamais demander de reconnaissance ou de remerciement. Le regard brillant que lui lançait Marie certains soirs, au coin du feu, lui suffisait.

Les enfants avaient vite compris la nécessité du travail et, dès qu’ils furent assez grands, ils s’attelèrent à la besogne : proposant leurs services auprès des propriétaires environnants pour des salaires misérables. Mais un salaire misérable, c’était quand même un salaire et c’était toujours mieux que rien du tout ; il ne fallait pas faire la fine bouche quand tout ce que l’on devait avoir en tête était de la remplir. Si Jeanne avait commencé à travailler très jeune, avant ses dix ans, ce ne fut pas le cas de mon père. Les deux femmes qui l’entouraient firent tout leur possible pour lui épargner les labeurs le plus longtemps possible et ce n’est que vers quatorze ans, en 1894, qu’il rapporta lui aussi un peu d’argent à la maison. A ce moment-là, sa sœur aînée était en âge de se marier depuis déjà plusieurs années mais elle ne semblait pas y tenir ; elle passait tout son temps à la ferme, travaillait sans relâche pour décharger du poids des travaux une mère dont la santé était de plus en plus vacillante. Quand Marie mourut à son tour, usée autant par les efforts que par le chagrin d’avoir perdu un mari qu’elle adorait, elle n’avait que quarante-cinq ans. Un jour de 1898, presque dix ans après la mort de Jean, mon père entra dans la chambre de sa mère qui ne répondait pas aux coups frappés à la porte et la trouva glacée au pied de son lit. Elle avait apparemment voulu se lever pendant la nuit, se sentant mal sans doute, mais elle était tombée et n’avait pu ni se relever ni appeler à l’aide. L’avait-elle même voulu ? Jeanne et lui se retrouvèrent alors tous seuls, tous les deux. Elle continua de s’occuper de la ferme et prit le rôle de sa mère. Heureusement, cette vieille bâtisse était à eux et ils ne risquaient pas d’être jetés dehors. C’était un vrai luxe à leurs yeux. Mais s’ils avaient un toit et des murs, il leur fallait continuer de trouver de quoi les chauffer et surtout il fallait essayer de gagner de quoi vivre et manger à chaque repas.

II

Mon père ne s’épargna plus et trima comme une bête de somme. Il travaillait partout et faisait les travaux les plus pénibles. Il n’avait alors même pas vingt ans. Le temps passa sans qu’il s’en rendît compte. La seule crainte qui venait lui occuper l’esprit de temps en temps, en dehors de son quotidien, était la possibilité d’être tiré au sort pour aller faire le service militaire. Heureusement, sur ce point au moins, il eut de la chance et il ne fut pas obligé de faire les trois années que durait cette obligation à cette époque. Quelques années plus tard, en 1903, un beau jour de ce début de siècle, en allant chez un voisin, il croisa une jeune femme aux yeux bleus et aux cheveux dorés. Lui, qui n’avait toujours été entouré que de visages plantés d’yeux noirs et cernés de cheveux bruns, fut ébloui. Il réussit néanmoins à n’en rien laisser paraître et il poursuivit sa route, tout en jetant malgré tout, à plusieurs reprises, quelques coups d’œil par-dessus son épaule. La jeune fille inconnue était accompagnée d’une femme qu’il connaissait, elle, très bien : c’était la Grande Simone, la sœur de Jacques Laurent, dont la ferme était située à la limite des deux communes. Il connaissait Laurent pour avoir travaillé plusieurs fois chez lui pendant la période des moissons, et c’était lors de telles occasions, qu’il avait rencontré sa sœur, La Simone. Cette femme – que l’on avait surnommée la Grande Simone à cause de son mètre soixante quinze, taille conséquente – avait tout de suite montré qu’elle n’était pas insensible au torse viril et aux yeux de charbon de mon père. Il en avait ri une fois ou deux à la veillée ce qui avait mis notre mère passablement en rogne. Pourtant, elle était au courant de cette attirance de Simone pour notre père car elles étaient cousines, et c’était elle qui l’accompagnait sur la route, ce jour-là. Elle aussi avait eu l’air d’être charmée par ce grand gaillard qu’était mon père. Ce n’était certes pas par sa beauté ou son élégance car il était totalement dépourvu de l’une et de l’autre mais il émanait de lui un charme qui taquinait tout le monde, a fortiori les femmes. Il n’avait jamais semblé y faire attention, ce qui à mon avis ne devait qu’accentuer les effets de son charme, mais la chose fut différente quand il croisa Juliette Chagneaux, celle qui allait devenir ma mère. Il ne put s’empêcher ensuite, de demander chaque fois qu’il le pouvait du travail auprès de Jacques Laurent. Celui-ci ne comprit sans doute pas ce soudain besoin de travailler en priorité sur sa propriété mais il n’en dit rien car il avait compris qu’il pouvait de ce fait attendre plus de mon père que de n’importe quel autre journalier. Celui qui travaillait déjà comme un forcené, en fit davantage encore pour passer le plus de temps possible à proximité de Juliette. La Grande Simone pensa tout d’abord, d’après ce qu’il nous raconta, qu’il répondait enfin à ses œillades appuyées et à ses minauderies ; quand elle découvrit qu’elle n’était en rien la cause de cette volonté manifeste de mon père de passer le plus de temps possible chez eux, elle montra une certaine aigreur, qui laissa mon père totalement indifférent, comme d’habitude.

