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Naissances

De
240 pages

À l’inverse de Paul, Manon désire un enfant.

Lys et Lou, deux anges, vont alors les aider sur le chemin de la parentalité, et à affronter les épreuves de l'attente, de la procréation médicalement assistée et de la prématurité. C'est le magnifique combat de la naissance de leurs jumelles, mais aussi de la naissance de Manon, devenue femme, le jour où elle est devenue mère.

À travers cet ouvrage, l’héroïne s'interroge sur les mystères de la naissance dans nos cultures et se réconcilie avec sa propre enfance.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-76746-2

 

© Edilivre, 2014

Chapitre 1

« La terre est notre corps ; le soleil est notre esprit et le passé, un rayon du soleil »

(légende amérindienne)

Ce matin-là, le Soleil avait souhaité prendre le temps de petit-déjeuner avec son fils unique. Il l’observait avec fierté. Ce n’était plus un gamin ; il le pressentait. Pourtant, il ne retint pas le geste de lui ébouriffer les cheveux, avec tendresse, s’émerveillant encore de sa simple existence. Ce dernier grommela des propos incompréhensibles, affectant volontairement un air revêche et évitant soigneusement de croiser le regard de son père.

Le Soleil ressentait parfois une certaine amertume à offrir immédiatement son visage aux Hommes. Il estimait en effet qu’il n’était pas toujours apprécié à sa juste valeur, comme si sa présence était devenue un préalable acquis de leur journée. Ces derniers scrutaient le ciel obscur, espérant un signe avant-coureur de l’aube, une lueur ténue. Mais le Soleil raffolait se cacher dans l’antre-chambre de leur désir. Ils n’avaient qu’à patienter. Ces béotiens avaient parfois tendance à oublier son ascendant sur la terre. Leurs éternels atermoiements le crispaient. Leur désenchantement avait depuis trop longtemps détrôné la gratitude, pourtant essentielle à leur bonheur. Il décida de s’attarder encore quelques instants, dans l’espérance du matin.

Seuls des nuages grisâtres étaient visibles, formant un épais manteau opaque. La lumière balbutiait, tandis que se jouait, en filigrane, un grand bal des éléments naturels, auquel n’étaient pas conviés les Hommes.

Derrière ce rideau, allait débuter un nouvel acte de ma vie. L’arpège des cris d’enfants, de leurs rires et de leurs jeux résonnait aux quatre coins de l’empyrée. Les ballons bariolés survolaient les manèges, d’où exhalait l’odeur sucrée des barbes à papa. Ils se disputaient la préférence des bambins, formant un extraordinaire arc en ciel de la vie, tels des bonbons acidulés dégustés avec langueur…

C’est en ce lieu que demeurent les anges.

Nul ne souscrit à leur existence. Tout juste sont-ils réduits à illustrer les livres pour enfants ou les croyances irrationnelles de nos grand-mères.

Tout un chacun se complait pourtant à conter une histoire à leur propos. Ils seraient asexués… ce qui les revêtirait de pureté originelle. Ils veilleraient sur les Hommes, tapis en silence. Ils vivraient auprès d’un Dieu, qui leur assignerait des missions…

Nous nous défions de donner un quelconque crédit à ces légendes ancestrales, même si nous espérons secrètement être dotés d’un ange gardien ou d’une bonne étoile. Celle-là même qui nous éviterait la mort, un accident ou plus prosaïquement d’opter pour de mauvais choix. Ne serait-il pas rassurant en effet de se savoir protégé en toute circonstance ? De se repaitre de leurs chants de bienveillance ? De se laisser guider par la direction forcément juste de leur souffle ?

Je n’y croyais pas non plus. J’ai toujours considéré l’inefficience d’une destinée arbitraire, au profit d’une vie, façonnée par l’unique volonté de l’esprit, que je portais seule au firmament. Je préjugeais des bienfaits des semailles de l’effort nécessaire, comme une évidence. Les anges n’avaient assurément pas leur place dans cette stratégie. Et pourtant… Qui n’a jamais entendu parler de cette légende syrienne dénommée « Le secret » ?

