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Pièces rapportées d'une Algérie improbable

De
254 pages

Un enfant qui a vécu sa jeunesse pendant la guerre d'Algérie avait la même naïveté, les mêmes joies et les mêmes chagrins que les autres enfants, mais il ressentait aussi des inquiétudes devant l'incapacité des « grandes personnes », fragilisées par leurs espoirs déçus et leurs chimères tragiques, à donner un sens cohérent « aux évènements ».

A ce témoignage innocent se joint celui de la découverte de la vie et de la réalité algériennes, par un « français de France », un candide essayant vainement de comprendre ce qui le révulse tant dans un pays si attachant.


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Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-65975-0

 

© Edilivre, 2014

Trois petites notes de musique

 

 

Trois petites notes de musique

Ont plié boutique

Au creux du souvenir

C’en est fini de leur tapage

Elles tournent la page

Et vont s’endormir

Mais un jour sans crier gare

Elles vous reviennent en mémoire

Toi, tu voulais oublier

Un petit air galvaudé

Dans les rues de l’été…

…Trois petites notes de musique

Qui vous font la nique

Du fond du souvenir

Lèvent un cruel rideau de scène

Sur mille et une peines

Qui ne veulent pas mourir.

 

Extrait « trois petites notes de musique ». Paroles : Henri Colpi – Musique : Georges Delerue

 

 

Un demi siècle depuis que l’Algérie m’a laissé de l’autre côté ; dépouillé de ma jeunesse, une moitié de vie restée là bas ; comme un trophée à un pays trop aimé pour l’avoir voulu. Il reste un plein d’images, de musique, une marée d’émotions avec ses vas et viens d’oublis et de déferlements ; un trésor inviolable mais sans héritiers. Mémoires d’un pays dont nous avions ouvert la porte pour le quitter, malheureux de ne pas avoir été compris, de ne pas avoir été retenus.

Pas déracinés, mutilés. Avec vibrante la sensation de l’absent, existence invisible de ce morceau coupé et perdu qui continue sa vie d’avant.

Condamnés à divaguer en perpétuelle lisière d’un fossé infranchissable, à cheminer de l’autre côté, en deçà d’une ligne bleue indépassable.

Là bas, sur le bord d’en face, s’éloignant toujours un peu plus, un enfant continue à me faire des signes, à hanter mon présent. Au milieu sont jetés sur une étendue immobile des souvenirs éparpillés, objets flottants dans le désordre d’un tri incertain et hasardeux.

Ils s’éloignent chaque jour d’avantage. Il est temps de ne pas les laisser disparaître.

1956

Echo d’Oran. Prix 15 Frs

1er octobre : rentrée des classes

Cinq communistes écroués à Sidi Bel Abes pour incitation de militaires à la désobéissance.

Recherchons pour garçon douze ans une gouvernante française

Huit terroristes communistes arrêtés à Alger

Offre d’emploi : domestique européenne

Mr Dides, député demande la dissolution du PCF

Cent deux hors-la-loi tués en Kabylie

BIC rétractable à 75 F

Embuscade près de Chréa douze militaires tués

Terrorisme urbain grâce aux communistes

L’assurance automobile sera-t-elle obligatoire ?

Ben Bella : petit adjudant de l’armée française qui faillit devenir garde champêtre contraint avec Khider à atterrir à Alger

Huit français sont assassinés au Maroc

Cinéma Colisée : « Quai des illusions »

Football : l’ISM surclasse Aïn Temouchent avec les deux Bernardet, Ben Deliha, Brault, Ivkovic, Massacry, Abdelkader, Betous, Beverraggi, Pavilla, Fernandez

Série d’attentats contre des européens à Oran

Soixante européens tués à Meknes ; incidents fomentés par des Algériens

Situation alarmante au Maroc : soixante européens tués à Meknes. Ces incidents ont été fomentés par des Algériens

Guy Mollet : appel au cessez le feu ; égalité des citoyens ; collège unique

Les forces françaises et britanniques interviennent en Egypte aujourd’hui.

*
*       *

Depuis deux ans l’Algérie dormait mal.

Dans l’attente du premier janvier, la fin décembre, ouvrait une trêve toujours bienvenue qui accompagnait vers son point final un cycle passé ; moment suspendu devant l’horizon si proche d’une année toute neuve de tous les possibles. Une renaissance espérée pour refuser le scepticisme, devant le délitement et la trahison des vœux précédents tombés de l’incantatoire vers la déception et l’oubli.

