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Nice la juive

De
144 pages
1942, l'année du Crime. La Côte d'Azur est en zone libre, jusqu'au jour où de Vichy, Paris, Berlin, les ordres partent pour entreprendre les premières déportations massives des Juifs venus de toute l'Europe à Nice et dans les Alpes Maritimes.
Inattendues, brutales, sans la moindre présence allemande, les premières rafles du mois d'août provoquent la stupeur et se transforment en cauchemar.
A travers les personnages de Louise et de Julien, ce témoignage rappelle ce que fut à Nice la responsabilité française dans la mise en oeuvre de la Shoah.
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Nice la juive

Jacques Durin

Nice la juive
une ville française sous l’Occupation 1940 - 1942 récit

Du même auteur Drancy 1941 - 1944, éditions GMT, 1982. Zola et la question juive, éditions GMT, 1988. Les sciences raciales à l’époque de l’affaire Dreyfus, in L’Affaire Dreyfus de A à Z, Flammarion, 1995.

© L’HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12029-7 EAN: 9782296120297

Les ouvrages où l’on entend le gémissement du genre humain, doivent être des actes de foi Victor Hugo

À Louise Fénoglio

Chapitre premier

Monsieur le Maréchal, Je m’excuse de l’audace que je prends en vous écrivant, mais je ne peux résister à l’impulsion qui me pousse à le faire, et ceci au sujet de la rafle des Juifs qui a eu lieu ces jours-ci dans notre région.

La lettre que Julien tenait dans ses mains, était écrite à l’encre bleue sur un papier épais, déjà jauni mais de bonne qualité. Sa calligraphie appliquée, légère et aérienne, féminine par la grâce des lettres bien formées, signalait au premier regard la volonté particulièrement attentive d’être lue. En provenance de Nice et datée du 1er septembre 1942, Julien venait de l’extraire d’un gros carton d’archives poussiéreuses. Au vu de son état et selon toute vraisemblance, il était bien le premier à la relire depuis plus d’un demi-siècle. Les grands traits au crayon rouge que l’administration avait jetés brutalement en travers de la première feuille pour attester de sa réception, dissimulaient à peine l’indifférence mécanique d’un employé d’alors chargé de la trier avant de la transmettre. Leur faisaient écho deux gros tampons à l’encre épaisse et noire, appliqués-là comme à dessein de vouloir tout surcharger pour tout effacer. Pour Julien, ces tampons gras couleur de deuil, et que celle qui avait confié au papier ses
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émotions, n’avait pu deviner, étaient comme des pieux plantés le long d’un chemin compliqué qui supportaient le fil d’une impulsion initiale jusqu’à son destinataire : à la fois prestigieux et redouté. « Présidence de l’Etat français - Commissariat Général aux Questions Juives – Service de la Police antijuive ». Encadrées de noir, ces formules emprisonnaient à leur tour comme des carcans, les dates d’arrivée et de départ de la correspondance. Elles attestaient pour l’Histoire, que la lettre expédiée depuis Nice le premier jour du mois, était bien parvenue à Vichy une semaine plus tard, pour finir par être archivée à Paris au Commissariat Général aux Questions Juives. Je m’excuse de l’audace que je prends en vous écrivant, mais je ne peux résister … Décontenancé, Julien pourtant impassible devant les documents les plus singuliers de cette période de l’histoire contemporaine, ne s’attendait pas vraiment à une telle initiative. Sa lecture de plusieurs centaines de lettres de dénonciation : la plupart anonymes et adressées aux heures les plus sombres de l’Occupation par des particuliers, des Français, des épouses dénonçant leurs maris gênants, des hommes leurs épouses ou leurs maîtresses devenues encombrantes, des concurrents envieux livrant des rivaux pour se venger, de vulgaires indicateurs pour toucher la rançon promise, des traîtres stipendiés pour empocher le prix de leur trahison. Tous ces courriers étaient devenus presque une routine : tant leurs plaintes étaient basses, lâches, mesquines, répétitives et lancinantes.