Voici ce qu’elle relate :

« Avant de venir sur la terre nous vivions ailleurs.

Juste avant notre naissance, un ange s’est penché sur nous en disant :

– Chuuut ! Tu ne dois pas te souvenir.

Et il a appuyé son index sur nos lèvres en y laissant son empreinte. Voilà pourquoi nous avons tous un creux entre le nez et la bouche. C’est la marque du secret oublié qui nous lie au ciel. »

Cette amnésie nous conduit immanquablement à convoiter l’omniscience tout au long de notre vie. Nous aimerions tellement comprendre. Connaître le Secret de notre existence. Nous ignorons le but de notre recherche, voire même sa raison d’être. Peut-être est-ce pour donner un sens à nos souffrances et à nos bonheurs quotidiens, peut-être est-ce par simple curiosité… La quête du Graal demeurera cependant inassouvie à tout jamais. D’aucuns s’adonnent alors à la religion ou à la philosophie, méprisant leur Etre profond. Sans aucune limite. D’autres se passionnent, à corps perdu, pour leur métier ou le sport, ou s’abandonnent lâchement aux chimères, comme si leur vie ne leur appartenait déjà plus.

Or, il n’y a pas de réponse… uniquement des bouts de réponse … de petites satisfactions … de faibles lueurs, semblables aux flammes vacillantes des bougies. Qui se consument à chaque fin du jour et nous obligent, dès le lendemain, tel Sisyphe, à reconstruire le château de sable, emporté par les eaux de la vacuité.

Notre arrogance, à l’égard de la vie, est à ce point élevée, que nous sommes convaincus de notre singularité et ne poursuivons l’exégèse de ces questions existentielles, qu’en ce qui est cartésien. Cette poursuite aliénante se mue alors en frustration, si ce n’est en dépression… de telle sorte que nous en oublions systématiquement de modifier notre perspective. Que ce soit en humant l’atmosphère qui nous entoure, en écoutant les notes jouées par le vent ou en nous laissant caresser par le soleil, qui s’épuise à tenter de nous indiquer le chemin. Nous dénions aveuglément faire partie intégrante de ces Eléments, dont nous ne pouvons pourtant nous exclure, ni par la pensée, ni par le corps. Nous Sommes la Nature et omettons trop souvent de nous connecter avec notre Mère nourricière, avec une obstination désarmante.

Certaines civilisations, néanmoins, à l’instar de celle des Indiens, ont cette capacité à préserver l’équilibre de la Nature. Lorsqu’ils nourrissent leurs enfants, ils considèrent, à juste titre, que c’est la Terre qui les nourrit et la remercient de ses offrandes… Ils ont longtemps essayé de l’expliquer à l’Homme blanc. Au prix de leur propre sacrifice…

La détermination est insuffisante quant à nos choix de vie. L’instinct, le ressenti et les émotions devraient équitablement nous dicter notre route et, quand nous devenons sourds et aveugles, les anges viennent à notre rescousse…

J’étais de ces Hommes, drapés de condescendance… J’étais semblable en tout point à mes pairs. Je vivais dans un profond athéisme, voire une circonspection, à l’égard de tout dogmatisme, confondant naïvement religion et spiritualité. J’abhorrais la simple idée d’appartenir à une communauté, qu’elle soit religieuse, professionnelle ou politique…

Il me semble, avec l’honnêteté du recul, que l’isolement social, dont j’étais victime dans mon enfance, a certainement contribué à l’élaboration de ce système de défense. Je n’étais pas particulièrement populaire à l’école, arborant, bien malgré moi, un air de « première de classe ». J’adorais apprendre et découvrir, de sorte que je bénéficiais de facilités, m’excluant de facto des jeux des autres enfants. A mon grand dam, je n’ai jamais intégré non plus une « bande » dans mon petit village d’origine, comme si je ne correspondais pas à la norme qui m’aurait permis de me fondre dans un groupe. De cette solitude, j’ai développé un goût prononcé pour l’indépendance et la liberté d’esprit. Elle est presque devenue mon modus vivendi.

