Mémoires d

Mémoires d'un psychiatre (dé)rangé

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Malgré son titre, le présent ouvrage n'est pas seulement le recueil de souvenirs d'un professionnel de la psyché. On y trouvera des éléments historiques, autobiographiques, le récit de luttes et de révoltes. Ce n'est pas par hasard que l'auteur l'a intitulé comme il l'a fait. Il a été dérangé dans son parcours par l'aveuglement d'une administration tentaculaire, par les égoïsmes des uns et des autres, mais sa trajectoire a été enrichie, voire éclairée par des rencontres exceptionnelles.

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Ajouté le 01 janvier 2006
Nombre de lectures 309
EAN13 9782296423398
Langue Français
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Mémoires d'un psychiatre (dé)rangé

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc. Déjà parus Michel LUCAS, L'urbanisation à la lumière de la doctrine sociale de l'Eglise, 2005. Odette LAPLAZE-ESTORGUES, Des friches et des chiffres, 2005. Huguette MAX-NICARD, La passagère, 2005. Alexandre TIKHOMIROFF, La tasse de thé, 2005. Jean-Placide TSOUNGUI, Cette France qui refuse notre intégration, 2005. Alban JUTTEAU , Evasion tropicale, 2005. Janine ANDRIEU, La Joconde dans le maquis, 2005. Anne PASSOT, La vie ordinaire ou quand le destin s'emmêle,2005. Oumar ABA TRAORÉ, Mon combat pour le Mali, 2005. NKANSA'S Nenthor, Lettre à un ami au Congo, 2005. Michel RUBIN, L'effet madeleine. Petits croquis
d'époque autour de mots yiddish, 2005.

Paul DELCAMPE, Jacob, Mohamed et moi Romain, 2005. Georges AMAR, L'Inde danse, 2005. Marcel FAKHOURY, Les derniers anges d'Alexandrie. Roman, 2005. Christiane DELLAC , Marie-Anne Collot, 2005. SOLVEIG, Linad et les loups, 2005. Philippe MOLLE, Mémoires d'outre mers, 2005. www.librairieharmattan.com harmattan! @wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo @ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9749-0 EAN : 9782747597494

.fr

Hanania Alain AMAR

Mémoires d'un psychiatre (dé)rangé

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
LHannattan Hongrie Espace Fac..des L 'Harmattan Kinshasa Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

75005 Paris
Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

L'Harmattan

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Via Degli Artisti, 10 124 Torino IT ALlE

1200 logements 12B2260 Ouagadougou

villa 96

1053 Budapest

Université

- RDC

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Du même auteur

Une jeunesse juive au Maroc
Editions I 'Harmattan Collection Mémoires du xx: siècle, 2001

Inquiétante étrangeté
Editions I 'Harmattan Collection Ecritures, 2003

Fantasmagorie
Editions l 'Harmattan Collection Ecritures, 2004

Le racisme: ténèbres des
conSCIences, en collaboration avec Thierry FERAL
Editions I 'Harmattan Collection l'Allemagne d 'hier et d 'aujourd 'hut, 2005.

.

À Agnès
À Chipie et Minnie
,

A tous ceux que j'aime et qui m'aiment À mes vrais amis, les seuls, les vrais, ceux qui comptent dans mon cœur

Syllogisme (anonyme) :
Un fou ne sait pas qu'il est fou Or, je sais que je suis fou Donc, je ne suis pas fou.

Préambule
Ce titre provocateur est un clin d'œil à Simone de Beauvoir et le texte qui va suivre se veut un modeste témoignage des espoirs, des joies et des déceptions vécues en plus de trente ans d'exercice de la psychiatrie. Il y eut aussi de multiples dérangements et déchirements inévitables dans une telle pratique aussi complexe, spécifique, que riche.

Cinq chapitres principaux, aux titres
empruntés à des œuvres cinématographiques constituent l'ouvrage: - Au commencement
... La Grande Illusion

- L'ombre d'un doute - La déchirure - Le bonheur est dans le pré.

RA. A.
Novembre 2002-2005.

Au commencement
Que le lecteur se rassure! La mégalomanie ne m'a pas saisi tout petit... Il faudra attendre un peu pour cela!
Je n'aurai pas l'outrecuidance de commencer mes mémoires comme la Bible... quoique! Après tout, elle a bien été écrite par des humains, alors, pourquoi pas 1 La Bible débute par un premier mot au commencement, berechit en hébreu... Il est amusant de remarquer que la première lettre du premier mot de la Bible est la seconde lettre de l'alphabet hébraïque. En effet, l'aleph, la première lettre n'appartient qu'à Dieu, au Créateur. Belle leçon de modestie bien utile quand on a décidé de parler de soi.