Il n’osa pas, dans un premier temps, s’approcher trop de Juliette car il était conscient de sa gaucherie naturelle et ne savait pas trop ce qu’il pourrait lui dire ; chez lui, on ne se parlait que peu. Les paroles se réduisaient au strict nécessaire. De surcroît, Juliette, qui avait très vite pris conscience du charme qu’elle exerçait sur mon père, s’amusait à le faire languir. Un jour enfin, Germain respira un bon coup et rassembla tout son courage. Le cœur battant, il s’approcha d’elle et entama la conversation, lui demandant d’où elle venait, de quelle famille elle était… Pas question alors d’inviter la jeune élue de son cœur à un rendez-vous clandestin. Il n’en avait pas le courage et, comme beaucoup d’amoureux de son époque, il allait devoir se marier avant de connaître sa belle. Les jeunes tourtereaux se découvraient souvent une fois les vœux du mariage prononcés et il fallait compter au mieux sur sa bonne étoile pour que les découvertes faites ensuite ne soient pas pénibles ou insupportables ; c’était de toute façon trop tard.

Le mariage de mes parents ne fit pas exception à la règle. Ils se retrouvèrent mariés avant d’avoir eu le temps de s’apprécier. Juliette semblait sous le charme de cet homme qui lui semblait bien préférable au fermier petit et trapu que ses parents l’encourageaient à épouser. Et Germain n’en revenait toujours pas de la chance qu’il avait eu de séduire cette Pénélope blonde aux yeux d’azur. Très vite, il déchanta et comprit une chose : quels que soient le bleu des yeux et la blondeur des cheveux, rien ne compte plus qu’un caractère affable et sociable. Tout ce que n’avait jamais eu ma mère ! Et tout ce qu’elle n’a toujours pas, aujourd’hui encore.

Juliette Chagneaux, une fois devenue Juliette Louvieux, commença à vouloir prendre ses aises et surtout fit comprendre dès le début qu’elle n’entendait aucunement travailler comme l’avait fait sa belle-mère décédée et comme le faisait toujours sa belle-sœur. Jeanne fut-elle consciente de la catastrophe qu’était ce mariage ? Probablement… Elle avait toujours eu un tel bon sens. Jamais néanmoins, n’en dit-elle le moindre mot à quiconque et elle garda pour elle tout ce qu’elle pensait. La pire des choses à ses yeux aurait été de peiner son frère ; cela, elle ne le voulait pour rien au monde. Pourtant, elle comprit très vite, comme tous ceux des environs, que son frère ne resterait pas longtemps « sans cornes » et qu’il grossirait très vite les rangs des malheureux.