La quintessence de notre monde m’échappait. Convaincue d’avoir le pouvoir de contrôler ma vie, je me suis rapidement enfermée dans une tour d’ivoire, protectrice, édifiée sur nombre de préjugés et d’idéaux. Plus jeune, j’imaginais que ma vie d’adulte serait forcément merveilleuse : « j’aurais » un métier épanouissant, un mari attentif et gentil, une maison pleine d’enfants et de cris de joie… J’étais si empressée « de devenir grande » que je fuyais le monde de l’enfance que je jugeais trop exigu et saturé d’interdits. J’« aurais » plutôt que je « serais »… Telle était mon unique motivation.

Dépeinte comme une petite fille raisonnable, j’agissais toujours de manière idoine : réussir à l’école… rester sage en toute circonstance… ne pas susciter la colère de mon entourage… ne pas me faire remarquer… Sur mes bulletins scolaires, malgré de bons résultats, les professeurs inscrivaient invariablement des appréciations de type « je ne connais pas le son de sa voix » ou « qui est Manon ? ». Bien qu’attristée par de telles remarques, je parvenais cependant remarquablement à continuer à disparaître, aux yeux de tous.

Je développais très tôt un sens viscéral de l’équité. Défendre les plus faibles ou réparer ce qui me paraissait être une injustice figuraient indubitablement parmi mes passe-temps favoris. Cela devint même un vœu irénique. J’exultais à jouer les chevaliers dans la cour d’école et organisais de grandes croisades, en faveur des plus petits. Je dévorais les livres ayant trait à la maltraitance ou au handicap des enfants, me jurant, qu’un jour, je parviendrai à me rendre utile auprès de ces derniers. Je rêvais de voyages, d’évasion, de liberté, de grandeur d’âme… Littéralement fascinée par des GHANDI ou Martin LUTHER KING, j’avais foi en l’Homme, en sa perfectibilité, en l’humanité. Les Lumières ont bercé toute mon adolescence. La philosophie m’a ouvert des perspectives inouïes…

J’imaginais, en secret, que ma vie servirait une cause. J’étais pourtant une fillette introvertie, m’empourprant au moindre regard. Incapable de m’exprimer en public, je me contentais d’observer le monde, en silence, comme pour mieux l’appréhender, sans jamais me révolter…

Ce paradoxe violent entre mon jardin intérieur, épris de grandeur, et la petite personne insignifiante que j’exhibais, entretenait un bouillonnement, souvent proche du désespoir. Je me noyais dans des questionnements cabalistiques, intellectualisant à outrance, ce que la vie m’offrait ou ne m’offrait pas… passant indéniablement à côté de l’essentiel. J’étais persuadée que l’acquisition de ma liberté se conjuguerait nécessairement avec la réussite professionnelle. Seule la persévérance et le travail m’ouvriraient les portes de la félicité.

J’ai eu la chance de recevoir une éducation ouverte sur le monde. La tolérance et l’amour d’autrui m’ont été enseignés sans relâche par mes parents, malgré leur pudeur excessive. Notre maison était ouverte à la solidarité, la générosité et l’enfance en difficulté.

