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Paul Simon, itinéraire d'un musicien hors norme

De
410 pages
Paul Simon: un nom presque passe-partout pour un compositeur et chanteur de génie. Un nom à l’image de sa discrétion. Pourtant, nous connaissons tous ses titres phares et le succès retentissant qu’il a connu avec Art Garfunkel. Sounds of silence, Mrs. Robinson, Bridge over trouble water, El Condor pasa: ces chansons indémodables, classiques dans le sens noble du terme, ont à jamais façonné les années soixante et suscitent toujours l’enthousiasme d’un public de plus en plus large. Jean-Christophe Hilaire fut immédiatement fasciné lorsqu’il découvrit le groupe et l’œuvre de Paul Simon à la fin des années soixante-dix. Depuis, il n’en démord plus et livre aujourd’hui la première biographie francophone d’envergure consacrée à celui qui ne cesse, depuis plus de quarante ans, de marquer la musique américaine. Au vu de sa carrière, Paul Simon méritait une biographie digne de ce nom. Voilà qui est fait avec l’ouvrage de Jean-Christophe Hilaire qui, après un minutieux travail de documentation, livre un texte d’une richesse inégalée. Dédié aux nostalgiques de Simon & Garfunkel mais aussi à tous ceux qui connaissent moins la carrière solo brillante du "grand petit homme", cet ouvrage nous restitue avec une passion non feinte la trajectoire d’un artiste folk qui, à côté de Bob Dylan, représente ce que les États-Unis ont produit de mieux musicalement.
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Paul Simon,
itinéraire d’un musicien
hors norme
Jean-Christophe Hilaire










Paul Simon,
itinéraire d’un musicien
hors norme

















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011



En novembre 2000, Éric Geyelin me lance cette idée
farfelue : écrire une biographie de Paul Simon en langue
française… Début 2001, je me lance dans cette aventure
hasardeuse… Dix ans de travail, de recherches, de prises
de contacts, d’abandons, de relectures, de désillusion… Je
n’imaginais pas arriver au bout, et pourtant.

Alors merci.



Remerciements



À Manuel Ornato, « my old friend »,

À Sophie Lemonnier-Virgal, qui a été ma « Kathy »
pendant de très longues années,

À Nicolas Trokiner, devenu mon compagnon indispen-
sable des concerts… Ahoy !

Aux amis, David Feillet, Michel Vielfaure, Germain
Nouvion, Odile Fairise, Florence Bouillaux, qui ont parti-
cipé, chacun à leur manière, à l’élaboration de ce livre,

À ma mère et mon père,

À toute la famille Gaudé… Agnès, Christophe, Marine,
Antoine et Mathilde.

À toutes celles et ceux que j’ai croisés depuis l’école
primaire, et qui m’ont supporté, moi et ma passion. Les
anciens… Cédric Lethel, Manuel Tournet, Jeannot Vargas,
Paul Dauviau, Catherine Dumoulin, Serge Ewenscyck,
Cecile Mermillod, Emmanuelle Cravic Marrière, Guil-
laume Allain, Philippe Fournié, Serge Bensaid le « 36 »…
Franck Souci, David Schwarzweld, Johanna Gauthier,
Isabelle Trouslard, Véronique Boitelle, Emannuelle Poi-
rier, Vincent Mothré, les rencontres au hasard des
voyages… Tony Bologna, Laurent et Aurane Maxence,
Emblad, les Perilloux, les Israel, les Billet, les Muller (et
mes deux petites sœurs), les Allitt (avec 2 T), et les Hero-
det (et ma secrétaire rien qu’à moi) et enfin les
rapportés… Cynthia et Dely Seloi, Caroline et Julien Bar-
raud, Estelle Cabrillac, Lisa Bonometti, Stephanie Bet.
À Yves Bigot, Albert Koski, Denis Barthe et Claude
Gassian pour leur aide, leur gentillesse et aussi de m’avoir
accordé leur confiance,

À Juanita De Silva, une aide précieuse devenue une
grande amie,

À Eddie Simon, pour cette discussion très enrichissante
dans Central Park,

À Mort Lewis et son épouse Trisha qui m’ont ouvert les
portes de leur maison dans le Connecticut,

eÀ Ed Koch qui m’a reçu quelques minutes au 37 étage
de son bureau à New York,

À Art Garfunkel, pour ce déjeuner en tête à tête dans un
restaurant japonais à New York,

À Vaughn Hazell assistant de Paul Simon,

Et enfin… à ma « Nounouille », mon épouse sans qui…
mille millions de mercis.



Voici la liste complète des personnes que j’ai contac-
tées, et que je remercie encore une fois chaleureusement
du fond du cœur,

Ruben Bladès, acteur, auteur-compositeur, musicien,
producteur et politicien, qui a interprété Salvador Agron
adulte dans la comédie musicale « The Capeman »,

Hal Blaine, batteur, qui a travaillé avec Si-
mon & Garfunkel sur les albums Bookends et Bridge Over
Troubled Water, ainsi que sur la tournée de 1969,

Ron Delsener, promoteur et organisateur des concerts
de Central Park,

Jessie Dixon qui a participé, avec son groupe, aux tour-
nées de Simon de 1974 à 1980, et qui fait une apparition
sur la chanson « wartime Prayer » dans l’album Surprise,

Bernard Estardy, ingénieur du son, qui a enregistré
« Duncan » et « Hobo’s blue » à Paris,

Morris Golberg, créateur du solo de pennywhistle sur
« You Can Call Me Al »,

Jamey Haddad, percussionniste, qui accompagne Paul
Simon depuis 1999, tant en studio que sur scène,

Oscar Hernandez, qui a travaillé à la production musi-
cale du Capeman,

David Hinckley, journaliste au New York Daily News,

Edward Koch, ancien maire de New York, pour sa let-
tre souvenir évoquant son ouverture du concert de Central
Park le fameux 19 septembre 1981,

Albert Koski, promoteur des grands concerts rock des
années 80 et qui a permis à des milliers de fans Français
d’écouter le duo à Auteuil en mai 1982 et à Nice en sep-
tembre 1983,

Bakhiti Khumalo, bassiste, qui travaille aux côtés de
Paul Simon depuis « Graceland »

Tony Levin, bassiste, qui a travaillé avec Paul Simon
sur les albums Still Crazy After All These Years et One
Trick Pony, et leurs tournées respectives,

Mort Lewis, manager de Simon & Garfunkel de 1965 à
1970, puis de 1982 à 1983,

Carlos Mazzola, producteur brésilien, qui a permis la
réalisation de l’album The rhythm Of The Saints, et son
assistant Joao Carlos A. Harres,

David Morgan, ingénieur du son, qui travaille sur les
tournées de Paul Simon depuis 1986,

Airto Moreira, percussionniste, qui a travaillé sur les al-
bums Paul Simon, There Goes Rhymin Simon, et Hearts and
Bones, ainsi que sur la tournée 83 de Simon & Garfunkel,

Rob Mounsey, pianiste, qui a travaillé sur les al-
bums Hearts and Bones, Graceland, lors du concert de
Central Park de Simon & Garfunkel et la tournée de 1982,

Gerry Niewood, saxophoniste, qui a travaillé avec Si-
mon & Garfunkel sur le concert de Central Park et leur
tournée de 82 et 83,

Peter Powell, photographe, qui a réalisé la couverture
de l’album Bridge Over troubled Water, et participé à la
réalisation du show pour la télévision « Songs for Ameri-
ca » en 1969,

Larry Saltzman, guitariste, qui participe aux tournées
« Old Friends » depuis 2003,

Georges Seba, guitariste camerounais, qui a participé à
l’enregistrement de la chanson « Proof »,

Marc Silag, coordinateur musical, qui a travaillé avec
Paul Simon de 1983 à 1997,

Andy Snitzer, saxophoniste, qui accompagne Paul Si-
mon depuis 1999.

Georg Wadenious, guitariste, qui a participé à la tour-
née 82 de Simon & Garfunkel,

Jean-Paul Commin, Alain Gardinier, Hugo Cassavetti,
Yves Bigot, Jean-Luc Wachtausen, Thomas Sotinel ou
encore George Lang (entre autres)… qui ont écrit ou dit
quelques belles chroniques sur Paul Simon et Simon and
Garfunkel durant toutes ces années.

Et enfin, Fred Carter Jr, Larry Knetchel, Joe Osborn,
Jimmie Haskell, et Hal Blaine pour avoir accepté de me
signer la couverture de l’album « Bridge Over Troubled
Water »



Sommaire



Introduction…..................................................................................17
Chapitre I
Souvenirs… et mise en bouche........................................................19
Chapitre II
Tom & Jerry (1941/1965) ................................................................23
La route en chantant (1941/1964)..................................................23
Greenwich Village (1963/1964) ....................................................40
Les sons du succès (1964/1965)50
Chapitre III
Simon and Garfunkel (1965/1970)59
Le grand blond et le petit brun (1965/1967)..................................59
Une harmonie unique (1967/1968)................................................73
Un pont trop loin (1969/1970).......................................................83
Chapitre IV
Paul Simon, « petit grand homme » (1971/1980).........................105
Paul sans Art…Garfunkel (1970/1972) .......................................105
Les rythmes de Simon (1973/1975).............................................122
Une si longue absence (1975/1980)135
Chapitre V
Simon & Garfunkel, le retour des vieux amis (1981/1985).........157
Central Park, 19 Septembre 1981 ................................................157
Nostalgie et magie à travers le monde (1982/1983) ....................176
La séparation (1983/1985)...........................................................196
Chapitre VI
Paul Simon, le globe rock-trotter (1985/1998) .............................207
Simon l’Africain (1985/1989) .....................................................207
Les tambours du Monde (1990/1993)..........................................227
« The Capeman » la Comédie musicale (1988/1998)..................273
15 Chapitre VII
Toujours la apres toutes ces annees (1999/2004) .........................289
« Jotlin’Joe has left and gone away » (1999)...............................289
Retour au folk (2000/2003)..........................................................294
« Nous ne nous disputerons plus…nous sommes trop fatigués » 326
Chapitre VIII
Après avoir change,
il est reste plus ou moins le même (2004/2011)............................363
« La surprise papy » (2004/2008) ................................................363
Une nouvelle Amerique (2008/2011) ..........................................374
Chapitre IX
Conclusion…Paul Simon est unique.............................................393
Chapitre X
Les annexes .....................................................................................397

16


Introduction…



… J’aime la musique, je ne peux vivre sans, elle est en
moi et avec moi partout où je vais, c’est ainsi… Dido, No-
rah Jones, Jean Jacques Goldman, Bruce Springsteen, Dire
Straits, Yves Duteil, Michel Jonasz, Gloria Estefan, U2 ou
encore Sting m’accompagnent en voiture ou sur mon
Ipod… Mais jamais je n’ai été aussi sensible à une musi-
que qu’à celle de Paul Simon, c’est ainsi…

Je suis un fan de Paul Simon, pourquoi le nier… Je suis
tombé dans sa musique quand j’étais gamin, à l’âge de 11
ans. C’était l’été 1979, ma belle-mère avait acheté une
cassette audio pour les vacances, histoire d’avoir un peu
de musique dans la voiture. Le titre de la cassette était
« The Sounds of Silence », ses deux auteurs, américains,
étaient séparés depuis quelques années. Alors inconnue à
mes oreilles, la musique de « Simon & Garfunkel » venait
d’entrer, de plein fouet, dans mon univers.

Ma passion pour Paul Simon, le « Petit Grand
Homme, » n’a cessé de s’accroître au fur et à mesure que
je découvrais son œuvre. J’ai aujourd’hui de nombreux
souvenirs en tête concernant « Simon & Garfunkel », en-
semble ou séparément mais les événements décrits dans le
chapitre suivant resteront parmi les plus forts.

Alors par ce livre, je voudrais communiquer ma passion
pour ce compositeur et sa musique, et raconter, du point de
vue d’un fan, l’itinéraire de ce musicien hors norme, ce
qui, je le répète, n’a jamais été fait en langue française.
17
Un hommage que je voudrais rendre, humblement, à ce
chanteur, auteur-compositeur, conteur de génie, interprète,
producteur, qui a depuis maintenant plus de cinquante ans,
ciselé quelques-uns des plus beaux bijoux de l’histoire de
la musique américaine, Souvenez-vous de ces titres sous
forme de compilation (très) personnelle…

… “Sound of Silence, Kathy’s Song, Leaves That Are
Green, Scarborough Fair, Feelin’Groovy, Homeward
Bound, Mrs Robinson, Old Friends/Bookends, America,
Bridge Over Troubled Water, The Boxer, El Condor Pasa,
Cecilia, Songs For The Asking, Me and Julio Down By
The Schoolyard, Mother And Child Reunion, Duncan,
Loves Me Like A Rock, American Tune, Kodachrome,
Still Crazy After All These Years, 50 ways to Leave Your
Lover, Some Folfs Lives Roll Easy, You’Re Kind, Slip
Slidin’Away, Late In The Evening, Jonah, Hearts &
Bones, Train In The Distance, Graceland, The Boy In The
Bubble, You can Call Me Al, Homeless, Diamonds of The
Soles Of Her Shoes, The obvious Child, The Cool Cool
River, She Moves One, Born At The Right Time, Trail-
ways Bus, Born In Puerto Rico, Bernadette, Darling
Lorraine, The Teacher, Love, Old, Outrageous, How Can
You Live in the Northeast ?, Wartime Prayers, Another
Galaxy, et plus recemment, Afterlife, Rewrite, Dazzling
Blue, So Beautiful or so What et Love is Eternal Sacred
Light…

Paul Simon :

« Nous sommes tous réunis au plan émotionnel par la
musique, le rythme et l’harmonie. Mais comment commu-
niquer sans un vocabulaire plus large ? On reste
incompris si l’on ne parle pas d’autres langages, c’est
pourquoi je « baragouine » le langage de la musique.
18


Chapitre I
Souvenirs… et mise en bouche

À Richard Tee, Mike Brecker, Gerry Niewod, Fred
Carter Jr et Larry Knetchel…



Nice, Stade de l’Ouest, 18 septembre 1983
Pour la première fois de ma vie, je pénètre dans un
grand stade, non pas pour voir un match, mais pour assis-
ter à l’une des dernières représentations officielles sur
scène du duo le plus populaire des années soixante. Le
souvenir aujourd’hui est plutôt flou, je dois l’avouer, mais
je me souviens de l’avancée de la foule vers la scène alors
que les lumières étaient à peines éteintes, de cette am-
biance bonne enfant, de cette atmosphère paisible qui
flottait pendant tout le concert et enfin cette joie insaisis-
sable qui s’était emparée de milliers de personnes qui
fredonnaient ensemble, une dernière fois peut-être, les
paroles de « the sound of silence ».
New York City, Central Park West, 18 août 1993
Fin août 1993, je viens passer quelques jours de vacan-
ces à New York chez mon ami Steve, dont l’appartement se
situe sur la 81ème rue ouest, et comme presque chaque
jour, je m’apprête à faire un dernier tour sur la pelouse du
« Great Lawn » à Central Park. J’avais à peine commencé
à traverser la rue « Central Park West » que je me suis
retrouvé face à Paul Simon. New York m’offrait le bon-
heur de rencontrer l’enfant du pays. Honnêtement, je ne
19 sais pas s’il a compris ce que je lui ai raconté, mais il
s’est montré patient et m’a signé mon autographe, quel-
ques minutes mémorables à jamais gravées dans mon
esprit
Paris, Théâtre de L’Olympia, 1er novembre 2000
Après avoir assisté aux deux concerts des 30 et
31 octobre donnés à l’Olympia pour sa tournée « You’re
the One », je me suis retrouvé avec quelques privilégiés le
lendemain après midi, mercredi 1er novembre, dans ce
même théâtre pour assister en fait aux raccords de la vi-
déo de la tournée filmée ici même pendant les deux
premiers soirs. Après le « show », Paul Simon s’est assis
sur la scène devant nous attendant qu’on vienne à lui…
chacun d’entre nous a pu approcher l’artiste. Réceptif,
aimable, patient, cela a duré un certain temps et il sem-
blait vraiment prendre du plaisir, et nous aussi. À la sortie
de l’Olympia, nous étions tous stupéfaits, heureux, échan-
geant chacun nos impressions à chaud, certain d’avoir
vécu un moment unique.
Simon & Garfunkel « Old Friends Tour »
Qui aurait imaginé les revoir de nouveau ensemble sur
scène ? Pourtant, en septembre 2003, Simon & Garfunkel
annoncent qu’ils repartent sur la route à travers les États-
Unis pour la tournée de la réconciliation, celle des « vieux
amis ». L’Europe accueillera les deux hommes à l’été
2004. Je me suis retrouvé comme par magie avec quelques
années en moins à New York « chez eux », puis à Paris,
chez moi. Ils n’ont presque pas changé, Art a toujours sa
chemise et sa cravate par-dessus, et Paul son éternel t-
shirt, portant toujours aussi haut ses guitares. Quelques
cheveux en moins certes, mais l’harmonie était toujours
20 là. Nicolas et moi n’étions pas les seuls à avoir répondu
présent à l’appel des deux duettistes.
Déjeuner à New York avec Art Garfunkel, 18 janvier 2010
D’une simple lettre envoyée à son domicile, je me suis
retrouvé un lundi midi en plein cœur de New York à dé-
jeuner en tête à tête avec Art Garfunkel. Détendu, simple,
patient… il s’est remémoré les années Simon & Garfunkel
au fil de mes questions. Un réel bonheur.
Les 40 ans de Bridge Over Troubled Water, mars 2011.
Pour fêter dignement (avec malgré tout un an de re-
tard) les 40 ans de l’album « Bridge Over troubled
Water » Sony réalise un coffret spécial… Quelques mois
avant sa sortie, la maison de disque avait fait appel aux
fans pour tenter de décrocher des documents rares. J’ai
donc fourni quelques pièces de ma collection personnelle,
et bien m’en a pris puisque certaines ont été retenues, ce
qui m’a valu d’avoir mon nom sur le CD dans la colonne
des remerciements. Ce qui ferait de moi, le premier fan
avoir son nom sur un album de S & G.
21


Chapitre II
Tom & Jerry (1941-1965)



Paul Simon :
“Art et moi, étions déterminés. On s’est connus à l’âge de
11 ans et instantanément, notre amour commun pour le
Rock & N’Roll nous a happés et soudés. Instinctivement
on s’est mis à chanter ensemble puis très vite à écrire nos
chansons. Écrire des chansons me semblait tout à fait na-
turel et comme dès mes 16 ans, l’une d’entre elles est
devenue un hit, je me suis dit que j’avais soit une chance
immense soit un don. Imaginez, vous écrivez une petite
chanson avec votre meilleur ami, vous l’enregistrez, vous
l’entendez à la radio, et vous passez à la TV… Art et moi
on est devenus du jour au lendemain les héros de notre
lycée.”
La route en chantant (1941-1964)
La rencontre
1941, une année charnière pour les États-Unis
d’Amérique, après les années pauvres qui ont suivi le
« crash » boursier de 1929, le pays s’est peu à peu renfer-
mé sur lui-même. De fait, aucun américain ne s’intéresse à
la guerre qui sévit en Europe et en Asie. Mais, à la suite de
l’attaque japonaise du port de Pearl Harbor sur l’île
d’Hawaï le matin du 7 décembre, le Président Roosevelt
recevra l’accord du Congrès pour que son pays entre à son
23 tour dans le conflit mondial, le lendemain, 8 décembre
1941.

