Mon parcours dans le siècle

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344 pages
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A trente ans Jean Sauvy a déjà acquis une "solide expérience de la vie" notamment à travers sa participation à la 2 guerre mondiale. Dans son quatrième récit autobiographique, il raconte les multiples expériences professionnelles auxquelles la vie l'a convié ; il sera tour à tour journaliste, économiste d'entreprise, écrivain, pédagogue, animateur d'ateliers d'expression corporelle et d'écriture, acteur de cinéma. Ce récit est aussi l'occasion de faire le point sur ses engagements politiques. Un parcours atypique et passionnant !

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Ajouté le 01 janvier 2004
Nombre de lectures 292
EAN13 9782296342880
Langue Français
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Mon parcours dans le siècle
1947-2001
Récit autobiographique

~ L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5534-8

Jean SAUVY

Mon parcours dans le siècle
1947-2001
Récit autobiographique

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Avertissement

récits Le présent ouvrage complète trois autres autobiographiques, publiés par l'Harmatttm, portant sur de précédentes tranches de vie de l'auteur.

Le premier est intitulé "Enfance et adolescence d'un petit Provençal entre les deux guerres" (1916-1937)
Le second, intitulé "Un jeune ingénieur dans la tourmente", couvre les huit années suivantes (1938-1945). Le troisième, "Descente du Niger en pirogue. Trois hommes en

pirogue Il, relate les années 1946-1947.

Avec ce quatrième ouvrage, c'est donc 85 ans de la vie de J'auteur qui se trouvent évoquées, de 1916 à 2001.

Chapitre 1
1947 : Jeux d'écriture à plusieurs mains Au printemps 1947, je rentre à Paris, après avoir passé six mois en Afrique noire, dont cinq mois à descendre le fleuve Niger en pirogues, en compagnie de mes camarades de l'Ecole des Ponts et Chaussées, Jean Rouch et Pierre Ponty. Je reprends aussitôt contact avec les Lebec, concierges de la Maison des Mines et des Ponts et Chaussées (où j'ai logé quand j'étais élève à l'Ecole des Ponts). Ils ont bien voulu garder quelques affaires à moi durant mon absence de Paris et ils m'accueillent très chaleureusement. Je rends également visite à ma sœur Renée, à son mari Marcel et à leur fils Jean, ainsi qu'à quelques copains, notamment Denisse. Ponty, qui est rentré en France avant Rouch et moi, a élu domicile à l'Hôtel de l'Avenir, rue Gay~Lussac, à deux pas de la Maison des Mines. Je l'imite, et loue au mois une modeste chambre, au quatrième étage de ce sympathique petit hôtel. Je reste également en contact quasi quotidien avec Rouch, car nous devons, lui, Ponty et moi, gérer ensemble "l'après-Niger", c'est-à-dire "l'exploitation médiatique de l'Expédition". En effet, maintenant que celle-ci (nous disons "La Mission", ce qui fait plus noble !) est terminée, nous pouvons en rendre compte globalement, sous forme d'articles illustrés et de conférences. Nous pensons pouvoir également tirer parti des films que nous avons tournés là-bas et qui sont actuellement en cours de développement. Enfin, nous envisageons de poursuivre notre collaboration avec le Service "Features" de l'Agence-Presse, en écrivant des articles ne relatant plus nos aventures africaines, mais abordant d'autres sujets, inspirés par l'actualité. Dans la mesure où nous avons fait nos premiers pas dans le journalisme, pourquoi ne pas continuer? Et nous nous mettons au travail. Pour moi, ce sera avec un petit décalage dans le temps, car je tiens à faire une brève escapade dans le Midi, afin de reprendre contact avec ma famille. À Spéracèdes, je

trouve mon père en bonne santé, malgré quelques rhumatismes. Il exerce toujours son métier de médecin, en dépit de ses 68 ans. La fameuse "maison du Docteur", où il habite depuis son installation ici, en 1903, et où moi-même, durant mes jeunes années, j'ai tant appris et tant rêvé, n'a guère changé. Mon frère André, après l'alerte de sa tuberculose, a pu reprendre ses activités dans le Cabinet du Boulevard du Jeu de Ballon, qu'il a fondé avec deux de ses Collègues, le docteur Georges Pathé et son ami Urbain Polge. Sa fille Claire est désonnais une grande fillette, âgée de 9 ans. Mais je ne m'attarde pas parmi les miens, pressé de rejoindre mes camarades et de me mettre à l'ouvrage. De retour à Paris, très vite je constate que les choses ne se présentent pas mal. En effet, nous arrivons à placer sans difficultés les articles généraux relatant nos "4000 kilomètres en pirogues". Les magazines qui les accueillent sont très variés, depuis "Cavalcade, Le Magazine français de Classe internationale", jusqu'à "Rhin et Danube - Journal de l'Amicale des Anciens de la re Année Française", en passant par la "Voix d'Outremer, pour le rapprochement des Peuples de l'Union Française". D'autre part, M. Rives, qui dirige le Service "Features" de l'Agence France-Presse, nous donne son accord pour que nous poursuivions notre collaboration avec sa noble Maison. Chaque article nous sera payé 2 000 francs. Pour rédiger ces articles, chacun de nous puise, tantôt dans des épisodes récents de sa vie passée, notamment militaire, tantôt dans des sujets que nous propose l'actualité. Personnellement, j'en écris un sur "La contrebande au Piémont", en partant de mon expérience personnelle, lors de mon séjour militaire à Barcelonnette. J'en rédige un autre sur la vie dans le Paris actuel, que j'intitule "Nouveau Quartier Latin". D'autre part, me souvenant que j'ai une fonnation d'économiste et de technicien, j'aborde des sujets plus austères et je traite, notamment, "Des causes profondes de la crise de l'électricité". Enfin, dans la lignée de l'article que j'ai donné à "La Semaine dans le 6

Monde", sur l'avenir de l'Afrique noire,je traite, en deux articles, "Des problèmes d'hier et de demain en A.O.P." Rouch, de son côté, se souvenant d'un séjour qu'il a fait à Monaco en 1945, écrit un article plein de verve sur "Monaco 1945". Puis, après une entrevue avec l'explorateur Paul-Émile Victor, il rédige un long article, exceptionnellement payé 3 000 francs, sur l'Expédition Charcot au Pôle Sud. Par ailleurs, sous le titre savoureux "Leçon de pureté dans une cave", il relate, dans la revue "Ponts" (Bulletin des Anciens Elèves de L'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées), ses impressions sur une soirée qu'il a passée dans la boîte à la mode du moment, "Le Lorientais". Pont y, variant les thèmes, rend compte sous le titre "Picasso en Sorbonne", d'une exposition qu'il a vue au Qaurtier Latin. Puis, dans la même veine, il traite du "Prestige des Parfums". Lorsque Rives, de l'A.P.P., nous renseigne sur la diffusion de nos articles, j'ai le plaisir d'apprendre que mon article "Le Nouveau Quartier Latin" a été publié à Alger par "Algérie Magazine", au Caire par le journal de langue française "La Marseillaise", à Ankara par le journal "Istanbul", et à Buenos Aires par "La Nacion". Le "Picasso en Sorbonne" de Ponty a trouvé preneur, quant à lui, auprès de "La Nacion", du journal "El Pais" (Montevideo) et dans "Michmar" (Jérusalem). Pour quelques-uns de ces articles, nous prenons l'habitude, avant de les expédier, de les donner à relire à l'un ou l'autre d'entre nous, ce qui nous conduit, presque toujours, à en revoir quelque peu le style, et même, parfois, à en modifier le fond. Autrement dit, nous procédons à une sorte d'écriture collective. Alors, l'idée nous vient d'institutionnaliser cette façon originale de faire du journalisme et de créer un auteur unique fictif, sous la signature duquel nous proposerons nos articles. Nous adoptons le pseudonyme "Jean Pierjant", nom qui rend à César ce qui appartient à César, puisqu'on y retrouve, approximativement, nos prénoms respectifs.

