Professeur Béatrice Aguessy

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L'auteur retrace le parcours impressionnant de Béatrice Aguessy, première femme Professeur de gynécologie-obstétrique du Bénin et de la Sous-Région. Née en 1934, sous le régime colonial français et après avoir terminé ses études de médecine en France, Béatrice Aguessy a choisi de rentrer au Bénin pour participer au développement de son pays. Bravant les difficultés et résistant au régime dictatorial de Kérékou, elle a su démontrer avec maestria que l'Afrique regorge de véritables richesses et abrite de nombreux talents.

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Ajouté le 01 mars 2009
Nombre de lectures 421
EAN13 9782336266534
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Professeur Béatrice Aguessy
Une vie defemme(s)

Ecrire l'Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Dernières parutions

Bertrand LEMBEZAT, Palabres en pays kirdi, 2009. Viviane MPOZAGARA, Ghetto de riches, ghetto de pauvres, 2009. Pascal DA POTO, Mort héroïque, 2009. Mahmoud BEN SAÏD, La Guinée en marche. Mémoires inédits d'un changement. Volume 2,2009. Aboubacar Eros SISSOKO, Une enfance avec Biram au Mali, 2008. Bellarmin MOUTSINGA, La Malédiction de la Côte, 2008. Daniel GRODOS, Niamey post, 2008. Kamdem SOUOP, La danse des maux, 2008. N'do CISSE, L'équipée des toreros, 2008. Alain FLEURY, Congo-Nil. A travers les récits des missionnaires 1929-1939, 2008. Paul Evariste OKOURI, La Sobanga des paradoxes, 2008. Chehem WATT A, L'éloge des voyous, 2008. Gabriel Koum DOKODJO, Noël dans un camp de réfugiés, 2008. Louis KALMOGO, Un masque à Berkingalar, 2008. Léon-Michel ILUNGA, Le Petit-Château, 2008. Der Laurent DABIRE, Chemin de croix, 2008. Alain THUlLLIER, Dufleuve Komo à l'Oubangui-Chari, 2008. Sékou DIABY, Laforce d'une passion, 2008. Emmanuel MATATEYOU, Palabres au Cameroun, 2008. Christophe FARDEL, 365 jours à Sassandra, 2008. Fatou NDIA YE DIAL, Nerfs enfeu, 2008. Alain THUILLIER, Vivre en Afrique, 1953-1971,2008. Alain THUILLIER, De la Forêt des Abeilles au mont Cameroun, 2008. Juliana DIALLO, Néné Salé, récit d'une naissance, 2008. Boubacar DIALLO, Réalités et romans guinéens de 1953 à
2003, 2008.

Alexandre DELAMOU, Souvenirs d'enfance. Ou le défi de la réussite, 2008.

Colette Lanson

Professeur Béatrice Aguessy
Une vie defemme(s)

L'HARMATTAN

Du même auteur La Décision, roman, Anibwé, 2005

@ L'HARMATTAN, 2009 j 75005 Paris 5-7, rue de l'École-Polytechnique http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07751-5 E~:9782296077515

A Patrice Vie1jeux t
Avec mon éternelle et affectueuse reconnaissance,

A José, Jean-Fabrice et Jean-Stéphane Dossou, Pour qu'ils n'oublient jamais le combat pacifique livré par leur grand-mère et en soient les dignes héritiers, les fervents défenseurs. Puissent-ils trouver, dans les domaines qu'ils auront choisis, la force de prendre son relais pour rendre à l'Afrique de demain sa pleine identité et l'éclat de ses multiples talents.

1 Béa en danger

Tout est calme en cette fin d'après-midi de mars 1984 dans la Clinique Universitaire de Gynécologie Obstétrique de Cotonou, communément appelée la CUGO. Le climat subéquatorial particulièrement chaud et humide qui sévit dans le sud du Bénin, a pour un temps cédé la place à quelques jours de fraîcheur, procurant à la population un peu de répit avant d'affronter la saison des pluies. Remontant l'allée centrale, le docteur Béatrice Aguessy s'apprête à regagner son bureau au premier étage. Il est presque dix-sept heures. Ainsi s'achève pour elle une semaine de garde, loin de sa fille Bignon qui vient de fêter ses onze ans et de leur maison de Ouidah, distante de Cotonou de quarante kilomètres environ. A l'ouvrage depuis sept heures, la fatigue ne semble pourtant pas avoir de prise sur elle. Son visage affiche toujours la même sérénité, la même douceur. C'est tout juste si la semaine qui vient de s'écouler s'apparente à une semaine de travail, tant son métier de gynécologue-obstétricien la passionne. Bien plus qu'une activité professionnelle, il constitue l'essence de sa vie, toute entière dédiée à la médecine, pour laquelle elle a dû se battre dès son plus jeune âge et sacrifier plus tard sa vie de femme, d'épouse et de mère. Ce jour-là, à l'aube de ses cinquante ans, alors qu'elle se prépare à aller passer son agrégation à Paris, Béatrice Aguessy 9