Mais revenons à des considérations plus «modestes». Donc, au commencement,il n'y avait rien, pas de folie, veuxje dire, du moins n'avais-je pas encore pris conscience - et
pour cause - de l'irrationnel qui fera irruption dans mon existence bien souvent.

Mon premier véritable «contact» avec la folie se situe très tôt dans ma vie, avant l'âge de quatre ans, en tout cas. J'ai encore en mémoire un souvenir d'abord sonore, celui de cris effroyables poussés par un gosier humain, des cris inhumains pourtant, les cris de ceux qu'on violente, torture ou assassine. Puis ce fut un choc visuel car le bruit m'attira et je voulus voir d'où il venait. Je vis alors une vieille (1) femme aux cheveux gris en désordre, sale, hirsute, pieds nus, à demi dévêtue, édentée, hurlant et gesticulant, se débattant contre des adversaires invisibles du commun des mortels.

Je comprendrai, mais bien plus tard, que cette pauvre folle était totalement hallucinée et repoussait, avec violence mais aussi avec terreur, des persécuteurs que nous ne pouvions pas voir. .. Je me souviens que ma mère me protégea les yeux de sa main en les couvrant et en me disant: « Viens, mon fils, ne regarde pas! C'est une pauvre femme qui a perdu la raison! » Sur le moment, ce geste protecteur de ma mère avait fait son effet, mais je me surpris à y repenser peu après et ma panique fut totale. J'imaginais que je risquais de me trouver en face de cette « folle» et qu'il pourrait m'arriver les pires choses.

Je me rappellerai longtemps ses cris qui, en y réfléchissant, étaient très troublants parce qu'ils n'avaient rien d'humain - ou du moins de ce qu'on attribue à cette espèce
animale spécifique.

Et pourtant, ils provenaient d'un être humain et exprimaient de ce fait très probablementune foule d'émotions. ..
Je compris, beaucoup plus tard, qu'il y avait chez cette femme, une expression archaïque venue du fond de ses entrailles et du fond des âges, un cri de révolte, un cri de détresse, un cri de rage, un cri de terreur aussi. ..

A la suite de cette prise de conscience de la « démence », la quête du sens ne cessera pas de m'habiter, voire me hanter, dans presque tous les aspects de ma vie: comprendre ou au moins essayer de trouver un sens à l'irrationnel, à l'insensé! Ce projet sera un guide précieux et indispensable pour vivre. Ainsi, je n'ai pas pu accepter comme allant de soi les mille et une stupidités apprises lors de mon apprentissage de I'hébreu et les rudiments de religion ou plutôt - devraisie dire - de superstitions véhiculées par des traditionalistes dépourvus de tout sens critique et effrayés ou dérangés par mes
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questions incessantes sur le doute et la recherche d'une signification à telle conduite ou pratique qui me surprenaient... Ma rencontre première avec l'ÎITationnel eut lieu lorsque j'eus cinq ans. Je l'ai abondamment raconté dans deux ouvrages, Une jeunesse juive au Maroc1 et Inquiétante étrangeté2, notamment dans le récit intitulé Le toleb~ De telles scènes de magie étaient monnaie courante dans un pays comme le Maroc pétri de foi et de traditions mélangées et millénaires, tant berbères que juives ou arabes... D'ailleurs, le to/eh est revenu chez mes parents à plusieurs reprises pour renouveler la vertu de ses amulettes en pratiquant de nouvelles séances de magie qui étaient censées fonctionner comme des injections de rappel vaccinal... Ces séances étaient bonnes à tout, la lutte contre la peur, le mauvais œil, les maladies, les crises de nerfs des jeunes filles, les jalousies familiales... et bien d'autres choses. « Ma» première folle fut donc cette malheureuse femme échevelée et hurlante dont j'ai parlé plus haut. Mais nous avions aussi à Rabat trois fous célèbres, Monsieur Paul et Ibo-Topa, dont j'ai déjà relaté l'histoire et Pipa d'Carbone. Celui-ci, grand schizophrène devant l'Éternel, déambulait dans les rues étroites du mellah mais aussi dans la ville occidentale, pieds nus. TIparvenait à saisir entre ses doigts de pieds les mégots qui finissaient « leur vie de cigarette» sur les trottoirs ou la chaussée et les fumait avec délices. Un sourire béat illuminait son visage pendant un bref instant et il repartait à nouveau à la « chasse aux mégots» avec détermination.
1 Unejeunesse juive au Maroc, L'Harmattan, Paris, 2001. 2 Inquiétante étrangeté, L'Harmattan, Paris, 2003. Il

