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Petit-fils d’esclave ou Le Destin d’un esclave au Moogo

De
180 pages

Jean-Samuel Tiendrebeogo remonte le fil du temps dans ce portrait poignant d'un ancien esclave. Le jeune narrateur retrace le destin mouvementé de son grand-père, tel qu'il lui a été rapporté par son oncle. Originaire du Moogo, le royaume mossi (actuel Burkina Faso), Kalga est enlevé alors qu'il n'est encore qu'un enfant de douze ans. À travers son parcours jalonné de péripéties, c'est toute l'époque coloniale qui reprend forme sous les yeux du lecteur. « Témoin des guerres intestines entre des chefs locaux, annonciatrices de la fin de leurs pouvoirs féodaux », l'homme asservi dénonce les ravages du système colonial. Ce n'est qu'au terme d'une trentaine d'années de captivité qu'il recouvre enfin sa liberté et peut rentrer chez lui. Avec un fabuleux talent de conteur, le petit-fils accomplit le nécessaire devoir de mémoire en rendant hommage au courage de son illustre ancêtre, héros malgré lui.


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175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-08774-7

 

© Edilivre, 2017

Introduction

Paaiii…Je venais d’être réveillé par une gifle tonitruante et appuyée. Sans rien dire, le maître m’avait entraîné par le lobe de l’oreille vers son bureau sous l’hilarité générale des élèves. Il pinçait si fort que je dus marcher sur la pointe des pieds, pour essayer d’atténuer la douleur. Il tonna un « silence » qui coupa net cette gaité soudaine. Il me fit monter sur l’estrade supportant sa table de travail et me laissa là, sans rien dire. Il s’en alla entre les allées des table-bancs, la main droite sur le dos, la gauche tenant le livre de lecture pour suivre les ânonnements de mes camarades.

Je savais ce que je devais faire. Pour la énième fois, je devais reprendre la leçon de pilori que, décidément, j’avais du mal à assimiler. Le ronronnement des voix infantiles se poursuivait, entrecoupé de temps à autre par un « suivant »venant de la voix gutturale et grave du maître.

Pendant que la leçon de lecture continuait, moi je commençais la mienne. Accroupi, debout, accroupi, debout…, les bras croisés sur la poitrine, les mains tenant chacune un lobe d’oreille, j’apprenais ainsi ma leçon de pilori. La chaleur et le piment de la gifle sur la joue avaient migré vers d’autres parties du corps. Descuisses ou des oreilles, je ne savais pas où j’avais le plus mal. Mais, il ne fallait surtout pas s’arrêter, autrement une taloche lourde sur le crâne ou une seconde gifle fumante allait me rappeler mon devoir et la réalité de la leçon à apprendre. Généralement, cette torture se poursuivait jusqu’à ce que les sanglots et l’écoulement des larmes et de la morve indiquent au maître que la leçon avait été bien apprise. C’est alors qu’un « Va-t-en » venait vous délivrer de cette séance d’auto-flagellation.

En attendant l’heure de ce « Va-t-en » libérateur, je parcourais la classe d’un œil vif et noir, pour surprendre ceux des élèves qui allaient se risquer à me regarder. Les règlements de compte dans la cour de l’école étaient fréquents entre les élèves punis et les camarades au regard moqueur. Tous avaient le nez dans leur livre. On entendait, par moments, un rire vite étouffé, mais aucune tête ne se levait.

Je n’étais pas un mauvais élève. Quelque peu remuant et dérangeur, certes, mais je compensais cela par une vive intelligence qui faisait que le maître, malgré les punitions répétitives, m’appréciait.

Pour ma punition d’aujourd’hui, j’étais moins en colère contre le maître. Je dirai que je devrais même l’en remercier car, sa gifle m’avait réveillé d’un cauchemar à l’issue incertaine.