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Et ce sera sous ce pseudonyme que seront désormais publiés la plupart de nos articles, par exemple "En Afrique Noire, où l'on ne trouve ni Louvre ni Samaritaine, les enfants sont leurs propres fournisseurs de jouets", "L'Institut d'Afrique Noire a dix ans", "Tourisme exotique", "Machines et usines à utiliser le soleil". Mais le journalisme n'est qu'une corde à notre arc. Les conférences prennent également consistance. Kiesgen, qui dirige l'entreprise de spectacles dénommée "Connaissance du Monde", trouve que notre sujet, "La descente du Niger", peut trouver place dans ses programmes de conférences grand public. Rouch et Ponty ouvrent le feu, sous forme d'une causerie à deux voix, avec projections, donnée à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Salle Pleyel. Je prends le relais, en me rendant, quelques semaines plus tard, à Bruxelles. puis dans le Sud-ouest de la France où, au cours d'un périple de deux semaines, je parle de notre Expédition devant des auditoires variés. passant d'un lycée, où j'officie dans l'après-midi, à un casino, qui m'offre son parterre dans la soirée. C'est là un sport nouveau pour moi, assez fatigant, mais qui me permet de découvrir, dans d'excellentes conditions, une région française, de Biarritz à Bayonne. que je ne connaissais pas. De plus, il me donne l'occasion de m'exprimer en public et de prendre progressivement de l'assurance. De causeries en conférences, je m'astreins à parler sans notes, à varier mes exposés. Nous faisons également une petite incursion dans le monde très fermé de l'édition. Nous mettons au point le livre pour enfants dont l'idée nous était venue à Firgoun, petite bourgade sur une île du Niger, un soir où nous avions entendu un conte africain plein de charme. Dès que le manuscrit en est terminé, nous cherchons un éditeur. Et, bonne surprise, nous en trouvons un, "Arts et Métiers graphiques", qui décide de le publier dans la Collection où nous a devancé "Le Petit Prince" de Saint-Exupéry. Notre livre paraît fin 1948, sous le titre "LE PETIT DAN", avec, en sous-titre, "Conte africain adapté et photographié par Jean Rouch, Pierre Ponty, Jean Sauvy. Dessins de Oumarou Ousmane".

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Au cours de cette même année 1948, alors que Rouch rêve de retourner en Afrique pour y tourner, en 35 mm, un long-métrage de fiction, du genre de celui que nous avions entamé à Firgoun, deux ans plus tôt, nous nous lançons dans l'élaboration du scénario du film envisagé, avec le concours d'un "quatrième mousquetaire", qui, lui, est du métier: Pierre Biro. Nous envisageons de mélanger les genres, de façon à réaliser une sorte de long documentaire qui rende compte de la vie matérielle de la communauté africaine étudiée, ainsi que de la vie de son imaginaire. Pour ce "conte cinématographique", il nous faut une jeune Première. Ce sera Satou, femme pauvre et belle, bien sfir, sorte de Cendrillon mal aimée par les gens de Dara et, de plus, aux prises avec les sortilèges courants en ces lieux. Pour corseter son destin, elle aura deux prétendants de grande classe, Damouré, le pêcheur-piroguier, pauvre, lui aussi, mais beau et "habile comme le martin-pêcheur", et Haoussa, fils du chef de Dara, qui, lui, sera un noble et valeureux cavalier. Autour de ce noyau, graviteront les gens du vinage et du fleuve, notamment les "Fines de Dara", que l'on verra se parer en l'honneur de la Fête des Vierges, espérant, à cette occasion, devenir princesses, grâce à leur beauté, ou encore les Griots, conteurs à l'imagination surabondante, pouvant servir, quand nécessaire, d'intercesseurs entre Hommes et Dieux. Après moult péripéties, Satou, à la recherche de "l'Impossible" (recherche poétiquement symbolisée par la confection d'une "Coiffure magique"), disparaîtra mystérieusement, sera transformée en gazelle et finalement sera recueillie, sous cette forme animale par Damouré Au début de l'été 1948, à l'initiative de Rouch, nous nous rajeunissons, lui et moi, en faisant une "descente du Verdon à la nage", inspirée par l'expédition que nous avions accomplie dans les rapides du haut Verdon, au lendemain de la guerre. Mais, cette fois, nous sommes accompagnés d'un reporter de l'hebdomadaire inustré suisse "Pour Tous" et nos "exploits" sont simulés. L'article est publié à 9

Lausanne, en juillet 1948. Il cohabite, en première page, avec un article intitulé "Est-ce la fin de la guerre civile en Grèce ?" Au cours de la période 1947-48, grâce à nos activités de journalistes, de conférenciers et d'écrivains, nous arrivons, Pont y, Rouch et moi, à gagner assez d'argent pour vivre. Modestement, certes, mais assez agréablement. Au sein de notre équipe, chacun de nous dispose en effet d'un peu de temps libre, et chacun l'utilise à sa manière. Panty termine à la Sorbonne une Licence de Lettres qui ne pourra qu'embellir son diplôme d'Ingénieur. Parallèlement, il cherche un emploi salarié. Rouch vise plus haut, car il a récolté un matériau ethnographique suffisamment riche pour rédiger une thèse de doctorat sur les croyances des Sonhrai, ethnie habitant dans la colonie du Niger. Et, tout en cherchant à tirer queJque chose des bouts de films, enfin développés, que nous avons tournés en Afrique, il entreprend des démarches en vue de rejoindre, en tant que chercheur, la Section des Sciences Humaines du C.N.R.S. Quant à moi, je suis hésitant, comme je l'étais au lendemain de la guerre. En effet, je ne me sens attiré ni par les métiers d'ingénieur, ni par les recherches ethnographiques. L'idée m'est venue de m'orienter vers l'enseignement, en tant que professeur d'Histoire et de Géographie, par exemple. Mais je ne l'ai pas retenue, car je trouve ce métier trop routinier. Le journalisme, alors? J'y ai pris goût, ces temps derniers, et j'apprécie quelques-uns de ses aspects positifs: immersion dans le temps qui court, variété des sujets à traiter, relative liberté d'action. Mais, à la réflexion, je l'écarte, car ce serait, me sembIe-t-il, une solution de facilité, valable pour quelques mois, certes, mais ne fournissant pas une base sérieuse pour bâtir une vie. Or, la vraie question est là. Le moment est venu pour mqi de "bâtir une vie", une "vie à deux", bien sûr, et qui s'inscrive dans la durée.

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Chapitre 2 Du Quai de Valmy à Cronstadt
Bâtir une vie à deux, cela signifie "trouver l'âme sœur". Or, côté sentimental, je suis toujours "disponible" et, sur ce point, je me trouve en décalage avec mes deux camarades d'expédition. En effet, Rouch, dès son retour, a renoué avec la belle Jacqueline, qui habite Auteuil, où son père est dentiste. Ponty, quant à lui, a rencontré Marie-Louise Audiberti, l'une des deux. filles de l'écrivain Jacques Audiberti, et il semble s'entendre à merveille avec elle. Par contre, de mon côté, c'est le calme presque plat. En juin 1947, j'ai bien passé quelques instants agréables avec Josette Goin, un de mes flirts de Barcelonnette, venue à Paris pour quelques jours. Nous sommes allés danser à la Garden Partie de l'Ecole Normale Supérieure. Mais elle a regagné le lendemain la Vallée de l'Ubaye et les choses en sont restées là. Si, durant ces premiers mois à Paris après mon retour d'Afrique, ma vie sentimentale reste largement en jachère, par contre mon "engagement dans le siècle", pour employer un grand mot, connaît un développement inattendu. En effet, alors que je cherche à donner un "sens existentiel" à ma vie, voilà que je découvre, inopinément, une piste prometteuse. Un après-midi, marchant à l'aventure dans un quartier de Paris peu connu de moi, je passe par le Quai de Valmy, dans le XXo Arrondissement. Là, au n° 145, je remarque un local de modeste apparence portant la mention "Fédération Anarchiste". Intéressé, car je ne sais à peu près rien des Anarchistes, si ce n'est ce que mon père m'avait conté sur eux, autrefois, je m'arrête et, par la porte entrouverte, je jette un coup d'œil à l'intérieur. Je vois alors venir vers moi un gars d'une soixantaine d'années, vêtu pauvrement, qui porte sous son bras une liasse de journaux. Il me dévisage un moment puis me dit :

- Si c'est le journal "Le Ubertaire" que tu cherches, c'est à moi que tu dois t'adresser. Et il ajoute:

- Comme je

termine ma journée, profites-en, je te ferai un rabais.