C’est donc dans un contexte de guerre mondiale que
Paul Frédéric Simon naît le 13 octobre 1941 à Newark
dans le New Jersey, d’une famille juive. Son père, Louis
était bassiste professionnel et « leader » dans un groupe de
jazz, et portait comme nom de scène « Lee Sims ». Sa
mère, Belle, était enseignante dans le primaire. La famille
s’agrandira deux ans plus tard avec la naissance du cadet,
Eddie. Les deux garçons vont se ressembler comme deux
gouttes d’eau, pas seulement physiquement, ils vont avoir
le même phrasé et le même gestuel. Ce sont de faux ju-
meaux. Très vite Eddie va lui aussi s’intéresser à la
musique, et aider son frère à écrire quelques chansons
lorsque celui-ci prendra le pseudonyme de Jerry Landis.
En 1968, Eddie fondera un premier groupe « Eddie Simon
& The Gild Light Cage », puis un second quelques années
plus tard baptisé « Ben & Crib ». Aujourd’hui marié, il est
père d’une petite fille, et possède une station de radio qu’il
a monté avec son frère et Lorne Michael dans la ville de
Hamptons (Long Island). Il est également le manager de
son frère et copropriétaire de la société OK Management.

Très vite la famille Simon viendra s’installer dans le
quartier de Kews Garden Hills dans le Queens, au 62 de la
70ème rue. Paul Simon : « Ma chambre était au dernier
étage, et mon jeune frère avait la pièce juste à côté avec
une petite fenêtre. Rapidement, grâce à son père, Paul va
baigner dans le monde de la musique dès son plus jeune
âge : « Je me souviens vers l’âge de 6 ans, mon père
èmem’amenait au magasin de musique Manny’s sur la 48
rue, c’est là qu’il achetait ses cordes de basses ». De plus,
Monsieur Simon et son groupe alterneront entre passage à
la radio et à la télévision. Et lorsqu’il passait à la télévi-
sion, toute la famille attendait patiemment devant l’écran
24 pour apercevoir un furtif passage du paternel. Parfois, Paul
avait l’autorisation de suivre son père sur scène,
s’imprégnant dès lors de l’atmosphère et de l’ambiance
que peut dégager le « live », observant chaque groupe et
les musiciens, s’inspirant déjà peut être de sons qu’il
n’avait pas l’habitude d’entendre.

À trois pâtés de maison des Simon, habite une autre
famille d’origine juive, les Garfunkel. Elle habite sur la
72ème rue, et l’un des fils, prénommé Arthur Ira, naît le
5 novembre 1941. Ses parents vont rapidement
l’encourager à chanter et à étudier la musique. Car si toute
la famille chante, que se soit à la maison ou même à la
Synagogue, Art avouera plus tard qu’il préférait chanter à
l’école devant les filles. La musique fait donc partie de sa
vie, il chante partout, faisant presque ce qu’il veut avec sa
voix, fascinant déjà le public : « J’ai toujours entendu de
la musique à la maison… et j’ai réalisé que j’avais une
voix pour chanter à l’âge de quatre ans. Puis au fur et à
mesure j’ai chanté les chansons avec un ton de plus en
plus haut… je chantais partout, à la maison, en allant à
l’école, bref ma vie était un chant ». Dès 1947, Art Gar-
funkel et Paul Simon sont dans la même école primaire, la
Public School 164, de leur quartier, mais ils ne se fréquen-
tent pas encore. À l’automne lors d’un concert organisé
par l’école, Paul va entendre pour la première fois la voix
d’Artie, qui interprète pour l’occasion le hit de Nat King
Cole « They tried To Tell us We’re Too Young ». Alors
que Art finit à peine de chanter, il est ovationné par un
public conquit par sa voix d’ange. Mais il n’y a pas que les
filles qui sont conquises, le jeune Paul est lui aussi subju-
gué par cette voix, et peut être que ce jour-là, sans le
savoir, Art Garfunkel a ouvert définitivement la voie à
Paul Simon : « Lorsqu’il chantait, toutes les familles par-
laient de lui… après ça, j’ai décidé de chanter moi
aussi », même si plus tard les parents de Paul auraient pré-
25 féré qu’il fasse des études pour qu’il devienne médecin ou
avocat. Été 1953, l’école du quartier organise un nouveau
spectacle intitulé Alice au Pays des Merveilles. Deux évé-
nements vont alors bouleverser la vie de Paul Simon. Tout
d’abord, alors qu’il répète seul dans sa chambre les parties
qu’il doit interpréter, son père lui lancera une petite phrase
anodine, mais qui finalement s’avérera très importante
pour lui : « C’est bien Paul, tu as une jolie voix » Paul
Simon : « C’est à ce moment-là que je me suis considéré
comme une personne qui pouvait chanter ». Le second
événement est la rencontre « officielle » des deux garçons.
Pour la pièce, Art sera le gros chat et Paul le lapin blanc.
Et 50 ans plus tard, lors de la tournée 2003-2004, Paul
Simon expliquera au public qu’Artie et lui avaient bien été
retenus pour le spectacle de l’école, confirmant avoir eu le
rôle du lapin blanc, qui était le rôle principal… et qu’Artie
était le gros chat, qui correspondait seulement au second
rôle… mais un second rôle très important.

Art connaît Paul de réputation, une réputation de leader
(déjà), et que ce soit à l’école ou pendant les jeux avec les
autres garçons du quartier, il est écouté. Art Garfunkel :
« J’ai été ravi de rencontrer Paul, c’était un garçon avec
un sacré sens de l’humour, très intelligent et très ouvert :
le garçon le plus intéressant du quartier. On s’est connu
en classe de 6ème à l’âge de 11 ans dans une école publi-
que du Queens… il avait des amis dans pleins de quartiers
différents… je revois encore Paul dans ma rue, sur la
72ème, sur son vélo, fier de nous dire qu’il connaissait
Steve Moss du quartier Jamaïca et ces autres gars de Fo-
rest Hills. Paul a toujours su que la vie dépassait le simple
cadre du quartier, et son besoin de popularité s’est ensuite
étendu au monde entier. » La pièce est prévue à l’automne
mais les deux garçons vont commencer à se fréquenter
plus assidûment et trouver (dans leur différence) de nom-
breux points communs dont le base-ball et bien sûr la
26 musique, qui finalement va les réunir à jamais. Et petit à
petit, leur amitié grandit et se renforce. Ils n’ont que 11
ans, mais déjà ils apprennent à chanter ensemble, et très
vite ils montent leur premier groupe The Sparks. Paul Si-
mon : « Il y avait beaucoup de groupes composés de
jeunes du quartier. Tous les ados chantaient tout le temps.
Le Queens possédait différents quartiers regroupant de
nombreux groupes ethniques. Par exemple, à la Junior
High School, à laquelle j’appartenais, il y avait des juifs,
des Italiens, des Africains et des Irlandais. Le premier
groupe qu’on a fondé avec Artie était composé en fait de
cinq personnes, nous deux et trois autres amis. Et nous
chantions ce que nous entendions à la radio. Puis nous
nous sommes séparés, certains ont changé d’école,
d’autres ont trouvé leurs petits amis ou petites amies. Ar-
tie et moi nous nous sommes retrouvés tous les deux, et
nous avons continué à chanter, mais comme un duo ».
Paul est fasciné par Robert Carr & Johnny Mitchell (duo
new yorkais qui a connu son heure de gloire entre 1956
et 1959. Leurs deux principaux hits sont « You’re Mine »
et « We Belong Together ») qui viennent du Bronx, et
pense de plus en plus que lui et Art peuvent parvenir à
devenir un vrai duo. Alors après l’école ou pendant les
surprises parties les deux garçons assurent le spectacle, à
deux. Art Garfunkel : « Après l’école, ou même encore
pendant les heures de colles, que nous accumulions, Paul
apportait sa guitare pour que nous chantions. Un jour
alors qu’on était en classe, une grosse fille est allée au
tableau, et Paul s’est levé en criant « tu es la gagnante »
comme si elle venait de gagner l’Oscar de la fille la plus
grosse… bien sûr moi je me suis esclaffé, et nous avons été
collés. Dès lors une amitié est réellement née et nous pas-
sions de plus en plus de temps ensemble, du temps que
nous passions à chanter… nous devions être les seuls gar-
çons de l’école à penser qu’un jour nous serions des
chanteurs. »
27
Paul Simon a, outre la musique, une autre passion à sa-
voir le base-ball. Et pour faire comme papa, il sera un
fervent supporteur de l’équipe des Yankees : « J’étais un
petit gamin, bien souvent mon père me prenait sur ses
épaules et alors je pouvais apercevoir Joe Dimaggio faire
un home run. Ce qu’il faut savoir, c’est que le cœur des
new yorkais est divisé en deux, d’un côté il bat pour
l’équipe des « Mets » et de l’autre pour celle des Yankees.
Paul écoute les matchs à la radio avec sa casquette vissée
sur la tête acclamant ses héros Mickey Mantle et Joe Di-
maggio. Le premier, décédé en 1995, apparaîtra dans le
clip vidéo de Simon « Me and Julio » réalisé en 1988, et le
second, décédé en 1999, déclarera que la meilleure chan-
son duo était « Bookends ». Paul Simon : « Si je suis
devenu un fan des Yankees c’est parce que mon père était
un fan des Yankees… à la fin de chaque saison d’été, je
huilais mon gant, je le recouvrais et je le mettais sous mon
oreiller attendant impatiemment la nouvelle saison. » Ed-
die Simon : « On jouait tous les jours avec Paul dans
notre rue, mais aussi un peu plus loin sur la 141ème qui
était plus large. Son surnom était « lefty », c’était un peu
comme sa carte de visite… » En effet Paul joue au base-
ball des deux mains, il est ambidextre, mais il jouera tou-
jours de la guitare de la main droite, alors que Garfunkel
lui est un vrai gaucher. Le cœur de Simon est donc ballotté
entre le base-ball et la musique, et son choix à cette épo-
que-là, n’est pas vraiment fixé : “La première fois que j’ai
entendu de la musique “Rythmes & Blues” c’était lorsque
j’écoutais les matchs des “Yankees” à la radio sur le fau-
teuil de mon père. Je suis un gamin de New York, alors je
suis un fan de l’équipe des “Yankees”. Je ne suis pas de-
venu joueur de base-ball, mais la musique ne m’a plus
jamais quitté”. Le seul gamin du quartier qui fera excep-
tion en ne supportant aucune des deux équipes new
yorkaises, sera Art Garfunkel qui pour ne pas faire comme
28 les autres, choisit comme équipe les « Philadelphia Phil-
lies » (Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir
Garfunkel porter une casquette de base-ball rouge avec le
« P » des Phillies en blanc).

Puis, Paul et Artie découvrent la station de radio d’Alan
Freed, ce DJ venu de Cleveland qui s’est installé à New
York, et qui passe tous les grands standards du rock’n’roll.
Alors, chaque matin lorsqu’ils se retrouvent pour aller à
l’école, les deux garçons chantent ce qu’ils ont entendu la
veille, à savoir des chansons de Chuck Berry, Ray Charles,
Little Richard ou encore Jerry Lee Lewis. Paul Simon :
« La seule station de New York a passé du rock’n’roll était
celle d’Alan Freed. Tous les jours sauf le dimanche. Aussi,
la seule musique que je pouvais écouter le dimanche,
c’était du gospel, sur une station religieuse. C’est comme
ça que je me suis mis à écouter et à aimer le gospel ». En
mars 1955, le single du défunt Johnny Ace « Pledging My
love » est réalisé et pour la petite histoire, ce sera le pre-
mier 45 tours que s’achètera Paul Simon. Johnny Ace, né
John Alexander Jr le 9 juin 1929 à Memphis dans le Ten-
nessee, s’est tué le 25 décembre 1954 alors qu’il jouait à la
roulette russe. Devant l’enthousiasme des deux jeunes
garçons pour la musique, les parents d’Art vont offrir à
leur fils deux radiocassettes enregistreurs pour que les
deux garçons immortalisent leurs maquettes. Par contre, le
père de Paul ne supporte pas le Rock’n’roll, ce qui sera un
sérieux point de discorde entre les deux. Il tentera en vain
de lui apprendre le piano, pour finalement lui acheter (sous
la pression de son fils ?) pour son quatorzième anniver-
saire, une guitare de marque Stadium à $25. Mais même à
la guitare, personne ne croit en l’avenir musical de Paul.
Alors, le jeune homme va persister, s’enfermant dans sa
chambre des heures durant pour maîtriser l’instrument :
« Je ne savais pas grand-chose en matière de musique,
mais j’en savais plus qu’une personne « normale » qui
29 commence à jouer, grâce à l’expérience de mon père. Je
savais par exemple où se trouvaient tous les instruments
d’un orchestre. Je ne savais pas vraiment comment écrire
pour tel ou tel instrument, mais si on me disait un hautbois
serait bien dans cette partie… pour ma part je savais ce
que serait le son de cet instrument ».

C’est à cette époque qu’un événement physiologique va
perturber la vie de Paul. Il va s’arrêter de grandir, et cela
l’affectera d’autant plus qu’il sera évincé de son équipe de
soft-ball (base-ball pour adolescents) à cause de sa taille :
« A un moment, j’ai arrêté de grandir, mais je pense en
fait que c’était quelque chose de très profond mais je ne
sais pas quoi… une sorte de traîtrise de ma croissance…
tout allait très mal… alors je me suis renfermé sur moi-
même et j’ai joué de la guitare au moins six heures par
jour ce qui énervait mon père qui me disait : « tu joues de
la guitare toute la journée, alors que tu devrais étudier, tu
veux devenir musicien ou quoi ».

