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Réflexions et scènes de vie d'un artiste contemporain

De
256 pages
Yves Alcaïs tente ici de clarifier le rapport intime qu'entretient l'artiste avec son art et de s'interroger sur ce que pourrait être l'acte de création. Une approche simple en apparence pour quelqu'un qui vit quotidiennement de l'intérieur cette expérience. Un témoignage vivant de ce qu'est la vie d'un atelier d'artiste en France à l'orée du XXIème siècle.
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Du MEME AUTEUR:

Montparnasse sortie rue du départ, roman Editions Pierre Chalmin, Paris, 1996. L 'héritage, roman, Editions des Cahiers Bleus -Troyes 1997

Illustration de couverture: Verte passion Peinture à l'huile d'Yves Alcaïs

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Réflexions et scènes de vie d'un artiste contemporain

Préface de Louis-Albert

Réuah

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Hannattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Hannattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Hannattan
1200

Burkina Faso
villa 96

logements

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

12B2260 Ouagadougou 12

Collection AudioVisuel Et Communication (AVEC)
coordonnée par Bernard Leconte

"CHAMPS VISUELS" et le CIRCA V-GERICO (université de Lille 3) s'associent pour présenter la collection Audio Visuel Et Communication (AVEC). La nomination de cette collection a été retenue afin que ce lieu d'écriture offre un espace de liberté le plus large possible à de jeunes chercheurs ou à des chercheurs confirmés s'interrogeant sur le contenu du syntagme figé de "communication audiovisuelle", concept ambigu s'il en est, car l'audiovisuel et, faut entendre, ici, ce mot en son sens le plus étendu - , celui de Christian Metz, qui inclut en son champ des" langages" qui ne sont ni audi 0 (comme le dessin, la photographie, le photo-roman ou la bande dessinée), ni visuels (comme la radio). L'audiovisuel est, on le sait, mono directionnel, contrairement à ce que tente de nous faire croire ce que l'on peut nommer 1" l'idéologie interactive". Or, la communication implique obligatoirement un aspect multi polaire.. .

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dernières parutions Isabelle JURA, Des images et des enfants, 2000. * Jean UNGARO, André Bazin - généalogies d'unE théorie, 2.000. - approche théorique, * Françoise MINOT, Quand l'image se fait publicitaire méthodologique et pratique 2.001. * Odile BEACHLER, L'espace filmique - sur la piste des diligences, 2.001. Le cinéma allemand sous Hitler - l'âge d'or * Nathalie DE VOGHGELAER, ruiné, 2001. * Guy GAUTHIER, Chris Marker, écrivain multimédia, 2.001. * Bernard LECONTE, Lire l'audiovisuel - précis d'analyse iconique, 2001. L'impopulaire télévision populaire - logiques sociales; * Sébastien ROUQUETTE, professionnelles et normatives des palabres télévisées (1.950-2.000), 2 001. * Françoise SOURY -LIGIER, "Parle petit, la télé t'écoute l" - le langage et la télévision à l'école, 2.002. * Fanny ÉTIENNE, Films d'artlfilms sur l'art - regard d'un cinéaste sur un artiste, 2.002. une esthétique contemporaine de l'album- de jeunesse: * Jocelyne BEGUERY, de grands petits livres - 2.002. * Bernard LECONTE, Télé, notre bon plaisir, énonciation télévisuelle et pédagogie, 2002. * Érika THOMAS, Les té lén ove las, entre fiction et réalité, 2002. * Jacques DEMORGON, Les sports dans le devenir des sociétés - médiations et media. 2005.

