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Michelin 120 ans

De
262 pages
Au cours de 12 décennies d'existence, Michelin employa des centaines de milliers de salariés sur ses sites de recherche, d'essais, de production et de commercialisation, installés de par le monde entier. Dans ce troisième volume de sa trilogie, par les témoignages d'acteurs de cette prospérité, l'auteur met en relief le vécu remarquable de certains d'entre eux dans le cadre de leurs activités au sein de leurs services respectifs.
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(Pardon Sénèque d’avoir, une fois de plus, changé un mot à ton exhortation)

«. Allons, mon âme, achève l’entreprise que tu médites depuis si longtemps ».

A mes aïeux qui m’ont transmis les forces morales, propres à notre terre d’Auvergne. A ma descendance proche et future afin qu’elle sache ce que furent les efforts accomplis. A tous ceux qui prenant part à mon éducation m’ont apporté les connaissances nécessaires à ma marche.

REMERCIEMENTS A tous ceux qui m’ont confié le témoignage de leur propre vécu “Michelin”, ou celui de membres de leur famille, ayant quittés notre terre. A Bernard Hoffmann, fin lettré à l’esprit ouvert sur notre monde, qui a posé un regard bienveillant sur mon manuscrit. A Louis Saugues et Pierre-Gabriel Gonzalez, passionnés de L’Aventure Michelin, dont le prêt de photographies de l’ouvrage me fût précieux. A Pierre Jonville, pour son assistance en matière de mise en page des textes et des photos.

PROLOGUE

Dans mes deux précédents ouvrages, à travers la vie quotidienne des membres d’une famille de salariés de la Manufacture de Pneumatiques, j’ai relaté l’évolution économique et sociale des gens du Milieu Michelin ainsi que les événements marquants du développement de l’Entreprise Clermontoise. J’y ai souligné la résolution et l’énergie des hommes qui, dans l’obligation de composer avec les vicissitudes des temps, ont assumé la charge de la Direction de la Manufacture. Ce n’était qu’équité. Dans cet écrit final de la trilogie “Michelin”, je viens dresser les portraits d’hommes et de femmes représentatifs de la diligence de ces milliers d’autres salariés de “La Grande Maison” qui, tout au long de douze décennies, ont collaboré à la prospérité de la firme auvergnate. Ce n’est que justice. A l’image de tous leurs compagnons de travail, ils offrirent, sans compter, leurs bras, leurs esprits et leurs cœurs à l’œuvre à accomplir. Ils possédaient une conscience professionnelle à toute épreuve, une ténacité que le temps n’émoussait pas et un souci de l’économie, hérités des ancêtres. Ainsi, Michelin devint le Numéro Un Mondial du Pneumatique. Peu d’entre eux ont pu conter leur engagement et leur avancée quotidienne car l’humilité fut aussi une de leurs vertus. Ils ont apporté leur richesse aux autres et ils se sont imprégnés de celle des autres. Ces quelques “tranches de vie” se veulent un très sincère hommage rendu à ces acteurs et témoins discrets du considérable progrès économique et e social accompli au cours du XX siècle.
L’auteur