Notre maître, monsieur J., avait pris l’habitude de lire un roman pendant la leçon de lecture de ses élèves. Pour cela, il choisissait toujours un texte que les élèves affectionnaient particulièrement et nous demandait de lire à haute voix, chacun, un passage, à tour de rôle. De ce fait, ce n’était plus une lecture, mais une récitation cartous les élèves connaissaient par cœur les dits passages. Et d’une voix monocorde et monotone chacun entamait, à son tour, sa récitation, interrompue au bout de quelques lignes par un « Suivant ! »du maître.

Je me demandais comment le maître arrivait à se concentrer sur le roman qu’il lisait. Toujours est-il qu’en ces périodes de double lecture, chacun trouvait son compte. Le maître, tellement absorbé par ce qu’il lisait, souriait ou fronçait, par moments, les sourcils et nous devinions qu’il se plaisait dans une histoire amusante ou terrible. Nous, élèves, nous adorions ces périodes où nous pouvions nous livrer sans surveillance à toutes les espiègleries de notre cru.

La leçon de lecture se faisait toujours après la récréation, quand le soleil à son zénith grillait les toits des maisons, faisant craquer les tôles qui nous abritaient. La chaleur étouffante obligeait chacun à rester tranquille dans son coin. Les élèves turbulents, comme moi, profitaient de ces périodes pour faire un somme, histoire de récupérer des agitations de la récréation.

C’est ainsi que le maître m’avait surpris en train de dormir pendant la leçon de lecture, non pas que j’étais le seul à le faire en ce moment, mais parce que j’avais eu le sommeil agité. Son attention avait été attirée par les couinements que j’émettais dans mon sommeil et les rires imbéciles de mes camarades. Le maître lui-même était revenu sur terre et m’y avait rappelé par sa gifle magistrale. Ô gifle bienfaisante et salvatrice ! devrais-je dire. A la comparer à ce qui me pourchassait dans mon sommeil, je préfèrerais en recevoir une centaine.

J’avais rêvé que j’étais poursuivi par une troupe de cavaliers armés de fusils et de filets qui voulaient me capturer comme esclave. Terrible cauchemar, n’est-ce pas ? Je filais droit vers le village, enjambant buissons et ronces, criant et vociférant pour alerter les villageois. La gifle du maître m’avait réveillé au moment où j’étais sur le point de me faire prendre…

Mais par politesse, je commence par le début. Je me présente. Je m’appelle Nobila. C’est le nom que je me suis donné car, mon père, féru de christianisme, avait oublié de me donner un nom traditionnel à ma naissance, un nom botanique comme diraient les méchantes langues. J’avais douze ans au moment des faits. Je suismoaga1et j’habite la ville de Koudougou. Je suis né quelques temps après les indépendances. Je n’ai pas connu mon grand-père, mort quelques jours avant l’indépendance de la Haute Volta, mon pays. Il a été esclave. Mais ça, c’est anticiper ce que je vais raconter.

Après ce tour d’horizon qui me situe dans le temps, l’espace et la société, je vais vous conter, en souvenir de cette gifle mémorable, l’histoire de mon grand-père Kalga. L’histoire telle que me l’a racontée mon oncle Nongma.

Histoires d’esclave, cauchemar à propos d’esclave. Je me surprends encore aujourd’hui à évoquer les circonvolutions de mon subconscient qui, à la manière d’un maçon élevant un édifice brique après brique, avait rassemblé des éléments épars de récits entendus çà et là, pour me construire un vécu onirique vivant, quoique pénible, qui m’occasionna la gifle reçue.

Oncle Nongma, une mémoire vivante celui-là, est le dernier garçon de sa maman qui en a eu quatre. De taille et de corpulence moyenne, il ne se départissait jamais de son calme et d’un sourire narquois. Le sourire du sage qui en savait long sur la vie. Depuis que je l’ai connu, je ne l’ai jamais surpris en colère contre quelqu’un ou vociférant pour se faire entendre ou se faire respecter. Il en imposait toujours par sa sérénité à toute épreuve. Quand je l’écoutais, mon imagination me faisait penser aux prophètes des temps bibliques.

