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Mémoires d'un exilé espagnol insoumis 1931-1992

De
240 pages
Martin Armingol est né en Espagne en 1917, dans la province de Saragosse. Son enfance sous la Monarchie est faite de peu d'école et de beaucoup de travail. Adolescent, il fête la République. Tombé dès les premiers jours du soulèvement entre les mains des insurrectionnistes, il ne doit son salut qu'au fait qu'il est appelé sous le drapeau de Franco. Arrivé sur le front, il déserte. Victime du franquisme, l'auteur a tenu par son récit à faire part de son attachement à la liberté. A travers ses souvenirs, c'est le témoignage d'un homme meurtri mais libre que nous découvrons. Combattant des armées républicaines, ayant toujours refusé quelque grade que ce soit, il n'a eu de cesse de témoigner sur ce moment d'histoire afin d'honorer la mémoire de ceux qui sont tombés et des familles qui ont souffert. Une source pour l'histoire que l'éditeur a choisi de faire connaître. Un récit comme il en existe peu en français, un témoignage touchant, désarmant parfois, poignant toujours.
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Martin Armingol

,

,

MEMOIRES D'UN EXILE ESPAGNOL INSOUMIS 1931

- 1992

Éditions L'Harmattan 5~7 rue de l'École-Polytechnique 75 005 Paris

Collection Recherches et Documents - Espagne dirigée par D. Rolland avec J. Chassin et P. Ragon
BESSIÈRE Bernard, La culture espag noie. Les mutations de l'après-Franquisme (1975-1992), 1992.

LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVIIIe-XXe siècles (préface de Guy Hermet), 1993. KÜSS Danièle, Guillén Jorge, Les lumières et la Lumière (préface de Claude Couffon), 1994. TOD6 I TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995. PLESSIER Ghislaine, Ignacio Zuloaga et ses amisjrançais, 1995. SICOT Bernard, Quête de Luis Cernuda, 1995.

1995 ISBN: 2-7384-3862-8

@ L'Harmattan,

Sommaire
Sous la monarchie Naissance et mort de la République
Le soulèvement franquiste

7 21
33 53 71 115 139 175 181

Sous le drapeau franquiste Enfin avec les Républicains! Premier passage en France A nouveau en France A nouveau les camps et la faim Retour à la vie active

Le retour aux sources Document

217 235

Je dédie ce livre à toutes les mères qui souffrent ainsi qu'à celles qui ont tant souffert,

Pauvres mères!
Martin Armingol

Avertissement
Avec mon père, à partir de ses souvenirs transmis par écrit et oralement, nous avons réalisé ce livre. La confiance de père à fils a permis de donner au texte plus d'authenticité, de vérité et de précision. Ce témoignage est celui d'un homme de la base, d'un sans-grade tombé entre les mains du franquisme dès le premier jour du soulèvement. Il a donc valeur de document car, à ma connaissance, il est le seul à relater une telle situation. Bien que d'une écriture peut-être peu littéraire, cet ouvrage revendique quelques points dominants: - le souci de vérité; - le souci de témoigner pour les nouvelles générations ; - le souci d'honorer les mères. Il relate la vie de ce sans-grade à travers son enfance sous la monarchie, la courte durée de la République, le soulèvement franquiste, les crimes commis par les phalanges, sa désertion sur le front de Teruel, sa jonction avec les forces républicaines, les combats qu'il livra sur le front el alto Aragon, l'histoire du bataillon Cinco Villas, la cinquième colonne, la résistance héroïque de la Cuarenta y tres division, son premier passage en France, son retour sur le font catalan, les combats de la Sierra Pandol, la dernière retraite en France, les camps, les compagnies de travail, la clandestinité, la Libération et les trahisons. On comprend la différence des réflexes qu'eurent les populations laborieuses de cette époque par rapport aux nôtres, c'est-à-dire ce flux vers une force qui s'écroule aujourd'hui: le communisme.
Daniel Armingol 5