En janvier 1956 lors du Orsey show, un jeune homme
encore inconnu du grand public va sans le savoir révolu-
tionner le monde de la musique, par son style, sa voix et
son look. Il s’appelle Elvis Presley. Paul est impressionné
par ce jeune homme plein de vitalité, car c’est exactement
la musique qu’il veut faire, et l’homme qu’il veut devenir :
« Si j’ai joué de la guitare à l’âge de 13/14 ans, c’était
pour ressembler à Elvis, il avait tout, la voix, la physique,
l’image et la culture musicale. » même si quelques années
après, le fan qu’il était déclarera : « Il a été mon idole,
vraiment, mais sa leçon de la vie est immorale, il disait
« va à Las Vegas, arrête de penser, et vis dans ce monde
insultant où tu peux prendre autant de drogue que tu
veux »… quel exemple pour les jeunes qui étaient fans…
ça, c’était vraiment destructeur ». Mais en 1955 Elvis est
toujours le seul et unique « King » dans le cœur de Paul, et
30 le rock’n’roll sera « sa » musique, Elvis étant le vecteur
parfait. Art Garfunkel : « Quand j’étais jeune, je pensais
qu’en matière de rock’n’roll tout avait été dit que tout ça
était ennuyeux, vous vous imaginiez en chanteur de rock
avec votre tube à la radio, ce n’était pas le genre du quar-
tier… à l’exception d’un copain qui habitait à trois pâtés
de maisons de chez moi ». Paul Simon : « Avant
d’entendre du rock, je n’avais aucune ambition précise,
j’ai été envoûté par cette musique ». Eddie Simon : « Il se
coiffait comme Elvis avec la mèche qui pendait, le col re-
monté, la ceinture portée haut au-dessus du pantalon,
Paul était le parfait candidat pour faire du Rock’n’roll ».
« La naissance » de Tom & Jerry
À la même période, Simon & Garfunkel font leur pre-
mière prestation ensemble devant un public, celui de leur
école de la « Parsons High-School », où ils offriront une
version a cappella de la chanson « Sh-Boom ». Mais Paul
Simon se rendra vite compte qu’il n’a pas vraiment la voix
pour faire du rock, et le style Presley est vraiment trop
inimitable, quant à Simon & Garfunkel, ils sont trop ten-
dres pour cette musique. Simon ne sait donc pas quel style
adopter, jusqu’au jour où il entend à la radio une chanson
appelée « Bye Bye Love » chantée par les Everly Bro-
erthers. Don Everly, né Isaac Donald le 1 février 1937 dans
le Kentucky et Phil, né le 19 janvier 1939 dans l’Illinois.
Ensemble ils connaîtront leurs plus grands succès en-
tre 1957 et 1963 avec notamment « Bye Bye Love »,
« Wake up little Susie », « All I Have To Do Is dream »,
ou encore « Crying In The rain ». Après leur séparation,
aucun des deux frères ne connaîtra vraiment le même suc-
cès en solo, c’est la raison pour laquelle comme beaucoup
d’autres, ils se réuniront pour des tournées spécifiques.
Les deux hommes seront invités à participer à la tournée
de Simon & Garfunkel « Old Friends tour » en 2003
31 et 2004. Art Garfunkel : « Le rock’n’roll appartenait à la
communauté noire, dans le sens où il y avait très peu
vraiment de bon chanteur de rock blanc. Avec Paul on
tentait de les imiter, mais c’était difficile. Puis nous avons
entendu la chanson « Bye Bye Love » des Everly Brothers.
Nous avons pris conscience alors que c’était le genre de
son que nous pouvions reproduire : ils étaient fantasti-
ques, si vous aimez la musique, vous ne pouvez qu’aimer
leur style. Pour ma part, j’ai été conquis dès le premier
couplet de leur chanson. » Paul Simon : « Les Everly Bro-
thers sont alors devenus nos modèles. On essayait
vraiment de les imiter, et nous tentions de nous faire enre-
gistrer. Mais les grandes maisons de disques
n’enregistraient pas les jeunes comme nous. Alors nous
nous sommes tournés vers les petits labels, nous avions 14
ans ».

Ainsi, c’est grâce à la chanson des Everly Brothers que
Paul Simon a le déclic, les harmonies et les voix se rap-
prochent de ce qu’il peut faire avec Artie. Dans la foulée,
ils écrivent ensemble leur première chanson en 1955, elle
s’appelle « The Girl For Me ». Art Garfunkel : « Nous
étions assis face à face, nez contre nez, regardant com-
ment nos bouches formaient les lettres, comment nos voix
sortaient les sons afin de s’harmoniser le plus parfaite-
ment du monde. On s’apportait mutuellement nos qualités
respectives comme pour essayer de former ensemble un
individu parfait. » Et leur réputation commence à
s’étendre dans tout le quartier, avec comme fer de lance, la
voix de Art qui est « reconnue » comme « la plus belle »
du quartier. Paul Simon : « Tout le monde, en particulier
les filles, était impressionné par sa voix… et moi j’étais
impressionné par ceux et celles qu’il impressionnait… »
Et les deux garçons ne cessent de travailler car s’ils veu-
lent réussir, ils le savent, leurs harmonies doivent être
parfaites. Leurs deux voix ne doivent faire plus qu’une.
32 C’est donc avec leur confiance d’adolescents, leurs chan-
sons sous le bras, et certains d’avoir du talent, que les
deux compères se rendent chaque jour à Manhattan, tra-
verser le fameux pont du Queensborough qui débouche sur
la 59ème rue « feelin’Groovy », et aller au Brill Building
situé au 1619 Broadway (ou Paul Simon possède encore
ses bureaux) et se faire auditionner pour espérer signer un
contrat. Art Garfunkel : « On allait à Manhattan, Paul
avait sa guitare… on rêvait de devenir des stars… » Paul
Simon : « On arrivait au Brill Building, on disait « nous
écrivons des chansons et nous chantons » on nous répon-
dait alors « OK kids allez-y ». Et on chantait, ça se passait
aussi simplement que ça. Il y avait à l’école ce gamin qui
s’appelait Steve Moss, un jour il m’a dit « Tu as entendu
cette chanson de Little Richard ? C’était « ooo-bop-a-
lucha » ou quelque chose comme ça » et notre chanson est
née comme ça… puis Artie et moi avons fait plusieurs dé-
mos. Nous avons enregistré la chanson dans un studio à
$5, et un producteur du nom de Sid Prosen nous a remar-
qués, il a appelé nos parents et nous avons signé nos
contrats ».

Ainsi après plusieurs tentatives avortées, grâce à Sid
Prosen, qui les considère comme les futurs Everly Bro-
thers, la chanson est enregistrée et distribuée en
novembre 1957. Simon & Garfunkel ont enfin leur pre-
mier tube sous le pseudo Tom & Jerry. Art sera Tom
Graph, car il écrivait toujours sur du papier graphique mil-
limétré, et Paul sera Jerry Landis en souvenir d’un premier
amour de jeunesse, Sue Landis. La chanson sera éditée
d’abord en 45 tours puis en 78 tours. Sur le 45 tours la
chanson sera créditée « Graph/Landis », alors que sur le
78 tours, elle sera créditée de leurs vrais noms,
« A. Garfunkel/P. Simon ». La chanson connaîtra un cer-
tain succès, se classant au top 100 pendant 9 semaines, se
vendant à plus de 100 000 exemplaires. Chacun recevra la
33 somme de 2000 dollars. Grâce à cet argent, puis aux royal-
ties perçues plus tard, Paul Simon s’offrira sa première
guitare ainsi que sa première voiture, une Impala converti-
ble : « J’ai gardé de l’argent de « Hey Schoolgirl », et
deux ans après j’ai pu m’acheter une voiture, une Impala
rouge convertible avec trois carburateurs… mais elle a
fini brûlée alors que je la conduisais, j’ai réussi à sauter
de la voiture alors que le feu prenait à l’intérieur » Pour
les photographies qui appuieront la promotion du single, le
duo sera habillé d’une chemise blanche, d’une veste rouge
d’un pantalon noir et d’une paire de chaussures rouge. Ils
feront même une apparition, dans leur tenue de gala dans
l’émission star de ces années-là, « American Bandstand »,
le 22 novembre 1957. Paul Simon : « Passer à la télévi-
sion alors que vous êtes au lycée et de surcroît à
l’émission de Dick Clark « American bandstand » avait
fait de nous les héros du quartier ». Art Garfunkel :
« Nous étions deux gamins blancs du Queens avec un son
ressemblant vaguement aux Everly Brothers », et de ra-
conter cette anecdote qui s’est déroulée pendant le show :
« Pendant l’interview, Dick Clark nous demande d’où on
vient et je réponds de Forest Hills, puis il se tourne vers
Paul qui répond de « Macon en Géorgie », très sérieux et
avec un accent du sud… alors j’ai réalisé que Paul pou-
vait dire n’importe quoi devant la caméra, il n’était plus
Paul Simon mais ce gars de Macon en Georgie ». Les
deux adolescents traversent le pays pour faire la promo du
single, ils goûtent au succès qui ne durera pas. En effet les
compositions suivantes ne rencontreront pas le même en-
thousiasme que « Hey Schoolgirl ».

L’année suivante Paul Simon réalise un 45 tours, en so-
lo. La première chanson « True or false » a été écrite par
son père, alors que ce dernier déteste le rock’n’roll (!), et
la face B, « Teenage Fool », a été écrite par Paul sous le
nom de « True Taylor ». Cette petite aventure, qui peut
34 paraître anodine, mettra en fait Art très en colère, surpris
tout d’abord que Paul ait enregistré en solo, mais surtout le
fait qu’il ait « trahi » leur relation. Ce serait a priori la
première grande « engueulade » du duo. Nous sommes en
1958, et la carrière de « Tom & Jerry » s’arrête. Paul Si-
mon : « Après « Hey Schoolgirl », nous n’avons fait que
des « bides ». Le contrat a été rompu, et nous avons repris
nos études. Puis, j’ai abandonné mon nom et les studios
m’ont appelé pour faire des démos : j’ai pu alors jouer de
tous les instruments, basse, piano et même de la batterie.
Je chantais dans des clés différentes et j’ai essayé de faire
des chansons rock. »
La première séparation
À l’automne, les deux garçons sont des lauréats chacun
dans leur discipline. Art s’inscrit au Columbia Collège de
Manhattan et poursuit des études d’architecture. Paul,
quant à lui, s’inscrit au Queens Collège pour étudier la
littérature anglaise, comme sa petite amie de l’époque. Les
deux garçons ne vont pas se voir pendant une longue pé-
riode de 5 ans. Ils enregistreront malgré tout chacun de
leur côté, avec plus ou moins de succès et avec plus ou
moins de ferveur. Art tentera sa chance, en vain, en tant
que Arti Garr. Il réalisera deux singles, le premier en 1959
chez Warwick Records intitulé « Beat Love/Dream
Alone » et le second en 1961 chez Octavia Records intitu-
lé « Private World/Forgive Me ». Mais il mettra plus
l’accent sur ses études, la chanson n’étant qu’un passe-
temps. Paul, lui, ne cessera d’écrire et d’enregistrer, car il
croit en son talent et à une carrière dans le monde de la
musique. En 1959, il enregistrera sous plusieurs pseudo-
nymes Jerry Landis, True taylor et Paul Kane. Sous Jerry
Landis, il enregistrera dès 1959 pour la « MGM Records »
plusieurs titres dont « Play Me A Sad Song », « Just A
Boy » ou encore « Anna Belle ». En 1960, il s’associe
35 avec le groupe « The Mystics » chez « Laurie Records »,
qui lui proposera pour la petite histoire le choix entre la
somme de $70 ou un pourcentage sur les ventes. Paul « le
rusé » préférera prendre l’argent. Il se trouve
qu’aujourd’hui, Paul possède un autographe du groupe
dans son bureau avec la dédicace suivante : A Jerry, en
espérant que toutes tes chansons soient des Hits. Puis en
1962, c’est avec le groupe Tico & The Triumphs qu’il
connaît un petit succès avec « Motorcycle » enregistré
pour Bell Records, il sera classé une semaine au Top 100.
Il est à préciser que Paul n’était pas Tico, ni le leader du
groupe, qui était Marty Cooper. Paul a juste été une pièce
rapportée, son but était d’amener le groupe en haut des
hits parades. Marty Cooper : « Paul était un gars sympa. Il
nous a pris sous son aile, il a presque fait de nous des
stars ». L’histoire de Tico & The Triumphs a commencé
en 1961, il est composé de quatre personnes. Marty Coo-
per, Mickey Borack, Howie Beck et Gail Lynn. Marty et
Mickey se sont rencontrés à la Parsons Jr High School
dans le Queens, ils rencontreront par la suite Howie et
Gail, qui disparaîtra lorsque les enregistrements devien-
dront sérieux. C’est lors d’un concert donné au Forest
Hills Jewish Center que Simon les découvrira. Ce dernier
cherchait un groupe à produire, son choix s’arrêtera sur
eux. Grâce à Simon, le groupe connaîtra un petit succès.
Enfin, le nom du groupe a été choisi par les deux fonda-
teurs : « Tico » proviendrait des deux dernières lettres du
prénom de Marty (en phonétique) et des deux premières
de son nom de famille. Quant à Triumphs, c’était la fa-
meuse marque de voiture très populaire à cette époque.
Simon enregistrera par la suite « The Lone Teen ranger »
et « I am Lonely » toutes deux créditées sous le nom de
Jerry Landis. Tous ces titres de Paul et de Artie enregistrés
entre 1957 et 1962, ensemble ou en solo seront édités sur
CD bien plus tard. Le premier est réalisé en 1993, EARLY
SIMON & GARFUNKEL chez Deejay Jamboree, et le
36 second en 2000, PAUL SIMON & ART GARFUNKEL :
TWO CAN DREAM ALONE chez Warwick Records.
Puis Paul Simon croisera le chemin de Carol King, future
grande auteur-compositeur, ainsi que son futur mari Jerry
Goffin. Ensemble, Ils réaliseront, sous le nom de The Co-
sines, quelques démos. Paul à la guitare et à la basse,
Carol au piano et la batterie. Paul Simon : « C’est
l’époque où j’ai commencé à changer de style… à cause
de l’age bien sûr mais aussi grâce au boum du folk… »

En effet, entre 1959 et 1962 le Rock’n’roll a énormé-
ment évolué, après Buddy holly, Chuck Berry, Jerry Lee
Lewis, voilà qu’arrivent sur le marché Joan Baez & Bob
Dylan et des groupes tels que The Beach Boys, Peter, Paul
& Mary et bien sûr les Beatles. Paul Simon est toujours à
la recherche du succès et de son style. C’est la raison pour
laquelle il va se laisser influencer par cette mode plus folk
que rock, en passant ses dimanches après-midi au Was-
hington Square pour écouter tous les groupes en vogues à
Greenwich Village, jouer en plein air ou dans les diffé-
rents clubs du « Village », la mode étant à la guitare
acoustique. « Greenwich Village » est un quartier qui se
trouve au sud de Manhattan, et plus précisément entre la
8ème rue au nord, Bleeker Street au sud, la 6ème avenue à
l’ouest et La Guardia Place à l’est, avec ce point crucial du
« Village » qu’est le Washington Square avec sa fameuse
arche perdue au milieu des buildings new yorkais, quartier
presque « réservé » aux étudiants et à la nouvelle vague
folk. Lauréat au Queens collège, Paul trouve, début 1963,
un travail chez Edward B.Marks Music, une compagnie de
disques basée à Manhattan (qui éditera d’ailleurs quelques
unes de ses compositions. Le jour il travaille la procédure,
et la nuit il pratique la guitare au cœur du « Village ». Il
obtient entre autre un petit succès sous Paul Kane (en réfé-
rence au film d’Orson Welles Citizen Kane) intitulé
« Lone Teen Ranger » et qui se classera 97ème au top 100.
37 En été 63, lors de son passage à Paris, il chantera dans les
rues et dormira sous les ponts avant de se rendre en Espa-
gne sur les traces d’Hemingway : « C’était une sacrée
époque, avant l’assassinat de Kennedy et l’escalade du
conflit au Vietnam… j’ai aimé cette période où je suis allé
en Europe, je chantais dans les rues, je gagnais un peu
d’argent, et je dormais où je pouvais… j’ai même dormi
sous un pont pendant une semaine à Paris, c’était le Pont
Neuf… »
Le chemin a deux voix
En juin, Art Garfunkel est de retour de Californie. Et
c’est presque par hasard qu’il croisera son vieux complice,
en septembre, peu de temps après que ce dernier soit reve-
nu de son périple européen. Ils ont 23 ans et se
remémorent les années passées, leurs « flops » successifs
et celles bien sûr les années où ils chantaient ensemble.
Paul présente ses dernières compositions qui plaisent im-
médiatement à Artie. Et de nouveau, presque
naturellement, le duo se reforme. Paul Simon : « Un jour
j’ai rencontré Artie qui traversait un pont du Queens, on
ne s’était pas vus depuis quelques années, on s’est remé-
moré le passé, ce que nous avions fait depuis qu’on s’était
séparés, ce que je venais d’écrire et alors nous avons
commencé à chanter mes nouvelles compositions, et nous
sommes redevenus proches. » De plus, pendant ses « an-
nées solos » Paul s’est beaucoup investi et grâce au travail
qu’il a conservé dans la maison de disques, il y rencontre
déjà quelques producteurs influents. En quête du succès, il
continue de se produire, notamment lorsque le quartier du
Queen, ou ses parents habitent, organise des activités
ayant besoin de musique. Art Garfunkel : « Lorsque j’ai
revu Paul, il commençait à changer de style, grâce no-
tamment à l’émergence du mouvement folk. Je me
souviens de la première soirée où nous avons chanté en-
38 semble, c’était au « Fraternity House » dans le Queens, et
le son était relativement bon et cela nous a vraiment sti-
mulés ».