TIétait entretenu par la communauté, comme les autres, et il n'aurait jamais été question de les mettre à l'asile. Depuis la plus haute Antiquité, la folie a été décrite, à commencer par la Bible dans laquelle on trouve, au sein du premier livre de Samuel, un remarquable cas de paranoïa, celui du roi Saül, atteint d'un délire de persécution particulièrement envahissant, doublé d'une homosexualité indubitable quand on connaît l'amour-haine qu'il portait à David qui régnera après lui sur Israël. Mon ami Michel Gillet1, psychiatre et lecteur avisé des textes sacrés, a écrit à ce sujet un très bel article fort convaincant. Cependant, la Bible fait le lien entre le délire de Saül et un mauvais esprit de Dieu qui s'est emparé du roi. Ce lien foliesacré puis folie-possession démoniaque ne fera que se renforcer au cours des siècles. Mais, dans mon récit, je n'étais qu'un petit enfant qui aura bien le temps, une fois adulte, de tenter de répondre aux questions qu'en tant que jeune « découvreur» du monde, je me posais à chaque instant. Notre famille était affligée du d'mioun ou du « damion» selon l'expression francisée de mon cousin Daniel Amar. Ce mot, parfaitement intraduisible, est un concentré explosif de composés hautement toxiques, superstitions, phobies, agitation, hystérie et hypocondrie... Ce cocktail était un élément quasi constant dans la vie quotidienne, du moins chez tous les gens qui ID'étaient proches. Je n'en citerai que quelques exemples criants: les migraines de ma sœur Arlette devenaient un évènement central de la famille et obligeaient ma mère, crédule, à consulter une multitude de médecins dont les inévitables homéopathes, acu1 Michel Gillet: La folie de Saal, paru dans Lumière et vie, octobre 1990, n° 198, 5-21.

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puncteurs - que je baptisais picadors - et tolebs préconisant leur gri-gri. Le récit de l'amour fou et tragique de Mejnoun pour Leila
-légende très voisine de Roméo et Juliette

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m'impressionna

beaucoup et me tit entrevoir ce que pouvait être une passion dévorante et destructrice. Écrite par le Persan Amir Kusrau au début du XIve siècle et peinte sous forme d'une splendide miniature par Betzbad en 1494, cette tragique histoire d'amour, de passion allant jusqu'à la folie, fut reprise beaucoup plus tard par Isaac D'Israeli - père de Benjamin - au début du XIxe sièclep

Le hasard me remit en présence de la folie au cours de mon premier séjour en Espagne en 1957. J'avais dix ans alors.
Au cours d'un séjour intéressant à Madrid, car il nous permit de connaître la rigueur castillane après la langueur orientale de l'Andalousie, je fus victime de l'agression d'un vieux fou en plein jour, en plein centre de la ville. Alors que nous déambulions, le nez au vent, au coin de deux grandes avenues, j'eus la désagréable surprise de voir pointer entre mes deux yeux, le bout d'une canne brandie par un vieil homme obscène, grossier, hirsute, ricanant et hurlant. Je demeurai pétrifié, mes parents s'affolèrent comme de coutume, des passants s'arrêtèrent et dirent à mes parents que ce vieux fou était coutumier du fait et adorait effrayer les enfants. p pil

était parvenu à ses fins, car après la stupeur, je me mis à trembler comme une feuille et me réfugiai dans les bras de ma mère. Tout aurait pu en rester là.