1917-1931

Sous la monarchie

Une drôle d'enfance

à la Jampudia

Mon nom est Martin ARMINGOL BaSQUE et je suis né le 11 février 1917 à Magallon, province de Saragosse.
Je suis l'aîné d'une famille de cinq enfants; les quatre suivants sont des filles. J'avais 19 ans lorsque Franco se souleva contre la République. Mes sœurs étaient alors âgées de 14, 11, 9 et 6 ans. Mes parents n'étaient pas propriétaires; nous gagnions notre vie en fabriquant des cordes avec de l'alfa que nous appelons chez nous: esparto. Ces cordes, vendues dans les villages environnants, servaient à attacher les fagots et les balles de luzerne. Très tôt j'ai dû m'occuper de mes sœurs, ce qui m'a valu bon nombre de coups de sandales car de temps en temps je m'en allais jouer avec mes petits voisins. A partir de 6 ans, je n'ai plus eu d'enfance car il me fallut aider mes parents à confectionner ces fameuses cordes. Quant à l'école, je n'y suis pas allé longtemps, juste assez pour apprendre les bases de la lecture. Mon père disait qu'il avait appris à écrire au régiment. En ce temps-là, être analphabète n'avait pas une très grande importance. Un jour que nous travaillions notre jardin qui se trouvait à côté de l'école. l'instituteur Don Amado, appela mon père et lui dit que c'était dommage que je n'aille pas en classe. Mon papa, qui 7

ne sut que répondre, ne m'y envoya pas pour autant. Au village de Magallon, il y avait deux instituteurs et deux institutrices. S'il y avait tant d'analphabètes c'était surtout à cause de l'ignorance des parents, car il s'agissait d'enseignants très compétents. Don Arnaldo faisait la classe aux plus petits et n'était pas trop sévère. Don Guillermo s'occupait des plus grands et, lui, il ne laissait rien passer. Celui qui ne savait pas sa leçon ne rentrait pas chez lui pour manger: il restait en classe jusqu'à ce qu'il ait tout appris et se voyait gratifié de quelques coups de règles sur les doigts. Parfois, les parents venaient chercher leurs enfants et Don Guillermo leur disait que, dans l'école, c'était lui qui commandait. Cet homme a rendu un grand service au village de Magallon car tous ceux qui ont été avec lui ont reçu une bonne instruction. Les autres, (dont moi) ont dû se débrouiller tout seuls. Quand j'eus 11 ans, mon oncle Verna, surnommé El Corto, qui était marié avec une sœur de ma mère, vint voir mes parents pour leur dire que je devais aller avec lui à la Jampudra, une vaste région plate à l'exception de quelques collines arides et qui possédait juste quelques points d'eau. A dos d'âne, il fallait trois heures pour s'y rendre; à pied, il en fallait cinq. Il y avait quelques fermes avec leur basse-cour et une dizaine de bâtisses sans aucun confort: sans eau, sans électricité, occupées périodiquement par des bergers. Une seule était habitée toute l'année. Comme c'était l'hiver et que je n'étais d'aucune utilité à la maison, mes parents acceptèrent de se séparer de moi. Quand nous arrivâmes, les brebis étaient en train de mettre bas. C'était le troupeau le plus mal nourri et le plus mal soigné de la contrée: les hivers y sont très rigoureux. Les brebis dormaient dans le corralcar la bergerie faite de bambous n'avait jamais été curée et le fumier arrivait jusqu'au toit. Quand il pleuvait, tout était inondé et il était impossible de marcher. Il y avait de quoi mettre mon oncle et son patron en prison. Pour aller dans notre refuge, il fallait traverser la basse-cour. Nous avions disposé une rangée de pierres pour ne pas nous enliser dans la fange. Je suis sûr que « les sauvages» vivaient dans de
meilleures conditions. Ce local mesurait huit mètres de long sur six de large et cinq de haut. Il n'y avait pas de plafond, seulement un toit. 8

Il Y faisait presque aussi froid que dehors. On y pénétrait par une simple ouverture sans porte. Il y avait une cheminée pour cuisiner et se chauffer un peu les pieds. A l'époque, on ne connaissait pas les bottes et nous portions des espèces de sandales appelées albarcasqui ne nous protégeaient que la plante des pieds. Quand il pleuvait ou quand il neigeait, nous avions les orteils gelés. Ma pauvre grand-mère me tricotait quelques chaussettes en coton, mais, faute de fil, elles étaient toujours trop courtes. Le plus lamentable, c'était la cheminée qui n'avait pas de conduit: un trou dans le toit, c'est tout. Comme il était très haut, la fumée trouvait difficilement une issue. Même assis par terre (car nous n'avions ni table, ni chaises), nous toussions et avions les yeux rouges. Après le dîner, je devais couper un kilo de pain, en fines lamelles, pour le petit déjeuner du matin. J'ai compris plus tard que mon oncle n'était pas raisonnable, car il restait dans notre cabane toute la journée pour s'occuper des agneaux qui naissaient. Comme il n'avait pas d'herbe à
leur donner