Mais c’est au « village » qu’ils vont aller perfectionner
leur style et se faire une petite place, chanter sous l’arche
du Washington Square, et dans des clubs tels que The
Gerde’s Fith Peg situé sur la 4ème rue Ouest, The Play-
house theater, The Cafe Flamenco, The Cafe Raffio, The
Cafe Basement, ou The Cafe Wha toujours au milieu de
centaines d’étudiants. Et c’est Mike Porto, le propriétaire
du Gerde’s Fith Peg, rebaptisé Folk City en 1959, qui
comprenant dès cette époque que le folk allait devenir la
nouvelle musique tendance, donnera sa réelle première
chance aux deux hommes. En effet, l’année suivante, il
« lance » la carrière du duo le 30 mars 1964. À l’entrée du
Folk City, un poster simple annonçant « La première appa-
rition new yorkaise de Simon & Garfunkel le 30 mars
1964. » Mike Porto : « Le duo avait déjà joué au club bien
avant cette soirée officielle. Paul a dû venir jouer en 1962,
seul. Puis il réapparaissait de temps en temps, dès qu’il
débarquait d’Angleterre. À chaque fois qu’il revenait, je le
reprenais, je l’ai apprécié dès le début. Lorsqu’il est reve-
nu la dernière fois, il était avec un certain Arthur
Garfunkel. C’est leur agent qui m’a appelé en me disant si
cela me convenait de lancer deux jeunes artistes talen-
tueux, j’ai demandé qui ? il m’a dit Simon and Garfunkel.
Et j’ai répondu, ça tombe bien, je connais Simon, je l’aime
bien. » Ils vont donc chanter maintenant sous leurs vrais
noms, assumant le nom du groupe comme tel, ils sont en-
fin devenus « Simon and Garfunkel ». Mais rien que le fait
d’imposer leur nom respectif à cette époque est une galère.
Paul Simon se souvient parfaitement de cette ambiance à
l’annonce de leur nom : « Parfois c’était vraiment l’enfer
de s’appeler « Simon & Garfunkel », cela parait drôle
aujourd’hui à cause de notre succès et que les gens se sont
39 habitués à nos noms, mais à cette époque lorsqu’on nous
annonçait les gens riaient car ils croyaient qu’on était des
acteurs comiques, et alors que nous avions à peine com-
mencé à chanter, les gens disaient : « mais où est la
blague ? ». Nous avons connu vraiment des moments diffi-
ciles au départ. » Simon & Garfunkel se sont donc
reformés tant bien que mal. Mais il reste maintenant à aller
chercher le succès. Mais la route du succès est encore lon-
gue, et une nouvelle séparation sera nécessaire à cela.
Greenwich Village (1963-1964)
L’explosion du folk
L’écriture de Paul va se modifier, fini les textes sans
consistance qui parlent juste des filles et des garçons, les
textes refléteront ses pensées du moment. C’est sous le
pseudonyme de Paul Kane que ces nouvelles chansons
verront le jour, « Carlos Dominguez » qui propose une
histoire sur un émigré mexicain, « Bleecker Street » qui
décrit l’ambiance de la rue située dans le village. Paul Si-
mon : « Bleecker Street est une rue de New York qui est
située dans Greenwich Village. Mais c’est plus qu’une
simple rue, elle est le centre nerveux du « Village », avec
ses galeries d’art, ses pizzerias où se réfugient tous les
étudiants. Beaucoup de bonnes choses sont créées dans
cette rue », puis, « He Was My Brother », écrite fin 1963.
La chanson prendra toute sa force un an plus tard lorsque
Simon, alors dans le bureau d’American Express de Paris,
apprendra l’assassinat d’Andrew Goodman, jeune activiste
blanc qu’il avait connu au « Queens collège » en 1958.
Andrew Goodman militera pour le droit de vote des Noirs.
Il fera campagne dans le Mississipi avec Michael Scherner
et James Chaney qui seront assassinés le 21 juin 1964. En
septembre 2004, au vu de nouvelles charges, le dossier est
réouvert par le « District Attorney » du Mississipi, et l’un
40 des suspects de l’époque Edgar Ray Killen est arrêté le
17 janvier 2005. Cet assassinat servira de base au scénario
du film d’Alan Parker « Mississippi Burning », réalisé
dans les années 90, avec Gene Hackmann et William Daf-
foe. Paul Simon : « J’ai été en classe avec un gars qui
s’appelait Andrew Goodman, qui a été assassiné dans le
Mississipi avec deux autres gars… c’était en 1964…
j’étais à Paris… c’était l’époque où je commençais à
changer de style, je passais de l’adolescent à l’âge
adulte… c’était la première personne assassinée que je
connaissais, j’ai vraiment été affecté par cette mort. » Art
Garfunkel : « La première fois que j’ai entendu la chan-
son, j’avais l’impression de l’avoir déjà entendu. Jusque-
là nous étions deux adolescents qui écrivions des chansons
de rock & roll, et tout d’un coup l’un d’entre nous écrivait
une chanson folk poétique. C’est à partir de cette chanson
que nos rôles ont bien été déterminés, nous étions deux
chanteurs et Paul était l’auteur ». Mais la mort tragique
du Président Kennedy en novembre 1963 va changer la
donne et Paul Simon n’échappera pas au pessimisme qui
va s’emparer de toute une nation. Il va d’ailleurs écrire
l’une de ses plus célèbres compositions, « The Sound of
Silence ». Il a le thème de la mélodie à l’automne 1963,
mais ne présentera la version définitive à Garfunkel qu’en
février 1964. Paul Simon se sent mal dans sa peau, il ne se
sent plus bien chez lui à New York, l’Europe semble être
son seul oxygène.

Alors, au printemps 1964, il est de retour en Europe, et
c’est en en Avril qu’il va croiser le chemin d’une certaine
Katleen Mary Chitty, plus connue chez les futurs fans sous
le surnom de « Kathy ». C’est lors de sa première presta-
tion au Brentwood Folk Club, qu’il va rencontrer cette
jeune secrétaire d’une petite ville près d’Essex, qui ce soir-
là distribue les billets. Kathy va devenir sa petite amie et
sa muse, on lui doit « Homeward Bound », « America » et
41 bien sûr « Kathy’song ». Art Garfunkel (lors de la tournée
« Old Friends 2003/2204 ») « C’était l’époque où nous
étions pauvres… Paul et moi parcourions l’Europe, nous
chantions dans les rues ou dans squares de Londres ou de
Paris, nous étions des musiciens ambulants, je me sou-
viens, il y avait notre amie Kathy qui récoltait l’argent et
nous prévenait parfois lorsque les flics arrivaient. « Ka-
thy’s Song » est pour moi la plus belle chanson d’amour
écrite par Paul ». En juin, Paul revient à Paris, alors que
les Beatles viennent de terminer leur 20ème nuit d’affilée
à l’Olympia, lui, par contre chante dans des petits théâtres
obscurs et dort parfois sous les ponts de Paris… Paul Si-
mon : « C’est vrai que j’ai dormi parfois sous les ponts.
Mais je n’étais pas toujours à la rue ! Il m’est arrivé de
dormir quelquefois sous le pont, mais la plupart du temps,
rassurez-vous, je me faisais suffisamment d’argent dans la
journée pour me payer un hôtel et m’acheter de quoi man-
ger. »

C’est à cette occasion qu’il rencontre le groupe Los In-
cas au théâtre de l’Est Parisien, situé à l’époque 17 rue
èmeMalte Brun dans le 20 arrondissement de Paris. Le
groupe Los Incas est bien l’auteur du fameux « El Condor
Pasa » bien avant que Simon & Garfunkel ne reprennent
l’air pour en faire un tube planétaire six ans plus tard. Le
groupe s’est produit dans le théâtre le samedi 6 juin 1964 à
21 h 00 et le dimanche 7 juin 1964 à 15 h 00. L’affiche
annonçait « Le groupe Los Incas fait revivre en Europe
une musique qui ne se joue plus guère que dans la campa-
gne la plus sauvage de l’Amérique indienne » Paul
Simon : « Je me souviens de l’époque où j’arpentais tou-
tes les rues d’Europe, alors que je me trouvais à Paris,
j’ai rencontré « Los Incas » lors d’un de leur concert. J’ai
été fasciné par leur musique. C’est la première fois que
j’entendais de la musique sud américaine. Ils m’ont donné
l’un de leurs albums où se trouvait « El Condor Pasa ».
42 L’enregistrement de la chanson par Simon & Garfunkel
n’est en fait qu’un morceau déjà existant. »

Ainsi pour Simon, ses voyages en Europe sont
l’occasion pour lui de jouer les touristes tout en gagnant
suffisamment d’argent pour vivre convenablement les
meilleures années de sa vie. Paul Simon reproche à une
bonne partie de la société américaine de vouloir avoir tou-
jours raison, d’où l’intolérance qui subsiste dans certains
domaines. Et la situation actuelle aux États-Unis (les pro-
blèmes raciaux notamment) l’inquiète, avouant même :
« J’ai souvent pensé à émigrer, puis j’ai réfléchi, merde
après tout c’est mon pays. » Art Garfunkel « Paul était
devenu un vrai bohémien, il est le fils d’un musicien, il a
quitté l’Amérique avec cette pensée « je ne sais ce que
sera le futur, mais la chose dont je sois sûr c’est que
j’aurai toujours ma guitare dans les mains »… quant à
moi, je pensais plutôt trouver un job au plus vite, pourquoi
pas architecte, la musique n’étant finalement qu’un passe-
temps ». Si Paul Simon sait qu’au fond de lui même
l’Europe peut être une porte de sortie le succès se fait tou-
jours attendre. C’est alors qu’un jeune blanc, d’origine
juive, va révolutionner la chanson américaine tout entière,
tant par son approche de la musique même, que par ses
textes engagés, il s’appelle Bob Dylan. Paul Simon :
« Avec l’âge, j’ai changé mon style de musique, bien sûr
j’ai mûri, mais le rock and roll n’était plus ce qu’il avait
été, et le folk est arrivé avec Dylan. Les Everly Brothers
n’apportaient plus grand-chose de neuf, et ce qu’ils chan-
taient ne touchait pas les gens comme celles de Dylan ».
Ainsi, Paul Simon le reconnaîtra toujours, sans certaines
influences il ne serait pas devenu ce qu’il est : « Mes pre-
mières chansons étaient influencées par de nombreux
artistes : il y a bien sûr Elvis Presley qui m’a influencé
pour jouer de la guitare, Les Everly Brothers qui ont in-
fluencé notre façon de chanter et enfin Bob Dylan plus
43 tard qui m’a influencé dans mon écriture ». En 2000, il
persiste : « Lorsque j’ai démarré avec Artie en 1957 sous
le nom de Tom & Jerry, notre ambition était de copier les
Everly Brothers, la musique s’adressait aux adolescents,
la notion de rock adulte n’existait pas. Après un premier
tube le succès s’est fait attendre ; pendant ce temps j’étais
allé à la fac, j’avais suivi des études littéraires, alors for-
cément le « rock teenager » a commencé à me paraître
limité, j’attendais quelque chose de plus stimulant et Dy-
lan est arrivé : il était quand même plus adulte que la
moyenne, ses préoccupations et ses textes volaient plus
haut que tout ce qu’on entendait… il était possible que
« The sound Of Silence » devienne un Hit… et je pense
vraiment que sans Dylan, nous n’aurions pas eu de suc-
cès ». Art Garfunkel : « Lorsque Dylan est arrivé sur la
scène folk, il a fait de Paul cet auteur-compositeur poète
qu’il est devenu. »
Messieurs, Nous sommes en 1964, le groupe s’appellera
« Simon & Garfunkel ». (Norman Adler, vice président de
la Columbia).
De retour à New York, une nouvelle fois le destin de
Simon va se trouver bouleverser. Grâce à son job dans la
maison de disque il va rencontrer le producteur de Dylan,
Tom Wilson. Il lui jouera « He Was My Brother », que
Wilson achètera pour qu’elle soit interprétée par un groupe
appelé « the Pilgrims ». Mais Simon souhaite chanter ses
propres chansons, et devant la persévérance du jeune au-
teur, Wilson acceptera finalement de l’auditionner
sérieusement avec Garfunkel. Paul Simon : « Mon job
dans la maison de disques consistait à rassembler des
chansons pour leur catalogue et à chercher des interprè-
tes. J’ai rencontré Tom Wilson, le producteur de Dylan, et
après lui avoir donné les chansons et interprètes que
j’avais trouvés, je lui ai dit que j’avais mes propres chan-
44 sons et que je chantais avec un copain, que mes textes
chantés à deux lui plairaient encore plus… et il a été inté-
ressé… » Mais avant d’entendre les deux garçons, Tom
Wilson demande à Paul de lui jouer seul deux ou trois
morceaux avant de prendre sa décision. Lorsque Paul re-
voit Art après l’audition il est surexcité, mais Art ne
semble pas comprendre l’importance de cette décision, et
Paul de lui dire : « c’est notre chance enfin, c’est le pro-
ducteur de Dylan ». Ainsi Tom Wilson, jeune producteur
noir, plein d’ambition et à la recherche de nouveaux ta-
lents, voit à travers les chansons de Paul des textes
novateurs. Lors de la séance de présentation, le duo re-
marquera au fond de la salle un jeune homme qui se tient
devant la table de mixage. Il ne leur a pas été présenté, et
il ne leur a pas dit un mot. Lors de la deuxième audition, le
duo constate qu’il est toujours là, à la même place. Roy
Halee : « Simon & Garfunkel ont chanté toutes les chan-
sons de l’album… l’audition a été un album entier ». Et
c’est bien cet homme qui va convaincre Tom Wilson de
« forcer » la Columbia à leur faire signer un premier con-
trat. Roy Halee : « Je venais tout juste de débuter chez
CBS comme mixeur, et on m’avait assigné à leur audi-
tion… c’est comme ça que je les ai rencontrés… c’est
comme ça que tout a commencé. »

Roy Halee va créer le son « Simon & Garfunkel », de-
venir coproducteur pour finalement être l’ami et le
confident. Après la rupture du duo, on le retrouvera régu-
lièrement aux côtés de Simon jusqu’à son album Songs
From The Capeman réalisé en 1997, date à laquelle il
prendra sa retraite. Paul Simon : « Je crois qu’à part
l’ingénieur du son des Bealtes, George Martin, Roy est le
meilleur, il était super pour enregistrer les échos, et sur-
tout pour capter et mélanger nos deux voix, il était notre
ingénieur du son… notre ami… notre vitalité » Art Gar-
funkel : « Roy était un ingénieur du son extraordinaire qui
45 pensait avant tout en « son ». Rapidement il est devenu
notre coproducteur, mais il était en fait bien plus que ça.
Je le considère comme la troisième force de notre triom-
phe. » Roy Halee : « Je me souviens de la première fois
que j’ai entendu Simon & Garfunkel, j’ai pensé que le son
de leur voix ensemble était vraiment unique, elles se fon-
daient en une, j’aimais l’harmonie qui s’en dégageait, et
l’écriture était elle aussi très intéressante : Ils m’ont sciés.
J’ai dit à CBS, donnez-moi Paul et Artie et gardez tous les
autres groupes ! »

L’album va contenir plusieurs titres de Simon mélangés
à diverses reprises, sans aucun autre musicien, leurs deux
voix et la guitare de Paul, le parfait son de Si-
mon & Garfunkel. Mais il faut trouver un nom au groupe,
les noms juifs n’étant pas porteurs : Bob Zimmermann est
devenu Bob Dylan, et Carol Klein est devenue Carol King.
Mais faute de trouver un nom de groupe correct, se lais-
sant convaincre, les deux compères choisissent de prendre
leurs deux véritables noms, ce qui constitue une petite
révolution dans le monde de la musique. Tom Wilson :
« Simon & Garfunkel ne voulaient pas utiliser leurs vrais
noms, ils en savent assez sur le show-business pour réali-
ser qu’être juif ne les empêcherait pas d’être des stars
mais pourrait choquer la classe moyenne américaine.
Lorsque Norman Adler m’a demandé quel était le nom du
groupe suivant, j’ai répondu « Simon and Garfunkel ».
Certaines personnes dans la pièce ont alors dit : « ce sont
des comiques », et j’ai dit « absolument pas, il s’agit de
deux jeunes chanteurs très sérieux ». C’est Norman Adler
qui a tranché en décidant que le nom des deux chanteurs
formerait le nom du groupe. C’est Paul qui a été le plus
difficile à convaincre, lui qui voulait appeler le groupe :
« Landis and Garfield » : « Finalement, notre nom est
honnête, je pense que si nous avions menti le public ne
nous l’aurait pas pardonné » C’est donc le vice-président
46 de la Columbia, Norman Adler, qui tranchera en disant :
« Messieurs, nous sommes en 1964, le groupe s’appellera
« Simon and Garfunkel ».
Exil à Londres
Début 64, Leslie Lowe directeur de Lorna Music, une
compagnie de publication musicale londonienne, fait en-
registrer une chanson intitulée « Carlos Domingues » à un
certain Val Doonican. La chanson, qui se vendra à plus de
90 000 copies, est créditée « Paul Kane ». Quelques mois
plus tard, ce jeune « Paul Kane » de retour à Londres ren-
dra visite à Leslie Lowe pour le remercier d’avoir vendu
sa chanson. En effet, Paul Simon a reçu les royalties des
ventes par l’intermédiaire de la compagnie Edward B.
Marks à New York. Leslie Lowe : « Ce jeune américain
s’est assis devant moi, dans mon bureau minuscule à Lon-
dres, il m’a dit qu’il s’appelait Paul Simon, il a retiré son
duffle-coat, a pris sa guitare et a joué ses chansons. J’ai
été impressionné, et je me suis rendu compte que le travail
de Paul était vraiment unique. » C’est grâce à Leslie Lowe
que Simon enregistrera son premier album solo l’année
suivante. Dès lors, il ne va cesser de faire la navette entre
l’Europe et les États-Unis, faisant même de bref passage à
Paris où Art profitera de ses vacances pour le rejoindre. À
londres Simon va rencontrer Judith Piepe, une jeune
femme psychiatre, surnommée « la maman de la scène
folk ». Elle deviendra « la manager » de Paul en Angle-
terre aidant ce dernier à promouvoir sa musique dans le
pays, et fera de même lorsque Garfunkel se joindra à son
partenaire. Judith Piepe : « La première fois que j’ai vu
Simon & Garfunkel, c’était au Flamingo Club, alors que
le promoteur Curly Goss attendait le « Ian Campbell
Group », qui n’arrivait pas, il a aperçu Paul en train de
jouer de la guitare dans son coin, il lui a alors demandé
d’aller sur scène et de jouer… il a chanté trois chansons
47 puis a demandé à Artie de le rejoindre… ils étaient fantas-
tiques… je leur ai proposé de venir chez moi s’installer,
mais le lendemain ils étaient repartis pour New York. »
Art Garfunkel : « Elle a rapidement compris que Paul
était un auteur exceptionnel. Et j’ai pensé « c’est la pre-
mière personne que je rencontre qui pense comme moi sur
Paul, Maintenant nous sommes au moins deux. » Judith
Piepe : « Pour moi, je crois que les mères de Paul et de
Art se sont inconsciemment liées d’amitié dès qu’elles ont
su qu’elles étaient enceintes, alors pour Paul et Art il était
évident qu’ils se rencontrent, avec une amitié formée dès
le berceau ».