I LA PHILOSOPHIE DIRECTORIALE Alors que l’essor industriel bouleversait la vie économique et sociale De la société occidentale, le 15 mai 1891fut portée à la connaissance du monde entier l’encyclique de Léon XIII intitulée “Rerum novarum”. Cette lettre solennelle sur la “Condition des ouvriers” fut plus communément connue sous le nom de “La Charte des Travailleurs”. Annoncée le 24 mai 1889, la raison sociale Michelin avait, alors, exactement 2 ans d’existence, à la date de cette publication. La compréhension de l’influence considérable qu’exerçât cet ouvrage sur l’évolution sociale du monde chrétien, passe par la nécessaire connaissance de ses idées maîtresses. Elles furent les sources de la philosophie patronale Michelin, leurs axes de conduite et motivèrent les décisions des frères André et Edouard. Pour la clarté de cet ouvrage et des deux qui l’ont précédé, il était donc indispensable de les exposer. Afin de s’engager à porter utilement à la connaissance des fidèles son regard d’Homme de Dieu, posé sur les relations patronat-ouvrier, il importait que Léon XIII ait une claire conscience des bouleversements qui s’opéraient alors dans la vie économique et sociale de ses acteurs. Parmi ses sources d’information se trouvaient les nombreux écrits publiés alors dans le monde occidental ainsi que les témoignages arrivant chaque jour au sein de la Cité Papale. Entre tous les ouvrages traitant du socialisme et bien en place dans la bibliothèque vaticane, l’Eglise avait déjà pris en compte “La République” de Platon, “L’Utopie” de Thomas More, le “Code de la nature” de Morelly. Devaient bien évidemment s’y trouver aussi les théories de l’Abbé Mably sur “Les doutes proposés aux philosophes sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés politiques”. Quant à l’Eglise de France, à cette date, elle avait déjà bien analysé l’action de Maurice Maignen, le fondateur du Cercle Catholique d’Ouvriers de Montparnasse. A sa mort en 1890, fort était l’impact de son œuvre sur les consciences des acteurs en milieux sociaux, se référant aux Evangiles. C’est probablement de cette source que jaillit, quelques

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années plus tard, le “Sois fier ouvrier” de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. (*) Mais, les thèses qui, en cette fin du XIXe siècle, bouleversaient les idées maîtresses guidant l’économie jusqu’alors, étaient celles contenues dans les écrits de Marx et d’Engels : une révolution des esprits par les principes du matérialisme historique, de la dictature du prolétariat, du collectivisme. Les affirmations de ces deux promoteurs de la lutte des classes représentaient pour l’enseignement de Rome, une terrible menace. Avant de se lancer dans un tel écrit de portée universelle, le Pape et son entourage avaient scrupuleusement recueilli des milliers de témoignages de membres du clergé et de laïcs proches du milieu du travail. Ces éléments suffisamment précis et concordants avaient mis en place, du bas en haut de la hiérarchie, une compréhension à la fois globale et détaillée des antagonismes sociaux de l’époque. A ce titre, n’oublions pas qu’en ce qui concernait la terre de France, Emile Zola avait déjà écrit la majorité de son œuvre et son “Germinal”, révélateur d’une terrible réalité, étendait son influence sur toutes les couches de la société. Par sa déclaration solennelle, Léon XIII prouvait sa connaissance de l’évolution de la société, en établissant le fondement de sa réflexion sur ce premier constat : « Le travail n’est pas une simple marchandise. Il faut reconnaître en lui la dignité humaine de l’ouvrier. Par des mesures promptes et efficaces, il faut venir en aide aux hommes de classes inférieures, attendu qu’ils sont pour la plupart dans une situation d’infortune et de misère imméritée…Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour eux une protection…A cela il faut ajouter la concentration entre les mains de quelques uns de l’industrie et du commerce devenus le partage d’un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires… ». Il établissait ensuite la raison profonde, intrinsèque, d’accomplissement de tout travail, entrepris par quiconque exerçant un métier : « Le but immédiat visé par le travailleur, c’est d’acquérir un bien qu’il possédera en propre et comme lui appartenant… Il attend de son travail