On s’accroche, à l’approche de l’an nouveau, à l’espoir d’un millésime prometteur, gommant par enchantement les déceptions et malheurs passés, insufflant l’énergie de la bonne résolution et l’optimisme de la détermination. Prière temporelle devant cette page blanche immaculée ; revoilà le temps des désirs, de la croyance séculaire à l’aube d’une année à venir : aux souhaits crédules, ceux qu’on proclame, ceux qu’on affiche et qu’on échange pour se soutenir et croire, un instant au moins, à l’ivresse de l’envolée vers le salut.

Depuis deux ans, saturés d’espoirs fallacieux renouant avec le cours de leur histoire passée, les grandes personnes restaient prudentes dans leurs illusions. Contradictoires, décevantes, les mauvaises nouvelles retardaient ce retour réconfortant au passé pour apaiser un avenir inquiétant.

De notre petite place, nous les gamins, subissions les adultes et leurs doutes. Ce qui leur tombait sur la tête, rebondissait sur les nôtres. Comme ils disaient, nous étions trop petits pour comprendre. Alors autant leur faire confiance et nous protéger de leurs doutes et de leur fragilité tendue.

Malgré leurs efforts pour cacher leurs premiers soucis, mes parents désarmés devant l’incertitude, restaient seuls avec leur désarroi. En ne comprenant pas ce qui leur arrivait de si injuste, ils révélaient des fissures que nous refusions de voir. Chacun d’eux à sa façon exorcisait sa peur du lendemain.

La radio accaparait l’attention et la disponibilité de mon père. De façon répétitive il passait en revue tous les soirs, depuis son retour du bureau, les stations françaises. Mal captées, celles-ci l’amenaient à rester assis et fléchi, oreille collée sur l’appareil, accentuant le caractère tendu des informations reçues.

Dans ces moments là nous observions un silence recueilli en évitant tout passage ou intrusion bruyante dans le salon où trônait le poste. Belle aubaine pour lui qui fuyait tout bricolage ou toute demande pour nous aider aux travaux de classe. Les soucis de l’actualité justifiaient son besoin de tranquillité.

Radio abandonnée, la lecture des journaux formait une nouvelle muraille aussi infranchissable. Ces deux sources, flots d’informations, ne provoquaient que peu de commentaires. Ah si une fois, devant un voisin, il avait parlé de deux portes ouvertes sur l’Algérie et qu’entre le Maroc et la Tunisie, nous ne pouvions que subir le courant d’air de deux voisins hostiles. Sans comprendre, ce dernier avait fait celui qui appréciait ; moi, rien. Trop compliqué de partager ce qui au fond les dépassait eux aussi.

L’étalage quotidien des journaux sur les crimes qui parcouraient le pays avait réveillé chez ma mère le besoin de partager ses peurs avec ses voisines. La perception de nos malheurs encore épisodiques, s’alourdissait de menaces lointaines plus sanguinaires ; le bled dégorgeait sa violence. Ces dames appréhendaient la contagion, celle qui pouvait nous atteindre demain, à tout moment. L’affliction commune devant ces dangers diffus et réels avait réussi à les rapprocher.

Leurs querelles, jalousies ou autres mesquineries, prospéraient encore mais cédaient doucement la place à une solidarité devant la peur du cours pris par les évènements ; les nôtres et ceux portés par les vents mauvais de l’information.

Peu rassurées elles finissaient par se quitter sur des propos d’indignation offusquée, celle de ne pas être aimés tels que nous le méritions. La sauvagerie des assassins et l’ingratitude de ceux qui les soutenaient engendraient une réprobation unanime ; elles rentraient chez elles comme autant de brebis dans leurs bergeries. Le loup ? mais nos fatmas ! qu’est ce qui prouve qu’elles vont pas se retourner contre nous ; vous avez vu à Alger c’est elles qui posent des bombes. Pas la mienne, je la connais trop et elle aime les Français, mais les autres, vous avez confiance ? Elles ont besoin de travailler ? oui mais ça suffit pas pour être tranquilles !