- donc

peu de travail

- il aurait

pu s'occuper

de

la préparation du repas. Quand je rentrais avec le troupeau, les mères n'allaient même pas voir leurs petits, car dans un terrain aussi aride, elles n'avaient pas trouvé suffisamment de nourriture et n'avaient pas assez de lait pour les nourrir. Heureusement que mon oncle connaissait toutes les brebis et leurs agneaux. Il les mettait sous leur ventre, mais elles refusaient de les allaiter. C'était un travail considérable, il fallait attacher la brebis par une patte de devant et faire téter l'agneau de force. Comme il en mourait beaucoup, mon oncle les dépouillait et mettait leur peau sur ceux qui étaient encore en vie. Grâce à cet artifice, bon nombre de petits étaient bon gré, mal gré, nourris par deux mères. Si elles refusaient, quelques coups de triques sur la tête les ramenaient à la raison. Je me suis souvent demandé comment mon oncle pouvait travailler dans de telles conditions pour un patron qui ne faisait rien pour préserver son cheptel. Le troupeau était le moins important du village, il comprenait deux cents brebis et sept béliers. Dans cette contrée, il y avait une vingtaine de troupeaux. Tous les bergers possédaient des bêtes bien soignées. Ils étaient propriétaires d'une maison ou d'une 9

bergerie bien plus importante que celle où nous logions. En ce qui nous concerne, nous étions dans une situation catastrophique. Un matin, nous trouvâmes sept agneaux morts de froid. Je n'avais que onze ans; j'étais petit, menu, mais j'avais une volonté d'acier, je ne connaissais ni la paresse, ni la peur. C'était à moi que revenait la charge de garder tous les jours le troupeau dans les collines. Qu'il neige ou qu'il vente, il fallait le faire paître car nous n'avions aucune nourriture à lui donner. C'est ainsi que bien des fois, sur un épais linceul de neige, le pauvre Martin, un morceau de pain dans la musette et les sandales mouillées, partait toute la journée garder les bêtes dans la campagne livide. Les brebis broutaient les touffes d'herbe que nous appelions asnalhos et sisallos. Les ravines, creusées par les pluies d'orage, étaient comblées par la neige. La bise soufflait si fort que les brebis trébuchaient et tombaient dans les crevasses. Les pauvres bêtes étaient si faibles qu'elles ne parvenaient pas à se relever, et je devais sauter, avec de la neige jusqu'à la ceinture, pour les délivrer. J'avais moins de force qu'elles et, bien souvent, je devais les abandonner. Mes pieds et mes mains étaient gelés. La douleur était si grande que je pleurais comme un désespéré. Quand je n'avais plus mal, je recommençais et à force de les pousser avec les bras, avec la tête, avec les pieds, j'arrivais parfois à les libérer des crocs muets du monstre blanc. Maintes fois, je me suis trouvé dans cette situation. Même actuellement, je pense encore aux larmes que j'ai versées en gardant ce troupeau en hiver. Quand il faisait soleil, je me mettais à l'abri d'une touffe de gen~ts, et là, j'étais bien. J'étais si bien que parfois je m'endormais et, quand je me réveillais, le bétail s'en était allé. J'avais une chienne, mais elle ne m'écoutait pas. Je pense qu'elle comprenait que je n'étais qu'un enfant et que je n'avais pas d'ordres à lui donner. Il fallait donc que, de maquis en collines, je parte à la recherche du troupeau. Je me gardais bien de faire part de mes problèmes à mon oncle car si nous n'avions à donner au bétail ni un grain de blé, ni un grain de maïs, ni même une poignée de luzerne pour permettre à ces pauvres bêtes de subsister, il n'en demeurait pas moins qu'il était un grand berger. Nous étions 10

un peu comme nos bêtes, mal chaussés, mal nourris, mal logés. Quand je me couchais sur la paillasse (nous dormions

tête-bêche avec mon oncle pour avoir moins froid) je me
couvrais la tête avec l'unique couverture pour filtrer la maudite fumée de l'âtre primitif. Parfois mon oncle pétait et alors là, je préférais sentir la fumée. De temps en temps, Mariano Panos, fils de Mathias Panos, propriétaire d'une partie du troupeau, venait passer

la semaine avec nous pour les moissons avec son domestique
surnommé Bueinazas. Je devais alors préparer des migas, de fines tranches de pain que nous faisions revenir à la poêle avec un peu de graisse de mouton et parfois un peu de viande pour tout le monde. Car ces messieurs trouvaient tout à fait normal que ce soit l'enfant de onze ans qui fasse ce travail. Pendant ce temps, ils se chauffaient les pieds

devant la cheminée. J'aurais dû leur dire:
les migas chacun à tour de rôle». Ainsi passait le temps.