En même temps, il me tend un exemplaire du journal. Pris de court, j'esquisse un sourire et lui dis: "D'accord, je prends". Je paye la somme demandée et m'éloigne. De retour à l'Hôtel de l'Avenir, je me mets à lire l'hebdomadaire dont je viens de faire l'achat. Et, c'est un peu une découverte. Plusieurs articles retiennent mon attention, car les points de vue qu'ils présentent sur les événements politiques récents, tant en France qu'à l'Etranger, ne sont pas tellement éloignés de mes propres analyses. Alors, je me dis : "Faut voir çà d'un peu plus près !" Le lendemain, je retourne Quai de Valmy et, cette fois, je pénètre dans le local de la Fédération anarchiste. J'y suis chaleureusement accueilli par le dénommé Joyeux, qui, je l'apprendrai plus tant, est un des principaux animateurs de la Fédération. C'est un battant et il me fait bonne impression. Il passe près d'une heure avec moi, à me parler des idées anarchistes, du rôle que jouent les "copains anars" dans les entreprises, du rôle que leurs devanciers ont joué dans la Révolution russe de 1917 et dans la guerre d'Espagne. Quand je le quitte, je ne pars pas les mains vides. Il remplit mon sac à dos de brochures, me demandant seulement de les retourner au local, une fois lues. Et voilà que, les jours slùvants, je me laisse séduire par les idées libertaires. Je revois Joyeux. Cette fois, il me conseille, puisque j'habite au Quartier Latin, de prendre contact avec une camarade, Giliane Berneri, qui y habite, et qui milite dans le milieu étudiant, avec un petit noyau de copains. Je rencontre la militante en question. Fille d'un Anarchiste italien qui a fait la guerre d'Espagne, elle a épousé les idées de son père et a quitté l'Italie de Mussolini pour la France. Actuellement:, elle vit avec un autre militant anarchiste, Serge Ninn. Nous sympathisons et, le dimanche suivant, elle me fait faire la connaissance de son copain. Nous discutons à trois, assez longuement. Mes interlocuteurs me font part de leur intention de créer un Groupe libertaire local, dont le boulot consisterait à diffuser les idées anarchistes dans le Quartier Latin, principalement auprès des étudiants. 12

- Pourquoi ne te joindrais-tu pas à nous, me dit Giliane, puisque tu as un peu de temps disponible?
À mon tour, je leur demande ce que je pOumUs faire pour leur être utile. La réponse vient immédiatement:

- Pour commencer, tu pourrais venir nous donner un coup de main au Marché de Buci, pas loin d'ici, où, le dimanche matin, quelques copains ont l'habitude de vendre "Le Libertaire".
Je leur réponds que je ne connais pas le marché en question, que je n'ai jamais vendu de journal à la criée, mais que je veux bien essayer. Et, dès le dimanche suivant, me voilà, zigzaguant entre les étals de la rue de Buci, transformée, pour quelques heures, en marché de plein air. Je brandis au-dessus de ma tête un exemplaire du journal et je crie, pas trop fort, mais avec conviction: «Demandez "le Libertaire", seul journal authentiquement révolutionnaire». Je trouve l'ambiance de ce marché particulièrement sympa. La présence, sur le macadam, d'un groupe de vendeurs de "L'Humanité Dimanche" ajoute à l'affaire un brin de piment. Car, lorsque nos deux groupes se croisent, le nôtre reçoit des regards qui se veulent narquois et dépréciatifs, ce qui ne nous impressionne guère. Je suis agréablement surpris de voir que notre petit groupe, "authentiquement révolutionnaire", comme nous le proclamons sans complexe, est bien accepté par la plupart des personnes présentes, chalands ou flâneurs. Beaucoup d'entre elles nous adressent au passage un sourire de connivence et, parfois même, des signes de tête approbateurs. Par contre, bien peu sont ceux qui mettent la main à leur poche pour acheter le journal. Ce que je comprends d'ailleurs fort bien Pour ce galop d'essai, je n'écoulerai que six exemplaires de mon canard, sur la vingtaine que le Groupe m'a généreusement confiée au départ. Mais je suis néanmoins satisfait de ce résultat, estimant, dans le sillage d'un personnage célèbre dont j'ai oublié le nom, que "l'important n'est pas de gagner mais de participer l" 13

L'ironie du sort m'ayant ainsi mis le pied à l'étrier d'aussi élégante façon, il ne me reste plus qu'à monter en selle. C'est ce que je fais sans la moindre hésitation, les jours suivants. D'une part, je découvre, à marches forcées, l'histoire de l'Anarchie, en lisant les livres que me fournit Giliane, dont certains en italien. D'autre part, je m'associe à la mise sur pied du "Groupe Libertaire du Quartier Latin", dont rêvent mes nouveaux camarades. Trois semaines plus tard, celui-ci a pris forme. On y retrouve, outre Giliane, son copain et moi-même, deux étudiantes en fin de parcours universitaire, qui, après avoir adhéré aux Jeunesses Communistes durant l'Occupation, sont à la recherche d'une structure politique plus radicale. Au dernier moment, ce noyau est rejoint par André Prudhommeaux, un vétéran anarchiste beaucoup plus âgé que nous, journaliste à ses heures, qui a participé à la Révolution espagnole avortée de 1936/37. Et qui, me semble-t-il, recherche un point de chute. Ce Groupe nouveau-né, nous devons lui donner un nom. Sur proposition de Giliane, nous le baptisons "Cronstadt", en hommage au Comité révolutionnaire d'inspiration libertaire qui, en 1917, avait osé affronter le Soviet communiste local, dans la ville russe de Cronstadt. Dans la foulée, je me pourvois moi-même de deux pseudonymes, que j'ai l'intention d'utiliser dans mes activités militantes. Pour l'un d'eux, je ne sais trop pourquoi, je choisis "A. Thomas". Et, quand un copain me demande si je me prénomme "André", "Aristide" ou 'Armand", je réponds, avec un très léger sourire, «Non, je me prénomme "Acier" !» Pour le second pseudonyme, que je compte utiliser éventuellement comme "nom de plume", je retiens tout simplement "Savoy", qui évoque à la fois "Sauvy" et "Sa voix" ou "Sa voie" ! La première manifestation publique du Groupe Cronstadt, annoncée par "Le Libertaire", est une réunion organisée dans une modeste salle de la Mutualité, Place Maubert. La salle que nous avons retenue est petite et c'est tant mieux car l'assistance ne dépasse pas une trentaine de personnes. La plupart d'entre elles sont jeunes et, vraisemblablement, étudiants. Mais je remarque dans l'assistance 14