Paul et Art, accompagnés de Kathy, retournent précipi-
tamment à New York à la demande de Tom Wilson pour
qu’ils finissent l’enregistrement de l’album. Une fois
l’album terminé, le trio serait parti en voyage à travers les
États-Unis. Ce voyage est pour certain une pure invention.
Paul Simon lui-même niera avoir fait un tel voyage avec
Kathy… qui sait, laissons la légende prendre le dessus
pour une fois, sinon la chanson « America » n’aurait pas
lieu d’être.

Dorénavant, à chaque déplacement à Londres, Paul sera
hébergé par Judith, dans son appartement du 3ème étage
situé à Dellow House. Judith Piepe : « Paul était un « lea-
der » né, vraiment mais il ne s’en rendait pas compte, ou
peut-être ne voulait-il pas le montrer. Comme exemple je
peux vous donner cette anecdote : lorsque je disais à tous
ceux qui étaient présents chez moi « qu’est-ce que vous
voulez manger », on me répondait « qu’est ce que Paul
veut manger ».

C’est grâce au promoteur Curly Goss que Paul Simon
fera la tournée des clubs anglais printemps-été 64 et 65,
gagnant au départ £12 par soirées, avant d’être peu à peu
48 augmenté. La tournée « The Tour of One Night Stands »
de 64 se déroulera du mois d’Avril au mois d’Août, et sur
certaines dates Garfunkel sera présent aux côtés de son
partenaire. Essex, Londres, Edimbourg, Cambridge,
Chelmsford, Widnes et Liverpool. Partout où il passe, Paul
Simon ne laisse pas insensible les gens qu’il croise, tant
par sa musique que par sa personnalité. Geoff Speed (pa-
tron du Howff Club) : “Paul a été mon premier invité
américain au club. Lorsqu’il a chanté « Sound Of Si-
lence » la foule était littéralement envoûtée. C’était l’une
des plus belles chansons que j’avais jamais entendues…
Paul parlait beaucoup de son père dont il était fier, de
Kathy qui lui manquait beaucoup et de son ami Artie qui
était reparti à New York, de Dylan aussi dont il admirait
le travail, et surtout il écrivait beaucoup. » Chris Sterven
(responsable du Turning Fort Club) : « Un jour Paul nous
a déclaré que s’il n’était pas millionnaire à trente ans, il
considérerait alors qu’il aurait échoué… en y repensant,
j’avais plutôt l’impression qu’il avait bien planifié sa vie,
il savait exactement où il allait. » Jack Froggat (patron du
Lion Folk Club) : « Je voulais quelqu’un de nouveau pour
le club, et j’ai accepté qu’il joue pour £12. C’est Paul Si-
mon lui-même qui m’a appelé en m’expliquant qui il était
et ce qu’il recherchait. Avec ses chansons, il a apporté une
nouvelle dimension au club. » Bill Fog (patron du Barna-
cle Bill’s Club) : « Peu de temps après être passé dans
mon club, j’ai reçu une lettre de Paul me disant ceci :
« Cher William, j’ai apprécié de jouer au « Barnacle
Bill’s Club ». Je reviendrai l’année prochaine. J’étais
payé £15, l’année prochaine ce sera £18 ».

Mais l’année suivante, Simon ne reviendra pas, le suc-
cès étant enfin au rendez-vous. Et c’est lors de l’un de ses
voyages à travers l’Angleterre qu’il écrira les premières
paroles de la chanson « Homeward Bound », et plus préci-
sément (selon la légende) à la station de métro de Widnes.
49 Geoff Speed : « Un jour j’ai amené Paul à la station Wid-
nes. Il devait se rendre à Manchester. Le lendemain,
lorsque je suis revenu le chercher il avait commencé à
écrire une chanson… « Homeward Bound » venait de voir
le jour ».
Les sons du succès (1964-1965)
Londres… Kathy, les clubs folks, Judith Piepe, Artie, et
les autres…
Le premier album officiel de Simon & Garfunkel sort
en octobre 1964, WEDNESDAY MORNING, 3 AM. Art
Garfunkel : « La photo de la couverture a été prise dans le
èmemétro de New York City, à la station de la 5 Avenue. Il
a fallu prendre plusieurs clichés pour que la lumière soit
bonne et que nous soyons à peu près détendus. » Paul Si-
mon : « Nous étions à présent des artistes de la firme
Columbia. Ils nous ont donné les chansons qu’ils vou-
laient qu’on chante, comme « The times They Are A-
Changing » de Dylan, et on a proposé quatre ou cinq de
mes propres compositions. Sous le titre de l’album, ils ont
aussi rajouté une phrase qui nous a beaucoup embarras-
sés. Mais nous n’avions aucun contrôle, nous n’avions pas
notre mot à dire ». L’album passera complètement inaper-
çu, à peine 3 000 copies vendues. Il n’y a pas encore de
place pour eux aux USA.

Petit clin d’œil sur les chansons de l’album : Sur « The
Sounds Of Silence », Garfunkel chante la mélodie (très
aérienne) et Simon les harmonies (plus terre à terre) et
quand l’air rencontre la terre… le résultat est tout simple-
ment magique. Sur « He was My Brother »,
Simon & Garfunkel chantent: “This town’s gonna be your
buryn’place ». La phrase sera modifiée par son auteur sur
son propre album « The Paul Simon Songbook » réalisé un
an plus tard. En référence à l’assassinat de son ami dans le
50 Mississipi, elle deviendra : « Mississipi’s gonna be your
buryn’place”

Frustré, déçu, touché aussi dans son orgueil par le peu
d’enthousiaste qu’a recueilli l’album, Paul Simon se re-
tourne une nouvelle fois vers le vieux continent à la
recherche de la fortune et de la gloire (?), ou tout simple-
ment trouver une place où pouvoir jouer sa musique : « Il
n’y a eu aucun effort de fait pour la promotion de l’album.
Et malgré la petite tournée effectuée dans quelques clubs
aux États-Unis, notre musique n’a pas intéressé grand
monde ici. » Pourtant Paul a la musique dans la peau, et il
ne peut s’en défaire. Et si la réussite ne se trouve pas chez
lui aux États-Unis, alors il ira la trouver en Europe : Art
Garfunkel : « Il est devenu un « Yankee » à Londres, un
chanteur de rues, un chanteur folk se produisant dans les
clubs gagnant un peu d’argent comme ça, ce qui n’était
pas si mal pour un gars de 25 ans ». Paul Simon : « A
New York, j’étais un gars du Queens, et ce n’était pas
bien. À Londres j’étais juste un américain et c’était bien ».
Paul va y rencontrer de grands noms du folk anglais tels
que Martin Carthy Al Stewart, Davi Graham et Jackson
C. Franck. Concernant Martin Carthy, ce dernier accusera
Simon de lui avoir volé la mélodie de « Scarborough
Fair », une brouille qui va durer 35 ans, la réconciliation
des deux hommes n’ayant lieu que le 25 novembre 2000
sur scène à Londres lors de la tournée « You’re the One ».
Martin Carthy : « J’ai rencontré Paul Simon dans un club
folk à Brendwood. L’organisateur m’a demandé si je le
connaissais, et j’ai répondu que non. Je l’ai écouté et j’ai
apprécié son style. Par la suite on s’est rencontrés et on a
sympathisé. Il m’a demandé de lui apprendre à jouer la
chanson « Scarborough Fair ». Une vieille chanson datant
du moyen âge que j’avais déterrée. Par la suite, il a fait
son propre arrangement qui ressemblait beaucoup au
mien, sans en faire mention dans les « copyrights. » Davi
51 Graham : « J’ai rencontré Paul au club le Troubadour, où
je l’ai entendu jouer ses chansons. J’ai été captivé par
l’une d’entre elles qui se nomme « Sparrow » qu’il chan-
tait avec délicatesse. Après le spectacle on est allé chez
moi et il m’a demandé de lui apprendre à jouer ma chan-
son « Anji », j’étais surpris et ravi aussi. Plus tard, nous
avons tenté d’enregistrer une de ses chansons appelée
« Richard Cory », mais le studio n’était pas bon, et nous
n’avons jamais réalisé le morceau. Paul a perdu de
l’argent sur cette aventure, car à chaque séance c’est lui
qui payait les musiciens présents. »

En janvier 1965, Paul enregistre une douzaine de chan-
sons au studio de la BBC, dont la plupart se retrouveront
dans le « Songbook » à l’exception de « Bad news Fee-
lings », toujours inédite et « The Northern Line » exhumée
elle par hasard en 2000. Mais que faire de ces chansons ?
Judith qui connaît la valeur des chansons de Simon va
harceler la BBC jusqu’à ce qu’ils acceptent de les utiliser
pour leur émission « Five to ten » : « Je harcelais la
BBC… je leur disais que je connaissais un jeune auteur-
compositeur américain très prometteur, présent en Angle-
terre que pour très peu de temps ». La programmation sera
judicieuse, car l’émission « Five to Ten » passe avant deux
émissions phares de l’époque « Housewises choice » et
« Music while You Work ». Un grand nombre de person-
nes entendra, à l’heure du thé, les chansons du jeune
prodige américain, et ce au rythme d’une par jour pendant
deux semaines. Judith Piepe : « Chaque jour j’annonçais
une nouvelle chanson de Paul, et en plus j’y allais de mon
commentaire personnel. L’émission sera submergée de
lettres qui expliquaient « j’ai écouté votre programme, et
un jeune artiste a attiré mon attention, où peut-on trouver
ses albums ? ».

52 Aussi, en mai 1965, Paul Simon enregistre son premier
album solo grâce la branche anglaise de Columbia, et de
Leslie Lowe, avec l’accord de Tom Wilson. Judith Piepe :
« Paul faisait la navette avec les États-Unis, il était très
frustré de ne pas connaître de succès chez lui. C’est l’une
des raisons pour laquelle il a accepté d’enregistrer
l’album ici à Londres. »

THE PAUL SIMON SONGBOOK est réalisé au Le-
vy’s Studio situé sur Bond Street, en une heure à peine,
Simon sera seulement accompagné de sa guitare acousti-
que et d’un seul micro. Tous les futurs grands standards de
Simon & Garfunkel s’y trouvent. La couverture montre
Simon et Kathy ensemble, seule photographie de Kathy
connue à ma connaissance, assis l’un en face de l’autre,
des poupées à la main, éclairé par les phares d’un véhi-
cule. Une couverture d’album digne de celles de Bob
Dylan. Le « Song Book » ne sera jamais réalisé aux USA
en 33 tours : refus catégorique de son auteur. Il
n’apparaîtra pour la première fois que dans le coffret
« Paul Simon Collected Works » en 1981. Et ce n’est que
le 23 mars 2004 que la Columbia/Legacy sortira l’album
en CD avec deux chansons bonus « I am A Rock » et « A
church Is burning ».

Petit clin d’œil sur les notes au dos de l’album : Les
chansons sont commentées par Judith Piepe, exceptée
« He was My Brother », commentée elle par Garfunkel.
Sur « the Sound of Silence » Paul Simon bat la rythmique
avec son pied. « April Come She Will » est chantée pour
la première et unique fois par Simon. Sur « A Simple De-
sultory Philippic », le nom de Tom Wilson dans la phrase
« has been mothered, fathered by Tom Wilson » sera rem-
placé par celui de Roy Halee sur l’album « Parsley sage
rosemary and thym ». « A most Peculiar Man » provient
de 4 lignes lues dans un journal londonien. Simon a en-
53 suite translaté la vie de la femme qui vivait au-dessus de
chez Judith Piepe en la faisant devenir un homme, et la
chanson est née. L’album contient une courte nouvelle
écrite par Simon, qui a écrit au dos de l’album : « Cet al-
bum contient douze chansons que j’ai écrites pendant les
deux années précédentes. Il y a certaines d’entre elles que
je ne pourrais pas écrire aujourd’hui, je ne crois plus en
elles. Je les ai inclues parce qu’elles ont joué un rôle im-
portant dans la transition, ce n’est plus moi. Il est
parfaitement clair pour moi que les chansons que j’écris
aujourd’hui ne seront plus miennes demain, je ne regrette
pas leur perte… j’ai fini ces quelques lignes… une chose
est sûre, je ne les relierai pas. »

Plusieurs journalistes et critiques ont tenté de comparer
le style de Dylan et de Simon, donnant avantage à l’un ou
l’autre en fonction de l’air du temps. Dans son livre « Paul
Simon : Now and Then » paru en juin 1973, Spencer
Leigh donne sa version, plutôt pro Simon : « Il y a une
grande différence musicale entre les deux artistes. Quand
Simon à découvert le folk, Dylan la vivait déjà… Avec le
temps, des compositeurs comme Dylan ou Tom Paxton
n’ont pas évolué, même si les chansons étaient bonnes, les
mélodies restaient simples et répétitives. D’un autre côté
Simon nous a montré son ouverture d’esprit et des mélo-
dies créatrices allant avec ses mots ». Judith Piepe : « Les
chansons de Paul Simon sont personnelles et individuelles.
Mais l’expression de ses propres pensées et sentiments,
espoirs et craintes, sont ceux de notre temps, de notre gé-
nération. Ils racontent ce que les autres ressentent. « I Am
A Rock » est je pense l’un des meilleurs exemples. Je
pense qu’il faut écouter Paul Simon, si vous ne l’avez pas
fait, il est temps de le faire et d’acheter ses albums, et vous
chanterez ses chansons, car elles ont été écrites pour
vous ».

54 Et Simon de continuer son exploration anglaise, tentant
d’aider de jeunes auteurs comme lui. Il écrit deux chan-
sons avec Bruce Woodley, « Someday one day » N° 4 en
Angleterre et « Red rubber ball », et produit un album
pour Jackson C. Franck. Simon enregistrera d’ailleurs le
tube de Jackson C. Franck « Blues Run The Game » avec
Garfunkel lors des sessions d’enregistrement de l’album
« Sounds of Silence ». On découvrira cette version inédite
dans les coffrets « Old Friends » et « The Columbia Studio
Recordings. Mais pour l’instant, le succès n’est toujours
pas au rendez-vous et le sentiment d’échec n’est pas loin.
Pendant l’été 1965, Garfunkel rejoint Paul et Kathy. Et
grâce au travail de Paul, le duo décrochera un petit contrat
pour participer à l’enregistrement d’une émission sur la
BBC le 27 juillet 1965. Art Garfunkel : « Nous chantions
avec Paul partout où nous pouvions, et je me souviens
notamment lorsque nous chantions au square de Leicester
de Londres… Kathy faisait le tour du square avec un châ-
teau pour récolter de l’argent… elle avait 17 ans, et nous,
nous avions à peine 25 ans. » Paul Simon : « C’est clair,
c’étaient les années plus pures et les plus heureuses de ma
vie. »…Mais pas encore les années à succès ».
« N°UN des hits parades « Sounds of Silence » par
Simon & Garfunkel »…
Alors qu’il vit hors des USA, loin de penser à une car-
rière en duo, Paul Simon ne se doute pas un seul instant
que son avenir est en train de se sceller, pour de bon cette
fois, grâce à deux stations de radio de la Nouvelle Angle-
terre et de la Floride. En effet, un DJ d’une station de
Boston, très écoutée par les étudiants (les grandes univer-
sités Harvard, de Tufts, ou encore le « Massachussetts
Institute Technology » se trouvent en Nouvelle Angle-
terre) passe la version acoustique de « The Sound of
Silence » et les questions sur qui se cachent derrière la
55 chanson ne cessent de pleuvoir aux standards des radios.
Le même phénomène apparaît en Floride. Avisé, Tom
Wilson voit dans cette demande le moyen de redonner une
nouvelle carrière à cette chanson, mais pour cela il faut
d’abord la remettre aux goûts du jour : « Un jour, j’ai
croisé dans le hall de la firme Stanley Kaven, vice-
président du marketing, qui m’a dit « tu as entendu qu’une
des chansons de Simon & Garfunkel était très demandée
par les auditeurs d’une radio de Floride. J’ai cru vraiment
qu’il blaguait après le flop qu’avait connu l’album. Nous
avons appelé la station de radio, et nous avons eu Mark
Waner, et j’ai appris avec surprise que la chanson de-
mandée était « The Sound Of silence ». Mark Waner : « Je
possédais un album dont personne n’avait entendu parler.
Un jour je l’ai amené à la radio WIOD qui avait un cré-
neau folk deux heures par soir. Nous avions beaucoup de
lycées en Floride, et le folk était en plein essor. Nous
avons passé le disque et une des chansons a été remarquée
par les étudiants, il s’agissait de « The Sound Of Si-
lence ». Tom Wilson : « Je crois que c’est Waner qui a
fait la remarque du genre, si la chanson était un peu plus
rock, elle ferait un malheur. Alors j’ai pris un guitariste,
un bassiste et une batterie qui ont joué par-dessus le mor-
ceau original, et nous avons sorti le single en
septembre 1965. »