Ma mère montrait un caractère difficile, ne supportant pas grand-chose, intransigeante sur tout, jamais satisfaite et rarement de bonne humeur quand elle était à la ferme. Jeanne faisait tout ce qu’elle pouvait pour lui être agréable et pour réussir à extirper un sourire de ce visage fermé, rien n’y faisait. A la fin, ma mère posa un ultimatum à mon père : c’était Jeanne ou elle-même. Il essaya de louvoyer, essayant de se sortir de cette ornière en arguant qu’il ne pouvait garder la ferme pour lui tout seul : elle était à sa sœur aussi, il ne pouvait pas la déposséder en lui demandant d’aller vivre ailleurs. En outre, Jeanne permettait à tout le monde de vivre mieux par son courage et son infatigable énergie au travail. Qu’à cela ne tienne, Juliette trouva très vite une solution : si sa famille n’était pas riche, loin s’en fallait, elle possédait néanmoins un petit bâtiment, la ferme « aux Chailles », sur un terrain voisin, situé à quelques kilomètres, à Saint-Laurent. Mes grands-parents, André et Rose Chagneaux, vivaient pour leur part à une quinzaine de kilomètres. Cette distance était peu importante mais suffisante pour que les visites ne soient pas fréquentes. Ils se déplaçaient rarement et il fallait une bonne occasion pour faire la route. Le mariage de mes parents en avait été une, mais depuis on ne les avait jamais revus. Quant à mes oncles, les deux frères de ma mère, ils ne pouvaient l’empêcher de s’y installer : l’un était mort célibataire et sans enfant un an plus tôt, à l’âge de vingt-six ans et l’autre avait épousé une veuve ayant du bien. Dès la cérémonie terminée ou presque, il avait quitté la région sans se soucier de ce qu’il laissait derrière lui. Quant à ses sœurs, aucune n’avait vécu plus longtemps que sept mois après la naissance. Juliette était la seule fille à avoir survécu et elle savait qu’elle n’aurait aucun mal à avoir l’accord de ses parents pour s’installer dans cette ferme. Elle réussit à convaincre mon père d’aller s’y installer. L’endroit n’était pas attrayant mais ce n’était pas pour le gêner ; il en avait vu bien d’autres et il était prêt à supporter bien des choses pour faire plaisir à sa capricieuse jeune épouse.

C’est dans cette ferme, plus grande et plus confortable que celle des vieux Louvieux, que les dix enfants de Germain et Juliette vinrent au monde. Les uns après les autres pendant treize ans. C’est là que mon père mourut en 1928, dix années après être revenu de la guerre. C’est là que l’on vint me chercher quand j’avais six ans pour m’emmener. C’est là que je revins le 5 septembre 1935, à dix-huit ans. C’est là que l’on retrouva le cadavre, enterré sous les pierres situées devant le puits, dans la cour. C’est là, que je commence à écrire cette histoire, aujourd’hui, 1 octobre 1935.

III

Il n’est pas dans mon intention de raconter la vie de toutes mes sœurs et de mon frère dans le détail : je ne les connais pas bien, n’ayant pas grandi vraiment avec eux. J’ai huit sœurs et un frère. Il faut croire que le hasard avait décidé que les Louvieux engendreraient des familles dans lesquelles les garçons seraient uniques. Ma sœur aînée naquit le 2 avril 1904 et fut baptisée Honorine, en l’honneur de ma tante morte quelques heures après sa naissance, ainsi que je l’ai déjà dit. Ma deuxième sœur naquit le 6 juillet 1905. On l’appelaJuillette. Vous avez bien lu, ce n’est pas une erreur. Ma mère voulut être la seule à avoir Juliette comme prénom aussi proposa-t-elle ce « succédané » à mon père, qui accepta. Née en juillet, et baptisée Juillette – une chance pour elle, comme elle se plaisait à le dire plus tard, qu’elle ne fût pas née en mars – ma mère dut trouver cela drôle et ne se soucia pas des moqueries que cette invention allait susciter pendant plusieurs années. Heureusement, avec le temps, le prénom se transforma en Juliette pour tout le monde et seuls ses papiers et son certificat de mariage prouvaient son véritable prénom.

