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S. comme usine

De
156 pages
Voici la lutte d'une jeune femme, déléguée du personnel dans une usine d'hommes, et de ses compagnons d'insoumission. Ils s'engageront dans un conflit de plusieurs mois en 1979, puis auront à affronter les multiples mesures répressives mises en oeuvre par la direction lancée dans une politique de réorganisation des forces de travail. Du passé ? Au printemps 2006, Mittal Steel prit possession d'Arcelor... une fusion appelée à supprimer de nombreux emplois. Des travailleurs payeront le tribut de la valorisation sans frein de la domination sans partage du capital.
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Cela faisait bien longtemps que la sidérurgie n’avait plus fait la une des médias. Depuis plus de 30 ans, les effectifs des principales usines européennes rassemblées dans un groupe unique fondaient dans la discrétion d’une « optimisation » permanente. La diminution des effectifs avait pris le rythme d’une déperdition au long cours, juste repérable sur les courbes des experts. Parmi tant et tant de « dégraissages », de fermetures brutales d’entreprises survenues depuis, la grande braderie de la sidérurgie qui, après celle des mines, saigna cette industrie de 50 000 emplois dans les décennies 60 et 70, était vraiment du passé. Qui se souvient de l’année noire de 1979 où, en 18 mois, près de 22 000 emplois, dont 14 000 dans le bassin lorrain, furent supprimés ? Qui se souvient de la formidable lutte des sidérurgistes, de leur vaillance et de leur échec ? Qui se souvient que, suite à la faillite des maîtres de forges, on nationalisa les pertes pour, toute honte bue, reprivatiser les profits dès que la rentabilité fut retrouvée ? Ceux qui subirent se souviennent : la Lorraine sinistrée, des villes entières, Longwy d’abord, mais aussi Thionville, la quasitotalité des usines des vallées de la Moselle, de l’Orne, de la Fensch, mais aussi le Pas-de-Calais avec Denain et Valenciennes, la Normandie et Mondeville, autant de lieux et d’hommes qui vivaient des mines et de la sidérurgie furent vidés de leur substance, privés d’existence, dans cette gigantesque faillite. Des luttes, encore plus oubliées, allèrent de pair avec ces liquidations : celles des grandes usines sidérurgiques « performantes » de Dunkerque et de Fos-sur-mer à qui, entre automatisation et intensification du travail, fut imposée une baisse drastique des coûts de production. Du passé ! Au printemps 2006, Mittal Steel lançait une OPA sur Arcelor. La nouvelle fut d’abord accueillie par des cris d’orfraies de sa direction au nom d’un patriotisme économique (de quels pays ?) qui sentait surtout la perte de pouvoir de quelques-uns. Le gouvernement français y joignit sa tartuferie en donnant brièvement de la voix. Leur « résistance » dura le temps de

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réaction des marchés financiers qui, bientôt ralliés, convainquirent les actionnaires de l’impérative nécessité de cette « alliance ». La fusion Arcelor - Mittal eut lieu. Elle pourrait, prédit la presse, entraîner près de 30 000 suppressions d’emplois, négligeable facture pour des actionnaires. Près de 30 ans après, le même mot de « restructuration » resurgit pour couvrir les mêmes méfaits. Sentiment amer d’un éternel recommencement dans cette société capitaliste où les mêmes, toujours les mêmes, payeront la facture. Quelles usines seront cette fois rayées de la carte ? Quelles régions seront plombées par leurs disparitions ? Quels travailleurs de France ou d’ailleurs payeront le tribut de la valorisation sans frein et de la domination sans partage du capital ? Janvier 2008 : Gandrange, la Lorraine encore, ouvre la liste.