ignore qu'elle va devoir livrer le combat le plus inégal et le plus inique de sa carrière. Le mal va l'attaquer brutalement dans son bureau, assaillant sa tête de violentes céphalées. En quelques minutes, la quiétude des instants précédents se transforme en un véritable enfer. Son front lui fait mal. Si mal, qu'après seulement quelques minutes, elle se précipite déjà sur des comprimés de paracétamol. L'intensité de ces migraines est si surprenante qu'elle décide d'envoyer son chauffeur prévenir sa sœur Adélaïde, à qui il ne faut guère plus d'un petit quart d'heure pour arriver, inquiétée par le chauffeur sur son état de santé. La réalité dépasse pourtant ce qu'Adélaïde avait imaginé, car Béatrice éprouve à présent beaucoup de difficultés à maintenir sa tête droite. Les traits de son visage si détendus à peine une heure auparavant, ne constituent plus qu'un masque de souffrance. Rapidement, Adélaïde l'aide à rassembler ses affaires et à rejoindre son véhicule où le chauffeur attend, prêt à partir pour Ouidah. Dans la voiture, aucune position n'accorde de sursis à sa douleur. Adélaïde, désespérée de ne pouvoir venir en aide à sa sœur, se réfugie dans un mutisme craintif. Moins d'une heure après avoir quitté Cotonou, la voiture se présente devant le portail de la maison. Comme Adélaïde, le chauffeur, peu habitué à voir autant souffrir celle que la majorité des Béninois appelle familièrement maman, est resté silencieux durant tout le trajet, le pied enfoncé sur la pédale d'accélérateur pour parvenir le plus rapidement possible à destination. La descente du véhicule s'avère une véritable épreuve, car le mal a redoublé d'intensité. Béatrice trouve cependant la force de demander à sa sœur d'appeler son confrère neurologue, le docteur Dakpé afin qu'il vienne lui porter secours. Arrivé de Cotonou quelque temps après, ce dernier lui prescrit un puissant antalgique qui va malheureusement rester sans effet. Inexplicablement, le mal empire, anéantissant peu à peu, celle en qui il progresse. En fin de soirée, Béatrice ne parvient même plus à décrire la douleur qui l'accable. De violents coups de hache lui martèlent la tête et la maintiennent clouée dans son

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canapé. Sa souffrance n'est plus que gémissement. A peme réussit-elle encore à murmurer combien elle a mal. Dans la maison, la tension est à son comble. Adélaïde, bientôt rejointe par ses deux autres sœurs Joséphine et Florentine, ne dissimule plus son inquiétude. Aucune des trois femmes n'ose encore exprimer les pensées qui commencent à s'imposer à elles. Sans doute pour se rassurer, chacune tente au contraire de trouver une explication rationnelle à ces migraines subites. Mais, les heures passant et l'état de leur sœur s'aggravant, elles décident d'envoyer le chauffeur chercher leur frère Eugène qui vit dans le petit village de Tori à quinze kilomètres de Ouidah. Sur les lieux, Eugène ne perd pas de temps en conjectures et envisage tout de suite le pire, car au Bénin, les maux qui vous tourmentent soudainement n'ont pas forcément une origine naturelle. C'est une cruelle réalité qui gangrène le pays tout entier et dont nombre de Béninois souffrent en silence. Dans ce pays à l'apparente tranquillité, terre d'Afrique à la réputation si joyeuse, gronde une organisation secrète, capable sur simple demande de transformer la vie de n'importe quel Béninois en un véritable cauchemar ou de le tuer tout simplement, moyennant quelques milliers de Francs CFA. Le professeur de psychiatrie Gualbert Ahyi nous éclaire sur ces phénomènes suspects: "Dans le premier cas, une personne en attaque une autre directement, sans intermédiaire (...) pour la tuer. Cette réalité, dans presque tout le centre et le sud du Bénin se désigne par le mot "aze". Dans le second cas, une personne en attaque une autre indirectement, par l'intermédiaire d'un tiers (initié, marabout...) capable de maîtriser et de mobiliser les forces qui agiront sur la victime. C'est le Bodomè", appelé encore Bo. "Pour le Dahoméen2, le Bo n'est pas une question abstraite, c'est une réalité quotidienne, obsédante, angoissante, dont il porte les
1 Gualbert R. Ahyi, in Les savoirs endogènes, pistes pour une recherche, sous la direction de Paulin J. Hountondji, COSESRlA, 1994. 2 Le Dahomey fut débaptisé en 1975 par le président Mathieu Kérékou pour prendre le nom de République Populaire du Bénin puis en 1990 par la Conférence Nationale des Forces Vives qui lui donna le nom de République du Bénin.