(*) «. Sois fier ouvrier ». : chant de foi des Jocistes – voir annexe I

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le droit strict et rigoureux, non seulement de recevoir son salaire, mais encore d’en user comme bon lui semblera…C’est pourquoi l’on peut affirmer en toute vérité que le travail est le moyen universel de pourvoir aux besoins de la vie, soit qu’on l’exerce sur sa propre terre ou dans quelque métier… ». A Clermont Ferrand, dans l’entreprise de la place des Carmes qui étoffait ses effectifs par la grâce du succès du pneumatique démontable, l’idée que le labeur nourrissait l’homme et pourvoyait à ses besoins fondamentaux n’était pas à promulguer. Ses acteurs, gents des montagnes durs à la besogne, le savaient depuis bien longtemps. Mais en cette jeune firme, se développait une deuxième notion : le travail permet à l’Homme de se réaliser. Aussi, cette vision de “transcendance”, intelligemment diffusée, établissait un esprit d’équipe dans lequel chacun s’affairait au mieux de ses capacités. Cette notion de perfectionnement eut toujours force, au cours des décennies suivantes. Qui ne se rappelle pas de cette phrase de François Michelin, prononcée lors d’une soirée des médaillés : « Rappelez-vous ce que vous étiez à votre arrivée dans l’Entreprise, et ce que vous êtes devenus depuis ». ? Poursuivant son analyse, Rome évoquait, en ces termes, une conception d’Etat prônée par le socialisme du moment, privilégiant la propriété collective au détriment de la propriété privée : « Et que l’on appelle pas à la providence de l’Etat, car l’Etat est postérieur à l’homme. Avant qu’il pût se former, l’homme avait déjà reçu de la nature le droit de vivre et de protéger son existence…Comme les enfants reflètent la physionomie de leur père et sont une sorte de prolongement de sa personne, la nature lui inspire de se préoccuper de leur avenir et de leur créer un patrimoine qui les aide à se défendre honnêtement dans les vicissitudes de la vie, contre les surprises de la mauvaise fortune. Or, il ne pourra leur créer ce patrimoine sans posséder des biens productifs qu’il puisse leur transmettre par voie d’héritage. En substituant à la providence paternelle la providence de l’Etat, les socialistes (*) vont contre la justice naturelle et brisent les liens de la famille ».
(*) Socialistes : mot à replacer dans le contexte des écrits et mentalités de l’époque

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Ce dernier paragraphe renforçait les convictions des frères Michelin qui croyaient en la capacité de L’Homme à faire bouger les choses par ses propres efforts, plutôt qu’à se reposer sur une philosophie “collectiviste” dans laquelle, ce dernier devenu simple participant et non plus fier acteur, ne pouvait que s’y perdre. D’où l’expressive phrase du Patron, entendue bien des fois : « L’homme est unique et irremplaçable ». C’est bien dans cet esprit d’épauler l’Homme dans ses moments de grande misère qu’aux jours, de la Grande Guerre 14/18, l’Entreprise apporta sa participation à l’effort national en créant, à Clermont-Ferrand, son propre hôpital. Plusieurs milliers de blessés et d’invalides, gravement atteints dans leur chair et leur esprit, y furent soignés, sans distinction de grade ou de situation sociale. Aux lendemains du terrible conflit, à ses propres salariés «. uniques et irremplaçables »., la Direction manifesta, un hommage particulier, en publiant un Livre d’Or. Dans celui-ci étaient inscrits les noms de tous ses employés mobilisés, auxquels étaient joints deux courts textes d’hommage, ainsi qu’un tableau des grades des combattants avec les décorations françaises et étrangères attribués aux récipiendaires. Poursuivant son analyse, Léon XIII, après avoir fait référence à « JésusChrist, fils de Dieu et Dieu lui-même, a voulu passer aux yeux du monde pour le fils d’un ouvrier »., aborde la notion de juste rémunération : «. Mais, parmi les devoirs principaux du patron, il faut mettre au premier rang celui de donner à chacun le salaire qui convient…Ce serait un crime à crier vengeance au ciel que de frustrer quelqu’un du prix de ses labeurs ». Et s’ensuit le rappel du terrible aphorisme de Saint-Jacques : «. Voilà que le salaire que vous avez dérobé par fraude à vos ouvriers crie contre vous, et que leur clameur est montée jusqu’aux oreilles du Dieu des armées ». Cette référence à Saint-Jacques sera reprise en des termes similaires par Emile Durkheim, un des fondateurs de la sociologie. En effet, dans son ouvrage “De la division du travail social”, publié en 1893, celui-ci évoquera un “cri de douleur et, parfois, de colère, poussé par les hommes qui sentent le plus vivement notre malaise collectif”. Ce rappel des “cris” du monde ouvrier reflète bien les difficultés de vivre de l’époque, de celles faisant dire “ne plus en pouvoir”. De la montée de ces appels Michelin eut-il l’idée de créer “La Participation”, en récompense à l’activité propre de chaque membre du