J’ai pleinement vécu mon enfance. Mon frère, ma sœur et moi inventions, sans relâche, de nouveaux jeux. Notre préféré était incontestablement celui qui nous avions intitulé « les blancs becs et les amazones ». Nous y opposions les garçons, « les blancs becs », aux filles, « les amazones » dans de grandes parties sans fin. Nos pauvres petits cousins se voyaient alors affublés du rôle des « blanc becs », sur lesquels nous défoulions toutes nos pulsions féministes, du haut de nos dix ans-ils en avaient à peine six ou sept-. Nous les attachions à des arbres et les menacions de tous les sévices, s’ils osaient nous dénoncer aux parents… Nous courions à travers la forêt, sur nos chevaux imaginaires, luttant pour la liberté de la femme sauvage…

Nous nous adonnions à de longues parties de cache-cache dans la forêt de mon grand-père. Celui-ci demeurait, avec ma grand-mère, dans une masure du 16ème siècle, toute droite, issue des contes d’Andersen, nourrissant, sans fin, notre imaginaire. Elle était dotée de deux tours en pierre de granit. Le sol en terre battue, sans toilettes, ni sanitaires, elle était entourée d’une immense forêt qui devint notre royaume, à condition de respecter deux règles essentielles pour les adultes : ne pas voler les fruits du châtelain, voisin et propriétaire des terres sur lesquelles vivaient mes grands-parents et ne pas nous approcher du lavoir situé au fond du jardin, pour éviter de nous noyer prématurément.

Le sens de la première règle nous échappait complètement et nous la transgressions régulièrement. La terreur nous empêchait néanmoins de violer la seconde. Mon père prenait d’ailleurs un malin plaisir à nous raconter qu’il s’y était lui-même noyé, quand il était enfant, alimentant ainsi tous nos fantasmes …

Cette forêt était idéale pour y construire nos cabanes, avec trois planches et deux branches d’arbres. Nous devenions alors tour à tour pirate de bateau, épicier du village ou médecin missionnaire au fin fond de la forêt amazonienne. La nuit, nous adorions jouer à nous faire peur, en fuyant le loup imaginaire. Nous remontions courageusement, en chantant à tue-tête, tout le chemin de terre qui menait du château voisin à la maison de mes grand parents, puis, lorsque l’obscurité se faisait totale, nous dévalions toute la pente, en hurlant tous ensemble, le cœur gonflé d’une joie indicible.

Les vacances étaient toujours synonymes de retrouvailles avec nos cousins, de bonheur pur, de chants, d’amour. Beaucoup d’amour…

Enfants, nous avions d’ailleurs conclu un pacte entre mon frère, ma sœur et moi. Effrayés par les querelles d’adultes que nous ne comprenions pas toujours et dont nous ignorions même la source, nous nous étions juré de ne jamais nous fâcher ou tourner le dos, quelles que seraient les circonstances de la vie… Je me souviens encore de ce jour où, bouleversée par les disputes de mes parents, quant à leurs difficultés financières supposées, je leur avais confié ma tirelire, pleine d’espoir quant à l’aide que je pourrais leur apporter. Ma naïveté les avait fait sourire, autant qu’elle les avait profondément émus. Ils n’avaient plus jamais évoqué le sujet de l’argent devant nous, ni même quelque sujet grave…

Ces scènes de vie affleurent mon présent, comme si une partie de moi-même avait ensuite été anesthésiée, au sortir de l’enfance…

Selon les Indiens Quechuas, les mémoires froides sont la connaissance, mais elles n’apportent rien ; les mémoires chaudes sont les instants survivants du passé…

Ce sont mes anges qui m’ont réveillée. Ceux-là même dont nous nions jusqu’à l’existence…

Ce sont elles qui ont un jour décidé de me sauver de moi-même. Elles s’y s’ont attelé à deux, tant la tâche semblait ardue…

Chapitre 2

« Lâcher prise, c’est avoir moins peur et aimer davantage. »

Le Soleil décida qu’il était temps d’aller réchauffer le quotidien des hommes. Il embrassa tendrement son fils, lui intima d’être sage et s’éleva lentement dans le ciel…

Le gamin, boudeur, alla titiller ses amis les anges.