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Prologue
« Il y a quelqu’un, il y a quelqu’un ? » Ma voix résonnait dans des couloirs déserts sur lesquels s’ouvraient des portes de bureaux, vides en ce samedi matin d’une fin de mois de juin d’avant vacances. Nous avions manqué un panneau indicateur et la voie qui bifurque à gauche vers « l’Audience », et nous roulâmes plusieurs kilomètres sur la voie rapide avant de pouvoir faire demi-tour. J’avais oublié depuis 25 ans cette route, cette bifurcation empruntées pourtant 5 jours sur 7, en car ou en voiture, pendant plus de 6 ans. Le portail principal était fermé et nous errâmes quelques minutes avant de trouver une entrée et la salle de conférence où nous nous rendions. L’habitude, à l’époque, m’avait rendu les accès familiers et je ne me souvenais plus de l’extrême discrétion avec laquelle l’usine était signalée. Il fallait prêter une grande attention pour apercevoir un panneau maison de petite dimension placé à 200 mètres du portail portant l’inscription « S. Méditerranée ». Certes, les cheminées des deux hauts fourneaux, la masse compacte de l’aciérie, les entrelacs des bandes transporteuses de minerai profilaient le paysage depuis la voie rapide. Mais, à cette distance, leurs contours embrumés et fantomatiques ne permettaient pas à un étranger aux lieux d’imaginer que fonctionnait là l’une des usines sidérurgiques les plus importantes d’Europe. Dans une société qui pratique une exhibition attentatoire de ses panneaux publicitaires les plus dérisoires, cette discrétion délibérée faisait contraste. Plus que l’inutilité d’une information dont le personnel concerné n’avait nul besoin, je la reçus comme la volonté de tenir à distance toute visite incontrôlée et de décourager les importuns éventuels. Pour les habitants des environs, l’usine était englobée dans une vaste zone industrielle et portuaire qui, après Berre, La Mède, Lavéra, s’était emparée de tout le territoire de Port-de-Bouc à Port-St-Louis et dont chaque élément se fondait dans une pollution banalisée. Pour les autres, les passants, ce paysage industriel aux cathédrales inesthétiques était le tribut à payer, tel un octroi obligé, pour mériter, avec ou sans tour-opérateurs, l’accès à la « vraie » nature de Camargue.

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L’usine se laissait voir pourtant, lors de visites organisées par le Service Communication. Elles s’adressaient de préférence à un public jeune, pour lequel l’objectif pédagogique autorisait que l’on montrât l’existence de lieux de travail. Une fois par mois, ces visites s’ouvraient aux proches du personnel sidérurgiste, sorties familiales où les maris, partagés entre fierté et fatigue, amenaient leur femme et leurs enfants pour qu’ils se rendent compte. C’est à l’un de ces groupes que nous devions, mes enfants et moi, nous joindre pour une dernière visite avant l’été. 25 ans ! J’avais fui d’abord cette zone comme on s’échappe d’un air trop lourd qui asphyxie pour reprendre ailleurs sa respiration. Je m’étais longtemps inconsciemment interdit de ne jamais emprunter la route à grande circulation d’où on apercevait ses formes sombres. Avec une instinctive obstination, j’avais enfoui ces années passées dans cette usine d’hommes, ne les laissant émerger çà ou là que mentionnées pour mémoire dans le flux des paroles banales, égrenées comme un épisode révolu de ma vie auquel d’autres avaient succédé, sans plus. Et puis début juin, alors qu’une séparation en solde de tout compte venait d’engloutir des pans entiers de l’histoire de ma vie, le besoin impérieux de revoir ces lieux avait fait surface dans un mélange de souvenirs contradictoires. Ces souvenirs s’installaient au cœur de ma scène intérieure et imposaient ce temps industrieux comme l’un des plus dignes d’intérêt de mon existence. Et l’usine S. était sortie de son brouillard, ses fumées, ses odeurs, ses couleurs grisâtres et rougeâtres qui mêlaient structures et matériaux, avaient recouvré leur massive vitalité. Telle une marée qui remonte et qu’il est vain de tenter d’arrêter, le travail à l’usine avait repris sa place comme une nécessaire partie de moi. S. comme salariat et sujétion, comme supérieurs et subalternes, S. comme savoir-faire et sous-traitance, comme saisissante et sale, S. comme syndicats et solidarité, comme solitude et stress. Un alliage, que dans ses contrastes je n’avais retrouvé nulle part ailleurs, se recomposait, expérience prégnante où des hommes et des machines travaillaient et fabriquaient une matière lourde, brutale, originelle. De ce contact naissait une sensation de violence conquérante et âpre qui imprégnait le collectif de