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Sur cet inépuisable registre du mal qu’empruntait tout un monde rompu avec plus ou moins d’habileté aux mille formes de la dénonciation, et qui s’adressait avec des mots à peine voilés aux autorités françaises ou allemandes : le commissaire de police, le gendarme, le maire, le préfet, le juge, les responsables d’associations diverses, les chefs nazis de la Gestapo, la lettre que Julien tenait dans ses mains faisait incontestablement tache, parmi tout ce qu’il avait pu lire jusqu'ici. Celle-ci était singulière : à la fois fragile et forte par sa sincérité, humble et convaincante par son courage. Fasciné par la charge d’émotion qu’elle portait en elle, Julien la découvrait comme un rayon de lumière traversant un ciel chargé d’ombres et de honte. D’emblée, la jeune femme qui l’avait écrite et signée de son prénom Louise, s’imposa à Julien sous les traits d’une âme confrontée à l’horreur et pleurant sa douleur à l’adresse du Maréchal. La période dont il avait fait sa préférence, et sur le choix de laquelle il s’interrogeait constamment, ne manquait pas de satisfaire Julien : tant les hommes et les femmes de toutes conditions s’y révélèrent alors et souvent, de manière exceptionnelle. Pour ce professeur dont l’Histoire était devenue après les leçons de philosophie de Platon, Descartes ou Kant, une seconde passion, le plus difficile était d'intégrer à son enseignement, ce qu’il découvrait au fil se ses recherches ; de tenter de faire partager ce que la mémoire collective s’obstinait à vouloir refouler. A ses yeux, expliquer n'était pas vraiment difficile. La narration brutale des faits, la suite douloureuse et ensanglantée des événements, l’enchaînement tragique et cruel des circonstances : tout pouvait sembler aller de soi pour l’historien, surtout lorsque quelques grandes et nobles figures, quelques actes ou engagements d’authentique résistance venaient rehausser et
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réhabiliter cette période noire entre toutes. Mais il lui semblait insurmontable de faire comprendre un passé dont les témoins avaient déjà eux-mêmes parfois oublié la dimension dramatique. Et son épreuve la plus amère et douloureuse était de devoir faire partager ses états de conscience à des adolescents le plus souvent indifférents, insensibles, voire incrédules. Absorbé par ces pages d’écriture qu’il tournait et retournait dans ses mains, Julien était ailleurs. Le regard intérieur déjà plongé vers la mer de son enfance, il ne voyait plus qu’elle, et au delà, cette ligne imperceptible qui sépare le ciel à l’horizon, de son immensité bleue. Le dos tourné à la lumière du jour, il finissait même par oublier ce papier sur les plis duquel le temps avait gravé sa marque, pour tomber dans une de ces rêveries où l’esprit emprisonne la pensée, et qui équivaut à quatre murs. Incontestablement, les phrases qu’il était en train de lire et qui rapportaient un drame immense, étaient nouvelles par la franchise de leur accent. Le ton respectueux employé pour s’adresser au maréchal de France avait cette déférence extrême que l’on manifestait à l’époque, et encore davantage dans le contexte si tragique des années de l’Occupation. Mais sa singularité tenait au fait que l’expression était ferme, comme dynamisée par une énergie toute pétrie d’humilité et de violence. Les mots retenus par les liens invisibles d’une politesse respectueuse, et prisonniers des règles d’une éducation qui avait enseigné la soumission, en disaient assez sur le caractère de celle qui les avait couchés sur le papier. Monsieur le Maréchal, je m’excuse de l’audace Philosophe, Julien avait fait de l’exercice de la pensée et du retour sur soi de la conscience, l’essentiel de son métier
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d’enseignant. Historien par vocation et par souci d’enraciner sa réflexion dans les actions des autres, il voulait encore redonner vie à des figures oubliées ou à demi effacées, au moyen de documents, de signes et de mots, avec tout le sérieux que réclame l’Histoire. Et ce qui l’attirait, c’était de pouvoir revivre des tranches réelles d’existence passée, des résidus toujours actifs qui augmentent et nourrissent le poids du présent. Chez lui, le chercheur aimait refaire l’Histoire à travers ses traces encore inexplorées, et remonter avec courage la pente abrupte des sentiers oubliés. L’enquêteur qu’il devenait alors, s’ingéniait à repérer sous le mouvement lent, lisse et simple du temps écoulé, les turbulences souterraines des flux profonds et cachés : restés à l’état quasinaturel, parce qu’on les a cru à jamais à l’abri des regards indiscrets ou des intentions accusatrices. Des hommes, Julien s’obstinait à vouloir détecter l’incidence de leurs comportements ordinaires et anonymes, les effets destructeurs de leurs décisions ; à repérer la tragédie dans leurs actes, la terreur dans leurs paroles ou leurs gestes ; à dénoncer les anachronismes et les singularités paradoxales qui prennent avec le temps l’épaisseur d’une responsabilité collective. Sur ce terrain, Julien acceptait volontiers d’assumer le reproche de lèse objectivité que ne manquaient pas de lui adresser certains professionnels de l’Histoire ; celui d’enrouler par avance l’événement dans ses conséquences historiques, de le lier arbitrairement à ses suites, et de l’interpréter à partir de ces dernières, par un effet logique et rétroactif. Aussi prenait-il le contre-pied des adeptes de la formule chère aux marxistes, selon laquelle les hommes font l’Histoire sans savoir qu’ils la font ; pour soutenir qu’en s’engageant ils connaissent bien pourtant l’Histoire qu’ils façonnent, les crimes et les turpitudes qu’ils commettent,

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autant que les actes d’héroïsme et d’incontestable sacrifice qu’ils sont capables d’accomplir. Julien se découvrait plus d’un point commun avec Louise ; à commencer par la ville dont il était natif. Nice était en effet leur patrie commune, et à quelques mois près, sa naissance aurait pu coïncider avec les événements dont elle signalait au chef de l’Etat français, l’accomplissement. Mais assis aujourd’hui à sa table de travail, avec devant lui, les rayonnages immenses qui donnaient à la bibliothèque où il se trouvait l’allure d’une cathédrale, le jeune professeur ne pouvait s’empêcher d’être touché par le contraste que formaient la singularité inattendue de cette écriture désespérée, et le souvenir de sa ville natale gracieusement déployée le long d’une baie somptueuse, sur un fond de ciel bleu dont la pureté demeurait unique et légendaire. Il pouvait encore imaginer la fin de l’été 1942, avec cet air doux et azuréen dont la ville avait sûrement commencé à jouir comme chaque année en pareille fin de saison, au terme de deux mois d’été durant lesquels la chaleur avait dû être étouffante, malgré les effluves apportées par la brise marine. Bien qu’immobile, son imagination l’y retrempait tout entier, avec la mer lisse comme un grand lac qui vient rouler ses vagues sur les galets, tout au long de cette immense plage de galets qui va de l’embouchure du Var jusqu’au pied de la colline du Château dominant la vieille ville. La mer, Julien la ressentait à nouveau intacte avec son écume bruissante qui mousse, tourbillonne et disparaît dans un pétillement sonore et cristallin. Cette mer qu’il aimait, était celle immuable qui vit au rythme régulier des vagues incertaines et qui frappe la grève comme le balancier marque le temps. Tant qu’on va et vient librement dans le pays natal, les lieux vous sont indifférents. Rues, places, portes, façades des
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