quelques hommes d'âge mfir. L'ambiance est bonne. La formule que nous avons retenue, inspirée par l'expérience des meetings populaires durant la Guerre d'Espagne, dont nous parle Prudhommeaux, convient parfaitement à une réunion restreinte de ce type. Après un bref exposé sur le thème de la soirée - "Vers une troisième guerre mondiale?" -, le meneur de jeu donne la parole à la salle. Et ça marche, la réunion ne tarde pas à être très animée. Quand elle se termine, vers dix heures trente, les discussions se prolongent au-dehors, par petits groupes. Les jours suivants, je m'amuse à rédiger un bref compte-rendu de la réunion et je l'adresse au "Libertaire", qui le publie, légèrement raccourci, sous la signature "A. Thomas". Me voilà intronisé en haut lieu. Et la chevauchée fantastique continue, avec "deux fers au feu", si j'ose dire. Je dois en effet, en dehors de mes activités militantes nouvelles, qui me sollicitent de plus en plus, continuer ma collaboration aux travaux journalistiques et autres de Jean PieIjant. En fait, ceux-ci ne cessent, depuis quelques semaines, de s'amenuiser ear, progressivement, chacun des trois Mousquetaires réunis sous ce pseudonyme prend du champ Rouch doit consacrer pas mal de temps et d'efforts à la rédaction de sa thèse de Doctorat. Et j'ai l'impression que cela lui donne du fil à retordre, ear il doit plier sa fantaisie naturelle aux contraintes qu'exige ce genre littéraire un peu spécial. Il cherche d'autre part à exploiter au mieux la filmographie ethnologique que nous avons ramenée d'Afrique, en même temps qu'il tente de dénicher un producteur pour notre fameux scénario "L'île de la Gazelle". Le voilà donc multipliant les démarches dans un milieu nouveau pour lui. Pierre Ponty, lui, a trouvé un poste de traducteur dans un Cabinet spécialisé qui s'occupe de Brevets. Ce modeste job semble lui convenir, en attendant mieux. Quant à moi, je dois songer à trouver de nouvelles ressources financières pour assurer ma vie matérielle, puisque je ne peux plus compter sur celles que me fournissait précédemment l'entreprise PieIjant. Comme j'exclus, pour le moment, tout travail salarié (qui 15

cadrerait mal avec mes activités militantes), je dois me tourner vers ce qu'on appellera, plus tard, "de petits boulots". C'est ainsi que, m'inspirant de ma récente expérience au Marché de Buci, j'entreprends de vendre à la criée, six jours sur sept, des exemplaires du journal "L'Intransigeant". Pour dénicher des acheteurs, j'arpente les lieux qui me sont familiers, Saint-Germain des Prés, le Boul Mich, Montparnasse. Je suis payé au prorata des exemplaires vendus, dont le nombre journalier moyen se situe autour d'une trentaine, pour des séances de vente qui me mobilisent de trois à quatre heures par jour. Comme je ne touche que quelques soUs par exemplaire vendu, les recettes qui étl découlent sont maigres. J'apprécie toutefois cette activité "au ras du bitume". En effet, d'une part, elle cadre patfaitement avec mes convictions politiques du moment, et d'autre part, elle me donne l'occasion d'observer d'un œil neuf la vie quotidienne des quartiers que je parcours. Cependant, une fois le plaisir de la nouveauté passée, j'abandonne cette activité itinérante, au profit de travaux plus lucratifs, notamment des traductions techniques de l'anglais vers le français, en m'inspirant de l'expérience de Ponty en la matière. Je recours également à des piges journalistiques, que j'effectue assez regulièrement, principalement pour des revues techniques. Je me trouve ainsi, une fois de plus, "embarqué", sans doute pour un long voyage. Mais, désormais, je ne travaille plus en équipe. Et mes motivations profondes restent floues. Les jours, en tout cas, et les semaines, s'écoulent, sans que je me sente trop tramer la jambe. Le Groupe Cronstadt, lui, se fortifie, lentement mais sûrement. Après presque chacune des réunions que nous organisons à la "Mutu", des auditeurs prennent contact avec nous pour savoir comment rejoindre notre Groupe. Nous leur expliquons que nous ne sommes pas un parti, mais une structure souple, sans statut ni hiérarchie, que nous regroupons des gens qui sympathisent entre eux, des gens qui ne sont pas satisfaits par l'organisation actuelle du monde, et qui pensent que chacun peut faire quelque chose pour la changer, l'améliorer. 16

Nous précisons que nous sommes rattachés à une organisation, la "Fédération Anarchiste" française, mais que ce rattachement n'est ni rigide ni hiérarchique. Et nous expliquons à la personne qui nous interroge que le mieux serait qu'elle vienne à une de nos réunions internes, où elle pourrait voir de ses propres yeux comment nous fonctionnons et quelles sont nos orientations politiques. Personnellement je continue à me rendre régulièrement, le dimanche matin, au Marché de Buci, avec mon paquet de "Libertaire" sous le bras. L'exercice est devenu, pour moi, presque une routine. Encore que, parfois, il me réserve des surprises. Ainsi, récemment, un dimanche matin, parmi mes clients du jour, je crois reconnaître l'écrivain Albert Camus, que j'avais aperçu quelques jours plus tôt à la tribune de la Salle Pleyel, lors d'un meeting du "Rassemblement démocratique révolutionnaire", réunion à laquelle je m'étais rendu par curiosité. Quand je relate à mes camarades cette rencontre, l'un d'eux me dit que c'est certainement Camus qui m'a acheté le journal, car il habite non loin de là et il est normal qu'il vienne chercher sur ce marché un peu de l'ambiance populaire qu'il appréciait dans son Alger natal. Et voici que, le dimanche suivant, le présumé Camus vient à nouveau vers moi, en quête d'un exemplaire du "Libertaire". Cette fois, je m'adresse à lui et lui demande s'il ne serait pas le Camus que j'ai vu, quelques jours plus tôt, à la Salle Pleyel, en compagnie de Jean-Paul Sartre et d'André Breton. Il part d'un éclat de rire et me dit qu'il était bien, en effet à la tribune, ce soir-là. La conversation s'engage, très décontractée, surtout lorsque je lui dis que je suis d'origine provençale. Plus tard, quand je lui précise que je milite au sein du "Groupe Cronstadt", je constate que le mot "Cronstadt" l'accroche. Il se met à m'interroger sur les activités du Groupe qui
porte

ce nom. Tandis que nous discutons, en bons Méditerranéens

que

nous sommes, je découvre qu'il connaît beaucoup mieux que moi les écrivains libertaires, des auteurs normalement peu lus en France, tels que les russes Bakounine et Kropotkine ou l'italien Malatesta. Voyant le tour que prend notre conversation, et nullement impressionné par la renommée dont jouit mon interlocuteur au sein de l'Intelligentsia 17

parisienne, je lui demande s'il accepterait de venir à la Mutualité, dans une salle plus modeste que le grand amphi de Pleyel, pour participer à la prochaine réunion publique du Groupe Cronstadt. II me demande quel en sera le thème. Et, quand il apprend que nous parlerons des problèmes que la colonisation a posés aux populations de l'Afrique et de ceux que pose et posera la décolonisation, il me donne son accord sans hésiter. Le samedi suivant, il vient ponctuellement au rendezvous et participe à la discussion. Mais il m'a demandé de ne pas faire état à l'avance de sa présence et, durant la séance, il veille, me semble-t-il, à ne pas jouer les vedettes. Côté familial, une "nouveauté". Au début du mois de novembre, ma sœur Renée m'annonce, de Grasse, la naissance de son second enfant, une fille cette fois, venue au jour le 4 novembre 1947. Ses parents l'ont prénommé "Edmée", en l'honneur d'une de nos tantes, Edmée Dalloz, et elle me demande si j'accepterais d'être son parrain. Cette proposition ne m'étonne pas car je sais combien ma sœur et moi sommes attachés l'un à l'autre. Naturellement j'accepte de grand cœur.