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personnel ? On peut y penser, tout en n’oubliant pas qu’un capital d’épargne ou de retraite est un bon stimulant pour l’action. Crée en 1898, cette allocation annuelle se voulait être un minimum garanti à ceux qui accomplissaient consciencieusement leur tâche. La philosophie d’Edouard, en la matière se trouvait inscrite sur deux pages du livret remis à l’heureux bénéficiaire. La première précisait les qualités que devait avoir prouvé le participant : But de la participation Le but est de faire le meilleur pneu possible au meilleur prix possible en évitant le manque de soin, les temps perdus, les mouvements inutiles, les gaspillages et les déchets. J’ai vu des ouvriers venus me trouver en disant : «. J’ai 6 ans de présence, je devrais être participant ». Ceux-là se trompaient : la participation n’est pas faite pour récompenser l’ancienneté.; La Participation est réservée aux hommes intelligents et consciencieux qui nous aident de tout leur pouvoir à faire que le PNEU MICHELIN soit toujours le meilleur pneu du monde ». Le deuxième volet précisait l’engagement à une bonne réputation : « Nous désirons que les participants considèrent qu’ils sont chez eux dans l’usine. Notre usine sera une usine modèle le jour où tous les ouvriers seront participants et seront dignes de l’être. Nos participants peuvent faire deux choses pour arriver à ce beau résultat : 1 – donner l’exemple aux autres ouvriers 2 – attirer dans l’usine de nouveaux ouvriers qui soient intelligents et travailleurs. Il y a assez d’honnêtes gens qui veulent gagner leur pain pour n’embaucher ni des paresseux ni des menteurs. Le soin apporté par chaque ouvrier dans son travail est un élément capital de la prospérité de l’usine. Si quelqu’un dit : «. C’est un participant de l’usine Michelin »., il faut qu’on puisse répondre : «. Alors c’est un honnête homme et un bon travailleur ».(*) Tout est dit, tout est clair : l’employé sait ce qui lui reste à faire.
(*) Voir le règlement complet de La Participation en annexe II

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Approfondissant sa réflexion, le Souverain Pontife encourage les hommes à lever la tête et les incite à s’organiser : « L’Eglise pourvoit encore directement au bonheur des classes déshérités par la fondation et le soutien d’institutions qu’elle estime propre à soulager leur misère ». Ainsi le Chef de l’Eglise Romaine lance le fondement de syndicats se référant aux doctrines chrétiennes. Devant une science sociale ainsi développée, ce ne fut donc pas en vain que retentit la parole apostolique. Ceux qui l’entendirent la reçurent avec reconnaissance, qu’ils fussent croyants ou athées. Appartenant à toutes les couches de la société, c’étaient des hommes et femmes généreux, soucieux d’améliorer le sort de leurs prochains. Dans ce cadre de l’évolution des idées touchant à la maîtrise du capital et de la production, source de toute économie, de son côté le Parti Socialiste ne restait pas inactif. Aux lendemains de la constitution, en avril 1905, de la Section Française de l’Internationale Ouvrière, plus communément appelée SFIO, Jean Jaurès, le fondateur du journal L’Humanité, avait clairement et fermement précisé sa doctrine en matière de relation capital-travail : « Entre le capital qui prétend au plus haut dividende et le travail qui s’efforce vers un plus haut salaire, il y a une guerre essentielle et permanente ». La suite logique à ces propos fut l’annonce, quelques mois plus tard, du dépôt, par le Parti Socialiste, d’une proposition de loi « sur la transformation de la propriété individuelle en propriété collective ou sociale ». Dans sa motion du congrès de Toulouse de novembre 1908, la SFIO renforçait son engagement : « Le Parti socialiste, parti de la classe ouvrière et de la révolution sociale, poursuit la conquête du pouvoir politique pour l’émancipation des prolétaires par la destruction du régime capitaliste et la suppression des classes… Il rappelle sans cesse au Prolétariat, par sa propagande, qu’il ne trouvera le salut et l’entière libération que dans le régime collectiviste ou communiste… C’est dans cet esprit que le Parti socialiste reconnaît l’importance essentielle de la création et du développement des organismes ouvriers de lutte et d’organisation collectives (syndicats, coopératives, etc.), éléments nécessaires à la transformation sociale…».(*)
(*) Extraits de “L’Ours”, publication hors série N° 42 du mensuel culturel du Parti socialiste