Le 15 juin 1965, il « introduit » donc dans la version
originale, ces nouveaux instruments : guitare électrique,
basse et batterie ; ce n’est pas du rock, ce n’est pas du folk
ce sera du folk-rock. Roy Halee : « L’enregistrement s’est
fait très rapidement avec des musiciens locaux… le guita-
riste était toujours en décalé, ce n’est pas la meilleure
cession que j’ai vécu ! » Mais le résultat est la, peu de
temps après sa réalisation, le single grimpe rapidement
vers la première place des hits parades américains. Art
Garfunkel : « Je suis revenu de Londres en septem-
56 bre 1965. Paul était resté là-bas avec Kathy à poursuivre
la tournée des clubs. Lorsque je suis arrivé à New York,
Columbia m’a demandé d’écouter la nouvelle version de
« Sound of Silence » enregistrée à la mode folk et qu’il
s’apprêtait à mettre sur le marché. Au départ, je n’y
croyais pas, après tant d’échecs. Septembre est passé, puis
octobre et tout à coup la chanson s’est retrouvée dans le
« top 20 ». J’ai écrit à Paul et je lui ai dit « je crois que tu
devrais revenir, quelque chose est en train de se passer
ici. » Paul Simon se trouve à ce moment-là en vacances à
Copenhague, et alors qu’il feuillette le magazine « Cash-
box », n’a-t-il pas la surprise de découvrir sa chanson
chantée par lui-même et Artie en tête des hits parades
américains. De retour à Londres, il découvre la lettre de
Garfunkel et le fameux single que Wilson lui a envoyé.
D’abord horrifié, l’auteur se rend compte finalement que
la chance vient certainement de tourner, que cette fois le
monde est prêt à accueillir « Simon & Garfunkel », du
moins pour quelque temps : « Dans mon esprit lorsque je
suis revenu à New York et que la chanson devenait N°UN,
je me suis dit : « OK, je reviens dans quelques mois, je
travaille un maximum pour gagner suffisamment d’argent
pour pouvoir revenir en Angleterre et y vivre tranquille-
ment avec Kathy et mes amis. »

Mais, ce que Paul Simon ignore c’est que le sort de Si-
mon & Garfunkel est maintenant scellé, et leurs deux
noms indéniablement associés. Il doit rentrer chez lui,
quitter Kathy pour rejoindre Artie qui déjà l’attend de pied
ferme dans le Queens. Art Garfunkel : « Je ne pense pas
que le fait que Paul et moi ayons eu un hit ait pu changer
quoi que ce soit dans la manière de penser de Paul… il est
resté plus ou moins le même… il n’a pas écrit plus vite,
n’a pas changé de style… il a juste détesté avoir ce hit en
Amérique alors qu’il était heureux à Londres avec Kathy
et cette sensation d’être libre là-bas. »
57
Il y a presque sept ans que le duo attend ce succès, et
celui-ci ne le quittera plus pendant les cinq prochaines
années qu’ils passeront ensemble. Et malgré leur diffé-
rence, le grand blond et le petit brun vont former le duo le
plus populaire et les plus gros vendeurs de disques aux
USA.
58


Chapitre III
Simon and Garfunkel (1965-1970)



Paul Simon :
« Art a beaucoup apporté à mes chansons. Gamins, on
écrivait vraiment à deux, mais ensuite, j’étais effective-
ment le compositeur et l’auteur. Mais il avait une écoute
incroyable, j’avais une confiance totale dans son juge-
ment. Cette complicité, cette complémentarité vocale
unique on a mis des années à les mettre au point. C’est en
écoutant les Everly Brothers qu’on a développé notre
style, on a appris à marier nos voix à la perfection. Nous y
passions des heures et des heures, travaillant chaque mot,
chaque son, chaque intonation. »
Le grand blond et le petit brun (1965-1967)
Sur la route du silence
Entre septembre 1965, la sortie du single « The Sounds
of Silence/We’ve Got A Groovy Thing Going » (N° 1 des
« charts » américains le 20 novembre 1965) et mars 1966,
la sortie de l’album, tout va s’enchaîner très vite. D’un
côté le duo est sollicité par toutes les télévisions nationa-
les, et de l’autre ils ont l’obligation de terminer
l’enregistrement de l’album au plus vite. Et faute de nou-
velles chansons écrites récemment par Simon, un grand
nombre de chansons du « Songbook » seront reprises et
remixées à la sauce rock & folk. L’album sera enregistré à
New York, Los Angeles et Nashville. L’ingénieur du son
59 Roy Halee ne participera pas aux sessions de Nashville, et
la chanson « I Am A Rock » enregistrée là-bas sera réen-
registrée plus tard en sa présence à New York. Cependant
malgré les neuf années passées à tenter de devenir des
stars, Simon & Garfunkel ne sont pas réellement prêts à
affronter le succès arrivé presque par hasard et peut-être
trop vite finalement. Paul Simon : « Je suis revenu à New
York dans la maison de mes parents, Artie lui aussi habi-
tait toujours chez ses parents… je me souviens qu’un jour,
Artie et moi étions assis dans ma voiture qui était garée
dans une rue du « Queens », et la radio a annoncé « N° 1,
Sound of Silence par Simon & Garfunkel », et Artie s’est
tourné vers moi et m’a dit « ces Simon & Garfunkel ils
doivent passer du bon temps », alors que nous étions dans
le Queens à fumer nos joints et à ne pas savoir quoi
faire ».

Mais le duo est très vite rattrapé par la profession. En
effet, alors que le single atteint les sommets des hits para-
des américains, Paul Simon est invité par la firme CBS en
Hollande en décembre pour faire la promotion de son pro-
pre album, « The Paul Simon Songbook ». De ce fait,
certains journalistes s’y perdent un peu, accentuant leur
question sur le single et l’avenir du duo, dont personne
finalement ne sait grand-chose : À propos du succès du
single « Sounds of Silence » : « J’ai enregistré « Sound Of
Silence » il y a un peu plus de six mois avec comme seul
accompagnement ma guitare acoustique. Il y a à peine
quelques semaines j’ai découvert que la chanson grimpait
les hits parades américains et se vendait de mieux en
mieux au fur et à mesure que les semaines passaient. La
version n’est pas la version originale, la maison de dis-
ques a rajouté des instruments électriques et cela a
annihilé le son authentique folk qu’elle possédait. » À
propos de Art Garfunkel : « Art Garfunkel est un très bon
ami à moi, il vit à New York et est étudiant. Nous avons la
60 même approche musicale et nous chantons souvent en-
semble. » Quant à Garfunkel, lors de ses propres
interviews, il n’y a pas d’ambiguïté, les questions sont
directement orientées vers le single. Et face à la version
« électrisée » de « The Sound of Silence », Art Garfunkel
est plus enthousiaste que son partenaire :Art Garfunkel :
« Je trouve la nouvelle version très belle, la première ver-
sion était trop lente à mon goût. Et dès sa sortie en single,
il était clair qu’elle deviendrait un hit. Et lorsque Paul est
rentré à New York, elle était N°UN. » Columbia va leur
assigner un producteur nommé Bob Johnston, qui ne fera
pas l’unanimité au sein du groupe, mais ce sont les débuts
et le duo se plie aux exigences de la maison de disques,
seule consolation, la présence de Roy Halee à la prise du
son et tout comme le duo, lui aussi fait ses preuves. Bob
Johnson : « Contrairement à Dylan, avec Paul Simon
n’importe quelle chose faite dans un studio peut prendre
une heure, une semaine ou même une journée entière.
C’est un garçon très méticuleux, il sait parfaitement com-
ment « monter » un album. Il n’a jamais eu vraiment
besoin de moi, ni même de Roy Halee… il allait même
jusqu’à choisir lui-même ses micros et bien sûr les musi-
ciens »

Devenus des stars, Simon & Garfunkel ont maintenant
un manager qui s’occupe d’eux à plein-temps et ce pour
les années à venir. Il se nomme Mort Lewis, ancien mana-
ger du « Dave Brubeck Band » et du groupe « the Four
Brothers ». Une personne qui connaît déjà bien les ficelles
du métier. C’est grâce à son influence que le duo fera sa
première tournée à travers les universités américaines sû-
res de toucher un plus large public à des prix raisonnables.
Paul Simon : « Artie et moi avons joué dans les plus gran-
des universités. Trois grands week-ends pleins, et nous
avons gagné $4 300 ! Incroyable ! ».

61 J’ai eu le privilège de rencontrer et de parler avec le
grand Mort Lewis… grand tant par la taille que par le
cœur. Son rôle dans le groupe n’a pas été seulement de se
faire « chiper » sa première femme, Peggy Harper, par
Paul Simon, épisode relaté dans chaque biographie. Il a
èmesurtout été le 4 homme du groupe. Si Roy Halee a cons-
truit le son de Simon & Garfunkel, Mort Lewis les a
façonnés pour qu’ils sachent se « défendre » dans le
monde cruel du show-business, et les a amenés dans les
plus grandes salles du monde entre 1965 et 1970, puis
dans les plus grands stades entre 1982 et 1983. La mé-
moire défaillante, il s’est malgré tout efforcé de se
rappeler ces années passées au côté du duo avec les bons
et mauvais moments, même si au bout du compte, après
toutes ces années, il ne reste que de bons souvenirs : « J’ai
été leur manager à partir de novembre 1965, date de notre
première rencontre jusqu’en 1970, date de leur sépara-
tion. Je participais parfois à l’enregistrement de leurs
chansons, mais mon travail était ailleurs. Mon travail était
de négocier les contrats et de m’occuper de tout pendant
les tournées. En novembre 1965, je me trouvais à Miami
pour assister à une grande réunion des hauts responsables
de chez « Columbia Records ». La mission de chacun était
de présenter « ses » nouveautés qui devaient inonder le
marché pour Noël. C’est à cette époque que la chanson
« Sound of Silence » passait sur toutes les radios et com-
mençait à faire fureur. La chanson avait été modifiée par
le producteur Tom Wilson qui l’avait remise au goût du
jour. Cependant Simon & Garfunkel n’avaient aucun con-
trat spécifique et Tom Wilson s’était bien gardé de les
rappeler au plus vite pour leur en faire signer un. Lorsque
j’ai entendu la chanson, en moi-même je me suis dit qu’ils
étaient vraiment bons, meilleurs en tout cas que les « Four
Brothers » avec qui je travaillais à ce moment-là. Parallè-
lement, Paul Simon qui était en Europe est revenu aux
États-Unis. Avec Artie, ils sont allés voir le Directeur de
62 la Columbia pour lui demander s’il ne connaissait pas un
manager de libre… immédiatement. Il leur a proposé deux
noms, le mien et celui du manager de Dylan. Mais déjà
Simon ne voulant pas être l’ombre de Dylan a demandé, le
nom du premier, c’est qui… ? C’est donc Paul Simon qui
m’a contacté, et l’aventure a commencé. Le single mar-
chant bien et l’album étant bien accueilli par le public,
surtout universitaire, ils ont décidé de faire une tournée
dans les grandes universités du pays, ce qui se faisait très
souvent. Car une soirée dans une université pouvait rap-
porter plus qu’une tournée dans les salles traditionnelles,
surtout lorsque vous débutez. Et vous êtes quasiment cer-
tain d’avoir une salle pleine, car les tarifs pour les
étudiants étaient environ 5 $ la place. J’étais donc présent
lors de la signature de leur premier contrat, et ayant vite
compris qu’ils avaient du talent, j’ai placé la barre très
haut. Je demandais $45 000 pour le premier mois ! Paul et
Artie m’ont regardé, surpris, sûr que je venais de dire une
grosse bêtise. Pas encore sûr d’eux, Paul m’a demandé de
sortir quelques instants, et lorsque je suis revenu dans le
bureau, ils avaient négocié un contrat de $10 000 rajou-
tant une clause au cas où ils n’auraient pas obtenu de
succès. Bien sûr la tournée a fait un carton, ils ont amassé
plus d’argent qu’ils n’en avaient vu de leur vie. Très vite,
un nouveau contrat a été signé, et déjà ils avaient compris
qu’ils venaient d’entrer dans le monde très fermé du suc-
cès. Il me revient une anecdote qui s’est passée lors de
cette tournée. Les deux garçons devaient jouer en pre-
mière partie de Little Richard. Ils dt jouer 1 heure
qui allait leur rapporter 2 000 $. De toute manière, ils ne
pouvaient pas jouer plus longtemps, ils n’avaient, à cette
époque, pas assez de chansons. Tout se passe bien, ils
chantent leurs chansons, le public est content, et à la fin
du concert ils sont venus me rejoindre dans ma propre
voiture pour se rendre à l’hôtel. Petits débutants qu’ils
étaient, ils n’avaient pas de tenue de scène ! ! À peine ren-
63 tré dans la voiture, le directeur de la salle est venu nous
rejoindre pour nous dire qu’il fallait revenir immédiate-
ment, que les étudiants voulaient tout casser car Little
Richard ne venait pas. Embarrassés, Paul et Artie étaient
d’accord, mais ils précisaient qu’ils n’avaient pas
d’autres chansons, qu’ils allaient faire le même concert.
Le directeur du théâtre s’en fichait pas mal, tout ce qu’il
voulait, c’était de les voir revenir sur la scène pour chan-
ter et calmer le public. C’est là que je suis intervenu : j’ai
vous voulez mes deux gars, OK, combien vous deviez don-
ner à Little Richard ? Il m’a répondu 5 000 $, mais il était
impossible de donner le chèque à Simon & Garfunkel
puisqu’il était déjà libellé et que le trésorier était couché.
J’ai alors répondu « Vous voulez mes deux gars, pas de
problème, vous réveillez le trésorier, vous faites un nou-
veau chèque, et ils remontent sur scène ! Paul et Artie sont
remontés sur scène et ils ont gagné 7 000 $ en une soirée.
Voilà à quoi sert un manager. Les premiers temps, les
deux garçons étaient déboussolés de gagner autant
d’argent, et de savoir qu’il était possible d’en gagner en-
core plus. Ils semblaient presque innocents dans ce monde
cruel qu’est le show-business. Mais ils ont vite appris, et
rapidement, ils se sont entourés de professionnels qui sont
presque tous devenus des amis, le premier qui me vient à
l’esprit est bien sûr Roy Halee ».

En mars 1966, l’album THE SOUNDS OF SILENCE à
peine réalisé se classe à la 21ème place des ventes
d’albums américains, restant bien classé 33 semaines. La
couverture de l’album montre les deux hommes marchant
le long d’un chemin se retournant vers l’objectif, allant de
l’avant en jetant un dernier coup d’œil vers le passé.

Petit clin d’œil sur les chansons de l’album : La version
de « the Sounds of Silence » est identique à celle de
l’album « Wednesday Morning » à l’exception des instru-
64 ments électriques rajoutés. Et si on écoute bien la nouvelle
version, on peut entendre la guitare acoustique de Simon
et reconnaître les harmonies entendues sur de la version
originale. On remarquera que les nouveaux « Sound of
Silence » sont dorénavant au pluriel. Alors avec ou sans
« S » : Il semblerait bien que le titre « Sounds of Silence »
avec un « S » était utilisé pour Simon & Garfunkel. Lors-
qu’ils se sont séparés et que Simon a repris la chanson lors
de ses concerts le « S » disparaissait pour devenir « The
Sound Of Silence ». « Homeward Bound » n’apparaît pas
dans la version américaine de l’album. « Kathy’s Song »
est chantée par Simon seul accompagné uniquement de sa
guitare acoustique. « April Come She Will » est chantée
par Garfunkel seul, accompagné uniquement par la guitare
acoustique de Simon. « Somewhere They Can’t Find Me »
est une réécriture de la chanson « Wednesday morrning 3
Am » avec un nouvel arrangement folk rock.

