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Matoubor

De
189 pages
Il s'agit d'un récit à plusieurs voix, écrit sous l'embargo entre 1991 et 1994. A travers l'expérience quotidienne de la vie en Haïti par deux femmes, c'est l'histoire de la chute de la dictature des Duvalier, de la post-dictature et de la transition démocratique qui sont ici relatées au fil des années. Les projections, les rêves et l'imaginaire qui ont sous-tendu le retour et l'arrivée en Haïti y sont évoqués ainsi que les thèmes de l'exil et du voyage. Le retour en Haïti ira progressivement de dérives en dérives et jettera un éclairage cruel et aigu sur une politique génératrice de violences sans fin.
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Matoubor
Haïti 1986 -1994

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6776-1 EAN : 9782747567763

Cécile MAROTTE

Matoubor
Haïti 1986 -1994

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Ouvrage du même auteur : Cécile MAROTTE, Hervé RAZAFIMBAHINY Mémoire oubliée: Haïti 1991-1995, Ed. Montréal,QC,Canada

CIDIHCA,

1998,

Matoubor: Interjection tirée de contes indiens de l'Inde, souvent invoquée par Tata Bissainthe: quand on ferme les yeux on peut évoquer, où que l'on soit, son rêve ou son désir le plus profond.

Nous, c'est-à-dire moi-même et Marie-Clotilde Bissainthe, dite Toto Bissainthe, avons entrepris le travail de ce récit en Haïti, en novembre 1991, au moment où un embargo économique de trois ans était imposé au pays. En effet, à la suite du coup d'état militaire du 30 septembre 1991, le Président Jean-Bertrand Artistide a été destitué du pouvoir et exilé aux États-Unis jusqu'en 1994. Un embargo économique a été imposé à Haïti à la fin de novembre 1991, à la suite de la mission de l'OEA dans le pays (11-13 novembre 1991), à titre de sanction et comme mesure de pression internationale contre le gouvernement militaire du général R. Cédras. D'abord conçu sous la forme d'une conversation, ce récit est rapidement devenu difficile puis impossible à réaliser dans la forme initiale que nous voulions à cause de la difficulté en tout genre des déplacements et il nous a fallu repenser notre manière de procéder. Chacune de nous a donc enregistré, année après année, les mouvances de sa vie depuis une quinzaine d'années. Ceci correspondait pour chacune de nous à notre décision de nous rapprocher d'Haïti d'abord, d'aller nous y installer dès que cela serait possible. Nous n'avons voulu aucune complaisance particulière. Deux femmes ont voulu faire acte des mouvances de quatre personnes intimement liées, chacune suivant sa voie selon la manière dont elle avait été amenée vers Haïti. Ces mouvances avaient bien eu lieu mais il nous fallait les cerner davantage pour mieux comprendre l'étrange paradoxe que nous vivions: tout en étant en Haïti selon notre désir, nous étions cependant enchevêtrées dans une réalité tout à la fois agitée et stagnante. Rêvé et désiré, ce nouveau monde, à la manière des sables mouvants, nous enlisait, et nos élans étaient à la dérive. Une profonde ambiguïté, alors, nous habitait.

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VOYAGE 1 Haïti Novembre 1991 La peur est partout. La tranquillité aussi. Et l'amour dont on rêve n'est pas d'ici.

Le soleil ruisselle sur les roches plates de la cour d'une grande maison à Thomassin2. L'air est immobile, vibrant de lumière et d'insectes. Quelques palmiers royaux s'élancent, certains fendus, cassés au milieu du tronc. L'horizon est irisé de lumière. Tout est calme, comme en attente. Deux femmes se sont retrouvées dans cette maison. L'une y vient de temps en temps passer trois jours: circuler devient difficile. Leur inquiétude les interroge sur ellesmêmes, leur vie, leurs élans, leurs proches: sur Haïti. Parfois elles trépignent car elles voudraient repartir mais elles ne le peuvent pas. Dialogue.