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Chapitre 3
De Karl Marx à Simonne Ragouilliaux Tandis que les jours s'écoulent, mes activités militantes se diversifient quelque peu. À plusieurs reprises, ayant dft me rendre au local de la Fédération Anarchiste, pour y accomplir des tâches de routine, notamment tirer des tracts à la ronéo, je fais la connaissance de quelques-uns des habitués du coin, notamment de Georges Fontenis, un garçon un peu plus jeune que moi, et j'en profite pour discuter avec eux, de choses et d'autres. C'est également pour moi l'occasion de revoir, à deux ou trois reprises, le "Camarade Joyeux", plus spécialement chargé de la propagande de la Fédération. Et voilà que, étant sans doute considéré en ce haut lieu comme un "gars sérieux", on me confie, à quelques semaines d'intervalle, deux missions "demandant du doigté", l'une à Toulouse, où je dois contacter des Anarchistes locaux qui accueillent clandestinement des camarades espagnols, l'autre à Bruxelles, pour régler, avec le libraire Hem Day, une question de faux papiers. Par contre, je décline une troisième "mission", d'une nature très différente. On me propose, tout simplement, d'épouser une jeune Allemande, réfugiée en France, dont la situation administrative et juridique, d'après ce qu'on m'explique vaguement, n'est pas nette. Il s'agirait d'un mariage blanc, bien sar, car cette jeune femme est déjà pourvue d'un compagnon. Alors, là, je ne marche pas. Quand on me fait cette proposition, un voyant rouge s'allume aussitôt en moi et je ne cherche pas à en savoir davantage. Par contre, je m'associe sans réticence à un autre projet, la réalisation d'une Revue politico-littéraire qui publiera des articles de fond sur le Mouvement anarchiste. Je fais partie du Comité de Rédaction, que préside Georges Fontenis. Nous intitulons ce Cahier ronéoté: "Etudes Anarchistes - Bulletin d'Etudes et de Critiques de la Fédération Anarchiste". Le premier numéro, fort de quarante-huit pages, dactylographiées, sort en novembre 1948. L'Editorial se termine ainsi:

L'homme ne peut agir, s'il veut rester fidèle au destin libertaire de la société, à la survie de la société, qu'en rejetant tout maître, tout chef de combat. Les exploités et tous ceux qui ont au cœur l'image de l'homme libre doivent s'unir pour combattre, mais s'unir comme des hommes libres et non pas comme des esclaves d'un nouveau maître,

Les Etudes Anarchistes se donnent pour unique programme de préciser cet espoir, Elles seront ce qu'en feront ceux qui cherchent à penser le monde actuel pour y agir en Révolutionnaires. Le premier article, signé R. Michel (Michel Meigniez), est intitulé: "Défense de la Philosophie Révolutionnaire". Le second, "La Racine, c'est l'Homme", est de ma plume, sous le pseudonyme "Savoy". Le troisième, "L'œuvre de Base ou l'œuvre de la Base", est signé A. Prunier (Prudhommeaux ). Dans mon propre article, j'écris: Il semble que nous soyons aux premiers tâtonnements d'une conception révolutionnaire nouvelle. Pour l'instant, il nous faut nettoyer le terrain, critiquer les anciennes méthodes, tâtonner dans une nouvelle direction. L'Anarchisme et le Pacifisme ouvrent certes des perspectives, mais sans doute sera-t-il nécessaire de dépasser les formes traditionnelles que ces idéologies ont jusqu'ici revêtues. Ce qui peut nous servir de guide, c'est la volonté de combattre toutes les formes d'aliénation, ce processus "fatal" qui rend l'lwmme étranger à sa propre société. On me signale par ailleurs l'intérêt que deux écrivains surréalistes, André Breton et Benjamin Peuet, portent à J'Anarchisme et J'on me charge de prendre contact avec le dernier nommé, en vue d'une éventuel1e col1aboration de sa part à notre revue. La rencontre a lieu quelques jours plus tard, dans un café de la Place de la Sorbonne. Mon interlocuteur me confirme qu'il a de réelles sympathies pour les idées anarchistes, mais il décline, pour le moment, mon invitation à écrire un article pour la revue, me disant, en substance, "qu'il n'écrit pas sur commande" .

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Alors que je prépare un autre article destiné au second numéro de la Revue, un nouveau cas de conscience se présente à moi. Au cours d'une de nos réunions internes, le camarade Prudhommeaux nous fait part d'un projet actuellement à l'étude au Quai de Valmy. Il s'agirait, pour donner plus de résonance aux idées libertaires, de mener une opération spectaculaire, s'inscrivant dans la tradition anarchiste de "l'action directe". Cette opération consisterait à charger un petit groupe de copains d'enlever un mandataire aux Halles, de le séquestrer dans un lieu secret et de faire savoir, par voie de presse, que ses ravisseurs ne le relâcheraient qu'après que les mandataires en fruits et légumes des Halles auront pris collectivement l'engagement de réduire leur marge bénéficiaire de moitié. Les promoteurs du projet pensent qu'une action de ce type trouverait un écho favorable dans l'opinion. En effet, on entend fréquemment des gens se plaindre du prolongement de la vie chère et en attribuer une bonne part de responsabilité aux intermédiaires, surtout les Grossistes. L'initiative en question montrerait, de façon éclatante, que les Anarchistes ne se contentent pas de paroles et qu'ils savent passer aux actes. Son exposé terminé, Prudhommeaux nous demande ce que nous pensons de ce projet, ajoutant que, si notre Groupe y est favorable, nous serons invités à y participer concrètement, par exemple en nous associant à la séquestration du mandataire. Diable! Voilà qui devient sérieux! La discussion s'engage et, très vite, des réticences se font jour parmi nous, alors même que le projet présente des aspects sympathiques. Quand vient mon tour de paroles, je m'associe à ces réticences, faisant valoir que mon souci éthique a toujours été de respecter autrui. Or, quelles que soient les précautions qui seront prises, nous soumettrons un individu particulier à un traitement infamant. Nous le punirons individuellement pour des agissements collectifs, ce qui me semble profondément injuste. Je pense également aux souffrances que nous infligerons indirectement à sa famille et je conclus que je suis résolument contre. Et l'ensemble du Groupe partage mon point de vue, parfois pour d'autres raisons que celles que j'ai développées. À ce point, Prudhommeaux nous dit qu'à la tête de la 21

Fédération, ce projet ne fait d'ailleurs pas l'unanimité, mais que, pour le bon fonctionnement démocratique du Mouvement, il était nécessaire que les Groupes locaux soient consultés, notamment le nôtre. Les deux "eas" que je viens d'évoquer me donnent à réfléchir. Je prends conscience que le jeu que je joue est loin d'être gratuit. Je me rends compte que, ayant commencé à glisser gentiment sur une pente honorable, je risque de me laisser séduire par l'activisme militant et de me retrouver, un jour ou l'autre, dans le bourbier. Attention, donc! Je décide alors de prendre du champ par rapport à mes activités politiques et de les réduire. Je retourne sur les bancs de la Sorbonne, où je me mets à suivre avec assiduité les cours de philosophie de Merleau-Ponty. Je trouve ce professeur remarquable et j'apprécie, par aiHeurs, les articJes qu'il écrit dans la revue de Sartre "Les Temps Modernes". ParaUèlement, mais cette fois aux "Hautes Etudes", que j'ai autrefois fréquentées, je participe au Séminaire de Jankélévitch. On y parle de la faute, du pardon, un vrai régal ! Certains soirs, quand j'ai du vague à l'âme, je change d'itinéraire et je vais faire un tour dans une "Boîte" de Saint-Germain des Prés, "La Rose Rouge", à moins que je ne choisisse le "Lorientais", où officie la trompette de Claude Luter, histoire de me tenir dans le vent. Et, dans un tout autre registre, je pousse parfois, à titre exceptionnel, une pointe jusqu'à la SaUe Pleyel, pour y voir danser Serge Lifar, ou quelque autre grand Prince talentueux de la Chorégraphie moderne. Je fais également quelques incursions du côté du cinéma. Sans trop m'éloigner de mon quartier, je peux voir "Le Diable au COIps",puis "Le voleur de bicycJettes", deux films qui, chacun à sa manière, s'inscrivent parfaitement dans mes préoccupations et dans mes interrogations du moment. Par contre, je boude les salles de théâtre et j'ignore superbement les deux pièces qui retiennent l'attention du "tout Paris", je veux dire "Les mains sales" de Sartre et "Les Justes" de Camus. Je fais toutefois une exception pour "Mère Courage", pièce de Bertold Brecht, qui est jouée, avec brio, au Palais de ChaiHot. Je ne le 22