Ces derniers ne se distinguent en rien des enfants : comme eux, ils jouent, crient et chantent, jusqu’à plus souffle… Depuis leur naissance, ils sont élevés dans la sécurité du sillon maternel. Cette dernière est appelée « Lune » par les Hommes. En réalité, elle est la compagne du Soleil avec lequel ils se partagent le soin de veiller sur la terre. A chaque lunaison, de nouveaux anges apparaissent, symbole d’un autre cycle de vie. Dans le même temps, de nombreux enfants naissent sur terre.

Un jour, les Hommes se sont mis en tête de conquérir la Lune. L’un d’eux a même réussi à poser le pied dessus. Les anges l’ont alors observé, avec méfiance, surpris par cette intrusion, puis ont soupiré, devant tant de prétention. Fort heureusement, cette incursion fut de courte durée et les Hommes, forts de leur esprit de domination, ont décidé d’aller explorer d’autres planètes…

La Lune est d’une douceur infinie. Elle veille sur ses enfants avec bienveillance, leur expliquant le commencement de la vie, les questionnements existentiels des Hommes et combien leur rôle est primordial.

Les anges sont formés pour sauver les âmes perdues, les accompagner et leur ouvrir la voie de la sagesse. Ils sont le sens de la vie. Ils n’ont pas d’existence propre.

Sans le savoir, ils sont liés, dès leur naissance, à une femme qu’ils observent. Puis, quand tous deux sont prêts, l’ange descend sur terre, sous la forme d’un bébé et entre ainsi dans la vie de son hôtesse. Les Hommes sont si attachés à leurs enfants, que c’est le seul moyen qu’ont trouvé la Lune et le Soleil pour que leurs petits anges soient bien traités. Ils renaissent alors sous forme humaine, aident leur hôtesse, le temps nécessaire, et perdent progressivement la mémoire et le sens de leur mission. Mais, en règle générale, ils ont tellement été conditionnés auparavant, qu’ils la poursuivent inconsciemment.

Tous les Hommes n’ont pas nécessairement besoin d’un ange. Certains, en effet, ont cette capacité à appréhender naturellement ce qui est bon pour eux. D’autres, au contraire, se perdent, sans cesse, en tergiversations et ont besoin d’être épaulés pour retrouver leur chemin…

Lou et Lys sont deux anges, nées il y a déjà plusieurs lunaisons. Elles se sont tout de suite plu. Inséparables, elles assistent avec assiduité aux leçons dispensées par le Grand Maître des anges, surnommé « Grand Sage ». Attendre qu’une mission leur soit confiée est ce qui leur parait le plus difficile dans leur apprentissage. Bon nombre de leurs amis sont en effet déjà partis pour le grand Voyage. Le Grand Sage leur a soutenu qu’elles n’étaient pas encore prêtes. Elles doivent encore apprendre les rudiments de la bienveillance et de la tolérance, mais aussi de l’abnégation. Car, la vie qu’elles poursuivront sur terre, sera pleinement vouée à autrui.

Certains anges sont si charitables, que leur vocation ne se satisfait pas d’un seul hôte. Leur vie est entièrement consacrée à la défense de l’humanité. Ils sont parfois dénommés « saints » ou « prophètes ». Quelquefois, ils restent plus humbles, mais comblent de joie ceux qu’ils rencontrent, en continuant à les guider et à leur transmettre leur savoir, par la tradition orale. Ce sont des « sages » ou des « guérisseurs »…

Lou est particulièrement studieuse et dotée d’une volonté indéfectible, répétant insatiablement ses leçons. Elle espère ardemment devenir l’un de ces « sages »… Elle consacre toute son énergie à assimiler les valeurs enseignées par le Grand Sage. Elle intervient peu, durant les cours, craignant que ses propos soient inappropriés. Peu sûre d’elle, son âme croît cependant chaque jour en maturité.