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stigmates en esprit et dans le corps" confinne Cossi Jean-Marie Apovo dans sa thèse sur l'anthropologie du Bo, soutenue en 2004 au titre de docteur ès sciences humaines. "Les Dahoméens, à tous les niveaux d'instruction ou de fortune, poursuit-il, sont confrontés à cette réalité ténébreuse, irréductible, tenace, sans pouvoir en déterminer les fondements objectifs. Depuis le haut fonctionnaire jusqu'au paysan, depuis le chrétien le plus fervent jusqu'à l'intellectuel le plus mécréant, il n'y a guère de
Dahoméen qui ne soit sujet ou objet du Bo". Pour l'Européen, le plus souvent persuadé de tout savoir sur tout, le domaine de l'irrationalité relève de la pure fantaisie africaine. Lucien Lévy-BfÜhl dans son ouvrage intitulé "la mentalité primitive3", paru en 1922, dont il a renié les thèses abjectes avant de mourir, ne recule devant aucune arrogance: "L'observation des présages était pratiquée dans les sociétés antiques et particulièrement dans la république romaine. Nous aurions tort cependant d'admettre d'avance sans examen, que ce qui est vrai des présages dans l'antiquité, l'est nécessairement aussi des présages dans les sociétés inférieures". Affirmation hautement scientifique, on en conviendra! Mais, rien ne saurait être plus difficile pour des ignorants que de renoncer à leur savoir, car près d'un siècle plus tard, la vacuité de tels propos fait encore les beaux jours de conversations occidentales. Fatigués de ce mépris, rares sont aujourd'hui les Africains qui se risquent à évoquer le sujet devant des Occidentaux. Seuls, ceux bénéficiant d'une notoriété certaine et dont la réputation ne peut plus être remise en cause, parviennent à faire passer certains messages. Le professeur Henri-Valère Kiniffo, dont on verra plus loin le rôle joué dans la douloureuse mésaventure de Béatrice Aguessy, doyen honoraire de la faculté des sciences de la santé de Cotonou, ancien secrétaire général du CAMES4, par ailleurs membre associé de l'académie française de chirurgie, n'hésite pas à confier que toute sa carrière a été jalonnée par des
3 Lucien Lévy-Brühl, La mentalité primitive, Paris, PUF, 1960, 15è édition. 4 Conseil Africain et Malgache pour l'Enseignement Supérieur.

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phénomènes irrationnels. "J'ai reçu quelques missiles, mais j'ai surtout eu affaire à des patients qui en ont essuyé d'énormes. En tant que chirurgien, j 'ai retiré de corps humains des objets insolites: clous, aiguilles, cailloux, épines, cordes... Aujourd 'hui, des professeurs de médecine français savent que de tels phénomènes existent, car j'ai donné des conférences sur le sujet. Mes confrères m'ont cru, car je leur ai montré ce que j'avais retiré des corps. Ils connaissent leur métier et savent bien que ces corps étrangers n'avaient pu entrer tout seul dans l'organisme. Nous ne sommes pas des scientifiques pour rien5!", finit-il par ironiser. Comment douter de l'authenticité des paroles de cet éminent chirurgien, pétri de sagesse et d'humilité, dont le talent a forcé le respect de bien des professeurs de médecine occidentaux? "Serait-il téméraire de croire que le mépris dans lequel on tient les prétendus sauvages de l'Afrique vient confusément de ce que les Européens ne peuvent oublier, ni réparer les crimes de la traite, obéissant consciemment au désir de s'en justifier en rabaissant ces malheureux Noirs, cause de remords de leur conscience historiqué?". La question mérite en effet d'être posée. Quoi qu'il en soit, certains ressortissants béninois commencent à s'insurger publiquement en dénonçant, chacun à leur manière, cette folie meurtrière. Dans son roman paru en 2003, Gaston Zossou lève ainsi le voile sur "la guerre des choses dans l'ombre", recourant à ce titre pudique pour désigner ce qu'il convient de nommer la sorcellerie. Ailleurs, sur le site internet du village béninois, des propos virulents sont échangés à l'occasion du décès soudain du député Eléazar Nahum en mai 2005. La polémique va bon train comme en témoignent les quelques messages suivants: - Une personne affirmant être la fille du défunt déclare: "C'est très triste ce qui nous arrive. Je l'ai eu au téléphone mercredi dernier et j'étais à mille lieux d'imaginer que
5 Entretien avec l'auteur. 6 RP Aupiais, Les Noirs 16 juin, 1928.