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Malheureusement, quelques semaines après notre retour, mes parents et les enseignants s'aperçurent que j'étais souvent agité de tics au niveau du visage et surtout des yeux que je clignais intensément de façon quasi spasmodique à certains moments de la journée. Je m'imaginais que si je ne me forçais pas à cligner des yeux, je risquais de voir disparaître tout le monde autour de moi et de me retrouver seul au monde dans un univers désert. En clignant les yeux de façon ritualisée, je me persuadais que j'évitais aux miens de mourir et surtout je m'évitais l'abandon. De cela, je ne parlerai jamais à personne. C'est en écrivant ces lignes que je restitue l'intégralité des faits et même le vécu - demeuré intact dans mon souvenir - qui les accompagnait. Mes parents étaient préoccupés, non par mes résultats scolaires qui étaient excellents, mais par cette explosion de tics qu'ils ne comprenaient pas. Je fus conduit chez notre pédiatre habituel, le docteur Bourgin qui me prescrivit du maxiton-B en granules. J'ai su, bien plus tard, que le maxiton est une amphétamine que l'on prescrit parfois (à l'heure actuelle encore) à des enfants hypertoniques, agités, dont l'attention est labile, ou bien atteints de la maladie des tics de Gilles de La Tourette (ce qui n'était absolument pas mon cas). Je n'ai jamais avalé le moindre granule de ce médicament et mes tics se sont envolés. Ma mère découvrit plus tard le pot aux roses en retrouvant des petits tas de granules rouges de maxiton bien dissimulés sous mon lit.

Prescience? Non! Plutôt prudence ou obstination qui m'ont été bien utiles! Ce fâcheux incident ne m'avait toutefois pas troublé au point de ne pas apprécier les beautés de la capitale espagnole. 14

Nous visitâmes le gigantesque musée du Prado et nous nous gavâmes des œuvres de Goya, le Gréco, Vélasquez... Goya m'impressionnasurtout par ses tableaux représentant les membres grimaçants et décadents de la famille royale d'Espagne, les fusillés de la guerre contre Napoléon, les dessins - El sueno de la razon produce monstruos - (le sommeil de la raison engendre des monstres). Gréco exhibait des visages un peu stéréotypés, longs, blafards, tristes, sévères. Le Prado fut épuisant à visiter, les salles débouchant sur d'autres salles dans une sorte d'enchainement interminable, les toiles défilant sous nos yeux. J'apprendrai plus tard à ne visiter les musées que par fragments. Quelques semaines après notre retour d'Espagne, mon père se sentit brutalement abattu, morose, voire triste; il s'enfermait souvent dans sa chambre, parlait peu, mangeait peu, dormait mal.

La situation se détériora au point de le contraindre à cesser momentanémentson activité. On évoqua une « dépression nerveuse» due aux eaux de Lanjaron! Quels pouvoirs prêtait-on à cette cure et à une banale eau thermale? On« noyait le poisson» ! On s'abstenait d'évoquer les vraies raisons de cette « dépression nerveuse »...
Ces derniers mots résument mes réflexions d'adulte, car à l'époque la version de l'eau maléfique passait bien. Plus tard, en reparlant avec mon père, je pus établir des corrélations
entre ses ennuis professionnels et l'éclosion de sa tristesse.

L'évocation d'un conflit professionnel fut pour moi l'occasion de recevoir une très belle leçon de courage de mon père.

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TI

me dit en effet: « Si tu as raison, si tu es sûr de toi, si tu

peux le prouver, tiens bon, accepte un compromis si tu as un choix limité mais ne cède pas... on te rendra justice plus tard.. » Beaucoup plus tard, mon père spirituel, Georges Daumezon, médecin-chef à Sainte-Anne, me dit à l'occasion de difficultés rencontrées dans mon travail: « Cher ami, vous savez que j'ai été médecin-directeur à Fleury-les-Aubrais, puis médecin-chef à Henri-Rousselle. J'ai appris une chose essentielle : un compromis... passe encore, mais jamais de compromission... » Mon père se remit lentement de cet épisode pendant lequel je le trouvais fragile, irritable, peu communicatif TIavait souvent les yeux rouges et cela m'angoissait car il n'avait plus cette énergie rassurante que je lui attribuais~ ravais besoin de sa protection et sa défaillance me déstabilisait~ C'est à cette époque, qu'en secret, je parcourais toutes les notices des médicaments qu'on lui prescrivait alors que je n'y connaissais rien, mais je me familiarisais avec des noms chimiques compliqués. Il conserva de cette période une certaine

fragilité et rechuta en 1960

~

TI alla à Casablanca consulter un neurologue, le docteur Pierson, qui lui prescrivit alors du Niamide, un produit assez difficile à manipuler, totalement contre-indiqué pour lui à cause de ses ennuis hépatiques et de son hypertension artérielle. J'appris plus tard qu'il s'agissait d'un IMAO (inhibiteur de la mono-amine oxydase) n'autorisant aucune association, et comportant beaucoup de précautions d'utilisation.