regrette pas, car cette pièce me tient en haleine, de bout en bout, et m'incite à la réflexion. Continuant mes efforts de diversification, je prends contact avec Maximilien Rubel, qui, au C.N.R.S., conduit des études de "Marxologie". Il est entouré d'un petit groupe de copains, la plupart des militants qui ont fuit leur pays, avant guerre, Allemagne, Pologne, Hongrie, mais aussi quelques Français, hommes et femmes, qui, après avoir fait un bout de chemin, plus ou moins long, en compagnie des Communistes ou des Trotskistes, cherchent un milieu moins sectaire, sans pour autant renier Marx. Constatant que je suis bien accueilli par les uns et par les autres, je multiplie les occasions de rencontrer tel ou tel des membres de ce groupe informel. Je vois souvent Rubel. Il me parle longuement de Marx, m'expliquant que nombre d'idées anarchistes lie sont pas incompatibles avec les pensées profondes de Marx, notamment du "jeune Marx". Il me passe un exemplaire du bouquin qu'il vient de publier chez "Rivière" sous le titre "Karl Marx. Pages choisies pour une éthique socialiste", Mais il m'incite à me reporter à l'œuvre maîtresse de Marx, "Le Capital". En bon élève, je m'empresse de suivre son conseil. Je ne le regrette pas, car je constate que la théorie de l'accumulation du capital éclaire d'un jour nouveau ce que je sais sur le développement comparé des pays industrialisés, telle la France, et de ceux qui ne sont pas au même stade, tels la Guinée ou le Soudan français, deux pays que j'ai quelque peu fréquenté et étudié récemment. Je me lie également d'amitié avec un dénommé Willy Kessler, un Allemand immigré, un peu plus âgé que moi. Lors de notre première rencontre, alors que je lui demande comment il se fait qu'il se trouve en France et sympathise avec les idées marxistes, il me parle de lui, sur un ton très détaché. Au lendemain de la première Guerre Mondiale, m'explique-t-il, alors qu'il travaillait en usine et que le prolétariat allemand ruait dans les brancards, il avait été séduit par les idées libertaires de Rosa Luxembourg. En 1919, après la défaite de 23

l'insurrection spartakiste, il s'était affilié à un groupe de partisans de ladite Rosa et avait milité semi-clandestinement, et sans grand succès, pour les idées de cette femme hors du commun. En 1935, quand il avait compris que l'ascension de Hitler était irréversible, il avait quitté l'Allemagne pour venir travailler en France, en tant qu'ouvrier mécanicien. C'est la première fois que j'entends parler de Rosa Luxembourg, de Karl Liebknecht, et du mouvement des Spartakistes allemands. Comme je l'interroge à ce sujet, il m'invite à venir chez lui, le dimanche suivant, me disant que je ferai ainsi la connaissance de son épouse, Golda, et de leur petit garçon, et que, dans cette ambiance familiale, nous pourrons parler, tout à notre aise, de la période tumultueuse de l'entre-deux guerres, époque qui, selon lui, offre d'assez nombreux points de ressemblance avec la période actuelle. Dans la palette des nouvelles connaissances que je fais alors, figure un autre immigré, universitaire comme l'est Rubel. Mais il est d'origine hongroise. Son nom est Etienne Balazs. Toutefois, dans le Groupe, on l'appelle Philippe. Sa spécialité est, tout simplement, "La Société et l'Economie de la Chine médiévale". Voilà de quoi me combler. Il ajoute que sa femme est d'origine allemande! Lui aussi a pas mal bourlingué, avant de trouver refuge, telle une plante exotique rare, dans la serre universitaire parisienne. Mais, lorsque nous conversons en tête-à-tête, lui et moi, il préfère m'interroger sur l'économie africaine, telle que je l'ai étudiée durant mes séjours en Afrique, plutôt que de parler de l'itinéraire qu'il a suivi pour aboutir en France, après un assez long séjour en Allemagne. Et, sans trop y croire, nous envisageons d'entreprendre ensemble une étude qui mettrait en parallèle, d'une part l'histoire du Royaume Mandingue, que j'avais commencé à étudier quand j'étais à Bamako, d'autre part celle de la Chine médiévale. Peut-être trouverions-nous à cette occasion, à côté de nombreuses différences, quelques similitudes entre les deux périodes historiques considérées? Et, si c'était le cas, 24

cela POUITaitnous aider à imaginer l'avenir politico-économique de l'Afrique noire... Je fais également la connaissance, dans cette prestigieuse constellation internationale de Révolutionnaires, d'une jeune femme. C'est une Française à cent pour cent, et je m'étonne quelque peu de la trouver dans ce milieu nettement cosmopolite. Sa personnalité ne se précise qu'au fil de nos rencontres. J'apprends, par petites touches, comment elle a échoué sur le rivage où nous nous retrouvons, elle et moi, à l'heure actuelle. D'origine modeste, fille d'un père mécanicien et d'une mère coupeuse en chaussures, elle a passé, me dit-elle, sa. jeunesse tantôt à Aubervilliers, où ses parents habitaient, tantôt à Tréloup, petit patelin de Seine-et-Marne, entre Château-Thierry et Dormans, où sa grand-mère maternelle, qui l'adorait, l'accueillait pour de longs séjours. En 1940, lorsque les Allemands occupent Paris, elle a dix-huit ans. Ne s'entendant pas très bien avec ses parents, elle quitte le foyer familial, s'installe dans une petite chambre, où elle abrite clandestinement Régine, une amie juive, plus âgée qu'elle. Parallèlement, elle commence à tmvailler comme aide chimiste. Un peu plus tard, elle se lie à un minuscule groupe de Résistants trotskistes. La vie est difficile, à tous points de vue, mais acceptable. Jusqu'au moment, début 1944, où les choses se gâtent Régine est repérée, acrêtée par la police et déportée vers le camp de Ravensbrtick, en Allemagne. Elle n'en reviendm pas. Les copains trotskistes sont repérés, à leur tour. Certains d'entre eux sont acrêtés, d'autres, avertis à temps, s'évanouissent dans la nature et elle les perd de vue. Elle-même est soupçonnée, acrêtée, puis relâchée. Une machine à polycopier se trouvait bien dans sa chambre, mais le policier fmnçais qui a découvert l'objet compromettant l'a fait opportunément dispamître, afin que la jeune propriétaire de la chambre, qu'il avait entrevue au moment de sa perquisition, ne soit pas inquiétée. Dans les mois qui suivent la Libémtion de Paris, nouvelles tribulations de Simonne (son prénom doit s'écrire avec deux "n", 25

m'explique-t-elle, car ainsi en a décidé le Secrétaire de Mairie qui a enregistré sa naissance). Après diverses démarches et quelques essais infructueux, elle trouve un boulot assez intéressant, dans un Cabinet dont le travail consiste à dépouiller, pour le compte de clients variés, artistes, et autres, la presse internationale. Par ailleurs, elle reprend contact avec un petit groupe trotskiste. Mais elle n'y trouve pas ce qu'elle cherche. Elle fait alors un petit bout de chemin avec une poignée de Révolutionnaires qui se disent disciples du théoricien marxiste italien Bordiga. Ces "Bordiguistes" sont intéressants, à bien des égards, mais elle les trouve trop sectaires. Elle s'en éloigne, poursuit ses recherches et se rapproche du groupe Rubel, où, enfin, elle se sent à son aise. C'est là que nous nous rencontrons. Au fil de nos conversations, je suis frappé par l'étendue de ses connaissances, un savoir qu'elle a acquis au cours des réunions des groupes qu'elle fréquentait et, plus encore, sans doute, à travers ses lectures. Elle a lu en effet, me dit-elle, Marx, bien SÛT,mais aussi Engels, Schopenhauer et Nietzsche, ainsi que, dans un autre secteur, les psychanalystes Freud et Jung. Elle m'apporte donc beaucoup, au cours de nos conversations, et je lui en sais gré. Mais ce n'est pas tout Car, si elle est révolutionnaire et cultivée, elle n'en est pas moins femme, une jeune femme élégante et désirable. Et je ne suis pas insensible à cet autre aspect de sa personnalité. Un soir, après une réunion de routine, elle m'accompagne sans façon rue Gay-Lussac. Dans ma chambre, notre conversation se poursuit, d'abord autour d'une tasse de thé, puis sur l'oreiller. Et, le lendemain, elle s'installe chez moi, à demeure... Dès lors, pour elle, comme pour moi, une nouvelle vie commence. Pour moi, l'épanouissement sentimental, affectif et sexuel qui résulte de ma nouvelle situation entraîne des changements en profondeur. Ma vision du monde n'est plus tout à fait la même que précédemment, mes préoccupations évoluent. L'essentiel de mon attention se porte désormais sur ma compagne. Je trouve là un nouveau "continent" à explorer. C'est quand même autre chose que le Niger!