« Nous

couperons

Moi, je n'étais pas habitué à tant de souffrances. Chez mes parents, nous mangions à notre faim et, s'il faisait mauvais temps, nous restions dans la maison. Je me suis toujours demandé comment ils avaient fait pour ne pas se rendre compte de la situation. On me gratifiait de quatre douros mensuels et de sept kilos de pain hebdomadaires. De ces sept kilos de pain, mon oncle et moi en laissions deux pour la famille. Je recevais un demi-litre d'huile par semaine et deux litres et demi de vin. Nous n'allions qu'une fois par semaine au village pour changer de vêtement. Cela se passait toujours le samedi. Ce jour-là, nous mangions chez le patron: un œuf sur le plat, quelques pommes de terre ou bien un ragoût avec du riz et toujours quelques pommes de terre. Le lendemain, de bonne heure, nous reprenions le chemin de la Jampudia car il nous fallait arriver tôt pour sortir le bétail. La première année, je ne dis mot à mes parents.

11

Deuxième

hiver à la }ampudia

Le deuxième hiver fut très pluvieux. Mon oncle me disait toujours de faire attention en traversant El barranco de la Guitona, torrent qui ne coulait que par temps de forte pluie et qui charriait beaucoup de boue. Les brebis les plus faibles y restaient bien souvent enfoncées jusqu'au ventre. Un jour, j'oubliai de les compter pour voir si elles étaient toutes passées. Quand j'arrivai dans le corral, mon oncle s'aperçut aussitôt qu'il en manquait deux. Le lendemain, de bonne heure, nous allâmes les chercher. Quand nous les trouvâmes, les vautours leur avaient crevé les yeux. Pour me punir, il me dit: « Cette année tu n'iras pas au village pour les fêtes de carnaval ». Après un an de vie plus qu'austère et à force de coups de bâton, commençait à naître en moi un esprit de révolte. J'avais la ferme intention de m'échapper pendant la nuit aussitôt les fêtes commencées. Quelque temps après, chose qu'il n'avait jamais faite auparavant, mon oncle me laissa au corral pour que je m'occupe des agneaux et s'en alla garder le troupeau. Cela tombait bien: les festivités carnavalesques venaient de commencer. Je ne perdis pas de temps. Dès qu'il eut disparu de l'autre coté de la colline vers le lieu-dit La Lotetilla, je pris l'ânesse et m'en fus au village au triple galop. Mes jeunes amis vinrent à ma rencontre; quelques minutes plus tard nous étions chez la mère Tarribia pour louer chacun un costume. On s'amusa comme des fous, je revivais. C'est à ce moment-là que je pris conscience de la vie de privation et de misère que je menais. Quand mes parents me dirent que je devais retourner à la Jampudia, je refusai catégoriquement en leur dépeignant ma misérable condition. Ils acceptèrent de me garder. Le troisième jour, ne me voyant pas revenir, mon oncle vint me chercher. A force de bonnes paroles, il réussit à convaincre ma famille, et je dus à nouveau le suivre dans cette galère.
Au moment où j'écris ces souvenirs, j'ai 74 ans, et il m'arrive souvent de penser qu'il fallait être d'une constitution à toute épreuve pour ne jamais tomber malade. A cette époque, cette lande, ce maquis, était divisée en plusieurs parcelles. Aucun propriétaire, ni berger, ne devait 12