Je repense à notre arrivée en Haïti à nous quatre en 1986 : Mike, Laënnec, Cécile, Toto3, aux cinq années écoulées ici. Maintenant je comprends mieux l'état de fausse innocence dans lequel nous étions, comment nous idéalisions le pays, jusqu'à quel point nous en avions une grande méconnaissance. Fausse innocence, je le dis aussi parce que nos idées n'étaient peut-être pas forcément celles qu'il fallait avoir, et quand je dis fausse innocence je pense aussi beaucoup à la politique: nous croyions à une certaine concordance des mots avec la réalité, alors que la réalité du pays, nous ne la connaissions pas telle qu'elle était devenue en 25 ans.

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Thomassin: Port-au-Prince

quartier de campagne sur la route montagneuse à Kenscoff, à environ 10 kms de Port-au-Prince.

menant de

Toto Bissainthe ,Michael Bluestein, Laënnec Hurbon, Cécile Marotte.. 9

Ce n'était pas de l'innocence,

plutôt de l'ignorance. le droit de

C'est ce que j'appelle lafausse innocence: avions-nous ne pas savoir? Pouvions-nous en savoir plus?

Depuis que nous sommes arrivées en 1986 en Haïti, nous vivons une impossibilité, un empêchement, comme une paralysie insidieuse qui frappe nos élans, nos projets, notre travail. Nous les subissons, nous essayons de les conjurer, mais d'où viennent-ils? Quand je cherche à comprendre, c'est toujours en tant que comédienne: en créant de multiples personnages, en leur donnant vie. Ce n'est pas un travail d'introspection, ni un travail sur soi, ni une biographie ni un journal: c'est un regard. Une réflexion de deux femmes sur un parcours de leurs vies, d'un lieu à un autre. Comment est née cette idée? C'est en parlant depuis deux jours avec toi. Nous nous trouvons dans une situation d'arrêt forcé, impuissantes. C'était comme une chose qui s'avérait nécessaire, vitale: se poser ce genre de questions sur soi, sur notre parcours. On le fait souvent. Nous voulons poursuivre cette quête de manière ardue et rigoureuse pour qu'elle soit bénéfique, enrichissante, porteuse d'espérance pour nous, de force pour continuer, intéressante pour les autres puisque nous pensons à une publication. C'était un peu confus dans mes pensées, mais cela me hantait: de temps en temps on se gratte la tête, le visage, on se dit qu'on ne comprend pas. Mais pour comprendre, que faire? Comme dit souvent Laënnec quand plus personne n'a l'air de le suivre dans ses réflexions: « Je poursuis allégrement mon exposé! » J'aimerais que ce soit allègre. Je parlais de ce désir qui traçait son petit chemin en moi depuis cette tuerie, cette horreur qui a eu lieu ici, il y a trois, quatre ans: cette rage de l'impuissance subie et le refus d'accepter cette impuissance. Alors, sommes-nous seulement en train de subir? En quoi sommes-nous encore capables d'agir? D'être debout? De vouloir pouvoir?
C'est pour réagir contre cette manière de subir qui cherche à nous couper les ailes que nous avons pris la décision de faire ce travail:

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pour montrer qu'en définitive on peut tozljours être quand même agissant, en dépit de tout et malgré tout. Ce que je ressens, c'est que ce n'est pas seulement sur nous, ici et maintenant que cette histoire-là a un retentissement, mais que maintenant elle s'exprime de manière exacerbée. Voilà ce à quoi je voulais arriver! Nous, nous voulons faire ce travail, mais les gens ne peuvent pas se faufiler innocents et imberbes à travers ces événements-là, même si apparemment ils tentent de dire qu'ils ne sont pas trop touchés; car la crise est telle, le pays est bloqué à un point tel que, quel que soit le milieu auquel on appartient, les répercussions se saisissent de vous, de votre pensée, de votre élan, de votre volonté. Essayons alors d'accepter que ce soit l 'histoire de ce pays, l'histoire d'Haiti qui nous amène à comprendre davantage, à penser plus loin. En parlant de nous, nous allons aussi dire les autres. Oui. Nous parlons d'un pays sinistré, à gauche. On cherche des bouées de sauvetage et c'est à soi finalement que l'on s'accroche: voler devient difficile, on pressent l'étiolement. On redoute la mort. Alors ce regard sur les années passées nous ballotte du départ à l'arrivée et de l'arrivée au départ sans la saveur d'aucun résultat, mais avec l'amertume d'un empêchement, d'une impasse qui n'est pas seulement le reflet de nos difficultés personnelles. .. .Qui serait de notre fait à nous. Toute notre histoire personnelle, nos rencontres, nos séparations, nos problèmes, il n Ji a pas que ça: il se trouve que l 'histoire du pays a des répercussions sur nous malgré nous. Nous ne sommes pas seulement les actrices de ce qui nous arrive. Il y a un partage à faire entre l'influence des circonstances sur nous, et nous en tant qu'individus. Parce qu'en général, quand quelque chose survient à quelqu'un, la personne y a participé plus ou moins consciemment. Mais quand les circonstances sont très graves, comme maintenant, orientent-elles vraiment le devenir des gens malgré eux? Notre

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cheminement était de venir ici faire quelque chose, chacun dans son domaine, non pas de venir faire une bonne action mais de vivre, de venir vivre, de « prendre son pied» avec tout ce que cela comporte. Nous éprouvions du plaisir, et ce n'était pas du tout dans le sens du devoir à accomplir. Mais il se trouve que ce mouvementlà est arrêté, cassé.

Non! Il n'est qu'interrompu! Je veux le voir comme ça! Quand j'ai dit: il est arrêté, cassé, j'arrivais déjà à la conclusion! C'est comme un sable mouvant: on est absorbé vers le bas, y résister est impossible. Les circonstances s'appliquent à ralentir tout mouvement, à le rendre difficile et sans marge de sécurité. Mais nous sommes là ! Oui, c'est ce que je veux cerner: mais il ne s'agit pas seulement de nous, il nous faudra aller dans J'histoire de ce pays. Oui, inévitablement. C'est au-delà de nos personnes que cela se passe. Avant l'embargo il y avait aussi comme une fos koté4... Et c'est cela qui me pose problème. Parce que si nous devons aller dans J'histoire de ce pays, je ne dis pas que ça dépasse notre propos, malS...
Non, notre propos est tissé de l 'histoire de ce pays: comment les circonstances actuelles sont capables d'entraver, de bloquer, de retenir un mouvement, un élan, de le détourner ou de le faire advenir autre part, comme si quelque chose empêchait sa
réalisation.

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Fos koté: une force qui oblige à s'arrêter, à se mettre sur le côté; une sorte d'énergie statique; un empêchement général, incontournable.

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Cela voudrait-il dire que nous sommes pris au piège? Tel un étau qui se resserre ou des sables mouvants qui nous entraînent et nous absorbent?
À un certain niveau, nous sommes dépassées, réduites à l'immobilité. Mais si nous faisons cette tentative de retour sur les années passées, c'est pour montrer qu'en définitive nous tenons à résister à l'immobilisme qu'on veut nous imposer sous quelque forme que ce soit: coup d'état, embargo, coups bas personnels. Jusqu'en 1986, notre cheminement personnel nous a menés VERS Haiti. Une fois arrivées EN Haïti en 1986, nous nous cognons, nous nous rompons, nous sommes chaque fois interrompus. Je vois notre démarche d'aujourd'hui comme une manière de conjurer des impossibles qui ne sont pas seulement ceux de la politique actuelle. Nous sommes confrontées à quelque chose de très grave à la fois pour nous, mais aussi pour l'état du pays, pour l'histoire du pays: c'est une crise extrêmement grave qui ébranle ce qui déjà vacillait, qui oblige au souvenir alors que le temps, ici en Haïti, passe comme une mémoire qui oublie. Récemment, sur la route de Bourdon, gisait le cadavre d'un homme décapité. Comme tous les morts, il fallait l'enterrer, mais c'était un jour de grève générale, la route était blanche comme on dit en Haiti: aussi cet homme a dû continuer à « vivre» sans sa tête. Sa tête était à côté de lui. C'est seulement après quelques jours qu'on a pu l'enterrer.