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A la prise de connaissance de ce texte, on est à même de penser qu’en une impérative réaction, les responsables de la marche industrielle de notre pays, particulièrement ceux des milieux catholique et protestant, conçurent et ajoutèrent un volet social à leur “mission de patron”. Peut être, aussi, que certains d’entre eux se rappelèrent que le mot “patron” venait de patronus, issu du grec patêr, signifiant père, et que leurs regards sur leurs employés devaient donc être ceux d’un père… Ne soyons donc pas étonnés que les frères Michelin, baignant dans un milieu catholique pratiquant, perçurent qu’un perfectionnement moral, basé sur des références religieuses, pouvait stabiliser l’économie de notre société, assurant, ainsi, la prospérité des entreprises. Comme le moral des ouvriers et leur aptitude à bien œuvrer passaient par le soulagement de leurs soucis quotidiens tant dans le domaine de la santé, de l’établissement d’un confort d’habitation que dans l’éducation de leurs enfants, Edouard, André et les proches membres de leur famille s’impliquèrent à atténuer leurs incertitudes des jours à venir. De cet engagement, les exemples sont multiples, tant dans le domaine du privé que dans celui du collectif. Dans le ressort de l’aide individuelle, l’aperçu suivant en est une parfaite illustration : - 1936 : En France, la tension est forte entre le patronat et les syndicats, et le Front Populaire arrive au pouvoir. A Clermont Ferrand, l’agitation est constante dans les ateliers, et Pierre Michelin négocie avec les représentants syndicaux.(*) Mais cette lutte n’est pas le premier souci de Claude Valansot, ouvrier mécanicien à VDA : depuis des semaines, son épouse souffre d’un cancer avancé. Un médicament, réputé de grande efficacité pour lutter contre cette maladie, mais introuvable en France, est disponible en Suisse. L’assistante sociale de l’usine parle de ce problème de santé à la Direction : sans hésitation, celle-ci fait venir, à ses frais, le précieux médicament. Malheureusement, arrivé trop tard, le remède ne pourra pas enrayer le mal. - 1946 : Claude Valensot, dans un désir d’indépendance, donne sa démission et monte son propre atelier de mécanique générale. Il achète des machines outils, venues d’Allemagne comme dommages de guerre, et installe le circuit électrique avec des câbles achetés au service “Matériel
(*) Grèves de 1936 : lire “Michelin, Michel, Marius, Marie et les autres…”