A Mary, Aurélia, Alexandre

http://www.1ibrairieharmattan.com di ffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9886-1 EAN : 9782747598866

Préface

Pour beaucoup, l'art contemporain paraît dur et mystérieux, parce qu'il semble avoir évacué les sentiments humains, qu'il privilégie radicalement l'objet par rapport au sujet. Objet de commerce, de spéculation autant qu'objet d'art. Yves Alcaïs lève ici un coin du voile, et, dans une chronique vivante et variée, nous rend soudain proche un personnage aussi énigmatique qu'emblématique de la modernité: le peintre abstrait. Les émotions qui agitent son héros, Luc le bien nommé, quand il pénètre chaque matin dans son atelier, soupèse de l 'œil ses couleurs, l'apparentent à un lointain prédécesseur s'apprêtant à représenter une Madone, tandis qu'un camarade qui attend l'obscurité avant d'entrer en action évoque la patience du peintre sur le motif. Le tout raconté dans un style limpide et avec un humour qui ne sont pas les choses les mieux partagées au sein de cette élite. Les démêlés des maîtres d'autrefois, avec moines et corporations, on les retrouve dans une scène à la Pinter où l'on voit un couple bourgeois se déchirer, puis se réconcilier devant l'artiste pris comme intervenant du psychodrame, bénévole, car bien sûr on n'achète pas, ou rarement, tout en tremblant de passer à côté de la très bonne affaire.

Deux

épisodes sont particulièrement saisissants. Une

vente aux enchères au cours de laquelle le héros, aidé d'un complice, achète à tour de bras les œuvres des copains, afin de leur épargner l'infamie, mesurée au regard de la valeur dominante, l'euro. Et surtout, un récit véritablement célinien qui, derrière la loufoquerie, montre l'autodestruction d'un artiste qui paie de sa vie l'audace de s'être enfoncé trop loin dans les profondeurs dange-

reuses du psychisme - là, Yves Alcais rejoint les récentes
conclusions du grand psychanalyste parisien André Green. On l'aura compris, ce livre, c'est l'Envers de la peinture contemporaine, l'épopée des obscurs, des sansgrades qui font une culture autant que les célébrités. Ce qui ne doit pas nous détourner d'aller contempler, quand l'occasion s'en présentera, les pastels, les gravures, les toiles d'Yves Alcais comme on déguste un bon cru loin des soucis du vigneron.

Louis Albert Révah, écrivain et historien, juin 2005.

10

1. Peinture :frappez avant d'entrer

Le poids du ciel pèse trop lourdement sur le dos des artistes, soupirait Luc, en enfilant sa combinaison qui, un jour lointain, avait dû être blanche. Comme chaque matin il se retrouvait ici, dans l'antichambre de son atelier, le sas, comme il aimait dire, sas par lequel il devait obligatoirement passer pour retrouver ses toiles, sas qui n'était rien d'autre que le salon-cuisine de la petite maison attenante à son lieu de travail. Il venait de rabattre les volets, et une clarté, comme venue du fond des temps, filtrait des ouvertures. Une journée de purgatoire! maugréa-t-il en laissant aller son regard à cette teinte glauque, immobile, comme aveugle, qui habillait si malencontreusement cette matinée. Les limbes! corrigea-t-il en soupirant. C'était un jour déjà las, un jour forcé à vivre, un jour qui, à peine commencé, aurait voulu être fini. Encore du gris! Toujours cet infâme gris, pestait Luc en tirant sur sa fermeture éclair. Ce matin-là, il était de fort méchante humeur, car être plongé dans ce ventre nébuleux aux bordures nomades, rendait difficile, voire aléatoire, le passage.