A cette perception martyrisée de leurs plaintes, et le désarroi qu’elle m’infligeait j’avais ma parade de protection ; tentatives de déni, recettes miracles, pour exorciser la frousse que me transmettaient les adultes. Le soir par temps de cafard et d’inexprimable chagrin, refusant toute consolation chez les autres, petits ou grands, je faisais résolument face à cet ennemi invisible, demeurant dans ma chambre prêt à l’affrontement. Pour briser l’encerclement d’un monde hostile, incompréhensible, et obtenir la disparition, fut elle fugace, d’une réalité pesante, je fermais les yeux très fort ; paupières écrasées sous mes poings serrés afin d’atteindre le noir absolu. Ne laissant plus monter que des vibrations lumineuses, sombre coupure d’un monde crépusculaire. Vaine tentative ; au bout de quelques minutes, patients mes repères m’attendaient, inchangés rendant futile mon espoir de voyager en se débarrassant de ce que je venais de quitter.

En retrouvant la lumière, déçu mais réconforté par cette petite ivresse passagère, je me consolais en retrouvant ma collection de petites voitures, mes soldats de plomb, mes livres, illustrés ou plus ennuyeux, mon cartable et mes affaires de classe. Rien n’avait ni bougé, ni changé et les bruits étouffés de la maison me confirmaient mon retour définitif. Le lendemain dans sa clarté, le jour me rendrait le sourire maternel de notre bonne.

Mes échecs répétitifs, l’inanité de ce rituel, entretenaient la certitude d’une conjuration. Celle du châtiment d’une conduite fautive, l’écart pêcheur du catéchisme, et celui d’un mauvais sort auquel on n’échappe pas. Ces évènements allaient nous avaler tous parce que nous n’étions pas innocents de leur présence envahissante. Aucune consolation ; même aveugles, nous ne pouvions échapper aux pesanteurs d’un monde qu’on ne voyait plus.

Cette réalité insistante, les adultes l’intériorisaient dans une sophistication maladroitement cachée. Elle rendait encore plus pathétique leur quête d’un avenir radieux. Cet espoir remis à plus tard, cette attente éternelle les persuadaient de l’injustice de la fatalité.

Pour moi, pas de délai supplémentaire, pas d’imprévu venant retarder mon entrée au lycée. Mes rituels de dérobade, n’avaient pas rallongé les vacances d’été.

Cette nouvelle rentrée ne semblait pas préoccuper mes copains plus affectés de la fin de la liberté des grandes vacances. Ils ne manifestaient pas d’appréhension particulière à aborder ce nouveau monde. Peut être que mon détachement feint leur donnait de moi, la même impression de quiétude. Trop orgueilleux, je n’aurais jamais avoué mes prédispositions à créer, couver et entretenir mes inquiétudes ; pour tenter ensuite de les effacer quand elles me devenaient insupportables ; à onze ans, j’avais appris avec les grandes personnes à donner l’image qu’on attendait de moi.

Fatal, le jour arriva enfin et je passais la grande porte d’entrée du lycée. D’emblée il m’imposa sa taille, grande, son espace, infini, et sa multitude, nombreuse. Quantité de tout, classes, couloirs, coursives, préaux, de maîtres et autres adultes dans un va et viens incessant. Nous étions devenus les plus petits, perdus et exposés, devant les grands, à une submersion pagailleuse.

Dans le bourdonnement de cette immensité, des forces nouvelles, inédites me donnèrent la force du naufragé pour surnager. De quoi se perdre et y laisser sa dignité mais j’avais malgré tout demandé à mon père de me laisser me débrouiller tout seul pour retrouver ma classe et mon premier professeur. Enfin la sixième A Latin. Un prof, cheveux noirs, luisants et rejetés en arrière ; pas souriant, bedonnant et indifférent ; patient à attendre les perdus, habitué et rassasié des commencements, regrettant peut être lui aussi ses vacances.

Fini l’école communale ; une longue aventure commençait ; des jeudis rabotés et les congés de Noël bien loin, lumière fragile, havre inaccessible sur une rive lointaine. Trois mois.

Je n’avais rien choisi. Pas de rejoindre ce nouveau carcan mais on lui prêtait autour de moi des vertus émancipatrices auxquelles je n’étais pas insensible. Nouveau lycéen, mais lycéen tout de même. Auprès des grands de mon quartier j’avais gagné en considération ; à la maison aussi.

Dès les premiers jours de cette entrée inédite, je fus confronté à des pratiques insolites au regard de mes dernières années de primaire.