de l'Afrique

et de l'Evangile,

la Documentation

catholique,

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plus jamais je n'entendrai sa voix. Je suis en France et j'ignore vraiment ce qui lui est arrivé. J'ai l'impression que les Béninois ne savent faire qu'une chose: TUER LES GENS DERRIERE LEUR DOS...". - Réponse d'un abonné du site: "Cette supposée fille cadette de l'honorable Nahum n'a même pas attendu que les éclaircissements soient faits sur la mort de son père avant de venir se déchaîner ici (...) Avant d'épouser la thèse de l'assassinat, j'attendrai que les enquêtes soient faites et que les preuves véritables soient mises à jour, exemptes de rumeurs..." - Réaction de la fille supposée: "Sache que si j'accuse, c'est que j'ai eu ma famille au Bénin le dimanche à 5 heures du matin et je sais plus que toi ce qui s'est passé et J'ACCUSE (...) et continuerai d'accuser". Une partie de la diaspora béninoise se laisse également aller à quelques confidences lorsqu'elle se sent en terrain ami. Un élu de la région parisienne n'hésite pas à révéler que sa décision de vivre en France est étroitement liée aux pratiques plus que douteuses qui sévissent dans le sud de son pays d'origine. Cet autre Béninois encore, qui prépare un doctorat en communication à Paris et qui s'interroge pour les mêmes raisons, sur son retour au Bénin. Il ne s'agit plus de croyance, opposant le camp des partisans à celui des contempteurs, comme dans ces débats qui animent l'humanité depuis la nuit des temps sur l'existence de Dieu. Les faits sont là et concourent même au développement d'une économie parallèle. Car, la lutte contre ces forces du mal est en effet possible. Elle n'est cependant pas gratuite. Le prix à payer atteint souvent des sommes exorbitantes, adapté à la gravité du mauvais sort jeté, mais dépendant le plus souvent de I'honnêteté de celui qui détient le pouvoir de le contrer. La mobilisation de tous les proches de la victime est alors de rigueur, surtout dans un cas comme celui de Béatrice Aguessy, lorsque le mal progresse et laisse augurer l'imminence d'une issue fatale.

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En quelques heures, le clan Ahyi est en alerte. Une des leurs et pas la moindre, est en grande difficulté. Béa, celle dont le parcours professionnel fait la fierté de la famille et que les aînés consultent toujours pour toute question d'ordre familial malgré sa position de benjamine, oui Béa, risque de mourir. Que ce soit à Ouidah, Cotonou ou Lomé, capitale du Togo voisin, chacun aussitôt averti du danger, abandonne sur le champ toute activité pour se précipiter à son chevet, au péril parfois de sa propre vie. Ainsi, son frère Michel, installé à Lomé, chercheur reconnu sur tout le continent pour ses travaux en botanique et en recherche appliquée sur les thérapeutiques naturelles, est alerté par leur frère aîné Eugène. Ancien ministre du tourisme, il ignore alors que son téléphone a été placé sur table d'écoute par les services de Gnassingbé Eyadéma, président dictateur du Togo, décédé en 2005, après quelques trente-huit années de règne organisées sur la terreur. Homme habituellement averti en matière d'antidote, Eugène ne cache en effet plus son trouble devant l'inefficacité de ses remèdes. Toutes les solutions, toutes les poudres ou autres formules appliquées sur le thorax et dans le dos préalablement scarifiés de sa sœur, sont restées inopérantes. Seul Michel, lui parait maintenant capable d'intervenir et de la délivrer. Angoissé, il croit utile d'ajouter en concluant sa conversation téléphonique avec son frère: "viens armé jusqu'aux dents !", entendez, "munis-toi de tes meilleurs remèdes f". Quelques sbires à la solde du président togolais ne le comprirent toutefois pas ainsi et en déduisirent qu'un coup d'Etat était en train de se tramer depuis le Bénin. L'arrestation de Michel Ahyi fut pratiquement immédiate, mais l'interrogatoire auquel on le soumit, déclencha chez lui un tel fou rire lorsqu'il comprit la méprise, que les policiers, bouche bée, finirent par admettre ses explications et le relâchèrent sans trop de difficultés. Parvenu à présent à Ouidah, lui aussi va se heurter à la résistance du mal à toute substance thérapeutique. Tous les guérisseurs de la ville ont été appelés au secours et se tiennent sur le pied de guerre, réunis sous la paillote dans la cour, ne sachant plus vraiment comment opérer pour