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Usagé” de la Manufacture. Quelques mois plus tard, par la qualité de son service il est couché sur la liste des sous-traitants. - 1948 : Citroën sort la 2 CV. : Claude Valensot devient le fabricant exclusif des écrous à plaquette, destinés à fixer les roues de cette voiture, roues fabriquées à Clermont Ferrand. Ses factures sont régulièrement acquittées et son entreprise va de l’avant. Dans cet esprit de venir en aide au personnel, les réalisations à caractère collectif sont multiples. Ainsi se créèrent trois zones de cités avec leur propre église, les écoles de foi catholique attenantes et accueillant les enfants du personnel de la maternelle aux classes de 3e poursuivant même la formation de ces jeunes jusqu’à l’obtention de C.A.P. Suivirent les pensionnats, les coopératives de quartiers, le dispensaire, la clinique, le sanatorium. A cela s’ajoutèrent les sociétés de chasse, de pêche, le groupe théâtral. Pour encourager la pratique du sport dans de nombreuses disciplines, Marcel Michelin, second fils d’André, et responsable du développement, créa l’Association Sportive Michelin. En 1920, le patronyme du manufacturier disparut et fut remplacé par “Montferrandaise”. L’ampleur d’une telle entreprise, qualifiée de “meilleur exemple de paternalisme”, fut particulièrement remarquable dans deux domaines : l’habitat où Michelin logea jusqu’à 14000 personnes et les écoles instruisant 6300 élèves à la date de leur passage sous l’autorité de l’Education nationale. Quant à l’action sociale, principalement tournée vers les enfants et les jeunes, en général, elle fut conduite par l’engagement personnel du discret Jean Michelin, fils aîné d’André, et de son épouse Marie, née Puiseux.(*) Les anciens élèves des pensionnats d’Orcines, de Lapeyrouse et d’Escolore s’en souviennent toujours.(**) Certes, à la même période, Michelin ne fut pas le seul à instituer une telle composante sociale. En leur chère Lorraine, les de Wendel, Maîtres de Forges également fervents catholiques, agirent de même. Leurs réalisations furent comparables à celles des frères André et Edouard, dans les domaines de la santé et du logement de leurs employés, ainsi que dans celui de l’instruction de leurs enfants. Cependant, elles n’atteignirent pas le niveau quantitatif des œuvres Michelin.
(*) Généalogie Michelin : lignée de 225 noms en annexe du livre “Trois générations de salariés chez Michelin” (**) Réalisations sociales Michelin : lire les deux précédents volumes

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Quarante ans après la publication de l’encyclique de Léon XIII, sévit la terrible crise économique consécutive au krach de Wall Street, celui du “jeudi noir” 24 octobre 1929. Dans les jours qui suivirent, la panique boursière fit s’effondrer des pans entiers de l’économie occidentale et, pour protéger leur industrie, les pays importateurs rendirent leurs barrières douanières infranchissables. Dans ce terrible contexte de chute de la production, Michelin dût fermer son usine de Milltown, aux EtatsUnis, et procéder, au cours des mois suivants, à des licenciements massifs, frappant tous ses sites. A Clermont où les usines Michelin employaient 16000 personnes aux premiers mois de 1930, à partir de la date leurs effectifs diminuèrent régulièrement, pour tomber de moitié, en fin d’année 1931. Et c’est ainsi que “La Soupe Populaire” installa ses cuisines en la capitale de l’Auvergne. Nombreux furent, alors, les ouvriers qui la fréquentèrent, bien obligés de nourrir femmes et enfants, et humiliés de n’être plus utiles à la société. A cette terrible époque, Pie XI, conscient des ravages économiques frappant le monde occidental, méfaits consécutifs à la crise financière, publia sa propre encyclique, renforçant les thèses fortes de Léon XIII : « A mesure que l’industrie et la technique modernes envahissent rapidement pour s’y installer, et les pays neufs et les antiques civilisations d’Extrême Orient, on voit s’accroître l’immense multitudes des prolétaires indigents dont la détresse crie vers le ciel… Ne constatons-nous pas que les biens immenses qui constituent la richesse des hommes sortent des mains des travailleurs ». Dans cette parfaite communion d’esprit était donc rappelé la phrase prépondérante de l’instigateur de Rerum Novarum : « Le travail n’est pas une simple marchandise. Il faut reconnaître en lui la dignité humaine de l’ouvrier ». Pendant plusieurs décennies, toutes ces fortes pensées guidèrent donc les engagements sociaux des dirigeants de la Manufacture. Aussi, la montée en puissance du syndicalisme, réclamant vigoureusement sa part de gestion sociale et salariale de l’Entreprise, vint-il entraver l’action patronale. Aussi comprenons-nous mieux pourquoi qu’à l’époque où ce mouvement fut fortement marqué par l’empreinte du communisme et de ses actions les plus virulentes sur le terrain, ce rassemblement des travailleurs ne fut