Ce premier jour, on nous attribua plusieurs maîtres, un pour chaque matière et pour souvent qu’une heure ; juste le temps de faire connaissance avec l’un que l’autre était déjà là. Pas préparé à cette cadence infernale, dérouté, je cherchais mes repères devant ce véritable ballet d’intermittents. Pas facile de s’y retrouver dans ses couloirs sans fin et leur enfilade de classes anonymes. Où était ma cour carrée et son platane ?

Encore plus frustrant, voir mon professeur s’occuper d’une autre classe que la mienne. J’avais compris qu’il fallait partager. Ma relation exclusive et permanente avec un seul maître avait vécu ; d’où l’inutilité de saluer quelqu’un oubliant de nous apercevoir, tout occupé qu’il était avec des élèves inconnus. Encore un qui ferait semblant de ne pas me voir à la plage. Je me consolais : moins présent, moins pesant.

Face à cet éparpillement, je rehaussais l’estime accordée à mes anciens maîtres. Ils savaient tout, eux ; capables de m’enseigner toutes les matières ; des mathématiques au français, de l’histoire aux sciences en passant par le dessin, la gymnastique et même la musique. Ici chacun prenait son morceau, ignorant sans doute, ce que faisait son collègue. Pourquoi alors jouaient-ils les savants avec une seule matière à enseigner ?

Pourtant tout ce chamboulement nous avait été annoncé. Nous en avions tous été prévenus. A la fin du printemps précédent, le directeur était venu exprès pour cela dans notre classe, marquant ainsi l’importance de sa visite. Habituellement, il n’apparaissait que pour menacer ou punir. Quand les coups de règle ou la persuasion autoritaire et patiente du maître ou de la maîtresse avaient trouvé leurs limites, alors il surgissait impressionnant et inoubliable : un crâne énorme, rendu encore plus massif par ses courts cheveux en brosse, deux gros sourcils collés en aplomb de petits yeux enfoncés comme deux cibles noires et rondes au milieu d’épaisses lunettes carrées. Inamovible, sa pipe, plantée comme une étrave, lui permettait, tout en parlant, d’avancer son menton sous des mâchoires toujours serrées et agressives. Sa main droite, à tout moment encombrée de papiers, autorisait l’autre à remonter sans cesse un pantalon récalcitrant à demeurer au faîte d’un ventre omnipotent. Libérées de leurs entraves, ces mains velues et potelées pouvaient être redoutables, dans la gifle inattendue ou la fessée déculottée. Jusqu’en cour de récréation où notre vigilance restait en éveil pour ne pas tomber sous son regard inquisiteur. Sa présence aujourd’hui, se voulait presque apaisante, la pipe à la main et les sourcils détendus.

Pourquoi ne pas rêver qu’il se comportait peut être un peu comme ça en famille ? Envier ses enfants et leur belle et grande maison. A court d’imagination et abreuvé de trop de souvenirs cuisants, je revenais vite à mon directeur. Et puis habiter dans l’école, quelle idée ! avec les classes toujours là, jeudis et dimanches compris ! Moi pour qui la cloche restait une délivrance ! Dans la bousculade, il me tardait de quitter l’école. Pourtant attendu à la maison par des devoirs c’était le signal pour retrouver dans un lent cheminement de retour les copains du quartier. Les récréations trop tumultueuses nous séparaient. Depuis deux ans, j’avais acquis la permission tellement enviée de rentrer seul en leur compagnie ; moment de liberté limitée mais précieux accord pleinement utilisé. Traverser une partie de la ville sans être accompagné des parents constituait un sas de détente, un petit jeudi d’une demi-heure. Apprécié au point de le surveiller tous ensemble ; des arrivées trop tardives, des abus, la menace avait été claire, nous ramèneraient à un encadrement parental.

Plus tard, notre éparpillement au lycée avec des horaires différenciés disloquerait le groupe en cheminements plus solitaires. Apprendre à grandir, c’est souvent se retrouver plus isolé.

Aujourd’hui, le souvenir encore redouté de mon ancien directeur, m’aidait à ne pas regretter son école. Pendant cinq longues années elle m’avait offert sa cour, son préau, ses petites classes et son marchand de bonbons juste à la sortie. Pas de nostalgie non plus pour ses maîtres eux aussi dans la pédagogie de la règle et de la claque. La sévérité permanente du directeur donnait le la à son équipe. Les maîtres, enfin presque tous, s’obligeaient, dans une tendance déjà naturelle, à concevoir leur classe comme autant de lieux de gavage. Lui se surpassait toujours et on l’évitait. En ce dernier jour, c’est pacifié qu’il nous rendait visite. Peut être manière de laisser un autre souvenir aux CM2, à ceux qui ne reviendraient plus.