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venir en aide à celle qui souffre toujours le martyr. Même Dagbo Hounon, chef suprême du Vodou, a fait le déplacement pour tenter de trouver une solution. Ne manque plus qu'Honorat, l'époux de Béatrice, en poste à Dakar à l'Unesco. Aussitôt alerté du danger par ses sœurs, il a actionné son réseau sénégalais et diligenté sur Cotonou une de ses cousines munie des remèdes de puissants marabouts, le temps pour lui d'organiser son propre départ pour le Bénin. La mobilisation familiale est totale, mais le mal persiste. Considérablement affaiblie, Béatrice ne parvient plus à se lever, encore moins à manger. On décide rapidement de la placer sous perfusion. Ses sœurs, parfois aidées d'Eugène, sont dorénavant obligées de la soutenir pour aller jusqu'à la salle de bains et l'assister dans sa toilette. Le cauchemar perdure depuis maintenant cinq jours. Frères, sœurs, belles-sœurs et neveux sont épuisés. Une ultime concertation les décide à la faire transporter au CNHU de Cotonou. Bien décidés à ne pas quitter leur sœur, Eugène et Michel l'accompagnent et parvenus à destination, se hâtent vers le domicile du professeur Kiniffo, sur qui la famille Ahyi peut compter. Sans plus tarder, le doyen de la faculté de médecine se rend au chevet de son confrère et la découvre à moitié inconsciente, recouvrant par instant la force de décrire intelligiblement les images qui défilent sous ses yeux: des pattes de biche suspendues à un guéridon! Bien évidemment, rien de tel n'est visible de ceux qui se tiennent à ses côtés. Plus aucun doute n'est permis. Il s'agit bien de sorcellerie. Le professeur Kiniffo le comprend immédiatement et repart chez lui, dans le logement de fonction qu'il occupe dans l'enceinte de I'hôpital, chercher la recette que lui a confiée un grand guérisseur. Le cas qui lui est soumis semble manifestement sérieux sur un plan clinique et si l'hypothèse d'une méningite reste pour lui envisageable, I'homme préfère tout de même se munir de sa recette contre les forces occultes. Revenu au chevet de Béatrice, il lui administre l'eau précieuse et procède à quelques scarifications pour y déposer une poudre aux vertus thérapeutiques. Plus tard, observant notamment des raideurs de la nuque et pré16

férant ne négliger aucune recherche, il pratique lui-même une ponction lombaire pour dépister une éventuelle méningite. Le liquide céphalo-rachidien s'avère aussi clair que de l'eau de roche et les résultats d'autres analyses démontrent que la méningite peut être définitivement écartée. Béatrice, elle, totalement épuisée a sombré dans un état semi comateux. Pendant ce temps, les évènements ont pris une tournure effrayante à son domicile. Un de ses neveux, animé d'un mauvais pressentiment, s'est précipité chez un initié dans le département voisin du Mono pour obtenir la signification de la vision de Béatrice. La réponse ne se fait pas attendre: "Elle doit quitter sa maison tout de suite, sinon elle y mourra cette nuit". Aussi effroyable qu'elle soit, cette nouvelle soulage quelque peu les membres de la famille présents, heureux d'avoir pris la décision de faire évacuer Béatrice sur Cotonou. Unis dans une même souffrance depuis près d'une semaine, tous décident de rester veiller à son domicile et de passer la nuit sous la paillote dans la cour. Cette nuit-là est à jamais gravée dans la mémoire familiale. Aucun de ceux qui vivent encore aujourd'hui, n'a pu oublier l'incroyable effervescence qui régnait dans la maison. Des bruits de va-et-vient, de déplacements de meubles, de voix incompréhensibles, émanaient du salon, alors que la pièce était vide. Preuve, s'il en était encore besoin, que le "azé", le "tchakatou", le "bô" ou autre procédé occulte d'élimination physique avait bien été lancé à l'encontre de Béatrice. On ne saura d'ailleurs jamais par quel miracle elle put sortir indemne de ce cauchemar. Sans doute l'œuvre collective de guérisseurs, conjuguée à la ferveur des prières de ses proches. Au terme de quarante-huit heures de totale inconscience, Béatrice commença en effet à se débattre. Adélaïde et Antoinette, autorisées à rester à son chevet, crurent assister à sa fin prochaine. Comment imaginer qu'elle était en train de résister à un grand marabout vêtu de blanc qui la pressait de monter dans une voiture? Béatrice devinait un danger et devait, coûte que coûte, lui échapper. Ignorant son combat, ses sœurs s'en 17