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La grande illusion
La « période de latence »
En dehors de l'épisode madrilène, mes seuls liens avec la folie eurent lieu par le biais de la littérature, des bandes dessinées que nous nommions plus simplement « illustrés», du cinéma ou de quelques récits familiaux. Certes, il y avait bien dans la famille élargie quelques « fadas» baptisés pudiquement « originaux », dont on ne parlait qu'à mots couverts. Issus de mariages consanguins conclus en dépit du bon sens et faisant fi des notions les plus élémentaires de l'hérédité, quelques rejetons malheureux eurent à payer les erreurs « d'aiguillage» de leurs familles. Mais l'essentiel de ma « culture» psychiatrique provenait de mes lectures et du cinéma. Ainsi ai-je vu, sans doute un peu trop prématurément pour mon niveau de maturité psychique, des films comme Soudain l'été dernier de Joseph L. Mankiewicz, dans lequel la malheureuse Elizabeth Taylor est sauvée de justesse de la lobotomie frontale par le ténébreux et efficace neuropsychiatre brillamment interprété par Montgomery Clift. Citons aussi La Tête contre les murs de Georges Franju, Le Corbeau de Henri Georges Clouzot, Les Innocents de Jack Clayton et certains films de Hitchcock. Cependant, je dois admettre que mes lectures passionnées des contes de Guy de Maupassant, des contes fantastiques de Théophile Gautier ou d'Edgar Allan Poe, ou certains livres de Franz Kafka, me firent mssonner davantage, car mon imagination vagabondait beaucoup plus librement, n'ayant pas de
support filmé et en quelque sorte imposé.

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En particulier, quelques livres me laissèrent durablement une très forte impression, Le Horla de Guy de Maupassant, La Métamorphose de Franz Kafka, L 'fIe aux fous et Au revoir, Docteur Roch d'André Soubiran...

Découverte des écrits de Sigismund Schlomo Freud
En classe de première littéraire, je fus particulièrement attiré par deux lectures, celles de Marx avec Le manifeste du parti communiste et de Freud, notamment Psychopathologie de la vie quotidienne et Introduction à la psychanalyse. Je m'aperçus assez rapidement que, tout en étant un novateur et un homme assez courageux pour oser répandre dans un empire austro-hongrois antisémite de telles conceptions, Freud était aussi une sorte de « plagiaire». Tant pis si mes propos déplaisent fortement aux dogmatiques et sectateurs de Sigmund, mais il faut bien qu'ils admettent que leur gourou s'est abondamment et intelligemment servi du Talmud (interprétation de la Thora) pour sa technique analytique ainsi que de l'interprétation des rêves dans la Bible. Seule peut-être échappe au « plagiat» la métapsychologie... J'y reviendrai dans la suite de ce récit. Freud aura eu le mérite de discourir assez simplement de notions dont on ne parlait jamais, en particulier de sexualité. . .

Profondément troublé par l'abondance des «emprunts» de Freud à la mystiquejuive, à la kabbale, à la Bible, au Talmud,j'ai d'ailleurs organisé, mais beaucoup plus tard, à la fin du xxe siècle, une conférence à Lyon sur le thème Le Judaisme et la mystique juive, sources fondamentales ries freudiennes. des théo-

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Pour la circonstance, j'avais invité un connaisseur, brillant de surcroit, Marc-Alain Ouaknin, rabbin, philosophe qui nous a véritablement fait « phosphorer» sur le sujet. J'ai éprouvé une immense satisfaction à organiser cette conférence dans cette bonne ville catholique et traditionaliste de Lyon et à constater l'intérêt que le sujet avait suscité.

Une période d'intense réflexion
L'année suivante, en terminale philosophie, je pus compléter mes modestes acquis freudiens en lisant les philoso~ phes grecs et classiques, et les dissidents de Sigmund, CarlGustav Jung et un peu de Jacques Lacan - avec beaucoup de mal, il faut bien le dire, malgré une solide formation latine, et une grande déception devant un hermétisme qui m'a semblé délibéré, snob et totalement inutile.

Platon, Aristote, Spinoza et Kant me seront bien utiles plus tard lorsqueje m'intéresserai de près à l'éthique. Un élément revenait en tout cas dans la majorité de mes lectures, le caractère satanique, magique, voire sacré de la
folie, selon les cultures.