franchir les limites avec son troupeau. Je me souviens qu'une
fois, m'étant mis à l'abri du vent derrière une touffe de genêt, le plus grand arbuste qui pousse à la Jampudia, j'entendis à ma grande surprise quelqu'un m'appeler. Un homme se dirigeait vers moi, c'était Perico el Cubera. Il venait me dire qu'une murette de son corral s'étant effondrée, sept agneaux avaient péri sous les décombres; si j'en voulais un, je n'avais qu'à passer chez lui le lendemain. Au petit matin, j'étais au rendez-vous. Il tint parole, me donnant un agneau dépecé et vidé, bien gras, qui devait peser dix kilos. Ce geste de la part des frères Cubero, je ne l'ai jamais oublié. Ils étaient propriétaires terriens et possédaient leur propre troupeau. Ces agneaux, bien nourris, étaient morts accidentellement, non pas de faim ou de froid comme ceux que nous gardions. Merci à Zacarias et Perico Cubero. Toute la journée j'ai porté ce présent sur le dos. Ma petite chienne était tout le temps sur mes talons. Nous en aurions bien mangé un morceau si j'avais eu un couteau et des allumettes. Au coucher du soleil, un quart d'heure environ avant d'arriver à la ferme, j'entendis le son des clarines. Quelle ne fut pas ma surprise de voir un troupeau de vachettes et de taureaux sauvages, convoyés vers la ville par des gardians, pour y animer les férias et les corridas! Pris de peur, je me mis à courir, abandonnant mes brebis et ne m'arrêtant que dans la ferme où mon oncle m'attendait. Le poids de l'agneau avait ralenti ma course, mais je l'avais toujours sur l'épaule. J'expliquai à mon oncle ce qui m'était arrivé. Il se mit à rire et s'en alla chercher nos bêtes. Du corral, je voyais les vachettes qui se dirigeaient vers nous. Mon oncle passa au milieu de la manada sans être molesté. Les quatre bergers qui menaient le troupeau mangèrent avec nous après avoir enfermé leurs bêtes à cornes, sauf une qui s'échappa, préférant passer la nuit dans la nature.
Au petit jour, avant de faire sortir les brebis, j'allai voir les vaches dans leur enclos. J'avais oublié celle qui était restée dehors. En me voyant, elle fonça droit sur moi. Heureusement qu'il y avait un tamaris à l'angle de la ferme. Comme il neigeait, je glissai et tombai la tête la première en 13

percutant le tronc. L'instinct de conservation me fit grimper sur l'arbuste. Les gardians et mon oncle étaient morts de rire en me voyant juché à quelques centimètres de l'animal. Ils

vinrent avec leurs chiens, les firent partir et peu après s'en
allèrent en direction de la Castille. Mon oncle m'expliqua que les vaches en groupe n'étaient pas méchantes, mais qu'elles le devenaient quand elles étaient seules. La famille Guanera était également propriétaire de son bétail. Tia (tante) Lucia Guanera était l'unique femme de Magallon vivant à la Jampudia avec son mari. Elle était travailleuse et possédait une bonne basse-cour. Elle avait aussi une truie pour la reproduction. Je n'ai jamais vu de ma vie une bête de ce genre, aussi grosse et aussi grande. Quand ils la tuèrent, mon oncle et moi fûmes invités au festin. Dans notre région, nous avons pour coutume de manger la tête de porc rôtie. Nous étions environ une douzaine à table et, malgré le nombre de convives, nous ne pûmes en venir à bout. Ce fut un grand repas. Tout le monde chanta une jota, chanson folklorique qui est à l'Aragon ce que leflamenco est à l'Andalousie. Nous mangeâmes et bûmes plus qu'il n'en fallait. Après tant de privations, ne pas pouvoir tout avaler me semblait impensable. Profitant d'un moment d'inattention, je fis passer les restes du repas sous la table. La petite chienne fut bien contente.
Après 45 ans d'exil en France, je suis allé rendre visite à ria Lucia. Elle était si vieille qu'elle ne pouvait plus marcher. Quand je me suis présenté, elle m'a embrassé comme si j'étais son fils. J'ai

beaucoupde souvenirs à raconter en ce qui concerne « La
Jampudia », puisque de onze ans à dix-neuf ans, j'ai vécu autant d'heures, si ce n'est plus, en ce lieu que dans mon village de Magallon. C'est pourquoi je dédie à la « Jampudia » ce poème écrit en 1977 dont vous comprendrez mieux le sens au fil des pages:
Si el socialismo de Magallon me ha echado del pueblo las tierras de la Jampudia saben muy bien que las quiero