Je suis là, en Haïti. Je reviens d'une tournée qui m'a emmenée en dehors d'ici depuis la mi-mars 1991, une longue tournée: nous sommes en novembre! J'ai joué Le roi Christophe, je le note parce que ça ne ressemble pas à un hasard, c'est ce texte d'Aimé Césaire sur la tragédie du roi Christophe, juste après l'esclavage, au début de l'indépendance d'Haïti. Ensuite j'ai joué Le songe que fait Sara, de Syto Cavé. Donc, je rentre en Haïti. Et dans mon escale à Paris, j'ai reçu de plein fouet la nouvelle du coup d'état. J'étais comme hébétée. Je débarque, je trouve un pays qui vit dans un embargo psychologique depuis à peu près 10 jours, je crois. C'est à dire que 13

l'embargo n'existe pas encore dans les faits, mais la tête ne fonctionne plus: c'est le désordre, le chaos, l'incertitude et avec eux se déchaînent passions, violences, absurdité et fanatisme. Et cette sensation que le temps n'a plus la même pesanteur, la même durée, la même densité te met dans une sorte de malaise, de malêtre. De nouveau j'éprouve cette rage d'impuissance et de là resurgissent toutes ces choses qui fourmillaient dans ma tête, qui cheminaient en moi et les questions s'éclaircissent: suis-je dans cet état-là comme tous les autres, en tant qu'être humain réduit à l'impuissance ou bien en tant que comédienne? Cécile, elle, arrive ici après tant de preuves de ténacité, de persévérance, de persistance et d'allées et venues, de démarches à droite, à gauche... Elle vient d'ouvrir cette clinique d'ethnopsychiatrie dont on a tant besoin ici. Et ce cabinet est ouvert, mais il n'est qu'ouvert: presque personne n'y entre. Parce que nous en sommes là.
Jusqu'en 1986 nous voguions vers une terre promise. Nous avons cru que c'était pour de bon, pourtant il nous a fallu en partir dans la violence. Nous nous sommes senties souvent désorientées, abusées par la brutalité de la réalité que nous vivions, si bien qu'au moment de l'embargo il nous est apparu nécessaire, dans cette pose forcée, de nous arrêter et de regarder plus profondément ce qui avait constitué la trame de notre périple, d'obliger notre regard à éclairer les obscurités que nous n'avions pas voulu lever. Le voyage n'est pas fini: nous sommes en plein accomplissement mais pour l 'heure dans une dérive. Dans ce que nous avons cru être une arrivée fulgurante nous éprouvons une solitude poignante. Sans doute en regardant ce qu'a été pour nous ce mouvement vers Haïti essayons-nous de conjurer cette solitude et la difficulté à continuer ce voyage. Ce mouvement vers Haïti est le nôtre: il nous a portées, nous l'avons soutenu, mais nous ne sommes pas encore complètement arrivées. Ce voyage, c'est nous-mêmes; moi-même, une personne, une femme qui n'est pas née en Haïti, qui n'en connaissait rien jusqu'à l'âge de 19 ans, qui n'avait rien à y voir et dont la vie s'est tournée vers ce pays. C'est aussi le périple