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Je dois également réorganiser ma vie matérielle. J'abandonne sans regret mes visites dominicales au Marché de Buci. Par contre, j'effectue davantage de travaux lucratifs, rédigeant notamment des articles et des comptes-rendus pour la "La Revue Pétrolière". Je peux ainsi mener, en compagnie de Simonne, une vie un peu moins spartiate que celle dont je me contentais lorsque j'étais célibataire. En ce qui concerne mes rapports avec mes camarades anarchistes, les choses ne sont pas simples. J'ai été bien accueilli par eux, j'apprécie ce qu'ils font et je ne souhaite pas les laisser tomber. Je continue donc à aller aux réunions internes du Groupe Cronstadt. Mais voici qu'un soir, avant l'une de ces réunions, Giliane me dit que la Fédération Anarchiste française a été chargée d'organiser à Paris le premier Congrès anarchiste mondial d'après-guerre, un congrès qui sera semi-clandestin. Cela va entraîner pour la EA. un travail supplémentaire assez important, sous forme de démarches, de correspondance, de traductions diverses. Et la Fédération aura besoin de gars dans mon genre, pour mener à bien cette tâche administrative. Il faudrait notamment une "cheville ouvrière" capable de mener le jeu. Et plusieurs copains ont suggéré de faire appel à moi. Giliane me dit que j'ai la réputation d'être sérieux, d'avoir la plume facile, et que je présente l'avantage de lire et d'écrire l'anglais et l'italien. Si j'accepte, je serais épaulé, me dit encore Giliane, par un camarade espagnol, Ildefonso. C'est, me précise-t-elle, un gars nettement plus âgé que moi, qui vit en France depuis 1939 et qui connaît bien le mouvement anarchiste international, car il a fait la guerre civile d'Espagne avec des copains libertaires venus d'un peu partout. Nous partagerons le petit bureau que la Fédération louera pour deux mois, dans le local des "Sociétés Savantes", rue Serpente, pas très loin de la rue Gay-Lussac. Et, naturellement, nous organiserons notre emploi du temps à notre convenance, lui et moi. Deux à trois heures de présence par jour, trois ou quatre fois par semaine, devraient suffire. Surpris par cette proposition, je réponds que je dois réfléchir, que je dois en parler à ma compagne, et que je lui donnerai une réponse le 27

lendemain. Simonne, à qui je raconte tout ça, trouve que l'intermède

en question peut être intéressant, qu'il nous ouvrira, à moi comme à
elle, de nouvelles perspectives, et que je devrais donc donner mon accord. Quelques jours plus tard, je fais la connaissance d'Ildefonso, et nous nous installons, rue Serpente, dans un tout petit local, au quatrième étage, sous le titre légèrement pompeux de "Commission Internationale Anarchiste". Nous disposons d'une machine à écrire, d'une ronéo et de quelques fournitures de bureau. Les jours suivants, tout se passe bien. Ma charge de travail est faible, une dizaine de lettres par jour. Ildefonso, avec qui je m'entends à merveille, est un peu plus occupé que moi, car une bonne partie de nos liaisons internationales ont lieu avec des copains espagnols disséminés dans divers pays d'Europe, ainsi qu'avec les Fédérations anarchistes de divers pays d'Amérique Centrale ou du Sud, où l'on parle espagnol. Et c'est à lui que ce boulot revient Le Congrès lui-même se tient, quelques semaines plus tard, du Il au 19 novembre, sous un libellé bidon, à la Mairie de Puteaux, avec la complicité du maire, Marceau Pivert, dont les sympathies pour les Libertaires ne sont un secret pour personne dans le monde politique de l'époque. Je n'assiste, personnellement, qu'à une seme séance, assez cafouilleuse, je dois bien le dire. J'ai l'impression que les choses importantes, si choses importantes il y a, doivent se décider ailleurs, à huis clos, en très petit comité. Je présume qu'Ildefonso en sait plus que moi. Et, à l'issue du Congrès, quand nous abandonnons, lui et moi, le local de la rue Serpente et que nous nous séparons, sans doute à jamais, je comprends, d'après ce qu'il veut bien me dire, que ce Congrès, s'il n'a pas beaucoup fait avancer les questions idéologiques qui sous-tendent le devenir du monde libertaire, n'a pas été inutile. - Des gens qui ne s'étaient jamais rencontrés ont fait connaissance et ils sauront mieux s'entraider quand éclatera la troisième guerre mondiale, me dit Ildefonso, toujours laconique.

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Eh oui, désormais, l'éventualité d'une "troisième gueITe mondiale" est prise au sérieux, et pas seulement dans les milieux anarchistes! Avec Maxime Rubel et Willy, nous évoquons souvent l'éventualité d'un nouveau conflit planétaire, opposant cette fois le "Bloc occidental", dont les Etats-Unis seront le fer de lance, et le "Bloc oriental", que l'URSS mènera à la baguette. Et, si les choses prennent ce cours, on ne pourra compter sur aucune force antagoniste pour s'opposer à la dynamique qui animera le bal. Le Prolétariat, si on veut bien appeler ainsi les résidus qui en restent dans les deux camps en question, sera bien incapable de faire entendre sa voix, de peser sur les événements. Perspective pas rose, donc! Et nous, Révolutionnaires égarés dans le Siècle, quel pourra être notre rôle dans cette pièce folle, nous demandons-nous? - Bof! répond en substance Willy, ce sera comme en 1939, lorsque a éclaté la Deuxième GueITe mondiale, chacun essayera de tirer son épingle du jeu, le moins mal possible. Le problème, alors, sera de survivre, non de changer le monde. Après des conversations telles que celles-ci, lorsque je me retrouve seul, ou en compagnie de Simonne, il m'arnve de m'inteIToger sur ce nouvel épisode, assez insolite, que vient de me proposer la vie. Que m'a apporté ma participation à la préparation d'un Congrès anarchiste mondial, semi clandestin? Je retiens surtout mes conversations avec Ildefonso sur la gueITe d'Espagne, sur les Communes libertaires de Catalogne, sur l'immense espoir qu'avaient ressenti les militants anarchistes lorsqu'ils avaient vu des paysans, quasi illettrés, prendre leur destin en main, renforcer leurs liens traditionnels de solidarité, s'organiser pour tirer le meilleur parti possible des ressources de leur territoire, le tout dans un authentique esprit d'égalité et de fraternité. Le meilleur de l'homme! Je retiens aussi les quelques contacts que j'ai eus, en dehors des séances du Congrès, avec des militants venus de pays lointains, la Bulgarie ou la Colombie, notamment. Au cours de nos conversations à bâtons rompus, j'ai ressenti, presque physiquement, le caractère 29

universel des idées libertaires, des idées qui avaient pu s'enraciner, éclore et perdurer dans des pays particulièrement défavorisés par le sort, la Bulgarie, la Bolivie et bien d'autres. Et quelle énergie déploient ces militants, combien forte est leur fureur de vivre! Peutêtre, tout espoir sur l'avenir de l'humanité n'est-il donc pas mort...