Le passage? Oui, le passage! Luc ne parlait jamais de ce moment si particulier qui précédait l'acte de peindre. Pourquoi? Parce qu'il avait peur qu'on ne lui rît au nez! Et pourtant, le passage était une obligation. Pour pouvoir peindre, il fallait d'abord passer! Passer, mais passer quoi, ou au travers de quoi? Luc aurait été bien gêné de l'expliquer. Tout au plus aurait-il pu dire qu'entre le moment où il arrivait à l'atelier et celui où il se mettait à peindre il y avait un temps incompressible qu'il aurait bien souhaité supprimer, mais auquel il ne pouvait échapper. Il imaginait un long couloir aveugle dans lequel il devait errer en tâtonnant pour se laisser dépouiller. Car aborder la peinture nécessitait un état particulier. Il fallait quitter sa peau du quotidien, se vider des scories déposées dans quelque recoin de l'esprit, se nettoyer des petits problèmes du jour, oublier le rendez-vous manqué, la parole mal interprétée, toutes choses qui, au moment le plus inattendu, réapparaissaient comme pour faire la nIque. Le passage était dépouillement. Mais c'était aussi plus que cela. Pour quitter le monde du foisonnement épais des corps pleins, le monde balisé, où tout pouvait être nommé, il fallait muer. Le passage était ce moment privilégié où le corps et l'esprit se transformaient, par il ne savait quelle alchimie, pour permettre l'entrée dans un univers différent. Le passage était ce changement de perception dans un chancellement de l'être. 12

C'était aborder un inconnu qui devenait, pour les peintres avancés sur la voie, un univers aussi réel que celui qu'ils abandonnaient. Dans ce lieu magique, il n'y avait ni frontières ni temps! Oui! Aussi fou que cela puisse paraître, ce monde nouveau était hors de toutes mesures. Luc, grand amateur de science-fiction, aimait le comparer à un monde parallèle. En enfilant chaque matin sa combinaison de peintre, il avait l'impression de revêtir une tenue de cosmonaute. Dans les périodes qui précédaient le passage, Luc avait un comportement bizarre. Lui, si distrait, devenait nerveux, tatillon, maniaque, anormalement présent aux plus petites choses. Lui, aux gestes habituellement généreux, se transformait en automate aux mouvements saccadés. Un peu paradoxalement, une grande maladresse s'emparait de lui, mettant souvent en grand danger un vase ou un plateau de fruits. Il semblait occupé par une force obscure, entraîné par quelque diablotin malicieux. Son regard souvent lointain se faisait scrutateur, s'attardant à tout et à rien. Que trouvait-il donc de si impérieux à déplacer ce cendrier en verre fumé dont on lui avait fait cadeau il y a longtemps? Que voulait-il à cette coupe de fruits sans fruits qu'il détaillait en entomologiste, à cette modeste boîte d'allumettes, à ce morceau de marbre bleu des Andes, ou encore à cette petite cuillère rescapée d'un thé tardif? Et puis pourquoi, d'un coup, se saisissait-il de ces objets pour les ranger avec une grande méticulosité? À quoi pouvait-il bien songer en alignant la boîte d'allumettes sur le bec de la théière, ou en faisant glisser le bloc de marbre bleu jusqu'au plateau de fruits? Voilà la marque d'un dérangement inoffensif, mais évident, n'aurait pas manqué de noter un observateur attentif.

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Et si celui-ci avait eu quelque patience, il aurait constaté que les objets ainsi déplacés se retrouvaient alors dans un ordre déterminé et il aurait vu se dessiner une figure géométrique étrange, que Luc, petit à petit, s'efforçait à préciser. Pourquoi une telle fébrilité dans l'ordonnancement de l'inutile? Peut-être, par ces gestes en apparence absurdes, installait-il des barrages filtrants, des goulots d'étranglement, aux flots encombrants du monde des choses. Sans doute donnait-il ainsi à son esprit la souplesse nécessaire au glissement imperceptible du monde du quotidien à l' espace dans lequel se déployait la peinture. Ne fallait-il pas voir dans cette ébauche de mandala la recherche de l'entrée menant à cet ailleurs convoité! Une fois l'ouverture acquise, il fermait les yeux, et un sourire discret venait fleurir ses lèvres. Alors, comme sortant d'un rêve, son regard errait, étonné, sur son environnement. Il pouvait franchir le seuil de son atelier tête haute. Quelquefois même il lui arrivait de chantonner!