Érasme! dans son célèbre Éloge de la folie, n'écrit-il pas? : [...] Revenons à Saint-Paul. « Vous supportez aisément lesfous », dit-il de lui-même, et plus loin: « Acceptez-moi comme un fou » ; puis: « Je ne parle pas selon Dieu, mais comme si j'étais fou » ; et encore: « Nous sommes fous pour le Christ. » Que d'éloges de la Folie, et dans quelle bouche I

1 Érasme: Éloge de la folie. Traduction de Pierre de NOLHAC, Paris, Classiques Garnier, 1936.

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Il va plus loin, et la prescrit comme indispensable au salut: « Que celui d'entre vous qui paraît sage devienne fou pour être sage / »Dans Saint-Luc, Jésus ne donne-t-il pas le nom de fous aux deux disciples qu'il a rejoints sur le chemin d'Emmaüs? Et peut-on s'en étonner, puisque notre SaintPaul attribue à Dieu lui-même un grain de folie ? « Lafolie de Dieu, dit-il, est plus sage que la sagesse des hommes. » Origène explique, il est vrai, que cette folie ne saurait être mesurée par l'intelligence humaine, ce qui s'accorde à ceci: « La parole de la Croix est folie pour les hommes qui passent » Mais pourquoi sefatiguer à tant de témoignages? Le Christ, dans les psaumes sacrés, dit à son Père: « Vous connaissez ma folie. » D'ailleurs, ce n'est pas sans raison que les fous ont toujours été chers à Dieu, et voici pourquoi. Les princes se méfient des gens trop sensés et les ont en horreur, comme faisait, par exemple, César pour Brutus et Cassius, alors qu'il ne redoutait rien d'Antoine, l'ivrogne. Sénèque était suspect à Néron, Platon à Denys, les tyrans n'aimant que les esprits grossiers et peu perspicaces. De même le Christ déteste et ne cesse de réprouver ces sages qui se fient à leurs propres lumières. Saint Paull'q[firme sans ambages: « Dieu a choisi ce qui, pour le monde, est folie », et encore: «Dieu a voulu sauver le monde par la Folie », puisqu'il ne pouvait le rétablir par la Sagesse. Dieu lui-même l'exprime assez par la bouche du prophète: « Je perdrai la sagesse du sage et je condamnerai la prudence des prudents. » Sur un tout autre plan, il est amusant de constater qu'en espagnol, l'auxiliaire être revêt deux formes: ser (pour un état durable) et estar (pour un temps provisoire). Ainsi, si l'on veut dire dans la langue de Cervantès je suis malade, on utilisera la formule estoy malo. En revanche, soy malo signifieje suis méchant, mauvais. 20

Le terme malo est utilisé dans les deux cas et la référence au maI, au malin, au diable, à la possession, à la sorcellerie, est flagrante... En tout cas, cela viendrait de l'extérieur. Un diable a pris possession de la personne comme dans l'histoire du roi Saül ou bien un sort a été jeté par un sorcier ou encore une boisson maléfique a été ingurgitée pour envahir l'esprit
de la personne à envoûter...

A aucun

moment, n'est évoquée

la possibilité d'une cause interne. On retrouve ici les arguments de Jean-Jacques Rousseau notamment sur le mythe du bon sauvage et de l'utopique innocence intrinsèque initiale.

A partir du moment où la folie était présentée comme la manifestation d'une possession démoniaque, il ne restait plus qu'à mettre en place des rituels d'exorcisme ou de façon plus radicale, éliminer le porteur du mal, en le brûlant par exemple, en le torturant et en lui faisant avouer un pseudo pacte avec le diable. L'inquisition!, fondée, non par l'Espagne mais
par le «Saint-Siège» au
combattre les Cathares en France) a particulièrement œuvré dans ce sens de façon obsessionnelle en consignant, dans les moindres détails, le déroulement des séances de tortures. Après l'aveu supposé « rédempteur », le supplicié était brûlé publiquement. Le feu, l'eau, symboles forts de la purification, seront repris à partir d'antiques pratiques de l' histoire de l'humanité. Mais aucune recherche d'un sens quelconque de la folie-possession n'était envisagée. Le Mal, le Malin étaient seuls en cause et il fallait les éradiquer. Certaines sociétés ont préféré opter pour la sacralisation du fou, possédé, certes, mais pas forcément par les forces du mal, mais pouvant être en relation avec des forces occultes et
cf. mon article L'antisémitisme: nal, juin 2000.
1

xnr siècle (principalement pour

une maladie auto-immune ?, Le Jour-

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