Moi Nobila, je me suis donné pour charge de transcrire en lettres les paroles de mon oncle Nongma. Je vous raconte tout, sans rien omettre, dans les détails. Je vous raconte ça comme un bon élève, en respectant ce que le maître nous a appris, à savoir qu’une bonne rédaction commence par une introduction, suivie d’un développement (moi je dirai une divagation) et on termine par une conclusion. Je ne sais pas si mon français va suffire pour bien raconter, mais je vais essayer. Point à la ligne.

Le titre de la rédaction pourrait être : « EN SOUVENIR D’UNE GIFLE MEMORABLE ».


1.  Moaga : singulier de moosé. Ethnie du Burkina Faso (ex Haute Volta, Afrique de l’Ouest)

Le squelette

L’histoire, la vraie, celle qui tient ce qui va suivre comme le squelette tient l’homme debout ; la voici. Voici ce squelette d’histoire.

« Kalga est né sous le règne duMoog-naaba2Sanem. Tiens ! cesmoosé, ils datent tout en référence au règne de leurs chefs comme si, à part eux, quelqu’un d’autre les connaissait. Ma parole, ils doivent les prendre pour des Jésus Christ. Ils te diront, tel évènement s’est déroulé au moment des récoltes, juste après le décès deNaabaX ou au début du règne deNaabaY. Quelle précision phénoménale. C’est la datation, je dirai, aunaabamètreet lanaabamétrieen est la science.

Bref ! C’est sous le règne duMoog-naabaSanem que Kalga est né à Villy3, un paisible village duKombéré(canton) de Lallé (Koudougou). Paisible ? Mon œil. C’était bien avant l’arrivée du colon blanc. C’était autemps où on se faisait de petites politesses à travers des guerres ou des razzias entre villages. Au temps où avoir une épouse à marier relevait plutôt de la force du biceps et de la témérité du caractère que de la beauté du visage ou des moyens financiers. La conquête des femmes était motif de guerres et de bagarres entre familles et villages. Au temps où la force brute rythmait les rapports entre les hommes. Au temps où les missiles occultes étaient lancés à tout-va contre les ennemis. C’était enfin le temps où leGandaoogoouTiiga, le fétiche renommé du village était grandement sollicité. Il suffisait d’aller promettre auGandaoogotel cadeau : poule, chèvre, bœuf, ou je ne sais quoi d’autre, en fonction de la présomption du danger auquel on serait exposé au cours d’une expédition, pour s’assurer sa protection. Gare à celui qui manquera à sa promesse, après expédition. C’était le temps où on était Africain pur, sans mélange.

Kalga est né en début de saison pluvieuse. Il est le premier fils de Noaga et de Sénayila. Il est né sous le signe du voyage. Sa mère l’a mis au monde sur la route, de retour d’un déplacement dans son village natal.

Sénayila était native de Zeguédeguin, un quartier de Koudougou, à une dizaine de kilomètres de Villy. Malgré l’état avancé de sa grossesse, elle était allée assister sa mère qui était malade. C’est de retour de ce voyage, après la guérison de sa mère qu’elle mit au monde Kalga, toute seule, sans assistance sous le grandkankalga4qui faisait office de frontière entre le village de Villy et celui de Kassou (quartier de Koudougou).

Juste avant la venue au monde de l’enfant, son pèresavait, au dire dukinkirbaga5qu’il consultât, que quelque chose de terrible allait s’abattre sur son fils. Etre né au cours d’un déplacement, était le présage que la route allait constituer la préoccupation principale de l’enfant. A une époque où la sédentarité était le trait commun de tous les villages, chaque parent élevait ses enfants pour qu’ils puissent l’enterrer à sa mort et prendre sa place dans la communauté. Ce serait donc un malheur si l’enfant devait être un voyageur sans attache. Un premier fils instable pourrait faire tache sur les autres.