Il fut grandiloquent, nous félicitant d’avoir réussi notre examen de rentrée en sixième, avec bonnet d’âne pour les redoublants précisa-t-il dans un froncement ; vieille habitude ; être aimable longtemps s’avérait au dessus de ses forces. Vous êtes grands maintenant, les plus grands de l’école depuis la rentrée dernière, grands et responsables, capables de vous débrouiller tout seuls ou presque. Vous allez apprendre de nouvelles matières ; les langues par exemple, les langues vivantes et les langues mortes. Mortes ? Pas facile d’imaginer, que la mort se permettait de sévir jusque là ; les bêtes et les êtres humains, ça vivait, ça mourrait, ça s’enterrait, mais une langue, on en faisait quoi de son cadavre et qui l’avait tuée ? la maladie ? Pas de cimetière pour leurs dépouilles.

Au catéchisme, j’avais accepté la Mer Morte ; assez facilement puisqu’on nageait là, et depuis longtemps, au milieu de mystères, de magie et d’obscurités en tout genre. La résurrection des morts nous avait habitués à la porosité entre des mondes bien séparés ; des univers que par ailleurs on nous avait expliqué comme radicalement antinomiques. Mais avec le curé nous étions dressés et habitués à l’enchantement ; pas avec un directeur si peu versé dans la magie.

Heureusement, l’un d’entre nous, un peu plus intrépide ou plus inconscient, se lança pour oser lui demander de quoi il parlait. Nous autres, prudents, faisions semblant d’avoir compris ; hé bien c’était tout simplement une langue dont l’usage s’était perdu ; sauf à la messe mais on était pas tous catholiques et Krim, redoublant de fond de classe devait être content d’échapper à cette lubie. Pour moi, le latin colportait de vagues souvenirs de ressassés, d’appris par cœur ; psalmodies étranges d’une liturgie incompréhensible, vite oubliée.

Il restait à comprendre pourquoi on comptait sur nous pour le ressusciter, l’apprendre et l’utiliser en dehors de la messe.

Le temps m’était donné d’éclaircir cette nouvelle énigme, de cet attachement à cette morte bien vivace. Au vrai, le prestige qui s’attachait à son apprentissage me suffisait et j’avais accepté le latin comme une composante énigmatique de mon éducation ; mes parents y tenaient tellement qu’ils ne m’avaient même pas prévenu de mon inscription en sixième classique. Il en émanait une connotation fascinante, un lustre qui satisfaisait mon orgueil.

Vous serez séparés entre les classiques et les modernes. Il vous faudra travailler beaucoup plus pour avoir un beau métier. En octobre vous n’aurez plus de maître mais des professeurs différents ; plusieurs fois dans la journée vous devrez changer de classe ; quelquefois toutes les heures ! Il vous arrivera aussi de n’avoir qu’une heure de cours l’après midi mais ne vous réjouissez pas trop vite vous aurez beaucoup plus de travail à la maison. Ça y est, ça le reprenait, il avait craqué une dernière fois avec nous : annoncer que des nouvelles plaisantes, ça le perturbait et il devait garder la forme pour les redoublants ; heureusement la mienne avait un long été pour se reconstituer.

Parmi les découvertes et surprises de cette rentrée, nous avions vite inauguré et entamé, sans délectation aucune, la pratique des retenues, colles ou consignes, appellations variables selon le dispensateur, surveillant, pion et professeur. Les premières mesures privatives de liberté, la case prison d’un nouveau jeu de l’oie nous fixaient les limites de notre nouvelle liberté. Petits et grands nous en subissions les règles avec mauvaise grâce. Aux nouveaux elles apparaissaient relever de l’injustice et de toutes ses imperfections ; les anciens les dénonçaient mais semblaient savoir s’en protéger. Deux heures, parfois une matinée, pour un petit retard, une parole de trop, ça frisait le scandale. L’arbitraire de cette réglementation nous laissait gagnants et sans regret au souvenir des méthodes disciplinaires et humiliantes de l’école. Essentiel, les baffes spontanées du directeur ou les coups de règle sur les doigts des maîtres avaient disparu. Aucune espèce de nostalgie pour ces anciennes pratiques, sauf peut être pour quelques parents nostalgiques de l’enseignement aux forceps, mais l’illusion d’une liberté sans frein était tombée.