Ainsi, courant 1966, le duo fait la promotion de l’album
en écumant les grandes émissions de télévisions américai-
nes et européennes. Cependant, la promotion anglaise sera
gâchée par une loi prévoyant que les étrangers ne peuvent
y travailler plus de six mois pour une année de taxe, et
Simon présent il y a peu de temps, a déjà dépassé le cap
des six mois. Le manque de télévision dans ce pays va
sans doute affecter les ventes de l’album et des singles.
Simon profitera de son escapade londonienne pour ap-
prendre à son ami Davi Graham que son titre « Anji »
apparaît sur leur album. Davi Graham : « Il est venu me
voir à Soho, là où je jouais, et il m’a dit : « j’ai joué ta
chanson sur notre album, tu pourras donc toucher les
royalties » C’était vraiment ce dont j’avais besoin à ce
moment-là… ». Aux États-Unis la popularité du duo est si
grande, que la Columbia décide déjà de Rééditer l’album
« Wednesday Morning, 3Am »., et deux 45 tours ont été
réalisés dans la foulée, quelques semaines après celui de
65 « Sounds of Silence ». Le 12 février 1966 sort « Home-
ward Bound/Leaves That Are Green », qui se classera
5ème en mars et le second, et le 7 mai 1966 sort « I Am A
Rock/Flowers Never Bend With The Rainfall », qui at-
teindra la 3ème place en juin. « Flowers Never Bend With
The Rainfall », déjà entendu sur The Paul Simon Song-
book, a été réenregistrée par le duo pour apparaître dans
l’album suivant. Aussi à peine ont-ils terminé leur promo-
tion et leur mini-tournée pour leur « premier » album
qu’ils sont déjà de retour en studio pour continuer
l’enregistrement du suivant. Le nouveau single « The
Dangling Conversation » Big Bright Green Pleasure Ma-
chine » réalisé en septembre qui doit annoncer sa sortie
èmeimminente se classera seulement 25 . Cet « échec » af-
fectera Simon habitué maintenant à faire des hits.
C’était l’époque où ils allaient cueillir « du persil, de la
sauge et du romarin »…
Novembre 1966, Parsley Sage Rosemary and Thyme
est dans tous les bacs. Art Garfunkel : « C’était vraiment
l’album que nous voulions faire, Roy, Paul et moi-même…
nous n’étions pas satisfaits de nos albums jusqu’ici… et
j’espère que les gens pourront voir la différence… et les
efforts accomplis ». L’album est dédicacé à l’acteur Lenny
Bruce, décédé peu de temps avant suite à une overdose, et
la couverture montre les deux hommes un peu en retrait
dans le noir ressemblant presque à deux enfants de chœur.

Petit clin d’œil sur les chansons de l’album : Au début
de la chanson « The 59Th Street Bridge
Song/Feelin’Groovy » on peut entendre Simon murmurer
« one… two… three ». Elle sera reprise en France par Na-
na Mouskouri sous le titre « C’est Beau La Vie ». Les
titres « Patterns », « Flowers », « the Simply Desultoric »
et « The Side of the Hill » proviennent du SongBook.
66 “Scarborough Fair » a été découverte par Simon lorsqu’il
vivait en Angleterre. L’arrangement des guitares a été ef-
fectué par Martin Carthy, et Simon a fait son propre
arrangement en souvenir de celui de Carthy. Finalement
une fois chantée par le duo, la chanson deviendra un titre
phare de leur répertoire… tant pis pour celui qui a exhumé
la chanson. C’est « The Side of the Hill » qui est chantée a
contre chant.

« Scarborough Fair » est une chanson folklorique an-
glaise remontant à la fin du moyen âge, quand la
commune de « Scarborough », située au bord de la mer,
était un lieu de rencontre important pour des marchands
venus de toute l’Angleterre. Fondé dans le nord du York-
shire il y a plus de mille ans par le normand Skartha, ce
site viking était devenu un port très important au cours du
eXV siècle. La foire de « Scarborough » n’était pas une
foire comme nous les connaissons aujourd’hui, même si
elle attirait déjà une foule très bigarrée de commerçants,
d’acheteurs, mais aussi de jongleurs et de comédiens.
C’était une manifestation commerciale immense, qui
commençait le 15 août et durait 45 jours, ce qui était ex-
ceptionnellement long pour une foire, même à cette
époque. Les gens venaient de toute l’Angleterre, et sou-
vent même du continent pour des affaires à Scarborough.
Puis peu à peu, le port a perdu de son importance, et la
foire aussi. Aujourd’hui, Scarborough est une petite ville
tranquille. Au moyen âge, ceux qui créaient des chansons
ou des œuvres d’art ne « signaient » pas leurs œuvres et
restaient donc de parfaits inconnus. On ne sait donc pas
qui est l’auteur de la chanson originale. Les chansons
étaient chantées par des bardes qui allaient de ville en
ville, puis étaient reprises par d’autres bardes, qui au fil du
temps modifiaient les paroles et les arrangements. C’est la
raison pour laquelle il existe aujourd’hui de nombreuses
versions de la chanson. La plus connue reste la version de
67 Simon & Garfunkel. Paul Simon a appris cette chanson de
Martin Carthy, qui à son retour aux États-Unis, a rassem-
blé ses souvenirs de ce que lui avait joué Carthy, et a
« créé » sa propre version. Lorsqu’on compare les deux
versions, on constate qu’elles sont étrangement proches.
Et bien qu’il ait utilisé les arrangements de Carthy, Simon
n’a jamais jugé utile de le mentionner parmi les ayants
droit sur son album. D’où une brouille entre les deux
hommes pendant près de 30 ans. En ce qui concerne les
paroles, le narrateur est un homme qui est ignoré de la
femme qu’il aime ; et bien qu’il s’agisse d’une chanson
folklorique (qui n’a donc pas été écrite par un noble) elle
aborde cette situation d’une façon très subtile et poétique.
Selon les principes de l’amour courtois de l’époque, prati-
qué par les chevaliers et la noblesse, on aimait une dame,
on l’adorait à distance, d’une manière très pure, mais on
n’imaginait pas un instant en être aimé en retour. Il existe
une version de cette chanson, apparemment de la même
époque dont l’action se passe à Whittington (pour la petite
histoire, Simon aurait hésité dans le titre de la chanson
voulant l’intituler « Whittington fair » pour finalement
décider de garder le titre originel) On ne sait pas pourquoi
l’histoire est finalement entrée dans la tradition comme se
passant à Scarborough. Pour ce qui est du refrain, il y a
bien sûr une signification de l’utilisation du « persil, de la
sauge, du romarin et du thym ». Car si pour nous elles
n’évoquent rien, elles avaient pour l’auditeur de l’époque
des significations bien précises, un peu comme une rose
rouge pour nous aujourd’hui. Ces herbes symbolisaient les
vertus que le chanteur souhaitait avoir et celles qu’il espé-
rait trouver chez sa bien aimée, des vertus qui leur
permettront de se retrouver. Le Persil, au Moyen âge, on
pensait qu’il dispersait l’amertume spirituelle. La Sauge,
depuis des siècles symbolise la force, la résistance. Le
Romarin représente la fidélité, l’amour et le souvenir. Il
est souvent associé à l’amour féminin parce qu’il est très
68 fort et résistant, bien qu’il se développe lentement. La cou-
tume de la jeune mariée portant un brin de romarin dans
ses cheveux est encore pratiquée en Angleterre et dans
d’autres pays européens. Le Thym représente le courage.
Au Moyen âge, les chevaliers qui allaient au combat por-
taient sur leur bouclier des images de thym brodées par
leur bien aimé pour symboliser leur courage.

Outre le succès auprès du public, le duo commence à
être pris en considération par les médias. Ainsi, le
28 octobre le sérieux « TIME » qualifie le duo de « porte-
parole de toute une génération ». Art Garfunkel : « La pop
musique est la force la plus vibrante dans la musique
d’aujourd’hui, comme une drogue, si violente, si vi-
vante… » Mais toute médaille à son revers, au vu des
textes et des chansons, ils sont vite catalogués comme ar-
tistes « tristes et chiants » : Paul Simon : « J’ai écrit
« Sound Of Silence » avant que l’on enregistre l’album
Wednesday Morning 3Am à un moment donné où je res-
sentais des émotions plutôt pessimistes… et tout à coup un
gamin rentre de Londres avec un hit et tout le monde dé-
clare « il écrit sur l’aliénation, c’est son thème
principal », cela n’a pas cessé d’être répété et j’ai été ca-
talogué très rapidement comme auteur qui écrit sur
l’aliénation ». Le succès étant là, la maison de disque de
Sid Prosen, la « Pickwick records » décide d’utiliser leurs
noms et leur image actuelle pour commercialiser leurs
premières chansons à l’époque de Tom & Jerry. La photo-
graphie de la couverture de l’album a été prise en
Angleterre, à l’aéroport de Londres. Une personne se di-
sant travailler pour la compagnie aérienne les a pris en
photo. Plus tard, le duo découvrira la photographie sur la
pochette de l’album ; une photo de 1967 pour un album
contenant des chansons de 1957. Paul Simon : « Si la cou-
verture avait précisé les dates exactes d’enregistrement et
montré une photo de nous de l’époque, nous n’aurions
69 rien engagé du tout, nous n’avions aucune honte à nous
montrer tels que nous étions en 1957 ». Une bataille juri-
dique s’engage alors entre le duo et la maison de disque.
C’est Simon & Garfunkel qui auront gain de cause.
L’album sera retiré de la vente. Il contenait les premières
chansons telles que “Hey Schoolgirl”, “True Or false”,
“Simon says” ou encore “That’s My Story”. Au dos de
l’album était écrit : « Paul Simon & Art Garfunkel ont
commencé à chanter et à écrire leurs chansons lors de leur
dernière année de collège. Ils avaient été découverts peu
de temps avant alors qu’ils chantaient dans un petit studio
de New York. La compagnie a tout de suite apprécié leur
son et immédiatement enregistré ce qui allait devenir leur
premier succès « Hey Schoolgirl ». Nous avons eu la
chance de « capturer » le son de ces deux jeunes brillants
artistes. »

En une année à peine, Simon & Garfunkel sont devenus
la voix de toute une génération et les textes de Simon
commencent à être disséqués à l’université. Mais celui-ci
ne se sent pas vraiment prêt à tenir ce rôle de porte-parole.
En 1966, Il déclarait : « Le « folk rock » me Paraît trop
restrictif, j’abandonnerai la musique d’ici deux ans pour
écrire des nouvelles ». Un projet qu’il ne mettra jamais à
exécution. Le 22 janvier 1967, le duo se produit à New
York au Philharmonic Hall et le 27 janvier au Carnagie
Hall pour deux concerts qui vont afficher complets. Les
enfants du pays ont été définitivement adoptés. En juil-
let 2002, la firme Columbia-Legacy réalisera le CD de
cette fameuse soirée, intitule « LIVE FROM NEW YORK
CITY ». Le 18 mars, le single « At the zoo » est réalisé,
qui supportera en face B la chanson « the 59th Street
bridge song ». Cette chanson a été écrite, selon la petite
histoire, sur le pont lui-même, par un auteur exceptionnel-
lement heureux. D’ailleurs Paul regrettera que le morceau
ait été placé sur la face B car il était persuadé que la chan-
70 son aurait été un nouveau hit. À la même période, Roy
Guest qui s’était occupé de Simon lors de sa tournée des
clubs en 1965 écrit à Mort Lewis pour lui suggérer de faire
venir le duo en Angleterre pour une mini-tournée. Si-
mon & Garfunkel sont emballés par cette idée, même si
elle ne sera pas « sold-out », encore une fois l’Angleterre
n’est pas vraiment prête à accueillir le duo comme des
stars. Roy Guest : « Je les ai suivis dans chaque ville, on a
vraiment passé de bons moments sur la route… je ne con-
naissais pas Artie alors, c’est vraiment un super gars… il
y avait vraiment une super atmosphère, et Paul semblait si
heureux de revenir chez nous… » Il est certain qu’à cette
époque les relations entre les deux hommes sont au beau
fixe, certainement les meilleures années pour leur amitié.
Le duo se soutient et affronte le show-business comme un
seul homme. Paul Simon : « Dans notre chambre d’hôtel,
après les concerts, nous étions fatigués, mais il fallait
qu’on décompresse, alors on enfilait nos peignoirs, on se
faisait de fausses planches de surf et on s’imaginait faire
des pochettes d’album du genre de celles des Beach
Boys. » Art Garfunkel : « Après les concerts, dans notre
chambre d’hôtel, Paul grattait sa guitare, créant des airs
et moi je l’écoutais. On a créé certaines chansons comme
ça. Et lorsqu’on avait 2 ou 3 chansons partielles, on allait
en studio pour les enregistrer, en connaissant déjà parfai-
tement les harmonies. »

En cette fin des années 60, un nouveau fléau va envahir
l’Amérique : la drogue (dure ou douce qu’importe) débar-
que dans les campus américains. L’époque du « Peace &
Love » bat son plein. Mais la gloire a ses revers, car pour
écrire ses chansons Simon usera de la drogue, plus particu-
lièrement du LSD, et il mettra quelques années avant de ne
plus être sous son emprise. C’est en Californie que Paul
Simon essaiera pour la première fois de l’acide : « Je dirai
que c’était un comportement stupide de ma part… je l’ai
71 fait parce que tout le monde le faisait et j’étais curieux de
savoir quel effet cela aurait sur moi… ». Il existerait une
anecdote à propos de la prise d’acide par Simon. En effet,
la nuit où Mohamed Ali a perdu son titre, Simon sous
l’emprise d’acide va créer des sons qu’il voudra enregis-
trer, dérangeant en pleine nuit des ingénieurs du son de la
Columbia… Mais curieusement tous ces enregistrements
ont disparu. Art également essaiera l’acide mais pour lui
aussi, cela ne l’aidera pas en aucun cas à s’améliorer en
tant qu’interprète.

En avril 1967, le duo interprète « Homeward Bound »,
« Sounds Of Silence », « Punky’s Dilemma » et « The
59th Street Bridge Song », au fameux « Monterey Pop
Festival » en Californie, Simon d’ailleurs en est l’un des
organisateurs. Art Garfunkel : « Paul a reçu un coup de
téléphone de John Philipps, il savait que nous allions nous
rendre à L.A et voulait s’entretenir avec nous sur un Fes-
tival qu’il comptait organiser en mettant en scène,
gratuitement, de nombreux artistes. Nous nous sommes
vus et nous lui avons montré notre liste. Nous avons passé
un bon moment, on se moquait de ce que pouvaient dire
les maisons de disques, tout ce qui importait c’est que tous
les présents passent du bon temps… Woodstock est arrivé
après, mais pour moi il n’est qu’une copie de Monterey,
une version de la côte est de ce que nous avions créé ». On
retrouvera aux côtés des deux hommes Mick Jagger, Ottis
Redding ou Jimi Hendrix. Paul Simon jouera malgré lui le
rôle de médiateur avant et pendant le festival, car il y a de
la tension entre les groupes de Los Angeles (tel que The
Mamas & The Papas) et ceux de San Francisco (tel que
Grateful Dead). Aussi le new yorkais jouera de la diplo-
matie pour que tout le monde s’entende, et puisse se
retrouver sur scène. De retour à New York, le duo réalise
le 29 juillet le single « Fakin’it » qui se classera 23ème. La
chanson parle de la vie actuelle de Simon, richesse et suc-
72 cès. Mais en parallèle, il parle de son lointain passé, de ses
ancêtres. Le chanteur s’est aperçu que s’il avait vécu un
siècle plus tôt, il ne serait pas américain mais autrichien,
d’où sa famille est originaire. C’est la raison pour laquelle
il parle de tailleur dont c’était la principale activité à
Vienne il y a un siècle. La jeune femme que l’on entend à
la fin de la chanson est Beverly Martin, une jeune anglaise
qui a participé au « Monterey Festival », et amie de Dono-
van. Pour la petite histoire, « Mister leitch » qui apparaît
dans la chanson n’est autre que le vrai nom de Donovan.
La face B du single contient une chanson qui sera inédite
« You Don’t Know Where your interest lies » jusqu’à la
sortie de deux coffrets, le premier réalisé en 1997 sous le
titre OLD FRIENDS et le second en 2001 sous le titre de
THE COLUMBIE RECORDINGS 1964-1970. Enfin, en
Novembre de la même année, Jan Wenner crée à San
Francisco le célèbre magazine américain Rolling Stone,
qui va propulser le rock et le monde qu’il entoure au rang
d’authentique conscience révolutionnaire d’une généra-
tion.
Une harmonie unique (1967-1968)
Deux « pop » poètes
Entre tournées, festivals, enregistrements, le plaisir et
les loisirs n’ont pas encore leur place, le duo ne côtoie
vraiment que leur entourage, Roy Halee, Mort Lewis et sa
femme Peggy Harper. Courant 67, Simon est approché par
le cinéaste Mike Nichols, qui vient de réaliser « Qui a peur
de Virginia Woolf » avec Richard Burton et Elisabeth
Taylor. Il veut que Simon lui écrive 3 chansons pour son
prochain film intitulé « Le Lauréat ». Perplexe au départ,
Simon ne connaît ni le livre, ni le jeune premier, Dustin
Hoffman, il changera d’avis après avoir visionné le film,
et acceptera le challenge. Même si en fait, Nichols a déjà
73 son idée sur les chansons qu’il veut utiliser, et un titre tel
que « The Sounds of Silence » reflète parfaitement les
pensées du jeune héros. Benjamin Braddock, jeune étu-
diant fraîchement diplômé qui revient chez lui en
Californie où il est accueilli comme un héros par ses pa-
rents. Ces derniers vont organiser une fête en son honneur.
Et au cours de la soirée, la meilleure amie de ses parents
« Mrs Robinson » séduira le jeune lauréat, et une liaison
secrète s’installera. Mais bientôt la fille de Mrs Robinson,
Elaine fait son apparition, et Benjamin d’en tomber amou-
reux. Le film sera couronné de succès, porté par de
superbes acteurs, Anne Bancroft (Le lauréat, La dernière
Folie, Elephant Man, ou encore A la recherche de Garbo),
Dustin Hoffman (Le Lauréat, Macadam Cowboy, Little
Big man, Papillon, Les hommes du président, Marathon
man, Kramer Contre Kramer, Tootsie, Rain man, confi-
dences, le maître du jeu), Katharine Ross (Le lauréat,
Butch Cassidy et le Kid, Nimitz retour vers l’enfer, Meur-
tres en direct) et rythmé par une musique qui fera le tour
du monde.