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2. Couleurs: premiers émois

Les plus anciens souvenirs qui venaient à Luc de ses premiers pas sur la voie de la peinture étaient la déroutante fascination ressentie à la vue des couleurs sorties des tubes. Devant ces petits tas informes, fades, inertes, singulièrement fragiles, il s'était plongé dans une longue rêverie proche de la méditation. Etait-ce donc «ça» qui avait produit les plus beaux des chefs-d'œuvre? Etait-ce donc par ces petites choses que s'étaient épanouies l'âme de Véronèse, la plénitude sensuelle du Titien, la douceur immatérielle de Corot? Il avait continué à les scruter comme pour tenter de surprendre un improbable secret. Peine perdue! Son regard, vaguement inquiet, n'avait recueilli qu'absence et silence. y a-t-il quelqu'un dans la maison? leur avait-il lancé, excédé. Etes-vous simplement endormies ou déjà mortes? Existez-vous vraiment? Mais personne, évidemment, n'avait répondu! Il s'était laissé aller à soupirer: Des zombies! Ce sont d'amorphes zombies! Et c'est avec cela que je devrais travailler! Quelle désespérance! Il n'en voyait pas la moindre nécessité. Cependant, au moment même où son attention s'était relâchée, il avait pris conscience d'un changement. Les petits tas étaient

toujours aussi ternes, mais de ces tas naissait le sentiment étrange d'être épié. Oui, épié! Allons donc, s'était-il dit, je deviens barjo. Comme si des ectoplasmes pouvaient voir! Pourtant, gêné, il avait détourné les yeux.
- Ces choses ne sont que des choses! avait-il lancé à

voix haute en un défi. Pourquoi alors ne se résolvait-il pas à les toucher franchement? Comment aurait-il pu devenir peintre s'il ne pouvait les tâter! Cette idée l'avait fait rire. Cependant, il prenait conscience qu'il avait une appréhension à les déranger. Les déranger, vous vous rendez compte! Insidieusement lui venait à l'esprit que ces « choses» devenaient autres. Quoi? Il n'en savait fichtrement rien, mais plus le temps s'écoulait, plus il lui était difficile de les concevoir inanimées, elles, pourtant de simples, d'inoffensives couleurs! - Vivantes! s'était-il exclamé, ahuri d'avoir pu penser pareille énormité. Qu'avaient donc ces teintes de si particulier pour les rendre capables de faire basculer son esprit? Son trouble provenait sans doute de la nature même du matériau. Que penser de cette forme aléatoire de structure improbable à la densité inconnue! Quant à la couleur, ah ! ne parlons pas de la couleur. Certes, ce vert avait, dans un coin du cerveau de Luc, une place bien établie. Mais à y regarder de près, c'est-à-dire longuement, ce vert faisait problème. Où commençait-il? Où finissait-il? Luc ne pouvait le dire. Le vert fluctuait au fil du ressac de son imagination, augmentant ou rétrécissant, débordant ou s'amenuisant, bousculant ainsi la conscience qu'il en avait jusqu'alors. Que sais-tu de moi? semblait-il interroger, tu ne sais rien. Rien de rien! Ce vert le défiait. 16

Abasourdi par de telles pensées, Luc avait levé les yeux au ciel, tout à la fois pour le fuir et pour chercher quelque réponse. Comment se pouvait-il que ce petit tas, parfaitement banal, le déstabilise autant? Pourtant, autour de lui, que voyait-il partout? De la couleur! Sur cette étoffe, sur ce fauteuil, sur les murs! Tout, quand on y songeait, était couleur. Rien qui ne le soit pas! Cette constatation l'avait rassuré un temps avant de le plonger dans la perplexité. Pourquoi donc les couleurs disposées sur les objets ne l'avaient-elles jamais importuné, alors que celles avec lesquelles il avait décidé de travailler le dérangeaient tant?
- Pardi! s'était-il exclamé, ces couleurs qui m'en-