remirent de leur côté à Dieu et se réfugièrent dans la prière. Elles ne tardèrent pas à être exaucées, car leur sœur finit par reprendre conscience, épuisée par la lutte acharnée qu'elle venait de mener. Rêve ou réalité? La réponse est difficile. Béatrice elle-même ne sait l'expliquer. Quoi qu'il en soit, à son réveil, les céphalées avaient mystérieusement disparu, sans qu'aucun traitement médical particulier ne lui ait été administré. Les radios et multiples analyses restèrent muettes et ne révélèrent aucune anomalie.. . Deux jours plus tard, un de ses amis anesthésistes rentrant de Paris, lui apprit qu'elle était programmée pour l'agrégation le 18 avril. "Mais, je suis encore sur mon lit d 'hôpital, je ne peux pas me présenter au concours f", se lamenta-t-elle. "Si Da7 Béa, tu dois y aller. Tu réussiras, j'en suis sûr f". Pour toute réponse, les lèvres de Béatrice s'étirèrent en un sourire reconnaissant. Le mal commençait déjà à n'être plus qu'un mauvais souvenir. Honorat était arrivé, taisant pudiquement son émotion devant témoins. L'intensité de son regard suffisait à insuffler une nouvelle énergie à son épouse. L'orage était passé, mais Béatrice avait bien conscience de l'avoir échappé belle. Qui pouvait la détester au point de vouloir attenter à sa vie? Et pourquoi? Le saura-t-on jamais? A l'évidence, Béatrice le sait, comme tous ceux qui ont participé à un titre ou à un autre à sa guérison. Publiquement, chacun se plie à l'adage camerounais: "Je sais que tu sais que je sais". En privé, les langues se délient et s'accordent à faire circuler un même nom de responsable. Les témoins de cette ignominie préfèrent pourtant traiter par le mépris ces forces occultes qui ravagent en sous-mains leur pays et au-delà de ses seules frontières, une grande partie du continent africain. Pour un rien, juste par frustration, jalousie ou désir de vengeance, certains n'hésitent pas à recourir à ces pratiques ignobles, animés des sentiments les plus vils à l'égard d'un voisin ou d'un parent. "La sorcellerie est une lutte sourde. Le fait d'avoir triomphé suffit à démontrer au commanditaire du meurtre qu'il
7 Diminutif de Dada signifiant sœur aînée.

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s'est heurté à plus fort que lui8", explique aujourd'hui le professeur Kiniffo. Difficile de faire confiance à son prochain dans ces conditions. C'est en effet une dure leçon que la petite Béatrice Ahyi a dû apprendre dès son plus jeune âge et que plus tard, Béatrice Aguessy a révisé régulièrement tout au long de sa vie d'adulte.

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Entretien

avec l'auteur.

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Y'a rien dedans!

L'action se déroule à Abomey, cité royale devenue célèbre par le refus historique du roi Béhanzin de céder à la domination française à la fin du 19è siècle. Quelques décennies plus tard, Abomey, capitale du Dahomey, s'inscrit encore dans une dynamique de ville commerçante, berceau de la culture dahoméenne, attachée à la préservation de ses traditions. Nous sommes en mars 1934, à l'époque de la colonisation du continent africain par des nations européennes. Le Dahomey, au même titre que la Côte d'Ivoire, la Guinée, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, ou encore le Soudan) fait alors partie des sept colonies constituant la fédération d'Afrique Occidentale Française. Les habitants, en ce temps-là appelés Indigènes des colonies, bénéficient tous de la nationalité française. Que le lecteur ne se méprenne pas. La notion de nationalité doit être comprise au sens de soumission à la souveraineté de l'Etat français et n'est assortie d'aucun des droits civils normalement attachés à une nationalité et notamment, à la nationalité française, issue du pays des droits de l'homme et du citoyen... Dans les colonies, les Français sont alors classés en trois catégories bien distinctes: les Français proprement dits, disposant
) Ancien nom du Mali.

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de l'intégralité des droits attachés à ce titre, les sujets français et les protégés français. L'administration coloniale est gérée par deux types de personnels: les administrateurs constituant un cadre exclusivement réservé aux Blancs, citoyens français placés sous la tutelle du ministre des Colonies à Paris et les cadres locaux, Noirs, placés sous l'autorité directe du Gouverneur de chaque colonie. Certains postes, comme ceux des interprètes notamment, sont assurés par les Indigènes. Si les métiers d'interprètes requièrent une solide culture, basée sur la maîtrise de plusieurs langues européennes et vernaculaires, ils restent exercés sous l'autorité d'un cadre blanc. Cependant, "la volonté proclamée en 1848 de faire table rase du passé esclavagiste était confirmée par la multiplication de nouveaux emplois, notamment au sein de l'administration, ainsi que par la mise en place du système scolaire républicain. Ces mesures permirent à un nombre toujours croissant d'individus d'échapper au monde de la plantation sucrière, même si le legs esclavagiste continuait en fait d'imposer sa marque aux rapports entre les différents groupes de ces sociétés. Pour ceux dont les familles en avaient les moyens financiers, l'école ouvrait de nouvelles perspectives et contribuait pleinement à la réalisation de rapides ascensions
sociales2".