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Chapitre 4
"Labours" au quotidien Alors, oubliant ces interrogations, ces doutes, je reprends les manchons de la charrue et je me remets à labourer le quotidien. Ne suis-je pas né sous le signe du Taureau? Et les tâches ne manquent pas ! Voilà en effet que je trouve une nouvelle source d'intérêt: la "Littérature prolétarienne". Je la découvre en même temps que "l'écrivain prolétarien" Henry Poulaille. C'est Simonne qui me fait faire la connaissance de ce personnage emblématique. Je ne sais pas dans quelles circonstances elle l'a elle-même connu. Je sais seulement, qu'après l'avoir rencontrée, Poulaille l'a prise en sympathie et lui a offert et dédicacé plusieurs de ses livres. Lorsque, récemment, j'ai mis la main sur l'un d'eux, intitulé "Les damnés de la terre", j'ai commencé à le lire et il m'a beaucoup intéressé. Sous une forme à peine romancée, l'auteur y décrit le Paris populaire de la première décennie du Xxo siècle et met en scène, dans un contexte historique précis, par exemple la grande crue de la Seine de 1908, des ouvriers, des patrons, des bourgeois, des syndicalistes, des révolutionnaires, ainsi que leurs vies respectives... Le tableau ainsi dressé, minutieux, bourré de dialogues, recourant volontiers au parler des gens du peuple - ce qui conduit à le classer dans la catégorie "littérature populaire" - m'a paru d'un réalisme sans faille et m'a donné envie de connaître le bonhomme. Rien de plus facile, me dit Simonne. Il m'a donné son numéro de téléphone à son bureau, je l'appelle et je prends un rendezvous. Quelques jours plus tard, nous lui rendons visite dans le petit local de la rue Monsieur le Prince, où il exerce ses activités de lecteur pour le compte de l'Editeur Bernard Grasset.. Je constate à cette occasion qu'il porte une affection presque paternelle à Simonne. Visiblement il est heureux d'abandonner, pour quelques instants, ses lectures, et de s'entretenir avec de jeunes militants tels que nous. Il interroge

Simonne, puis moi-même, sur nos activités politiques. Je constate qu'il reste très lié aux divers courants de la "Gauche pacifiste". Et je note que, comme nous, il redoute le déclenchement d'une Troisième Guerre mondiale. Avant de nous quitter, il remet à Simonne un exemplaire de son livre "Pain de soldat", non sans y avoir inscrit quelques mots aimables à notre intention. Perspective d'une "Troisième Guerre mondiale", donc. Cela ne nous empêche pas, Simonne et moi, d'organiser à petits pas notre vie à deux. J'ai augmenté mes ressources financières, en multipliant mes travaux journalistiques rémunérés. Gabriel Dichter, propriétaire de "La Revue Pétrolière", fortement impressionné par mon titre "d'Ingénieur civil des Ponts et Chaussées", pas courant pour un journaliste, m'a ouvert les colonnes de sa revue. Il apprécie mes articles. Et il m'a offert récemment un déplacement à Amsterdam pour que j'en ramène un reportage sur la nouvelle raffinerie qu'un groupe pétrolier mondial est en train d'installer dans ce port. Entre temps, j'ai fait la connaissance des parents de Simonne. Ils ont vu en moi un futur gendre, et ils m'ont accueilli très chaleureusement. Ils habitent à l'autre bout de Paris, au 132 de la rue de Crimée, dans un appartement situé au-dessus du garage qu'exploite le père Ragouilliaux. Celui-ci est un homme d'une cinquantaine d'années, quelque peu bourru, mais qui sait être jovial. D'après ce que me dit Simonne, ce rural natif de la Marne, venu à Paris, s'est fait luimême. Après la Première guerre mondiale, qu'il a accompli comme mécanicien dans l'Aviation, il a travaillé dans une scierie d'Aubervilliers, au nord de Paris, avant de se mettre à son compte, rue de Crimée. Sa femme, ancienne coupeuse en chaussures, dont le père, nommé Durand, avait participé à la Commune de Paris et avait été déporté à Cayenne, me fait l'impression d'être une parfaite représentante de ces "Parisiennes du peuple", fines et chaleureuses, chères à Victor Hugo et à Poulaille. Elle a bénéficié d'une bonne instruction primaire et j'admire la qualité de son orthographe.

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Quelques semaines après mon premier contact avec eux, ils nous convient, Simonne et moi, à aller passer la fin de semaine en leur compagnie, dans la petite propriété qu'ils ont à Tréloup, sur les bords de la Marne, entre Dormans et Château-Thierry. De mon côté, j'ai présenté Simonne à mes amis de vieille date, non anarchistes. Elle connaissait déjà Ponty. Je lui fais rencontrer François Denisse, désormais marié avec Myriam, une de ses anciennes élèves du Lycée de Dakar. François travaille comme chercheur au Laboratoire de l'Ecole Normale Supérieure de la rue d'Ulm et habite une villa dans la vallée de Chevreuse. C'est là où, souvent, nous nous rendons le dimanche, Simonne et moi, et où s'organisent, aux sons d'un phonographe, de petites surprises-parties très sympas. Durant l'été, nous passons avec eux d'agréables moments au nTamisiern, nom de la propriété familiale de François, à la lisière d'Antibes. Là, tantôt nous flânons dans le vieil Antibes, où je vérifie que je n'ai pas trop oublié la langue provençale, tantÔt nous nous prélassons sur la petite plage proche du "Tamisier". Un jour nous faisons même une" grande" sortie en mer, grâce à un petit voilier prêté par un frère de François, avec coucher à la belle étoile sur un îlot désert. En cette saison, en ce coin de Provence, la lumière est parfaite, faisant chanter les peaux brunies de nos compagnes. Et c'est, pour moi, l'occasion de prendre moult photos. Nous voyons également assez souvent Yves Le Pollès, mon camarade des Ponts, qui a été blessé à la jambe par un éclat d'obus pendant la guerre. Marié depuis peu, il a été embauché comme chef du Personnel, dans une grande société industrielle, la Compagnie Générale de Télégraphie Sans Fil ("CSF").

CÔté familial, nous entretenons de bons rapports avec Georges Ragouilliaux, frère de Simonne, de deux ans son cadet. Il vient d'épouser une jeune Parisienne, dénommée Denise, qui "pète le feu". Quand, le dimanche, le jeune couple se rend à Tréloup, dans la maison de campagne familiale, nous l'accompagnons parfois et nous faisons ensemble, tantôt de grandes promenades sur le chemin de
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halage qui passe au bas de la maison, tantôt de joyeuses parties de barque sur la Marne. Et voici qu'au fil des jours, nous vient l'idée, à Simonne et à moi, de "régulariser" notre situation, en nous mariant. Nous pensons, l'un comme l'autre, que ce sera mieux ainsi, notamment vis-à-vis de nos parents respectifs, mais aussi pour le cas où nous aurions un ou plusieurs enfants. Le mariage a lieu le 18 décembre 1948, à la Mairie du VOArrondissement, Place du Panthéon, Pierre Ponty me servant de témoin. Nous allons ensuite rue de Crimée, ou la mère de Simonne a préparé, pour la circonstance, un bon déjeuner, et le père RagouilIiaux a sorti une vieille bouteille. Mais nous ne nous attardons pas, car je dois aller travailler, ayant un article à terminer. S'il n'est pas question pour nous de faire un voyage de noces, par contre je souhaite aller présenter Simonne à ma propre famille. Au mois de février 1950, nous mettons ce projet à exécution et nous allons passer quelques jours à Spéracèdes, où réside mon père. Je constate à cette occasion, avec beaucoup de plaisir, que mon père et Simonne s'entendent à merveille. Nous allons également à Grasse, voir mon frère André et sa femme, Magali. La famille habite désormais "Mas Dorette", délicieuse petite maison, bordant le Boulevard Alice de Rothschild, dans la partie supérieure de la ville. Durant notre séjour à Spéracèdes, mon père me dit, sans y insister spécialement, qu'il a, parmi ses clients, Albert Camus. Celui-ci, dont la santé est délicate, s'est installé pour quelques semaines à l'Hôtel de la Chèvre d'Or, à Cabris. C'est là, me dit mon père, qu'il est en train de terminer son roman "L'homme révolté". Et, pour les soins médicaux courants dont il a besoin, il fait appel à mon père. Je n'ai pas revu Camus depuis le jour où il était venu à "La Mutualité" participer à une réunion du "Groupe Cronstadt". Et l'idée me vient, puisque l'occasion se présente, de reprendre contact. Un après-midi, nous nous rendons, Simonne et moi, à Cabris, à quelques kilomètres de Spéracèdes. Nous trouvons Camus au restaurant de 34