Lys, pour sa part, est impétueuse et d’une inlassable curiosité. Elle se passionne pour les animaux, les plantes et le cycle des saisons. Elle observe les habitudes des Hommes, avec appétence. Elle est déjà dotée d’un implacable discernement. Elle décèle facilement leurs failles et propose systématiquement des solutions plus perspicaces les unes que les autres. Elle est intimement convaincue qu’un simple sourire suffit à illuminer un visage et s’inquiète de la complaisance des Hommes à nourrir leur mélancolie. Le Grand Sage leur a enseigné les émotions des Hommes : la joie, la peur, la tristesse, la colère, le dégout… Mais elle ne comprend pas pourquoi ils ne s’autorisent pas à les vivre réellement. Pourquoi, par exemple, quand une personne est en colère, elle préfère se confiner dans la tristesse, plutôt que d’exprimer sa rage… Elle pense candidement que l’humour peut tout sauver. De fait, elle s’entraine à inventer des blagues et plus elle parvient à faire rire son amie Lou, plus elle prend son rôle très au sérieux…

Ce matin-là, elles étaient sagement assises en tailleur, sur un nuage, écoutant attentivement le Grand sage :

– Leçon du jour : « Le lâcher prise ».

– Ah ! Je sais ! s’écria Lou. C’est le fait de laisser les enfants vivre leur propre vie !

Le Grand Sage sourit, attendri par cette réponse aussi spontanée que juste.

– Presque… Ta réponse est en partie bonne. C’est l’une des situations à laquelle sont parfois confrontés les Hommes : observer leurs enfants devenir des adultes et accepter de les laisser quitter le nid familial, même s’ils l’ont construit pour eux, brindille après brindille… Les enfants ne leur appartiennent pas… Ils ne doivent jamais l’oublier. Après avoir été moteurs de leur vie pendant de nombreuses années, ils doivent se résoudre à devenir de simples spectateurs et ne plus intervenir dans leurs choix… aussi douloureux, cela soit-il.

– Mais si nous sommes ces futurs enfants, cela signifie que c’est à nous de leur apprendre à nous laisser partir… intervint Lys, soudain inquiète.

– Oui, effectivement. Les Hommes appellent cela « la crise de l’adolescence », reconnaissant, implicitement, qu’ils n’ont aucun pouvoir sur le comportement de leurs enfants. Ils se persuadent alors que les difficultés sont inhérentes à l’âge de leurs enfants, se rassurant comme ils le peuvent… Cette période est en général très compliquée pour tout le monde… Mais le lâcher prise trouve aussi à s’appliquer dans chaque situation quotidienne. Il s’agit pour les hommes d’accepter qu’ils n’ont aucune prise sur certains évènements. Ils doivent alors « lâcher prise », c’est-à-dire de rien faire et laisser la vie prendre ses quartiers. Bien souvent, les choses se résolvent d’elles-mêmes. Ils devraient au contraire optimiser cette énergie, inutilement perdue, pour se consacrer à ce, sur quoi ils ont une maîtrise.

– Attends, attends ! Je crois que j’ai une idée ! Par exemple, c’est quand quelqu’un est tombé amoureux de quelqu’un d’autre et qu’il devrait lui dire « je t’aime », plutôt que d’attendre désespérément un signe de celui qu’il aime ! s’écria Lou, avec enthousiasme.

– Oui, c’est un peu cela…

– Ou c’est quand quelqu’un est triste, parce qu’il neige et qu’il fait froid, alors qu’il devrait en profiter pour se lancer dans une bataille de neige, avant de boire un bon chocolat chaud, au coin du feu ! reprit Lys, avec malice.

Le Grand Sage éclata de rire :

– Oui exactement ! Je crois que vous avez bien compris le concept !

– Et comment le faire comprendre à nos futurs parents ? s’inquiéta soudainement Lou.