C'est ainsi que Robert Ahyi, né en 1870 à Agoué, non loin de l'actuelle frontière togolaise, après avoir étudié les langues française, allemande, anglaise et plusieurs langues africaines au Togo, revint s'installer à la fin du 19è siècle au Dahomey. On peut supposer que son installation ne dut pas être facile, car protestant méthodiste d'origine Mina3, il revenait en terre étrangère au pays des Fons4, où la religion protestante était minoritaire.

2 Patrick Weil et Stéphane Dufoix, l'Esclavage, 2005. 3 Peuple originaire du Togo et du Ghana. 4 Peuple installé dans le sud du Bénin.

la colonisation

et après... Paris, PUF,

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Interprète auprès de grands commerçants, il devint lui-même plus tard, un fin négociant. Dans un registre tenu avec beaucoup de rigueur, dont son fils Eugène, actuelS chef de la famille, est aujourd'hui le dépositaire, il peut être relevé le prix de tous les produits achetés ou vendus, le nom de chaque débiteur et le montant des sommes dues, ou encore, le coût des acquisitions de terrains réalisées pour la constitution de vastes cocoteraies. Bel homme élancé à la voix légèrement voilée, Robert Ahyi avait un sourire capable de conquérir le cœur de bien des femmes. Dans un pays où la polygamie est admise, comment un homme doté d'un tel charme aurait-il pu rester monogame? Robert prit donc cinq femmes pour épouses qui, en 1934, lui avaient déjà donné vingt-six enfants. Cette année-là, l'homme est âgé de soixante-quatre ans. Une nouvelle descendance ne lui déplairait guère. Surtout de Rosalie, sa dernière épouse, qu'il affectionne tout particulièrement et à laquelle il aimerait tant faire recouvrer le sourire. Le couple a été durement éprouvé ces temps derniers. Trois de leurs enfants sont morts en cinq mois, enlevés par les hommes de la nuit. Leur perte a ainsi eu raison de la joie de vivre de Rosalie, affectueusement surnommée Nanan par son mari et ses enfants. Elle, si rondelette auparavant n'est plus que l'ombre d'elle-même, peinant à atteindre les quarante kilos pour un mètre soixante-douze. Comme beaucoup de Dahoméens, elle vit à présent sur le qui-vive et fait attention à chacun de ses actes, à chacune de ses paroles, n'ignorant pas qu'ils peuvent être utilisés contre elle à des fins maléfiques: prénoms, dates de naissance, vêtements, cheveux, empreintes de chaussures, si anodins dans un contexte normal, peuvent devenir de redoutables moyens d'attaque pour l'expert en maniement des forces occultes. Comme souvent, la jalousie de certains s'est déchaînée sur des innocents, afin de mieux toucher le cœur de leur véritable cible et de lui faire payer le tribut de sa réussite.
5 Décédé le 24 février 2007, Eugène Ahyi était vivant au moment de la rédaction des premiers chapitres de cet ouvrage. En souvenir de leurs entretiens émouvants, l'auteur n'a pas souhaité les modifier après son décès. 6 Expression béninoise pour désigner la sorcellerie.

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Le commerce florissant dont peut s'enorgueillir la famille Ahyi en gêne en effet plus d'un à Abomey. Son succès n'est pourtant que le fruit d'une vie de labeur, empreinte de nombreux sacrifices pour donner une éducation irréprochable à tous ses enfants élevés dans la piété protestante. En ce mois de mars 1934, Nanan est inquiète, car les médecins yovos? une nouvelle fois consultés, ne savent donner aucune explication à la grosseur de son abdomen qui, de semaine en semaine, prend davantage d'ampleur. Elle a beau avancer l'hypothèse d'une grossesse, le corps médical se refuse à l'admettre. Comment pourrait-il s'agir d'une grossesse, alors qu'aucun mouvement de fœtus n'est perceptible à l'auscultation ou à la palpation? Nanan reste perplexe, car pour avoir été enceinte sept fois, elle connaît parfaitement les sensations que procurent les mouvements d'un enfant qui se développe normalement dans l'utérus. Or, là, rien. Malgré sa maigreur, son ventre grossit. Elle, ne voit ni ne sent pourtant rien bouger. Les médecins Yovos auraient-ils raison? Impossible pour Nanan de l'envisager sérieusement, car elle n'a plus de règles depuis huit mois. Et ses seins? Eux aussi ont grossi. Ne sont-ce pas là les signes avérés d'une grossesse? Sans doute. Pourtant, à trentedeux semaines d'aménorrhée, les mouvements du fœtus devraient être visibles à l'œil nu. Par ailleurs, si ce dernier était mort, l'abdomen de la mère ne continuerait pas à grossir. Les médecins sont donc formels. Il ne peut s'agir d'une grossesse. Ils lui confirment ce que l'infirmier major ne cesse de lui répéter depuis plusieurs semaines: "Y'a rien dedans f", Pire. Ils envisagent une intervention chirurgicale pour tenter de découvrir l'origine de cette grosseur. Toutes ces pensées l'obsèdent sur le chemin du retour à la concession. Elle s'interroge sur la réaction de son mari lorsqu'elle lui fera part, ce soir, de l'éventualité d'une opération. Pourquoi le sort s'achame-t-il ainsi sur leur famille depuis quelques années? Nanan est moralement atteinte et prie pour
? Désignation de l'Homme blanc en langue fon.