C’est pourquoi tout bébé, il le confia à la protection de tous les fétiches et esprits protecteurs du village. Lui-même ne manquait pas d’occasion de sacrifier un coq ou un bouc pour conjurer les mauvais présages. C’est pourquoi l’enfant grandit et se fortifia sous l’œil bienveillant de ses parents et des génies du village.

A douze ans, il fut circoncis et subit l’initiation comme la plupart de ses camarades de jeu. Dans la même année, il fut enlevé avec deux de ses camarades de jeu par une caravane esclavagiste et fut remis auMoog-naabarègnant (Naaba Sanem). Celui-ci les troqua contre des chevaux. Il échut, contre un cheval, auKombéré-naabade Boulsa (chef du canton de Boulsa) avec deux autres garçons dont l’un était son camarade de village. Celui-ci garda son camarade et troqua les deux autres contre un cheval avec un seigneur peulh. Kalga s’enfuit de chez celui-ci quelques années plus tard, à la mort de son compagnon d’esclavage et retourna chez leNaabade Boulsa. A nouveau, celui-ci le revendit, cettefois-ci, à un colporteur Marenga de Wanobi.

Il devint avec la bénédiction de son nouveau maître un colporteur très prospère, parcourant tous les marchés renommés duMoogoet des royaumes voisins jusqu’au Ghana actuel. Il vécut la pénétration coloniale, fut témoin des guerres civiles et intestines entre royaumes et chefferiesmoosé. Il retourna, la quarantaine passée, dans son village natal à l’abolition de l’esclavage par le colon et assista à la nouvelle forme d’esclavage, le travail forcé colonial. Il mourut en 1960, après une vie d’aventure bien remplie ».


2.  Moog-naaba : Empereur ou roi du Moogo. Autres transcriptions : Mogho Naba, Moro Naba. Le titre se compose du mot moogo (le pays, le royaume) et de naaba (le chef, le roi). Le Moog-naaba Sanem a régné de 1871 à 1889.

3.  Villy : Village situé à une dizaine de kilomètres à l’Est de la ville de Koudougou au Burkina Faso, coincé entre les villages de Nandiala et Doulgo au Nord, Poa à l’Est, Ramongo au Sud et Koudougou à l’Ouest. Sur le plan toponymie, Villy serait une déformation du mot moore « vilimd » qui signifie contourner. L’origine de l’appellation serait partie, selon une certaine source, de l’époque de la conquête de Naaba Beega pour constituer le canton de Lallé. Arrivé de Kindi et Koné qu’il venait de soumettre au Nord de Nandiala, il se serait heurté à une farouche résistance dans ce dernier village. Il fut obligé de le contourner pour prendre le village plus au Sud, c’est-à-dire Villy.

4.  Kankalga : Grand arbre de la savane africaine (Aszelia africana)

5.  Kinkirbaga : Devin

Les préparatifs

C’est ainsi que oncle Nongma commença son récit…

« Le son du tambour résonna dans une nuit fraîche de septembre, emporté par le souffle du vent, loin vers les autres quartiers de Villy et des villages environnants. Le son distillait la nouvelle que tout le monde attendait. Tout le monde, c’est trop dire. Les vieux du village, les chefs de concession, tous ceux qui avaient des adolescents dans leur domaine attendaient cette nouvelle. Le tambour annonçait une rencontre chez le chef du village pour le lendemain.

Les murmures dans les cases ou autour des feux de bois avaient cessé au son du tambour. Tous les regards des enfants devenus interrogateurs étaient rivés sur les grandes personnes, ceux qui avaient subi l’initiation et qui comprenaient le langage des tam-tams. Avec des haussements de tête et des sourires malicieux, ceux-ci se faisaient désirer. Ils n’ouvraient cependant pas la bouche de peur d’interrompre le son saccadé du tambour.