Vint, en troisième place, Marguerite, née le 19 septembre 1906 et nommée ainsi car ma mère avait rêvé de champs de marguerites toutes les nuits de la semaine qui précéda la naissance. Marguerite crut toujours que le chiffre 9 était son porte-bonheur ; aussi, elle insista auprès de son fiancé, quand elle avait vingt trois ans, pour que leur mariage eût lieu le 9 septembre 1929. Son fiancé céda ; c’était un plaisir facile à procurer et, à ses yeux, une date en valait bien une autre. Les hommes s’attachent, il est vrai, assez rarement à ce genre de détails. Je ne sais pas si le « 9 » y était pour quelque chose, en tout cas, la chance ne fut pas au rendez-vous ce 9.9.1929 : ils furent tous les deux victimes d’un accident. Après la cérémonie, ils partirent les premiers et s’engagèrent sur le chemin qui devait les mener à la demeure qui allait devenir leur domicile conjugal ; les invités suivaient à des rythmes et allures irréguliers. La charrette sur laquelle étaient montés les jeunes mariés avait été décorée pour l’occasion et elle ressemblait à une véritable corbeille de fleurs ; la jeune épousée rayonnait mais sur la dernière partie du trajet, les deux chevaux s’emballèrent. La cause de ce drame n’était autre qu’un taureau sorti brusquement du champ où on le laissait paître. Il était arrivé sur la route et, personne ne comprit pourquoi il fonça, tête baissée, sur la charrette. Les deux chevaux qui traînaient la carriole prirent peur et s’emballèrent, la charrette fut renversée au bout de quelques mètres et les deux jeunes mariés tués sur le coup.

Après Marguerite, ce fut Angèle qui vit le jour, le 11 novembre 1907. Ce prénom lui fut donné car ma mère avait entendu dire que la dernière née des Bourgoin, la famille la plus riche de la région, avait été ainsi prénommée. Elle y vit un signe et espéra sans doute que cette fille lui apporterait la richesse. A nouveau, le temps ne lui donna pas raison : Angèle disparut quand elle avait dix-sept ans. Elle partit avec le fils de la famille Dufour, qui avait réussi le brevet d’études supérieures et qui s’apprêtait à devenir instituteur. Angèle était une jolie fille, « fraîche » comme on disait alors ; ses yeux pétillants et sa taille fine faisaient souvent tourner les regards. Et elle le savait. Le fils Dufour ne fit pas exception aux jeunes enamourés qui lui tournaient autour et il lui fit, lui aussi, la cour. Mais à l’inverse des autres, il avait une situation à offrir. Je suppose qu’elle vit là une opportunité que lui offrait le destin pour quitter la misère et la pauvreté dans lesquelles elle vivait ; opportunité qui, sans doute, ne se représenterait pas avant longtemps. Une nuit, elle prit le petit sac qu’elle avait eu soin de préparer dans la journée et dans lequel elle avait mis le peu d’affaires qu’elle possédait. Silencieusement, elle sortit sur la pointe des pieds ; à Juillette qui entendit ses pas et qui demandait qui était debout, elle répondit de sa voix la plus naturelle qu’elle avait besoin du « seau » et elle se glissa dehors sans plus de bruit. Aucun membre de la famille ne l’a revue à ce jour, du moins pas à ma connaissance.