14

Après cette parenthèse,

continuons

la narration

de mon

histoire. Une nuit, avec mon ami Rebuelto, berger lui aussi,
mon aîné de deux ans et qui travaillait pour la famille Guanera, nous décidâmes d'aller chasser des oiseaux dans las bodegas (les caves). Nous allâmes rôder autour des fermes pour essayer d'en dénicher quelques-uns. Nous ne pratiquions pas cette chasse par vice: quelques petits oiseaux étaient les bienvenus pour améliorer notre maigre menu quotidien. Ce fut la débandade. Quand nous arrivâmes près de l'une d'elles (certaines étaient habitées temporairement par les bergers), nous reçûmes une volée de tomates: quelqu'un nous poursuivait. Nous nous enfuîmes à toutes jambes, chacun de notre côté. Rebuelto, mon aîné, courait plus vite. Pour ne pas être pris, j'entrai dans un champ de blé. Ce terrain, nous l'appelions la Canada. C'était une petite vallée dont les parcelles étaient séparées par des murettes qui retenaient la terre par temps de pluie. Je courus comme un fou de peur d'être pris. Il faisait nuit noire. Je butai sur l'un de ces petits murs et je tombai la tête la première dans la boue. Comble de malchance, je perdis une albarca. De retour à la ferme, Rebuelto et mon oncle se moquèrent de moi et nous ne sûmes jamais qui nous avait fait cette farce. Ce fut ainsi que je passai deux hivers. Quand il m'arrivait

de dire à mon oncle que j'avais faim, il me répondait: « Bois
de l'eau, tu auras l'impression d'avoir mangé ». Je ne me fâchais pas, même si dans ma prime enfance je n'avais pas été habitué à mener cette vie. Ma mère nous préparait de bonnes marmites de haricots, de pois chiches, de ragoût avec des pommes de terre. Ceci se passait en 1927. En Espagne comme en France, on mangeait plus de légumes que de viande. Nous n'avions pas le droit d'être malades. Les gens mouraient sans trop savoir pourquoi. Sécurité sociale, retraites, ont été arrachées au grand capital et à ses valets par de grandes luttes. Je pense que les jeunes d'aujourd'hui sont aussi capables que nous de travailler et de se battre pour vivre. Les hommes sont semblables quelles que soient les époques, seulement maintenant, je me dis que l'on n'apprend pas assez aux nouvelles générations qu'il faut rester vigilant pour faire en sorte qu'on ne revienne pas en arrière d'une soixantaine d'années. 15

Le troupeau ayant été décimé par la famine, ma vie de berger se termina et une autre commença après avoir passé l'année suivante à aider mes parents dans leurs tâches quotidiennes.

Départ pour Saragosse
Une cousine germaine de ma mère vivant à Saragosse vint

nous chercher, ma sœur Maria et moi, pour vivre avec elle et
son mari. Celui-ci, qui s'appelait Mariano, était très gentil; il s'occupait de nous comme si nous étions ses propres enfants. Peu après mon arrivée, il me trouva une place d'apprenti marbrier dans sa rue: la rue du Temple. J'avais treize ans mais j'en avouais quatorze, âge requis pour entrer en apprentissage. C'était la grande ville; je n'étais plus à la Jampudia. Nous vivions décemment. Ma tante s'occupait bien de nous. En tant qu'apprenti, je gagnais une peseta par jour que je remettais à ma tante, ce qui était tout à fait normal. Le contremaître me faisait ciseler des morceaux de marbre cassé et sans valeur, pour que je me perfectionne. La propriétaire de cet atelier s'appelait la viuda (veuve) de Bailo. Elle était secondée par ses deux filles qui s'occupaient de la vente au magasin et qui étaient aussi gentilles que leur mère. Nous étions six ouvriers sous les ordres d'un contremaître. De temps en temps, je chantais une jofa (chanson folklorique aragonaise) ; ça leur plaisait beaucoup. Tout le monde m'aimait bien. L'après-midi, à l'aide d'une petite remorque, je livrais des tables et des chandeliers en marbre dans les cafés. On me donnait souvent un petit pourboire, dix centimes, parfois un peu plus. Comme j'avais une belle voix, mon oncle et ma tante m'inscrivirent dans une école de chant. Quand j'allais en cours, ma tante me donnait dix centimes pour emprunter le tramway, mais chaque fois j'y allais en courant et, avec les dix centimes, je m'achetais deux petites bananes, que je trouvais délicieuses. Parfois, avec un ouvrier, nous allions au cimetière pour changer quelques pierres tombales. Ce travail ne me plaisait pas beaucoup, car les cercueils étaient détériorés et nous nous trouvions devant des squelettes. Il 16

m'est arrivé d'aller dans les grandes catacombes du Pilar, la grande cathédrale de Saragosse, où seules les dépouilles des évêques, archevêques et autres puissants de ce monde étaient inhumées. Quand mon oncle m'acheta ma première paire de chaussures à semelles de crêpe, j'étais si content que je n'osais les mettre de peur de les salir.