Kalga et ses camarades de jeu qui étaient rassemblés autour d’un feu de bois, avaient cessé leurs blagues et rires enfantins. Les devinettes qui appelaient des réponses amusantes ou caustiques avaient cédé la place à un silence interrogateur. Les petits yeux fouillaient à la lumière blafarde de la lune et le rougeoiement des flammèches de braises, les visages des grands frères présents. Ces derniers qui, tout à l’heure, se défendaient des agacements incessants de leurs jeunes frères par des taloches ou des gifles lancées à la volée, s’étaient, tout d’un coup, sentis importants.

Quand le roulement du tambour cessa, les grands frères se regardèrent pour voir qui allait libérer ces petits curieux de leur attente.

La réunion de demain chez le chef, commenta l’un d’eux, comme si tout le monde savait que le tambour annonçait une réunion, c’est probablement pour fixer la date des prochaines initiations.

L’excitation monta en flèche chez les tout-petits. Enfin, ils allaient devenir des hommes. On n’allait plus les appeler simplement « Moaga », terme péjoratif d’initié pour désigner un incirconcis. Ils ne souffriraient plus d’entendre les chansons moqueuses dont l’une disait que « le moaga sent comme un bouc en chaleur. Quand il marche son pénis siffle au vent ». Presto, que le jour de l’initiation arrive !

Le ton et le regard tantôt, agacés des grands frères à l’égard des petits garnements, cédèrent la place à des rires moqueurs et des commentaires amusants devant tant d’excitations.

Le meeting nocturne se dispersa plus vite qu’à l’accoutumée. Les jeunes « moosé6 » s’étaient précipités chez eux pour avoir confirmation de l’indiscrétion de leurs grands frères auprès de leurs parents, restés dans les cases. Kalga s’était précipité, non pas dans la case de son père, car sachant celui-ci circonspect, il n’aurait aucune confirmation avant ladite réunion, mais dans celle de sa mère où, il espérait avoir plus de succès. Il resta cependant sur sa faim car sa mère, dans un demi sourire, fit semblant de n’avoir rien entendu.

Kalga retourna dormir chez son père qui, comme il s’y attendait, ne souffla mot du message du tambour. Il ne s’endormit que très tard dans la nuit, l’esprit agité par mille questionnements. L’excitation avait cédé la place à une sourde et secrète angoisse. Saura-t-il se conduire en vrai homme dans le camp d’initiation ? Pourra-t-il faire honneur à son père qu’il admirait secrètement ? Il se rappelait les chansonnettes qui accompagnaient les poltrons des camps d’initiation. Ah kaï ! Tous les enfants pouvaient avoir peur, pleurer et faire dans leur froc mais, pas lui, Kalga, le plus courageux et le plus intrépide de sa classe d’âge. Combien de fois ne s’était-il pas montré téméraire lors de la chasse aux serpents et aux rats ?

Presque tous les parents des enfants de sa classe d’âge avaient fait subir l’initiation à leurs rejetons au fétiche Tiiga pour les protéger des multiples dangers de la brousse, y compris des morsures des serpents. Une fois initié, les coups de crochet venimeux des serpents n’avaient pas plus d’effet sur l’initié que les coups de bec d’une poule enragée qui défend ses poussins. Malgré tout, très peu étaient les camarades qui acceptaient plonger la main dans un trou d’arbre ou du sol pour en extraire les occupants. Lui, Kalga, excellait dans cette pêche. Mais le camp d’initiation, c’était autre chose. Les coups de fouet et les brimades quand on enfreignait une règle ou manquait un pas de danse, qui pouvait les supporter sans broncher durant des semaines, voire des mois ? N’y avait-il pas de l’exagération dans les propos de leurs aînés ? Ne cherchaient-ils pas simplement à leur faire peur pour mieux montrer leur bravoure ? De toute façon, si eux étaient sortis entiers de leur camp d’initiation, ce n’était pas lui Kalga qui y resterait, se dit-il pour se rassurer.