– Quand vous serez des enfants, vous agirez naturellement dans ce sens… Les enfants possèdent cette spontanéité et cet opportunisme qui manquent aux adultes. Ils agissent uniquement selon les capacités et les moyens qui leur sont donnés. Ils ne cherchent pas à s’en inventer d’autres… A cet égard, les parents pratiquent d’ailleurs abusivement « l’éveil de l’enfant ». Ils souhaitent les ouvrir au monde, par la culture, le sport ou l’art. Ils contraignent parfois les enfants à devenir quelqu’un qu’ils ne sont pas. Or, ce ne sont pas des marionnettes… Toute la difficulté consiste pour eux à trouver l’équilibre entre accompagner un enfant sur le chemin de la vie et le façonner à leur propre image… A leur décharge, ces parents ont peut-être eux même manqué d’amour et de confiance en eux et projettent sur ces derniers leurs propres rêves. Heureusement, les anges veillent… en les poussant à se remettre en question, à réfléchir sur leur propre éducation et à redécouvrir l’enfant qu’ils ont été…

Lys et Lou commençaient à s’ennuyer. Les enseignements du Grand Sage étaient souvent denses et il leur fallait un peu de temps pour assimiler chaque leçon. Elles voulurent se divertir un peu et décidèrent de s’adonner à leur jeu préféré : imaginer leur future « maman ». Leurs amis leur avaient raconté qu’elles feraient connaissance avec leur future maman, bien avant de naître, mais c’était une étape à laquelle, elles n’étaient pas encore parvenues. Lou entama le jeu :

– Moi, je l’imagine douce et très gentille. Elle me câlinera sans cesse… J’en suis sûre… Je pense qu’elle est un brin rêveuse… peut-être qu’elle rêve déjà de moi ! Elle doit être triste en ce moment. Sinon on ne ferait pas appel à nous… J’aimerais tant déjà pouvoir l’aider…

– Moi, je suis certaine que ma future maman est drôle et qu’elle aime faire des blagues comme moi ! Elle cache peut-être une blessure profonde, qui l’empêche de sourire à la vie, poursuivit Lys. Je découvrirai ce que c’est et lorsqu’elle me connaîtra, elle n’aura plus jamais envie de pleurer… ou alors seulement de joie ! s’exclama-t’elle.

Persuadées de bientôt rencontrer la maman de leurs rêves, elles se jetèrent de leur nuage pour poursuivre leurs jeux, avec leurs amis, dotées d’une confiance, qui les fit sourire.

Au même moment sur la terre…

Chapitre 3

« L’automne raconte à la terre les feuilles qu’elle a prêtées à l’été. »

(Georg Christoph Lichtenberg)

J’arpentais, d’un pas alerte, les rues bigarrées de Strasbourg. La journée avait été rude, avec son lot coutumier de plaintes et d’acrimonie des clients. Je m’apprêtais à rentrer chez moi et cette simple perspective m’apaisa. Je humais l’air automnal avec soulagement, tout en relâchant la pression. Le ramage des oiseaux m’enivrait, tandis que j’observais la délicate lumière déclinante du crépuscule. Je sentis un sourire naître, à la commissure de mes lèvres. Je me hâtais, espérant attraper le dernier train qui me conduirait dans mon petit village, au fin fond des Vosges du Nord.

Paul et moi avions choisi de nous installer à la campagne, deux ans plus tôt, et nous nous en félicitions chaque jour. Nous avions tous deux été élevés au grand air. Réveillés par le chant du coq, et côtoyant nos compagnes bovines, l’odeur du fumier remplaçait avantageusement les pollutions citadines. Les maisons respectives de nos parents étaient perdues au milieu des champs de maïs, entourés de forêts, dans lesquelles nous aimions à nous perdre. Il n’était pas possible de rencontrer âme qui vive, à moins de rouler des heures durant sur nos vélos, mais nous avions toujours rêvé de profiter à nouveau des charmes de cette vie bucolique.