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travail et le marquait corps et âmes plus profondément que je ne l’avais compris alors. Et j’avais voulu que mes enfants, aujourd’hui grands, voient l’usine une fois avec moi, comme on transmet un legs sans héritage, comme on raconte sans dire, comme on montre pudiquement une part de soi avec la crainte d’être incompris, juste un « voilà, c’était là, c’était comme ça ». Et nous étions tous les trois égarés dans un bâtiment vide, en retard sur l’horaire, et j’appelais : « Il y a quelqu’un ? » Une jeune femme sortit de la salle de conférence et nous récupéra. Nous nous assîmes discrètement dans le petit amphithéâtre. Nous étions une douzaine à peine, tous adultes. Sur grand écran, un petit film de présentation du groupe déroulait une propagande édifiante. Le commentateur nous informait d’une voix chaudement virile sur les tonnes d’acier produites, la productivité par tonne bobine, la provenance des minerais, les performances à l’exportation… Des cartes nous montraient l’empire. L’expertise était sérieuse, optimiste, évasive sur la situation économique de l’entreprise, muette sur les projets de ses patrons et la gouvernance de son personnel. La jeune femme, membre du Service de Communication, prit le relais. Ses traits laissaient supposer une quarantaine avancée mais, vêtue d’un jean moulant et d’un caraco ajusté, elle avait l’allure dynamique qui convenait à la présentation moderne d’une usine moderne. Elle portait des cheveux mi-longs et avait accroché sur leur côté gauche une chaînette garnie de petites plumes qui accompagnait la chute de sa chevelure et apportait à son visage un exotisme attrayant. Un ton enjoué s’accordait à la silhouette. Elle énuméra les différentes étapes de la production de l’acier, des matières premières aux bobines puis, tel un prestidigitateur disposant d’accessoires pour son numéro, elle s’approcha d’une petite table sur laquelle était disposés des petits échantillons qu’elle fit circuler dans nos rangs (fer, charbon, coke, fonte, acier et une canette de bière). Dès les premières phrases, je ne me reconnus pas dans son discours : elle ne parlait pas de l’usine. Son exposé se voulait pédagogique, il était sottement scolaire. Il fonctionnait ici à contre emploi, à contre sens, raconté à des adultes, à des hommes et une femme qui faisaient ou avaient fait partie du

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personnel de S. et qui pouvaient lui apprendre l’usine. Mais elle n’avait qu’un discours en magasin, définitivement calé sur un imaginaire public de cours élémentaire, sans que l’on sache si c’était un parti pris ou simplement son niveau d’incompétence. Il me fit penser à ces cahiers de devoirs de vacances aux exercices indulgents qui demandent aux enfants - entre plage et goûter - de « compléter les mots manquants ». « Qu’est-ce que c’est ? », dit-elle en présentant la canette de bière. Elle l’avait gardée pour la fin. Personne ne répondit, non pour lui faire de la peine, mais décontenancés que nous étions par ce paternalisme infantile, spectateurs muets d’un jeu indigent. Recrutée pour le Service de Communication, le sentiment d’étrangeté que nous ressentions tenait moins à des limites techniques qu’à un éloignement évident de la production. « Elle ne savait pas l’usine », je veux dire qu’elle n’avait jamais « fréquenté » ce dont elle parlait. Elle ne s’était pas coltinée, à quelque étape que ce fut, de quelque manière que ce soit, cette transformation de la matière brute en objet « fabriqué ». Pour cette reprise de contact, j’avais inconsciemment espéré la parole d’un ouvrier, d’un technicien, d’un compagnon d’expérience imprégné de la même histoire qui aurait revivifié cette transmutation. Je réalisais que le discours pédagogique de la « gentille dame » communicante n’était au fond qu’une vulgarisation de grande surface commerciale. L’exposé terminé, la jeune femme sollicita nos questions. Un sidérurgiste quinquagénaire posa plusieurs fois une question technique sur les effets d’une augmentation de la propulsion d’oxygène dans les convertisseurs de l’aciérie. Il s’entêtait, ressassait sa préoccupation qui avait du être celle de toute une vie professionnelle et qui resterait à jamais sans réponse. Je me hasardais : « À combien s’élève le nombre de personnes employées par S. aujourd’hui ? » « 3 600 », dit-elle. Au plus fort, fin 1978, nous étions près de 7 200. Lorsque je quittai l’entreprise, l’effectif avait fondu d’un millier. Je mesurais aujourd’hui la saignée qui s’appelait « productivité du travail ». Notre guide annonça bravement que S. embauchait, preuve de sa bonne santé. Mon voisin ricana et lâcha à mi-voix : « Quelle embauche ? Ils remplacent un départ en retraite sur trois. »