Kalga à douze ans, donnait l’apparence, par la taille, d’un garçon de quatorze ou quinze ans. Et si le poussin par son allure et sa vitalité donnait à voir le coq qu’il sera plus tard, la corpulence de Kalga à cet âge augurait d’un solide gaillard à l’âge adulte. D’ailleurs son père Noaga et sa mère Sénayila avaient une taille au-dessus de la moyenne. C’est donc tout naturel que ses attributs physiques le disposassent à être le meneur de ses camarades. Il se devait de pouvoir tenir son rang dans le camp d’initiation.

A peine le jour avait-il point que ses camarades et lui, comme alertés par une cloche secrète, s’étaient retrouvés dans leur QG7, sous le grand tamarinier. Tous, sans exception, étaient là, même ceux qui n’avaient pas assisté au meeting de la nuit. Le bouche à oreille avait bien fonctionné. Malgré la fraîcheur matinale, ils étaient là, debout ou accroupis, les bras entre les jambes. Qu’attendaient-ils ? Personne ne pouvait le dire. Mais à la mine que chacun faisait, on pouvait deviner que chez tous, la nuit avait été à l’image de celle de Kalga : questionnements et angoisses. Tambi, dont la maison paternelle était la plus proche du tamarinier, brisa le silence en envoyant son plus jeune frère chercher une braise pour faire du feu. L’idée du feu raviva comme par enchantement la flamme des jeux et des plaisanteries. Autour du feu, les langues commencèrent à se délier.

Moi, mon père n’a rien dit, commença Tambi comme si quelqu’un lui avait posé une question. J’ai entendu, avança un autre, mon père échanger avec notre voisin au sujet du vieux Mèté et d’autres vieux qui étaient allés rendre visite au chef du village la veille.

Tout le monde savait que cette année, c’était le vieux Mèté qui avait été choisi comme maître de cérémonie du camp d’initiation à venir. Pour cette raison, il s’était absenté durant des semaines pour se préparer mystiquement à la charge qui allait être la sienne. Les camps d’initiation étaient organisés tous les trois ans. Ne pouvait diriger un camp d’initiation qui voulait, mais qui était capable. Capable de protéger les enfants de toutes les attaques mystiques des sorciers et autres malfaisants qui ne manqueraient pas de venir s’approvisionner en âmes innocentes ou chercher à humilier le premier responsable du camp. Le capable devait être en mesure de protéger son camp des maladies infantiles, des accidents lors de la chirurgie des prépuces et des clitoris. Tous les enfants devaient pouvoir repartir indemnes du camp à la fin de l’initiation. Pour cela, il fallait une longue préparation mystique, de nombreux sacrifices et des consultations tout azimut auprès des grands féticheurs et des Kinkirbagba8 des alentours jusqu’à ceux des localités plus éloignées.

Mèté était rentré de cette tournée assez ragaillardi. Il marchait d’un pas assuré et donnait l’air de savoir des tas de choses. Cela mettait les parents en confiance quant à l’issue du camp en préparation. Il s’était rendu avec les patriarches de chaque clan rendre compte au chef du village des préparatifs en cours et solliciter son accord pour la date du rassemblement projeté. L’accord acquis, le tambourineur l’avait annoncé et les chefs de famille étaient convoqués le lendemain chez le chef du village pour l’annonce de la date du nouveau camp.

La date connue, commençaient alors les préparatifs individuels. Chaque père, du moins ceux qui en étaient capables, armaient leurs fils ou filles qui allaient participer à l’initiation de toute la puissance de ses ancêtres et de sa propre science mystique. Bains de décoctions et sacrifices étaient pratiqués à l’approche de la date fixée pour éloigner les mauvais esprits et attirer les bénédictions des ancêtres.