Tant que nous ne possédions pas la moindre économie, nous avions dû nous résoudre à vivre dans un petit appartement, proche du taudis. Situé dans le quartier de la gare de Strasbourg, les prostituées et les vagabonds étaient nos voisins de fortune. Nous avions appris à les reconnaître puis à les saluer. Ils nous racontaient parfois la genèse de leur déchéance, dans un sourire gêné. Leur désespérance me touchait, autant qu’elle me galvanisait, dans la fuite de cet univers. L’endroit était mal famé et nous vîmes plusieurs fois notre voiture vandalisée. La salle de bains se situait directement dans la cuisine, sans aucune porte. Toutes les pièces étaient en enfilade, n’offrant aucune intimité. Nos chats, prisonniers de cet espace sans espoir, nous avaient d’ailleurs tout saccagé, détruisant le peu que nous possédions…

Dès que nos professions respectives nous le permirent, nous partîmes en quête de la maison de nos rêves. Nous tombâmes sous le charme d’une ferme quasi laissée à l’abandon, mais offrant de belles perspectives d’aménagement, grâce aux nombreuses dépendances. Le terrain, couvert d’arbres fruitiers, semblait particulièrement prometteur. Nous nous lançâmes alors dans l’aventure, sans le moindre sou vaillant, mais gonflés d’espoir.

Rien n’égalait en effet les flâneries forestières… les petits déjeuners pris sous le cerisier en fleurs… le verger gorgé de fruits en été… Les longs trajets quotidiens n’entamèrent pas notre enthousiasme… Nous étions heureux… Nous survivions à nos semaines éreintantes de travail, grâce à la contemplation de la feuillaison, l’éveil magique du printemps, l’éclosion des fleurs… La renaissance de la nature, après la rudesse de l’hiver, était extatique, comme si nous la découvrions, à chaque fois, pour la première fois… Nous repartions travailler chaque lundi matin, plein d’allant, prêts à affronter la violence de la jungle urbaine…

Perdue dans mes pensées, je ne sentis pas tout de suite mon téléphone vibrer, tandis que je m’introduisais dans l’enceinte de la gare. L’image de mon père s’afficha sur l’écran.

J’entretenais avec lui de longues conversations à bâtons rompus, depuis que j’avais quitté la maison parentale, à l’âge de 20 ans. Il continuait de me dépeindre le monde-son monde-et les valeurs essentielles de la vie, quelquefois d’un ton didactique, qu’en réalité, j’affectionnais particulièrement.

Je me remémorais souvent ces petits déjeuners de ma jeunesse, durant lesquels, il me dispensait sa première leçon matinale : la géopolitique, les grands progrès de la science ou les faits de société… Tout était sujet à discussion… Je l’écoutais alors religieusement, n’osant l’interrompre, par crainte de me confronter à ses critiques acerbes… Lorsque je devins adolescente, il ne manquait jamais une occasion de m’informer sur les dangers du tabac ou de la drogue, le sida ou le réchauffement climatique… Je l’écoutais d’une oreille distraite, tout en érigeant ma propre opinion, estimant que l’expérience-ma propre expérience-finirait par me guider… Désormais, j’appréhendais ces interludes différemment. Je lui étais reconnaissante qu’il m’épaule, me conseille ou me donne son avis, à chaque étape de mon existence.

– Bonjour papa, comment vas-tu ? lui lançai-je, en décrochant le téléphone.

– Bien, bien, et toi ? Ton travail ? Pas trop fatiguant en ce moment ? s’enquit-il.

– Non, non, tout va bien, pas de souci… Parle-moi plutôt de toi. Quelles sont les nouvelles ?

– Ta sœur est enceinte ! s’écria-t’il

– …

– Elle ne te l’a pas dit ? s’inquiéta-t-il, face à mon silence prolongé.

J’étais abasourdie. Juliette ? Enceinte ? Mais depuis quand ? Pourquoi me l’avait-elle dissimulé ?

– Euh… non… soufflai-je, faiblement.

– Ah bon !…...