tourent, je n'ai aucune intention de les changer. Elles sont là, elles y restent. Je les laisse tranquilles et elles me fichent la paix. Lui était venue alors l'image de la fourmilière, paisible, jusqu'au moment où le promeneur curieux lui donne un vilain coup de pied. Voilà qui est évident, s'était-il dit, mon regard fouisseur devient pied dévastateur. Mon œil, animé de désir, devient instrument. Ainsi, par un phénomène que je ne m'explique pas, quand je plonge dans le vert, je le transforme. Je l'extrais de sa matière, j'annule ses caractéristiques fondamentales, forme, masse, et même, paradoxe ultime, couleur. Je le détache de la réalité. Je l'humanise. Oui, je l'humanise comme pour le rendre plus ingérable par mes yeux avides. Tout cela parce que mon intérieur voit en lui ce que je ne vois pas et l'appelle. Mon regard est une échelle que je lui tends.

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En le désirant, je l'éveille, je deviens son Prince charmant, sans toutefois savoir qui va venir en moi, princesse ou sorcière, ange ou démon. Une fois captées ces puissances invisibles, puisqu'il faut bien les nommer, où iront-elles, et jusqu'où? Quels pouvoirs auront-elles? Comment savoir! Moins denses que le plus faible des neutrinos, elles restent indécelables, inaccessibles, incontrôlables. Peutêtre deviendrai-je leur champ d'expérimentation, leur salle de jeu. Peut-être rafleront-elles ma mémoire, biaiserontelles mon jugement, changeront-elles mes sentiments, multiplieront-elles mes désirs. Que sait-on de l'invasion des couleurs? Et à qui pourrais-je témoigner de cette intrusion, sinon à quelque psychiatre? Luc, à ce stade de réflexion, prenait conscience de son grand malaise. Il avait touché là, sans le savoir encore, à l'essence de la peinture, à son côté magique, à sa nocivité aussi, car la peinture, il l'avait expérimenté bien plus tard, pouvait être dangereuse. Combien de temps était-il resté là, le regard étiré dans ses folles pensées, emporté par des teintes, songeait-il encore, lointaines cousines de celles employées par le Giorgione, Zurbaran, ou Vermeer! Toute cette magie qu'ils avaient réussi à leur insuffler le décourageait, le paralysant encore plus.
- Que suis-je comparé à eux? se disait-il. Rien! Moins

que rien. Juste une taupe aveugle. Comment pourrais-je jamais donner à ces fantasmagoriques fantoches déprimés la moindre touche de vie! Mais une voix résonnait en lui: 18

- Tu n'es qu'une poule mouillée! Que crains-tu donc? Ces couleurs sont à toi, tu les as dûment achetées, et tu peux les balancer quand tu le souhaites. Tu ne vas tout de même pas te laisser impressionner par ces infâmes petits tas, même s'ils te paraissent bizarroïdes. Laboure! Fouaille ! Triture! Après un long soupir libérateur, Luc était enfin passé à l'acte. Cependant, par un sentiment exagéré de prudence, il avait échangé la brosse qu'il tenait en mains depuis plus d'une heure pour un couteau neuf de peintre. Il lui semblait que la partie métallique de cet outil, ferme et très mince, offrait moins de prise à un éventuel retour de flamme. Il avait consciencieusement étalé les couleurs l'une après l'autre sur sa palette vierge. Ainsi, en perdant leur discrétion, elles perdaient un peu de leur mystère. En pleine lumière, dénudées, si l'on pouvait s'exprimer ainsi, elles s'offraient, presque impudiques, laissant se révéler ici un éclat inattendu, là une grâce naturelle, ou encore une étrange langueur. - Voilà donc de quoi j'avais peur! s'était exclamé en riant Luc. Suis-je bête! C'était si simple! Cependant, à bien y regarder, le vert, par exemple, ainsi exposé, bien en vue, semblait, comment dire, être là et... ailleurs. Mais dans quel ailleurs? Luc, se laissant envahir par le rêve, avait l'impression que cet ailleurs n'était pas si loin, car s'il voyait le vert dehors, il le percevait dedans. Le vert semblait s'être dédoublé. Sa main était devenue son œil et la supposée protection de l'instrument n'existait pas. Toucher la couleur n'était pas la faire sienne, mais lui offrir la possibilité d'aller en soi.