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Notre visite précédait la fusion avec Mittal. Désormais, S. avait-elle un avenir ? Casqués et munis de lunettes, la visite de l’usine commença. Je fus reprise d’emblée par la double démesure d’un site qui bluffe le regard, hésitant entre la fascination et le malaise. S. n’est pas une usine mais plusieurs réparties sur une superficie surdimensionnée où les structures existantes, telles les pièces d’un jeu de construction inachevé, semblent flotter dans un habit trop grand, faute d’une deuxième tranche prévue et qui ne se fit jamais. Et pourtant, celui qui pénètre dans l’un ou l’autre des bâtiments de production à partir de l’une des passerelles surplombantes et découvre, telles des chimères crachant le feu, les machines en action, se trouve plongé dans un univers de titans. Du parc primaire de stockage aux finisseuses du train à bandes, la matière brûle sa transformation. Elle fume dans ses vapeurs à la cokerie, elle bouillonne dans les rigoles du plancher de coulée des hauts fourneaux, elle étincelle à l’aciérie quand la fonte de la poche-tonneau verse dans le convertisseur, elle coule volcanique à la coulée continue, elle rougeoie dans les brames incandescentes du train et s’éteint peu à peu dans son étirement forcené. De nos passerelles, le bruit et la chaleur étaient tenus à distance et seules les rambardes poisseuses de limaille d’acier qui collent aux doigts et aux vêtements, laissant imaginer ce qui se respire, permettent un contact sensible avec les forces en action. Toute cette conversion se donnait à voir dans un quasi-désert humain : quelques silhouettes aperçues dans la poussière et la vapeur au défournement des fours à coke, une équipe réduite dans l’attente de la trouée au plancher de coulée des hauts fourneaux, un opérateur perché dans la cabine de commande du pont à l’aciérie manipulant avec une lourde précision le convertisseur, deux ou trois aux boutons-manettes de la coulée continue, pas davantage errant dans les parcs de matériaux ou d’expéditions. Ce fut tout. Certes nous étions samedi, les cadres, les techniciens et tout le personnel à la journée étaient en famille, les équipes d’entretien étaient réduites. Mais, même en semaine, je connaissais cette impression de vacuité trompeuse que donne une industrie de process où les hommes, noyés dans le gigantisme, masqués par

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les machines et les systèmes informatiques, disparaissent de la scène. Je connaissais le faux-semblant d’une usine en continue qui semble tourner toute seule, où les salles de contrôle aseptisées ne paraissent requérir que la surveillance distraite de quelques pupitreurs. Mais nous étions 7 000, une ville, aujourd’hui encore 3 600 avait dit notre guide aux petits plumets. Nous nous côtoyions par dizaines chaque jour, par centaines au self. Les équipes se chevauchaient, se relayaient, journée, 2X8, 3X8. Je savais la mobilisation des services d’entretien lors des arrêts décadaires, la complexité des opérations de consignations pour arrêter les machines, et j’avais eu à soutenir, dévolus aux travaux les plus durs dans tous les secteurs, ces hommes des entreprises sous-traitantes qui se comptaient par milliers, éternels laissés hors compte officiel des chiffres de l’usine-mère. Nous remontions dans le car après une fin de visite écourtée car notre guide, peu disserte sur les progrès réalisés dans la maîtrise de la pollution interne et externe de S., nous avait complaisamment entretenu des projets écologiques de la direction. Ainsi, nous repartions ignorants des dispositions prises pour l’hygiène et la sécurité du personnel, mais compétents sur le semi-désert de la Crau, les sansouires (marais salés de la basse Camargue), sur la flore, la faune des habitats « remarquables » qui environnaient l’usine (telle une espèce rare de libellule) et faisaient l’objet d’une « gestion rigoureuse ». « C’est si joli les libellules », dit-elle tendrement. Le pied sur la marche du car, je lançai une dernière question : « Comment se répartit le personnel aujourd’hui ? » « Il n’y a plus d’ouvriers », affirma-t-elle avec une souriante satisfaction. Cette réponse surréaliste que personne ne pouvait croire me rappela qu’une partie des statuts ouvriers avait glissé vers l’étrange appellation de « spéciaux ». On n’en était plus là. Aujourd’hui, avait-elle dit, on n’embauchait plus que « niveau technicien », catégorie désormais dévoyée devenue fourre-tout propre à masquer pour les nouvelles recrues l’imposture d’une déqualification qui s’opérait d’emblée. « Il n’y a plus d’ouvriers ! » Devant l’impudence de la réponse, la rage, qui un jour de 1980 m’avait débordée et décidée à quitter l’usine,