Pour l’instant, l’heure était aux supputations chez Kalga et ses camarades. Les vieux ne s’étaient pas encore rendus chez le chef et personne ne leur avait confirmé que la convocation du tambourineur avait pour objet la date de la nouvelle initiation. Les jeux de ce jour étaient factices. Personne ne se risquait à aller à fond comme à l’accoutumée. L’insouciance habituelle était bien souvent perturbée par des pointes d’agacement et de nervosité. L’angoisse, la joie et la peur étaient des sentiments trop violents pour se retrouver au même moment dans l’esprit de ces jeunes êtres, sans que cela ne transparaisse dans leurs actions.

Le père de Kalga était revenu de chez le chef. Il alla directement voir Senayila, la mère de Kalga pour lui annoncer la nouvelle. La prochaine initiation débutera à la nouvelle lune du mois de novembre. Cela lui laissait sept semaines pour préparer psychologiquement Mpoko, la sœur de Kalga. Lui s’occuperait de Kalga et de l’intercession auprès des aïeux ».

Oncle Nongma avait suspendu, ce jour-là, son récit car, il n’avait pas beaucoup de temps à me consacrer. Il devait se rendre à une rencontre chez le chef de village à Villy9Natenga. Mais d’ores et déjà, j’avais été captivé par le début du récit, pris au collet tel un animal et il le savait. J’attendais donc la suite avec impatience. Impatience d’un enfant prenant conscience de la notion du temps qui devenait, selon les évènements, élastique, pouvant s’étirer sur des durées inhabituelles ou se ratatiner tel un ressort que l’on comprime. La première des caprices du temps s’imposait à moi. A mes yeux, les jours qui me séparaient de l’heure de mon prochain rendez-vous avec mon oncle n’avaient plus vingt-quatre heures mais s’étendaient sur des semaines, voire des mois. Le galop précipité des secondes avait pris ladémarche nonchalante des minutes et ces dernières avaient troqué leur allure régulière et majestueuse contre l’attentisme énervant des heures. Je ne devais revoir mon oncle pour la suite du récit que le week-end suivant. Une éternité.


6.  Moosé : Pluriel de moaga. En langage commun, le moaga est le locuteur de la langue mooré, c’est l’habitant du moogo. En langage d’initié ce terme désigne l’incirconcis, l’ignorant, celui qui n’a d’autres qualités que son titre de moaga et n’a d’autres connaissances que ce que tout le monde connait.

7.  QG : Quartier Général (lieu de rencontre des enfants)

8.  Kinkirbagba : Pluriel de Kinkirbaga

9.  Le village de Villy comportait traditionnellement neuf quartiers : Villy (quartier de résidence du chef qui donna son nom à tout le village), Ger-Yiri (Saria), Godin, Nadioulou, Ronsin, Rana, Yalgatinga, Siguinvoussé, Ralmou. Chacun des quartiers comptait à son tour des sous-quartiers où cohabitent pacifiquement plusieurs clans familliaux, identifiables par une douzaine de patronymes : Kaboré, Yaméogo, Zagré, Kabré, Zongo, Bonkoungou, Bouda, Kiemdé, Kiendrebeogo (ou Tiendrebeogo), Kologo, Nana et Zoma.

Bani

J’étais devenu, à mon tour, esclave du récit de mon oncle. Dès que j’avais un petit congé, au lieu de faire comme les autres écoliers de mon âge, c’est-à-dire partir à la chasse des oiseaux et des margouillats ou se cacher pour aller au cinéma la nuit, moi je filais droit au village pour me repaître des histoires de mon oncle. Je gobais tout ce qu’il me racontait et revenais tranquillement les digérer en ville. Mais je me rendais compte que bien que la trame du récit restât gravée dans ma mémoire, les détails des noms et des lieux finissaient par s’estomper. J’entendais pour la première fois un nom ou un lieu qui ne me renvoyait pas toujours une image pour me permettre de le garder. J’eus alors l’idée d’amener un carnet pour noter ces détails. Cela plut à mon oncle qui ne se retint plus de me fournir...