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Ainsi, cette teinte, issue d'un bleu primaire et d'un jaune banal, s'était singulièrement transformée juste par le simple intérêt qu'il lui avait porté. Elle avait quitté sa parure matérielle pour se métamorphoser, comme une chenille devient papillon. Et, comme douée d'ubiquité, elle existait maintenant en deux endroits et sous deux formes. Elle vivait, faiblement, au dehors, mais bien plus intensément au dedans! Car ce vert s'était instantanément propagé. Rien ne l'avait arrêté. Il était allé occuper les lieux les plus retirés, des lieux dont il ne soupçonnait même pas l'existence. Tout s'était passé comme si cette couleur avait été attendue, reconnue, car déjà elle était fêtée. Son corps l'avait acceptée comme une vieille amie et, plus surprenant encore, elle semblait tout connaître de lui. Surgissant dans sa mémoire la plus profonde, cette dernière s'était empressée de lui offrir tout ce qu'elle possédait, feu d'artifice de souvenirs inattendus et bigarrés. Avaient dévalé ainsi, cul par-dessus tête, un déjeuner sur l'herbe un beau jour d'été, la mer à Marseille, la tempête à Quiberon, un matin frais au Mexique. Et puis Pâques à Coutainville, le pull tricoté par sa mère, un pull vert évidemment, qu'il avait toujours détesté, mais toujours porté.

Le vert - peine sollicité, du bout des lèvres invité! avait réveillé les oubliés, les abandonnés, les chassés, et même ceux qu'il pensait morts. Et comble! Non content d'être en place, il avait appelé à la rescousse tous ses cousins, les verts pâles, les verts clairs, les bleuissants, les rougissants, les jaunissants, les verdoyants et même les verts-de-gris! Ce phénomène avait tellement choqué Luc qu'il avait été obligé de détourner son regard. Qu'il aille donc au diable! Mais le diable, pour ne pas dire le vert, était dans le fruit. Et s'y trouvait bien.

20

La couleur, ainsi activée à des fins personnelles, avait donc du pouvoir, et quel pouvoir! Celui de se transmuter en une puissance dérangeante aussi forte qu'étrange, aussi vivante que fertile, qui s'arrogeait instantanément tous les droits, et particulièrement les droits de passage, qui, parcourant les voies les plus secrètes, violait - avec quelle légèreté! - sa plus profonde intimité. Et cela avec, lui semblait-il, l'assentiment de soimême, ce qui était d'une absurdité incompréhensible. Quelle traîtrise! Ces couleurs, à l'aspect si pudique proposé au regard du néophyte, n'étaient que ruse et leurre. Cet état, cet étalement plutôt, n'était qu'incitation à le pousser lui-même à se dévêtir. La couleur, si attendrissante dans son dénuement, semblait lui dire:
- Tu vois comme je m'offre à toi, tu peux, tu devrais

faire de même, tu devrais t'ouvrir. Ce qu'il avait naturellement fait. C'était ainsi qu'il s'était laissé berner par un banal vert de Sèvres. Pourtant, il n'avait pas eu à s'en plaindre. Après la surprise d'avoir été envahi avec une si grande facilité, il avait été obligé de constater que cette couleur n'avait éveillé en lui que d'heureux souvenirs, n'avait forgé que des associations agréables. Très bien. Mais qu'engendreraient un rouge, un jaune citron, un violet ou bien un noir? Un noir, dans la pensée de Luc, ne pouvait qu'être synonyme de malheur, et peut-être qu'en le malaxant allait-il amener à la surface tous les désastres passés. N'allait-il pas remuer la fange de ses échecs personnels qu'il avait mis tant de temps à gommer? Non, les chemins ouverts par l'acte n'avaient pas l'air si aisés! de peindre