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toléré au sein de l’Entreprise, que par obligation légale. La meilleure illustration fut l’absence de toute promotion professionnelle offerte aux délégués syndicaux. Et, sous la gérance de François Michelin, adepte des préceptes de l’économiste Friedrich Hayer (*), un des papes de l’économie libérale, il en fut exactement de même. Ses références chrétiennes, François Michelin les exposa le lundi 19 novembre 2007, lors d’une adresse faite à un certain nombre d’élèves de l’Ecole Supérieure de Commerce de Clermont-Ferrand. Cette rencontre organisée par l’aumônier des étudiants, se déroula suivant le thème choisi par ces derniers : “Patron, actionnaires, cadres, ouvriers : quelle place pour l’être humain ?”. J’étais présent. F.M. s’est ainsi exprimé: «…Tout comme la nature du caoutchouc doit être respectée, “l’œuvrier” doit être respecté. C’est une perception des choses que chacun devrait avoir en soi-même. On ne m’avait pas appris, en mon école, que l’ouvrier était aussi intelligent. Alors, se dire : «. Quel est cet homme ? Quelle est son histoire ?».. …Je me souviens de cette anecdote : «. Un jour un coursier porteur d’un pli important vint frapper à la porte du bureau de mon grand-père Edouard. A son entrée, le patron lui dit : «.Entrez Monsieur, prenez la peine de vous asseoir».. Et cet homme de confier plus tard à son entourage : «.De telles paroles, à moi, un coursier !».. Vous mesurez la portée d’un tel comportement… Un autre exemple. En 1995, notre directeur de l’usine de Vanne, lors d’une discussion avec des autorités locales, apprend que la région compte environ 400 sans domicile fixe. Après réflexion, il est décidé de les recevoir en notre usine locale pour leur proposer une possible formation en nos murs. Un certain nombre a accepté. Bien sûr, il y a eu des échecs. En définitive, nous avons pu en rééduquer une dizaine qui ont tous retrouvé un emploi. C’est peut être peu mais c’est aussi beaucoup. …Soyez vous-même. C’est fondamental. Il y a en vous quelque chose pour achever la création. Le Christ est en tout homme, caché... Dieu a un projet pour chacun de vous…car Dieu a un regard de progrès, de développement. …Dans votre future activité, il y a des valeurs à faire perdurer : la réalité des faits et le choix des personne qui s’y conforment. Il faut aussi
(*) Friedrich Hayer - 1899-1992 - philosophe social et politique suisse, Prix Nobel d’économie en 1974

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savoir anticiper dans tous les domaines. …L’argent est un moyen, non un but. Rappelez-vous que le mot finance vient de l’ancien français“finer”, c’est-à-dire payer, mener à bien. L’argent doit être au service de l’entreprise, de l’économie donc en finalité à celui des hommes. Le patron ne s’en met pas plein les poches... Et la valeur de l’argent : vous pouvez en donner une définition ? Comment évaluer le remerciement du à Monsieur Marius Mignol, le créateur du pneu radial ? …Pour un patron, il y a beaucoup, beaucoup de moments difficiles. Croyez-vous que les licenciements secs se sont fait sans douleur ? ». Le temps faisant implacablement son œuvre, les mentalités évoluèrent. Début des années 1980, les difficultés économiques s’amplifièrent et les lois de la finance prirent le pas sur toutes autres considérations. C’est à partir de cette époque que dans “La Grande Maison”, l’affirmation sur “l’homme unique et irremplaçable” se fit discrète. Et elle fut définitivement oubliée ce terrible matin du 29 octobre 1991 où 189 employés de la manufacture clermontoise furent remerciés par un licenciement sec, effectué dans l’heure, sans le moindre préavis, sans l’infime signe annonciateur. Il se fit dans la douleur et le désarroi des personnes concernées et des membres de leur famille. Certaines ne le supportèrent pas.(*)

(*) Licenciements secs : lire“trois générations de salariés chez Michelin”