Autre mauvaise surprise, nos parents devaient signer le mot les avertissant d’une sanction. Solidaires ou donneurs de leçons, nos aînés, ceux des grandes classes, nous avaient démontré qu’un entrainement intensif devait permettre des imitations fort honorables des visas parentaux. Au début biscornues et nécessairement suspectes nos contrefaçons parvenaient assez vite à conquérir une crédibilité suffisante pour un lecteur pressé et peu soupçonneux. C’était risqué mais payant.

Le bulletin trimestriel constituait un nouvel imprévu ; celui là encore moins avenant. Les notes, indicateurs impitoyables de nos résultats, nous avions connu ; en bas de page ou en marge du cahier. A faire signer pour le lendemain, elles présageaient d’une réaction parentale délicate, en cas de résultat médiocre ou pire. Dorénavant nous étions dans le cumulatif : les notes s’accompagnaient d’une compilation d’appréciations, de classements partiels et général. Nous gagnions des mois de tranquillité mais le résultat final avait acquis une amplitude destructive insoupçonnable ; pourtant le bulletin se résumait bien souvent à une simple double feuille, résumé compact de trois mois de scolarité.

Arrivées en fin de trimestre à domicile, au pire moment celui des vacances, ce libelle constituait une véritable bombe à retardement. Là encore, les grands, par leurs conseils avisés et condescendants, allaient bien vite nous révéler la fragilité de telles communications. Leur technique de parasitage de ces courriers inopportuns, par tout un système de détournements, venait conforter mes propres observations.

Dans un premier temps nous apprîmes les tactiques d’ajournement ; le mauvais traitement du courrier par les PTT constituait un rempart facile pour une explication imparable sur tout retard constaté. La surveillance du passage du préposé et la mise à l’écart du pli litigieux nous accordaient un répit appréciable. Repousser l’échéance, lorsque la médiocrité des résultats était avérée devenait indispensable pour maintenir un climat serein, surtout en période festive. Néanmoins, attendu par les parents, le détournement du bulletin, ne constituait au mieux qu’une tactique d’ajournement ; un petit sursis permettant, jusqu’au lundi matin, un week-end détendu. Toujours ça de gagné ; deux jours quand même !

Un trimestre catastrophique demandait un traitement bien plus radical ; repoussé en queue de peloton, dans les cinq derniers mauvais de la classe, exigeait de prolonger l’échéance. Dans ce cas, la rétention s’avérait constituer un impératif absolu, une mesure d’urgence ; au moins pour ne pas affliger tout de suite nos géniteurs en leur évitant des aigreurs dans ces périodes de fête, émollientes pour tous, en nous offrant une quiétude un peu prolongée. Il fallait alors invoquer des copains sûrs. Ceux qui témoigneraient, avec une franche mauvaise foi, du même retard constaté dans leur boîte à lettres ; il convenait alors de choisir les bons élèves, ceux dont la réputation au travail n’était pas discutable. Bien joué, on pouvait gagner une semaine.

Je n’en étais pas arrivé là pour ce Noël, mes classements ayant échappé aux désagréments du plongeon abyssal. Les cancres se retrouvaient loin derrière moi. Tant mieux parce que bien que séduisantes ces combines m’auraient paralysé, par manque de courage et d’aplomb ; j’avais un peu de l’un mais pas du tout de l’autre. Et puis par un penchant étrange je ne copinais pas avec les plus méritants du lycée ; leur aide aurait été suspecte.

Mes premières notes restaient dans les normes de l’élève moyen, celui dont les professeurs estimaient qu’il peut toujours mieux faire juste en se forçant un peu. Frustrante, cette appréciation consolait néanmoins mes parents en les rassurant sur les capacités cognitives de leur progéniture. Faute d’être vaillant, leur enfant au moins, ne manquait pas de potentialités cachées ; ces dons cachés ça les consolait. Ils les avaient d’ailleurs pressentis déjà depuis longtemps. Leur fils était intelligent et ses dispositions latentes ne manqueraient pas de s’imposer un de ces jours ; il suffisait d’exiger et de patienter. Les efforts demandés et préconisés par nos professeurs m’arrachaient des promesses d’amélioration aussi résolues que sincères. Elles se révélaient indispensables pour me déculpabiliser et consoler les mines déconfites et désappointées autour de moi.