Nichols va se montrer impitoyable envers les nouvelles
compositions proposées par Simon, « Overs » et « Punky’s
Dilemma » seront refusées. Outre « the Sounds of Si-
lence », Nichols souhaite utiliser « April come she will »
et « Scarborough fair »… des chansons déjà existantes.
Lors d’une discussion de travail, Garfunkel va faire surgir
une chanson alors intitulée « Mrs Roosevelt » : « Paul
avait écrit une chanson appelée « Mrs Roosevelt », alors
qu’on se trouvait avec Mike, j’ai dit à Paul de la chan-
ter… Mike a aimé ça. Nous lui avons chanté le seul
couplet que Paul avait écrit et qui contenait le fameux
« Dee dee dee dee dee ». Et Mike Nichols d’en tomber fou
amoureux… et la tout est apparu si évident… « Mrs Roo-
sevelt » s’est transformée naturellement en « Mrs
Robinson » » La version finale de la chanson n’apparaîtra
74 pas sur la bande-son du film, car lorsque ce dernier sera
réalisé, la chanson en elle même ne sera pas terminée. Il
faudra attendre avril la sortie du single pour la découvrir
entièrement. Alors que l’album du film avance et que le
duo travaille sur son propre album, des tensions vont appa-
raître entre Simon & Garfunkel et Clive Davis le patron de
la C.B.S : « Lorsque j’ai demandé à Paul s’il pensait qu’il
y avait assez de chansons sur la bande originale du film
The Graduate, il m’a répondu que non, il n’y avait pas
assez de nouveaux morceaux. Et pourtant je savais
qu’avec les chansons présentes, l’album déjà ferait un
malheur… j’ai demandé à Ed Kleban, chargé notamment
de la réalisation des albums de bandes originales de films
et de comédies musicales de Broadway d’aller voir le
film… sa réponse a été la même, il n’y avait pas assez de
chansons, 10 à 18 minutes de vieilles chansons n’étaient
pas suffisants. Alors, j’ai été revoir le film tranquillement,
et j’ai réalisé que personne n’avait pensé à rajouter de la
musique instrumentale, du genre de celle de Dave Grusin,
habitué à ce genre de film. Et je me suis dit, pourquoi pas
dans ce film-là. Il devenait réellement clair que « The
Graduate » allait faire exploser les bandes originales dans
sa catégorie. J’ai appelé Mort Lewis, il était d’accord
avec moi. Le plus difficile a été de convaincre le duo. Les
deux hommes travaillaient sur leur propre album « Boo-
kends », dont ils étaient fiers, ils ne voulaient pas que
« The Graduate » interfère sur les ventes de leur album.
J’ai appelé Paul et je lui ai expliqué que la bande origi-
nale supporterait en couverture l’affiche du film, et que
leurs noms n’apparaîtraient qu’en tant que chanteurs avec
la mention « chansons de Paul Simon… chantées par Si-
mon & Garfunkel ». En fait le film allait propulser le duo
au rang de superstars mondiales, et leur album allait as-
seoir cette situation. »
75 « Une nation tourne ses yeux solitaires vers nous »…
Entre les albums « Parsley, Sage, Rosemary &
Thyme », « Bookends » et « The Graduate », il y aura plus
d’un an et demi d’attente, à cela une raison majeure, Paul
Simon n’est pas un auteur prolifique : il prend son temps
pour choisir les thèmes de ses chansons, et n’hésite pas à
jeter à la poubelle les chansons qui ne lui plaisent pas :
« Nous n’avons pas sorti d’album depuis un an et demi.
J’ai dû traverser une période où j’avais des difficultés à
trouver l’inspiration, d’autant plus que nous voulons gar-
der notre qualité, si bien que j’ai déchiré toutes les
chansons qui ne correspondaient pas à ce niveau. Mainte-
nant tout va pour le mieux, et je crois que nous pouvons
être fiers de l’album qui va sortir. En plus, on a œuvré sur
la musique du film « The Graduate ». Le fait de travailler
avec le réalisateur Mike Nichols nous a stimulés, il con-
naît son métier et c’est un bourreau de travail. Toujours
est-il qu’on va mettre presque simultanément deux disques
sur le marché. Certains pensent qu’un artiste doit sortir
deux disques par an ; je ne suis pas d’accord. On nous dit
de faire plus de promotion, mais je ne crois pas qu’il faille
en abuser. On ne doit pas imposer un disque aux gens.
J’aimerais pouvoir penser que nos chansons se vendent
sur leur propre mérite. » En février 1968, on trouve donc
la bande originale « THE GRADUATE » dans tous les
bacs des disquaires, alors que le film est sur les écrans lui
depuis décembre 1967, c’est immédiatement le succès,
l’album prend la tête des hits parades américains et de-
vient N° 1 des ventes. BOOKENDS réalisé en avril avec
en prime, un poster géant du duo, viendra se glisser à la
deuxième place. Dans cet album, Simon & Garfunkel vont
utiliser 4 musiciens talentueux, qui apparaîtront aussi sur
l’album suivant et la tournée de 1969 : Hal Blaine à la
batterie, Joe Osborn à la basse, Larry Knetchel au pia-
no/orgue et Fred carter Jr à la guitare. Hal Blaine : « Joe,
Larry et moi, on nous avait surnommés le « Hollywood
76 Golden Trio… le HGT. » Joe Osborn : « La plupart du
temps nous étions tous ensemble avec Paul et Artie… Paul
grattait sa guitare et Artie chantait les mélodies… on pou-
vait ainsi facilement les accompagner. » Le single « Mrs
Robinson/Old Friends » est réalisé à la fin du mois pour
atteindre la place de N° 1 en juin, restant pendant plus de
13 semaines la meilleure vente aux États-Unis. En Angle-
terre il atteindra la 4ème place pour rester au sommet 12
semaines. Art Garfunkel : « Nous étions en train d’essayer
de trouver une mélodie, moi je me trouvais dans la salle
de contrôle avec Roy, Paul était dans le studio avec Larry
Knetchel et Hal Blaine : ils travaillaient sur
l’arrangement de la chanson… j’ai quitté la salle de con-
trôle à peine cinq minutes, et lorsque je suis revenu j’ai
été littéralement surpris par le progrès du morceau… mes
oreilles m’ont dit : « c’est fantastique… un hit est né ! »,
j’étais surexcité, j’ai demandé à Roy si c’était dans la
boîte et il m’a dit que non, qu’il fallait les laisser finir…
Puis ils ont recommencé depuis le début et cela a été en-
registré… la chanson venait de naître… il n’y a pas eu
grand-chose à modifier… c’était déjà parfait. : « Mrs Ro-
binson » venait de voir le jour. Paul a toujours bien joué
de la guitare les gens n’ont jamais réalisé à quel point il
était fantastique et cela a été l’une des clefs de notre suc-
cès. »

Avec le film et la bande-son, Simon & Garfunkel vien-
nent effectivement d’asseoir définitivement leur statut de
vedettes internationales. Pour preuve, la nouvelle tournée
est, cette fois, « sold-out », tant aux États-Unis qu’en An-
gleterre. Outre le succès bien installé maintenant, le
processus d’écriture de Simon est lui en pleine évolution :
ses textes primeront sur la mélodie : « J’essaye d’écrire un
son en même temps que je pense à ce que je veux dire,
même si j’écris d’abord ce que je veux dire. Je recherche
vraiment les mots qui correspondent le mieux à ce que je
77 veux dire. Alors ensuite je m’inquiète de la mélodie. Cette
idée m’est venue après l’enregistrement de la chanson
« The Dangling Conversation ». Les mots ont également
un son, et il faut trouver le son juste, sinon ça ne va pas.
Puis il faut que cela colle avec la mélodie. De toute façon,
le mieux est de s’asseoir avec la guitare, de jouer et de
chanter. »

Il est certain que « Mrs Robinson » est la chanson qui a
propulsé le duo au rang de stars internationales, le film
bien sûr y est pour quelque chose, mais la chanson en elle-
même deviendra tout un symbole pour une Amérique un
peu en perdition : le Vietnam déchire le pays, un autre
Kennedy tombe sous les balles, ainsi que le pasteur Martin
Luther King. Et puis qui n’est pas resté insensible au
charme des filles « Robinson ». Si une partie de
l’Amérique est amoureuse d’Anne Banckroft, l’autre par-
tie bien sûr est amoureuse de katherine Ross. L’Amérique
est à la recherche des derniers héros qui personnifient le
rêve américain, tel que Joe Dimaggio. Il n’en faut pas plus
aux Américains pour aimer une chanson et en faire quasi-
ment un hymne national. La phrase en elle-même
représente bien cette atmosphère, et d’avoir introduit le
nom de Dimaggio qui est, l’un, sinon le plus grand joueur
de base-ball a été une idée de génie. Mais, si l’on en croit
son auteur, le choix de « Dimaggio » s’est fait presque par
hasard car Simon voulait le nom d’un joueur avec trois
syllabes. Joe Dimaggio lui-même sera fâché que Simon ait
utilisé son nom au passé, car il était toujours là et bien
vivant. Mais après une explication entre les deux hommes,
Dimaggio comprendra qu’il a eu de la chance que son nom
ait trois syllabes finalement, car le dernier couplet de la
chanson est un hommage tant au joueur qu’il était que ce
que son nom représente pour l’Amérique.

78 À partir de cet album, Roy Halee et Simon & Garfunkel
deviennent « producteurs » Paul Simon : « Si la personne
avec laquelle vous travaillez est bonne, et qu’elle sait ce
qu’elle veut et où elle veut aller, qu’est ce qu’un produc-
teur peut apporter ? Le principal en fait c’est d’avoir un
excellent ingénieur du son qui sache ce qu’est le son et de
vous amener là où il est meilleur. » Roy Halee : « Le
terme « production » est très vague, et le rôle du produc-
teur très vaste finalement. Mon but est d’enregistrer le
meilleur de l’artiste. Même s’il, il est toujours très difficile
de produire et d’enregistrer en même temps » Bob John-
ston (producteur du duo assigné par CBS pour les deux
premiers albums mais très critiqué par Simon & Garfunkel
pour être resté assis sans rien faire et sans rien dire lors des
séances d’enregistrement) : « Le rôle du producteur est
d’être en retrait, dans la salle de contrôle pour observer et
attendre la faille pour enfin réagir et agir. Mais lorsque
l’artiste est bon et sait ce qu’il veut et qu’en plus il y ar-
rive, alors là je ne bouge pas. C’est ce qui s’est passé avec
Simon & Garfunkel ». Mais Roy Halee va se révéler, et ce
dès le début de sa rencontre avec le duo, plus qu’un simple
coproducteur ou ingénieur du son, il sera véritablement la
troisième force du groupe. Roy Halee : « J’arrivais à per-
cevoir ce que Paul Simon pensait. Je me disais qu’est ce
qui irait bien avec la chanson ? Quelle serait la meilleure
tonalité ? Ils forment tous les trois une équipe, ils
s’écoutent et se conseillent, toutes les décisions sont discu-
tées et prises ensemble. Paul Simon : « Roy Halee était un
génie de l’écho. Il faisait toujours des effets pas possibles.
Il arrivait dans le studio et nous disait, écoutez ça… il
avait pleins d’idées et s’impliquait vraiment. Son enthou-
siasme était vraiment contagieux, il débordait d’énergie.
Avec Artie, on chantait une prise ensemble avec un seul
micro. Et une fois qu’on avait obtenu la prise, on la dou-
blait individuellement. Je chantais ma partie
individuellement avec un micro, Artie chantait la sienne
79 avec son micro. Lorsqu’on combinait les deux, qui étaient
parfaitement synchros, on obtenait le son de Si-
mon & Garfunkel… c’était ça notre son. » Roy Halee :
« On m’a souvent demandé dit pourquoi ne pas les enre-
gistrer séparément pour avoir plus de contrôle ? Mais le
résultat n’était jamais le même. Quand on entendait ces
deux voix, la façon dont elles se mariaient, la structure
harmonique était magique. »

Bookends devient alors l’album référence du duo. La
pochette de l’album, signé Richard Avedon, est reprise en
2001 dans le film de Cameron Crowe « Presque Célèbre »
qui est une sympathique chronique hollywoodienne sur un
âge d’or du rock et du journalisme. On y voit une mère
outragée, fustigée comme symbole ultime de la décadence
l’album même en déclarant : « Regardez ces yeux dit-elle
à ses enfants en pointant son doigt sur les yeux sombres de
Simon sur la pochette se sont ceux d’un drogué ». Boo-
kends est certainement le plus littéraire de tous leurs
albums, une sorte de court roman musical, articulé sous la
forme d’une succession de chansons conceptuelles, ac-
compagné de nouvelles reliées les unes entre les autres.
Une bien belle (et réelle) réflexion sur l’innocence perdue
de l’enfance. Résolument ambitieux, le disque est une
sorte de méditation sur le temps qui passe et le terrible
impact des déceptions passées. Et Simon & Garfunkel
iront encore plus loin, jusqu’à évoquer la marche inélucta-
ble vers la vieillesse et la mort avec « Old
Friends/Bookends Theme ». La chanson apporte de super-
bes arrangements de cordes et de cuivres menaçant de se
transformer en cacophonie, avant de s’apaiser et de
s’achever sur deux vieux assis sur un banc dans un parc,
“partageant silencieusement la même crainte”… et Simon
de conclure en suggérant de protéger les souvenirs, car
c’est tout ce qu’il nous reste. À son écoute, plus de 42 ans
plus tard, les chansons de l’album demeurent toutes aussi
80 troublantes qu’à l’époque. Mais comment pourrait-il en
être autrement, sachant que ces 4 décennies nous ont rap-
prochés, à notre tour, de ce fameux banc, du lit à moitié
vide et de toutes les autres vérités que Simon & Garfunkel
ont si bien exprimées sur l’automne de la vie.

Petit clin d’œil sur les chansons : « America », est une
chanson sur une génération, sur une époque et Kathy la
muse de Londres fait également partie de l’aventure. Lors
d’une interview, Paul Simon déclarera que le voyage n’a
jamais existé… qu’importe finalement, car grâce à la ma-
gie des mots nous devenons les compagnons de route de
Simon. « Voices Of Old People » a été entièrement enre-
gistrée par Garfunkel qui a fait le tour des maisons de
retraites de Californie et de New York avec son appareil
enregistreur pour « capter » toutes les réflexions des per-
sonnes âgées. « Hazy Shade Of Winter » sera reprise par
les 4 filles du groupe The Bangles en 1988 et sera classée
N°UN en Angleterre. Sur « Mrs Robinson », c’est la pre-
mière fois que le nom « Jésus » est utilisé dans une
chanson folk rock, et cela a quelque peu choqué. C’est la
raison pour laquelle lorsque Franck Sinatra reprendra cette
chanson dans l’un de ses albums, « JESUS » sera rempla-
cé par « JILLY » (???).
Le statut de stars internationales est définitivement acquis
1968, Simon & Garfunkel deviennent les plus gros
vendeurs de disques sur le marché américain : « The Gra-
duate » est N° 1, « Bookends » est N° 2, « Parsley, Sage
Rosemary & thyme » N° 3 (sur le marché depuis novem-
bre 1966), « Sound Of Silence » est N° 27 (sur le marché
depuis mars 1966) et enfin « Wednesday Morning 3 Am »
est N° 63. Paul Simon : « Vers la fin de l’année 1967,
nous pensions que nous serions éliminés naturellement de
la scène de la musique populaire, parce que ce que nous
81 faisions ne correspondait pas la mode, et puis « The Gra-
duate » est arrivé et nous sommes devenus très
populaires ». Mais la médaille du succès à ses revers,
Londres ne sera plus pareil maintenant. Paul vient de rom-
pre avec Kathy, qui ne supporte pas le show-business et ne
veut plus d’océan pour les séparer, une page est tournée.
Elle ne cherchera jamais à profiter de son histoire d’amour
avec Paul pour en tirer un quelconque avantage financier
ou autre, n’accordant aucune interview. En 1991, lors de la
tournée « Born At the Right time » Paul recevra une lettre
très affectueuse de son ancienne muse, 23 ans après leur
séparation.

En octobre, ils se produisent à domicile au « Forest
Hills stadium », où le public leur fait un véritable triom-
phe. Sont également présents Jerry Garfunkel, le jeune
frère, et Louis Simon le père de Paul : « Il y a quelques
années, nous avons chanté ici en première partie du
groupe « The Mamas and the papas », nous étions venus
avec un combi Volkswagen… et aujourd’hui nous venons
en limousine, avec notre manager qui s’occupe de tout et
il y a des porteurs pour mes guitares ». Mort Lewis :
« Chaque jour était meilleur que le précédent, leur noto-
riété ne cessait de grandir. » Art Garfunkel : « On était les
rois du monde… la chance nous souriait, c’était vraiment
l’époque de l’état de grâce. »

Mais l’année suivante, l’amitié entre les deux hommes
va lentement se briser, car si l’année 1968 a montré que
Simon & Garfunkel n’étaient pas seulement le plus grand
succès de la Columbia (6 millions d’albums vendus en-
tre 1966 et 1968), mais aussi le duo le plus populaire des
USA, acclamé par les plus grands, de Léonard Bernstein
(dont Paul Simon écrira un couplet pour son album MASS
en 1971) à Ringo Starr : « Nous les admirons. Je joue
leurs albums tout le temps. » Aussi à force d’être toujours
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