Pour son cinquième enfant, mon père espérait vivement avoir un garçon. Il aimait ses filles mais que n’eût-il pas donné pour avoir un garçon ! Un fils serait garant du nom, resterait à la ferme pour s’en occuper… Avec les filles, c’était toujours plus compliqué. Et puis, disons clairement les choses, cela flatte toujours l’orgueil masculin d’avoir un fils. Son fils, il entendait l’appeler Jean, comme son père. Son espoir fut déçu une fois de plus : la cinquième fille de la maison poussa son premier cri. Dans un premier temps, elle devait s’appeler Colette, sur une proposition de mon père. Ma mère entendit parler de l’écrivain et posa quelques questions à son sujet. Ce qu’elle apprit l’horrifia : il était hors de question que sa fille portât le nom de cette dépravée. Alors elle s’appela Felia, à nouveau sur une proposition de mon père. On pourrait, à juste titre, se demander comment mon père avait eu connaissance d’un tel prénom… l’explication en est fort simple, comme souvent. Un jour où il était allé en ville, au début de cette année 1908, il avait vu launed’un magazine consacré à la musique. Fasciné par la photo de couverture, il tourna quelques pages de la revue et lut plusieurs noms de cantatrices célèbres à l’époque : Rose Caron, Marguerite de Nuovina, Marie Delna, Felia Litvinne… Ces noms l’impressionnèrent et, malgré sa méconnaissance complète du monde de l’opéra et du bel canto, ils le marquèrent. Naturellement, lorsqu’il fut question de trouver un prénom à ma sœur, il ne se souvenait plus des noms de famille, mais il avait retenu les prénoms de ces dames. Rose ne lui plaisait pas : c’était le nom de sa belle-mère et, s’il aimait beaucoup la femme, il n’avait jamais vraiment apprécié son prénom. Il n’en souffla pas un mot à Juliette qui avait déjà proposé à plusieurs reprises le prénom de sa génitrice en vain. Curieuse demande de la part de ma mère d’ailleurs, qui n’avait pas un amour immodéré pour sa propre mère, mais je suppose qu’il fallait sauver les apparences… Il aurait bien aimé proposer Marie mais il savait que Juliette s’y refuserait et qu’elle aurait un argument de poids pour étayer ce refus : si sa propre mère ne pouvait donner son prénom à l’une de leur fille, alors il n’était pas question que l’on fasse cet honneur à sa belle-mère. Il restait Felia. Il lança l’idée. Juliette fut d’abord interloquée, ne sachant s’il était sérieux puisqu’elle n’avait jamais entendu ce prénom. Elle lui demanda d’où lui venait une telle bizarrerie et il lui donna la source de cette proposition. L’idée plut alors à Juliette : c’était le prénom d’une femme célèbre et admirée, c’était bon signe pour sa fille. Ainsi naquit Felia, le 19 décembre 1908.

Secrètement, mon père espérait que le cours des naissances se ralentirait et qu’elles se feraient moins nombreuses avec les années mais mes sœurs continuèrent d’arriver, presque toujours aussi régulièrement. Pourtant, après la naissance de Juillette déjà, les rumeurs commencèrent à circuler quant à la fidélité de ma mère. Les ragots et les commérages vont bon train dans les campagnes et certaines personnes, surtout les femmes, ont souvent à cœur de ne pas perdre le moindre fait et geste de ceux qui les entourent, de près ou de loin. Et lorsqu’elles ne voient pas, elles se plaisent à deviner et supposer. C’est un fait bien connu, le moindre événement est souvent amplifié et déformé, cela permet de faire l’intéressant et de se donner de l’importance. Les hypothèses et les suppositions prennent très vite l’allure de vérités et se transmettent de bouche à oreille à une vitesse impressionnante. Mon père, conscient de ce travers très humain et par nature assez bonhomme, décida dès le début de ne pas y prêter attention. Il prenait pour mensonges et racontars tout ce que certains « amis » pouvaient lui dire. Il n’avait pas vraiment tort tant il est sûr que les mensonges étaient certainement plus nombreux que les vérités dans ces propos diffusés plus ou moins discrètement ; néanmoins, une partie de ces histoires étaient vraies, cela ne faisait pas de doute. Felia, en grandissant, se mit à ressembler de plus en plus au plus jeune des Pourrieaux, de la ferme de la Ponne. Ce plus jeune des fils de la famille avait trois ans de moins que ma mère et un visage taillé à la serpe. Ce même visage que se mit à arborer Felia en devenant adolescente. Mon père ne pouvait pas ne pas l’avoir remarqué – tout le monde s’en était rendu compte – mais il n’en fit jamais rien savoir et ne fit jamais de différence entre Felia et les autres enfants de la famille.