Mon oncle travaillait avec son père, propriétaire d'une
librairie et d'un poste pour nettoyer et cirer les chaussures. Ils avaient trois ouvriers. Comme ils étaient également comédiens dans une troupe de théâtre, ce double emploi nous permettait de vivre aisément. Une seule ombre au tableau, ma tante était très jalouse et souvent, la nuit, nous allions ensemble au bar que mon oncle avait l'habitude de fréquenter. Le troquet se trouvait au premier étage et, pour y accéder, il fallait emprunter un escalier étroit et abrupt. Ma tante restait en bas et me demandait de regarder par l'embrasure de la porte. Je voyais mon oncle jouer aux cartes avec ses amis. Pas de femmes à l'intérieur. Je faisais mon rapport et elle était soulagée; alors nous rentrions à la maison. Quelle différence avec la Jampudia et ses hivers rigoureux, sa neige, sa solitude et son troupeau affamé qui m'avaient tant fait pleurer! Ici, j'apprenais un métier même si j'ignorais s'il me plairait ou pas plus tard. Pour me rendre au travail je n'avais qu'à traverser la rue. Le senor Dumancia, maître de chant, devait me faire participer à un concours organisé pour les fêtes du Pilar qui débutaient un 12 octobre. Dans mon village, les fêtes commençaient le 12 septembre. Le 10 septembre, mon père vint me chercher pour passer les fêtes en famille. Quand j'en

fis part à ma patronne, elle me dit:

«

Martin, si tu vas au

village, tu ne reviendras plus ». Je me suis toujours souvenu de ses paroles, car elle ne s'était pas trompée. Ce que désirait mon père, c'était de m'avoir à ses côtés pour l'aider. Pourtant, des cinq enfants, ma tante en avait pris deux à charge. Mes parents n'avaient ni à nous nourrir, ni à nous vêtir. Je fus tout de même contraint de retourner à Magallon. Bon nombre de personnes dirent à papa qu'il aurait du me laisser à la capitale, surtout pour parfaire ma voix mais celui-ci n'en fit qu'à sa guise. Il est un fait que les chanteurs 17

ne gagnaient pas autant d'argent qu'actuellement, mais ils en gagnaient plus qu'en gardant les brebis ou en faisant des fagots d'esparto. Je pense que je dois être un peu idiot de naissance car je n'ai jamais osé dire à mon père de me ramener à Saragosse.

La construction

des routes

Mon père me trouva un travail si pénible que des esclaves se seraient révoltés. Du mois de septembre au mois d'avril, je fus embauché par les frères Talego, Angel et Gregorio, qui s'occupaient de l'entretien et de la réfection des routes de la région. Nous nous occupions de la route de Magallon jusqu'au croisement de Gaillur, c'est-à-dire d'une dizaine de kilomètres. Trois tombereaux, chargés de grosses pierres et tirés par des mulets, faisaient la navette. Une fois ces pierres arrivées sur la route, des hommes les concassaient avec des masses: c'était un travail très épuisant. En ce qui nous concerne, nous étions cinq gamins à ramasser les pierres des champs pour les mettre dans de gros paniers. Une fois que le premier tombereau était chargé et en attendant le suivant, nous devions remplir vingt paniers chacun, de sorte qu'à l'arrivée du convoi suivant, on puisse tout charger en cinq minutes. Nous n'avions pas le temps de souffler. Quand il gelait, les pierres étaient collées au sol, et il fallait les arracher avec une pioche. S'il ne gelait pas trop fort, nous faisions ce travail à la main. Nos doigts étaient en sang. Quand j'allais me coucher, ma mère devait me déchausser. Je n'arrivais même pas à ôter mes chaussettes. Je travaillais à toute vitesse parce que je ne voulais jamais être le dernier; j'étais le premier à remplir puis à vider le panier dans le tombereau. Au village, il y avait beaucoup d'oliviers. Un grand propriétaire terrien, M. Perez, employait une centaine de personnes, femmes et enfants compris. Les gosses et les femmes gagnaient une peseta par jour, les hommes trois. Mes 18

jeunes

amis et moi, qui travaillons à la construction de la

route, bien qu'étant gamins, du fait que nous faisions un travail de galérien, percevions trois pesetas. Ma mère était très fière de moi car tout le monde lui disait: «Ton fils n'est plus un enfant, c'est un homme ». Cet honneur m'allait droit au cœur.