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précédant notre arrivée en Haïti au cours duquel nous nous rapprochions en nous arrêtant constamment à ses portes. Nous qui n'en sommes pas, qu'est ce qui nous a poussées à aller vers Haïti? Qu'est ce qui aurait pu nous permettre de croire que nous en étions? Nous sommes-nous laissé abuser? J'ai le sentiment très fort d'être cet homme sans tête dont je parlais au début: sa tête est à côté de lui. Faudra-t-il donc assister à nos funérailles? Non. Il y a toujours en nous un refus de se laisser enterrer, de se laisser dominer par les circonstances: nous voulons nous arrêter mais pour regarder. L'immobilisme auquel nous sommes contraintes doit être le révélateur du mouvement qui n'a pas cessé de nous mener jusqu'à cejour. Quelque chose en moi, et en même temps en dehors de moi, veut m'empêcher de faire ce travail. Je me reprends. Je calme mes nerfs, j'essaie de maîtriser ma peur. C'est difficile: j'ai tellement peur.
Une sorte de rage teintée de curiosité sous-tend cette démarche: celle de n'avoir pas trouvé ici un mode d'inscription. Une interrogation surgit, puissante: pourquoi? J'aimerais garder la tête claire, ne pas m'engager dans une fausse agitation qui me pousserait éventuellement à ne pas rester; j'aimerais ne pas être l'objet passif des circonstances. À partir du moment où je vais tenter de retrouver la trame des 12 dernières années, mon regard va m'éclairer et si mon regard m'éclaire, il me portera plus loin. Savoir qui je suis pour être là, qui j'ai été pour en arriver là, qui je veux être pour continuer à y être. Le paradoxe est grand: contraints à un immobilisme matériel et quotidien, il va falloir nous mouvoir autrement, faire un retour sur nous, un retour intérieur: allumer une lampe. Qu'est ce qui a permis que j'en arrive là, que je sois mêlée aux circonstances actuelles, qu'encore tout récemment, après en avoir été chassée, j'ai choisi de revenir ici? Vais-je avoir des réponses? Des zones d'éclairage qui vont m'éblouir, des zones d'ombre qui vont me ralentir dans cette quête? Une exigence s'impose: celle de ne pas apparaître comme un malheureux bout

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d'humain en train de subir des circonstances malheureuses, en somme une victime. Le propos de ce voyage en arrière ne se veut pas complaisant. C'est un éclairage sur la participation effective de tout notre être à ce périple. Il nous a poussés, nous l'avons fait naître, il nous pousse et nous sommes dans son sillon, nous l'accompagnons dans cette dérive. Pour nous, Cécile et moi, cette décision est presque une obligation vitale: celle de nous questionner, de réfléchir sur notre itinéraire afin de continuer de façon souveraine notre vie. Ou je continue ma vie ici mais pas n'importe comment, ou je décide de porter ma vie ailleurs, avec ou sans l'être qui est mon compagnon de route, que j'aime, avec ou sans les autres qui sont aussi les miens. Et pour que cela puisse se faire, il me faut une rigueur implacable, et que je sois, que nous soyons sans apitoiement et sans complaisance. C'est une réflexion ensemble, portée sur un temps de vie passé ensemble, entre moi, Tata Bissainthe, Haïtienne née dans ce pays, elle, Cécile Marotte, Française, née en France. En connivence malgré nos routes différentes, nos routes tracées par le travail, moi comédienne, dans le théâtre et la chanson, elle dans la philosophie, la psychologie, la psychiatrie. Je parle de connivence, parce qu'il y a entre nous, depuis cette décision de partir, tant de proximité: parce que nous avons ensemble cette même indépendance, cette même liberté de mouvement mental, nous partageons ensemble cette possibilité de faire nos valises avec toutes nos tripes, nos bouts de toile, nos couleurs, nos bouts d'histoire, nos cœurs. Nous faisons nos valises, nous les chargeons sur]' épaule, nous continuons la route en madam sara5 que nous sommes, en nomades: nomades qui cherchons toujours la terre promise, cette terre que nous nous

5 Madam sara: le sara est un oiseau capable de voler sur de très longues distances. L'image est associée aux commerçantes haïtiennes qui parcourent non seulement tout le pays d'Haïti mais toutes les îles de la Caraïbe pour aller acheter et revendre toutes sortes de choses. 16

sommes promise, cette terre étant la vie que nous nous promettions, et que nous continuons de nous promettre. Notre désir exige de la rigueur: pas de complaisance, d'apitoiement sur soi, pas d'emphase, mais il est témoin aussi de tous nos débordements.