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II L’IMPLANTATION EN TERRE D’ARVERNIE En tête de ce chapitre, apposons d’abord le postulat suivant : le développement de Michelin au cours des 120 ans écoulés, se fit par l’apport des connaissances et talents de millions de femmes et d’hommes venus de tous les horizons. Mais, il est une évidence : si “l’Esprit d’Entreprise” a pu prendre racine et se développer en terre industrielle d’Auvergne, c’est que ses habitants, longtemps premiers et majoritaires artisans de l’essor de la Manufacture, firent don de leurs qualités morales, spirituelles et corporelles, servies par un solide sens du savoir-faire. Indépendamment de l’inflexible volonté des Grands Capitaines de l’Industrie que furent André et Edouard, au lendemain de la création du pneu démontable de 1891, la qualité de la main d’œuvre auvergnate fut le second facteur à l’origine de la croissance de l’entreprise clermontoise. On ne dira jamais assez que l’évolution de Michelin eut pour base les qualités indéniables du peuple des montagnes et plaines du Massif Central. Depuis tant de générations penchées sur cette terre façonnée par les volcans, qui hors de la Limagne, ne produisait que neige en hiver et cailloux en été, ils avaient acquis des comportements où l’acceptation des faits était leur règle première. Les combinaisons de leur sol de roches jaillies du primaire au quaternaire et le profil tourmenté du relief avaient structuré l’entier physique de leur corps, les rendant durs au travail, au bénéfice de tout employeur. Concernant les efforts demandés à leurs personnes, depuis le jour de leur naissance à celui de leur dernier soupir, circule en ces terres la preuve irréfutable avancée par un Premier magistrat communal. Celui-ci, accueillant un édile parisien et emporté par un lyrisme de circonstance, n’hésita pas à affirmer dans son discours de bienvenue : « Monsieur le Ministre, chez nous il y a plus de montées que de descentes ! ».

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Certes, cette affirmation ne s’inscrivait pas dans la logique des choses mais se gravait dans l’effort soutenu, nécessaire à chaque déplacement de bêtes et gens. Le premier magistrat des lieux en était donc bien imprégné. Ils avaient, aussi, la souvenance des temps où les caprices de la nature et l’exigence des maîtres féodaux ne leur avaient laissé aucun “gras sous la peau”. Aussi s’étaient-ils enrichis de trois vertus dominantes : l’engagement dans un travail quotidien soutenu, la soumission aux aléas des saisons, et l’obligation d’une habileté de manœuvre, appropriée à toutes circonstances. Ces descendants des fiers Gaulois et de leurs aînés Celtes avaient-ils lu Montesquieu ? Probablement peu d’entre eux et c’est dommage, car si tel avait été le cas, ils auraient pu revendiquer cette pensée de l’homme de “l’Esprit des lois” : « Les paysans ne sont pas assez savants pour raisonner de travers ». Eux, cette conviction, ils la mettaient implicitement en pratique depuis l’origine des temps. C’est ce qu’illustre cette histoire d’actualité parcourant les monts et vallées des Dômes : « Un berger gardait ses moutons au cours de l’estive des Pariou, Clersiou et Grand Suchet. Dans cette région de grand tourisme, il conversait fréquemment avec des randonneurs de toutes conditions sociales, venus de tous les coins de France et de Navarre et d’au-delà de l’hexagone. Au cours de ces rencontres chacun s’enrichissait, alors, des connaissances de l’un et de l’autre. Un jour, il voit arriver, sur le chemin vicinal, un 4X4 de couleur bleu nuit, à la carrosserie immaculée, brillant de ses multiples chromes En descend un quidam aux yeux cachés par une paire de lunettes, type Ray ban, vêtu d’un polo brodé d’un crocodile, d’un jean genre New Man et de bottillons noirs. S’adressant au gardien du troupeau, il lui dit : «. Vous avez un bien grand rassemblement de brebis…Vous savez combien vous en détenez ? ». L’éleveur prudent soupesa son interlocuteur des yeux et déclara : «. Ben, il y a bien quelques unités…de plusieurs propriétaires réunis…des fois des bêtes malades doivent retourner à la bergerie… d’autres partent sur les foires… - Si je vous dis le nombre exact de brebis que vous soignez aujourd’hui, m’en cèderiez-vous une ? ». Le bonhomme souleva sa casquette, se gratta le front et répondit : « Ca pourrait bien se faire…Ben, après tout si ça vous dit, allez-y ».

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