Manque de chance, ces derniers jours l’actualité ne m’aidait pas. Nul attentat en ville ou discours enflammé ne venait distraire l’attention portée sur mon bilan. Il ne restait que les bonnes dispositions d’une année nouvelle et six mois pour m’améliorer. Ce compromis réconciliant les attentes des uns et la sincérité mon engagement, facilitait une trêve souhaitée par tous ; et puis les fêtes supportaient mal une tension durable dans le clan familial. D’autant que je leur semblais m’être adapté à ma nouvelle vie de lycéen. Au moins là-dessus, mes parents ne se trompaient pas ; après les premiers jours, j’avais trouvé mes repères.

Le hasard de la première heure et du premier jour de la sixième, m’avait attribué comme voisin de table, un des quatre ou cinq arabes d’un effectif moyen de trente par classe.

Après ce début de cohabitation imposée, une complicité spontanée nous amena tacitement à rechercher un voisinage systématique. Notre collusion s’épanouissait dans l’enceinte de l’établissement. L’écho lointain et peu compréhensible des évènements, poussées fiévreuses d’une Algérie en crise, ne venait pas s’immiscer entre nous. Ici nous tournions le dos à ces désagréments. Du reste c’était une affaire de grandes personnes qui nous l’avaient bien dit et répété. Il nous revenait à notre tour de protéger notre domaine réservé avec la classe comme meilleure parenthèse. Franchie la porte du lycée, la dilution de notre complicité s’opérait d’évidence, chacun s’éloignant vers son quartier lointain, jusqu’au lendemain.

Notre connivence prospérait sur la raillerie. La plus évidente et la plus revancharde puisqu’aux dépens de nos profs et de leur gestuelle ; la plus exposée aussi avec l’estrade comme scène de leurs manies et mimiques. Elles constituaient un réservoir alimenté au quotidien par leurs prestations et nos observations minutieuses. Cette aptitude à entretenir, par leur comportement, un involontaire comique de répétition, s’alimentait à la considération et à l’estime qu’ils attendaient des autres. Leur soif de la légitimité et de la reconnaissance de leur prééminence s’avérait inépuisable.

De Rachid et de moi c’était à celui qui anticiperait le tic inévitable, la crispation de la grimace ou le rictus de tension. Quel plaisir de précéder le « n’est ce pas » véritable ponctuation, assénée à chaque fin de phrase par le prof d’histoire ; de cet autre, émergeant de son monde latin pour signer, toujours aussi lunaire, le cahier des effectifs tendu par un appariteur agaçant par sa belle taille et sa résignation hautaine et fatiguée ; de celui-ci sautant sur la pointe des pieds, comme monté sur un ressort, avec un toussotement aigu pour appuyer ses démonstrations mathématiques qu’il pressentait nous échapper. Nos fous rires cachés nous plongeaient dans une collusion égoïste et exclusive. Repérés nous en faisions les frais par des appels au tableau, pour évaluer la qualité de notre écoute. Pas rancuniers, nos professeurs en profitaient pour nous montrer la dimension de nos lacunes.

Pour le travail aussi nous avions montré une réelle capacité à intégrer les nouvelles règles du jeu. Depuis un double zéro pour copiage réciproque lors d’une interrogation, nous avions appris à recourir à une mise en commun plus prudente de nos acquis et connaissances. Cachées et discrètes l’addition et la complémentarité de nos savoirs et prédispositions, dans le partage du travail, se montrèrent assez efficaces. Notre entraide mutuelle nous amena à nous hisser sans effort trop violent dans les dix premières places.

L’année suivante mon complice, plus revu pendant l’été, était absent. Rachid avait quitté le lycée pour le collège d’enseignement général. D’après mon père, ses parents ne devaient plus avoir de bourse pour lui permettre de suivre au lycée et il avait du être recasé dans un établissement plus proche et plus modeste de son quartier. Ce collège jouxtant le quartier arabe, je me promettais d’aller le voir quand même sans le dire à mes parents. Quelle chance toutefois pour lui de ne plus avoir à subir le latin auquel il échappait déjà tous les dimanches.

Enfin de ce côté là, je n’avais pas à me plaindre et c’est dans la fête que j’avais passé un cap ; celui de la communion solennelle. Et gagné une montre ce que Rachid ne devait pas avoir. Quel couronnement ! Quelle cérémonie ! Quelle intronisation !