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que les médecins aient raison et qu'elle ne soit pas enceinte. Elle ne supporte pas l'idée de devoir vivre ce que ses beaux-parents ont enduré avec la perte de douze enfants avant la naissance de Robert. Une cicatrice sur la joue droite de son mari marque d'ailleurs le souvenir des cérémonies auxquelles ses parents ont dû le soumettre pour qu'il échappe à la mort. Dès leur plus jeune âge, les enfants sont ainsi confrontés à ces pratiques occultes. Béatrice Ahyi n'a pas échappé à ce malheureux destin et ce jour de mars 1934, bien à l'abri dans le ventre protecteur, elle perçoit sans aucun doute les angoisses de sa mère. Car, le lecteur l'aura compris. Nanan est bel et bien enceinte. Telle est en tout cas la position inflexible sur laquelle se campe Robert quand sa femme lui rapporte les propos des médecins. Il ne saurait être question que son épouse subisse une intervention chirurgicale. D'après leurs calculs, Nanan doit être enceinte de 8 mois. Ne reste plus qu'un mois à attendre. L'avenir leur donnera raison, car le 7 avril à 0 h 12, naît une petite fille, à laquelle ils donnent les prénoms de Béatrice Akpé8. A la naissance, l'enfant baigne dans quatre litres de liquide amniotique, alors que la norme est évaluée à un demi litre environ. L'importance de cet environnement liquide expliquerait donc l'imperceptibilité des mouvements du fœtus à la palpation et à l'auscultation. Bien des années plus tard, lorsqu'elle sera devenue gynécologue-obstétricien, Béatrice se demandera si l'excès de liquide amniotique n'était pas tout simplement dû à une grossesse gémellaire. Les témoins de l'époque lui ont en effet rapporté que son expulsion avait été suivie de celle d'une sorte d'élément remuant que le médecin chef avait immédiatement placé dans un bocal rempli de formol. L'histoire ne dit pas ce que le bocal est devenu, mais il est vraisemblable de pouvoir avancer qu'un des jumeaux se serait normalement développé et que l'autre, bien que toujours vivant, n'aurait pas évolué.

8 Signifie merci en langue mina.

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Quoi qu'il en soit, ce 7 avril 1934, Béatrice est un nouveau né en pleine santé qui, dans le secret de son inconscient, a sans doute déjà décidé de prouver au monde que, contrairement aux affirmations de l'infirmier major: Y'avait bien quelqu'un dedans!

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Une enfance austère, mais heureuse

La naissance de Béatrice ne rendit pas sa joie de vivre à Rosalie Ahyi. Au contraire. Terrorisée par l'idée de perdre à nouveau un enfant, Nanan va élever sa fille dans une atmosphère de crainte permanente. Pour comble de malheur, Béatrice tombe très souvent malade. Plusieurs fois par mois, généralement durant les absences de son père, elle développe des abcès pernicieux à forme tétanisante, sorte de complication de crises de paludisme provoquant des convulsions. Dans ces moments-là, tout le monde s'active, court partout pour trouver le remède idoine. Fréquemment, des amulettes pendent à son cou pour conjurer le mauvais œiL.. En dépit des esprits malins qui planent régulièrement sur la famille, l'enfance de Béatrice se déroule dans un environnement familial harmonieux. Son père y est attentif Sa polygamie n'altère en rien l'ambiance chaleureuse de son foyer, contrairement aux fréquentes disputes qui éclatent entre coépouses dans les familles polygames. Michel se souvient aujourd'hui que les colères de son père contre l'une de ses épouses, se muaient invariablement en chanson, inventée pour la circonstance, et dont les paroles traduisaient son profond mécontentement. Enfant, Michel ne prêtait guère attention aux paroles des chansons de son père. Ce n'est que parvenu à l'âge adulte et le voyant

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