Mais peut-être était-il paranoïaque, ou schizophrène. Cet état était-il personnel ou bien commun à tous les 21

peintres? Il ne pouvait évidemment pas, à ce moment-là de sa vie, répondre à pareille interrogation. Tout en restant prudent, en attendant d'en savoir plus, il devait voir le bon côté de la chose. Si une couleur des plus banales, provoquait en lui une telle résonance, ne devait-il pas considérer ce fait comme un privilège? N'était-ce pas un signe positif, que son corps, affamé semble-t-il, ait accueilli, avec une implorante avidité, ce déferlement? Que celui-ci ait produit, avec quelle rapidité, un tel bouquet d'associations, n'étaitce pas l'évidence qu'il devait aller de l'avant? Une telle vivacité, une telle impétuosité festive ne traduisaient-elles pas une nécessité? N'était-ce pas là le signe qu'il était un artiste en devenir? Cette pensée lui avait procuré une sensation de bienêtre. Ayant levé les yeux, et regardé le ciel par delà sa fenêtre, comme pour y trouver une confirmation, il se souvenait d'avoir souri, car le ciel, jusque-là nuageux, s'était éclairci à ce moment précis.
-

Allons, s'était-il dit, lorsqueje pourrai chevaucherces

êtres étranges, jusqu'à quelle contrée n'irai-je pas! Quels continents inconnus n'aborderai -je pas! Il jubilait déjà de sentir ces appels sauvages venus de l'avenir. Et, sans plus aucune retenue, il avait écrasé un rouge, puis un jaune, puis toute une théorie de teintes fraîches qui n'en demandaient pas tant. Savait-il vraiment, qu'en faisant ce simple geste, il avait délaissé le monde carré, le monde commun, où toute cause était suivie d'effet, où tout pouvait s'expliquer, où tout n'était que clarté, simplicité, pour un lieu improbable, inconcevable, sans nom, façonné par des miroirs truqués, un univers aux cent mille facettes toujours changeantes, où ce que l'on croyait être n'était jamais, et où ce que l'on pensait ne jamais exister s'épanouissait? 22

Luc contact fronter C'était

avait très vite ressenti son infinie faiblesse au improbable de cet inconnu. L'affronter c'était afl'impossible, c'était accepter l'incompréhensible. être condamné à errer, à ne cesser de s'interroger,

sans jamais obtenir de réponse. C'était vivre - quel paradoxe ! - dans le noir le plus complet. Sa force, si force il y
avait, tenait simplement dans ce désir, ancré en lui, de passer les frontières, d'aller au-delà. De ce monde biaisé, il ferait sa forêt magique dont il s'efforcerait d'être l'enchanteur. Car n'était-elle pas, ainsi qu'il le pressentait, constituée d'une substance qui ne pouvait être que sa propre substance? Il savait obscurément qu'elle lui révélerait, dans l'exacte proportion de son engagement à la défricher, certains des trésors qu'elle recelait.

23

3. Philibert fil de fer

Fil de Fer, une relation de Luc, se nommait en fait Philibert. Il était si mince et si long qu'on avait depuis fort longtemps détourné son patronyme. Fil de fer-Philibert était né d'une Américaine, entichée d'art et d'artistes, et d'un Marseillais vendeur de couleurs. Fil de fer tenait de Marseille un bagout époustouflant, et il avait hérité de l'Amérique un profond sens du commerce. Il avait été décorateur, architecte d'intérieur, jazzman, barman, ingénieur, peut-être même barbier. Il était arrivé à Paris via le Canada et Saint-Domingue, pour ce qu'on en connaissait, car sa vie tenait du rêve autant que du mystère. Il s'était installé à Montreuil où il avait acheté un atelier, et avait décidé d'être peintre. Pourquoi peintre? Pourquoi pas, aurait-il répondu! Il avait raconté à Luc, un jour de confidence, qu'après avoir pris cette décision « il ne savait toutefois vraiment pas ce qu'il allait peindre », ce qui paraît assez normal pour un peintre, mais « qu'il allait vite trouver ». De fait, s'étant procuré l'Officiel des galeries, il avait, en quelques jours, écumé la plupart de celles-ci.