19

Naissance et mort de la République
El Esparto et la construction des routes Le 14 avril 1931, après la destitution de la monarchie, la république fut proclamée. Le gouvernement républicain fit immédiatement quelques réformes et la journée de travail de trois pesetas passa à six. La journée des femmes et des enfants passa peseta d'une à trois. Le prix d'achat des matières premières n'augmenta pas. Dans les écoles où il y avait deux instituteurs, un troisième poste fut créé. Ce fut une explosion d'enthousiasme. Tous les enfants furent obligés d'aller à l'école jusqu'à quatorze ans. Nous n'arrêtions pas de chanter des chants révolutionnaires:
Abril catorce, marcha Alfonsico Par Cartagena embarcadico Mientras el cojo llorando Venia de la monarquia Sintiendo quedarse solico.

Abril catorce, marcha Alfonsico

Dejando al puebla sin mas doblones
Que los que tienen los Romanos La lero la la, ay, ay, ya, ya Que contenta que esta la nacio,

Le quatorze avril, le petit Alphonse s'embarqua à Carthagène Pendant que le boiteux en pleurs, Qui venait de la monarchie, Regrettait de rester tout seul. Le quatorze avril, le petit Alphonse s'en alla Abandonnant son peuple sans autres écus Que ceux que laissèrent les Romains La lero lala, ay, ay, ay, ay. Comme elle est contente la nation,

Desde el dia catorce de Abril Que nos trajo la revolucio.

Depuis le quatorze avril qui nous amena la révolution.
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Nous chantions, enthousiastes et ignorants! Pendant ce temps, le clergé, le capitalisme et le militarisme espagnols préparaient le soulèvement contre ce peuple heureux de vivre et de pouvoir travailler grâce à une réforme agraire. Cet ennemi était capable de tuer toute personne osant demander justice et travail. Franco affirma qu'il était disposé à massacrer la moitié de l'Espagne si cela était nécessaire. Ce n'était ni un stratège, ni un grand cerveau mais il avait l'appui du clergé, de tous ceux qui portaient, sous la soutane, le poignard et le tromblon. Ils firent donc ce que Franco avait dit. Les hommes qui formaient le gouvernement républicain, hommes de bonne conscience, n'étaient pas de taille à lutter contre un ennemi disposé à brûler tout le pays plutôt que de concéder un millimètre de terrain mal acquis et de perdre ses privilèges. Les fascistes nous massacrèrent sous le regard

indifférent des nations nommées

«

démocraties ». Le clergé

et les militaires fanfarons espagnols ne tinrent pas compte que l'avènement de la république espagnole s'était produit sans verser une goutte de sang et en respectant tout le monde. En 1931, j'avais quatorze ans. A partir de onze ans, âge auquel je fus envoyé comme berger chez mon oncle, jusqu'au soulèvement franquiste de 1936, je n'ai jamais cessé de travailler. Au mois d'avril, nous commencions à faire des fagots d'alfa: c'était notre métier et notre gagne-pain. Il fallait se lever le matin à deux heures: l'esparto doit être arraché quand il y a de la rosée. Pour se rendre à la Jampudia, en pressant le pas, il fallait quatre heures de marche; si nous allions à Juan Caston et à la Sierreta (la petite montagne), il en fallait cinq. La région où poussait le mieux l'esparto faisait partie de la commune de Pédrola, limitrophe de Magallon. De ce fait, nous n'avions pas le droit d'y aller. Tout ce terrain faisait et fait peut-être encore partie d'une grande propriété de plusieurs milliers d'hectares appartenant au comte de Pedrola. Celui-ci louait les services d'un garde qui vivait dans sa propriété. Ce dernier faisait toujours semblant de ne pas nous voir. Nous allions souvent arracher l'alfa, la nuit, au clair de lune, la pénombre favorisant l'approche de la maison du garde. Ses chiens 22