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remonta en moi. Usine moderne, usine sans ouvriers, usine sans hommes. Humanité-personne dont on s’acharnait à escamoter le rôle, à minimiser la place, qui faisait tache dans le discours. Variable d’ajustement. Paramètre négligeable. Cible de toutes les économies. Et ce n’était plus seulement les travailleurs qui animaient, entretenaient cette époustouflante machinerie, qui revivaient et défilaient pour moi, mais, avant eux, les hommes des chantiers qui l’avaient construite. Ceux d’hier, qui avaient passé le relais, venus de tous les coins du pays, lorsque les embouteillages débordaient matins et soirs sur 50 kilomètres à la ronde, que le moindre coin de camping et de jardin privé regorgeait de caravanes, que les foyers pour immigrés et les marchands de sommeil louaient doublement la paillasse jour et nuit. Le plus grand chantier d’Europe, disait-on. Eux avant, nous ensuite. Invisibles, je nous voyais tous. Le car filait, nous apercevions de loin le quai minéralier, il longeait le parc des expéditions. C’était là que je travaillais.

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Mamina mía, abuelita1, dans la brume des mers qui voile ton absence, j’ai tracé des mots plus légers depuis que tu t’en es allée pour une autre rive. Mais le fil qui a tissé notre tendre lien ne se rompt pas, l’éloignement ne nous perd pas. Vigie bienfaisante des remous de ma vie, c’est vers toi toujours que je quête, que je trouve mon port d’attache. Aujourd’hui, c’est un éclat de vie brillant et coupant comme l’acier, histoire grave et dense jamais racontée, jamais confiée, que je te dédie.

Moi, Perline
Je m’appelle Remedios Sanchez. Je suis affublée de l’un de ces prénoms qu’affectionnaient encore les familles espagnoles à ma génération. Les garçons s’appelaient María, discrètement en deuxième prénom, mais les filles qui portent le poids inexpiable du péché et du destin devaient être chaperonnées par une María salvatrice ; au choix des inconsolables, vous héritiez de Lourdes, Dolores, Remedios, ou autre Mercedes qui veillent et vous surveillent même si la virgen a déserté vos oratoires. Le premier hiver, je portais un long bonnet rouge tricoté, terminé par un pompon que je ramenais par devant. Et un collègue a dit, je me souviens c’était Loïc : « Tiens perlin pinpin ! » et depuis, ils m’appellent tous Perline. Ce petit nom affectueux me plaît. Je suis embauchée le 3 janvier 1974, deux mois après la mise en route de S. Par l’usine, j’ai trouvé à me loger à Port de Bouc dans une de ces tours HLM qui ont poussé dans les villes ouvrières de la zone industrialo-portuaire. J’aurais souhaité, malgré son joli nom d’Aigues Douces qui dit le passé, un lotissement de petites dimensions, mais pour l’heure tout est neuf, propre et, de mon 7ème étage, j’ai une vue imprenable sur les darses et les usines de la rade, de Fos à Port Saint Louis jusqu’au They de la Gracieuse. Et en cadeau princier, du pied de ma tour jusqu’à l’horizon : la mer où en premier plan mouillent des minéraliers en attente. Site industriel, paysage de prolétaires peut-être, mais quand, au couchant, la lumière
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- Grand-mère

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