L'état du pays après tant d'années: est-ce qu'on pouvait arriver comme ça en se disant: « Nous» allons faire! « Nous », nous allons faire! Et puis, on ne nous a pas permis de faire! Qui: « on » ? Du point de vue de la politique nous le savons: il y a eu des circonstances très précises, des faits politiques précis qui ont détourné le cours de la vie, comme les coups d'état, les interruptions perpétuelles dans la vie quotidienne, l'insécurité continuelle, les violences ininterrompues, les attaques personnelles. Ils ont contribué, en tout cas en ce qui me concerne, à des mouvements que je n'avais pas du tout dans ma tête en 1986. Si les années de 1986 à 1988 n'ont pas été faciles, néanmoins je ne pensais pas avoir à quitter Haïti comme ça, d'une heure à l'autre, sans rentrer chez moi: deux enfants, deux valises. Quand je repense aux circonstances, le « on »,je pourrais le nommer... Oui.. .
En ce qui te concerne, par exemple, qui t'empêche de travailler? Qui est ce « on » ? C'est l'amalgame des circonstances?

C'est la crétinisation de tout...
Oui, mais c'est un amalgame de circonstances qui agissent sur les gens: ils ne sont pas nés crétins! En 1980, en 1970, en 1960 les gens ont été brimés par l'appareil de la dictature, le rétrécissement de la pensée, de la liberté d'expression. Alors, qui est ce « on » qui t'empêche, jusqu'à ce jour en tout cas, de faire ce pour quoi tu étais venue, du théâtre, et de pouvoir en vivre?

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C'est ce qui me met en colère, en rage, c'est ce qui me hérisse, d'être réduite à me dire: « J'ai fait ça à tel ou tel moment », au passé. Nous sommes venus ici tellement pleins de volonté, d'envie de bonheur, de partage avec les autres, avec ceux qui avaient envie de ça aussi, et on se retrouve dans cette impuissance qui tue. Tu vois, je ne suis pas venue ici impuissante!
Non, mais je ne peux pas dire non plus qu'aujourd'hui je me sente impuissante. Je me sens impuissante à agir dans mon domaine: le théâtre, et c'est à relier avec les circonstances, avec l'état de la société qui est engluée par ces circonstances. Mais comment peut-on arriver à cet état d'impuissance-là? moi c'est une question très grave! Pour

C'est une question très grave parce qu'il va me falloir éventuellement sortir à nouveau de ce pays pour mon travail. Je me donne un délai et si je ne peux absolument pas faire ce dont j'ai toujours envie, j'irai le faire autre part ou je ferai autre chose; cette impuissance-là, je sais que je peux la supporter un temps, mais pas 15 ans! Il y a aussi autre chose, c'est que toute ma postadolescence, j'étais dans un pays où je ne pouvais pas avoir l'espérance d'exercer un certain contrôle, si ce n'était sur moimême et sur le métier que je faisais: une certaine forme de théâtre où j'avais mon mot à dire. J'ai l'impression que lorsqu'on arrive ici, en Haïti, on peut rapidement être introduit partout et pouvoir participer à tout ce qui voudrait se réaliser. Cela dépendrait seulement de nous d'être aujourd'hui ceci, demain cela: dans mon cas cela aurait été possible si j'avais joué le jeu!
Oui, ça a été aussi mon cas. En arrivant en Haiti, j'ai travaillé pratiquement dans la semaine, j'avais accès à deux, trois postes. Je pouvais tous les soirs rencontrer des gens: à ce moment-là tout le monde sortait, cela a duré un certain temps, quelques mois. Mais

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